Vous allez me dire que j'ai encore rien compris, mais je n'ai jamais dansé sur une musique quasi-exclusivement électronique avec autant d'enthousiasme que sur une musique produite par des instruments, lorsqu'il existe un véritable contact physique entre le musicien et ce qui émet du son. C'est peut-être que les sons électroniques parlent moins à mon corps, mais si c'est ça, alors, j'ai toute une vie pour mieux les appréhender. Je crois plutôt que de savoir le travail humain - au sens physique - à la source de pulsations et de rythmes me conduit à animer mon propre corps, comme par empathie, comme si ressentir la même sensation physique que le musicien était la clé de l'appréciation par la communion. C'est pour cette raison que Nisennenmondai fonctionne aussi bien sur moi.
Nisennenmondai ("bug de l'an 2000" en japonais), c'est un trio de japonaises qui font de la techno avec les instruments du rock : de longues pistes lentement évolutives qui suivent des plans d'une rigueur martiale. Enchaînées à leurs instruments, dès qu'un morceau commence, elles sont destinées à le jouer jusqu'à sa fin, faisant abstraction de la douleur et du temps pour s'abandonner à la transe, pour mieux séparer corps et esprit. Nisennenmondai sont celles que l'on jette au Moloch et sur les cendres desquelles le monde continue à danser, les yeux fermés, en union charnelle, les tambours battant à 150bpm.
Depuis que j'ai entendu Tirésias dire à Zeus ce qu'il pensait du plaisir sexuel féminin, j'ai tendance à être frustré d'avoir des roustons quand je suis au lit - mieux vaut être neuf fois comblé plutôt qu'une, non ? En revanche, je suis ravi que lorsqu'il s'agit de musique, ma féminité se dévoile quand, pris en embuscade entre un beat aliénant et la poigne d'une bonne de ligne de basse, mes jouissances se succèdent : souffles de joie à chaque lever de charleston dans Destination Tokyo, d'autres pendant Mirrorball, lorsque mon cerveau se balance à gauche avec la basse, à droite avec la guitare, expurgeant enfin mon ardeur bouillonnante en un cri lorsque la basse s'accorde une montée brève mais ravageuse, comme un joli sourire qu'on se remémore avec un frisson le soir avant de s'endormir. Nisennenmondai a un sens du détail impressionnant, et le recours à la transe place ces détails sous le projecteur, où ils brillent de mille feux.
On pourrait représenter la musique de ce groupe avec des lignes : verticales pour les sons structurants (souvent, la batterie statique, la basse et les boucles), horizontales pour ce qui s'étale plutôt dans la durée (nappes, mélodies, et les sons de la rue environnante, qui s'accordent magiquement en brossant les cordes verticales tendues par les rythmes). Les morceaux les plus réussis sont les plus perpendiculaires : la structure y est souvent marquée, immuable, et quelques sons y évoluent élégamment (Appointment, Mirrorball, Destination Tokyo, Ijen Urusuozuos). C'est lorsque les sons se diagonalisent que l'on perd en puissance : Ikkyokume et 44, plus bruyantes et libres que techno et krautrock, frappent moins fort, même si les mélodies sont clairement là.
(Un aperçu de Mirrorball en live)
Appliquons cette théorie pour aborder Mirrorball, le véritable chef-d’œuvre de la galette : les premières minutes ne sont qu'une ascension vers le ciel, avant que la guitare n'explose dans les nuages, puis aille et vienne dans un cycle vaporisation/condensation étourdissant, tandis que la machine s'emballe et que notre batteuse se dote d'ubiquité et frappant partout, nous rattrapant de justesse par la main à chaque beat de grosse caisse. Et pendant quelques minutes de grâce, nous sommes dans ce chaos organique, ce flipper géant où les boucles continuent à tisser des nœuds dans notre cerveau. Peut-être que le rythme ne s'arrête jamais et continue dans une autre dimension, où il idéalise le déroulement des choses en le réduisant à une succession linéaire d'événements qui se juxtaposent, sans que rien ne s'efface jamais...
