C'est entendu.
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vendredi 3 février 2012

[Réveille-Matin] Elliott Smith - King's Crossing

Certains pleurent devant la beauté, d'autres devant la laideur, pour certains ce sont les chansons d'amour ou de cœurs brisés, pour d'autres des histoires de grandeur ou simplement le son et rien que le son mais, in fine, peu importe, du moment que la musique nous émeut encore suffisamment pour nous titiller les glandes lacrymales. Je ne me considère pas du tout audiophile (vous savez ces gens qui peuvent entendre la différence entre un amplificateur Phillips à 300€ et un Yamaha à 679€), je ne suis pas un amateur de qualité sonore, je suis un ami du Son. Pourtant, je remarque chaque jour à quel point notre façon d'écouter la musique change et de quelle façon nous privilégions la quantité de sons reçus à la qualité de l'écoute. J'écoute moi-même beaucoup de musique dans les transports en commun, dans la rue, pendant que je surfe sur le net ou que je rencontre des amis, sur un matériel souvent techniquement limité, entouré par du bruit parasite et déconcentré par l'activité. Je me suis posé la question : est-ce un mal ? En écoutant énormément de musique, toujours plus, je satisfais mes propres pulsions maniaques, certes, je défriche l'univers en perpétuelle expansion des sons et chansons enregistrés par l'être humain et c'est là l'un des propos de mon existence, certes, alors tant mieux d'une certaine façon. Mais ne suis-je pas perdant au bout du compte ? Ne reçois-je que de l'information propre à être stockée, critiquée et théorisée ? Où est le sentiment, le réel plaisir de l'écoute, l'amour véritable de l'art musical dans cette frénésie ? La réponse est simple : tant qu'il existera des chansons ou des compositions qui parviendront à me faire pleurer, la question ne se posera pas. Voici une preuve de mes dires.




Cette chanson d'Elliott Smith (sur l'album paru en 2003 après sa mort, "From a Basement on a Hill") est la synthèse de ce qui me fait défaillir dans son écriture. A coups de phrases choc ("I can't prepare for Death any more than I already have", "Dominoes falling in a chain reaction"...), il raconte une histoire proche de la sienne car sans doute proche de la caricature du californien entre deux âges dont la midlife crisis le confine à la folie. Entre allusions étrangement prémonitoires ("Because I took my own insides out", "Ain't life great? / Give me one good reason not to do it") - pour rappel, Smith a été retrouvé mort chez lui, un couteau dans le ventre - et appels à l'aide à peine déguisés d'un garçon profondément mélancolique ("Frustrated fireworks inside your head / Are going to stand and deliver talk instead"), on a l'impression de suivre le torrent de pensées acerbes d'un homme sur le point de sombrer dans la dépression nerveuse. Smith habille ses mots avec une sorte de pop poignante, très rentre-dedans, sans en faire des caisses, avec surtout cette batterie très simple qui accompagne les mots tandis que des chœurs lointains font grimper les enjeux. Sa guitare et son piano, d'habitude si présents, ne sont ici que des fantômes mélodiques et lorsque surviennent les derniers mots, il y a de quoi rester dubitatif quant à leur sens :
"This is the place where time reverses
Dead men talk to all the pretty nurses
Instruments shine on a silver tray
Don't let me get carried away
Don't let me get carried away
Don't let me be carried away"

Si je m'identifie profondément à ce personnage, sans pour autant je vous rassure ressentir la même détresse que lui, ça n'est pas seulement parce que la chanson est bien écrite ou parce qu'elle m'évoque des sentiments très personnels, mais surtout parce que l'interprétation de Smith est remarquable par son authenticité. Après tout, si Brel provoquait autant d'émotions chez son public (et chez nous), c'est parce qu'il vivait ses textes. Les larmes me viennent régulièrement à l'écoute de cette chanson, et je n'ai pas besoin pour ça de l'écouter avec attention, mais bien sûr, ça peut aider.


Joe Gonzalez

mardi 27 septembre 2011

[Fallait que ça sorte] The Wrens - The Meadowlands

"The Meadowlands" est l’un de ces rares albums de rock indé pur et dur que je continue à écouter avec plaisir de temps en temps. Rarement, certes, mais quand ça arrive, je ne suis jamais déçu, car j’y retrouve toujours ce que j’étais venu chercher. Très remarqué à sa sortie par le petit milieu indé, ce disque est à présent doté d'une réputation assez enviable. Une solide base de fans, ceux-là mêmes qui se retrouvent totalement dans la critique dithyrambique de Pitchfork (9.5/10 !), va jusqu’à le présenter comme un petit classique dont il faut encore vanter les qualités, histoire de convertir de nouveaux fidèles. Rien de tout ça ne me semble incompréhensible ou usurpé. L'album a également participé à donner un nouveau statut à ce groupe obscur, définitivement à part car extrêmement rare, j'en veux pour preuve que depuis 2003, on n'en finit pas d'annoncer le successeur de "The Meadowlands", sans qu'il ne pointe jamais véritablement le bout de son nez (*1). Malgré cela, le groupe continue à tourner régulièrement, à écumer les festoches, et là encore, ils jouissent d’une belle réputation : les Wrens seraient des "bestioles de concerts à ne pas louper" (*2).


(Happy)

Avant d'effectuer leur véritable breakthrough, les quatre vieux types du New Jersey qui constituent The Wrens avaient pondu deux albums penchant clairement vers un post-hardcore sans complexe, une sorte de noise pop enjouée mais anonyme, qui ne faisait pas suffisamment de vagues pour se faire remarquer si ce n’est par quelques illuminés qui portaient déjà aux nues "Secaucus" (le deuxième LP, paru en 1996). Une traversée du désert de 7 ans due à un profond désaccord avec leur maison de disque a alors amené le groupe à se remettre en question. Peut-être inspiré par de glorieux exemples (on peut entre autres penser à Built to Spill, Pavement ou Guided by Voices), les Wrens décidèrent de changer de formule pour un rock indé plus abordable, très en vogue en ce début des années 2000 et s'inscrivant donc dans l'air du temps.


(This boy is exhausted)

"The Meadowlands" est le fruit de ce virement de cap, aussi net que bien assuré. On nage ici en plein rock indé typique, bien fignolé, aux compositions riches et variées, doté d’un son poliment lo-fi. Le début du disque est fait de lentes montées en puissance (She Sends Kisses, Happy) qui s’enchaînent parfaitement et qui auront normalement pour effet de retenir votre attention et de vous garantir l’écoute du disque dans son intégralité. La musique des Wrens déploie dès ces premiers morceaux un aspect emo très présent mais pour une fois pas gênant, tant il a l'air pleinement assumé, sincère, et non racoleur. On ne sera donc pas étonné que le chanteur partage avec nous son grand désespoir suite à de basiques ruptures amoureuses (Hopeless) et l’on accueillera d’autant mieux qu’il se relaxe un peu, qu’il "laisse pisser", via une ballade sympathique, plus optimiste et décontractée (Thirteen Grand) ou qu’il passe ses nerfs sur quelques chansons aux rythmes entêtants, aussi débiles qu’efficaces (Faster Gun et Per Second Second, où le groupe pourra alors nous rappeler le pire des Pixies). A d’autres moments, The Wrens propose des chansons pop très directes et plutôt gaies, comme la très réussie This Boy is Exhausted. Autre indice qui ne trompe pas sur la qualité générale du disque : l’écouter aujourd’hui ne donne pas l’impression de faire un bond en arrière désagréable, de se retrouver figé dans une époque.


