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samedi 27 août 2011

[Fallait que ça sorte] Psychobilly #4 (1989-2011)



(The Reverend Horton Heat - Wiggle Stick, sur "The Full-Custom Sounds of", 1993)

Dans la droite lignée d'Elvis Hitler, de nombreux groupes américains se mirent en tête d'arpenter les années 90 en ne conservant du psychobilly originel qu'une vague idée de mauvais goût et d'humour noir et une perversion bruitiste de la tradition américaine. Parmi eux, le texan Jim Heath, alias le Reverend Horton Heat, et son groupe se donnaient comme ambition de prêcher leur propre Gospel, cru et alcoolisé. Irrévérencieux sur le papier, le concept n'était qu'une actualisation musclée du rock du bayou inventé par Creedence Clearwater Revival à la fin des années 60. Leur meilleur album, "The full-custom Gospel sounds of the Reverend Horton Heat" parut en 1996 chez Sub Pop, LE label indépendant du grunge et s'il n'était en rien un mauvais album de rock'n roll énergique, il était aussi l'indicateur du déclin inévitable du style psychobilly et de sa mutation en un rock sudiste cradingue pendant les vingt années à venir.




(Tito & Tarantula - Angry Cockroaches, une autre chanson jouée pendant l'une des scènes d'Une nuit en Enfer)

Quelques années plus tard, cette forme nouvelle de classicisme très américain devait se voir adoubée par le grand Hollywood lorsque Tito & Tarantula, le groupe de Tito Larriva (qui avait joué de la guitare chez les Flesh Eaters), se vit offrir par Robert Rodriguez de jouer dans From Dusk till Dawn (Une Nuit en Enfer, de ce côte-ci de l'Atlantique), un road movie ultra-violent agrémenté de vampires. Les Tarantulas jouaient le rôle du groupe programmé cette fameuse nuit dans le rade fréquenté par George Clooney, Harvey Keitel et Quentin Tarantino, et se révélaient d'ailleurs être eux aussi des vampires. La scène la plus mémorable du film était une sorte de lapdance donné par la reine-vampire (Salma Hayek) à Tarantino, pendant que les Tarantulas jouaient After Dark, tirée de leur album "Tarantism" de 1997. Leur musique n'était pas vraiment du psychobilly mais elle découlait directement de cette standardisation d'un rock moite et sale, un rock des bars, que Jim Heath, Elvis Hitler et quelques autres avaient contribué à créer.




(Nashville Pussy - Go Motherfucker Go, au Trabendo en 1998)

L'année suivante, un coup de pied dans les côtes d'un psychobilly sur le déclin portait l'empreinte de Nashville Pussy, un groupe de très mauvais goût venu non pas de Nashville mais d'Athens, en Georgie. Ces gens-là n'étaient pas non plus des puristes : leur musique descendait certes du rockabilly et leur univers pouvait s'apparenter à une version white trash de ce que les Flesh Eaters avaient pu être dix ans plus tôt, mais l'énergie déployée et le son des guitares les rapprochaient davantage du hard rock d'un Mötörhead et la durée des chansons (la plupart ne dépassait pas les deux minutes) rappelait le garage punk dans l'esprit. Tout était dit avec leur premier album ("Let them eat pussy", 1998). Vulgarité, violence, filles grossières et guitares qui tâchent, tel était leur univers. Les pochettes de leurs disques ne devaient jamais faire dans la subtilité mais aucune ne pouvait rivaliser avec celle de ce premier album, et le pire c'est que les filles à l'image n'étaient pas des faire-valoir ou des groupies mais bien des membres du groupe.




(Th' Legendary Shack Shakers - Pinetree Boogie, sur "Cockadoodledon't", 2003)

Mais ça n'était qu'une exception car la plupart des descendants du psychobilly l'avaient fait muter pour de bon. De fortes doses de country et de boogie aidant, les réminiscences de séries Z se dissipèrent et laissèrent place à des jeux de mots ruraux, une habitude pour Th' Legendary Shack Shakers, qui eux, venaient vraiment de Nashville, dans le Tennessee. 10 ans avant que la série True Blood ne rende "cool" l'ambiance chaude du Sud des Etats Unis (les Shack Shakers auront d'ailleurs droit à leur apparition sur la bande originale de la série), notamment à travers son générique (Bad Things, par Jace Everett, un guitariste country dont tout le monde se fout mais qui signa là un hit mondial que personne n'aura jamais acheté dans un autre format que digital - et encore...), les Shakers, les Tarantulas et bien d'autres jouaient un rock sudiste nouvelle façon, énergisé par le psychobilly mais dépourvu de ses particularités (le look destroy de vampires des bas fonds, les références au fantastique, etc). Les Shakers, tout comme le Reverend (*) avant eux, avaient démocratisé une approche en power trio : un chanteur/guitariste tatoué, un contrebassiste bourru et un batteur pas commode. Ils trimballaient (et continuent de trimballer) un certain charisme sur scène mais l'impression est à mille lieues de celles laissées par Lux Interior ou Jeffrey Lee Pierce. Sans danger. Comme de voir sur scène des ex-taulards un peu péquenots reconvertis en prêcheurs du "bon vieux rock".