Découvertes tardives et trop nombreuses, manque de temps, manque de mots face à un disque complexe à assimiler ou au contraire trop simple, ou encore appartenant à un genre que l'on connaît peu… autant de raisons qui nous laissent parfois avec un paquet d'albums "en retard" à traiter. Surtout en décembre et janvier, avec certains tops qui peuvent nous faire découvrir dix albums en même temps (pas vraiment dans les "tops collectifs", trop consensuels, mais dans certains tops personnels).
Parce qu'un ou deux paragraphes peuvent parfois suffire à faire une belle découverte, voici une petite sélection de bons disques sortis en 2011, découverts au hasard des listes et des recommandations : noise-rock, jazz, ambient, sludge, expérimental, quelques albums majeurs, quelques disques certes mineurs mais intéressants, il y a un peu de tout là-dedans. Y compris certains des meilleurs disques de l'année selon moi ! Mais jugez par vous-mêmes :
Gum Takes Tooth – Silent Cenotaph
Vous aimez le noise-rock, les surprises et les musiques hybrides ? Vous êtes bien parti pour aimer "Silent Cenotaph" ! Ce premier album particulièrement étonnant du duo londonien démarre d'une façon violente et hurlante (qui rappelle tout de suite Lightning Bolt) avant de bifurquer vers un étrange passage électronique, d'introduire des saxophones, de se rapprocher de Tobacco sur une troisième piste et de virer à l'ambient tribal de façon totalement inattendue sur une quatrième… Moins frénétique que Lightning Bolt, certes, mais tout à fait réjouissant et prometteur, "Silent Cenotaph" est un très bon album !
Tartar Lamb II – Polyimage of Known Exits
Tartar Lamb II est un side-project de membres de Kayo Dot, mais ce n'est pas ce qui m'a fait découvrir le groupe : à vrai dire, je n'ai jamais vraiment accroché à Kayo Dot. "Polyimage of Known Exits" est un disque hybride à tendances jazz et dark-ambient, qui n'est pas sans rappeler (comme l'a fait justement remarquer un auditeur) Bohren & Der Club of Gore en plus expérimental… Bohren faisait lentement apparaître des reflets cuivrés dans une nuit d'un noir d'encre ; Tartar Lamb II, lui, joue une musique plus crépusculaire, plus inattendue, avec des influences variées. Voyage de nuit à travers divers paysages éclairés d'une même lumière, "Polyimage of Known Exits" est un très bel album, riche et séduisant, à recommander vivement pour les écoutes nocturnes.
Altar of Plagues – Mammal
Il y a quelques mois, la découverte de cet album m'a sérieusement donné envie de me mettre au black-metal (et j'en ai effectivement écouté pendant des semaines). Aujourd'hui, je ne m'y connais toujours que trop peu en black-metal pour vous en parler correctement, mais je ne peux que vous dire du bien de ce deuxième album des Irlandais d'Altar of Plagues : une musique noire, violente, mais baignée dans une ambiance quelque part paisible et triste… qui, quelque part, m'a rappelé celle d'"Oceanic" d'Isis. Pour être honnête, malgré les classifications utilisées par la plupart des auditeurs, Altar of Plagues me paraît tout aussi — sinon plus — proche du sludge que du black-metal (où ils se retrouvent sans doute classés parce que leur son ressemble aussi à celui de Wolves in the Throne Room). Mais qu'importent les classifications, après tout ! "Mammal" est un excellent album, qui débute par deux pistes violentes et atmosphériques comme il se doit — qui ne préparent pas au choc de la troisième, When the Sun Drowns in the Ocean, où le metal s'efface entièrement pour laisser la place à un chant gaélique irlandais dans un environnement à la fois beau et incroyablement sinistre…
