Un ami me disait encore l'autre jour ne rien connaitre d'autre que la première trilogie des Cure, c'est à dire "Seventeen Seconds", "Faith" et "Pornography", trois albums parus entre 1980 et 1982, aussi profondément mélancoliques que durablement réussis. En général, tous ceux qui viennent aux Cure par voie gothique (Siouxsie and the Banshees, Bauhaus, que sais-je) ou post-punk s'arrêtent là et c'est naturel. Avant ça, Robert Smith écrivait de la pop pour gens cultivés et légèrement dépressifs et tout le monde connait les tubes des débuts, mais c'est l'après qui bloque, pour mon ami comme pour beaucoup d'autres. Dès la boucle pornographique bouclée, les Cure ne furent plus jamais les mêmes, assurément et ils entrèrent alors de-plain-pied dans les années 80, la new-wave et tout le tintouin. Certes ils avaient déjà flirté avec des esthétiques caricaturales ou un peu just' avec le single Charlotte Sometimes mais le milieu des années 80, l'éclatement du groupe (resserré autour de Robert Smith et Laurence 'Lol" Tolhurst") les obligerait à faire de la musique différemment, et différemment, c'est par exemple ça :
(Je prie le petit Jésus tous les dimanche soirs de bien vouloir m'offrir dans la semaine qui s'annonce des clips aussi sensationnels que celui-là pour remplir mes vidéodimanche si désespérément tristes ces dernières semaines)
Je ne peux évidemment m'empêcher de plaindre quiconque s'arrête au spleen de Smith et ne se laisse pas tenter par ses (quelques) réussites ultérieures sur des terrains pop entièrement décomplexés (*). Il n'y a certes pas eu que du bon mais si l'on sait apprécier les réinventions artistiques, alors la publication successive (mais en la seule année 1982) de One Hundred Years et Let's Go to Bed ne peut que laisser perplexe et admiratif tout à la fois.
Joe Gonzalez
(*) : Le secret des charts eighties est tout simple : les tubes avaient vocation à la décomplexion la plus entière, qu'il s'agisse de hair-metal, de synth-pop ou d'incongruïtés, de la même façon que celles des sixties visaient le psychédélisme.
A ses débuts, le Réveille-Matin avait sur C'est Entendu vocation à vous accompagner de façon pragmatique au moment du réveil ou du petit-déjeuner, avec une chanson synonyme d'énergie, histoire de vous filer la pêche, ou à l'inverse avec une ode à la douceur, voire un symbole de neurasthénie, afin d'accompagner les plus zen d'entre vous. Au fil du temps, cette tradition s'est vue pervertie par des impératifs éditoriaux (on a commencé à résumer des disques actuels en une chanson et une seule lorsqu'ils ne méritaient pas mieux) et par l'idée des billets d'humeur à thème (politique, théorique, sociologique ou coup-de-gueule). Ce matin, revenons si vous le voulez bien à nos bonnes vieilles habitudes, et dans la mesure où pour des tas de raisons je n'ai aucune envie de me lever ce matin, et dans la mesure où ça sera la même chose dans les prochains jours, ce sera avec des chansons ou des morceaux profondément, désespérément lents, doux, statiques, voire mélancoliques que vous vous réveillerez cette semaine. Courage. On contrebalancera ça la semaine prochaine avec du Queen, du King Khan et du Marquis de Sade, toute la famille royale pour vous redonner le moral, mais en attendant....
En 1983, tandis que Yann-Arthus Bertrand, Terrence Malick et Nico Hulot étaient encore en sommeil, le réalisateur Godfrey Reggio (sous les auspices de Daddy Coppola) veillait au grain. "Koyaanisqatsi" était une sorte d'humanentaire, une exploration de l'équilibre invraisemblable de la race humaine sur Terre. Enfin, c'est ce que j'en ai lu, peu ou prou. Je n'ai pas vu le film (première partie d'une trilogie close en 2002) mais la bande-son, signée Philip Glass est vraiment sensass' ! Le thème principal consiste en une chorale psalmodiant le mot étrange servant de titre au film et qui signifie quelque chose comme "La vie devenue trop folle pour perdurer".
Joe Gonzalez
P.S. : Il existe trois versions de cette bande originale et je vous encourage à écouter la plus longue, parue en 2009 sur le label de Glass.
Souvenez-vous, après l'énorme succès des Knack, tous les labels voulurent trouver LEUR groupe powerpop pour se lancer sur un marché de plus en plus saturé par des dandys à cravates fines... Il fallait que ça arrive : la crise ! Pour encore compliquer les choses les 80’s marquent un énorme bond en avant en matière de technologie dans la musique, le digital n'est plus très loin mais surtout les synthèses sonores ont beaucoup progressé en réalisme : la tentation de remplacer des musiciens payés par des machines est plus que séduisante dans la tête de nombreux pontes de l’industrie. Au début, les synthétiseurs étaient l'apanage de pionniers, de frondeurs, d’expérimentateurs, mais lorsque certains de ces aventuriers (The Human League, Depeche Mode…) parviennent à rencontrer le succès populaire avec des sonorités synthétiques modernes il n'en faut pas plus pour attirer dans l'arène les plus cyniques des producteurs.
(The Human League)
Loin de moi l'idée de vouloir confronter guitares et synthés, ce n'est pas du tout le propos : l'un et l'autre ont une personnalité propre et ne sont pas substituables. Or, c'est précisément dans ce travers que s'est engouffrée une bonne partie de la production 80’s mainstream : vouloir remplacer presque à l'identique des instruments analogiques par de l'électronique. Quand les premiers groupes électro-pop cherchaient à explorer de nouvelles sonorités, les opportunistes faiseurs de modes voulurent au contraire s'approcher des sons déjà existants, comme les trompettes ou les pianos électriques. On croit alors, dans les hautes sphères, dur comme fer à des productions qui ne nécessiteraient plus ces coûteux musiciens pour venir poser une batterie ou une ligne de basse, alors que suffisent un compositeur et une chanteuse, si possible bien gaulée, un peu de studio d'enregistrement et beaucoup de studio photo et vidéo... C'est l'ère de MTV, des premiers vidéo-clips couteux et élaborés, avec leurs mini-scénarios aux montages agressifs inspirés de la pub, histoire d'être efficace et de bien claquer. Les chaines musicales vidéos détrônent les radios dans le cœur des adolescents. Les groupes ne peuvent plus se contenter de faire de la super musique, il faut qu'ils présentent bien. Les Beatles étaient certes déjà en partie populaires pour les mêmes raisons mais avec MTV c'est comme si l'on passait de l'artisanat à l'industrie lourde : un énorme précipice.
