C'est entendu.
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vendredi 27 janvier 2012

[Réveille Matin] General Strike - My Other Body

Terminons la semaine dans du coton, si vous le voulez bien, avec quelque chose de doublement inhabituel et de très à propos. Au début des années 80, trois expérimentateurs anglais, soit David Toop, Steve Beresford et David Cunningham, membres des Flying Lizards (que vous connaissez peut-être pour leur tube étrange Money), créent en parallèle le groupe General Strike qui sera moins voué à tordre la pop music et à en dégager des axiomes qu'à explorer les contrées récemment dépucelées en Europe de l'ambient et du dub. Rien de très jamaïcain dans l'extrait choisi ci-dessous, donc, et ceux parmi vous qui ressentent encore une profonde aversion pour tout ce qui s'apparente à du ragga riddim rasta farniente depuis que tel ou tel dreadeux lycéen leur en a fait bouffer de trop à la récré entre les Maths et la Philo peuvent se dérider et donner sa chance au produit des travaux sonores du trio.





Vous reconnaitrez qu'on est bien loin de Lee Perry ou King Tubby, pas vrai ? Les subtilités de la basse et des instruments intervenants (la nappe de synthé, la guitare-sauterelle...) sont on ne peut plus représentative de l'état d'esprit de cette large frange de musiciens anglais qui, post-punk, se sont donné pour mission d'explorer chaque recoin des musiques populaires et avant-gardistes à leur portée. Les trois artistes ici-présent ont d'ailleurs continué leurs expérimentations et David Toop, notamment, s'est aussi illustré comme auteur en contribuant régulièrement aux magazines The Face et The Wire et en publiant des ouvrages consacrés à l'ambient, à l'exotica et au hip hop.


Joe Gonzalez

vendredi 25 novembre 2011

[Fallait que ça sorte] Les Pourvoyeurs de Powerpoptimisme #4

Souvenez-vous, après l'énorme succès des Knack, tous les labels voulurent trouver LEUR groupe powerpop pour se lancer sur un marché de plus en plus saturé par des dandys à cravates fines... Il fallait que ça arrive : la crise ! Pour encore compliquer les choses les 80’s marquent un énorme bond en avant en matière de technologie dans la musique, le digital n'est plus très loin mais surtout les synthèses sonores ont beaucoup progressé en réalisme : la tentation de remplacer des musiciens payés par des machines est plus que séduisante dans la tête de nombreux pontes de l’industrie. Au début, les synthétiseurs étaient l'apanage de pionniers, de frondeurs, d’expérimentateurs, mais lorsque certains de ces aventuriers (The Human League, Depeche Mode…) parviennent à rencontrer le succès populaire avec des sonorités synthétiques modernes il n'en faut pas plus pour attirer dans l'arène les plus cyniques des producteurs.


(The Human League)

Loin de moi l'idée de vouloir confronter guitares et synthés, ce n'est pas du tout le propos : l'un et l'autre ont une personnalité propre et ne sont pas substituables. Or, c'est précisément dans ce travers que s'est engouffrée une bonne partie de la production 80’s mainstream : vouloir remplacer presque à l'identique des instruments analogiques par de l'électronique. Quand les premiers groupes électro-pop cherchaient à explorer de nouvelles sonorités, les opportunistes faiseurs de modes voulurent au contraire s'approcher des sons déjà existants, comme les trompettes ou les pianos électriques. On croit alors, dans les hautes sphères, dur comme fer à des productions qui ne nécessiteraient plus ces coûteux musiciens pour venir poser une batterie ou une ligne de basse, alors que suffisent un compositeur et une chanteuse, si possible bien gaulée, un peu de studio d'enregistrement et beaucoup de studio photo et vidéo... C'est l'ère de MTV, des premiers vidéo-clips couteux et élaborés, avec leurs mini-scénarios aux montages agressifs inspirés de la pub, histoire d'être efficace et de bien claquer. Les chaines musicales vidéos détrônent les radios dans le cœur des adolescents. Les groupes ne peuvent plus se contenter de faire de la super musique, il faut qu'ils présentent bien. Les Beatles étaient certes déjà en partie populaires pour les mêmes raisons mais avec MTV c'est comme si l'on passait de l'artisanat à l'industrie lourde : un énorme précipice.

(Donna Summer et Giorgio Moroder)

Ce contexte est difficile pour la pop à guitares. Il est presque devenu ringard alors que de faire jouer une 6 cordes sur un morceau ; désormais ce qu’il faut c’est un keytar, des reebok freestyle aux pieds et un brushing sur la tête. Pourtant, loin des grands médias la résistance va s'organiser. Le début des 80’s marque une sorte de rupture pour la pop à guitare : on a essayé de faire de la bonne musique et ça ne prend pas ? Tant pis, ne cherchons plus à séduire tout le monde et faisons les choses dans notre coin à notre petite échelle... REM et les Smiths ne sont certes pas les inventeurs de la démarche indie mais ils donnent une sorte de légitimité à cette musique ainsi qu'une relative popularité. Des tas de gens ne se reconnaissent pas dans la pop mainstream déshumanisée des Bananarama, Phil Collins et autres suppôts de la médiocrité, mais ils se retrouvent dans ces deux groupes qui deviennent une alternative crédible. En 1983 quel est le vrai défi ? Imiter des cuivres sur un DX7 ou bien tisser des arpèges carillonnants sur sa Rickenbacker ? Le début des années 80 marque l'émergence de multiples courants indie comme le Paisley Underground ou la twee-pop et si presque rien ne transpire jusqu'au grand public à part un tube de temps en temps (le Walk like an Egyptian des Bangles, par exemple), chez les passionnés c'est une ébullition de groupes. Sont-ils à la hauteur de leurs aînés ? Rien n'est moins sûr mais le propos n'est pas là. Ce qu'il faut, c'est monter des franchises, défendre la musique que l'on aime face à l'insipide soupe de MTV. Dans la tourmente, quelques francs tireurs mais aussi de véritables scènes vont voir le jour et assurer l'intérim entre les anciens et le futur. Ces héritiers feront plus que gérer les actifs de la powerpop, ils y incluront aussi leur propre sensibilité (souvent d'obédience 60's). Certains se révélant même être des formations essentielles du genre.



Powerpoptimisme #4 : "Résistance humaine au pays de MTV", les années 80


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LES FRANCS-TIREURS


(The Smithereens - Behind the Wall of Sleep)

Les Smithereens font figure d'exception dans le paysage musical des radios étudiantes 80's avec leur rock terriblement classique et pétri d'influences 60's. Pat Dinizio ne s'est jamais caché de son admiration pour les Fab Four et les Smithereens ont été d'excellents messagers du groupe liverpuldien. Dans un journal local le jeune Pat passe une annonce au début de la décennie, après avoir écumé des covers bands divers et variés (notamment des groupes de metal !) il veut monter une formation pour jouer une musique qui lui ressemble : Buddy Holly, Costello, Nick Lowe, les Clash. Fin 1980 sort le premier EP des nouvellement formés Smithereens, mais il faudra attendre 1986 et l'album "Especially for You" produit par Don Dixon (*1) pour que le groupe sorte de son statut de "favori-des-critiques-mais-inconnu-du-public". Ce disque est une totale réussite, tout comme son successeur le presque-aussi-bien "Green Thoughts" sorti en 1988. La suite est décevante mais le groupe continuera de sortir aux cours des années des albums fidèles à leurs racines et profondément honnêtes.