Avant de clôturer l'ensemble sur une chanson où l'émotion sera censée atteindre son point paroxystique (13 Months in 6 Minutes, et apparemment pas les meilleurs mois de la vie du compositeur...), arrive un super morceau sur lequel j’aimerais un peu plus m’attarder : Everyone choose sides, la onzième piste de cet album. Cette chanson vient secouer l'auditeur une dernière fois dans le but de regagner son attention pour mieux le préparer au coup final.


(Everyone choose sides)

Quand un petit groupe indé se met à pousser une gueulante et à brancher les guitares à toute berzingue pour pondre l'inévitable morceau excité de leurs albums au demeurant bien gentillet sous leurs fausses apparences, ça donne souvent des chansons assez ridicules, que l'on peut certes apprécier comme un plaisir coupable, le temps d'une révolte passagère, avant de se rendre compte a posteriori que ça ne valait pas bien cher. Ces morceaux-là sont faits pour ravir les hipsters lambda, qui attendront sagement son interprétation pendant les concerts, pour enfin s'agiter un peu et se rappeler que leur si précieux groupe pourrait être de véritables rock stars s'ils le souhaitaient vraiment. Je vous parle de tout ça en connaissance de cause, même s'il me serait laborieux de vous citer des exemples pour appuyer mes dires. Ils sont légion, croyez-moi. Everyone choose sides est à mon sens le parfait contre-exemple, ou quand ce genre de morceau est une réussite totale, d'une efficacité implacable. Un vrai sens du riff, répétitif, asséné avec force et fracas par des grattes saturées, un jeu de batterie énergique, un chant insolent et relâché, quelques pauses au milieu de la tempête : on a aussitôt envie de se la renvoyer après sa fin prématurée du plus bel effet ! Je comprendrais toutefois très bien que vous ne soyez pas de mon avis, mais je vous demande quand même de lancer cette chanson (vous serez de toute façon très vite fixés !) et d'éventuellement me donner vos impressions, pour aussi savoir si je dois me sentir seul et à nouveau me raccrocher aux nombreuses critiques positives de l'album dont est issue cette chanson !


Félix

(*1) : La page wikipédia du groupe annonce pour 2011 un nouvel album intitulé "Funeral". Ça me semble douteux. Et le choix du titre ne me paraît pas très judicieux.

(*2) : Après un concert donné à Londres en Mars 2006, The Guardian a écrit "On this form the Wrens are surely one of the best live bands in the world."

samedi 27 août 2011

[Fallait que ça sorte] Psychobilly #4 (1989-2011)



(The Reverend Horton Heat - Wiggle Stick, sur "The Full-Custom Sounds of", 1993)

Dans la droite lignée d'Elvis Hitler, de nombreux groupes américains se mirent en tête d'arpenter les années 90 en ne conservant du psychobilly originel qu'une vague idée de mauvais goût et d'humour noir et une perversion bruitiste de la tradition américaine. Parmi eux, le texan Jim Heath, alias le Reverend Horton Heat, et son groupe se donnaient comme ambition de prêcher leur propre Gospel, cru et alcoolisé. Irrévérencieux sur le papier, le concept n'était qu'une actualisation musclée du rock du bayou inventé par Creedence Clearwater Revival à la fin des années 60. Leur meilleur album, "The full-custom Gospel sounds of the Reverend Horton Heat" parut en 1996 chez Sub Pop, LE label indépendant du grunge et s'il n'était en rien un mauvais album de rock'n roll énergique, il était aussi l'indicateur du déclin inévitable du style psychobilly et de sa mutation en un rock sudiste cradingue pendant les vingt années à venir.




(Tito & Tarantula - Angry Cockroaches, une autre chanson jouée pendant l'une des scènes d'Une nuit en Enfer)

Quelques années plus tard, cette forme nouvelle de classicisme très américain devait se voir adoubée par le grand Hollywood lorsque Tito & Tarantula, le groupe de Tito Larriva (qui avait joué de la guitare chez les Flesh Eaters), se vit offrir par Robert Rodriguez de jouer dans From Dusk till Dawn (Une Nuit en Enfer, de ce côte-ci de l'Atlantique), un road movie ultra-violent agrémenté de vampires. Les Tarantulas jouaient le rôle du groupe programmé cette fameuse nuit dans le rade fréquenté par George Clooney, Harvey Keitel et Quentin Tarantino, et se révélaient d'ailleurs être eux aussi des vampires. La scène la plus mémorable du film était une sorte de lapdance donné par la reine-vampire (Salma Hayek) à Tarantino, pendant que les Tarantulas jouaient After Dark, tirée de leur album "Tarantism" de 1997. Leur musique n'était pas vraiment du psychobilly mais elle découlait directement de cette standardisation d'un rock moite et sale, un rock des bars, que Jim Heath, Elvis Hitler et quelques autres avaient contribué à créer.




(Nashville Pussy - Go Motherfucker Go, au Trabendo en 1998)

L'année suivante, un coup de pied dans les côtes d'un psychobilly sur le déclin portait l'empreinte de Nashville Pussy, un groupe de très mauvais goût venu non pas de Nashville mais d'Athens, en Georgie. Ces gens-là n'étaient pas non plus des puristes : leur musique descendait certes du rockabilly et leur univers pouvait s'apparenter à une version white trash de ce que les Flesh Eaters avaient pu être dix ans plus tôt, mais l'énergie déployée et le son des guitares les rapprochaient davantage du hard rock d'un Mötörhead et la durée des chansons (la plupart ne dépassait pas les deux minutes) rappelait le garage punk dans l'esprit. Tout était dit avec leur premier album ("Let them eat pussy", 1998). Vulgarité, violence, filles grossières et guitares qui tâchent, tel était leur univers. Les pochettes de leurs disques ne devaient jamais faire dans la subtilité mais aucune ne pouvait rivaliser avec celle de ce premier album, et le pire c'est que les filles à l'image n'étaient pas des faire-valoir ou des groupies mais bien des membres du groupe.




