C'est entendu.
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jeudi 19 janvier 2012

[Réveille-Matin] The Legendary Pink Dots - Princess Coldheart / Green Gang

Je prends le pari que d'ici quelques mois ou quelques années, vous entendrez parler des Legendary Pink Dots. Comme c'est arrivée à tant d'autres avant eux, l'un ou l'autre des grand manitous de l'organisation de festivals finira par tomber sur l'un de leurs disques et il les invitera au BBMix, à Hyères ou au Lieu Unique, ou bien ce sera un gourou des médias musicaux (Jean Vic Chapus, sans doute, Jean-François Le Puil, peut-être) qui leur consacrera un dossier entier sous prétexte de "reformation". Façon de parler, bien entendu puisque le groupe mené par Edward Ka-Spel n'a jamais cessé de s'activer depuis le début des années 80. Les Pink Dots doivent avoir une quarantaine de disques à leur actif et pourtant la meilleure chose qui pourrait leur arriver serait de se séparer quelques années, pour mieux annoncer, après une pause suffisante, leur "reformation". C'est en général le signal qu'attendent les re-découvreurs sus-cités (ça ou bien la mort d'un musicien) pour s'imposer comme des sauveurs de la Grande Mémoire des Oubliés de la Pop. Oh ne me prêtez pas de fausses intentions, je m'inclus bien volontiers dans le lot des opportunistes ! Seulement voilà, les Legendary Pink Dots n'ont pas splitté et si j'ai récemment fait l'acquisition de leur dernier album (paru en 2010) je n'ai pas pris le temps de l'écouter. L’œuvre pléthorique de Ka-Spel et consorts est d'une certaine façon difficile à aborder et encore plus ardue à digérer. Nous y viendrons un jour et nous ferons l'inventaire de tout ce grand bazar mais en attendant que les Pink Dots ne suivent l'exemple de Blur (2009), Pavement (en 2010), My Bloody Valentine (2011), Happy Mondays, Van Halen, At the Drive-In, Refused, Black Tambourine, Codeine (tous reformés entre le 1er et le 15 janvier 2012) ou LCD Soundsystem (la reformation arrivera sans doute en 2013), célébrons leur passé sans autre raison que celle de mentionner une princesse.





La Princesse Coeurdeglace est une caricature de la beauté parfaite que mille prétendants tous mieux armés les uns que les autres ne peuvent déloger de sa tour et que l'idiot du village épouse et ils vécurent heureux pour toujours. Une charmante métaphore du loser magnifique que l'on comprend chère à un Ka-Spel dont la passionnante discographie n'a jamais intéressé grand monde... à tort ! "The Crushed Velvet Apocalypse", paru en 1990, était déjà le dixième LP du groupe en moins de dix ans et pourtant il regorge d'autant de passion que de souci du détail dans une dynamique de popsongs et de psychédélisme ornementé de touches électroniques. Sans jamais s'embarrasser d'une conscience trop précieuse (certains arrangements sont osés et quelques autres donneront l'impression d'avoir pris la poussière mais qu'importe s'ils servent une cause), le groupe ne sonne comme personne d'autre et Ka-Spel chante ses petits contes étranges et paranoïaques avec des voix diverses et un sens aigu de ce qui peut, en termes "pop", favoriser la connivence (malgré une nette tendance à la noirceur) : explosions de sons, montées en puissance, et surtout codas parfaitement fédératrices, comme c'est le cas avec l'histoire de la Princesse Coeurdeglace.

D'ailleurs je ne résiste pas à vous offrir l'opportunité d'écouter une autre chanson issue du même album, afin de vous offrir un (tout petit) aperçu du domaine d'action de ces musiciens de l'ombre pour vendre les disques desquels votre disquaire ne possède aucun rayon dédié.