(The Sneetches - A Good Thing)

Autres outsiders dans l'univers college rock des années 80 les Sneetches sont pourtant l'un des plus beaux trésors cachés de cette époque. Ce groupe qui continuera d'exister au début de la décennie suivante sort plusieurs disques remarquables (*2) notamment sur le label Creation Records (*3) en Angleterre : excusez du peu ! Originaires de San Francisco mais fortement anglophiles (un batteur anglais, tout comme le second bassiste Alec Palao) , les Sneetches prennent forme vers 1985. Leur goût pour les reprises (Colin Blunstone, Buffalo Springfield, Easybeats, Monochrome Set, Zombies etc.) ne les empêche pas d'enregistrer des titres originaux qui n'ont pas à rougir face à ces monuments. Le succès les a éludé et c'est terriblement injuste car aussi bien sur des morceaux nerveux comme In your car que sur un terrain plus pop comme avec le très raffiné et particulièrement émouvant A good thing, les Sneetches étaient un vrai bijou qui n'a pas trouvé son écrin. Chose plutôt amusante Alec Palao (bassiste non-fondateur) fera par la suite carrière dans la réédition de vieux disques des années 60. Autre détail rigolo, Chris Wilson, membre éminent des Flamin Groovies (et des Barracudas) enregistrera aussi quelques morceaux avec eux.




(The Barracudas - His last Summer)

Formés quelque part à Londres autour du duo Jeremy Gluck et Robin Wills et de leur amour pour le garage rock à la fin des 70's, les Barracudas sortent leur premier single en 1979. Au début des années 80 ils se lancent dans la surf music dynamitée à la powerpop à mi chemin entre le punk et les Beach Boys et ils obtiennent un petit succès dans leur île avec le délicieusement rétro Summer fun. En 1982 leur premier album "Drop out with" parachève le délire surf avec des titres comme His last Summer ou Surfers are back. A coté de ses délires plagistes, le groupe signe des classiques powerpop comme le génial I wish it could be 1965 again ou I can't pretend et des titres plus sombres et garage comme I saw my death in a dream last night (*4). Les albums suivants sans être aussi irrésistiblement catchy et addictifs sont très bons, mais ils sont plus sérieux, le délire surf a été abandonné, les Barracudas officient alors dans un style powerpop / garage aux teintes folk rock. Robin Wills produira en parallèle quelques disques dont l'excellente compilation françaises "Snapshots" qui comporte des titres de Gamine, Coronados, ou encore les géniales Calamités.

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OCEANIE


Si ces trois groupes étaient assez isolés ou à part dans leur environnement, l'Australie peut se targuer d'avoir développé quelque chose se rapprochant d'une scène, ou du moins d'un tir groupé de groupes powerpop de bonne tenue.



(Sunnyboys - Alone with you)

Les Sunnyboys débarquent au début des années 80 avec deux albums sous le bras (1981 et 1982) qui rentreront tous les deux dans le top 30 australien. Leur musique est élégante et fière, et touche au sublime sur des titres comme Alone with you tonight. Ils sont les cousins éloignés géographiquement mais pas musicalement de formations comme les dB's ou les Bongos, capables de mettre un peu d'angle dans les rondeurs de la powerpop sans en trahir la substance. Trois ans plus tard, les Hoodoo Gurus sortiront aussi deux albums populaires et réussis, remplis de tubes powerpop aux refrains imparables. C'est ensuite Dom Mariani qui va se révéler être l'une des grandes figures du genre via ses projets successifs. Les Stems démarrent très garage mais dévient progressivement vers le grand amour de l'australo-italien : la powerpop, et leur premier et unique album ("At First Sight Violets Are Blue" sorti en 1987) confirme cette dualité. Deux bombes feront fondre les cœurs les plus froids: le morceau titre At first sight et son riff carillonnant de rickenbacker et le non moins génial For always. Ensuite Dom Mariani va multiplier les projets comme DM3 ou les Someloves, peut-être sa contribution la plus notable à la powerpop, aidé par Darry Mather et Mitch Easter (à la production) le groupe sort un unique et excellent album en 1989 ("Something or other"), à recommander aux amateurs.


(The Stems - At first sight)



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ETATS UNIS


(The dB's - Black & White)

Je ne m'en suis aperçu que très récemment : le second album de Big Troubles (chez Slumberland) est produit par Mitch Easter. A l'écoute pas de doute possible, le son Easter dans toute sa gloire et son emphase : une grosse production qui, loin de dénaturer la musique, donne puissance et éclat à ces (très bonnes) mélodies pop. Autant dire que Mitch n'est pas le genre de producteur à laisser indifférent, on aime ou on déteste mais dans tous les cas on ne peut pas nier que le bonhomme a un son bien à lui. Après s'être fait un nom en produisant le premier EP de REM, Mitch Easter parvient à faire signer son propre groupe, Let's Active sur IRS. Suivront trois albums, tous intéressants, qui exposent les principes de production et la conception de la pop d'Easter. Ces disques un peu inégaux contiennent de jolis moments et méritent que l'on s'y penche. Avant d'avoir son propre groupe, Easter fut aussi dans les Sneakers avec un certain Chris Stamey, qui allait par la suite fonder l'un des plus beaux groupes powerpop des 80s' : les merveilleux dB's. Les dB's jouent dans la cour des grands, et Black & white est une chanson absolument géniale avec cette guitare à la fin (qui me rend littéralement fou, c'est pour moi l'un des meilleurs titres à faire écouter lorsque me vient l'envie de démontrer ce qui me fait vibrer à propos des six cordes). Le groupe se forme à la fin des années 70 et le premier single (crédité à Chris Stamey & the dB's) parait en 1978. Cette même année, Peter Holsapple rejoint Stamey et c'est comme si Lennon avait trouvé son Macca : Holsapple amènera les mélodies mémorables, en passeur d'une certaine tradition tandis que Stamey sera l'avant-gardiste, l'aventureux. L'association de ces deux talents fait des étincelles et deux magnifiques albums : "Stands for Decibels" (1981) et "Repercussion" (1982). Puis Stamey part et Holsapple garde le cap avec deux autres disques, réussis mais pas aussi mémorables. Le premier figure encore aujourd'hui dans les grands classiques de l'indie rock. Figurez-vous que pas plus tard qu'il y a un mois, un mec de Clap your hands and Say Yeah le citait comme l'un de ses disques fétiches : il faut dire que les dB's ont su trouver un équilibre fascinant entre modernité et mélodies intemporelles, créant une musique nouvelle mais consciente de l'héritage qu'elle porte dans ses gènes.

Les Bongos, d'Hoboken (*6) sont un peu moins connus et cités mais leur premier album "Drums along Hudson" est un chef d'œuvre de pop moderne, pas si loin spirituellement que ça des dB's. Si l'architecture de ces derniers est construite autour de deux personnalités distinctes, l'ossature des Bongos repose en grande partie sur les épaules du talentueux Richard Barone. Le groupe tourne dans les mêmes clubs que les Feelies et partage avec eux une philosophie oblique et déviante de la pop, mais les Bongos gardent peut être plus d'affinité avec le format ramassé, ces chansons balancées dans la gueule en trois minutes montre en main. La musique des Bongos est fascinante, elle garde toute sa hargne sans jamais négliger les mélodies ni l'inventivité. "Drums along Hudson" souffre de ne pas toujours être cohérent (le disque est la réunion de plusieurs singles et EPs), mais ce petit défaut est bien vite compensé par l'avalanche de chansons monstrueuses comme In the Congo, Clay midget, Glow in the dark ou Zebra Club (*7). La suite ne sera pas aussi exceptionnelle mais peu importe car ce premier album est un véritable trésor caché de la pop 80's qui ne demande qu'à être redécouvert.

Mitch Easter a aussi l'occasion de travailler (tout comme Richard Barone des Bongos d'ailleurs !) avec les Windbreakers une formation de Jackson dans le Missouri. Autour du duo de songwritters Bobby Sutliff et Tim Lee le groupe a sorti 5 albums entre 1985 et 1991 dont les meilleurs morceaux sont compilés sur la très bonne anthologie "Time Machine" sortie chez Paisley Pop en 2003. Les Windbreakers y proposent une power/jangle-pop de très bonne qualité qui plaira aux amateurs du son Mitch Easter bien que tous les morceaux ne soient pas produits avec la contribution de ce dernier.


