C'est entendu.
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vendredi 3 février 2012

[Réveille-Matin] Elliott Smith - King's Crossing

Certains pleurent devant la beauté, d'autres devant la laideur, pour certains ce sont les chansons d'amour ou de cœurs brisés, pour d'autres des histoires de grandeur ou simplement le son et rien que le son mais, in fine, peu importe, du moment que la musique nous émeut encore suffisamment pour nous titiller les glandes lacrymales. Je ne me considère pas du tout audiophile (vous savez ces gens qui peuvent entendre la différence entre un amplificateur Phillips à 300€ et un Yamaha à 679€), je ne suis pas un amateur de qualité sonore, je suis un ami du Son. Pourtant, je remarque chaque jour à quel point notre façon d'écouter la musique change et de quelle façon nous privilégions la quantité de sons reçus à la qualité de l'écoute. J'écoute moi-même beaucoup de musique dans les transports en commun, dans la rue, pendant que je surfe sur le net ou que je rencontre des amis, sur un matériel souvent techniquement limité, entouré par du bruit parasite et déconcentré par l'activité. Je me suis posé la question : est-ce un mal ? En écoutant énormément de musique, toujours plus, je satisfais mes propres pulsions maniaques, certes, je défriche l'univers en perpétuelle expansion des sons et chansons enregistrés par l'être humain et c'est là l'un des propos de mon existence, certes, alors tant mieux d'une certaine façon. Mais ne suis-je pas perdant au bout du compte ? Ne reçois-je que de l'information propre à être stockée, critiquée et théorisée ? Où est le sentiment, le réel plaisir de l'écoute, l'amour véritable de l'art musical dans cette frénésie ? La réponse est simple : tant qu'il existera des chansons ou des compositions qui parviendront à me faire pleurer, la question ne se posera pas. Voici une preuve de mes dires.




Cette chanson d'Elliott Smith (sur l'album paru en 2003 après sa mort, "From a Basement on a Hill") est la synthèse de ce qui me fait défaillir dans son écriture. A coups de phrases choc ("I can't prepare for Death any more than I already have", "Dominoes falling in a chain reaction"...), il raconte une histoire proche de la sienne car sans doute proche de la caricature du californien entre deux âges dont la midlife crisis le confine à la folie. Entre allusions étrangement prémonitoires ("Because I took my own insides out", "Ain't life great? / Give me one good reason not to do it") - pour rappel, Smith a été retrouvé mort chez lui, un couteau dans le ventre - et appels à l'aide à peine déguisés d'un garçon profondément mélancolique ("Frustrated fireworks inside your head / Are going to stand and deliver talk instead"), on a l'impression de suivre le torrent de pensées acerbes d'un homme sur le point de sombrer dans la dépression nerveuse. Smith habille ses mots avec une sorte de pop poignante, très rentre-dedans, sans en faire des caisses, avec surtout cette batterie très simple qui accompagne les mots tandis que des chœurs lointains font grimper les enjeux. Sa guitare et son piano, d'habitude si présents, ne sont ici que des fantômes mélodiques et lorsque surviennent les derniers mots, il y a de quoi rester dubitatif quant à leur sens :
"This is the place where time reverses
Dead men talk to all the pretty nurses
Instruments shine on a silver tray
Don't let me get carried away
Don't let me get carried away
Don't let me be carried away"

Si je m'identifie profondément à ce personnage, sans pour autant je vous rassure ressentir la même détresse que lui, ça n'est pas seulement parce que la chanson est bien écrite ou parce qu'elle m'évoque des sentiments très personnels, mais surtout parce que l'interprétation de Smith est remarquable par son authenticité. Après tout, si Brel provoquait autant d'émotions chez son public (et chez nous), c'est parce qu'il vivait ses textes. Les larmes me viennent régulièrement à l'écoute de cette chanson, et je n'ai pas besoin pour ça de l'écouter avec attention, mais bien sûr, ça peut aider.


Joe Gonzalez

mercredi 1 février 2012

[Réveille-Matin] The Cure - The Lovecats

Un ami me disait encore l'autre jour ne rien connaitre d'autre que la première trilogie des Cure, c'est à dire "Seventeen Seconds", "Faith" et "Pornography", trois albums parus entre 1980 et 1982, aussi profondément mélancoliques que durablement réussis. En général, tous ceux qui viennent aux Cure par voie gothique (Siouxsie and the Banshees, Bauhaus, que sais-je) ou post-punk s'arrêtent là et c'est naturel. Avant ça, Robert Smith écrivait de la pop pour gens cultivés et légèrement dépressifs et tout le monde connait les tubes des débuts, mais c'est l'après qui bloque, pour mon ami comme pour beaucoup d'autres. Dès la boucle pornographique bouclée, les Cure ne furent plus jamais les mêmes, assurément et ils entrèrent alors de-plain-pied dans les années 80, la new-wave et tout le tintouin. Certes ils avaient déjà flirté avec des esthétiques caricaturales ou un peu just' avec le single Charlotte Sometimes mais le milieu des années 80, l'éclatement du groupe (resserré autour de Robert Smith et Laurence 'Lol" Tolhurst") les obligerait à faire de la musique différemment, et différemment, c'est par exemple ça :


(Je prie le petit Jésus tous les dimanche soirs de bien vouloir m'offrir dans la semaine qui s'annonce des clips aussi sensationnels que celui-là pour remplir mes vidéodimanche si désespérément tristes ces dernières semaines)

Je ne peux évidemment m'empêcher de plaindre quiconque s'arrête au spleen de Smith et ne se laisse pas tenter par ses (quelques) réussites ultérieures sur des terrains pop entièrement décomplexés (*). Il n'y a certes pas eu que du bon mais si l'on sait apprécier les réinventions artistiques, alors la publication successive (mais en la seule année 1982) de One Hundred Years et Let's Go to Bed ne peut que laisser perplexe et admiratif tout à la fois.


Joe Gonzalez


(*) : Le secret des charts eighties est tout simple : les tubes avaient vocation à la décomplexion la plus entière, qu'il s'agisse de hair-metal, de synth-pop ou d'incongruïtés, de la même façon que celles des sixties visaient le psychédélisme.

mardi 31 janvier 2012

[Réveille-Matin] John Lee Hooker - Burning Hell

Il est prévu des températures très très basses cette semaine, des qui font peur, qui intiment à la "VIGILANCE" alors soyez prudents ! Surtout toi, chère minorité (vous êtes deux) qui lis C'est Entendu sur ta tablette adroitement fixée à portée du tableau de bord de ton véhicule motorisé : attention au verglas, prévois les chaines ! Quant aux autres, surtout vous, mes concitoyens panaméens, mettez une doudoune et qu'on n'en parle plus. On ne va pas en faire un fromage non plus : qu'il neige ! Certains d'entre nous n'ont pas eu les moyens cette année de louer des skis, pas même des luges, et ceux-là seront bien heureux de voir Tonton Flocon cogner à leur porte. Ne nous faisons pas martyrs d'une semaine d'Hiver (la seule de la saison) qui est, quelque part, un signe que tout n'est pas encore définitivement détraqué et qu'il nous reste une chance d'emmener nos gamins faire de la luge un jour, ou de ne pas lutter au corps à corps avec des immigrés espagnols dans dix ans quand leur pays à eux sera trop brûlant pour qu'ils n'y restent.