(Dirty Beaches - A hundred highways, sur "Badlands")

Et puis il y a les cas particuliers, comme Alex Zhang Hungtai, alias Dirty Beaches, un canadien d'origine taïwanaise fanatique de Suicide fraichement débarqué sous les yeux du public dès la fin des 2000's. Rompant formellement avec la tradition psychobilly (pas de zombies chez lui), à des années lumière de toute ressemblance avec le rock sudiste contemporain et même en porte-à-faux avec son idole Alan Vega, Hungtai ne se contente pas de reproduire la formule de Suicide (soit une boite à rythme, un synthé minimaliste et un crooner des bas fonds pour tout bagage) mais ajoute à la recette une dose de DIY et d'expérimentation toutes neuves. Les chansons de son récent "Badlands" (2011) sont des brûlots lo-fi construits sur des samples (The Ronettes, Françoise Hardy, Les Rallizes Dénudés) sur lesquels sa voix se fait tantôt inquiétante (rappelant alors Lux Interior), tantôt lascive (on pense à Vega), et il chante parfois même comme un bellâtre post-moderne (True Blue) en ne quittant jamais la route hantée qu'il s'est tracée et qu'il suit, de nuit, de préférence, à travers les Etats Unis fantasmés des années 50, pas loin de rappeler en cela un certain David Lynch (Lord knows best). En apportant une dose de retromania forcément lo-fi à l'édifice branlant de l'après psychobilly, Hungtai n'aura certes pas ramené à la vie le genre (sa musique est de toute façon trop métissée) mais avec ce dernier sursaut néo-conservateur qui tente l'expérimentation sans s'y perdre, Dirty Beaches a le mérite de refermer le cercueil d'un psychobilly depuis longtemps condamné de façon intéressante, en nous filant la frousse juste ce qu'il faut.


Joe Gonzalez


(*) : Jim Heath a d'ailleurs joué de la guitare avec les Shack Shakers. Ce fut aussi le cas, et c'est plus étonnant, de Duane Denison, qui avait auparavant joué au sein de The Jesus Lizard, le groupe de noise rock de Chicago.

mercredi 24 août 2011

[Réveille-Matin] Cat Power - American Flag

Profitons de ce tardif retour caniculaire pour revenir deux minutes sur un cas particulier. Chan Marshall a incarné plusieurs rôles au fil de sa carrière : mignonne et jeune indie girl, emo à souhait, se trimballant à ses débuts la réputation de donner des concerts désastreux à cause de la timidité et de l'alcool elle a aujourd'hui acquis le statut d'un couguar finement "refait". La plupart de ses admirateurs d'antan, ceux qui se pougnaient le cerveau devant le film naturo-musical "Speaking for trees" où on la devinait, au loin, derrière des buissons, nous chanter des folksongs, ceux-là n'encaisseront jamais ni ses deux derniers disques (de soul à l'ancienne avec force instrumentation - pas dégueulasses mais des disques "pour mamans"), ni qu'elle ait lâché la guitare, ni qu'elle ait tourné avec Jude Law, ni même qu'elle ait cessé d'être "timide" et se soit réveillée, la quarantaine, et marre de se planquer derrière ses cheveux.


Je ne vous cache pas que je lui pardonne bien volontiers ses récents errements. D'abord parce que l'attitude de gamine émotive ça ne marche plus passé l'âge et ensuite parce qu'avec sa belle voix chaude de femme du Sud, elle était destinée à suivre cette voie-là. Je vais même aller plus loin et vous confier que je trouve bien plus agréables ses chansons soul, et même ses reprises, que les brouillons lo-fi assez risibles des tous débuts. Bref la question n'est pas là puisque ça n'est ni du départ ni de l'arrivée que je souhaite vous parler mais bien de la parenthèse enchantée (96-2003 pour faire vite) dans l'intervalle de laquelle Chan a été l'une des musiciennes les plus passionnantes (et les plus belles) à avoir jamais fait rêver les indie kids que nous étions ou sommes encore. Mon point culminant à moi, le sommet de ce pic créatif, c'est l'album "Moon Pix" (1998), sur lequel Mick Turner et Jim White, respectivement guitariste et batteur du trio australien Dirty Three, accompagnaient Chan.