(The Bongos - Clay Midget)


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EPILOGUE

Durant les années 80 la powerpop s'est aussi vu associée à l'éphémère mais passionnante scène Paisley Underground. Les groupes de ce tout petit mouvement étaient basés à Los Angeles et ses alentours, ils étaient tous fanatiques à des degrés divers de pop 60’s et s'en sont donc tous inspirés. Si certains sont allés du coté du Velvet Underground (comme les géniaux The Dream Syndicate) ou vers le country-rock terroir (comme les Long Ryders en bons héritiers de Gram Parsons) d'autres ont exploré des voies plus proches de la powerpop et notamment les 3 O' Clock de Michael Quercio (*8) sur des titres comme Jet Fighter, ou encore les Bangles. Ces dernières étaient gagas des Beatles, des Merry-Go-Round d'Emitt Rhodes (*9) ou encore de Big Star (*10) et leur premier album est précisément la rencontre de tout ces sons, un très très bon disque de pop, loin de l'image "papier glacé" que l'on peut se faire du groupe généralement. La suite est il faut le dire plus aléatoire mais Susanna Hoffs n'a jamais cessé d'aimer la bonne musique comme en témoigne sa collaboration avec Matthew Sweet (*11).

Les 80’s furent donc vous l'avez compris une période de transition pour la powerpop, une époque de changements, de nouvelles approches en guise de transition avant un second âge d'or. Mais qui se serait douté qu’il surviendrait en 1989 ?


Alex Twist


(*1) : Don Dixon est un des grands producteurs indie des années 80. Outre les Smithereens il a contribué au son de REM, Guadalcanal Diary ou encore Let's Active.

(*2) : Discographie principale du groupe:
- "Lights Out with The Sneetches" (1988)
- "Sometimes that's all we have" (1989)
- "Slow" (1990)
- "Blow out the Sun" (1994)

(*3)
: Creation Records fut par la suite le label qui relança la pop britannique grand public avec notamment les Stone Roses (et plus tard Oasis).

(*4)
: J'offre un caramel mou à celui qui a capté la référence !

(*5)
: Où est Charly ?

(*6)
: Comme les Feelies ou les Individuals (ces derniers ayant été produits par l'un des dB's justement) ou Yo La Tengo plus tard.

(*7)
: Dont il existe une excellente reprise par le groupe bordelais Gamine.

(*8)
: Danny Bennair, le batteur du premier album n'est autre que celui des fameux The Quick. Jason Falkner sera dans le line-up vers la fin du groupe avant de contribuer à former Jellyfish.

(*9)
: Les Bangles ont repris Live qui est sur le premier album, dans une super version, largement à la hauteur de l'originale.

(*10)
: Les Bangles ont repris September gurls sur leur second album, dans une version pas trop mal, mais en dessous de l'originale. Elles ont connu Big Star par l'intermédiaire du groupe angelno The Pop que nous avions mentionné dans une précédente partie.

(*11)
: Dont on va reparler dans notre prochaine partie consacrée aux 90's !



Résistance humaine dans les années 80, la mixtape :

01 Three O Clock - Jet Fighter
02 The Sneetches - In my Car
03 Let's Active - Everyword means No
04 Hoodoo Gurus - I want you back
05 The Stems - at first sight
06 Sunnyboys - alone with you tonight
07 The dB's - black & white
08 The Bongos - Clay Midget
09 The Barracudas - I Can't Pretend
10 Windbreakers - I'll Be There

jeudi 22 septembre 2011

[Alors quoi ?] Heavy Metal #1

Les Armées du Royaume de la Mort Éternelle arrivent sur Terre depuis les Enfers sur leurs fiers destriers de métal pour faire table rase et apporter l'Ordre Nouveau où les Rois des plaines du Tonnerre auront tout pouvoir sur les simples mortels et pourront les écraser à la force de leurs marteaux divins et de leurs épées-magiques (*1). Les Armées. Là, maintenant. Elles arrivent pour vous vaincre vous et vos préjugés petit-bourgeois vis à vis du Heavy Metal. Car je l'exprime tout de go, vous avez tort, vous vous trompez, vous l'avez dans l'os. Non, le heavy metal n'est pas seulement un repaire sonore pour gros dégoutants, suant à grosses gouttes sous leurs cuirs, fiers de leurs longues bouclettes et cultivant sexe, violence et amour du Démon au jour le jour. Trop pas. Il y a certes une communauté, une frange de la population, qui semble plus encline aujourd'hui (et je dis bien aujourd'hui) à se laisser convaincre par les trémas sur des voyelles, les crucifix inversés et les power chords rapidement pratiqués. Ils sont souvent grands et forts, ils ont peut-être besoin de cette musique pour déverser leur haine dans quelque chose de plus sain qu'un punching ball ou le visage de leurs conjoints, qui sait ? Il y a des études là-dessus. Mais vous reconnaitrez que l'Age d'Or du heavy metal est derrière nous, et c'est alors, lorsque les rois-guerriers et les hurleurs androgynes étaient au sommet des charts, dans une période courant de 1978 à 1988 environ, que le heavy metal s'est révélé significatif et grandiloquent, constructif à travers-même sa décadence. Ce qui m'amène à user de tels adjectifs pour définir ce que beaucoup doivent considérer comme un fléau, comme l'une des raisons pour lesquelles les années 80 ont encore une image négative, comme l'une des heures sombres du triomphe d'un genre musical sur les ondes radio, c'est l'idée, toute simple, selon laquelle avant d'être une musique de violence, de machisme, de clichés, ce que l'on a appelé "hair metal" (*2) était le fier blason de l'amusement, de la fête, du bon temps et de l'éclate à une époque où, en apparence, tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes (à savoir les États Unis d'Amérique de Ronald Reagan).


Heavy Metal #1 : Le triomphe de l'acier dans la bonne humeur, une autre façon d'envisager le Hair Metal Américain

Personne n'a mieux exprimé cette idée que les personnages imaginés par le scénariste Robert D. Siegel pour le film de Darren Aronofsky, "The Wrestler". Le catcheur joué par Mickey Rourke et la strip teaseuse interprétée par Marisa Tomei, lors de leur premier rencard, se retrouvent dans un bar à discuter lorsque retentit à la radio le Round & Round du groupe de glam metal Ratt, de San Diego (une chanson parue en 1984 sur l'album "Out of the cellar"), sur le refrain de laquelle Rourke se met à chanter, très vite épaulé par Tomei :




I knew right from the beginning
That you would end up winning
I knew right from the start
You'd put an arrow thru my heart


... s'ensuit alors un rapide débat que je trouve particulièrement intéressant parce qu'il énonce les faits d'un point de vue inhabituel :

Mickey Rourke : Goddamn, they don't make'em like they used to.
(Bon sang, on n'en fait plus des comme ça)

Marisa Tomei : Fuckin' eighties, man. Best shit ever.
(Putains d'années 80, mon vieux. La meilleure came de tous les temps.)

MR : Bet your ass, man. Guns n'Roses fucking rule.
(Tu l'as dit, ma vieille. Guns n'Roses sont les putains de meilleurs.)

MT : Crüe... Def Lep.

MR : And that Cobain pussy had to come around... And ruined it all, ya know.
(Et cette fiotte de Cobain avait besoin ramener sa gueule... et de tout foutre en l'air, pas vrai ?)

MT : Like there's something wrong with having a good time ?
(Comme s'il y avait quelque chose de mal à s'éclater ?)

MR : Lemme tell you something, I hated the fucking 90's.
(J'vais te dire un truc, j'ai détesté les putains d'années 90)


Accuser le seul Cobain d'avoir causé la fin de la fête n'est bien entendu pas tout à fait juste, surtout dans la mesure où Nirvana n'est finalement qu'un rejeton naturel du heavy metal, tout comme des groupes affiliés au metal de la même époque (Danzig, Melvins). La fin de la fête était inévitable. Après deux mandats de Reagan le pays était dans un sale état et pendant ces huit années de règne, les mœurs dominantes avaient changé, expulsant pour de bon toute réminiscence de la naïveté et de l'optimisme nés dans les années 60 et qui avaient contribué à la naissance du metal. La récupération du heavy metal par le système de l'industrie musicale, l'apparition des synthés, des power ballads et la décadence inhérente à tout genre musical à ce stade de sa reconnaissance publique (une décadence exprimée notamment par le documentaire de Penelope Spheeris "The Decline of Western Civilization Part II : The Metal Years" et dans une moindre mesure par le mockumentaire de Rob Reiner "Spinal Tap") ne pouvaient qu'amener à la dégradation durable de l'état de santé du metal.