(Th' Legendary Shack Shakers - Pinetree Boogie, sur "Cockadoodledon't", 2003)

Mais ça n'était qu'une exception car la plupart des descendants du psychobilly l'avaient fait muter pour de bon. De fortes doses de country et de boogie aidant, les réminiscences de séries Z se dissipèrent et laissèrent place à des jeux de mots ruraux, une habitude pour Th' Legendary Shack Shakers, qui eux, venaient vraiment de Nashville, dans le Tennessee. 10 ans avant que la série True Blood ne rende "cool" l'ambiance chaude du Sud des Etats Unis (les Shack Shakers auront d'ailleurs droit à leur apparition sur la bande originale de la série), notamment à travers son générique (Bad Things, par Jace Everett, un guitariste country dont tout le monde se fout mais qui signa là un hit mondial que personne n'aura jamais acheté dans un autre format que digital - et encore...), les Shakers, les Tarantulas et bien d'autres jouaient un rock sudiste nouvelle façon, énergisé par le psychobilly mais dépourvu de ses particularités (le look destroy de vampires des bas fonds, les références au fantastique, etc). Les Shakers, tout comme le Reverend (*) avant eux, avaient démocratisé une approche en power trio : un chanteur/guitariste tatoué, un contrebassiste bourru et un batteur pas commode. Ils trimballaient (et continuent de trimballer) un certain charisme sur scène mais l'impression est à mille lieues de celles laissées par Lux Interior ou Jeffrey Lee Pierce. Sans danger. Comme de voir sur scène des ex-taulards un peu péquenots reconvertis en prêcheurs du "bon vieux rock".




(Dirty Beaches - A hundred highways, sur "Badlands")

Et puis il y a les cas particuliers, comme Alex Zhang Hungtai, alias Dirty Beaches, un canadien d'origine taïwanaise fanatique de Suicide fraichement débarqué sous les yeux du public dès la fin des 2000's. Rompant formellement avec la tradition psychobilly (pas de zombies chez lui), à des années lumière de toute ressemblance avec le rock sudiste contemporain et même en porte-à-faux avec son idole Alan Vega, Hungtai ne se contente pas de reproduire la formule de Suicide (soit une boite à rythme, un synthé minimaliste et un crooner des bas fonds pour tout bagage) mais ajoute à la recette une dose de DIY et d'expérimentation toutes neuves. Les chansons de son récent "Badlands" (2011) sont des brûlots lo-fi construits sur des samples (The Ronettes, Françoise Hardy, Les Rallizes Dénudés) sur lesquels sa voix se fait tantôt inquiétante (rappelant alors Lux Interior), tantôt lascive (on pense à Vega), et il chante parfois même comme un bellâtre post-moderne (True Blue) en ne quittant jamais la route hantée qu'il s'est tracée et qu'il suit, de nuit, de préférence, à travers les Etats Unis fantasmés des années 50, pas loin de rappeler en cela un certain David Lynch (Lord knows best). En apportant une dose de retromania forcément lo-fi à l'édifice branlant de l'après psychobilly, Hungtai n'aura certes pas ramené à la vie le genre (sa musique est de toute façon trop métissée) mais avec ce dernier sursaut néo-conservateur qui tente l'expérimentation sans s'y perdre, Dirty Beaches a le mérite de refermer le cercueil d'un psychobilly depuis longtemps condamné de façon intéressante, en nous filant la frousse juste ce qu'il faut.


Joe Gonzalez


(*) : Jim Heath a d'ailleurs joué de la guitare avec les Shack Shakers. Ce fut aussi le cas, et c'est plus étonnant, de Duane Denison, qui avait auparavant joué au sein de The Jesus Lizard, le groupe de noise rock de Chicago.

jeudi 25 août 2011

[Fallait que ça sorte] Keiji Haino - "C'est parfait"...*

* Keiji Haino — “C'est parfait” endoctriné tu tombes la tête la première n'essayant pas de comprendre quelque chose si tu te prépares à la décision d'accepter tout compris / Entre en toi-même cela se résoudra

Avec son apparence androgyne, sa frange soignée, ses habits noirs et les lunettes de soleil qu'il ne quitte jamais, photographié en noir et blanc sur presque toutes les pochettes de ses disques, Keiji Haino fait déjà une certaine impression avant même de jouer la moindre note. Veut-il exhiber son élégance et imposer son image ? Ou en répétant cette image et en ne se montrant jamais autrement l'artiste se fabrique-t-il un masque ? Poseur ou homme-mystère ?

L'écoute de ses disques laisse imaginer que, comme on pouvait s'y attendre, Keiji Haino est un peu des deux. Le plus souvent seul à jouer de sa guitare et à chanter, à faire du bruit et à éructer, à maltraiter son instrument et à hurler, Haino joue une musique à la fois très expressive, délivrée des conventions habituelles et que l'on imagine cathartique… mais aussi hermétique, à tel point que l'on peut se demander parfois si ce que l'on entend est bien une expression lyrique ou plutôt de pures expérimentations formalistes. Ainsi, plusieurs disques de Keji Haino sont intéressants mais difficiles à saisir ou à vraiment aimer.


(extrait)

Ce n'est pas le cas de celui-ci. Ce dix-neuvième (?) album solo, enregistré live, est une œuvre sans pareille : composition ou improvisation de trois quarts d'heure en plusieurs parties, à la fois toujours étonnante et qui suit parfaitement sa propre logique, rarement si ce n'est jamais entendue ailleurs. Ce qui fait la différence, c'est la structure et surtout les rythmes ; les paroles, parfois chantées en douceur (mais toujours quelque peu angoissantes), souvent découpées en courtes exclamations, parfois hurlées, se superposent à des percussions viscérales, endiablées, formant un contraste étonnant et prenant. Folie contrôlée, expressionnisme du rythme, le résultat est saisissant.

"Keiji Haino vs. Keiji Haino", résume un auditeur : on pourrait même aller plus loin et dire "Keiji Haino vs. Keiji Haino vs. Keiji Haino vs. Keiji Haino vs…", tant l'artiste semble s'accompagner et rivaliser avec lui-même simultanément tout le long du disque. On imagine la performance quasi-théâtrale. La musique l'est, en tout cas !


— lamuya-zimina

samedi 23 avril 2011

Swing Spleen #-6

par Bertrand Bruche
art par Jarvis Glasses


La double personnalité de Bojan Z(ulfikarpasic)


La musique de Bojan Zulfikarpasic, plus connu sous le nom Bojan Z, est à double facette. Tantôt complexe et perturbante, à l’image de son nom complet (imprononçable pour qui ne fait pas un effort), tantôt aussi simple que le diminutif qu’il choisira en s’installant en France, sans doute pour nous faciliter la vie. Arrivé dans l'Hexagone en 1988 après avoir parfait sa formation aux USA, ce pianiste d’origine Serbe est depuis devenu une icône incontournable du jazz français.

Poseur...

Apprécier la musique de Bojan Z réclame d’accepter qu’il vous fasse tourner en bourrique. En effet, quand Bojan est Zulfikarpasic, il semble prendre plaisir à vous perdre, vous égarer, avec des mélodies et des figures rythmiques que l’oreille, si aiguisée puisse-t-elle être, a parfois du mal à saisir. Un peu déboussolé, on se fait ainsi balader jusqu’à ce que Bojan redevienne Z et plus compréhensible. Et c’est presque toujours comme ça ! Après un jeu de gammes avec nos oreilles, survient soudain un passage où tout semble limpide, aller de soi. La sensation n’en est que meilleure et, retrouvant tout à coup nos repères, on a l’espace d’un instant l’impression d’être doté d’une omniscience musicale.



