C'est entendu.
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vendredi 3 février 2012

[Réveille-Matin] Elliott Smith - King's Crossing

Certains pleurent devant la beauté, d'autres devant la laideur, pour certains ce sont les chansons d'amour ou de cœurs brisés, pour d'autres des histoires de grandeur ou simplement le son et rien que le son mais, in fine, peu importe, du moment que la musique nous émeut encore suffisamment pour nous titiller les glandes lacrymales. Je ne me considère pas du tout audiophile (vous savez ces gens qui peuvent entendre la différence entre un amplificateur Phillips à 300€ et un Yamaha à 679€), je ne suis pas un amateur de qualité sonore, je suis un ami du Son. Pourtant, je remarque chaque jour à quel point notre façon d'écouter la musique change et de quelle façon nous privilégions la quantité de sons reçus à la qualité de l'écoute. J'écoute moi-même beaucoup de musique dans les transports en commun, dans la rue, pendant que je surfe sur le net ou que je rencontre des amis, sur un matériel souvent techniquement limité, entouré par du bruit parasite et déconcentré par l'activité. Je me suis posé la question : est-ce un mal ? En écoutant énormément de musique, toujours plus, je satisfais mes propres pulsions maniaques, certes, je défriche l'univers en perpétuelle expansion des sons et chansons enregistrés par l'être humain et c'est là l'un des propos de mon existence, certes, alors tant mieux d'une certaine façon. Mais ne suis-je pas perdant au bout du compte ? Ne reçois-je que de l'information propre à être stockée, critiquée et théorisée ? Où est le sentiment, le réel plaisir de l'écoute, l'amour véritable de l'art musical dans cette frénésie ? La réponse est simple : tant qu'il existera des chansons ou des compositions qui parviendront à me faire pleurer, la question ne se posera pas. Voici une preuve de mes dires.




Cette chanson d'Elliott Smith (sur l'album paru en 2003 après sa mort, "From a Basement on a Hill") est la synthèse de ce qui me fait défaillir dans son écriture. A coups de phrases choc ("I can't prepare for Death any more than I already have", "Dominoes falling in a chain reaction"...), il raconte une histoire proche de la sienne car sans doute proche de la caricature du californien entre deux âges dont la midlife crisis le confine à la folie. Entre allusions étrangement prémonitoires ("Because I took my own insides out", "Ain't life great? / Give me one good reason not to do it") - pour rappel, Smith a été retrouvé mort chez lui, un couteau dans le ventre - et appels à l'aide à peine déguisés d'un garçon profondément mélancolique ("Frustrated fireworks inside your head / Are going to stand and deliver talk instead"), on a l'impression de suivre le torrent de pensées acerbes d'un homme sur le point de sombrer dans la dépression nerveuse. Smith habille ses mots avec une sorte de pop poignante, très rentre-dedans, sans en faire des caisses, avec surtout cette batterie très simple qui accompagne les mots tandis que des chœurs lointains font grimper les enjeux. Sa guitare et son piano, d'habitude si présents, ne sont ici que des fantômes mélodiques et lorsque surviennent les derniers mots, il y a de quoi rester dubitatif quant à leur sens :
"This is the place where time reverses
Dead men talk to all the pretty nurses
Instruments shine on a silver tray
Don't let me get carried away
Don't let me get carried away
Don't let me be carried away"

Si je m'identifie profondément à ce personnage, sans pour autant je vous rassure ressentir la même détresse que lui, ça n'est pas seulement parce que la chanson est bien écrite ou parce qu'elle m'évoque des sentiments très personnels, mais surtout parce que l'interprétation de Smith est remarquable par son authenticité. Après tout, si Brel provoquait autant d'émotions chez son public (et chez nous), c'est parce qu'il vivait ses textes. Les larmes me viennent régulièrement à l'écoute de cette chanson, et je n'ai pas besoin pour ça de l'écouter avec attention, mais bien sûr, ça peut aider.


Joe Gonzalez

samedi 13 novembre 2010

[Grasse mat'] Elliott Smith - Sweet Adeline

Avant de se retrouver avec un coutelas aiguisé enfoncé dans l'estomac en 2003, Elliott Smith dirigeait sa carrière "comme il faut". Il y avait eu le groupe Heatmiser puis un premier album folk timide, un second totalement réussi, un troisième flirtant avec le succès commercial (lorsque la chanson Miss Misery fut choisie pour figurer sur la bande originale de Good Will Hunting), puis deux autres lorgnant définitivement vers les Beatles, avec des arrangements pop somptueux. A chaque fois, les setlists, les paroles, les artworks et les collaborations (avec Quasi, notamment, le groupe de Sam Coomes, un ancien de Heatmiser) étaient de fort bon goût et ne décevaient pas. La plus grande déception engendrée par Elliott fut en définitive sa propre mort, qu'elle soit due à un suicide ou à un meutre, qui a nous a laissés orphelins d'un autre talentueux songwriter et sans-même créer une totale fascination auprès des kids comme avait pu le faire la mort de Kurt.



Pour autant, les premières années suivant sa disparition réservaient, de la part de son entourage proche (et notamment son ex-compagne Joanna Bolme, membre de Quasi et des Jicks de Stephen Malkmus), un lot supplémentaire de choix cohérents : la sortie convaincante de l'album sur lequel Smith travaillait au moment de sa mort ("From a basement on a hill", mixé, listé et habillé "comme il faut") puis la double compilation d'inédits sortie en 2007 ("New Moon"). Tout cela était au poil et la disparition regrettable des tags sur le mur faisant office de background à l'album "Figure 8" n'était qu'une mineure ombre au tableau de la légende d'Elliott... jusqu'à... aujourd'hui :


NON MAIS vous avez vu la pochette du tout premier best of consacré à Elliott Smith ? Sérieusement, vous l'avez bien regardée ? Cette photo mal coupée, ce noir et blanc si pauvre, la police du titre... c'est un appel à l'aide de la part de la personne qui l'a réalisée, non ? A moins que quelqu'un d'autre, quelqu'un de proche, ne s'en rende compte et vite, j'ai bien peur que l'on se retrouve avec un autre individu-poignard(é) sur les bras, mes amis, et je ne dis pas ça parce que je compte empaler le type. Et puis la setlist de cette compilation est franchement une plaie. La majorité des chansons provient de "Either/Or" (le troisième album, celui de la réussite) quand "Figure 8" (objectivement le meilleur disque de sa période pop) n'est représenté que par la seule Happiness (et encore une version différente de celle présente sur l'album). Pourquoi ont-il fait ça ? Qui a pris ces décisions ? Non, pour la peine, ce matin vous écouterez une chanson absente de "An introduction..." et vu que ça n'est qu' "une" introduction que Kill Rock Stars vous propose, je vous invite à décliner cette offre-là et à vous acheter "Elliott Smith" ou "XO" (dont est extrait la chanson de ce matin) et à découvrir Elliott par vos propres moyens, ça vaudra mieux.


Joe Gonzalez