(Donna Summer et Giorgio Moroder)
Ce contexte est difficile pour la pop à guitares. Il est presque devenu ringard alors que de faire jouer une 6 cordes sur un morceau ; désormais ce qu’il faut c’est un keytar, des reebok freestyle aux pieds et un brushing sur la tête. Pourtant, loin des grands médias la résistance va s'organiser. Le début des 80’s marque une sorte de rupture pour la pop à guitare : on a essayé de faire de la bonne musique et ça ne prend pas ? Tant pis, ne cherchons plus à séduire tout le monde et faisons les choses dans notre coin à notre petite échelle... REM et les Smiths ne sont certes pas les inventeurs de la démarche indie mais ils donnent une sorte de légitimité à cette musique ainsi qu'une relative popularité. Des tas de gens ne se reconnaissent pas dans la pop mainstream déshumanisée des Bananarama, Phil Collins et autres suppôts de la médiocrité, mais ils se retrouvent dans ces deux groupes qui deviennent une alternative crédible. En 1983 quel est le vrai défi ? Imiter des cuivres sur un DX7 ou bien tisser des arpèges carillonnants sur sa Rickenbacker ? Le début des années 80 marque l'émergence de multiples courants indie comme le Paisley Underground ou la twee-pop et si presque rien ne transpire jusqu'au grand public à part un tube de temps en temps (le Walk like an Egyptian des Bangles, par exemple), chez les passionnés c'est une ébullition de groupes. Sont-ils à la hauteur de leurs aînés ? Rien n'est moins sûr mais le propos n'est pas là. Ce qu'il faut, c'est monter des franchises, défendre la musique que l'on aime face à l'insipide soupe de MTV. Dans la tourmente, quelques francs tireurs mais aussi de véritables scènes vont voir le jour et assurer l'intérim entre les anciens et le futur. Ces héritiers feront plus que gérer les actifs de la powerpop, ils y incluront aussi leur propre sensibilité (souvent d'obédience 60's). Certains se révélant même être des formations essentielles du genre.
Powerpoptimisme #4 : "Résistance humaine au pays de MTV", les années 80
----- LES FRANCS-TIREURS
(The Smithereens - Behind the Wall of Sleep)
Les Smithereens font figure d'exception dans le paysage musical des radios étudiantes 80's avec leur rock terriblement classique et pétri d'influences 60's. Pat Dinizio ne s'est jamais caché de son admiration pour les Fab Four et les Smithereens ont été d'excellents messagers du groupe liverpuldien. Dans un journal local le jeune Pat passe une annonce au début de la décennie, après avoir écumé des covers bands divers et variés (notamment des groupes de metal !) il veut monter une formation pour jouer une musique qui lui ressemble : Buddy Holly, Costello, Nick Lowe, les Clash. Fin 1980 sort le premier EP des nouvellement formés Smithereens, mais il faudra attendre 1986 et l'album "Especially for You" produit par Don Dixon (*1) pour que le groupe sorte de son statut de "favori-des-critiques-mais-inconnu-du-public". Ce disque est une totale réussite, tout comme son successeur le presque-aussi-bien "Green Thoughts" sorti en 1988. La suite est décevante mais le groupe continuera de sortir aux cours des années des albums fidèles à leurs racines et profondément honnêtes.
(The Sneetches - A Good Thing)
Autres outsiders dans l'univers college rock des années 80 les Sneetches sont pourtant l'un des plus beaux trésors cachés de cette époque. Ce groupe qui continuera d'exister au début de la décennie suivante sort plusieurs disques remarquables (*2) notamment sur le label Creation Records (*3) en Angleterre : excusez du peu ! Originaires de San Francisco mais fortement anglophiles (un batteur anglais, tout comme le second bassiste Alec Palao) , les Sneetches prennent forme vers 1985. Leur goût pour les reprises (Colin Blunstone, Buffalo Springfield, Easybeats, Monochrome Set, Zombies etc.) ne les empêche pas d'enregistrer des titres originaux qui n'ont pas à rougir face à ces monuments. Le succès les a éludé et c'est terriblement injuste car aussi bien sur des morceaux nerveux comme In your car que sur un terrain plus pop comme avec le très raffiné et particulièrement émouvant A good thing, les Sneetches étaient un vrai bijou qui n'a pas trouvé son écrin. Chose plutôt amusante Alec Palao (bassiste non-fondateur) fera par la suite carrière dans la réédition de vieux disques des années 60. Autre détail rigolo, Chris Wilson, membre éminent des Flamin Groovies (et des Barracudas) enregistrera aussi quelques morceaux avec eux.
(The Barracudas - His last Summer)
Formés quelque part à Londres autour du duo Jeremy Gluck et Robin Wills et de leur amour pour le garage rock à la fin des 70's, les Barracudas sortent leur premier single en 1979. Au début des années 80 ils se lancent dans la surf music dynamitée à la powerpop à mi chemin entre le punk et les Beach Boys et ils obtiennent un petit succès dans leur île avec le délicieusement rétro Summer fun. En 1982 leur premier album "Drop out with" parachève le délire surf avec des titres comme His last Summer ou Surfers are back. A coté de ses délires plagistes, le groupe signe des classiques powerpop comme le génial I wish it could be 1965 again ou I can't pretend et des titres plus sombres et garage comme I saw my death in a dream last night(*4). Les albums suivants sans être aussi irrésistiblement catchy et addictifs sont très bons, mais ils sont plus sérieux, le délire surf a été abandonné, les Barracudas officient alors dans un style powerpop / garage aux teintes folk rock. Robin Wills produira en parallèle quelques disques dont l'excellente compilation françaises "Snapshots" qui comporte des titres de Gamine, Coronados, ou encore les géniales Calamités.
------
OCEANIE
Si ces trois groupes étaient assez isolés ou à part dans leur environnement, l'Australie peut se targuer d'avoir développé quelque chose se rapprochant d'une scène, ou du moins d'un tir groupé de groupes powerpop de bonne tenue.
(Sunnyboys - Alone with you)
Les Sunnyboys débarquent au début des années 80 avec deux albums sous le bras (1981 et 1982) qui rentreront tous les deux dans le top 30 australien. Leur musique est élégante et fière, et touche au sublime sur des titres comme Alone with you tonight. Ils sont les cousins éloignés géographiquement mais pas musicalement de formations comme les dB's ou les Bongos, capables de mettre un peu d'angle dans les rondeurs de la powerpop sans en trahir la substance. Trois ans plus tard, les Hoodoo Gurus sortiront aussi deux albums populaires et réussis, remplis de tubes powerpop aux refrains imparables. C'est ensuite Dom Mariani qui va se révéler être l'une des grandes figures du genre via ses projets successifs. Les Stems démarrent très garage mais dévient progressivement vers le grand amour de l'australo-italien : la powerpop, et leur premier et unique album ("At First Sight Violets Are Blue" sorti en 1987) confirme cette dualité. Deux bombes feront fondre les cœurs les plus froids: le morceau titre At first sight et son riff carillonnant de rickenbacker et le non moins génial For always. Ensuite Dom Mariani va multiplier les projets comme DM3 ou les Someloves, peut-être sa contribution la plus notable à la powerpop, aidé par Darry Mather et Mitch Easter (à la production) le groupe sort un unique et excellent album en 1989 ("Something or other"), à recommander aux amateurs.