(Green Gang)


Joe Gonzalez


P.S. : Je vous conseille de consulter le site internet du groupe et de lire l'auto-présentation absolument tordue qu'ils produisent. Vous y trouverez aussi plus d'informations sur leur discographie et leurs récents projets.

mardi 27 décembre 2011

[45 Tours] Yo la Tengo - Emulsified

Je n'ai jamais su ce que signifiait "émulsifié" alors l'esprit vagabonde, vous savez, et l'imagination gagne la bataille, ce qui fait que pour ma pomme, "émulsifier" signifie "donner ou avoir une consistance proche de celle de la purée Mousline". Ca n'a peut-être pas du tout ce sens-là et si j'avais pris le temps d'ouvrir mon Robert, j'aurais peut-être évité de dire une bêtise. Du coup, lorsque le chanteur de Yo La Tengo annonce qu'il veut être émulsifié, je me dis qu'il utilise une métaphore pour signifier son désir de "chercher la merde au point de se faire ratatiner par plus costaud que lui". A chaque fois que je passe cette chanson, je me prends donc à imaginer Ira Kaplan dans les pires situations : demandant à Nick Oliveiri (Kyuss Lives !, Kyuss, Queens of the Stone Age, Pénitenciers en tous genres) s'il frappe sa femme parce qu'il en a une toute petite, improvisant un stage diving après avoir gueulé au public qu'il était "pas tout à fait en désaccord avec la politique internationale d'Ahmadinejad", essayant d'arracher le slip de David Douillet... C'est une chanson qui aiguise mon imaginaire !




Pourtant, si Ira, sa femme et son gros bassiste se sont bel et bien confrontés à plus forts qu'eux avec cette chanson-là, c'était plutôt aux Beatles des débuts (dont ils sont depuis toujours gagas), ceux de I Saw Her Standing There ou Twist and Shout. Demander à être émulsifié, en ce sens, c'est avoir une sacrée paire de cojones. Pourtant, j'ai toujours pensé que la demande de Kaplan n'avait jamais été satisfaite tant le pastiche de rock'n roll de la vieille école qui est déployé ici n'a rien à envier aux Papes de la Pop. C'est un peu le cas avec tout l'album, d'ailleurs ("Fakebook", 1990), qui est à l'image de ce que Yo La Tengo a de meilleur : un infaillible amour pour la musique pop (que l'on a souvent pu retrouver à travers leur "Yo La Tengo is Murdering the Classics", ou encore leur long show radio il y a un an ou deux où ils proposaient aux auditeurs de leur demander N'IMPORTE QUELLE reprise et s'exécutaient en direct). Voilà des activistes sous-estimés, voilà des mous-du-genou qui savent envoyer la purée... Voilà l'explication ! Yo La Tengo a émulsifié les Beatles et vous sert un hachis Parmentier bien chaud en guise d'hommage. Belle !


Joe Gonzalez

lundi 28 novembre 2011

[Réveille Matin/Parallèles] Ultraviolet — Kites

L'autre soir, je fouinais un peu au hasard sur les pages de sites-discographies (comme, il y a quelques années encore, je farfouillais dans les bacs des disquaires… je ne sais même plus s'il y a un vrai disquaire dans ma ville à part Harmonia Mundi) — bref, je fouillais sur les pages de discogs.com et je suis tombé sur la liste d'un utilisateur présentant ses "albums de l'année" de 1965 à 2011. Vu que je m'y retrouvais beaucoup, j'ai décidé de jeter une oreille au disques que je ne connaissais pas encore.

C'est ainsi que j'ai fini par écouter "Northern Exposure" de Sasha & John Digweed (en photo ci-dessus), qui n'est même pas un "véritable" album mais plutôt une compilation, ou plutôt un DJ mix de progressive house — parfois froide, souvent dansante, avec des noms connus que j'aimais déjà beaucoup mais aussi une belle majorité de découvertes. Je n'ai pas l'habitude d'écouter des DJ mixes, mais celui-ci m'a convaincu au point que j'ai eu du mal à reprendre mon exploration des disques de 2011 par la suite. Franchement, je vous recommande vivement d'écouter cette compile en entier ; mais je voudrais vous parler aujourd'hui de l'un de ses nombreux moments forts, à savoir la septième piste de "0°/North", juste après l'exaltante I'm Free de Morgan King, quand les sons posés et envoûtants se mettent à prendre une dose d'énergie et à devenir franchement dancefloor-friendly sans dénaturer l'impression de trip posé qui flotte sur tout le disque…


Quelques extraits du mix (avec Kites en premier), histoire de vous mettre dans le bain.
Si vous aimez, la version complète de la piste se trouve plus bas.