Être opposé au froid de l'Hiver, voilà le meilleur moyen de brûler en Enfer. Tout slam mis à part, le meilleur moyen d'oublier nos angoisses écologiques et nos glaglas thermométriques, ça reste de s'envoyer un bon vieux blues à dimension humaine et empreint de peurs mystiques. Dans les années 60, la Fin du Monde, on n'y pensait pas souvent, me dirait-on, et John Lee Hooker ne déroge pas à la règle.


Joe Gonzalez

vendredi 27 janvier 2012

[Réveille Matin] General Strike - My Other Body

Terminons la semaine dans du coton, si vous le voulez bien, avec quelque chose de doublement inhabituel et de très à propos. Au début des années 80, trois expérimentateurs anglais, soit David Toop, Steve Beresford et David Cunningham, membres des Flying Lizards (que vous connaissez peut-être pour leur tube étrange Money), créent en parallèle le groupe General Strike qui sera moins voué à tordre la pop music et à en dégager des axiomes qu'à explorer les contrées récemment dépucelées en Europe de l'ambient et du dub. Rien de très jamaïcain dans l'extrait choisi ci-dessous, donc, et ceux parmi vous qui ressentent encore une profonde aversion pour tout ce qui s'apparente à du ragga riddim rasta farniente depuis que tel ou tel dreadeux lycéen leur en a fait bouffer de trop à la récré entre les Maths et la Philo peuvent se dérider et donner sa chance au produit des travaux sonores du trio.





Vous reconnaitrez qu'on est bien loin de Lee Perry ou King Tubby, pas vrai ? Les subtilités de la basse et des instruments intervenants (la nappe de synthé, la guitare-sauterelle...) sont on ne peut plus représentative de l'état d'esprit de cette large frange de musiciens anglais qui, post-punk, se sont donné pour mission d'explorer chaque recoin des musiques populaires et avant-gardistes à leur portée. Les trois artistes ici-présent ont d'ailleurs continué leurs expérimentations et David Toop, notamment, s'est aussi illustré comme auteur en contribuant régulièrement aux magazines The Face et The Wire et en publiant des ouvrages consacrés à l'ambient, à l'exotica et au hip hop.


Joe Gonzalez

jeudi 26 janvier 2012

[Réveille-Matin] David Lynch - Good Day Today

Nombreux sont ceux qui furent déçus il y a quelques semaines par la soi-disant entrée en matière musicale de David Lynch. Soi-disant puisqu'en plus d'avoir déjà participé à un album de blues industriel pas trop mal il y a une dizaine d'année (en duo avec le musicien John Neff et sous l'avatar Bluebob), Lynch avait aussi activement participé à la création de la musique de la série Twin Peaks avec Angelo Badalamenti et Julee Cruise. "Crazy Clown Time" a tout de même fait un sacré buzz. Tout le monde en a parlé de ce côté-ci de l'Atlantique, des journaux gratuits aux matinales télévisuelles en passant par vos radios favorites qui n'ont cessé de passer le single vedette, Good Day Today. Les avis étaient partagés mais une bonne partie de mon entourage avait vivement ignoré ou critiqué l'album. C'était tout au plus une curiosité ("Lynch fait aussi de la musique ? Et ça ressemble à quoi ?"). Pour ma part la question ne se posait pas : après avoir entendu une fois quelques extraits du disque, je les avais très vite oubliés. Rien à secouer de la musique de Lynch, après tout. Et puis, plus récemment, on m'a fait écouter le single et j'ai décidé qu'il était vachement bien parce qu'il était vachement bête.




C'est idiot mais ce morceau est répétitif, niais et un peu ridicule et c'est pour ça qu'il me plait, ou qu'il me parle. Dès que retentissent les premières mesures du beat, accompagné de ce synthé débutant, ma caboche se met à remuer inlassablement avec une nonchalance convaincue et mon regard se vide tandis que mes bras s'agitent sans but. C'est là une démonstration sans faille de toute la force qui peut habiter la musique. Cet état second, autistique, cette servitude instantanée aux dépens d'un beat, voilà qui a de quoi effrayer le plus libre des hommes et séduire le plus corrupteur. J'ai écrit plus haut que la chanson était "bête" mais c'est un raccourci : "bête" est l'état dans lequel elle peut vous plonger si vous y êtes sensible. C'est peut-être une composition simpliste et aisément critiquable mais quel potentiel de domination ! Je me prends à rêver que le clip qui lui a été associé soit différent d'ailleurs. Au lieu d'une énième vidéo sombre et étrange, j'aurais préféré voir quelque chose de moins sérieux. Une idée : une rame de métro, le personnage principal met ses écouteurs et lance la chanson sur son lecteur mp3 et lorsque le beat arrive, tous les passagers de la rame se mettent à gesticuler le crâne à la façon de "A Night at the Roxbury". Peu importe ce qui se passe ensuite, la vidéo serait bien plus adaptée pour décrire ce qu'est cette chanson.


Joe Gonzalez

mercredi 25 janvier 2012

[Réveille Matin] Tortoise - Eden 2

Le Paradis, parfois, ça ne tient qu'à une chose, une seule chose. Celle-là quand vous la trouvez, vous avez gagné le pompon. Trêve de Curlismes, cependant. Ce dont il est question ce matin c'est du concept d'exception délicieuse. Contrairement à ce que l'on a l'habitude d'appeler une "porte d'entrée", l'exception délicieuse n'est pas un son, une chanson, un disque ou même une vidéo par lequel ou laquelle vous parvenez (au bout du compte ou sans vous y attendre) à comprendre l'univers d'un artiste et à y adhérer. L'exception délicieuse est souvent plus insaisissable, plus unique et tient à peu de choses, c'est souvent un son particulier, une piste précise, qui attire votre attention alors que tout ce qui l'entoure vous laisse de glace. En l'occurrence, je n'ai rien contre Tortoise mais leur œuvre ne m'a jamais beaucoup intéressé... en dehors de la courte mais intense piste que je vous propose d'écouter tout de suite.





Sur la plupart de leurs disques, Tortoise jouent une sorte de proto-post-rock (ça ne veut rien dire, je sais, mais il faut comprendre ça comme "ils jouent une musique qui a influencé tous les post-rockers de la fin des années 90 et du début des années 00") un brin cérébral, sec, un peu froid, et parfois jazzy sur les bords. Si vous n'y connaissez rien, ça tombe bien puisque le label Thrill Jockey (on vous en causait il y a pas très longtemps) s'apprête à rééditer une partie de la discographie de Tortoise et de quelques autres de ses poulains. Toujours est-il qu'aucun de leurs disques ne m'a jamais vraiment enthousiasmé et que si je n'avais pas un jour entendu vibrer l'espèce de basse mutante et l'électronique extraterrestre d'Eden 2, si je n'avais pas trouvé refuge dans sa signature rythmique osseuse et bancale et dans les interventions inopinées de sa guitare, je n'aurais jamais eu l'idée de vous parler de Tortoise. J'espère que vous aussi vous prendrez votre pied avec ce son mais si ça n'est pas le cas, ne perdez pas espoir. Vous trouverez votre coin de Paradis éphémère et superficiel ailleurs. Il suffit d'une chose, d'une seule chose.