(The Stems - At first sight)
----- ETATS UNIS
(The dB's - Black & White)
Je ne m'en suis aperçu que très récemment : le second album de Big Troubles (chez Slumberland) est produit par Mitch Easter. A l'écoute pas de doute possible, le son Easter dans toute sa gloire et son emphase : une grosse production qui, loin de dénaturer la musique, donne puissance et éclat à ces (très bonnes) mélodies pop. Autant dire que Mitch n'est pas le genre de producteur à laisser indifférent, on aime ou on déteste mais dans tous les cas on ne peut pas nier que le bonhomme a un son bien à lui. Après s'être fait un nom en produisant le premier EP de REM, Mitch Easter parvient à faire signer son propre groupe, Let's Active sur IRS. Suivront trois albums, tous intéressants, qui exposent les principes de production et la conception de la pop d'Easter. Ces disques un peu inégaux contiennent de jolis moments et méritent que l'on s'y penche. Avant d'avoir son propre groupe, Easter fut aussi dans les Sneakers avec un certain Chris Stamey, qui allait par la suite fonder l'un des plus beaux groupes powerpop des 80s' : les merveilleux dB's. Les dB's jouent dans la cour des grands, et Black & white est une chanson absolument géniale avec cette guitare à la fin (qui me rend littéralement fou, c'est pour moi l'un des meilleurs titres à faire écouter lorsque me vient l'envie de démontrer ce qui me fait vibrer à propos des six cordes). Le groupe se forme à la fin des années 70 et le premier single (crédité à Chris Stamey & the dB's) parait en 1978. Cette même année, Peter Holsapple rejoint Stamey et c'est comme si Lennon avait trouvé son Macca : Holsapple amènera les mélodies mémorables, en passeur d'une certaine tradition tandis que Stamey sera l'avant-gardiste, l'aventureux. L'association de ces deux talents fait des étincelles et deux magnifiques albums : "Stands for Decibels" (1981) et "Repercussion" (1982). Puis Stamey part et Holsapple garde le cap avec deux autres disques, réussis mais pas aussi mémorables. Le premier figure encore aujourd'hui dans les grands classiques de l'indie rock. Figurez-vous que pas plus tard qu'il y a un mois, un mec de Clap your hands and Say Yeah le citait comme l'un de ses disques fétiches : il faut dire que les dB's ont su trouver un équilibre fascinant entre modernité et mélodies intemporelles, créant une musique nouvelle mais consciente de l'héritage qu'elle porte dans ses gènes.
Les Bongos, d'Hoboken (*6) sont un peu moins connus et cités mais leur premier album "Drums along Hudson" est un chef d'œuvre de pop moderne, pas si loin spirituellement que ça des dB's. Si l'architecture de ces derniers est construite autour de deux personnalités distinctes, l'ossature des Bongos repose en grande partie sur les épaules du talentueux Richard Barone. Le groupe tourne dans les mêmes clubs que les Feelies et partage avec eux une philosophie oblique et déviante de la pop, mais les Bongos gardent peut être plus d'affinité avec le format ramassé, ces chansons balancées dans la gueule en trois minutes montre en main. La musique des Bongos est fascinante, elle garde toute sa hargne sans jamais négliger les mélodies ni l'inventivité. "Drums along Hudson" souffre de ne pas toujours être cohérent (le disque est la réunion de plusieurs singles et EPs), mais ce petit défaut est bien vite compensé par l'avalanche de chansons monstrueuses comme In the Congo, Clay midget, Glow in the dark ou Zebra Club(*7). La suite ne sera pas aussi exceptionnelle mais peu importe car ce premier album est un véritable trésor caché de la pop 80's qui ne demande qu'à être redécouvert.
Mitch Easter a aussi l'occasion de travailler (tout comme Richard Barone des Bongos d'ailleurs !) avec les Windbreakers une formation de Jackson dans le Missouri. Autour du duo de songwritters Bobby Sutliff et Tim Lee le groupe a sorti 5 albums entre 1985 et 1991 dont les meilleurs morceaux sont compilés sur la très bonne anthologie "Time Machine" sortie chez Paisley Pop en 2003. Les Windbreakers y proposent une power/jangle-pop de très bonne qualité qui plaira aux amateurs du son Mitch Easter bien que tous les morceaux ne soient pas produits avec la contribution de ce dernier.
(The Bongos - Clay Midget)
----- EPILOGUE
Durant les années 80 la powerpop s'est aussi vu associée à l'éphémère mais passionnante scène Paisley Underground. Les groupes de ce tout petit mouvement étaient basés à Los Angeles et ses alentours, ils étaient tous fanatiques à des degrés divers de pop 60’s et s'en sont donc tous inspirés. Si certains sont allés du coté du Velvet Underground (comme les géniaux The Dream Syndicate) ou vers le country-rock terroir (comme les Long Ryders en bons héritiers de Gram Parsons) d'autres ont exploré des voies plus proches de la powerpop et notamment les 3 O' Clock de Michael Quercio (*8) sur des titres comme Jet Fighter, ou encore les Bangles. Ces dernières étaient gagas des Beatles, des Merry-Go-Round d'Emitt Rhodes (*9) ou encore de Big Star (*10) et leur premier album est précisément la rencontre de tout ces sons, un très très bon disque de pop, loin de l'image "papier glacé" que l'on peut se faire du groupe généralement. La suite est il faut le dire plus aléatoire mais Susanna Hoffs n'a jamais cessé d'aimer la bonne musique comme en témoigne sa collaboration avec Matthew Sweet(*11).
Les 80’s furent donc vous l'avez compris une période de transition pour la powerpop, une époque de changements, de nouvelles approches en guise de transition avant un second âge d'or. Mais qui se serait douté qu’il surviendrait en 1989 ?
Alex Twist
(*1) : Don Dixon est un des grands producteurs indie des années 80. Outre les Smithereens il a contribué au son de REM, Guadalcanal Diary ou encore Let's Active.
(*2) : Discographie principale du groupe: - "Lights Out with The Sneetches" (1988) - "Sometimes that's all we have" (1989) - "Slow" (1990) - "Blow out the Sun" (1994) (*3) : Creation Records fut par la suite le label qui relança la pop britannique grand public avec notamment les Stone Roses (et plus tard Oasis). (*4) : J'offre un caramel mou à celui qui a capté la référence ! (*5) : Où est Charly ? (*6) : Comme les Feelies ou les Individuals (ces derniers ayant été produits par l'un des dB's justement) ou Yo La Tengo plus tard. (*7) : Dont il existe une excellente reprise par le groupe bordelais Gamine. (*8) : Danny Bennair, le batteur du premier album n'est autre que celui des fameux The Quick. Jason Falkner sera dans le line-up vers la fin du groupe avant de contribuer à former Jellyfish. (*9) : Les Bangles ont repris Live qui estsur le premier album, dans une super version, largement à la hauteur de l'originale. (*10) : Les Bangles ont repris September gurls sur leur second album, dans une version pas trop mal, mais en dessous de l'originale. Elles ont connu Big Star par l'intermédiaire du groupe angelno The Pop que nous avions mentionné dans une précédente partie. (*11) : Dont on va reparler dans notre prochaine partie consacrée aux 90's !
Résistance humaine dans les années 80, la mixtape :
01 Three O Clock - Jet Fighter 02 The Sneetches - In my Car 03 Let's Active - Everyword means No 04 Hoodoo Gurus - I want you back 05 The Stems - at first sight 06 Sunnyboys - alone with you tonight 07 The dB's - black & white 08 The Bongos - Clay Midget 09 The Barracudas - I Can't Pretend 10 Windbreakers - I'll Be There
Vous ne savez pas qui est Laura Kennedy et moi non plus je ne la connais pas mais elle est morte il y a trois jours et ça craint du boudin. Laura était la bassiste du groupe new-yorkais Bush Tetras, formé autour de Pat Place, une ex-guitariste de James Chance et qui entre 1980 et 1983 allait faire partie de l'éphémère et passionnante scène no-wave, à NYC. De l'amas en fusion de guitares désaccordées et de basses groovy qui constituait cette musique, Bush Tetras conservait l'esprit (DIY, lo-fi et rentre-dans-le-lard) mais empruntait au post-punk anglais de Gang Of Four et au funk décadent de James Chance une certaine notion de structure rock et un jeu de jambes particulièrement prononcé. Leur single Too many creeps paru en 1980 se vendit plutôt bien et le second, Rituals, fut produit par Todd Headon (le second batteur des Clash, celui qui était là quand il fallait). Ces succès très underground ne suffirent pourtant pas à faire du groupe autre chose qu'une inspiration pour de futurs musiciens new yorkais et le groupe splitta en 1983 en publiant une hétérogène mais indispensable cassette compilant leurs divers enregistrements : "Wild Things".