Lien
Cet album n'est pas seulement un chef d’œuvre, il est aussi empreint d'une ambiance que j'associe invariablement à la chaleur de l'été. Cette ambiance homogène se retrouve dans la moiteur du rythme lent de No sense, dans le son de guitare cristallin comme un ruisseau et les flutes bucoliques de He turns down, dans la sécheresse du riff de Cross Bones Style (aaaah ce clip, Chan y était si belle !) mais aussi et surtout dans le sample (inversé) du Paul Revere des Beastie Boys par-dessus lequel est enregistrée la guitare farniente d'American Flag, et qui évoque d'entrée de jeu le chant des cigales. A l'écoute de ce disque, rien ne vous fera plus envie qu'une sieste les pieds en éventail sur un transat' orienté plein Ouest.


Joe Gonzalez

mardi 14 juin 2011

[Extinction] Sparklehorse


Avant propos :

Le 6 Mars 2010, Mark Linkous s'est tiré une balle en plein cœur et a mis fin à Sparklehorse une bonne fois pour toutes. Le lendemain matin, apprenant la nouvelle, bouleversé, je me lançai dans cet article ému. Seulement cette journée-là était loin de toucher à sa fin et après une demie heure de rédaction, une désillusion personnelle sans aucun rapport avec Linkous me tomba par surprise sur la tête et sans rentrer dans les détails, imaginez-vous que terminer cet article de nature forcément déprimante m'ait semblé dès lors impossible.
Un an plus tard, tout est digéré et cet article n'a que trop pris la poussière. Sparklehorse me semble plus que jamais d'actualité (vous saurez pourquoi demain) et il était temps que je vous raconte cette histoire-là.

J.G.


Pour certains c'étaient les Beatles, ou bien les White Stripes, les Libertines, New Order... Pour d'autres ce furent les Snobs, les Pixies, Radiohead. Moi c'était Sparklehorse. Les découvertes de "Vivadixiesubmarinetransmissionplot" (1995) et "Good Morning Spider" (1998) furent autant de révélations. Pas de celles qui génèrent une vocation d'artiste (ni de critique, d'ailleurs) mais qui consolident à jamais une adoration sans borne pour un certain genre de musique, qui créent une envie mordante d'apprendre à jouer de la guitare pour interpréter Cow, Sick of Goodbyes ou Most beautiful widow in town, dans son coin en bon adolescent para-émo des familles.



(Hammering the cramps, sur "Vivadixie")

C'est un camarade de classe qui m'avait fait écouter "Vivadixiesubmarinetransmissionplot". Lui était profondément marqué par le hip hop et notamment la côté Est des Etats Unis (c'est aussi à lui que je dois d'avoir aimé très tôt A Tribe called Quest) et en dehors de ça il n'écoutait que quatre ou cinq groupes de la sphère "pop" : Radiohead, surtout, et puis Pink Floyd, les Smashing Pumpkins (c'était il y a dix ans, certains d'entre nous y croyions encore), les Cure et Sparklehorse. Ce groupe-là je n'en avais jamais entendu parler et pendant des années il n'y a qu'avec lui que j'allais pouvoir en discuter. Même aujourd'hui, je ne connais pas grand monde que la musique de Mark Linkous ait autant bouleversé que nous deux. Des amateurs, bien sûr, il y en a, mais quelqu'un pouvant comprendre l'impact d'une chanson comme Cow ou prêt à débattre autour du texte de Pig ou de la guitare de Happy Man, je n'en ai jamais rencontré.



(Homecoming Queen, la chanson qui ouvre le premier album)


En y réfléchissant bien, Sparklehorse est le tout premier groupe indie qu'il m'ait été réellement donné d'entendre. Je ne suis pas venu à la musique pop par le punk et mes amours adolescentes allaient à des artistes déjà signés sur des majors. Avec Sparklehorse j'ai découvert à la fois cet aspect moins propre, le concept-même de lo-fi (rappelons que Linkous était gaga de la musique de Daniel Johnston, dont il a repris de nombreuses chansons, comme Hey Joe, et avec lequel il a travaillé, notamment sur l'album "Fear yourself" en 2003) et une liberté, une détente que je ne connaissais pas. Les deux premiers albums de Sparklehorse, puisque c'est de ceux là qu'il est question (les deux suivants, même s'ils sont réussis, me touchant beaucoup moins), en plein cœur des années 90, participaient d'une époque à laquelle Pavement avait démocratisé une attitude d'ados jemenfoutistes prônant un cool oisif et de mous geignements flemmards. Linkous n'a jamais été comparable à Malkmus. Trop déprimé, trop rural pour ça. Mais sa musique, si elle mêlait rock (sur des instantanés beuglés comme Pig) et fragments épars de country alternative (avec des hymnes improbables à la campagne comme Cow) d'une façon inédite, et avec une permanente dose maximale de mélancolie désabusée, n'était pas si différente des standards qui tapissaient les ondes indés à la fin des 90's (de Eels à Beck en passant par Mercury Rev et les Flaming Lips) et dont il s'inspirait (comme avec la reprise du Sick of Goodbyes de Cracker) et avec qui il partageait un songwriting parfois à la limite de Dada (les paroles de Saturday commencent par "You are a car, you are a hospital", celles de Pig disaient "I wanna be a pig, I wanna fuck a car").