Joe Gonzalez

mardi 24 janvier 2012

[Réveille-Matin] Himanshu - You Have to Ride the Wave (feat. Mr Muthafuckin' eXquire + Danny Brown)

Dans le tumulte des publications hebdomadaires de mixtapes hip hop d'un bout à l'autre du globe, et particulièrement du côté des États Unis d'Amérique, trier le bon grain de l'ivraie, l'anecdotique du sensationnel, la street cred(ibilité) du simple riprizent n'est pas tâche aisée. En guise de prélude à notre bilan hip hop 2011 (à paraitre dans quelques jours), voici déjà une piste solide pour les plus paumés d'entre vous : méfiez-vous du hip dans hip hop. Das Racist est un trio (dont l'un des membres est plus ou moins un faire-valoir) qui traine ses guêtres à Brooklyn et s'est fait une place au soleil des blogs et webzines musicaux favoris des hipsters depuis deux ou trois ans, déjà. Voilà un groupe qui n'est pas issu de la rue mais de la "culture hip hop". Leurs raps un peu idiots, leurs instrus calibrées pour parler aux indie kidz et leur humour un peu lourdingue les ont amené à tourner dans les festivals que fréquentent vos groupes indés favoris. Pourquoi pas mais pour quoi faire ? Ou comme aime à le formuler quelqu'un qui m'est cher : "¿ porqué no ma porqué si ?". C'est la question qui m'est venue à chaque fois que j'ai écouté leurs singles. En 2011, un premier album a vu le jour, qui était produit par Patrick Wimberly (la moitié de Chairlift) et que je n'ai pas écouté par méfiance. Peut-être ai-je eu tort ?





Parce que You Have to Ride the Wave est un morceau énorme. En moins d'un mois de janvier 2012, deux des membres de Das Racist ont délivré une mixtape solo et "Nehru Jackets", celle de Heems (alias Himanshu Suri à cette occasion), que vous pouvez télécharger gratuitement ici, ne déroge pas à la règle qui a fait de Das Racist ce qu'ils sont : Mr Muthafuckin' eXquire et Danny Brown, soit deux des rappeurs les plus appréciés par les faiseurs de talents indépendants, sont ainsi invités à poser leur voix et leur riprizent là où il faut. Pourtant, le travail sur l'instru est méchamment convaincant et si la majorité de la mixtape est d'un niveau somme toute inférieur en termes de tension et d'occupation du son, il faut reconnaitre que si les mecs de Das Racist sont aussi bons quand ils laissent tomber une partie de leur attitude, il faudrait peut-être que vous et moi écoutions la mixtape de Kool A.D. et l'album paru il y a quelques mois.


Joe Gonzalez

lundi 23 janvier 2012

[Réveille-Matin] ... And the Native Hipsters - There Goes Concorde Again

J'accuse ! J'accuse l'opposition politique française dans son ensemble, et plus particulièrement le Parti de François Hollande (qui d'autre en effet aurait les moyens de mettre en œuvre les faits que je m’apprête à reprocher ? Le MODEM ? J'ai participé à une réunion municipale des sympathisants oranges l'autre soir, et la galette ne venait pas de chez Ladurée...), d'avoir monté de toutes pièces l'affaire du Costa Concordia. Si vous n'avez pas l'habitude d'allumer la télévision ou la radio, de tendre la main lorsqu'un jeune encasquété vous tend du papier ou de consulter le très laid site internet du Parisien, vous ignorez peut-être qu'il s'agit là d'un bateau. Un gros bateau. Le fleuron de la boite Costa Croisières. Lequel s'est échoué près de l'île du Giglio en Italie. La grande affaire médiatique autour de ce navire est que son capitaine aurait apparemment décidé de changer le cap pour satisfaire un ami et membre du personnel et de s'approcher dangereusement de l'île au point d'amener son navire droit au naufrage. Suite à quoi le capitaine aurait quitté le navire avant les passagers et n'aurait pas souhaité y revenir pour les aider. Bon. Moi je n'y crois pas. Une telle histoire ? A moins de 100 jours des présidentielles ? C'est forcément une métaphore grandeur nature imaginée par l'opposition pour critiquer le Président Sarkozy. C'est une image forte, certes, une synthèse qui fait avec violence le portrait du leadership mondial (ou de sa fuite) comme d'autres "œuvres" l'ont fait auparavant (le dernier film de Nanni Moretti, le dernier disque de PJ Harvey, la dernière fiction de BFM.TV) mais j'accuse le Parti Socialiste de Monsieur Hollande d'y être allé trop fort, cette fois-ci. Des vies ont été perdues, nom de Dieu ! N'y a-t-il pas des façons plus conventionnelles et moins tapageuses de faire campagne ? Qu'est-ce que ce sera ensuite ? Le capitaine du Concorde qui saute en parachute après avoir dirigé le nez de son appareil contre la Tour Montparnasse ?





Certes, il y a bientôt dix ans que le Concorde ne vole plus. Mais il fut un temps où il passait et repassait encore au-dessus de nos têtes. Un temps où il était un mythe populaire comme un autre. En 1980, quatre ans après sa mise en service, un duo londonien le prenait même pour sujet de son absurde single expérimental. Une "chanson" vraiment atypique qui attira l'attention de John Peel et que ce dernier passa suffisamment sur les ondes pour qu'elle atteigne la cinquième place des charts indés anglaises. La chose serait tout bonnement impensable aujourd'hui, en Angleterre ou ailleurs mais je ne m'en plains pas non plus. Loin de moi l'idée de m'offusquer que "plus personne ne porte aux nues (ou presque) des compositions aussi bizarres que celle-là", ce serait exagéré. Une chanson aussi longue, minimaliste, bancale et a-mélodique que celle-ci est une bonne nouvelle pour la démarche de recherche inhérente à la musique pop, mais ne nous leurrons-pas, ça n'est rien d'autre qu'une bizarrerie, une anomalie. Vouloir la multiplication des anomalies et leur acceptation massive ne serait pas très sérieux. Tout comme il n'est pas très sérieux d'envoyer par le fond des navires de la taille d'une petite ville, pas vrai Monsieur Hollande ?