(Too many creeps, le premier single)
Enregistrements live (comme sur l'excellente Boom) ou simplement lo-fi, les pépites présentes sur cette compilation (dont les deux singles précités et un troisième, le très britannophone Can't be funky) servent à la fois à comprendre les contours musicaux dessinés par le quatuor et à saisir les raisons de leur incapacité à connaitre un véritable succès commercial (principalement : leur son qui, même sur Can't be funky les empêche de prétendre à l'étiquette New Wave, synonyme de chance de gagner de l'argent à l'époque).
Le groupe s'est par la suite reformé au milieu des années 90 (et publié un véritable album dont j'avoue volontiers ne pas avoir cherché à jauger la qualité) puis il y a environ un an pour donner des concerts à New York, mais avec la mort de Laura Kennedy (suite à une malade du foie), le groupe est sans doute fichu et c'est une plaie. Pourquoi ? Parce que ces musiciennes n'auront somme toute jamais reçu la reconnaissance qu'elles méritaient (à l'écoute de "Wild Things") pourtant au même titre que d'autres acteurs de la vague no. Parce que Bush Tetras était un groupe inspiré et, bien que totalement souterrain, inspirateur à plus d'un titre.
(Can't be funky)
Bien sûr il y a la célèbre compilation "No New York" réalisée par Brian Eno et qui rassemble quatre groupes plus ou moins emblématiques (James Chance, Teenage Jesus & the Jerks, DNA et MARS) et bien sûr le label Soul Jazz qui avec les recueils de son anthologie "New York Noise" a su raviver l'esprit d'une époque. Mais en définitive, qui se souvient aujourd'hui des Bush Tetras ? Je ne parle pas du quidam croisé au coin de la rue mais même des fanatiques de musique rock parmi vous. Combien parmi vous avaient entendu la musique des Bush Tetras avant ce matin ? C'est quelque chose de parfaitement naturel et compréhensible, il est dans l'ordre des choses que certains parviennent jusqu'à nous et d'autres non, mais ça n'est pas toujours une question de talent (Bush Tetras me semble plus intéressant que MARS par exemple, voire qu'une bonne partie de l’œuvre de Lydia Lunch). La chance joue énormément, et assurément, le groupe aurait eu une autre carrière si Brian Eno les avait sélectionnés pour sa compilation. Au lieu de ça, nous voici 30 ans plus tard et c'est avec un mélancolique enthousiasme que je vous propose de découvrir un recoin obscur de la ville de New York, où des musicien(ne)s se sont rassemblé(e)s un instant pour faire remuer des corps et saigner des oreilles. J'espère que vous apprécierez autant que moi ce plaisir archéologique... punk.
Les Armées du Royaume de la Mort Éternelle arrivent sur Terre depuis les Enfers sur leurs fiers destriers de métal pour faire table rase et apporter l'Ordre Nouveau où les Rois des plaines du Tonnerre auront tout pouvoir sur les simples mortels et pourront les écraser à la force de leurs marteaux divins et de leurs épées-magiques (*1). Les Armées. Là, maintenant. Elles arrivent pour vous vaincre vous et vos préjugés petit-bourgeois vis à vis du Heavy Metal. Car je l'exprime tout de go, vous avez tort, vous vous trompez, vous l'avez dans l'os. Non, le heavy metal n'est pas seulement un repaire sonore pour gros dégoutants, suant à grosses gouttes sous leurs cuirs, fiers de leurs longues bouclettes et cultivant sexe, violence et amour du Démon au jour le jour. Trop pas. Il y a certes une communauté, une frange de la population, qui semble plus encline aujourd'hui (et je dis bien aujourd'hui) à se laisser convaincre par les trémas sur des voyelles, les crucifix inversés et les power chords rapidement pratiqués. Ils sont souvent grands et forts, ils ont peut-être besoin de cette musique pour déverser leur haine dans quelque chose de plus sain qu'un punching ball ou le visage de leurs conjoints, qui sait ? Il y a des études là-dessus. Mais vous reconnaitrez que l'Age d'Or du heavy metal est derrière nous, et c'est alors, lorsque les rois-guerriers et les hurleurs androgynes étaient au sommet des charts, dans une période courant de 1978 à 1988 environ, que le heavy metal s'est révélé significatif et grandiloquent, constructif à travers-même sa décadence. Ce qui m'amène à user de tels adjectifs pour définir ce que beaucoup doivent considérer comme un fléau, comme l'une des raisons pour lesquelles les années 80 ont encore une image négative, comme l'une des heures sombres du triomphe d'un genre musical sur les ondes radio, c'est l'idée, toute simple, selon laquelle avant d'être une musique de violence, de machisme, de clichés, ce que l'on a appelé "hair metal" (*2) était le fier blason de l'amusement, de la fête, du bon temps et de l'éclate à une époque où, en apparence, tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes (à savoir les États Unis d'Amérique de Ronald Reagan).
Heavy Metal #1 : Le triomphe de l'acier dans la bonne humeur, une autre façon d'envisager le Hair Metal Américain
Personne n'a mieux exprimé cette idée que les personnages imaginés par le scénariste Robert D. Siegel pour le film de Darren Aronofsky, "The Wrestler". Le catcheur joué par Mickey Rourke et la strip teaseuse interprétée par Marisa Tomei, lors de leur premier rencard, se retrouvent dans un bar à discuter lorsque retentit à la radio le Round & Round du groupe de glam metal Ratt, de San Diego (une chanson parue en 1984 sur l'album "Out of the cellar"), sur le refrain de laquelle Rourke se met à chanter, très vite épaulé par Tomei :
I knew right from the beginning That you would end up winning I knew right from the start You'd put an arrow thru my heart
... s'ensuit alors un rapide débat que je trouve particulièrement intéressant parce qu'il énonce les faits d'un point de vue inhabituel :
Mickey Rourke : Goddamn, they don't make'em like they used to. (Bon sang, on n'en fait plus des comme ça)
Marisa Tomei : Fuckin' eighties, man. Best shit ever. (Putains d'années 80, mon vieux. La meilleure came de tous les temps.)
MR : Bet your ass, man. Guns n'Roses fucking rule. (Tu l'as dit, ma vieille. Guns n'Roses sont les putains de meilleurs.)
MT : Crüe... Def Lep.
MR : And that Cobain pussy had to come around... And ruined it all, ya know. (Et cette fiotte de Cobain avait besoin ramener sa gueule... et de tout foutre en l'air, pas vrai ?)
MT : Like there's something wrong with having a good time ? (Comme s'il y avait quelque chose de mal à s'éclater ?)