(The Joker)

The Joker extrait de l’album "Transpacifik" (2003) en est sans doute l'un des exemples les plus criants. Le riff d’entrée au piano semble annoncer la couleur : Bojan se sent Zulfikarpasic. Pourtant simple de prime abord, ce piano semble flotter au-dessus du merveilleux solo de batterie de Nasheet Waits. Les plus téméraires tenteront de taper du pied et se retrouveront souvent paumés après quelques mesures (du vécu). Pourtant, aux environs des deux minutes et vingt secondes, Bojan Z est de retour. On commence à comprendre, on aurait presque envie de taper dans les mains. Comme s'il nous avait donné rendez-vous depuis le début. C’est alors un peu plus confiant qu’on se laissera mener en bateau pour la suite du morceau.


(Ashes to Ashes, aux Victoires du Jazz))

Dans son album "Xénophonia" (2006), pour lequel il a reçu le prix de l’album de l’année aux victoires du jazz en 2007, Bojan réinterprète magistralement le titre Ashes to Ashes de David Bowie. À nouveau, si le thème reste relativement proche de la version originale, Zulfikarpasic s’en écarte nettement lorsqu’il commence à improviser. S’accompagnant lui-même à la main gauche avec un xénophone, il développe des phrases dont lui seul a le secret, faisant preuve d’une grande inventivité rythmique et mélodique.

Il est de mon devoir de vous conseiller d’écouter Bulgarska ("Transpacifik", 2003 ). Si classement il devait y avoir, celui-ci ferait certainement partie de mes dix morceaux de jazz préférés. Ainsi, je ne me risquerais pas à souiller ce merveilleux moment de musique en le résumant à quatre phrases pouilleuses de commentaires incohérents. J’en parlerais peut-être un jour, si j’ai le temps d’écrire un bouquin ou une encyclopédie. En attendant, j'espère que vous saurez apprécier la dualité de celui qui est pour moi l'un des plus grands jazzmen actuels, car non, cette musique n'est pas une langue morte.

mercredi 6 avril 2011

[Fallait que ça sorte] Mount Eerie - Live in Copenhagen

Phil Elverum cultive à merveille l’art de l’imperfection. Preuve en est une discographie quelque peu anarchique qui trace les contours d'un folk lo-fi organique et bruitiste d'une grande originalité, dont témoigne l'explosif "The Glow Pt. 2" paru en 2001 sous le pseudonyme de The Microphones.

Célébrer l’imperfection, cela signifie aussi publier sur trois disques vinyles un live intimiste de deux heures, autoproclamé concert le plus long qu’il ait jamais joué. Mais plus que son format original, c’est le contexte dans lequel a été enregistré le 5 avril 2003 ce « Live in Copenhagen » qui le rend si captivant au regard de son œuvre.

Le 11 mars 2003, Phil Elverum écrit :

« Sur l’horizon ouest de l’embouchure du fjord je vois du bleu. Chaque jour il y a des morceaux de ciel bleu furtifs, mais il sont irrémédiablement suivis d’épais nuages gris. Je n’ai rien contre les nuages gris, je désirerais juste apercevoir ne serait-ce qu’un court instant la lumière du soleil. J’ai fait mon temps avec les nuages gris. Je les connais. » (*1)

Cela fait alors presque trois mois que le songwriter et superproducteur de 24 ans a élu domicile dans un petit chalet norvégien perdu en flanc de montagne, sans chauffage ni eau courante, en bordure d’un village appelé Kjerringøy à quelques heures de bus au Nord de Bodø (au Nord du Nord, quoi). Le but initial étant de ne pas revenir, de se faire oublier après un échec sentimental douloureux. Et pourtant, le natif d’Anacortes s’apprête à quitter son isolement non pas pour rentrer chez lui - pas tout de suite - mais pour s’embarquer dans une tournée de plusieurs mois et ainsi dévoiler au monde sa nouvelle incarnation musicale, baptisée Mount Eerie en l'honneur du massif rocheux du même nom (ou presque) qui surplombe Anacortes.


Phil Elverum prend la pose sur un lac gelé de Tårnvikfjellet


On peut dans ces circonstances parler de baptême car cet hiver 2002-2003 a véritablement marqué une renaissance, aussi personnelle que musicale, chez Elverum. C'est d'ailleurs pendant son exil qu'est sorti l’album "Mount Eerie", probablement le plus ambitieux de sa discographie ; une œuvre ésotérique et dense dépeignant la vie et la mort du personnage incarné à l’époque par The Microphones à travers une constellation d’allégories portant les doux noms de Close Dark Voice, Big Black Cloud ou encore King Dark Death (vous tremblez ?). Avant de renaître des cendres de ses guitares, Phil Elverum a donc vécu "comme s'il était mort" (*2) - à la différence près qu'il a continué à composer, et pas qu'un peu.

Il faut dire que ce genre de retraite cathartique semble être une source d'inspiration pour bon nombre de folkeux dépressifs. Je pense notamment à deux exemples récents: Peter Silverman de The Antlers qui s'est isolé dans son appartement new-yorkais pendant tout un hiver pour écrire "Hospice", et Justin Vernon alias Bon Iver qui, en plein épisode de mononucléose, s'est terré dans un chalet du Wisconsin au milieu de l'hiver (vous y voyez un thème récurrent ?) où il a enregistré le fameux "For Emma, Forever Ago". Pour autant et à l'inverse de ces deux précédents exemples, une telle impulsion créatrice n'a pas donné lieu chez Elverum à un magnus opus ; certes "Live in Copenhagen" est ambitieux de par sa taille, mais ce n'est qu'un concert comme un autre, ou presque. Un concert qui documente de la manière la plus brute le regard neuf d'un musicien à la sensibilité exacerbée.



(Moon Sequel)

Soyons honnêtes, la qualité d'enregistrement de ce live n'est pas nettement meilleure que celle d'un bon bootleg mais elle a un avantage notoire : la possibilité pour l'auditeur de capter chaque interjection, chaque grincement de chaise, chaque rire émanant de la poignée de spectateurs présents ce soir là, ce qui confère à l'album une atmosphère particulièrement intimiste.

Le premier set de la soirée - avant la pause vessie-cigarette - se compose quasi-uniquement de morceaux écrits pendant son séjour norvégien; seule une reprise hilarante du groupe nippon The Mools chantée avec cœur mais dans un japonais plus qu'approximatif (puisque retranscrit phonétiquement !) viendra apporter un peu de contraste à leur mélancolie. Accroché à sa guitare, Phil Elverum évoque tout en retenue des fantômes envahissants sur Great Ghosts ("I had my hopes of how I would be after sending them off, after getting set free / But there's no such thing as living without their prowling"), des espoirs déçus avec Say "Goodbye" and "No" ("Hello my air, Goodbye hope / Goodbye also to your ambushes") ou encore les raisons qui l'ont poussé à partir dans It Wasn't The Hunting ("It was my own heart that lead me there / It was the way I saw wolves tracks, left the lair and just went back / It was my own baby stare").