(Pig, l'ouverture de "Good morning Spider" reste la plus violente déflagration sonore de Linkous)


Cow, c'était un banjo en guise de seconde guitare et l'éventualité affirmée de la mutation de la musique pour le profane que j'étais, amateur de country & western en devenir par-dessus le marché, et je découvrais l'Amérique profonde sous un angle plus proche de moi que celui choisi par Morricone, mon unique référence en matière de composition liée par synesthésie à la Terre Américaine.

A travers cet exemple, c'est la possibilité d'innombrables métissages, d'incalculables vulgarisations qui m'était livré. Le champ des possibles de la musique populaire. En même temps que l'invitation Do It Yourself des Desperate Bicycles, bien avant que je n'entende parler d'eux : jouer ou chanter Cow ou Homecoming Queen ne demandait pas une grande maitrise instrumentale ou vocale, et invitait de ce fait à prendre soi-même les armes pour défendre son lopin de terre.



(Cow)


C'était une profession de foi et j'avais l'impression de faire partie de la poignée d'élus à l'avoir parcourue sans relâche. Une des quelques grandes odes à l'indépendance, à la ré-appropriation de la musique et au do-it-yourself, que je ne comprenais pas entièrement, pas tout de suite, mais que je prenais d'emblée pour ma porte d'entrée très personnelle vers un Monde Nouveau, une nouvelle façon de penser et de vivre.

Malgré tout le cynisme dont je peux faire preuve aujourd'hui (dix ans après cette épiphanie) vis à vis de l'indie rock ou de la musique populaire en général, la mort de Mark Linkous n'a pas marqué de limite métaphorique aux possibilités de ce genre musical ou de cette idéologie. Ça n'a été qu'une déception, celle de voir l'un de ses héros lâcher l'affaire de façon inattendue (je pensais qu'il se tuerait après "It's a wonderful life", à vrai dire) mais résignée. On préfère tous nos idoles quand elles ne font pas de vieux os. De cette façon, elles restent des idoles.



(Sick of goodbyes)


Joe Gonzalez

samedi 22 janvier 2011

[45 Tours] Sean Lennon - Into The Sun / The Ghost of a Saber Tooth Tiger - Lavender Road

Je suis pris d'une lubie Sean Lennon, ces temps-ci. Enfin, pour être franc, cela fait déjà un petit moment, mais allez savoir pourquoi, j'ai tardé à mettre au point l'idée d'un 45 Tours en deux faces qui concernerait dans un premier temps Sean en solo puis dans un second temps le groupe (dont le nom à dormir dehors et aux influences hypothétiquement hors de propos ne vous reste en mémoire qu'après la dixième lecture sans écorchure) qu'il forme à présent avec Charlotte Kemp-Muhl.

- FACE A : Sean Lennon - Into The Sun -



On ne vous avait pas encore parlé de Sean Lennon, ici sur C'est Entendu, de sa sensibilité à fleur de peau, de son accent nippo-américain ou de ses compositions qui sont autant de petits bijoux aux styles divers, et pourtant ce songwriter au talent fou mérite bien notre attention. Pour l'heure, c'est le titre éponyme de son premier album, "Into The Sun" (1998), qui va tenter de captiver nos tympans le temps de cette face A.

D'entrée de jeu, la mer. Le décor est planté, et comme pour confirmer, des guitares bossa sucrées et des percussions parfaitement dosées arrivent telles les Phalanges du cool et du raffinement, et transpercent, ou plutôt transportent de par leur élan le petit auditeur que nous sommes vers un lieu inconnu mais ensoleillé et isolé. C'est alors que Lennon nous accueille aux côtés de sa compagne Charlotte Kemp-Muhl (avant l'officialisation du duo, donc). Leurs voix se marient divinement bien et concrétisent cette impression naissante de paresse voluptueuse. L'écoute d'Into The Sun me donne quasi-instantanément l'envie de m'allonger et de me laisser gagner par le sommeil. J'ai pu, à ce propos, apprécier de nombreuses fois l'utilité de la touche "lecture en boucle" de mon baladeur ; sous la couette, la tête enfoncée dans l'oreiller et les oreilles vissées dans mon casque audio, je lance le morceau, règle la lecture en boucle, et me voilà parti. Et surtout, Into The Sun est loin d'être le seul bon titre de l'album.