MR : Lemme tell you something, I hated the fucking 90's. (J'vais te dire un truc, j'ai détesté les putains d'années 90)
Accuser le seul Cobain d'avoir causé la fin de la fête n'est bien entendu pas tout à fait juste, surtout dans la mesure où Nirvana n'est finalement qu'un rejeton naturel du heavy metal, tout comme des groupes affiliés au metal de la même époque (Danzig, Melvins). La fin de la fête était inévitable. Après deux mandats de Reagan le pays était dans un sale état et pendant ces huit années de règne, les mœurs dominantes avaient changé, expulsant pour de bon toute réminiscence de la naïveté et de l'optimisme nés dans les années 60 et qui avaient contribué à la naissance du metal. La récupération du heavy metal par le système de l'industrie musicale, l'apparition des synthés, des power ballads et la décadence inhérente à tout genre musical à ce stade de sa reconnaissance publique (une décadence exprimée notamment par le documentaire de Penelope Spheeris "The Decline of Western Civilization Part II : The Metal Years" et dans une moindre mesure par le mockumentaire de Rob Reiner "Spinal Tap") ne pouvaient qu'amener à la dégradation durable de l'état de santé du metal.
Cependant, là où ce dialogue est intéressant c'est lorsqu'il décrit cette musique comme un symbole de l'état d'esprit qui caractérisait l'Amérique de Reagan, du moins du point de vue des observateurs extérieurs ou des privilégiés (parce que l'ère des Reaganomics et leurs effets dévastateurs sur l'état du pays, sur les emplois, les libertés individuelles et les questions relatives à la Culture n'aura pas été vué par toute la nation comme une époque où "tout [était] possible"). Selon la formule consacrée prononcée par Ronald Reagan lui-même lors de sa campagne de réélection en 1984 : "It's morning again in America", une époque où il fait bon être jeune (on pourrait ajouter "blanc"), ambitieux et travailleur au pays du rêve. C'est exactement ce que le heavy metal exprimait, en plus vulgaire je vous le concède. Les choses sérieuses avaient commencé en Angleterre quelques années plus tôt avec Black Sabbath, Iron Maiden et Judas Priest mais c'est à Los Angeles, à partir de 1982 ou 83 que le heavy metal prit enfin son envol aux États Unis. Quiet Riot furent les premiers à atteindre le sommet des charts, avec leur album "Metal health" en 1983, en grande partie grâce à leur reprise du Cum on feel the noize des anglais de Slade. A partir de là, les majors comprirent qu'il y avait de l'argent à gagner et la voie était ouverte pour ce que Dave Mustaine (de Megadeth) allait résumer plus tard avec une vanne "Glam metal = Gay LA metal". Les groupes qui avaient jusque là hanté le Sunset Strip devaient conquérir le monde avec des looks de plus en plus grotesques.
(Motley Crue - Looks that kill)
De Mötley Crüe à Twisted Sister en passant par W.A.S.P., Ratt ou Poison, les cheveux étaient longs et imposants, les cris stridents, les guitares en avant et le code vestimentaire incluait des éléments typiquement féminins, d'autres tendant vers le post sadomaso (une tendance initiée par Judas Priest). L'ambition de la frange glam californienne du heavy metal était de choquer, choqué cela a, et c'est là qu'est le paradoxe gigantesque. Cette musique que la jeunesse chérissait, qui dominait les charts et qui représentait si bien le concept-même de Reaganisme, avec ce que cela implique d'égocentrisme, de manichéisme, de sans-gène et de décadence arriviste, cette musique-là devint bien vite celle à abattre pour les adultes bien-pensants du système. Le paradoxe est tel que de la bataille juridique qui suivit la prise de conscience par l'establishment du contenu des paroles de ces jeunes gens (des hommes essentiellement) et qui opposa notamment Tipper Gore, la femme du Sénateur Al Gore à Dee Snider (ci-contre), chanteur-icône de Twisted Sister, naquit une mesure consistant à apposer le fameux "Parental Advisory / Explicit Content" sur les disques dont le contenu pourrait se révéler choquant. Un autocollant qui allait malgré lui booster les ventes du heavy metal, incitant les jeunes à acheter en priorité les disques marqués.
(Twisted Sister - We're not gonna take it (anymore))
L'Amérique de la surenchère avait ce qu'elle voulait : une stigmatisation de la rébellion adolescente du metal, inefficace certes, mais les WASPs derrière le PRMC, qui avaient imaginé le sticker, avaient ce qu'ils voulaient : une décision de justice, une reconnaissance. Il est toujours amusant et stupéfiant de bétise de voir à quel point la jeunesse-rebelle-voulant-brûler-les-symboles-de-ses-parents d'un jour se transforme cycliquement en idiote-masse-adulte-voulant-brûler-les-symboles-de-ses-enfants le lendemain. Oh mais dans ce cas précis, l'entêtement parental ne devait pas durer puisqu'à partir de la fin des années 80, un ennemi bien plus délimité prendrait la place du metal au rôle d'ennemi public number one. Lorsque PE, N.W.A. et d'autres prirent le relais, je soupçonne les culs-serrés dans la lignée de Tipper Gore d'avoir ressenti un frisson d'excitation à l'idée de la croisade qui s'annonçait. L'ennemi était plus facile à accuser : ses invocations de violence étaient plus "réelles", moins fantasmées, et puis surtout, l'ennemi était noir.
(Professor Griff, de PE, puis Ice Cube et bien d'autres allaient offrir une nouvelle cible à l'establishment bien-pensant)
Il y a eu de nombreux courants dans le heavy metal, de nombreuses vagues depuis les origines anglaises jusqu'à son exportation massive en Scandinavie. Aux Etats Unis, le thrash metal d'Anthrax, Metallica, Megadeth et quelques autres devait voler la vedette au glam metal à partir de la fin des années 80 avant d'être lui-même dépassé par d'autres mouvances. Il y a eu au cours de ces péripéties beaucoup d'excès, de sexisme, de provocation et de frasques mais jamais autant que pendant l'ère du Hair Metal, lorsque Van Halen et Guns'n Roses faisaient la loi. Il s'agit de ne pas tout confondre. Manowar portait des peaux de bêtes et chevauchait des Harley-Davidson, Black Sabbath invoquait la sorcellerie, Judas Priest le SM, mais la majeure partie des métalleux-à-cheveux-longs des années 80 se contentaient de prôner l'éclate, le déchainement et l'irresponsabilité concertée. Un état d'esprit absolument rock'n roll en même temps qu'une profession de foi dictée par l'air du temps. J'ai beau être personnellement beaucoup plus proche en termes de goût, d'idéologie ou de simple kiff de styles musicaux historiquement parallèles au hair metal (le post-hardcore, la new wave, le hip hop old school...), je ne peux m'empêcher de regarder cette phase du grand cycle commercial de l'industrie avec un certain respect, au mépris de toute considération socialisante ou de toute morale. On en viendrait presque à regretter ces bouclettes, ces visages peints et ces poses lascives. L'absence totale d'éclate (sans provocation - aucune ! - il ne peut y avoir d'éclate) dans le mainstream actuel, voilà ce qui nous amène tous à la rétromanie. Laquelle contamine le mainstream par vagues successives et le serpent de se mordre la queue. C'est une autre histoire.
Dans le prochain numéro, retrouvez un Top des singles les plus charismatiques à avoir parsemé les années 70, 80 et 90 et faites-vous une culture métallique en béto.. euh en acier !
Joe Gonzalez
(*1) : En changeant l'ordre des mots de cette phrase vous pouvez recomposer le texte de n'importe laquelle des chansons de Manowar.
(*2) : Une appellation qui n'a aucun sens et qui désignait l'ensemble des groupes heavy, glam ou thrash metal des années 80, ceux dont les tignasses inondaient MTV.