Et puis il y a Moon Sequel qui, vous l'aurez peut-être deviné, est la suite directe de The Moon, parue deux ans plus tôt sur "The Glow Pt. 2". Si The Moon évoquait alors la difficulté à faire le deuil de souvenirs heureux après une rupture (rappelant d'ailleurs étrangement Eternal Sunshine of a Spotless Mind), son prolongement sonne comme un aveu de renoncement plein de rancœur. "Je peux quitter tous les endroits où nous sommes allés", reconnait-il, "mais je ne peux pas partir sans mes os que tu as broyés." Quant on sait que Phil Elverum s'est refusé pendant des années à jouer The Moon car ses paroles lui étaient trop douloureuses, on comprend d'autant plus toute la portée cathartique de cette nouvelle version.


(Solar System)

La seconde partie du concert s'articule d'avantage autour de reprises, de morceaux de l'époque The Microphones dont certaines réponses positives aux requêtes du public comme c'est le cas pour I Felt Your Shape ou Lanterns, et d'autres nouveautés. C'est assez touchant de le voir adopter le rôle du fan transi et reprendre le refrain d'Undo sur Voice In Headphones, bel hommage à Björk que l'on retrouvera sur l'album "Lost Wisdom" en duo avec Julie Doiron; en toute logique puisque Vespertine est l'un des quelques albums l'ayant accompagné en Norvège. Et puis c'est un disque génial ! Mais ça, ça mériterait un autre article.

Outre toutes les petites surprises qui le ponctuent, "Live In Copenhagen" prend tout son sens avec la partie des sing-along, ces quelques morceaux au cours desquels Phil Elverum propose au public de participer. Et ça marche. Se prêtant d'abord timidement au jeu, les spectateurs qui accompagnent les sept minutes de Solar System de leurs inlassables "I know you're out there" en font un moment magique de communion, à mille lieux de la solitude qui le rongeait au point de l'amener à se couper du monde. La boucle est bouclée.


(Woolly Mammoth's Mighty Absence)


Dans la préface de "Dawn : A Winter Journal", Phil Elverum concède avoir entrepris cette aventure en partie pour aller jusqu'au bout du mythe qu'il s'était lui-même créé, celui d'un poète existentialiste faisant corps avec la nature. L'expérience ne s'est pas révélée aussi spirituelle qu'il l'avait imaginé, mais elle semble lui avoir apporté des débuts de réponses à pas mal de questions; et heureusement, car qui sait si nous aurions pu un jour entendre cet album et tous ceux qui ont suivi ? Je n'entrerais pas dans un débat Mount Eerie vs. The Microphones (vous pouvez tout de même donner votre avis dans les commentaires !), mais il est clair que quelque chose a changé entre les deux, comme un air de résignation devant les idéaux inaccessibles de l'adolescence.

Le 25 janvier 2003, il écrit:

"J'avais réellement l'impression d'être un citadin s'efforçant avec difficulté à tracer son chemin dans la neige, avec ma grosse luge et mon statut de touriste, comme s'il était évident qu'en dépit des efforts que je fournirais, je serais toujours là pour le folklore. Je n'ai rien d'un gracieux éleveur de rennes. Je sors des CD." (*3)



Nina Strebelle


(*1) / (*3) : Phil Elverum, Dawn : A Winter Journal p. 125 / p. 81, publié en 2008 par Buenaventura Press
(*2) : "When I left home, when I lived as if I'd died / Sitting on a rock and doing nothing, alone for so long." Extrait de Wooly Mammoth's Mighty Absence

mercredi 30 mars 2011

[Réveille Matin] The Knife - Handy-Man

Le duo suédois The Knife est surtout connu pour sa synth-pop dansante et dérangeante, aux sons crus et aux harmonies étranges, sur laquelle Karin Dreijer Andersson donne de sa voix si particulière sur des textes percutants, parfois glaçants, aux propos féministes. "Silent Shout", si vous ne l'avez pas encore écouté, est un chef d'œuvre qui semble éclairer d'une lumière inhabituelle des thèmes qui font mal, tout en leur donnant une teinte nocturne et presque onirique (j'imagine mal que l'on puisse être insensible au charme dansant quasi-extraterrestre de We Share Our Mothers' Health ou que l'on reste indemne après l'enchaînement de la violence presque effrayante, pire qu'animale, sur One Hit et de l'éclaircie fragile, blessée, qu'est Still Light…).

Mais The Knife a plus d'une corde à son arc, comme l'a montré leur récente collaboration avec The Sims et Planningtorock "Tomorrow, In a Year" (qui aura médusé une bonne partie des auditeurs)… et fait également preuve d'humour, comme avec Hangin' Out sur "Deep Cuts" (d'une absurdité et obscénité hilarantes de prime abord, qui révèlent une satire mordante quand on va un tout petit peu plus loin).


La piste que je vais vous présenter aujourd'hui, tirée de la bande-son du film Hannah med H (mais qui se trouve aussi dans les bonus de certaines éditions de "Deep Cuts"), est franchement inattendue de la part du groupe — surtout si l'on ne connaît que "Silent Shout". (D'ailleurs, si vous ne connaissez pas encore The Knife, vous feriez mieux de zapper ce réveille-matin et d'écouter Girls' Night Out ou We Share Our Mothers' Health à la place.) Handy-Man est une piste de dance music carrément gay qui n'y va pas par quatre chemins ; c'est cette fois Olof Dreijer, frère de Karin et second membre du duo, qui chante une relation avec un certain Andy (qui porte un string) sur un beat qui martèle inlassablement et des synthés dancefloor-friendly. C'est une chanson complètement éhontée, presque drôle de kitsch… mais aussi carrément efficace.


Bref, une piste parfaite pour démarrer la journée, surtout si votre boulot consiste à donner de grands coups de marteau homoérotiques tout en vous lâchant sur une piste de danse ! … En attendant de revenir à des activités moins viriles et plus sages, ou à des sentiments plus sérieux, je voulais vous faire écouter cette étrange chanson.

Bonne journée !


— lamuya-zimina

samedi 19 mars 2011

[Réveille-matin] Chokebore - Police

Combien de chansons ont le mot "police" dans leur titre ? Je veux dire, dans le rock ; parce qu'évidemment, dans le rap, c'est difficile de trouver un album qui ne mentionne pas avec tendresse ces chères forces de l'ordre dans au moins une chanson. Quand un artiste met le mot "police" dans le titre d'une chanson, on s'attend forcément à une critique sévère d'un État autocratique sans foi ni loi qui ne cajole pas sa plèbe avec le dos de la matraque. La police du karma, ce genre de chose.