Ainsi donc continue paresseusement le périple chaud et rayonnant qui nous mène à chaque instant un peu plus avant sur cette route gorgée de lumière et de plaisirs. Et quand la fin du chemin arrive, quand on se rend compte qu'il est temps de quitter cette gracieuse parenthèse, de magnifiques claviers apparaissent derrière les rayons du soleil couchant et jouent de belles notes d'adieux. Ce sont des adieux un peu tristes, mais ils signifient en réalité : "on veut vous revoir très vite". Croyez-moi ou pas, ça fonctionne à merveille.

- FACE B: The Ghost of a Saber Tooth Tiger - Lavender Road -


(une session acoustique de Lavender Road)


Ce coup-ci les voici donc, Charlotte et Sean, officiellement unis à des fins musicales sous le petit nom déjà mentionné ci-dessus. Règne désormais un maître-mot : intimisme.

Lavender Road est une petite merveille de douceur, un titre à prendre avec de délicates pincettes argentées; quelques percussions, un glockenspiel, une guitare, et ces voix, encore et toujours ces deux voix s'entremêlant étonnement bien, faisant de plaisir et désir d'improbables synonymes. Rien d'autre ne semble alors plus vraiment nécessaire.

Lavender Road, c'est le morceau qui pourrait faire office de tube, sur "Acoustic Sessions" (2010), le premier album du groupe. Là encore, la recherche sur les mélodies est époustouflante et on se complaît dans la simplicité apparente de l'instrumentation comme un enfant dans son bac à sable. Émerveillé par la découverte, par cette structure minimaliste, on ne demeure pas moins amusé par les petites notes du glockenspiel (magnifiquement bleu) de Mlle Kemp-Mulh.
En définitive, c'est un morceau complet, fouillé, et ce qui est fascinant, c'est qu'un chant travaillé comme celui-ci paraisse si léger, si digeste, parce que, disons les choses telles qu'elles sont, ça vous restera en tête très vite, et vous le fredonnerez. Sous la douche, en faisant la cuisine, n'importe, ce n'est pas le problème. Vous le fredonnerez, c'est certain.

Lavender Road illustre avec brio le ton de l'album, calme et intime, profond. Lorsque l'on écoute "Acoustic Sessions", on a comme l'impression de pénétrer dans la vie privée de ces deux-là, c'est comme s'ils nous livraient bien plus que leur travail couché sur CD : ils nous ouvrent leur porte, nous accueillent avec le sourire et nous invitent à prendre le thé au coin de la cheminée, avec de bons gros pulls-over et des chocolats. Les chocolats, juste parce que c'est sacrément bon, et les pulls, parce que dehors, il fait toujours un peu froid. Sans vouloir m'imposer, je crois bien que je vais rester un peu...


Hugo Tessier

jeudi 25 novembre 2010

[Réveille-Matin] Refused — New Noise


New Noise ! La piste, devenue un tube connu, est explosive, prenante, jouissive… mais aussi quelque peu trompeuse et surprenante. (Si vous ne l'avez pas encore écoutée, arrêtez de lire et faites-le tout de suite.) Là où l'on attendrait un riff ravageur après l'intro-montée en puissance classique mais efficace, vient une distorsion électronique qui semble briser net l'élan que le groupe avait pris ; pour mieux surprendre avec la véritable explosion qui suit et continuer sur une piste aussi hurlante qu'accrocheuse… du moins jusqu'au break inhabituel à 03:00 et avant le final, répétition incessante qui continue juste assez longtemps pour épuiser l'énergie du morceau.

New Noise provient de "The Shape of Punk to Come" ; le nom de l'album, qui fait référence à l'historique "The Shape of Jazz to Come" d'Ornette Coleman, peut paraître prétentieux (et le titre de Coleman, même s'il était lui-même une référence à H. G. Wells, l'était déjà à la base… non ?), mais honnêtement, le disque est assez bon pour se le permettre. Même si Refused reste au fond un groupe de hardcore punk, les cris enragés-engagés de Dennis Lyxzén sont aussi maîtrisés que les incursions du groupe dans les multiples autres genres qui justifient en partie le titre de l'album, et même si l'album de Refused ne marquera pas autant l'histoire de la musique que celui de Coleman, il reste un beau pavé dans la mare (et surtout un excellent disque).