Ce que j'ai appris des Violent Femmes, de mon passage éclair dans l'armée de métier de la République, de mes dix huit mois au service d'un restaurant McDonald's franchisé et de Ferris Bueller, j'aimerais vous le transmettre ce matin. Je vous épargne un compte rendu sur l'état de mes intestins pour passer directement à l'anecdote pas franchement passionnante qui m'amènera à mon sujet. Il y a sept ou huit ans de ça, je me baladais dans la rue quand dans la vitrine d'un disquaire, je vis ceci :
J'allais demander au type derrière le comptoir quel genre de groupe se fantasmait en petite espagnole épiant depuis la fenêtre d'une hacienda délabrée un trafic de coca et quelle était donc cette musique que produisaient les Violent Femmes et d'abord pourquoi un tel nom lorsque mon très futur interlocuteur prit les devants et me demanda si j'aimais ce qu'il était en train de passer. C'était une vieille jam oubliée de tous (mais pas de lui) sur laquelle tricotaient les membres du Grateful Dead alors après avoir craché ma désapprobation, je quittai les lieux pour ne (presque) jamais y remettre les pieds. Puis, quelques semaines plus tard, j'ai écouté Blister in the sun sans faire le rapprochement, parce qu'un type sur un forum m'avait dit "écoute ça". Ce type-là, on l'appelait Derek Evans, mais son vrai nom, personne ne le connaissait. Il prétendait être un ténor du barreau mais on n'en a jamais eu la preuve. Certains disent qu'il enseigne l'anglais dans un collège burkinabé, d'autres qu'il s'est pendu en écoutant "The Idiot". Moi je crois qu'il n'a jamais existé et qu'il faut vivre avec son temps et que les buissons ardents, ça marchait bien quand on n'avait pas la téloche et le wifi, moi je crois que ce mec-là, qu'il ait existé ou pas, quand il nous disait "tu aimes Pink Floyd ? Fonce t'acheter "Closer", par ce groupe, Joy Division, tu verras ça te plaira" ou quand il nous parlait de Judee Sill en insinuant qu'elle et John Lennon n'étaient qu'une seule et même personne, quand ce type nous envoyait des exemplaires de "The Drift" par Scott Walker par la poste (à ses frais !), je crois qu'il nous donnait les préceptes, les lois, les commandements (la Table des Lois n'est-elle pas le premier TOP 10 reconnu ?), il bâtissait nos croyances et il bâtissait C'est Entendu à une époque où nos discothèques comptaient moins de disques qu'il n'y a de joueurs sur un terrain de la NFL et... où en étais-je ? Ah oui. Il m'a fait écouter Blister in the sun, et j'ai trouvé le morceau réussi mais violemment pénible et je n'ai jamais rien écouté d'autre par les Violent Femmes. La morale ? Elle est de Ferris : La vie est courte et si vous ne vous arrêtez pas de temps à autre, vous risquez de la rater. Prenez ça comme vous voudrez.
Cela vous est-il déjà arrivé d'entendre la voix d'un chanteur et de vous imaginer son visage, instantanément, de le faire vôtre, tout comme chacun construit le visage d'un même personnage à la lecture d'un roman, suivant le principe acousmatique dont avait parlé Julien Masure il y a quelques semaines ? Oh allez, je suis certain que si. Prenez Bradford Cox, de Deerhunter, ou James Murphy de LCD Soundsystem. Je suis certain que comme moi, si vous avez découvert la musique avant le groupe vous les imaginiez autrement, pas vrai ? C'est exactement comme ça qu'a commencé mon aventure avec les Hoodoo Gurus, comme un rendez-vous à l'aveugle.
(Like, now - Wipeout !)
En 2005 Like, now - Wipeout ! figurait (avec I want you back) sur la mine d'or qu'est la compilation en quatre volumes "Children of Nuggets Original Artyfacts From the Second Psychedelic Era". Cette gigantesque mixtape se donnait pour ambition de documenter la pop psychédélique et garage directement héritée des pionniers des années 60, tous ces groupes en "The" que Lenny Kaye avait soigneusement assemblé sur les "Nuggets". Le résultat, un bel échantillon de la production anglophone plus ou moins underground entre 1976 et 1996, avait le mérite de placer côte à côté la power pop et le Paisley underground, les Smithereens et les La's, les Flamin' Groovies et Julian Cope, et au milieu de cette bibliothèque j'ai découvert un groupe Australien, Hoodoo Gurus.
Le fameux coffret "Children of Nuggets"
A l'écoute des deux chansons des Gurus présents sur la compilation, s'est alors formée dans mon subconscient l'image d'un très jeune éphèbe au visage enluminé, surmonté d'une chevelure plaquée en arrière, en accord avec des fringues elles aussi représentatives d'un amour (très à la mode au milieu des années 80, de Bashung à Jeffrey Lee Pierce en passant par Alan Vega et Huey Lewis) retrouvé pour les fifties américaines et leur lot de rock'n roll glamour. Une sorte de beau gosse stéréotypé digne des séries AB1 (Hélène et les garçons), finalement. Voilà Dave Faulkner, et à travers lui tout le groupe, tel que je le dessinais, avec pour seul modèle le son de sa voix.
Hoodoo Gurus au début des années 80. A droite, Dave Faulkner.
Évidemment, la réalité était toute autre (et tant mieux). Âgé de 25 ans en 1982, Faulkner est un grand type, sec, le menton creux, les cheveux d'abord portés à la Brian Jones puis très vite laissés libres de boucler (avant la calvitie des années suivantes), plus proche du style des ancêtres troglodytes issus de garages familiaux que d'une sitcom branchée. Autant pour les impressions trompeuses.
Au mois d'Août 1982, les Gurus première mouture publient leur tout premier single, Leilani, l'histoire d'un jeune surfeur amoureux de la fille d'un chef de tribu primitive (la chanson est bourrée d'anachronisme mais touchante de naïveté) et dont le couple est brisé lorsque Leilani se laisse sacrifier par son peuple en offrande à quelque Dieu, plongée dans la lave d'un volcan.
En dépit du peu de maturité de ses paroles, la chanson n'est pas sans intérêt puisque la new wave servant de socle à la musique des Gurus, et influencée par des groupes américains comme X, le Gun Club ou les Flamin' Groovies, est servie accompagnée d'une dose d'humour potache et de références culturelles désuettes que ces groupes ne proposent pas. Qui plus est la durée inhabituelle (plus de cinq minutes) de ce single l'éloigne des standards établis quelques années plus tôt par le punk et le jeu des musiciens lors du sacrifice de la princesse (imitant les "sauvages" en beuglant des "Katoomba, Hey! Macumbah, Ho! / Umgawah! Hey! Ho! Hey-eh! Ah..." plutôt marrants) donne une dimension supplémentaire à ce qui n'est d'emblée pas qu'un "autre groupe de new wave".