Cependant, là où ce dialogue est intéressant c'est lorsqu'il décrit cette musique comme un symbole de l'état d'esprit qui caractérisait l'Amérique de Reagan, du moins du point de vue des observateurs extérieurs ou des privilégiés (parce que l'ère des Reaganomics et leurs effets dévastateurs sur l'état du pays, sur les emplois, les libertés individuelles et les questions relatives à la Culture n'aura pas été vué par toute la nation comme une époque où "tout [était] possible"). Selon la formule consacrée prononcée par Ronald Reagan lui-même lors de sa campagne de réélection en 1984 : "It's morning again in America", une époque où il fait bon être jeune (on pourrait ajouter "blanc"), ambitieux et travailleur au pays du rêve. C'est exactement ce que le heavy metal exprimait, en plus vulgaire je vous le concède. Les choses sérieuses avaient commencé en Angleterre quelques années plus tôt avec Black Sabbath, Iron Maiden et Judas Priest mais c'est à Los Angeles, à partir de 1982 ou 83 que le heavy metal prit enfin son envol aux États Unis. Quiet Riot furent les premiers à atteindre le sommet des charts, avec leur album "Metal health" en 1983, en grande partie grâce à leur reprise du Cum on feel the noize des anglais de Slade. A partir de là, les majors comprirent qu'il y avait de l'argent à gagner et la voie était ouverte pour ce que Dave Mustaine (de Megadeth) allait résumer plus tard avec une vanne "Glam metal = Gay LA metal". Les groupes qui avaient jusque là hanté le Sunset Strip devaient conquérir le monde avec des looks de plus en plus grotesques.


(Motley Crue - Looks that kill)

De Mötley Crüe à Twisted Sister en passant par W.A.S.P., Ratt ou Poison, les cheveux étaient longs et imposants, les cris stridents, les guitares en avant et le code vestimentaire incluait des éléments typiquement féminins, d'autres tendant vers le post sadomaso (une tendance initiée par Judas Priest). L'ambition de la frange glam californienne du heavy metal était de choquer, choqué cela a, et c'est là qu'est le paradoxe gigantesque. Cette musique que la jeunesse chérissait, qui dominait les charts et qui représentait si bien le concept-même de Reaganisme, avec ce que cela implique d'égocentrisme, de manichéisme, de sans-gène et de décadence arriviste, cette musique-là devint bien vite celle à abattre pour les adultes bien-pensants du système. Le paradoxe est tel que de la bataille juridique qui suivit la prise de conscience par l'establishment du contenu des paroles de ces jeunes gens (des hommes essentiellement) et qui opposa notamment Tipper Gore, la femme du Sénateur Al Gore à Dee Snider (ci-contre), chanteur-icône de Twisted Sister, naquit une mesure consistant à apposer le fameux "Parental Advisory / Explicit Content" sur les disques dont le contenu pourrait se révéler choquant. Un autocollant qui allait malgré lui booster les ventes du heavy metal, incitant les jeunes à acheter en priorité les disques marqués.



(Twisted Sister - We're not gonna take it (anymore))


L'Amérique de la surenchère avait ce qu'elle voulait : une stigmatisation de la rébellion adolescente du metal, inefficace certes, mais les WASPs derrière le PRMC, qui avaient imaginé le sticker, avaient ce qu'ils voulaient : une décision de justice, une reconnaissance. Il est toujours amusant et stupéfiant de bétise de voir à quel point la jeunesse-rebelle-voulant-brûler-les-symboles-de-ses-parents d'un jour se transforme cycliquement en idiote-masse-adulte-voulant-brûler-les-symboles-de-ses-enfants le lendemain. Oh mais dans ce cas précis, l'entêtement parental ne devait pas durer puisqu'à partir de la fin des années 80, un ennemi bien plus délimité prendrait la place du metal au rôle d'ennemi public number one. Lorsque PE, N.W.A. et d'autres prirent le relais, je soupçonne les culs-serrés dans la lignée de Tipper Gore d'avoir ressenti un frisson d'excitation à l'idée de la croisade qui s'annonçait. L'ennemi était plus facile à accuser : ses invocations de violence étaient plus "réelles", moins fantasmées, et puis surtout, l'ennemi était noir.

(Professor Griff, de PE, puis Ice Cube et bien d'autres allaient offrir une nouvelle cible à l'establishment bien-pensant)

Il y a eu de nombreux courants dans le heavy metal, de nombreuses vagues depuis les origines anglaises jusqu'à son exportation massive en Scandinavie. Aux Etats Unis, le thrash metal d'Anthrax, Metallica, Megadeth et quelques autres devait voler la vedette au glam metal à partir de la fin des années 80 avant d'être lui-même dépassé par d'autres mouvances. Il y a eu au cours de ces péripéties beaucoup d'excès, de sexisme, de provocation et de frasques mais jamais autant que pendant l'ère du Hair Metal, lorsque Van Halen et Guns'n Roses faisaient la loi. Il s'agit de ne pas tout confondre. Manowar portait des peaux de bêtes et chevauchait des Harley-Davidson, Black Sabbath invoquait la sorcellerie, Judas Priest le SM, mais la majeure partie des métalleux-à-cheveux-longs des années 80 se contentaient de prôner l'éclate, le déchainement et l'irresponsabilité concertée. Un état d'esprit absolument rock'n roll en même temps qu'une profession de foi dictée par l'air du temps. J'ai beau être personnellement beaucoup plus proche en termes de goût, d'idéologie ou de simple kiff de styles musicaux historiquement parallèles au hair metal (le post-hardcore, la new wave, le hip hop old school...), je ne peux m'empêcher de regarder cette phase du grand cycle commercial de l'industrie avec un certain respect, au mépris de toute considération socialisante ou de toute morale. On en viendrait presque à regretter ces bouclettes, ces visages peints et ces poses lascives. L'absence totale d'éclate (sans provocation - aucune ! - il ne peut y avoir d'éclate) dans le mainstream actuel, voilà ce qui nous amène tous à la rétromanie. Laquelle contamine le mainstream par vagues successives et le serpent de se mordre la queue. C'est une autre histoire.


Dans le prochain numéro, retrouvez un Top des singles les plus charismatiques à avoir parsemé les années 70, 80 et 90 et faites-vous une culture métallique en béto.. euh en acier !



Joe Gonzalez


(*1) : En changeant l'ordre des mots de cette phrase vous pouvez recomposer le texte de n'importe laquelle des chansons de Manowar.

(*2) : Une appellation qui n'a aucun sens et qui désignait l'ensemble des groupes heavy, glam ou thrash metal des années 80, ceux dont les tignasses inondaient MTV.

jeudi 1 septembre 2011

[Réveille Matin] Foetus — I'll Meet You In Poland Baby

L'un des plus grands tubes de Foetus est aussi l'une de ses chansons les plus dérangeantes. Rien d'étonnant à cela : J.G. Thirlwell a presque toujours été un provocateur, que ce soit simplement avec les noms associés à son projet ("Scraping Foetus Off The Wheel", "You've Got Foetus On Your Breath"…) ou — surtout — avec les paroles de ses chansons, à travers lesquelles il prend un malin plaisir à incarner les déments les plus torturés ou les pires crapules. (Il faut dire que son chant particulier colle parfaitement bien à ce type de personnages.)