Joe Gonzalez

mardi 29 novembre 2011

[Réveille-Matin] Pussy Galore - Eat me

On connait bien les dauphins, vous et moi ! On en a tous vu énormément à la télévision, au zoo, à l'aqualand, dans l'eau, dans des pubs, dans les faits divers. Mais les regarde-t-on vraiment ? J'ai l'impression de savoir exactement à quoi ressemble un dauphin et pourtant je me demande si j'ai déjà regardé attentivement le visage de l'un de ces gros poiscailles. A quel point leur bouche est étrange, toute allongée lorsqu'elle s'ouvre, et figée en un perpétuel sourire lorsqu'elle est fermée (la raison sans doute pour laquelle on aime tant ces bestiaux), le trou de trépané qu'ils ont sur le front, leur bec (un poisson avec un bec !) et puis cette couleur, ni bleu ni gris, une couleur de carrosserie, pas d'animal et que dire de leur texture sans écaille et sans une éraflure qui leur donne d'air à un gros conduit en acier... En les regardant bien, j'ai découvert que je ne les connaissais pas vraiment, je les utilisais tout au plus comme une idée, un concept. La même chose m'est déjà arrivée pour des mots, d'ailleurs. Des mots d'usage courant que l'on prononce sans y réfléchir des tas de fois jusqu'au jour où on s'arrête sur le signe et on ne le comprend plus, on se rend compte que les lettres sont agencées dans un ordre qui semble neuf, étrange, et le mot nous échappe un instant, avant que l'on ne parvienne à le "rattraper", en lui ayant ajouté une dimension supplémentaire, une compréhension plus complète.


Visez-moi ce bestiau !

Peut-être est-ce quelque chose que je suis le seul à vivre, n'hésitez pas alors à me détromper et à m'envoyer illico en HP sur HDT (*1). Mais punaise ça m'est encore arrivé pas plus tard qu'il y a deux jours alors que je réécoutais un disque qui est pour moi un classique, ou pour être plus exact, un disque qui fait partie des meubles. Ça n'est pas que je l'utilise comme table basse, c'est plutôt que je le connais tellement bien (ou du moins c'est ce que je croyais) que je ne l'écoute plus depuis des lustres. Je parle de Pussy Galore et de leur album "Dial M for Motherfucker" de 1989. A l'origine je préférais écouter l'EP "Groovy Hate Fuck" de 86 parce que je le trouvais plus authentique, plus cradingue et moins blues mais je respectais "M" et l'appréciais en remuant le talon, le genou et les yeux à chaque break. Lorsque je l'ai réécouté l'autre jour, j'ai compris qu'il y avait bien plus dans cette musique que du bon rock'n roll démesuré. Si j'intellectualisais, je dirais qu'il y a aussi beaucoup d'humour (dans le pastiche surf qu'est Dick Johnson par exemple) et des idées (DWDA/ADWD#2). Mais la vérité c'est qu'en le réécoutant, j'ai ré-appris quel point ce disque était un hymne à la bêtise, à l'énergie relâchée en rafales et au rock'n roll. Ne me parlez même pas des disques enregistrés par Jon Spencer (le leader de Pussy Galore) avec son Blues Explosion et ne me dites plus jamais que les années 80 sont celles du synthé et que le rock n'y a pas existé. Si vous ne me croyez pas, trouvez-vous un dauphin et regardez-le en face.


Murray


(*1) : Si vous ne savez pas que ça signifie "hospitalisation à la demande d'un tiers", estimez-vous heureux d'avoir des tiers plus sympas que les miens.

lundi 28 novembre 2011

[Réveille Matin/Parallèles] Ultraviolet — Kites

L'autre soir, je fouinais un peu au hasard sur les pages de sites-discographies (comme, il y a quelques années encore, je farfouillais dans les bacs des disquaires… je ne sais même plus s'il y a un vrai disquaire dans ma ville à part Harmonia Mundi) — bref, je fouillais sur les pages de discogs.com et je suis tombé sur la liste d'un utilisateur présentant ses "albums de l'année" de 1965 à 2011. Vu que je m'y retrouvais beaucoup, j'ai décidé de jeter une oreille au disques que je ne connaissais pas encore.

C'est ainsi que j'ai fini par écouter "Northern Exposure" de Sasha & John Digweed (en photo ci-dessus), qui n'est même pas un "véritable" album mais plutôt une compilation, ou plutôt un DJ mix de progressive house — parfois froide, souvent dansante, avec des noms connus que j'aimais déjà beaucoup mais aussi une belle majorité de découvertes. Je n'ai pas l'habitude d'écouter des DJ mixes, mais celui-ci m'a convaincu au point que j'ai eu du mal à reprendre mon exploration des disques de 2011 par la suite. Franchement, je vous recommande vivement d'écouter cette compile en entier ; mais je voudrais vous parler aujourd'hui de l'un de ses nombreux moments forts, à savoir la septième piste de "0°/North", juste après l'exaltante I'm Free de Morgan King, quand les sons posés et envoûtants se mettent à prendre une dose d'énergie et à devenir franchement dancefloor-friendly sans dénaturer l'impression de trip posé qui flotte sur tout le disque…


Quelques extraits du mix (avec Kites en premier), histoire de vous mettre dans le bain.
Si vous aimez, la version complète de la piste se trouve plus bas.

Il y a au moins deux choses qui peuvent dérouter dans le domaine de la dance music quand (comme moi) on n'y est pas habitué : le fait que même certains des plus grands noms n'ont sorti que des singles au lieu d'albums, et le fait que même certains de ces singles existent sous une telle diversité de formes (mixes et remixes) qu'il peut être difficile de trouver l'"original". Aussi ne suis-je même pas certain d'avoir trouvé la version originale de Kites d'Ultraviolet, groupe apparemment éphémère qui n'aura sorti qu'un ou deux singles. Si le fait de devoir me contenter d'une seule piste là où j'aimerais entendre tout un album peut être frustrant, il s'agit de considérer les pistes non comme des compositions bien définies mais comme des entités polymorphes susceptibles d'évoluer… ce qui peut se révéler assez intéressant, quelque part.

Mais remontons un peu plus loin. Car Kites n'est pas une chanson composée par Ultraviolet à l'origine…


La version originale de Kites, par Simon Dupree & The Big Sound (1967).

Le nombre de mutations qu'aura subi la chanson originale avant que je ne la découvre est en réalité impressionnant : il s'agit d'une chanson ① écrite à l'origine en 1967 par Hal Hackady et Lee Pockriss, ② interprétée par Simon Dupree & The Big Sound (groupe qui deviendra par la suite, à quelques membres près, Gentle Giant). ③ Ultraviolet la reprit et la transforma en tube house en 1990, puis la piste fut ④ remixée, notamment par Purple Haze pour les remixes intitulés "Fantasy Flite", avant d'être ⑤ incluse dans le mix "0°/North" de "Northern Exposure" par Sasha et John Digweed. Si j'avais été fan de la chanson de 1967, je ne sais pas du tout si j'aurais apprécié cette version. Peut-être aurais-je crié au sacrilège et au mauvais goût. D'ailleurs, je pense que beaucoup d'entre vous feront la grimace en entendant la version qui m'a fait aimer la chanson, avec son esthétique ouvertement "club" et 90's à fond :


(Kites (Fantasy Flite Part One))

Et si je ressens, dans la chanson de 1967, certaines des mêmes impressions qui me plaisent sur "Northern Exposure" (alors qu'elle est beaucoup plus mélancolique), impossible de savoir si je ne l'aurais pas considérée comme vieillotte et ennuyeuse si c'est le chant de Shulman que j'avais entendu en premier. Impossible aussi de savoir si je n'aurais pas trouvé la version house vulgaire et sans intérêt hors du mix. Ce qui me séduit dans Kites de la manière dont je l'ai entendue, c'est cette impression de liberté, d'insouciance, de félicité, et d'une candeur qui pourrait passer pour de la naïveté aujourd'hui. Ça n'est peut-être que quelques minutes de paradis artificiel pour doux raveurs — mais ça fait un bien fou d'oublier, pendant quelque temps, l'abstraction, l'agressivité, le cynisme, la nostalgie, le nihilisme ou l'isolationnisme qui semblent baigner (chacun leur tour, en petits groupes ou tous ensemble) le zeitgeist musical de ces dernières années.