Refused fait preuve d'un vrai talent de composition et d'une exécution sans faille, d'un sens de la mélodie et d'une appréciable ouverture vers d'autres sons (instruments à cordes, remix techno, influences jazz ou électroniques…) qui font que "The Shape of Punk to Come" ne lasse pas, et n'a que peu de choses en commun avec l'idée que l'on peut avoir du punk dans le sens "jouer du punk = faire du bruit pour s'exprimer, pour provoquer, et on s'en fout si on ne sait pas très bien jouer". (Les paroles sont, quant à elles, aussi contestataires et révoltées qu'on pourrait attendre, furieusement anticapitalistes) Point bonus : la production de l'album met vraiment en valeur le dynamisme des pistes et évite cette foutue compression à outrance que l'on entend trop souvent et qui a déjà gâché trop de disques (*).

Refused Are Fuckin Dead, proclament l'une des pistes de l'album et le documentaire consacré au groupe ; et effectivement, "The Shape of Punk to Come", considéré comme le chef-d'œuvre du groupe, aura aussi été leur chant du cygne… Dommage. N'empêche, c'est ce qui s'appelle partir en beauté (et avec fracas).


— lamuya-zimina



P.S. : L'album a fait l'objet d'une réédition récente, remasterisée avec disque live et DVD en bonus. C'est de cette édition dont je parle au sujet du son, je n'ai pas entendu les précédentes.

(*) : Écoutez Liberation Frequency de Refused si vous voulez entendre une explosion réussie, puis Purr de Sonic Youth si vous voulez en entendre une complètement gâchée.

lundi 4 octobre 2010

[Réveille-Matin] Alain Bashung - Samuel Hall

"Tu f'rais mieux d'nous pondre un truc qui marche, mon garçon."

Ça y est, ce coup-ci c'est vraiment officiel : Alain Bashung est bel est bien mort (*1). On peut enfin revenir sur sa carrière avec un peu plus d'objectivité et un peu moins de larmes au coin de l'œil ; se dire, par exemple, que "Bleu Pétrole" est définitivement bien gris face aux deux albums qui l'ont précédé, et qui sont sans doute les deux plus grandes réussites de Bashung : "L'imprudence" et "Fantaisie militaire", dont est tiré l'extrait d'aujourd'hui.

"Acheté une livre et demi de viande hachée. Haricots en boîte + chips."

Alain Bashung est souvent considéré comme l'auteur principal de ses chansons. C'est complètement faux, mais paradoxalement, plus Bashung s'éloignait du processus de composition, plus il était reconnu comme étant un grand artiste qui détonnait dans le paysage français, alors même que la réalisation de ses albums se déroulait peu ou prou de la même manière que pour Johnny ou Michel Sardou : des musiciens choisis par le label travaillent sur des idées lancées par le chanteur, qui passait voir à la fin si ce qu'ils avaient pondu lui convenait (*2). Impossible de créer un chef-d'œuvre de cette manière, me direz-vous : c'est vrai que Bashung n'a rien d'un chanteur de la Motown.


"Avale, me disais-je, allez, avale."

Alors expliquez-moi, bon Dieu. Expliquez-moi comment un texte comme celui de Samuel Hall, inspiré par une chanson du XVIIIe (*3), un texte qui n'est pas de Bashung, couplé à ce jam qui devrait être de la masturbation guitaristique chiante comme la pluie mais qui ne l'est jamais, et à ce sample de batterie contre lequel DJ Shadow aurait vendu sa maman, expliquez-moi comment Bashung débarque là-dedans, lit le texte, et c'est comme s'il mettait le gâteau sous la cerise.

"Glisser le carbone + papier dans la machine, et au travail."

Car on peut tout enlever à Bashung. Même la vie. Mais ce gars-là, avec son passé de chanteur de charme devenu rockeur hésitant puis poseur élégant, ce gars-là a une voix, et il le sait. Il sait que quand il commence à déclamer "Je suis parti à 15h30. J'étais fatigué, j'avais mal", après qu'ait démarré la non-ritournelle composée par Rodolphe Burger, électron libre habitué des studios pour des artistes plus ou moins prestigieux, il sait que pour quelques minutes, il est Samuel Hall, et personne n'en doute. Absolument personne.

"Allez au diable. Je m'appelle Samuel Hall. Je vous déteste tous."


Joseph Karloff



(*1) Sisi.

(*2) Pour en apprendre plus sur cette évolution, et plus globalement sur la vie de Bashung, je vous recommande l'excellente émission qui lui a été consacré cet été sur France Inter, "Bashung, de l'aube à l'aube", et que vous pouvez réécouter ici.