Ainsi, l'album "Hole" (sorti en 1984) contient pêle-mêle, dans un style jouissif, rock et déjanté : les réflexions d'un tueur en série (qui finit en thème perverti de Batman parce que c'est rigolo), celles d'un homme excité par sa propre mort, d'une âme damnée dans un enfer glacial qui rejoindrait volontiers le Ku Klux Klan "rien que pour avoir l'uniforme ou pouvoir passer une bonne nuit"… et I'll Meet You In Poland Baby, qui (vous l'aviez deviné ?) a pour sujet l'invasion de la Pologne le 1er septembre 1939. Et devinez qui est le narrateur dans la chanson ?


Ce qui démarque I'll Meet You In Poland Baby des autres (déjà très bonnes) chansons de l'album, c'est le fait que plutôt que d’apposer violemment la voix démente et les paroles obscènes sur la musique rythmée, I'll Meet You In Poland Baby déstabilise dès le début : la voix du narrateur semble suivre un groove qui n'existe que dans sa tête, l'accompagnement musical se limitant à des répétitions de fragments de voix sans queue ni tête, qui forment et détruisent leurs propres rythmes. Là-dessus viennent s'imprimer des chœurs, et des samples de sinistre mémoire (impossibles à ne pas reconnaître). Puis des percussions martiales, aussi glaçantes que prenantes…

C'est une plongée dans la pire des folies que nous présente I'll Meet You In Poland Baby : Thirlwell prend son pied à nous faire peur et à nous entraîner dans un tourbillon interdit, la piste garde toutes ses caractéristiques dérangeantes jusqu'à la fin mais devient en même temps carrément accrocheuse. L'auditeur est comme manipulé, victime de la rhétorique des sons, et c'est ce qui rend cette chanson terriblement puissante. Quand la musique s'arrête et que les bottes des soldats martèlent le sol à la fin, il est déjà trop tard.


La version live mérite autant d'attention que l'originale : les sons utilisés mettent en lumière d'autres thèmes liés à la chanson (la mémoire, le danger toujours présent) tout en conservant cette dichotomie entre le séduisant et le repoussant, l'innommable qui attire, et les images projetées comme un avertissement sur l'écran n'empêchent pas le rock tonitruant de séduire à travers ce qui est une performance remarquable.


— lamuya-zimina

mercredi 2 mars 2011

[Fallait que ça sorte] Blind date avec l'Océanie des années 80 : Hoodoo Gurus au firmament de la pop des antipodes

Cela vous est-il déjà arrivé d'entendre la voix d'un chanteur et de vous imaginer son visage, instantanément, de le faire vôtre, tout comme chacun construit le visage d'un même personnage à la lecture d'un roman, suivant le principe acousmatique dont avait parlé Julien Masure il y a quelques semaines ? Oh allez, je suis certain que si. Prenez Bradford Cox, de Deerhunter, ou James Murphy de LCD Soundsystem. Je suis certain que comme moi, si vous avez découvert la musique avant le groupe vous les imaginiez autrement, pas vrai ? C'est exactement comme ça qu'a commencé mon aventure avec les Hoodoo Gurus, comme un rendez-vous à l'aveugle.


(Like, now - Wipeout !)

En 2005 Like, now - Wipeout ! figurait (avec I want you back) sur la mine d'or qu'est la compilation en quatre volumes "Children of Nuggets Original Artyfacts From the Second Psychedelic Era". Cette gigantesque mixtape se donnait pour ambition de documenter la pop psychédélique et garage directement héritée des pionniers des années 60, tous ces groupes en "The" que Lenny Kaye avait soigneusement assemblé sur les "Nuggets". Le résultat, un bel échantillon de la production anglophone plus ou moins underground entre 1976 et 1996, avait le mérite de placer côte à côté la power pop et le Paisley underground, les Smithereens et les La's, les Flamin' Groovies et Julian Cope, et au milieu de cette bibliothèque j'ai découvert un groupe Australien, Hoodoo Gurus.

Le fameux coffret "Children of Nuggets"

A l'écoute des deux chansons des Gurus présents sur la compilation, s'est alors formée dans mon subconscient l'image d'un très jeune éphèbe au visage enluminé, surmonté d'une chevelure plaquée en arrière, en accord avec des fringues elles aussi représentatives d'un amour (très à la mode au milieu des années 80, de Bashung à Jeffrey Lee Pierce en passant par Alan Vega et Huey Lewis) retrouvé pour les fifties américaines et leur lot de rock'n roll glamour. Une sorte de beau gosse stéréotypé digne des séries AB1 (Hélène et les garçons), finalement. Voilà Dave Faulkner, et à travers lui tout le groupe, tel que je le dessinais, avec pour seul modèle le son de sa voix.

Hoodoo Gurus au début des années 80. A droite, Dave Faulkner.

Évidemment, la réalité était toute autre (et tant mieux). Âgé de 25 ans en 1982, Faulkner est un grand type, sec, le menton creux, les cheveux d'abord portés à la Brian Jones puis très vite laissés libres de boucler (avant la calvitie des années suivantes), plus proche du style des ancêtres troglodytes issus de garages familiaux que d'une sitcom branchée. Autant pour les impressions trompeuses.

Au mois d'Août 1982, les Gurus première mouture publient leur tout premier single, Leilani, l'histoire d'un jeune surfeur amoureux de la fille d'un chef de tribu primitive (la chanson est bourrée d'anachronisme mais touchante de naïveté) et dont le couple est brisé lorsque Leilani se laisse sacrifier par son peuple en offrande à quelque Dieu, plongée dans la lave d'un volcan.

En dépit du peu de maturité de ses paroles, la chanson n'est pas sans intérêt puisque la new wave servant de socle à la musique des Gurus, et influencée par des groupes américains comme X, le Gun Club ou les Flamin' Groovies, est servie accompagnée d'une dose d'humour potache et de références culturelles désuettes que ces groupes ne proposent pas. Qui plus est la durée inhabituelle (plus de cinq minutes) de ce single l'éloigne des standards établis quelques années plus tôt par le punk et le jeu des musiciens lors du sacrifice de la princesse (imitant les "sauvages" en beuglant des "Katoomba, Hey! Macumbah, Ho! / Umgawah! Hey! Ho! Hey-eh! Ah..." plutôt marrants) donne une dimension supplémentaire à ce qui n'est d'emblée pas qu'un "autre groupe de new wave".


(Leilani)

Lancés dans l'enregistrement de leur premier album, les Gurus préparent sa sortie avec la publication de deux singles supplémentaires, qui en sont issus. Sorti en Juin 1983, le plus conventionnel (et un brin rasoir) Tojo, nommé d'après une bombe que les japonais prévoyaient de lancer sur Sydney pendant la Seconde Guerre Mondiale, a au moins deux mérites : d'abord il termine de placer les Gurus comme un groupe australien, certes influencé par l'Occident mais voué à ne pas copier ses modèles, et ensuite il est l'inauguration du nouveau look de Dave Faulkner, probablement inspiré par Siouxsie Sioux et Robert Smith. Malgré tout, le single est bien moins attractif que Leilani, et en Octobre 1983, My girl continue d'assombrir l'espoir. Cette ballade s'adresse à un chien, ou plutôt une chienne, et son clip ne fait qu'accentuer la mièvrerie qu'elle empeste. A partir de là, je suppose (puisqu'à l'époque je ne marchais pas) que les gens ont dû commencer à se poser des questions. C'est facile, aujourd'hui, de juger d'un album ou d'un groupe en tenant pour acquis l'intégralité de leur musique, mais si l'on se replace dans le contexte (et c'est là que c'est excitant), je dois dire que j'aurais probablement lâché l'affaire à ce moment-là...

... pour mieux devenir accro quelques mois plus tard, lorsqu'un troisième single extrait de l'album parait, juste avant ce dernier.