— lamuya-zimina

lundi 21 novembre 2011

[Réveille Matin] Front 242 — Headhunter

EBM : ces trois lettres vous disent-elles quelque chose ? L'abréviation signifie "Electronic Body Music" et désigne la fusion de rock industriel et de dance music, surtout populaire dans les années 80, qu'on a pu entendre notamment chez Deutsch Amerikanische Freundschaft, Nitzer Ebb, Front Line Assembly… ou Front 242. L'expression fut utilisée pour la première fois par l'un des membres de Kraftwerk pour décrire le son de leur album "Die Mensch-Maschine" ("The Man-Machine"), mais ne devint le nom d'un genre musical qu'après avoir été reprise six ans plus tard par les membres du Front (qui font partie des pionniers du genre).

Basé sur des sons ultra-synthétiques et des beats machiniques et agressifs, l'EBM n'est pas un genre réputé pour sa subtilité (bien qu'il y eut des exceptions, comme l'atmosphère lourde et fascinante de "Buried Dreams" par Clock DVA) — mais quand les compositions sont bonnes, il s'en dégage une vraie puissance. L'excellent album "Front by Front" du trio belge en est un bel exemple, avec ses mélodies diablement efficaces : c'est de la musique industrielle débridée, des machines à danser qui tournent à plein régime… et malgré ce que disent les membres sur la non-humanité de leur musique, ils font preuve d'un son bien personnel !


Le plus grand tube de l'album — et du groupe — s'intitule Headhunter ; kitsch par certains aspects mais irrésistible, il résume parfaitement l'esthétique du genre. Les paroles, comme beaucoup d'autres du groupe, décrivent un monde déshumanisé et cruel, où le profit est maître et où le plus fort gagne. Ici, c'est le "chasseur de têtes", prédateur capitaliste moderne qui est à l'honneur, avec son mantra-chant de guerre (Lock the target — Bait the line — Spread the net — Catch the man) implacable… et furieusement accrocheur. (Ce qui ne veut pas dire que le groupe soit toujours sérieux, noir ou dénué d'humour : sachez par exemple que l'image récurrente des œufs dans le clip vient du fait que le réalisateur avait mal compris le titre de la chanson… et était parti pour tourner le clip d'une piste qui se serait appelée Egghunter !)

Pour le reste, laissons la parole au groupe, qui explique dans ce mini (extrait de) documentaire les raisons et les ambitions du mouvement :



(Et si jamais vous avez la nationalité belge et que viennent des élections, vous pourrez peut-être voter pour l'un des membres du groupe : Richard Jonckheere est membre du parti Ecolo !)


— lamuya-zimina

lundi 7 novembre 2011

[Réveille Matin] Swans — Blind

La première fois que j'ai écouté Swans (c'était sur "Public Castration Is a Good Idea", il y a longtemps), je n'ai quasiment rien retenu ni ressenti, à part une impression de brutalité pure, de froideur, de nihilisme et de cruauté, jetée au public sous sa forme la plus brute et sans concession. J'ai écouté le disque plus par défi, par expérience qu'autre chose, puis laissé le groupe de côté pendant plusieurs années, n'ayant entendu là qu'une musique à une dimension, un extrême, et ne comprenant pas tout à fait ce que tout le monde y entendait de génial.

Il m'aura fallu pas mal d'insistance pour me résoudre à jeter une oreille à "My Father Will Guide Me Up a Rope to the Sky" l'an dernier, mais même sur cet album, pourtant plus accessible, le son était trop froid pour que j'y accroche réellement ; la musique montrait un vrai cœur, mais à moitié de glace, toujours distant quelque part. Puis j'ai décidé d'écouter "The Great Annihilator"… et là, j'ai ressenti réellement, pour la première fois, une émotion forte à l'écoute de Gira, de Jarboe et des autres musiciens : la folie grandiose d'I Am the Sun (qui réclame tout de suite admiration et volume sonore à faire saigner les tympans), la douce cruauté de She Lives!, le rythme torturé mais si prenant de Mother/Father, la chaleur étonnante de Blood Promise… et (mon premier vrai coup de cœur) une vraie illumination sur Mind/Body/Light/Sound, profession spirituelle qui m'a réellement fait aimer ce groupe, au son intransigeant et brutal, pourtant capable d'une si grande beauté. Partout, "The Great Annihilator" — malgré son nom — est empreint de cette dualité : le groupe brutalise l'auditeur, titille son sens du morbide, mais lui fait aussi voir de tels éclairs de splendeur qu'il en redemande. Un groupe auquel j'étais jusque-là insensible venait de m'être révélé par son chef d'œuvre.


À côté de "The Great Annihilator", la même année, Michael Gira sortait un album (plus ou moins) solo du nom de "Drainland" — qui se clôturait par la plus belle chanson de Swans que je connaisse à ce jour (la piste sort d'ailleurs également sur la compilation de pistes rares "Various Failures") : Blind, une chanson où la voix si profonde et si dure de Gira se livre réellement, dans toute sa puissance et son insensibilité avouées.

I saw a man cry once, down on his knees
In the corner of a darkened cell, and his pain meant nothing to me
But I was younger then, and young men never die
When I walked out in the sun, I was strong, clear minded,
and blind.


(« J'ai vu un homme pleurer un jour, à genoux / dans le coin d'une cellule sombre, et sa douleur ne me faisait rien / Mais j'étais jeune à l'époque, et les jeunes hommes ne meurent jamais / quand je sortis au soleil, j'étais fort, j'avais l'esprit clair, / et j'étais aveugle. »)

Gira a toujours su écrire des paroles puissantes, mais ici, Blind étonne et se comprend — pour une chanson des Swans, pour qui a découvert les Swans comme je l'ai fait — surtout par la beauté simple de sa mélodie, et par son chant. La voix de Michael Gira, d'habitude "seulement" parfaitement adaptée à la musique du groupe, se révèle ici dans toute sa profondeur — et sa beauté peu commune, à couper le souffle… Blind n'impressionne pas par sa violence mais par son intimisme, et la chanson en devient tout aussi puissante que les plus radicales du groupe. Ce n'est pas seulement ma chanson préférée de Swans : c'est une de mes chansons préférées tout court.