Aussi, j'ai beau écouter et ré-écouter les paroles de cette magnifique chanson de Chokebore, je ne vois pas le rapport (*). Peut-être faut-il chercher du coté de la musique ? Le riff qui soutient toute la chanson serait une sorte de sirène ? Peut-être, mais la police qui débarquerait avec un tel jingle ne trouverait même pas la force de décrocher le téléphone, sauf pour s'en faire un garrot avant un fix ou se l'enrouler autour du cou avant de se laisser tomber de sa chaise, ce qui n'entraînerait au final que la chute dudit téléphone sur la figure du fonctionnaire. Parfaite métaphore de ce que l'on ressent quand on écoute Chokebore, cela dit.

Ou bien s'agit-il d'une autre police ? Comme une police de caractères ? "You were smarter | I was so sharp I resisted for years" : Troy Von Balthazar reconnait-il là qu'il a eu tort d'écrire tous ses courriers en Comic Sans MS ? Émouvant sujet, j'en conviens, mais ça n'est pas ça : police se dit "font" en rosbif. Quoi d'autre alors ? Un hommage au groupe Police ? J'ai essayé de chanter Roxanne et Every Breath You Take par dessus Police : encore pire que les chansons originales. Pourtant j'ai une voix magnifique, par rapport à Sting en tout cas.

Je dois vous faire une confidence : je fais une légère obsession sur les lyrics dernièrement, depuis que Joe m'a reproché (sûrement à raison, c'est lui le chef et c'est lui qui a les clefs de mes menottes) de ne pas avoir parlé des paroles du dernier PJ Harvey dans mon article. Aujourd'hui, je me sens apte à vous livrer mes conclusions à ce sujet : des phrases sont dites sur de la musique, et, le plus souvent, j'en ai rien à battre. Police me donne envie de pleurer, je ne sais pas vraiment pourquoi et je m'en fous. Parfois je bloque sur une phrase, pas toujours la même, je pense en sanglots "ouais Troy t'as trop raison", et avant la fin du fade out, je double-clique à nouveau sur Police. Arrêtez-moi.


Joseph Karloff

(*) De police. C'est amusant.

jeudi 3 février 2011

[Alors quoi ?] Un petit échantillon des talents de Deerhoof

Ceux parmi vous qui ne connaissent pas bien Deerhoof doivent s'être fait une drôle d'idée du groupe vue l'entrée en matière d'il y a quelques jours. Si vous pensez qu'il s'agit là d'une bande d'asiatiques qui, accompagnés sur scène par des pandas géants, mêlent dadaïsme enfantin et gros rock structuraliste.. bon, OK, vous n'avez pas forcément tort, mais évitons de résumer le groupe à ça et laissez-moi vous proposer un panel de leurs talents, avant de vous proposer dès demain la chronique de leur tout nouvel album !

Ed, Satomi, John, Greg

Tout d'abord, sachez que Deerhoof n'est pas un groupe japonais. Basé à Frisco et centré autour du batteur Greg Saunier, le groupe a connu de nombreuses combinaisons de musiciens et la formule actuelle (l'une des plus durables) compte en plus de Greg la chanteuse et guitariste japonaise Satomi Matsuzaki, le guitariste John Dieterich et le petit nouveau (guitariste lui aussi), Ed Rodriguez. Actif depuis 1994, Deerhoof a publié beaucoup de disques et "Deerhoof Vs. Evil" est plus ou moins leur treizième LP, si je compte bien.

Commençons ce tour par une chanson issue d'u premier des trois albums qui composent selon moi une trilogie originelle, en cela qu'il y a eu le Deerhoof d'avant et le Deerhoof d'après "Apple O" (2003), le premier LP à véritablement correspondre au groupe que j'aime et celui dont je vais vous parler (les premiers disques, davantage lofi, plus bruts (écoutez si vous êtes curieux cet extrait de "Halfbird", daté de 2001) et même l'album précédent, "Reveille", s'ils restent intéressants, ne sont à mon avis pas propres à être conseillés au néophyte, sous peine d'encourir un échec cuisant de la conversion vers un fanatisme pur et dur). "Apple O" donc, dont vous avez déjà pu entendre Panda Panda Panda il y a quelques jours, est à mon sens le disque avec lequel Deerhoof a pu définir le son qui est resté le sien depuis : une sorte de rock (tel qu'on le jouait dans les années 90) à la fois brutal (la batterie de Saunier, très vive, en perpétuel mouvement) et fédérateur. Les mélodies chantées par Satomi accrochent l'oreille et l'impatience de Deerhoof (les chansons changent parfois de rythme, de tempo et de mélodie plusieurs fois par minute) empêche de s'ennuyer. Pour vous en convaincre, je vous propose d'écouter Dummy discards a heart, jouée par le groupe pour une session live de Pitchfork.TV :





Une année passe et Deerhoof publie "Milk Man", un album-concept basé sur le personnage de Milk Man, l'homme-lait qui apparait sur la pochette (très belle, comme toujours avec Deerhoof !) et si la recette reste la même leur son change tout de même suffisamment pour que l'on s'amuse encore plus : Giga Dance est plus lourde, psychédélique avec un couple guitare-synthé du tonnerre qui restera selon moi la plus grande victoire de Deerhoof (et que l'on retrouvera pour le meilleur sur des chansons aussi géantes que Spirit ditties of no tones - sur "The Runners Four" ou encore Secret mobilization sur "Vs. Evil") mais la chanson ne se limite pas à cette marche étrange et la surprenante intervention de Satomi sur ce qu'on pourrait appeler un couplet, une mélodie chantée depuis le sommet d'une voix de tête, démontre que Deerhoof sait aussi prendre son temps pour mieux amener les riffs (car il faut bien le comprendre, c'est un groupe à riffs de guitare, comme dans les années 70, oui, à la différence près que Dieterich et Rodriguez, tout comme les anciens guitaristes - Rob Fisk par exemple - produisent plusieurs riffs par chanson et ne se contentent pas d'en répéter un seul ad lib) qui sont, avant même les mélodies de Satomi, la vraie base pop addictive de leur musique : avant de chanter en chœur avec Satomi, on fredonne, on beugle les riffs de guitare. Fort de chansons encore plus étonnantes (Désaparécéré, centrée sur un clavier et une batterie répétitive, par exemple), "Milk Man" est le premier chef d'œuvre pop de Deerhoof, écoutez-le vite !