Il y a au moins deux choses qui peuvent dérouter dans le domaine de la dance music quand (comme moi) on n'y est pas habitué : le fait que même certains des plus grands noms n'ont sorti que des singles au lieu d'albums, et le fait que même certains de ces singles existent sous une telle diversité de formes (mixes et remixes) qu'il peut être difficile de trouver l'"original". Aussi ne suis-je même pas certain d'avoir trouvé la version originale de Kites d'Ultraviolet, groupe apparemment éphémère qui n'aura sorti qu'un ou deux singles. Si le fait de devoir me contenter d'une seule piste là où j'aimerais entendre tout un album peut être frustrant, il s'agit de considérer les pistes non comme des compositions bien définies mais comme des entités polymorphes susceptibles d'évoluer… ce qui peut se révéler assez intéressant, quelque part.

Mais remontons un peu plus loin. Car Kites n'est pas une chanson composée par Ultraviolet à l'origine…


La version originale de Kites, par Simon Dupree & The Big Sound (1967).

Le nombre de mutations qu'aura subi la chanson originale avant que je ne la découvre est en réalité impressionnant : il s'agit d'une chanson ① écrite à l'origine en 1967 par Hal Hackady et Lee Pockriss, ② interprétée par Simon Dupree & The Big Sound (groupe qui deviendra par la suite, à quelques membres près, Gentle Giant). ③ Ultraviolet la reprit et la transforma en tube house en 1990, puis la piste fut ④ remixée, notamment par Purple Haze pour les remixes intitulés "Fantasy Flite", avant d'être ⑤ incluse dans le mix "0°/North" de "Northern Exposure" par Sasha et John Digweed. Si j'avais été fan de la chanson de 1967, je ne sais pas du tout si j'aurais apprécié cette version. Peut-être aurais-je crié au sacrilège et au mauvais goût. D'ailleurs, je pense que beaucoup d'entre vous feront la grimace en entendant la version qui m'a fait aimer la chanson, avec son esthétique ouvertement "club" et 90's à fond :


(Kites (Fantasy Flite Part One))

Et si je ressens, dans la chanson de 1967, certaines des mêmes impressions qui me plaisent sur "Northern Exposure" (alors qu'elle est beaucoup plus mélancolique), impossible de savoir si je ne l'aurais pas considérée comme vieillotte et ennuyeuse si c'est le chant de Shulman que j'avais entendu en premier. Impossible aussi de savoir si je n'aurais pas trouvé la version house vulgaire et sans intérêt hors du mix. Ce qui me séduit dans Kites de la manière dont je l'ai entendue, c'est cette impression de liberté, d'insouciance, de félicité, et d'une candeur qui pourrait passer pour de la naïveté aujourd'hui. Ça n'est peut-être que quelques minutes de paradis artificiel pour doux raveurs — mais ça fait un bien fou d'oublier, pendant quelque temps, l'abstraction, l'agressivité, le cynisme, la nostalgie, le nihilisme ou l'isolationnisme qui semblent baigner (chacun leur tour, en petits groupes ou tous ensemble) le zeitgeist musical de ces dernières années.


— lamuya-zimina

vendredi 21 octobre 2011

[Réveille-matin] Pixies - Cecilia Ann

(Imaginez si le casting de "Friends" avait ressemblé à ça : on n'aurait jamais tenu 10 saisons (et eux non plus !))

"Bossanova" est un album dont le niveau extrêmement élevé de coolitude tient en une explication simple : il démarre avec Cecilia Ann, aka le meilleur générique de tous les temps. Je ne m'explique d'ailleurs pas pourquoi aucun show TV ne se l'est approprié, histoire de poser l'ambiance d'entrée de jeu dans les salons de France et de Navarre, genre "poussez les meubles tas de glands, on débarque dans la place et ça va chier !".

Non mais sérieusement, jugez plutôt :














Josette Karloff

lundi 20 juin 2011

[Fallait que ça sorte] Gum — Vinyl Anthology

"Endtroducing…" de DJ Shadow est encore aujourd'hui reconnu (par le Guiness des Records, entre autres) comme le premier album à être entièrement constitué de samples. Pourtant, ce n'était pas la première œuvre à être composée exclusivement à partir d'enregistrements existants : Andrew Curtis et Philip Samartzis avaient déjà enregistré "Vinyl", un album composé uniquement à partir de vinyles manipulés, en 1987… et ça n'avait rien à voir avec le hip-hop. C'était beaucoup plus inécoutable que ça.