“No I was never young, and nothing has transpired
And when I look in the mirror, I feel dead, I feel cold,
I am blind.


(« Non, je n'ai jamais été jeune, et rien ne s'est jamais fait savoir / Et quand je regarde dans la glace, je me sens mort, je me sens froid, / Je suis aveugle. »)


— lamuya-zimina

jeudi 6 octobre 2011

[Réveille Matin] Warpaint - Shadow

Sur un thème éternel (je suis seul, je suis saoul, plaignez-moi) Warpaint à réalisé en 2010 l’une des meilleures chansons du genre. Un morceau extrêmement subtil dans sa progression qui à l’image du reste de "The Fool" doit beaucoup à la production qui submerge les compositions d’un climat lourd, mélancolique et brumeux . Ce n’est pas un hasard si la basse prend de plus en plus de place dans la pop actuelle et "The Fool"est ainsi presque entièrement construit sur une tension entre celle-ci et les guitares de Theresa Wayman et Emily Kokal, une tension qui génère dans ses meilleurs moments (Shadow donc, mais aussi Undertow, Bees,…) un fog dans lequel il ne tient qu’à l’auditeur de plonger. Mises trop vite dans le même panier que leurs concitoyens de Zola Jesus et Best Coast, ces Angelenas sont pourtant beaucoup plus proches de la noirceur de Manchester que des poncifs de la Californie.




La formule n’a pas fait l’unanimité à la rédaction l'an passé, peut-être en raison de la sortie dans les mêmes eaux des excellents "Teen Dream" de Beach House et "Transit Transit" d’Autolux qui évoluent dans un registre proche - en simplifiant les choses. Perdu dans un exercice 2010 saturé de groupes jouant sur le terrain de la mélancolie éthérée et souvent poussive, Warpaint s'est contenté d’une hype éphémère ainsi que d’un véritable plébiscite de la part de Noise Magasine, meilleure revue papier rock en activité.

Effet paradoxal de l’excès d’attention d’alors, "The Fool" est en cela un exemple parfait de hype contre-productive. Lors de sa sortie j’étais passé à côté de cet album qui est désormais l’un de mes favoris de l’année écoulée et c’est finalement à mon frère que je dois d’avoir cédé. Warpaint se déguste après la vague et il est peu dire que l’agitation ne se prête pas à son écoute. Et ce n'est absolument pas un cas isolé. Selon vous qui a réellement aimé le génial "Wonderfull Rainbow" de Lightning Bolt la première fois que ce condensé de bruit a atteint nos oreilles ? Pas grand monde. Alors réécoutons ces chansons à intervalles réguliers. En définitive le tort est réparé, mon frère est cool et Warpaint intègre le clan très fermé des groupes – Electrelane, Slits, Breeders, ... – qui prouvent si besoin était que le rock est définitivement une affaire de filles.


Arthur

jeudi 8 septembre 2011

[Réveille-Matin] Violent Femmes - Blister in the sun

Ce que j'ai appris des Violent Femmes, de mon passage éclair dans l'armée de métier de la République, de mes dix huit mois au service d'un restaurant McDonald's franchisé et de Ferris Bueller, j'aimerais vous le transmettre ce matin. Je vous épargne un compte rendu sur l'état de mes intestins pour passer directement à l'anecdote pas franchement passionnante qui m'amènera à mon sujet. Il y a sept ou huit ans de ça, je me baladais dans la rue quand dans la vitrine d'un disquaire, je vis ceci :



J'allais demander au type derrière le comptoir quel genre de groupe se fantasmait en petite espagnole épiant depuis la fenêtre d'une hacienda délabrée un trafic de coca et quelle était donc cette musique que produisaient les Violent Femmes et d'abord pourquoi un tel nom lorsque mon très futur interlocuteur prit les devants et me demanda si j'aimais ce qu'il était en train de passer. C'était une vieille jam oubliée de tous (mais pas de lui) sur laquelle tricotaient les membres du Grateful Dead alors après avoir craché ma désapprobation, je quittai les lieux pour ne (presque) jamais y remettre les pieds. Puis, quelques semaines plus tard, j'ai écouté Blister in the sun sans faire le rapprochement, parce qu'un type sur un forum m'avait dit "écoute ça". Ce type-là, on l'appelait Derek Evans, mais son vrai nom, personne ne le connaissait. Il prétendait être un ténor du barreau mais on n'en a jamais eu la preuve. Certains disent qu'il enseigne l'anglais dans un collège burkinabé, d'autres qu'il s'est pendu en écoutant "The Idiot". Moi je crois qu'il n'a jamais existé et qu'il faut vivre avec son temps et que les buissons ardents, ça marchait bien quand on n'avait pas la téloche et le wifi, moi je crois que ce mec-là, qu'il ait existé ou pas, quand il nous disait "tu aimes Pink Floyd ? Fonce t'acheter "Closer", par ce groupe, Joy Division, tu verras ça te plaira" ou quand il nous parlait de Judee Sill en insinuant qu'elle et John Lennon n'étaient qu'une seule et même personne, quand ce type nous envoyait des exemplaires de "The Drift" par Scott Walker par la poste (à ses frais !), je crois qu'il nous donnait les préceptes, les lois, les commandements (la Table des Lois n'est-elle pas le premier TOP 10 reconnu ?), il bâtissait nos croyances et il bâtissait C'est Entendu à une époque où nos discothèques comptaient moins de disques qu'il n'y a de joueurs sur un terrain de la NFL et... où en étais-je ? Ah oui. Il m'a fait écouter Blister in the sun, et j'ai trouvé le morceau réussi mais violemment pénible et je n'ai jamais rien écouté d'autre par les Violent Femmes. La morale ? Elle est de Ferris : La vie est courte et si vous ne vous arrêtez pas de temps à autre, vous risquez de la rater. Prenez ça comme vous voudrez.


Joe Gonzalez

jeudi 1 septembre 2011

[Réveille Matin] Foetus — I'll Meet You In Poland Baby

L'un des plus grands tubes de Foetus est aussi l'une de ses chansons les plus dérangeantes. Rien d'étonnant à cela : J.G. Thirlwell a presque toujours été un provocateur, que ce soit simplement avec les noms associés à son projet ("Scraping Foetus Off The Wheel", "You've Got Foetus On Your Breath"…) ou — surtout — avec les paroles de ses chansons, à travers lesquelles il prend un malin plaisir à incarner les déments les plus torturés ou les pires crapules. (Il faut dire que son chant particulier colle parfaitement bien à ce type de personnages.)

Ainsi, l'album "Hole" (sorti en 1984) contient pêle-mêle, dans un style jouissif, rock et déjanté : les réflexions d'un tueur en série (qui finit en thème perverti de Batman parce que c'est rigolo), celles d'un homme excité par sa propre mort, d'une âme damnée dans un enfer glacial qui rejoindrait volontiers le Ku Klux Klan "rien que pour avoir l'uniforme ou pouvoir passer une bonne nuit"… et I'll Meet You In Poland Baby, qui (vous l'aviez deviné ?) a pour sujet l'invasion de la Pologne le 1er septembre 1939. Et devinez qui est le narrateur dans la chanson ?