(Neptune Is Dead)
Rale – Some Kissed Charms That Would Not Protect Them
Le minimalisme possède une beauté particulière qui peut être étonnamment évocatrice. Sur cet album de Rale (William Hutson), ce sont de belles et puissantes vagues, d'un son pur, qui ouvrent le tableau ; d'abord une seule, suivie d'un long silence, puis un concert où chaque note semble s'épanouir à son rythme, dans toute son ampleur. Et puis, au fil du disque, des parasites se mettent à troubler cette danse : une vie apparaît, des insectes ou bactéries affluent, grouillent, crissent, ravinent ces ondes (aidés par le format du disque lui-même : les minimes bruits de surface, grains de poussière, qui peuvent se déposer à la surface du vinyle font partie intégrante de l'œuvre) et changent irrémédiablement le cours de la musique… On peut penser à la paradoxale beauté que peuvent avoir la pollution, la patine ou la rouille, ou repenser à l'aphorisme de René Char « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience » (je n'ai jamais été entièrement d'accord avec… mais il y a tout de même quelque chose à en tirer). Toujours est-il que le seul défaut de ce disque est qu'il se finisse bien trop tôt. (Pour se procurer le disque et en découvrir d'autres du label Isounderscore, c'est ici !)
Steven Wilson – Grace for Drowning
Je sais bien que certains vont froncer les sourcils en voyant cet album mentionné dans une liste où vous vous attendiez sans doute à trouver des disques moins connus. Pourtant, je l'ai découvert exactement comme les autres albums de cette sélection, en toute naïveté — et surtout en parfaite ignorance du fait qu'il s'agissait d'un album solo du leader de Porcupine Tree. Ce qui n'est sans doute pas plus mal, vu que je n'ai jamais accroché à ce groupe ; alors que ce "Grace for Drowning" m'a enchanté dès la première écoute et n'a cessé de tourner dans ma platine depuis. Ce qui est paradoxal sur "Grace for Drowning", c'est que, peut-être plus encore que ses explosions rock et jazz (sur Sectarian), malgré ses structures pourtant loin des chansons pop habituelles et malgré le côté sombre voire glauque de certaines pistes (Index, Remainder the Black Dog), c'est avant tout la douceur du son, chaud, planant qui me séduit, et ses mélodies parfaites qui me font très facilement oublier le côté un peu grandiloquent de certains passages. "Grace for Drowning" divise au sein de la rédaction, et il faut sans doute aimer le prog-rock pour l'apprécier ; mais pour moi, c'est l'un des tous meilleurs albums de 2011.
(Sectarian)
A Winged Victory for the Sullen – A Winged Victory for the Sullen
Un bel album d'ambient, avec piano, violoncelle et autres instruments classiques, tout en blancheur et en douceur… parfois, c'est exactement ce dont on a besoin. Pas besoin d'en dire beaucoup plus : "A Winged Victory for the Sullen" est un album qui parle de lui-même, avec ses atmosphères à la fois extrêmement douces et en même temps élégiaques, parfaites pour les calmes journées d'hiver — mais aussi pour apaiser un spleen ou se remettre d'une grande tristesse. Il s'agit d'un projet d'Adam Wiltzie (membre de Stars of the Lid, ce qui s'entend tout de suite) et de Dustin o'Halloran.
(Steep Hills of Vicodin Tears)
Avez-vous trouvé votre bonheur quelque part sur ces six albums ? Que ce soit le cas ou non, n'hésitez pas à revenir bientôt : on continue cette série très vite avec six autres disques !