(*3) La chanson originale contient les paroles "My name is Samuel Hall, and i hate you one and all", qui seront reprises dans la version de Bashung (dont le texte a été écrit par l'écrivain Olivier Cadiot).

mardi 3 août 2010

[Fallait que ça sorte] Boredoms - Super AE

Je sais bien ce que vous pensez. Sans doute quelque chose comme suit : « les types de CE essayent encore de nous fourguer un truc japonais inécoutable (pléonasme) mon Dieu (blasphème), quelle bande de connards prétentieux (semi-vérité particulièrement blessante, abstenez-vous). » Oui, encore. Ce groupe-là est passionnant et puis la vie serait bien triste sans tous ces artistes tarés, les Buzz Osborne, Daniel Johnston et autres Mothers of Invention.

"Super AE" est le quatrième album clairement identifiable dans la discographie pléthorique du groupe. Avec des structures incompréhensibles qui mêlent noise, passages ambient, sons électroniques ainsi que divers cris et grognements de Yamastuka Eye, les morceaux qui s'y logent donnent à juste titre l'impression d’un joyeux bordel totalement décousu et captivant. Un bordel incroyablement riche et toujours meilleur au fil des écoutes.

En plus de contenir en son sein de quoi vous rendre le cœur béat et les pupilles dilatées par l'émotion, "Super AE" démontrera aux terribles moralistes de l'art qu'il s'en passe des choses dans la musique moderne, si l'on prend la peine de regarder ce qui se trouve en dehors de nos prés carrés. The Boredoms livrent ici un album expérimental qui a le grand mérite de ne jamais oublier d'être beau, libre et finalement relativement accessible.

Il est encore possible de vous éviter de multiples souffrances en en restant là. Pour les téméraires internautes que l'apathie pousse à rester sur cette page, la chanson que nous vous proposons de subir dans le lecteur ci-dessous et s’intitule Super Are You. L’une des plus représentatives et des plus courtes (8min 47). L‘une des meilleures aussi, avec Super You (en écoute sur votre gauche), Super Are et Super Shine.


Tous les morceaux de cet album sont super. C'est à chaque fois précisé dans le titre. Et si un tel signe du destin ne parvient pas à vous convaincre de vous convertir au noise-rock expérimental japonais des nineties sur le champ c’est que vous êtes définitivement trop coincés et dans ce cas, un conseil, craignez comme la peste les apparitions futures sur C'est Entendu de noms tels que Boris ou Acid Mothers Temple. Pour tous les autres, procurez-vous "Super AE" soit une heure et huit minutes de déflagrations soniques inoubliables.


Arthur Graffard

mercredi 17 février 2010

[Réveille Matin] Gastr Del Sol – Each Dream Is An Example

Bonjour à tous! Hormis peut-être une originalité dans la dénomination, il est probable que Gastr Del Sol ne vous évoque pas grand chose. Groupe américain fondé en 1991 par David Grubbs à Chicago, sa composition fut extrêmement variable, et ses partenariats avec d'autres musiciens multiples.

Après un premier album, 1994 fut cependant témoin d'une adjonction majeure : celle de Jim O'Rourke, jeune musicien expérimental qui apporta son goût pour la free-folk de John Fahey, le violon minimaliste de Tony Conrad ou les arrangements à cordes de Van Dyke Parks. Le groupe devait d'ailleurs devenir avec les années un duo à part entière entre Grubbs et O'Rourke. En 1998, ils révélèrent "Camoufleur", sans doute leur album le mieux accueilli par le public, mais qui sera le dernier, et sur ce chant du cygne figure Each dream is an exemple, au titre onirique et enchanteur.


Les deux compositeurs livrent un travail profond, témoin d'une infinie tristesse en sous-pente, et joliment mené par un piano humble et omniprésent. C'est d'ailleurs en toute humilité que se développe le morceau, rien n'est ostentatoire, rien ne tape à l'œil, tout est simple, voire même éteint, sans éclat, mais au sens mélioratif du terme. L'accablement se répand progressivement, via les accords au piano, la transition expérimentale (chère à O'Rourke), et également au travers de la voix d'un David Grubbs comme limité à la contemplation du mal-être décrit, voix armée de la même lassitude avec laquelle il semble marteler son piano. Impuissant, il prend le parti d'une triste neutralité, et il parle. Des prix du marché, du dollar, mais aussi d'une bougie, ou encore de corps, à perte de vue, à n'en plus finir. Cependant, si la chanson possède de longs aspects méditatifs, le final vient sublimer la tristesse, la rendant vibrante et éblouissante. Les chœurs féminins, éthérés et mouvants, qui viennent se poser sur le «as corpse» de fin répété ad lib, apportent du recul à la composition, et l'agrémentent d'une subtile dose de sagesse. Ce final achève d'englober l'auditeur, et l'effet est proprement puissant, en plus d'être saisissant. Le morceau idéal pour un réveil durant une matinée de grisaille pouvant laisser supposer un après-midi d'apparence plus clémente...