(Giga Dance)


Encore une année, et la boucle se boucle. Aussi rapides que les Beatles en leur temps, Deerhoof viennent de publier leur quatrième album en quatre ans : "The Runners Four". Celui-ci, plus long que ses deux prédécesseurs peut aisément être associé à l'album blanc des Fab Four tant il combine tous les talents de Deerhoof et est une somme de leurs diverses facettes. Les riffs guitare/synthé à la Giga Dance y sont, on y trouve du bruit blanc, de la pure pop (Twin Killers) quasiment diffusable en radio, des expérimentations guitaristiques, de la grosse basse (Running thoughts), des riffs rock, hard rock, math rock, pop rock, noise rock et, évidemment, des tas d'histoires amusantes ou étonnantes, contées par Satomi et parfois même par Greg (You can see) qui se révèle avoir une magnifique voix, douce et touchante. Écoutez donc l'un des hymnes les plus cools de ce disque-là :


(Wrong time capsule)



Après ça, et avant "Vs. Evil", Deerhoof a encore sorti deux albums, le terriblement réussi "Friend Opportunity" en 2007, qui est une autre très bonne porte d'entrée pop dans leur univers, et puis le semi-raté "Offend Maggie" en 2008, dont on ne gardera que quelques chansons amusantes comme Basket Ball get your groove back. On vous parlera peut-être plus avant de tous les autres disques de Deerhoof dans les mois qui viennent, mais en attendant, si vous n'étiez pas au courant, pas convaincus ou pas en train d'écouter un de leurs riffs, cet article a pour vocation de changer la donne. A demain pour voir ce que sont devenus Greg, Satomi, John et Ed en 2011 !


Joe Gonzalez

lundi 31 janvier 2011

[Réveille-Matin] Deerhoof — Panda Panda Panda

Chères lectrices, chers lecteurs et chers pandas,
Une introduction s'imposait avant de vous présenter le réveille-matin d'aujourd'hui.
En effet, nous avons longuement réfléchi à la meilleure manière de vous présenter Panda Panda Panda, cette chanson de Deerhoof hors du commun qui, comme son nom l'indique, aborde avec poésie le sujet ô combien complexe de la place des pandas dans notre société. Puis nous avons eu un éclair de génie : qui de mieux pour vous présenter Panda Panda Panda… qu'un panda ?!
C'est ainsi que nous avons recruté pour cet article Kang Ye, panda célibataire de 8 ans, résidant en Chine et appréciant particulièrement les pousses de bambou ainsi que l'indie pop. Nous lui avons laissé carte blanche, confiants en ses capacités de rédacteur et en sa sensibilité de panda. Kang Ye, c'est à toi !



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lundi 24 janvier 2011

[Réveille Matin] Dean & Britta - Knives from Bavaria

Bonjour à tous ! Ce matin, rassurez-vous, ni blague ni bruit ni expérimentation ni même un tube, c'est avec une chanson douce que vous vous éveillerez. Je vous avais déjà parlé de Dean Wareham, le leader de feu Galaxie 500, mais saviez-vous qu'après le split de ce groupe, Dean en avait formé un autre ? Luna aura duré une quinzaine d'année et produit une quantité de chouettes disques, dont je vous parlerai un de ces quatre matins. Mais surtout, Luna a eu pour bassiste, pendant les dernières années, la très jolie blonde Britta Phillips, qui finira par s'unir à Dean, et trois ans avant la fin de Luna, le couple enregistrait un premier album en duo, "L'Aventura".



Produit par Tony Visctoni (Bowie, T Rex, The Dandy Warhols...), ce premier album comprend un grand nombre de reprises (de Madonna, Silver Jews ou Opal par exemple) mais aussi une bonne moitié de chansons originales, dont ma favorite vous est proposée ce matin, la douce et romantique Knives from Bavaria (dont, pour l'anecdote, j'étais tombé amoureux via un Concert à Emporter de la Blogothèque, une fois n'est pas coutume !)

Ça ne paie pas de mine, mais c'est tellement bien fait que ça marche. La voix de Britta est comme du miel, la guitare de Dean telle un oreiller et je m'excuse d'avance si vous avez du mal à sortir du lit. J'en profite pour vous rappeler que Dean sera à la Flèche d'Or, à Paris, au mois de Février (jetez un œil à notre agenda des concerts, C'est Attendu) où il jouera... des chansons de Galaxie 500 ! Je sais d'ores et déjà que tous les vieux de la vieille qui se respectent y seront et j'enjoins tous ceux parmi vous qui se disent amoureux de popmusic à les y rejoindre. C'est Entendu sera présent, évidemment.


Joe Gonzalez

mercredi 24 novembre 2010

[Réveille Matin] Melt-Banana - Shield for your eyes, a beast in the well on your hand

On associe beaucoup trop facilement violence et virilité, rage et testostérone, Smith et Wesson, et s'il était encore besoin de démontrer l'application des femmes à faire tomber ce cliché (les riot grrrlz s'y sont déjà employées des années durant), je prendrais l'exemple de Yako Onuki, du groupe japonais Melt-Banana.




Non content de faire résonner jusqu'aux portes de la Cité Paumée de R'lyeh à chacune de ses mesures emballées, ce morceau de grindcore complètement chtarbé présente une particularité que je me permets de vous révéler. Vous connaissez la Méthode Assimil, cet ouvrage de référence pour les nullards désireux d'apprendre en solo une langue (par exemple) ? Eh bien, imaginez-vous le niveau proposé par Assimil aux débutants lorsqu'il s'agit d'écouter des dialogues dans une langue et de les comprendre et multipliez ce niveau de difficulté par trois ou quatre mille, vous aurez une idée de l'intérêt subsidiaire du chant et des paroles de Yako Onuki. Son débit-mitraillette est tel que celui parmi vous qui le maitrisera pourra aisément se considérer comme "bilingue". (*)

N'oubliez pas de monter le son.


Joe Gonzalez

(*) : Ceci s'applique aussi à la batterie : parvenez à jouer les parties de Dave Witte et vous aurez le droit de porter un t-shit "Je suis batteur".

mardi 16 novembre 2010

[Fallait que ça sorte] Agoraphobic Nosebleed — Altered States of America

Hey ! C'est la semaine du metal sur C'est Entendu, et à cette occasion je vais vous balancer plein d'articles complètement subjectifs sur des disques plus chelous les uns que les autres ! Ça vous va ?

Bien ; on commence tout en douceur et en finesse avec Agoraphobic Nosebleed, groupe de cybergrind mené par le guitariste Scott Hull (Pig Destroyer, Japanese Torture Comedy Hour…) et signé chez Relapse Records.

Autant vous le dire tout de suite : le grindcore (genre de metal extrêmement agressif dont les pistes ne durent en général que quelques secondes), d'habitude, ça n'est pas ma tasse de thé. Les albums ont beau durer une demie heure en moyenne, en général ils me gavent au bout de cinq… Ce qui m'a fait écouter "Altered States of America" d'Agoraphobic Nosebleed, c'est sa tracklist complètement improbable : 100 pistes en 21 minutes (le disque tient sur un CD 3"). C'est plus fort que moi, j'ai toujours envie d'écouter ce genre de curiosités. Je n'aurais pas imaginé que j'écouterais encore cet album plusieurs années après l'avoir découvert…

(Ah ben oui, on parle de metal, forcément les pochettes ne sont pas toutes du meilleur goût.)

Oui, "Altered States of America" ressemble à une blague, et le disque en comporte d'ailleurs pas mal ; oui, "Altered States of America" peut être épuisant, tout empli qu'il est de hurlements, de vulgarité extrême et de bruit. Mais "Altered States of America" a aussi de vraies qualités qui font que cet album, contrairement à toute attente, vaut le coup d'être écouté.