Thrill Jockey s'est montré hyperactif en 2011 avec des sorties somme toute dans la tradition artistique du label, d'autres concentrées sur les extrémités de la musique folk, et d'autres encore plus inhabituelles et (du coup) beaucoup plus empreintes de hype. Cependant, si l'on ne devait se souvenir que d'une signature, ce serait de celle de The Skull Defekts. Ce groupe suédois, dont nous avons exploré les mystères et découvert les origines et les projets à travers une récente interview lors du festival BBMix 2011, a en effet publié deux disques de rock psychédélique de très grande qualité. Le premier, l'album "Peer Amid" a été une véritable surprise et l'occasion de découvrir ces prolixes créateurs de transes grâce à leur collaboration avec l'un des vieux de la vieille du label chicagoan, Daniel Higgs, le chanteur de Lungfish. Avec Higgs au chant, les guitares percussives et les rythmes envoûtants du quintet avaient trouvé le parfait parangon de leur message mystique, une sorte de réponse post-techno au Bauhaus des débuts, avec en rab' une énergie électrique digne des grands moments du noise-rock au début des années 90 (What Knives, What Birds). Donner envie de remuer de façon brutale, typiquement "rock", voilà de quoi il s'agit ici (et sur scène, d'ailleurs !), et pour ce faire, The Skull Defekts inventent des cercles concentriques de riffs simplissimes pour une efficacité magnifiée par les textes mystérieux de Higgs, qu'il psalmodie parfois comme un véritable gourou (Join the True).
(What Knives, What Birds)
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(Un mix de Children of the Skull Defekts et de son image miroir)
Plus tard dans l'année, le disque que le groupe nous avait mis entre les mains pendant l'interview au BBMix a paru sans faire grand bruit, un très bel EP de six titres intitulé "2013-3012" dont la seconde face consistait en des versions miroirs (comprendre : passées à l'envers) des trois chansons de la première. Cette fois-ci, le groupe (dont Higgs faisait partie intégrante) était rejoint par Asa Osborne (guitariste de Lungfish et officiant sur le même label sous le pseudonyme Zomes), qui n'est sans doute pas étranger à la présence en plein cœur de l'EP d'une composition minimaliste et plus ou moins dronée. Évidemment, l'exercice de style est bien moins passionnant que "Peer Amid" et les morceaux tête-bêche n'apportent pas plus qu'un galet à l'édifice (autant dire qu'on s'en cogne), mais l'existence-même de ce bel objet est une manifestation de l'existence prolongée de ce nouveau groupe agrandi qui continuera sans doute à produire à un rythme soutenu des pépites de noise-rock psychédélique dans les mois qui viennent. De quoi alimenter encore et encore le carnet de sorties d'un label qui ne se laisse pas vieillir et c'est tant mieux !
Est-ce une mode récente de créer une dizaine de nouveaux genres musicaux par an, de jouer aux Lego avec deux pauvres pièces choisies dans le bac des "-gaze", des "-wave", des "black-", des "post-", des "chill-", des "dub-" et autres éléments modulables en vogue pour créer des hybrides parfois excitants, souvent limités et trop souvent usés jusqu'à la corde ("C'est bon les gars, on a créé un nouveau genre à la mode, ça s'appelle le dubgaze (*) : maintenant on peut sortir des milliers de disques classés "dubgaze" qui sonnent tous pareil, ça fera le buzz ! Et dès que ça changera un petit peu, on appellera ça le post-dubgaze…") ? Parfois, ça vire au ridicule et ça donne envie d'arrêter de classer, tout simplement. D'ailleurs, je vire systématiquement les genres de ma mp3thèque et je ne classe pas mes disques par genre. J'aime les musiques hybrides… mais je les aime quand l'hybridation est originale et poussée, pas lorsqu'elle n'est qu'une simple combinaison bateau conçue pour faire parler d'elle pendant des mois sans apporter quoi que ce soit de vraiment nouveau !