Hugo

mercredi 18 novembre 2009

[Réveille Matin] Pulp - Help the Aged

Le saviez-vous ? Jarvis Cocker, ex-leader du deuxième meilleur groupe de britpop, vit à Paris depuis 2003.
Le saviez-vous ? L'auteur de cet article aussi, depuis 2007.
Bon forcément, dit comme ça, après que le type ait gagné une barbe et perdu son talent, ça ne fait pas grand chose : mais l'année dernière, croyez-moi que croiser le plus beau dandy british depuis Oscar Wilde dans un couloir crasseux du métro parisien, ça vous retournait les tripes. On se sentait forcément tout petit devant cette arrogance anglo-anglaise, cette élégance qui vous engloutit d'un regard, c'était un peu croiser le mètre-étalon de la classe désinvolte, comme ça, comme si de rien n'était, en ayant l'impression d'être le seul à remarquer sa présence. Mine de rien, on en sortait grandi.


(Help the Aged)

De sa carrière au sein de Pulp, on a souvent tendance à retenir "Different Class", mais j'ai personnellement un penchant immodéré pour "This is Hardcore", l'album suivant, qui contient au moins deux gros chef d'oeuvres, les deux singles This is Hardcore et Help the Aged. Il faudra vous parler du premier un de ces quatre, de ces arrangements qui semblent arrêter le temps dans un soap opera vicié à la Lynch, de ces paroles terrifiantes sur le sexe, de cette ambiance mortifère dégoulinante. Mais là je vous cause du second, qui au moins ne vous donnera pas envie de vous jeter par la fenêtre dès le réveil. Franchement, qui à part Jarvis pouvait oser un tube en forme d'appel à l'aide en faveur de nos vieux, mais qui pourrait filer à un nourisson l'angoisse du temps qui passe à renforts de "And if you look very hard / behing those lines upon their faces / you can see where you are headed / and it's such a lonely place..." ? Quand en plus de ça il nous offre une composition enivrante jusqu'à ses sommets épiques, des nuances et des arrangements équilibristes et un clip outré comme rarement, on ne peut que regretter l'époque où il n'avait pas encore jeté ses rasoirs, non ?


Thelonius.

mardi 1 septembre 2009

[Réveille Matin] Mercury Rev - Holes

Bonjour à tous ! Ce matin, laissez-moi vous parler de Mercury Rev, un groupe américain à la trajectoire peu commune. Après le départ au milieu des années 90 d'un premier chanteur/leader (David Baker) après quelques bons albums de soft-rock psychédélique, l'autre chanteur, Jonathan Donahue se voit prendre les rennes et après un album de transition ("See you on the other side," 1995), le nouveau style de Mercury Rev apparait en 1998 sur "Deserter's song," l'album qui les expose à un plus grand public.

Ce nouveau style, l'on pourrait le définir comme de la pop baroque sucrée à tendance bisounours sous acide. Il faut dire que Donahue est un chanteur un brin maniéré, dont la voix s'aventure rarement loin des aigus, ce qui pourra aisément en irriter plus d'un. Moi-même, je maudis sans honte certains disques récents du groupe. En fait, après "Deserter's song" est sorti "All is dream," qui est un album du même acabit, mais en dix fois plus cucul la praline, contenant malgré tout encore quelques chansons super, et après ça est sorti "The Secret Migration" et celui-là, je vous le dis, m'a vraiment mis par terre. Je vous le dis tout net, je n'ai pas écouté ce que Mercury Rev a sorti après cet album-là, tant celui-là m'a dézingué, tant il est vrai qu'il y a des limites à ne pas dépasser dans le crooning suave outrancier, des limites que Donahue et sa bande ont largement perdues de vue.

Jonathan Donahue, se prenant pour une pie.

Enfin peu importe, ça c'est le présent, et je vous parlais du passé. Lorsque le Rev sortait encore de fameux disques. Il y a dix ans. Et la fameuse "patte" Dave Fridmann, dans tout ça, me demanderez-vous, où est-elle ? C'est simple : Fridmann est le bassiste de Mercury Rev. Et il a participé à la production de "Deserter's song," comme les arrangements de Holes le laissent entendre, avec cet amoncellement de violons, scie musicale, trompettes par-dessus la voix mièvre de Donahue. Soyons clairs : si vous trouvez ce morceau trop dégoulinant de gelée à la groseille, n'écoutez rien de ce que Mercury Rev a sorti après 1998, mais ne croyez pas pour autant que le groupe se résume à cela, tant la période Baker regorge d'intérêt (écoutez les albums "Boces" et "Yerself is steam" pour vous faire une idée).

En attendant, si comme moi vous n'avez rien contre une pointe de plaisir baveux de temps à autre, vous serez bien heureux de débuter la journée par Holes.



Joe