Ce qui démarque I'll Meet You In Poland Baby des autres (déjà très bonnes) chansons de l'album, c'est le fait que plutôt que d’apposer violemment la voix démente et les paroles obscènes sur la musique rythmée, I'll Meet You In Poland Baby déstabilise dès le début : la voix du narrateur semble suivre un groove qui n'existe que dans sa tête, l'accompagnement musical se limitant à des répétitions de fragments de voix sans queue ni tête, qui forment et détruisent leurs propres rythmes. Là-dessus viennent s'imprimer des chœurs, et des samples de sinistre mémoire (impossibles à ne pas reconnaître). Puis des percussions martiales, aussi glaçantes que prenantes…

C'est une plongée dans la pire des folies que nous présente I'll Meet You In Poland Baby : Thirlwell prend son pied à nous faire peur et à nous entraîner dans un tourbillon interdit, la piste garde toutes ses caractéristiques dérangeantes jusqu'à la fin mais devient en même temps carrément accrocheuse. L'auditeur est comme manipulé, victime de la rhétorique des sons, et c'est ce qui rend cette chanson terriblement puissante. Quand la musique s'arrête et que les bottes des soldats martèlent le sol à la fin, il est déjà trop tard.


La version live mérite autant d'attention que l'originale : les sons utilisés mettent en lumière d'autres thèmes liés à la chanson (la mémoire, le danger toujours présent) tout en conservant cette dichotomie entre le séduisant et le repoussant, l'innommable qui attire, et les images projetées comme un avertissement sur l'écran n'empêchent pas le rock tonitruant de séduire à travers ce qui est une performance remarquable.


— lamuya-zimina

vendredi 26 août 2011

[Réveille-Matin] Neil Young - Buffalo Springfield Again

à Simon S.

Avant de faire carrière (durable, contre vents, marées et problèmes de santé) en solo, avant d'inspirer l'indie rock, le grunge, Thom Yorke et quasiment tous les folkeux écumant le marché indépendant occidental, Neil Young a joué dans un groupe. Je ne parle pas là de ses escapades soft rock pour papas avec Crosby, Stills et Nash mais de Buffalo Springfield, où l'on trouvait déjà Stephen Stills et dont vous connaissez, peut-être sans le savoir, un tube incontournable, For what it's worth. Après trois albums de folk rock de haut niveau, le groupe se sépara et Neil entama une succession de chefs d’œuvres assez impressionnante. Puis les années ont passé et en 2000, lorsqu'il se lança dans l'enregistrement d'un album acoustique ("Silver & Gold", proche de son classique "Harvest Moon" dans l'esprit) après des 90's très rock, Neil a du se souvenir avec émotion du bon vieux temps et il a écrit une chanson nostalgique.





En grattant comme personne (*) sa guitare, le vieux Neil nous raconte comment il a entendu une chanson de son groupe à la radio et comment ça lui a donné envie de retrouver ses amis et de retenter le coup : Buffalo Springfield again (comme le titre du deuxième album du groupe, en 1967), pourquoi pas après tout, mais il n'en fut rien. Pas avant... 2010 lorsqu'au cours d'un concert caritatif all-star, Young, Stills et Furay recomposèrent le groupe le temps d'un show. Il est d'ailleurs prévu qu'ils tournent à nouveau ensemble en 2011. Une belle histoire de maison de retraite, vous ne trouvez pas ?


Joe Gonzalez


(*) : J'ai toujours eu un faible pour le jeu de guitare très particulier de Young, fluide, personnel, très humain avec ces va-et-vient marqués sur les cordes, comme rigides sauf que non. Le son très boisé de ses six cordes n'est d'ailleurs pas pour rien dans mon amour de son jeu. Il a quelque chose de très "naturaliste" dans sa façon de jouer de la musique folk.

P.S. : Voici une interprétation de la chanson lors de la tournée "Silver & Gold".

mercredi 24 août 2011

[Réveille-Matin] Cat Power - American Flag

Profitons de ce tardif retour caniculaire pour revenir deux minutes sur un cas particulier. Chan Marshall a incarné plusieurs rôles au fil de sa carrière : mignonne et jeune indie girl, emo à souhait, se trimballant à ses débuts la réputation de donner des concerts désastreux à cause de la timidité et de l'alcool elle a aujourd'hui acquis le statut d'un couguar finement "refait". La plupart de ses admirateurs d'antan, ceux qui se pougnaient le cerveau devant le film naturo-musical "Speaking for trees" où on la devinait, au loin, derrière des buissons, nous chanter des folksongs, ceux-là n'encaisseront jamais ni ses deux derniers disques (de soul à l'ancienne avec force instrumentation - pas dégueulasses mais des disques "pour mamans"), ni qu'elle ait lâché la guitare, ni qu'elle ait tourné avec Jude Law, ni même qu'elle ait cessé d'être "timide" et se soit réveillée, la quarantaine, et marre de se planquer derrière ses cheveux.


Je ne vous cache pas que je lui pardonne bien volontiers ses récents errements. D'abord parce que l'attitude de gamine émotive ça ne marche plus passé l'âge et ensuite parce qu'avec sa belle voix chaude de femme du Sud, elle était destinée à suivre cette voie-là. Je vais même aller plus loin et vous confier que je trouve bien plus agréables ses chansons soul, et même ses reprises, que les brouillons lo-fi assez risibles des tous débuts. Bref la question n'est pas là puisque ça n'est ni du départ ni de l'arrivée que je souhaite vous parler mais bien de la parenthèse enchantée (96-2003 pour faire vite) dans l'intervalle de laquelle Chan a été l'une des musiciennes les plus passionnantes (et les plus belles) à avoir jamais fait rêver les indie kids que nous étions ou sommes encore. Mon point culminant à moi, le sommet de ce pic créatif, c'est l'album "Moon Pix" (1998), sur lequel Mick Turner et Jim White, respectivement guitariste et batteur du trio australien Dirty Three, accompagnaient Chan.



Lien
Cet album n'est pas seulement un chef d’œuvre, il est aussi empreint d'une ambiance que j'associe invariablement à la chaleur de l'été. Cette ambiance homogène se retrouve dans la moiteur du rythme lent de No sense, dans le son de guitare cristallin comme un ruisseau et les flutes bucoliques de He turns down, dans la sécheresse du riff de Cross Bones Style (aaaah ce clip, Chan y était si belle !) mais aussi et surtout dans le sample (inversé) du Paul Revere des Beastie Boys par-dessus lequel est enregistrée la guitare farniente d'American Flag, et qui évoque d'entrée de jeu le chant des cigales. A l'écoute de ce disque, rien ne vous fera plus envie qu'une sieste les pieds en éventail sur un transat' orienté plein Ouest.