Le concept de base de Gum était tout simple : faire des expérimentations avec des tourne-disques et des microsillons rayés ou défectueux, et Curtis et Samartzis n'ont pas dû être les premiers à le faire. L'idée était venue à Philip Samartzis à partir d'un vinyle de Brian Eno qui bloquait sur un sillon — ce même Brian Eno qui, sur une carte de ses "Oblique Strategies" (jeu de cartes conceptuel confectionné en collaboration avec Peter Schmidt et comportant, sur chaque carte, une instruction ou une idée pouvant aider à résoudre un dilemme), reprenait l'adage de John Cage : "La répétition est une forme de changement"…


(Stormy Weather)

"La répétition est une forme de changement", et c'est ce qui fait en grande partie l'intérêt de la musique de Gum — la découpe, la répétition mais aussi la superposition et toutes sortes d'autres altérations (on imagine que Gum a dû maltraiter un important nombre de platines et de disques), fondements d'une esthétique plutôt punk et parfois provocatrice. Mais il ne s'agit pas que d'actes de création par la destruction : le bruit de surface et autres sons inhérents à la manipulation des disques et platines font partie intégrante de la musique et en deviennent même l'un des éléments principaux. La première piste de "Vinyl", Stormy Weather, semble ainsi entièrement faite de textures : celles de la pluie et du tonnerre enregistrés sur le disque original, celle du bruit de surface du disque, au final une superposition de matières sonores qui semblent incroyablement présentes. Ailleurs sur l'album, on croirait entendre des machines tourner à fond (Sporadic Acts of Violence, Involuntary Orgasms During the Cleaning of Automobiles) ; d'autres pistes encore pourraient passer pour du dark ambient (Outfits for Agony, Fear). La variété de sons est tout à fait appréciable et en fait un disque à la fois difficile d'accès (ça reste du bruit et des disques qui sautent) et, l'absurdité quasi-comique de certaines superpositions aidant, étonnamment ludique.


(Sporadic Acts of Violence)

Si le modus operandi de Gum peut paraître irrévérencieux vis-à-vis des enregistrements originaux (cf. TV Eye), on peut aussi y entendre une sorte de vénération du format vinyle, du son et de la matière même des disques, traités comme autant de matériaux par les deux musiciens. (On pourra d'ailleurs voir d'autres références à la matière du vinyle dans les noms mêmes du disque et du groupe, voire dans le fait que les deux premières éditions de "Vinyl" comportaient — gimmick racoleur ou parallèle malin ? les deux ? — des photocopies de photos fétichistes éditées dans un magazine du même nom que le groupe.)


(TV Eye : Foutage de gueule éhonté ou réinvention mutine ?)


(La version originale des Stooges.)

"Vinyl" est épuisé depuis belle lurette, mais le label 23five a eu la bonne idée de rééditer l'intégrale des enregistrements de Gum (y compris des inédits) sur le double CD "Vinyl Anthology". Le premier CD comprend l'album "Vinyl", deux pistes tirées des mêmes sessions d'enregistrement, ainsi qu'un live d'une vingtaine de minutes qui commence et finit par Stayin' Alive des Bee Gees, avec énormément de bruit entre les deux, incitant quelqu'un dans le public à lancer "Play some music!" — exemple de l'esprit un peu potache du groupe. Lequel se retrouve sur le deuxième CD (où le groupe se met à utiliser d'autres sources que les disques), notamment sur 1-800-GUM (inédite basée sur un enregistrement de téléphone rose et des musiques qui pourraient provenir de films érotiques — conceptuellement marrante, mais pas la plus intéressante du lot) et sur une déconstruction du TV Eye des Stooges qui bloque sur les premières secondes de la piste, changeant le "LOOOOORD!" d'Iggy Pop en une sorte de drone et coupant court à toute l'instrumentation rock, qui n'apparaît que massacrée et par soubresauts (la piste fut envoyée à Au Go Go Records pour figurer sur la compilation-hommage "Hard to Beat" — et fut rejetée par le label. On comprend aisément pourquoi). "Vinyl Anthology" comprend également l'excellente Banning, qui ne dure pas moins de vingt minutes, mais aussi le deuxième et dernier album du groupe, "20 Years in Blue Movies and Yet to Fake an Orgasm", composé de deux pistes d'un quart d'heure chacune, la dernière étant une reprise de Blood on the Floor de Throbbing Gristle (Curtis et Samartzis s'étaient à l'origine rencontrés à travers leur passion commune pour la musique industrielle), plus bruitiste et dix fois plus longue que l'originale. (Dommage que la voix du chanteur n'égale pas celle de Genesis P-Orridge.)