(I want you back)

Voué à devenir le plus grand succès des Gurus (et l'un des rares singles océaniens à avoir été jusqu'à traverser le Pacifique pour atteindre les charts américaines), I want you back est la preuve que Faulkner pouvait écrire une chanson d'amour autrement plus convaincante que My Girl, plus réaliste que Leilani, et si vous me passer l'expression, plus couillue. Les cris de rage poussés sur le refrain et les très belles harmonies vocales sont la démonstration enfin pleinement convaincante que les Gurus n'étaient pas inoffensifs. Truffé de dinosaures en pâte à modeler, le clip annonçait quant à lui la thématique de l'album :


"Stoneage Romeos" sort dans la foulée d'I want you back, au début de l'été 1984. On y retrouve les trois singles ainsi qu'une version retravaillée (et malheureusement moins percussive) de Leilani. Tout est dans le titre, les Gurus sont des Roméos de l'Age de Pierre (un hommage à un sketch des trois Stooges), leur rock'n roll sous réverbération intensive rentre dans le lard du sexe opposé tout en se laissant divaguer autour de thèmes aussi peu intellectuels que les résume Dave Faulkner dès les premiers mots de la chanson qui ouvre le LP, (Let's all) Turn on :

"Shake some action/Psychotic reaction/No satisfaction/Sky pilot, Sky Saxon/That's what I like/Blitzkrieg bop/To the jailhouse rock/Stop stop, at the hop/Do the bluejean bop/That's what I like !"
Après Leilani, le premier changement de line-up avait vu partir Roddy Radalj et Kimble Rendall au profit d'un ex-membre des Hitmen (un combo punk de Sydney), Brad Shepherd (que l'on voit déguisé en Robert Smith dans les clips des trois récents singles). Le son du groupe s'en voit altéré et si un tiers des chansons sur l'album datent de la première mouture du groupe, une bonne partie des nouveaux morceaux s'appliquent à conserver l'énergie rock'n roll tout en diversifiant le son des guitares (cristallines sur I want you back, vintage sur Arthur, limite hard rock sur I was a kamikaze pilot). Peu de temps après, le batteur original, James Baker, est remplacé par un autre ex-Hitmen, Mark Kingsmill, laissant après le départ de Clyde Bramley (basse) Faulkner comme seul élément stable de 1988 à 2011.

La seconde mouture des Gurus, avec James Baker (en bas), Clyde Bramley (en haut) et Brad Shepherd (à droite).


En Juin 1985, de retour après un énorme succès en Australie, des prix et des tas de concerts, les Gurus ont un nouvel album en préparation, qui sera lui aussi accompagné de quatre singles mais puisqu'il n'est plus nécessaire de faire connaitre le groupe à un public déjà acquis, un seul paraitra avant la sortie du LP : Bittersweet.



Étoffé de quelques astuces overdubbées, la formule reste la même qu'avec I want you back, soit une power pop à la fois très power (écoutez résonner la batterie lorsque la chanson débute) et très pop (les harmonies vocales marchent toujours aussi bien sur le refrain). Histoire d'amour déçu, Bittersweet pose les fondations du deuxième album, "Mars needs guitars !" : toujours plus puissant, le son des Gurus sera néanmoins sensiblement le même que sur "Stoneage Romeos".



Une nouvelle fois, l'amour de Faulkner pour la contre-culture saute aux yeux puisque le titre de l'album est une référence au film de science fiction de 1967 "Mars needs women", tout comme la pochette de "Stoneage Romeos" ramenait à "Un million d'années avant J.C.", un film fantastique d'aventure de 1966 avec Raquel Welch dans le rôle principal. C'est moins une collection de rocks endiablés à la façon du Sydney des 80's qui sont joués, plutôt qu'une pléiade de tubes pop aussi puissants qu'efficaces. Poison Pen, un autre single, raconte le divorce comme si le blues (on y entend même de l'harmonica) n'avait jamais été la musique de la souffrance subie et qu'au contraire l'espoir, la vigueur et la rébellion menaient la danse. In the wild est une violente ode à la liberté (nature, route, soleil, les thèmes riches à la contre-culture américaine des années 60) tandis qu'à la fin de l'album, Mars needs guitar ! et She retournent aux sources du rock des cavernes :
"I'm a Stoneage Romeo, I got a Spaceage Juliet / We'll take guitars to Mars and hit the discotheque, c'mon !"


(Les Gurus présentés sur MTV dans le programme The Cutting Edge, en 1985, où ils jouent In the wild puis Like, Now - Wipeout !)

Pourtant, ce statut de suite logique à "Stoneage Romeos" ne suffit pas à faire de l'album une réussite aussi éclatante que son prédécesseur. Culminant juste au-dessus de la 20ème place dans les charts australiennes et loin, très loin, aux USA, l'album ne fut pas compris à l'époque alors qu'il renferme moins de ratés et plus de subtilités que son ainé.

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Après ça, les Gurus ont encore enregistré quelques albums, dont le troisième ("Blow your cool") n'était pas mal du tout mais ne parvenait jamais à retrouver la flamboyance des débuts. Le groupe tourne encore aujourd'hui (cf photo de droite) et a même sorti un neuvième LP en 2010 ("Purity of essence") mais je vous avoue m'en fiche un peu. C'est peut-être une erreur mais si j'aime Hoodoo Gurus, ça n'est pas pour leur incroyable talent de composition ou quelque autre prouesse (et puis d'ailleurs même leurs premiers disques n'était pas parfaits de bout en bout, ça n'est pas la question et ça ne représente absolument pas un problème) mais bien parce que leurs deux premiers albums sont à mes yeux la preuve définitive que la pop des années 80 et ses nombreuses facettes réservent toujours une bonne surprise à qui veut bien passer outre les clichés voulant que cette décennie n'ait engendré que kitsch et autre ridicule. Il n'est pas moins essentiel aujourd'hui de réécouter les Gurus et leurs références d'ados attardés que de conserver les disques des Troggs, des Count Five ou des Germs. Et après tout, qui se fout de savoir ce que sont devenus ceux-là après deux ans d'existence ?


Joe Gonzalez

jeudi 27 janvier 2011

[Réveille Matin] Zao - Ancien Combattant

Bonjour à tous ! Tout comme on ne parle pas souvent du Congo, on n'écoute pas suffisamment de musique congolaise. Vous me direz "t'en connais beaucoup toi des artistes congolais ?" et j'avouerai les limites de ma science... Mais il y a toujours ZAO !




Au milieu des années 80, avec ce "tube" de plus de 9 minutes, Zéro-Admis-Omniprésent (alias Casimir Zoba) débarquait en Europe sur un rythme martial façon Club Med' et des paroles faisant le tour de l'Afrique et de ses conflits. C'est un ancien combattant qui vous le dit : "La guerre mondiaux /Ce n'est pas beau, ce n'est pas beau / Quand viendra la guerre mondiaux / Tout le monde cadavéré", en faisant le tour des nationalités des soldats qu'il a tués, des pays qui seront détruits si la guerre "mondiaux" éclatait, non sans humour ("Le Congo bombé / Le Zaïre bombé / L'ONU bombé / Les écoles bombé / [...] / Ma poitrine bombé / Tout le monde bombardé"). Mais c'est sur une sorte de note d'espoir que finit la chanson ("Jetez vos armes / Tenons nous main dans la main") avec un tour du monde pédagogique des mots pour dire "Bonjour" dont voici quelques passages parmi mes préférés :

Ah! Si tu voyais Egyptien : Sabahkarlarer
Ah! Si tu voyais Malien : Anissoucouma
Ah! si tu voyais Chinois : Hiho
Ah! Si tu voyais Camérounais : Anenvoyé
Ah! Si tu voyais Souaéli : D'jambo
Ah! Si tu voyais Congolais : Bonté
Ah! Si tu voyais Zaïrois : Bonté Na Yo

Là où le bât blesse c'est lorsque l'on apprend que la seule chanson venue du Congo que l'on connait... n'est pas une originale. En effet, c'est en 1969 qu'un certain Idrissa Soumaoro, originaire du Mali, fit un carton avec la même chanson (parue sous le titre Petit n'imprudent) avant que ZAO ne la découvre et n'en fasse une nouvelle version. Bah, les Beatles aussi avaient repris Twist and shout, et c'est quand même leur version que je préfère, pas vous ?