(Leilani)
Lancés dans l'enregistrement de leur premier album, les Gurus préparent sa sortie avec la publication de deux singles supplémentaires, qui en sont issus. Sorti en Juin 1983, le plus conventionnel (et un brin rasoir) Tojo, nommé d'après une bombe que les japonais prévoyaient de lancer sur Sydney pendant la Seconde Guerre Mondiale, a au moins deux mérites : d'abord il termine de placer les Gurus comme un groupe australien, certes influencé par l'Occident mais voué à ne pas copier ses modèles, et ensuite il est l'inauguration du nouveau look de Dave Faulkner, probablement inspiré par Siouxsie Sioux et Robert Smith. Malgré tout, le single est bien moins attractif que Leilani, et en Octobre 1983, My girl continue d'assombrir l'espoir. Cette ballade s'adresse à un chien, ou plutôt une chienne, et son clip ne fait qu'accentuer la mièvrerie qu'elle empeste. A partir de là, je suppose (puisqu'à l'époque je ne marchais pas) que les gens ont dû commencer à se poser des questions. C'est facile, aujourd'hui, de juger d'un album ou d'un groupe en tenant pour acquis l'intégralité de leur musique, mais si l'on se replace dans le contexte (et c'est là que c'est excitant), je dois dire que j'aurais probablement lâché l'affaire à ce moment-là...
... pour mieux devenir accro quelques mois plus tard, lorsqu'un troisième single extrait de l'album parait, juste avant ce dernier.
(I want you back)
Voué à devenir le plus grand succès des Gurus (et l'un des rares singles océaniens à avoir été jusqu'à traverser le Pacifique pour atteindre les charts américaines), I want you back est la preuve que Faulkner pouvait écrire une chanson d'amour autrement plus convaincante que My Girl, plus réaliste que Leilani, et si vous me passer l'expression, plus couillue. Les cris de rage poussés sur le refrain et les très belles harmonies vocales sont la démonstration enfin pleinement convaincante que les Gurus n'étaient pas inoffensifs. Truffé de dinosaures en pâte à modeler, le clip annonçait quant à lui la thématique de l'album :
"Stoneage Romeos" sort dans la foulée d'I want you back, au début de l'été 1984. On y retrouve les trois singles ainsi qu'une version retravaillée (et malheureusement moins percussive) de Leilani. Tout est dans le titre, les Gurus sont des Roméos de l'Age de Pierre (un hommage à un sketch des trois Stooges), leur rock'n roll sous réverbération intensive rentre dans le lard du sexe opposé tout en se laissant divaguer autour de thèmes aussi peu intellectuels que les résume Dave Faulkner dès les premiers mots de la chanson qui ouvre le LP, (Let's all) Turn on :
"Shake some action/Psychotic reaction/No satisfaction/Sky pilot, Sky Saxon/That's what I like/Blitzkrieg bop/To the jailhouse rock/Stop stop, at the hop/Do the bluejean bop/That's what I like !"
Après Leilani, le premier changement de line-up avait vu partir Roddy Radalj et Kimble Rendall au profit d'un ex-membre des Hitmen (un combo punk de Sydney), Brad Shepherd (que l'on voit déguisé en Robert Smith dans les clips des trois récents singles). Le son du groupe s'en voit altéré et si un tiers des chansons sur l'album datent de la première mouture du groupe, une bonne partie des nouveaux morceaux s'appliquent à conserver l'énergie rock'n roll tout en diversifiant le son des guitares (cristallines sur I want you back, vintage sur Arthur, limite hard rock sur I was a kamikaze pilot). Peu de temps après, le batteur original, James Baker, est remplacé par un autre ex-Hitmen, Mark Kingsmill, laissant après le départ de Clyde Bramley (basse) Faulkner comme seul élément stable de 1988 à 2011.
La seconde mouture des Gurus, avec James Baker (en bas), Clyde Bramley (en haut) et Brad Shepherd (à droite).
En Juin 1985, de retour après un énorme succès en Australie, des prix et des tas de concerts, les Gurus ont un nouvel album en préparation, qui sera lui aussi accompagné de quatre singles mais puisqu'il n'est plus nécessaire de faire connaitre le groupe à un public déjà acquis, un seul paraitra avant la sortie du LP : Bittersweet.
Étoffé de quelques astuces overdubbées, la formule reste la même qu'avec I want you back, soit une power pop à la fois très power (écoutez résonner la batterie lorsque la chanson débute) et très pop (les harmonies vocales marchent toujours aussi bien sur le refrain). Histoire d'amour déçu, Bittersweet pose les fondations du deuxième album, "Mars needs guitars !" : toujours plus puissant, le son des Gurus sera néanmoins sensiblement le même que sur "Stoneage Romeos".
Une nouvelle fois, l'amour de Faulkner pour la contre-culture saute aux yeux puisque le titre de l'album est une référence au film de science fiction de 1967 "Mars needs women", tout comme la pochette de "Stoneage Romeos" ramenait à "Un million d'années avant J.C.", un film fantastique d'aventure de 1966 avec Raquel Welch dans le rôle principal. C'est moins une collection de rocks endiablés à la façon du Sydney des 80's qui sont joués, plutôt qu'une pléiade de tubes pop aussi puissants qu'efficaces. Poison Pen, un autre single, raconte le divorce comme si le blues (on y entend même de l'harmonica) n'avait jamais été la musique de la souffrance subie et qu'au contraire l'espoir, la vigueur et la rébellion menaient la danse. In the wild est une violente ode à la liberté (nature, route, soleil, les thèmes riches à la contre-culture américaine des années 60) tandis qu'à la fin de l'album, Mars needs guitar ! et She retournent aux sources du rock des cavernes :
"I'm a Stoneage Romeo, I got a Spaceage Juliet / We'll take guitars to Mars and hit the discotheque, c'mon !"
(Les Gurus présentés sur MTV dans le programme The Cutting Edge, en 1985, où ils jouent In the wild puis Like, Now - Wipeout !)
Pourtant, ce statut de suite logique à "Stoneage Romeos" ne suffit pas à faire de l'album une réussite aussi éclatante que son prédécesseur. Culminant juste au-dessus de la 20ème place dans les charts australiennes et loin, très loin, aux USA, l'album ne fut pas compris à l'époque alors qu'il renferme moins de ratés et plus de subtilités que son ainé.
-----
Après ça, les Gurus ont encore enregistré quelques albums, dont le troisième ("Blow your cool") n'était pas mal du tout mais ne parvenait jamais à retrouver la flamboyance des débuts. Le groupe tourne encore aujourd'hui (cf photo de droite) et a même sorti un neuvième LP en 2010 ("Purity of essence") mais je vous avoue m'en fiche un peu. C'est peut-être une erreur mais si j'aime Hoodoo Gurus, ça n'est pas pour leur incroyable talent de composition ou quelque autre prouesse (et puis d'ailleurs même leurs premiers disques n'était pas parfaits de bout en bout, ça n'est pas la question et ça ne représente absolument pas un problème) mais bien parce que leurs deux premiers albums sont à mes yeux la preuve définitive que la pop des années 80 et ses nombreuses facettes réservent toujours une bonne surprise à qui veut bien passer outre les clichés voulant que cette décennie n'ait engendré que kitsch et autre ridicule. Il n'est pas moins essentiel aujourd'hui de réécouter les Gurus et leurs références d'ados attardés que de conserver les disques des Troggs, des Count Five ou des Germs. Et après tout, qui se fout de savoir ce que sont devenus ceux-là après deux ans d'existence ?
J'ai beau retourner le problème dans tous les sens je ne trouve pas la solution : qu'est ce que cette chanson peut bien vouloir dire et d'où vient-elle ? Si vous avez la réponse, aidez-moi.