On pourra trouver que la musique de Gum était parfois inégale voire un peu facile (et "20 Years in Blue Movies and Yet to Fake an Orgasm" est moins bon que "Vinyl") ; mais si l'on aime le son lui-même, les expérimentations et les textures, il y a largement de quoi se réjouir sur cette collection, une belle trouvaille pour les amateurs !


— lamuya-zimina

vendredi 27 mai 2011

[Fallait que ça sorte] Diamanda Galás — Plague Mass


Le SIDA est-il une punition divine ?

Si cette idée vous paraît ridicule, si elle vous choque ou vous fait grimacer, tant mieux. L'artiste grecque Diamanda Galás, elle, y a réagi plus fort que ça : elle a organisé l'une des performances les plus glaçantes, les plus traumatisantes qu'il m'ait été donné l'occasion d'entendre. "Plague Mass" (la messe du fléau) fut une performance donnée à la cathédrale Saint-Jean le Divin à New York en 1990, au grand dam de nombreux croyants : Galás, à moitié nue et couverte de sang, joua, chanta, récita, hurla des passages de la Bible, des textes originaux (*) ou repris (on retrouve notamment le poème "Cris d'aveugle" de Tristan Corbière), lors d'un sermon infernal en cinq ou six langues.
"In that house there is no time for Compassion
there is only time for confession
And on his dying bed they asked him
Do you confess?

And on his dying bed the dirty angels
flying over him like buzzards asked him
Do you confess?
Do you confess?
"


(There Are No More Tickets to the Funeral)

On cria au blasphème. On était en droit de le faire : Galás ne fait aucune concession, et l'image qu'elle donne de la société et de la religion face à l'épidémie et ses victimes est réellement effrayante — c'est le portrait d'une cruauté implacable, d'un "jugement" ignoble, d'une absence totale de miséricorde. De la récitation du chapitre 15 du Lévitique sur les hommes "impurs" (texte qui aurait pu paraître obsolète depuis bien longtemps, mais qui conserve malheureusement tout son sens quand on pense à la réaction de certains) aux derniers instants d'un malade délirant sur son lit de mort (Philip-Dimitri Galás, le frère de Diamanda ?), à une confession forcée, vindicative et abjecte, il y a de quoi avoir la nausée (et prendre peur de ses congénères, voire de la possibilité d'une telle cruauté divine). Peu importe le fait que les comportements visés ne soient pas généralisés : ces textes sont trop vifs, font trop mal, la réalité de la maladie et de la mort y est trop palpable pour tempérer quoi que ce soit, et des lignes qui pourraient être taxées de mauvais goût grotesque dans un autre contexte ("Give me sodomy or give me death !") deviennent cinglantes et pertinentes dans leur obscénité.


(This Is The Law of the Plague)

Et surtout, il y a la voix de Diamanda Galás, qui couvre trois octaves et demie, est immédiatement reconnaissable et paraît habitée d'identités innombrables. Qu'elle récite simplement les textes a capella de sa voix grave, parte dans des cris de détresse stridents, incarne la perfidie ou l'innocence, le résultat est poignant et souvent terrifiant. Les cris de la première piste, There Are No More Tickets to the Funeral, ne sont d'ailleurs pas les pires (ils finissent par acquérir — bien qu'on puisse avoir du mal à le croire — une certaine beauté au fil des écoutes) ; ce sont plutôt les visions soudaines dans I Wake Up and See the Face of the Devil, d'une clarté effroyable, et les glossolalies hallucinantes qui reviennent à plusieurs reprises dans la performance qui font trembler. Certains croiront sans doute écouter une folle ou une possédée (et ce n'est pas la pochette du disque, ci-dessous, qui démentira cette impression).