Déjà, ANb (pour les intimes) n'est pas du grindcore pur mais du cybergrind, ce qui veut dire que le groupe utilise beaucoup de sons électroniques, de samples et de drum machines et cela se traduit par des percus à la rapidité impossible, mais aussi et surtout des sons ultra-violents synthétiques, déformés, altérés. Sur les 100 pistes, plusieurs s'éloignent du grind proprement dit pour dériver vers des bizarreries sonores inattendues (parfois drôles, parfois inquiétantes), interludes ou vignettes qui font finalement tout autant sens que les déferlantes de cris à 1,000,000 battements/minute. Et finalement, ce sont même ces pistes-là qui sont les plus intéressantes (sans elles le disque serait carrément inécoutable).


Ensuite, le groupe a de l'humour. Très crade et très provocateur, certes, mais aussi trop ridicule pour être pris au sérieux (ce que confirment les interviews) ; je vous laisse lire par exemple les paroles de la suite "The Twelve Days of Sodom", celles de Keeping a Clean Kennel If your ass is in this house it's my ass »), ou plus simplement le superbe titre Fuck Your Soccer Jesus (*)… Et quand le groupe ne fait pas dans la provoc' potache, les thèmes abordés (sectes, drogues, terrorisme, conspirations, etc.) donnent l'impression d'écouter un paranoïaque sous drogues dures qui hurle sa vision du monde à qui veut l'entendre, une sorte de panorama sous acide du monde actuel et de ses pires débordements.


Alice in La La Land.
(Évidemment, hors contexte ça ne ressemble pas à grand chose…)

Le format de l'album empêche toute écoute passive (sans quoi le disque devient très vite saoulant et incompréhensible) et oblige l'auditeur à écouter l'album en entier, si possible en suivant les paroles. De cette manière, "Altered States" prend toute son ampleur et se révèle comme une vision dantesque, grotesque et absurde, une bombe à fragmentation sous hallucinogènes.

"Altered States of America" n'est pas un chef d'œuvre, et on peut lui reprocher encore plusieurs choses (notamment la fin trop abrupte, contrairement au début qui est excellent — surtout si on peut lire la piste 0, accessible en "rembobinant" le CD avant la piste 1 sur certains lecteurs —). Mais c'est un disque hors du commun, avec des qualités qu'on trouve rarement ailleurs ; et pour un(e) auditeur(-trice) averti(e), c'est clairement une expérience à tenter.

Une photo récente du groupe : Katherine Katz, du groupe Salome, a remplacé
Carl Shultz à la voix pour le dernier album ("Agorapocalypse").
Elle s'en sort très bien.
L'album est plus conventionnel et plus abordable, mais tout de même très bon !


— lamuya-zimina




(*) Après, dans le genre “humour vulgaire de l'extrême”, les pires à ma connaissance restent Anal Cunt. Rien que le nom…

jeudi 23 septembre 2010

[Réveille Matin] Supersilent - 6.1

Bonjour à tous ! Il y a tout de même des coïncidences qui me font froid dans le dos. Ce soir j'écoute du Supersilent pour la première fois depuis bien deux ans et une dépêche Pitchfork tombe, m'informant que le groupe a récemment collaboré sur scène avec... John Paul Jones. Vous savez, le bassiste de Led Zeppelin. Le type qui, avec Dave Grohl (Nirvana, Foo Fighters) et Josh Homme (Queens of the Stone Age) a fondé Them Crooked Vultures, groupe qui a sorti un album de hard rock l'an dernier. Ah oui bon, si vous n'êtes pas pris d'une crise de rire accompagnée d'un tonitruant "whaaaaaaat..?" en lisant cette information c'est que vous ne savez pas vraiment de quoi il est question quand on évoque Supersilent.

Cette musique improvisée, sans overdubs, principalement électronique mais inspirée par le free-jazz, fait pulser de part et d'autre synthétiseurs analogiques sous effets et percussions de provenance douteuse pour procurer la bande-son d'une lente agonie le long d'un boulevard en ruine baigné dans la lumière artificielle d'une mégalopole futuriste désertée après une épidémie de peste, ou une invasion de zombies, au choix. Remarquez, la musique de Supersilent n'est pas si austère qu'elle en a l'air. C'est sûr qu'avec un minimalisme aussi radical en ce qui concerne leurs pochettes (aplat de couleur avec crédits, titre et code-barre blancs) ou noms d'albums (numérotés de 1 à 11 pour l'instant) et de morceaux (numérotés en fonction de l'album et de la tracklist) c'est mal parti, et que de toute manière je ne convaincrai pas la plupart d'entre vous, mais je trouve leur sixième opus ("6," donc, le plus accessible), duquel est tiré le morceau de ce matin (qui ouvre celui-ci, 6.1 donc), particulièrement émouvant et intense. N'attendez pas plus d'explications, j'en suis incapable.


(Supersilent - 6.1)

Je prends soudain conscience que je suis en train de vous réveiller avec onze minutes d'improvisation avant-gardiste suédoise. Hmm. Ah. Bon au pire, ceux d'entre vous qui ne supportent vraiment pas peuvent toujours s'imaginer ce même morceau, mais doublé du riff de Communication Breakdown ou de Black Dog. Ce qu'on s'amuse !


Thelonius H.

samedi 4 septembre 2010

[Grasse mat'] Eels - Saturday morning

On a souvent critiqué Eels. Vous, moi, tout le monde. On aime tous Eels, bien sûr, comment ne pas aimer un tube comme Novocaine for the soul ? Et puis avec sa barbe de trois ans et son jukebox à idées noires, il est attachant Mark Everett. Il n'empêche qu'avec Eels, c'est l'amour vache ; on aime bien le charrier à propos de sa patte, de son style - par ailleurs copié/collé par d'entières hordes d'indie kidz un brin déprimés et bien décidés à le faire savoir - car comme le dirait Thierry Roland, "il n'y a rien qui ressemble plus à une chanson de Eels qu'une autre chanson de Eels." Sauf que pas cette fois-ci.



Le Samedi matin, E. a une longue, longue journée devant lui, et qui va jouer avec lui ? Réponse : les Dandy Warhols. Vous allez peut-être arguer que non, mais jamais vous ne me ferez virer de bord : que cela soit le son des guitares, la suite d'accord, la voix haut perchée sur le refrain ou encore le solo d'harmonica cradingue par-dessus le cri des cordes, c'est comme si le barbu avait décidé de rendre hommage à l'artisanat pop des mecs les plus cools de Portland et qu'il avait même conservé leur esprit entrepreneurial de saltimbanques missionnaires du groove en lutte contre l'ennui (Nothing's ever gonna happen 'round here / If we don't make it happen).


Cette chanson, en plus d'être un sacré single, est la preuve définitive que non, Eels ne fait pas toujours du Eels, et cette pièce à conviction se trouve sur "Shootenanny" (2003), qu'il convient d'écouter maintenant que vous savez quelle bonne idée cela serait.


Joe Gonzalez