Joe Gonzalez

P.S. : Pour l'anecdote, la version de ZAO fut reprise par Philippe Léotard sur son tout dernier album.

vendredi 23 avril 2010

[Réveille Matin] Laurie Anderson - Sharkey's Day

Quand je m'étais penché il y a quelques semaines sur le grand et passionnant projet multimédia "United States" de Laurie Anderson, j'avais causé d'à peu près tout ce qu'a été sa carrière entre 1980 à 1984 en omettant cependant un petit quelque chose que je m'étais alors promis d'évoquer plus tard. Ce détail, c'est son deuxième album, sorti en 1984 et intitulé "Mister Heartbreak." Ce n'est pas tant que l'album en lui même soit un chef d'œuvre en péril, bien au contraire. Tentative d'aller vers plus d'efficacité que sur "Big Science", il reste un ensemble hétérogène et entrecoupé de passages profondément inutiles. Mais il contient un morceau un peu spécial, un véritable voyage coloré et magique qui s'appelle Sharkey's Day. Cette chanson vaut tout l'or du monde. Et il vous la faut ce matin.

A chaque fois, c'est la même chose. J'écoute Sharkey's Day, je me demande toujours comment ce morceau a pu être enregistré, composé, même conçu intellectuellement. Il repose, certes, sur deux accords principaux avec de minimes variantes et une mélodie pas bien développée, mais tout ce qui le rend si unique et puissant, ce sont ses arrangements, ses détails, son fourmillement sonore qui traverse chaque seconde pour en faire un tout dense, complet, qui avance invariablement de surprise en surprise, tant et tant qu'on semble y découvrir quelque chose de nouveau à chaque fois. Le mariage semble forcé et agaçant : des guitares douces noyées dans la réverbération, des claviers qui irradient de lumière, de la distorsion au maximum sur un violon, des percussions un peu tribales, des trompettes limite reggae, des bruits de la foret, des chœurs féminins qui chuchotent sur le refrain. Mais miraculeusement, ce mélange entre l'électronique et l'organique qui aurait pu paraitre prétentieux et vain donne quelque chose d'autre, de la musique-poésie, qui va et vient, non sans humour, d'un passage à un autre comme on va d'un lieu à un autre pendant la journée. Et cette longue progression, on la fait avec Sharkey, ce personnage étrange, quelque part entre un Dieu et un employé de bureau, pendant que Laurie Anderson, narratrice omnisciente de ce monde qu'elle a créé avec quelques notes, nous déverse dans son style parlé-chanté unique un collage de phrases naïves. Il suffit d'un "Sun's coming up/Like a big bald head/Poking up over the grocery store" en introduction pour que tout se tienne, que le soleil se lève vraiment. Et il y a dans la manière dont elle dit "You know ? They're growing mechanical trees/They grow to their full height and then they chop themselves down" un je-ne-sais-quoi de mélancolique, de drôle, qui fascine. Sharkey's Day n'est pas triste et n'est pas joyeuse non plus. "I turn around, it's fear/I turn around again, and it's love". Sharkey's Day est.


(Le très bon clip coloré de Sharkey's Day - dont l'inconvénient est de présenter une version beaucoup trop courte du morceau. Nous vous conseillons une première écoute avec l'original de plus de sept minutes dans le player à gauche)

Il y a un moment en particulier qui me marque à chaque fois, qui mérite mon attention la plus complète pour ne pas en perdre une miette. Vers la fin, après un autre refrain, les percussions s'arrêtent un instant, les instruments semblent reprendre leur respiration, et Laurie Anderson lance mystérieusement "Ah! ah! ah!/You've already paid for this !/Listen to my heartbeat !" avant qu'un bruit inconnu vienne exploser aléatoirement à vos oreilles pendant quelques instants. Maintenant que j'y pense, c'est peut être ça. Sharkey's Day, c'est le cœur de Laurie amplifié qui fait le plus beau des raffuts.


Emilien Villeroy

mardi 26 janvier 2010

[Fallait que ça sorte] Laurie Anderson : sons, paroles et vestiges de "United States"

Quand O Superman (For Massenet) est arrivée en deuxième position des charts singles britanniques en 1981, le grand public ne connaissait pas Laurie Anderson, ne voyait pas comment elle avait atterri là, ni très bien où elle voulait en venir. On peut très bien les comprendre tant cela reste une étrangeté de l'histoire : que faisait ce long morceau minimaliste, répétitif à l'excès, sans refrain ni mélodie accrocheuse, plutôt axé spoken-word sous vocoder, dédié au compositeur français Jules Massenet et son opéra Le Cid bref cet essai complètement incompréhensible de 8 minutes au milieu de morceaux pop dans le top des meilleures ventes de singles ? Certes, il avait eu droit à des diffusions obstinées de la part de John Peel et offrait une imagerie plus qu'intrigante, mais rien n'expliquait un tel engouement. C'est le genre de bizarreries sur lesquelles les majors se jettent pour essayer de les exploiter, sans comprendre pourquoi - mais tant pis, du moment que ça semble fonctionner - et Laurie Anderson de signer grâce à cela un contrat pour 6 albums avec Warner Bros la même année. Mais il fallait bien voir que Laurie Anderson n'était pas une musicienne; en tout cas, pas seulement. Il fallait envisager ce morceau dans un ensemble plus grand, trop grand encore pour qu'on puisse le concevoir clairement cette année-là. Car Laurie Anderson était plutôt connue dans le milieu arty new-yorkais pour ses performances expérimentales que ses morceaux pop, et avait travaillé tout au long des 70's avec des gens comme John Giorno ou William Burroughs. On voyait bien que ce morceau n'était qu'un avant-gout, la première réalisation concrète d'une vision plus large.


Ce contrat avec Warner lui donnera les moyens de sortir l'année suivante l'immense "Big Science" sur lequel on trouvera O Superman et qui assurera son statut d'originale passionnante. Neuf morceaux étranges et d'une modernité curieuse pour un album qui deviendra rapidement culte, et à raison. A l'écouter aujourd'hui, cet album semble être marqué par les stigmates des expérimentations synthétiques des années 80 (malgré la présence d'une cornemuse ou d'une chanteuse d'opéra par moment...), avec sa masse de claviers et de vocoder qui semblent si dépassés, si laids, ayant mal vieillis, et ses morceaux si bêtement intellos qui semblent risibles. Mais peu à peu, "Big Science" devient un album hypnotisant, fascinant, dans lequel la force de la narration (toujours ce spoken word omniprésent, dès le premier morceau, le fascinant From The Air, en écoute dans le player à gauche) et les ambiances vous hantent peu à peu et vous forcent à y revenir, encore et encore. Car finalement, cet album est toujours d'actualité, que ce soit dans ses idées ou ses thèmes, qui dépeignent un monde futuriste gris et aseptisé où l'être humain ne semble plus vivre que par automatismes. Et ces instrumentations qui semblent si poussiéreuses au premier abord rendent finalement l'album absolument unique, créant avec des sonorités électriques une espèce d'univers rétro-futuriste, comme quand on regarde comment les gens des 60's envisageaient l'an 2000 ; un futur dépassé qu'on a jamais connu, une modernité rêvée qui n'aura jamais été la notre. Dans Let X=X, elle dit "I can see the future, and it's a place about 70 miles east of here". Aujourd'hui, c'est comme si nous n'y étions jamais allés dans ce futur, que nous avions bifurqué, et "Big Science" d'apparaitre comme une voie alternative, qui touche justement par son futurisme utopique.