(I Wake Up and See the Face of the Devil)

On ne peut écouter "Plague Mass" qu'à un volume élevé et en entier ; et chaque piste est un couteau dans une plaie béante. Tant et si bien qu'on ne s'attend pas à entendre, juste avant l'épilogue (une reprise de There Are No More Tickets to the Funeral : rien n'est fini, le disque est d'ailleurs sous-titré de deux dates, dont l'une est mystérieuse : "1984 — End of the Epidemic"), une réinterprétation de la traditionnelle Go Down Moses : Let My People Go, seule véritable "chanson" de cette messe infernale, où Diamanda paraît cette fois vulnérable et humaine ("Oh Lord Jesus, do you think I've served my time ? The eight legs of the Devil now are crawling up my spine. / Oh Lord Jesus, here's the news from those below : The eight legs of the Devil will not let my people go"). Cette interprétation, surtout par contraste avec tout ce qui la précédait, n'est plus seulement inquiétante mais surtout déchirante de tristesse.

"Plague Mass" est un cri, un cri de rage, de haine, de détresse ; un cri au nom de toutes les victimes, mais aussi une vision intense et personnelle. Un cri monstrueux, infernal, inhumain, qui dénonce la perte d'humanité au nom du Dieu cruel ou Deus absconditus — prétexte de quelques-uns — un cri pour l'humanité, au final. Difficile à écouter, mais dur aussi d'y rester insensible.


— lamuya-zimina


(*) : Plusieurs des compositions sont tirées de la trilogie "Masque of the Red Death", composée de "The Divine Punishment", "Saint of the Pit" et "You Must Be Certain of the Devil".

lundi 11 octobre 2010

[Réveille Matin] Daniel Johnston - Funeral Home

L'autre matin je me suis levé du mauvais pied. J'avais rêvé que j'étais simple troufion dans ce qui semblait être une sale guerre, de tranchée qui plus est. Je ne me souviens pas vraiment du détail de la boucherie, mais pour tout vous dire, ça ne fleurait pas bon les "happy ever after" et je sentais que mon compte était bon. Toujours est il que durant tout ce remake des Sentiers de la Gloire, ma projection subconsciente chantait en boucle une chanson de Daniel Johnston, Funeral Home.




Il s'est avéré qu'avoir cet air en tête et le fredonner en prenant le petit déjeuner, dans la rue, et puis au travail, voilà un excellent moyen de faire le vide autour de soi. Une collègue finira même par me demander de bien vouloir arrêter de la déprimer. Pourtant, cette ballade funéraire, dont je vous copie les paroles plus bas, si vous aussi vous avez envie de la chanter, me fait plutôt l'effet d'une catharsis de groupe efficace, participant d'une certaine façon d'envisager le songwriting, simple et profondément émotionnelle, une sorte de "désespoir dans la joie" comme Emilien Villeroy et moi l'avons surnommée, personnifiée par ailleurs par des chansons telles que Heroes, ou Five Years de Bowie, Bad de U2 ou même Neighbourhood #1 d'Arcade Fire. C'est d'ailleurs comme cela que semblait la concevoir Daniel, que l'on voit justement inviter le public à la chanter avec lui lors d'un concert privé à New York, capté en vidéo et utilisé dans le film "The Devil & Daniel Johnston" (vous ne l'avez pas encore vu ?!) et utilisé par la suite sur l'album "1990" (vous pouvez l'écouter ci-dessus). Daniel chante, en pleurs, puis invite l'audience à le suivre : "Encore une fois ! Avec du sentiment ! Tout le monde ! Ça va arriver, vous savez que ça va arriver, ça arrive tous les jours... Des milliards et des milliards de gens sont déjà MORTS. Vous aussi allez mourir. Chantez avec nous, vous voulez bien ?"

Funeral home, funeral home, I'm goin' to the funeral home
(Funérarium, funérarium, j'm'en vais au funérarium)
Got me a coffin shiny and black
(Me suis trouvé un cercueil noir qui brillait)
I'm goin' to the funeral and I'm never comin' back
(J'm'en vais au funérarium et je n'reviendrai jamais)

Bonne journée.


Joe Gonzalez