Ne me dites pas que c'est quelque chose de générationnel, je ne vous croirai pas. Je sais qu'à l'époque des tas de gens se baladaient avec des t-shirts '"Frankie says Relax" mais je ne le comprends pas. A mes yeux, cette chanson et ce groupe sont une anomalie de l'Histoire, un non-sens paradoxalement accepté d'un commun accord par une large majorité du public alors que bon sans mais enfin QUOI ?! Je ne parle pas des sons de synthé, entendons-nous, en 84, ce genre de sons étaient même en retard sur leur temps et des gars comme The Human League ou Soft Cell avait déjà bien écoulé l'arsenal synthpop au début de la décennie, mais la VOIX du chanteur, d'où vient-elle ? Et ses espèces de vocalises au tout début, presque sexuelles (mais qui voudrait coucher avec un type aussi zarb ?), pourquoi, comment ?
Vous savez, il y a des fois où l'on sent exactement comment on est passé de telle chanson à telle autre. Par exemple, on comprend parfaitement qu'entre Sister Ray (du Velvet) et Transmission (de Joy Division), il y a eu la trilogie berlinoise de Bowie et on appréhende tout à fait le "Parklife" de Blur quand on sait que les anglais avaient dans leur collec' des disques de la scène Madchester ET d'autres des Kinks. Frankie Goes to Hollywood, je ne vois pas.
Au centre, le chanteur, Holly Johnson
C'est un groupe bâti sur la synth pop de 1980 à 82, certes, mais leur nom, leurs looks, leurs compositions et même leur album ("Welcome to the Pleasuredome", sacré titre !), une sorte de concept à une époque où il n'y avait plus beaucoup d'albums-concepts et qui a cartonné, tout ça je ne le comprends pas, ça me dépasse. Je ne dis pas que je trouve ça mauvais, hein, c'est différent, c'est tout simplement une aberration musicale selon moi, un OVNI venu de nulle part. Ou alors, je m'y prends mal et le lien entre Human League et Frankie n'est autre que les Village People... Ça doit être ça.
Vous connaissez Einstürzende Neubauten (*), ce groupe allemand qui utilise tout ce qui lui tombe sous la main comme instrument, qui débuta lors d'un concert-farce le 1er avril 1980, qui dure depuis trente ans et dont l'un des membres, N.U. Unruh, écrivait, sur la pochette de leur premier single (Für den Untergang), “Krach ist die moderne Melodie” (le bruit est la mélodie moderne) ?Le groupe est en ce moment même en pleine tournée d'anniversaire (ils passent en France en Novembre) et à cette occasion, je voulais revenir sur ce qui est pour moi l'un de leurs meilleurs albums, et même l’un des albums les plus marquants de son époque : “Zeichnungen des Patienten O.T.”.
Oswald Tschirtner, Zuhörende Menschen (“personnes qui écoutent”), 1972.
Le titre se réfère aux dessins réalisés en hôpital psychiatrique par Oswald Tschirtner, un artiste autrichien atteint de schizophrénie. Ne me demandez pas s'il y a un lien concret entre les dessins et la musique présente sur cet album (la rumeur veut que le bassiste du groupe ait pris des notes sur la mesure des pistes qui auraient fini par ressembler aux dessins de Tschirtner). Mais si Blixa Bargeld, Mark Chung, Alexander Hacke, FM Einheit et N.U. Unruh ne sont pas aliénés, “Zeichnungen des Patienten O.T.” semble être l’œuvre d’un dément : la musique sur ce disque est dérangée et torturée au possible, un véritable cauchemar qui ne laisse pas indemne.
Einstürzende Neubauten, “Zeichnungen des Patienten O.T.”, 1983.
Là où l’album précédent, “Kollaps”, posait les fondations du groupe sur treize vignettes déjà intéressantes et iconoclastes (mais parfois un peu disjointes), “Zeichnungen des Patienten O.T.” forme un tout, aussi sauvage (sinon plus) que les précédents enregistrements des Neubauten mais animé d'une âme, d'un flux, d'une énergie indescriptible qui tient l'album ensemble, énergie dont on ne sait parfois plus trop si elle est habilement maîtrisée ou purement canalisée par le groupe.
(Vanadium-I-Ching)
Dès les premiers sons de Vanadium-I-Ching (fracas de métal et bruits dissonants, puis une pulsation régulière et une voix inquiétante, aussi souvent hurlée que chuchotée), l’auditeur (-trice) est prévenu(e) : on est ici en terrain hostile. Hostile mais fascinant, et empreint malgré tout d'une véritable beauté, aussi monstrueuse soit-elle ; alors que d'autres albums majeurs de l’époque pouvaient donner la nausée par leur froideur et leur horreur, dans le son et/ou au travers des paroles (je pense notamment à l'album éponyme de Suicide et au “Second Annual Report” de Throbbing Gristle), “Zeichnungen des Patienten O.T.” est une vue de l’intérieur d’un esprit dérangé mais bien vivant, et quand Blixa Bargeld s'adresse à nous en tant que “Geliebte” (bien-aimé(e)) dans Vanadium-I-Ching, nous implore dans Armenia, nous raconte un de ses rêves dans DNS Wasserturm (présent sur la réédition) ou un étrange sentiment de perte (peut-être lui aussi onirique) dans Neun Arme, cela n’a rien d’obscène ou de subversif : ces paroles sont, avant tout, malgré tout, quelque chose de poétique et d’intime.
Décrire “Zeichnungen des Patienten O.T.” comme un album de bruits et de hurlements serait donc être carrément sourd(e) à l'âme qui anime ce disque, aussi présente dans les moments bruyants que dans les passages calmes. Armenia et Die genaue Zeit, les pistes basées sur des samples qui clôturent l'album, peuvent paraître presque apaisées, mais la première (basée sur une boucle d’une chanson traditionnelle arménienne intitulée Toun en Kelkhen Imastoun Yes) est presque intenable de noirceur et de désespoir, et la seconde est une conclusion idéale, à la fois manifeste du groupe et sorte de diagnostic post-traumatique. Quant à Neun Arme, elle est empreinte d’une tension aussi palpable que ses paroles sont étranges, et Finger und Zähne réussit à glacer en à peine neuf secondes et deux sources sonores (facile ? oui, mais pertinent et évocateur).
(Armenia)
“Zeichnungen des Patienten O.T.” est peut-être l’album le plus difficile d'Einstürzende Neubauten. Si vous n’avez que peu d’affinités avec le bruit et les œuvres noires, vous préférerez peut-être écouter les excellents “Fünf auf der nach oben offenen Richterskala”, “Haus der Lüge”, ou (peut-être le plus accessible) “Tabula Rasa”. Mais “Zeichnungen des Patienten O.T.” est pour moi l'album le plus intense du groupe, un disque unique et effrayant, l'apogée d'une esthétique de destruction paradoxalement fertile et fascinante.
— lamuya-zimina
N.B. Si vous voulez vous procurer ce disque, ou n'importe lequel des cinq premiers albums d'Einstürzende Neubauten, évitez les éditions de chez Some Bizzare / Thirsty Ear, pour lesquelles le groupe n'est pas payé ! Achetez les éditions Indigo / Potomak, qui sont très bien, en digipak avec pistes bonus, paroles originales et traduites en anglais, et tout et tout.
(*) : Littéralement “nouveaux bâtiments qui s'écroulent”, les “nouveaux bâtiments” se référant spécifiquement à ceux (re)construits à Berlin après la guerre. Ah, et ça se prononce comme ça: ['aɪnˌʃtʏɐʦəndə 'nɔʏˌbaʊtən].