Joe Gonzalez

mardi 23 août 2011

[Réveille Matin] Underworld — Banstyle/Sappys Curry

On a tous des "feel good tracks", des chansons qui nous remontent le moral ou sont en parfaite harmonie avec nous quand tout va déjà pour le mieux. J'ai pour ma part toujours préféré les longues échappées paisibles et oniriques aux grands éclats de joie (on m'aurait sans doute déclaré flegmatique ou mélancolique à l'époque de la théorie des humeurs), et l'une des pistes qui me convient le mieux de ce point de vue est un trip électronique d'un quart d'heure, un archétype du cool sur l'un des meilleurs albums de progressive house que j'aie jamais écoutés : Banstyle/Sappys Curry d'Underworld.


"Bunny girl. Happy shopper. Bouncing ball. City sun. Think I found the real stuff." : toujours évocatrices malgré leur non-sens apparent, les paroles du groupe peuvent évoquer un voyage ensoleillé, une aventure amoureuse, ici prononcées par Karl Hyde d'une voix presque intimiste ; et les beats, pourtant aussi rythmés et dansants qu'à l'habitude, deviennent relaxants sous ces notes enveloppantes, aquatiques, hypnotiques…

Ce groupe savait presque tout faire, du tube qui martèle (Pearls Girl) ou qui fait danser (Push Upstairs), mélancolique (Dirty Epic, Skym), extatique ou sensuel (Dark & Long), toujours quelque part entre dancefloor et excentricité. Du moins sur les trois albums ("dubnobasswithmyheadman", "Second Toughest in the Infants", "Beaucoup Fish") où Underworld était un trio, le groupe était incontournable. Après ça, Underworld a connu des hauts et des bas, n'étant plus que l'ombre de lui-même malgré quelques belles surprises (comme l'EP "I'm a Big Sister, and I'm a Girl, and I'm a Princess and This Is My Horse")… Dommage mais peu importe au final, il nous reste ces trois albums (tous trois essentiels à mes oreilles), et quelques b-sides et singles de qualité pour continuer à danser, à tripper et à chercher du sens à des paroles comme "You don't even have to mind your own stuff. Bring in the marines. I've heard so many other things and it was all brown. With the suction ones."


— lamuya-zimina

samedi 20 août 2011

[Grasse mat'] Jamiroquai - Cosmic Girl

Je vous ai bien eus. Blague à part je n'avais pas réécouté Jamiroquai depuis des plombes. Avec des oreilles aguerries, je veux dire. Quiconque a vécu la fin des années 90 (comme un calvaire) se souvient comment Virtual Insanity et tous les autres tubes de Jamiroquai passaient en boucle à la radio, à la téloche, partout et comment on les a encaissés en braves esclaves de notre condition. C'était une époque maudite. Les techniques de sampling du hip hop, les débuts de la circulation massive de l'information et tous ces trucs caractéristiques de la période 96-99 ont presque logiquement amené les musiciens d'alors à mélanger tout ce qu'ils avaient pu entendre auparavant. De toute façon la fin du Monde était pour bientôt, alors les exégètes pouvaient se brosser. On a du coup eu droit à de plutôt bonnes idées (le trip hop), d'autres plus stupides (la lounge pop à la St Etienne) et certaines carrément connes :





Le plus drôle avec Jamiroquai (au passage, c'est le nom du groupe, et pas du chanteur, lui c'est Jay Kay) reste les genres musicaux auxquels sa musique est associée. L'acid jazz, on l'entend dans le synthé syncopé dégueulasse au tout début. La nu-disco est résumée par la basse et la batterie. Le funk, c'est la guitare wah wah qui s'en charge. Et puis Jay assure le côté dance-pop avec son chant-soupe si facile à reproduire. Cette chanson, comme tout ce qu'a pu produire Jamiroquai, est une bouse. Elle a le mérite d'être la preuve historique que pendant un court instant, ce genre de mashup impensable a existé et a même été la norme. Tout plutôt qu'un revival.


Joe Gonzalez

vendredi 19 août 2011

[Réveille-Matin] Lenny Kravitz - Black and White America

Aussi poilant que ça puisse paraitre, vous allez vous réveiller ce matin avec Lenny et promis ça ne fait pas partie d'un dossier "de la honte" et vous n'aurez pas droit demain matin à Jamiroquai. Disons simplement que j'ai été interloqué en voyant la pochette du nouvel album du plus fervent amateur de Babyliss for Men au sein de la communauté black internationale.


Probablement un souvenir du début des années 70 (ce pull abeille, on ne s'y trompera pas !) légué par Maman Kravitz, cette pochette m'a intrigué. Lenny peut-il vraiment enregistrer quelque chose de vaguement socio-politique ?


(L'album ne parait que dans trois jours, alors écoutez en des extraits pour vous faire une idée. Les premier et troisième extraits proposés sont mentionnés dans cet article, tâchez de les reconnaitre)

L'album s'appelle "Black and White America", tout comme la chanson qui l'ouvre, et c'est Lenny qui fait sa crise de la quara... cinquantaine et qui se rend compte qu'outre toute sa splendeur de star du showbizzzz, il n'a jamais marqué son temps en dehors de quelques coupes de cheveux inédites sur le crâne d'un afro-américain et qu'il serait peut-être temps qu'il se "place" dans la continuité socio-culturelle du peuple noir américain. EN GROS, Kravitz vient de se souvenir que, quelque part, il était noir. Jusque là, je doute que cette idée lui ait traversé l'esprit. Se lisser les cheveux, ça n'était pas sa tentative de blanchissement bambiesque à lui, c'était naturel ! Quand il reprenait American Woman, le classique du groupe tellement blanc The Guess Who, il ne faisait que s'inscrire dans la tradition du rock blanc dans lequel il avait toujours officié, parole ! Et puis quelque chose a changé, il a regardé Ali et en voyant Will Smith interpréter Cassius Clay, il se sera dit "oh j'aurais pu le jouer moi aussi, ce boxeur beau gosse, pas besoin d'être noir pour... attendez mais wow ! Oui ! J'aurais pu !"

D'où cette chanson, cet album et cette pochette. Kravitz ne démarre d'ailleurs pas si mal son disque en faisant jouer à ses sbires une sorte de funk mou avec cordes mais il entame son tour de chant en citant Martin Luther King comme un enfant citerait Dora l'Exploratrice. Sa dialectique de la lutte du Peuple Noir en prend un sacré coup et la suite s'en voit directement affligée. On se souvient alors instantanément que non, Lenny n'est ni capable de s'élever comme Voix ni capable de s'extraire du carcan commercial dans lequel il s'est enclavé depuis si longtemps avec son image trop propre, sa voix de James Brown bridé et ses guitares inoffensives. Plus loin sur l'album il y a une sorte de disco-hard-rock autotuné intitulé In the black. Quoi que puisse valoir l'album (il y a des morceaux pas entièrement ratés qui trainent ici ou là, si si), cette chanson-là anéantit toute chance de salut, de rachat ou de pardon.


Joe Gonzalez


P.S. : Pour ma part, je me repens de ma naïveté. Le Peuple Noir Américain n'a pas eu de héros depuis au moins trois ans et si je ne sais pas qui sera le prochain, j'aurais pu me douter que ça ne serait pas... lui.