Des violons froids de Born, Never Asked aux claviers s'étendant à perte de vue du très drôle Let X = X, "Big Science" est un véritable voyage avec des morceaux de bravoure qui n'ont pas perdu de leur force. En tête O Superman, qui est peut-être l'un des morceaux les plus touchants de Laurie Anderson. Avec son vocoder qui rend la voix humaine étrangère et sa boucle de voix bizarre qui se répète à l'infini comme une respiration saccadée, il y a dans ce morceau une désolation moderne désarmante qui en fait l'un des morceaux les plus profonds et les plus émouvants des années 80. Seulement deux accords qui se répètent, mais au final un véritable chef d'œuvre, unique en son genre et dont les paroles sont d'une beauté troublante. Des mots banals qui peuplent les répondeurs ("Hi. I'm not home right now. But if you want to leave a message, just start talking at the sound of the tone") jusqu'aux prophéties cryptiques qui semblent faire encore plus sens aujourd'hui ("Here come the planes. They're American planes. Made in America. Smoking or non-smoking ?"), Laurie Anderson dépeint les relations humaines brouillées dans une modernité où l'on se parle de machine à machine, et tout se suit dans une obscurité à la fois mélancolique et effrayante où il ne reste plus qu'à appeler la figure de la mère, du père, du retour à l'enfance protectrice qui n'est plus qu'électronique : "So hold me mom, in your long arms, in your automatic arms, your electronic arms, your petrochemical arms".

Mais là encore, son ambition était plus grande, son propos était plus large, tout était écrit dans le livret de l'album : les morceaux de Big Science n'étaient eux-mêmes que des extraits, des bribes d'un work-in-progress gigantesque auquel les succès du single et de l'album donnèrent un élan formidable et sur lequel elle travaillait depuis 1979 (bien qu'on peut faire remonter la généalogie du projet encore plus loin). Et après 4 ans de travail, en février 1983, "United States", spectacle multimédia de 7 heures environ fût enfin présenté au public


(Let X = X, version United States Live)

Ce gargantuesque "United States" se déroulait en 4 parties sur deux soirs et mêlait musique, vidéo, longs passages en spoken word et travail poussé sur la scénographie - lumières, gestuelle, décors, etc. Les thèmes étaient multiples : la modernité, la déshumanisation, la solitude, l'être humain et la machine, tout cela en même temps et dans une œuvre mastodonte qui cherchait à aller partout. Le titre préliminaire de la première partie de l'œuvre, "Americans on the Move," résumait finalement en quelques mots cette peinture étrange et ironique d'une civilisation américaine moderne perdue dans son époque et sa technologie, parlant, vivant par clichés. Le tout guidé par la présence omniprésente de Laurie, parlant plus souvent qu'elle ne chantait, mêlant art de la narration et musique expérimentales sur des projections multiples. Bref une œuvre forcément un peu agaçante par moments et trop indulgente sans doute rien que par sa durée, mais qui semblait passionnante et d'une richesse incroyable. Et dont il ne reste finalement rien. Le spectacle n'a jamais été filmé. Et de la densité de ce spectacle qui se voulait total, il ne nous reste que des vestiges : les textes, via un livre qui sert de descriptif du spectacle, et le son, sous la forme d'un live de 4h30 (5 vinyles à l'époque, en 1984), "United States Live," les passages purement visuels étant donc balayés et les morceaux parfois un peu écourtés. Certes, il y a déjà énormément de matière dans les 78 morceaux de l'album pour occuper n'importe qui pendant un bon bout de temps. Certes, on peut reconstituer une idée de ce qu'à été le spectacle en lisant ou écoutant ces fragments, voire en regardant le clip de O Superman ou différentes apparitions d'Anderson à la télévision à l'époque. Mais quel regret amer de ne pas avoir le contexte global de certains morceaux. De rester sur l'impression d'avoir affaire à un ensemble incomplet, amputé. De ne pas pouvoir saisir totalement ce tour de force créatif.

(O Superman)


Alors il faut faire avec ce qu'il reste, c'est à dire déjà pas mal. L'éprouvante écoute d'un pareil enregistrement au son d'une propreté chirurgicale est une épreuve musicale aussi excitante que passionnante pour l'auditeur qui peut se plonger dedans comme on lit un grand livre en plusieurs tomes, l'album se partageant entre passages narratifs parfaitement maitrisés et bizarreries pop avec homogénéité. Décrire par le menu tout ce qui se trouve dans cette enregistrement reviendrait à tout prendre morceau par morceau et rendrait le processus bien laborieux. Mais cette version orale de "United States" est composée de constantes et en premier lieu, l'utilisation du vocoder, très présent, mais dans une optique très différente que sur "Big Science" : Laurie Anderson cherche plutôt à changer sa voix, en la rendant sur-aiguë (Walk The Dog et sa parodie de Dolly Parton) ou alors très grave (sur beaucoup de morceaux...), répondant même parfois à sa vraie voix pour créer des dialogues absurdes qui parlent autant du quotidien bavard du monde artistique, d'avions qui s'écrasent, de gens perdus, de Tesla, bref de mille et une histoires curieuses, tordues. Souvent, le résultat est très drôle, comme sur le génial Yankee See, où elle n'hésite pas à lire la description de son propre spectacle, expliquant "In this brochure that they are handing out in the lobby, it says everything I wanted to say, only better", ou encore New Jersey Turnpike qui aligne des situations absurdes et des idées bêtes (exemple : "To be really safe, you should always carry a bomb on an airplane. Because the chances of there being one bomb are pretty small, but the chances of two bombs are almost miniscule."). Il y a parfois aussi, brusquement, une profondeur incroyable et très simple qui apparait, et qui montre un monde vraiment froid, vraiment triste, vraiment sombre, et qui fait passer le spectacle de la simple démonstration ironique à une véritable démarche touchante de dépeindre un monde toujours en mouvement qui ne sait pas bien où il va et où il est (Say Hello). Musicalement, Laurie Anderson tord les sons, multiplie les boucles, superpose des couches sonores, crée des orchestrations inédites, curieuses, qui offrent au spectacle des ambiances uniques, à la fois très arty et libérées de toute barrière artistique, mais toujours accessibles. Elle se lance parfois dans des morceaux instrumentaux, dans l'ensemble assez réussis bien que semblant venir de nulle part sans les images, tout en n'hésitant pas à se lancer dans les territoires de la pop music avec pas mal de talent (Langage Is A Virus) et tout se suit ainsi pendant 4 heures durant lesquelles la musique n'est qu'une partie de l'œuvre. Il est difficile ici de réfléchir en termes de morceaux, tant l'œuvre fait bloc et est imperméable à toute tentative de critique purement musicale.

(Performance télévisuelle de Mach 20, extrait de "United States")

Car en effet, que juge-t-on en écoutant ce live ? Les fragments d'un spectacle total ? Ce serait bien difficile. La simple qualité musicale de la chose ? Vue l'abondance du spoken-word, ce serait un peu passer à côté de la chose. Les longs textes ? Les ambiances ? Tout ça à la fois ? Évidemment, tout n'est pas de qualité équivalente, mais le simple fait d'assembler autant d'idées - souvent brillantes - au sein d'un même projet, autant de mélodies, autant de matière est déjà une réalisation telle que l'on ne peut qu'être admiratif de ce projet. "United States Live" déconcerte autant qu'il fascine, seule mémoire plus ou moins concrète d'un spectacle disparu sur lequel on ne peut vraiment se faire un avis. Restent des suppositions. Trouverait-t-on ce spectacle vieillot aujourd'hui ? Certainement, vue la période. Aurait-il perdu de sa pertinence ? Sans doute pas. Ce qu'il reste de ce spectacle perdu dans le temps, ce sont des documents sonores passionnants, que ce soit sous une forme purement musicale avec "Big Science," ou bien plus large et représentative de la volonté de narration avec "United States Live." Dans les deux cas, "United States" apparait comme un spectacle-somme qui consacre au moins Laurie Anderson comme l'une des artistes les plus douées de sa génération, et qui aura synthétisé avec humour, intelligence et originalité nos sociétés occidentales, technologiques, froides et paumées au sein desquelles nous nous agitons sans bouger.


Emilien.

nb : Si le sujet vous passionne réellement (j'en doute mais espérons-le), la lecture de cette étude critique très très poussée pourrait vous intéresser. J'ajoute que Laurie Anderson présentera son nouveau spectacle "Illusion," un "opéra en solo", les 30 et 31 mars 2010 à la cité de la musique de Paris.