(Hoshi Neko)
Ça tombe bien : Yamantaka // Sonic Titan (aucun rapport avec Yamantaka/Yamatsuka Eye des Boredoms : Yamantaka, c'est lui), qui se présente comme un collectif de "nô-wave", n'a pas peur des mélanges et cite comme genres parents et inspirations (je cite) : le prog britannique, le psychédélisme japonais, le punk rock, l'"iroquois core" (? ils ont dû l'inventer, celui-là), la télévision en noir et blanc, le black metal, la J-pop, les opéras chinois, la noise music et, donc, le théâtre nô. Ambitieux ? Plutôt ! Exagéré ? Un peu, hélas (ne vous attendez pas à entendre beaucoup de black metal, d'opéra chinois ou de véritable punk-rock sur "YT // ST")… mais pas autant que l'on pourrait croire. Excitant ? Oh que oui ! Parce que "YT // ST", le premier disque de ce "collectif culturel pan-asiatique" basé à Toronto, exploite parfaitement ses multiples influences en à peine une demi-heure et sept pistes. Et réussit partout : l'album est accrocheur de mille matières différentes, de l'intro aux accents rituels Raccoon Song, des mélodies accrocheuses et touchantes (parmi les plus réussies que j'ai pu entendre cette année, mine de rien) rock sur Queens, tendres sur Oak of Guernica, pop sur Hoshi Neko ; la belle montée en puissance sur Reverse Crystal // Murder of a Spider, le metal instrumental heavy et électrique à souhait sur A Star Over Pureland et le grand final-apogée Crystal Fortress Over the Sea of Trees ! Le tout avec un goût pour le théâtral qui se retrouve dans les prestations live du groupe :
(À noter qu'il ne s'agit pas d'une piste de l'album… elle est d'ailleurs plus anecdotique.)
D'ailleurs, quand Yamantaka // Sonic Titan se présente comme un "collectif", ce n'est pas seulement par prétention : les artistes ne se limitent pas à la musique mais ont fait leurs premières armes sur un spectacle, et travaillent aussi dans le domaine des arts graphiques :
Vous êtes un peu geek et vous voulez une raison supplémentaire d'aimer le groupe ? Vous serez ravis d'apprendre que cette installation s'appelle “コナミコマンド // ↑ ↑ ↓ ↓ ← → ← → B A”.
Bref, la belle équipe est aussi touche-à-tout que prometteuse. "YT // ST" est l'un des meilleurs albums de 2011, et la rumeur veut qu'une adaptation en "rock opera" soit au programme… Que ce soit vrai ou non, on peut avoir hâte de la suite !
(Reverse Crystal // Murder of a Spider)
En attendant, vous pouvez consulter le site du groupe ici, acheter "YT // ST" ici en format digital, ou chez Psychic Handshake en CD ou vinyle blanc (dépêchez-vous : les éditions sont limitées). Je vous le recommande vivement.
— lamuya-zimina
(*) J'ai écrit "dubgaze" au pif, sans réfléchir. Puis j'ai cherché sur Google et n'ai même pas été surpris de voir que certaines personnes classent vraiment des artistes dans le "dubgaze". Je vous jure…
Il y a des labels comme ça dont on n'entend jamais parler jusqu'à ce qu'ils explosent tout en une année. Sacred Bones est de ceux-là. Créé en 2007 à Brooklyn, cette maison indépendante a remporté la mise en 2011 en publiant coup sur coup... plein de tueries. Je vous propose de découvrir cette semaine dans vos Réveille-Matin les meilleurs exemples (et quelques pistes supplémentaires) de bonnes idées mises en avant par Sacred Bones, à commencer par un groupe qui non seulement envoie du gros rock'n roll bien sale, non seulement a eu le culot (et la connerie) de se donner pour sobriquet The Men, mais a en plus le bon goût de passer près de chez vous dès cette semaine. Ils seront en effet à l'Espace B, dans le 19ème arrondissement parisien, dès demain soir Mercredi 7 décembre 2011 à 20h et pour un prix dérisoire bien entendu.
Du punk rock psychédélique très sale et très bruyant par paquets de douze, voilà le programme. Avec un album ("Leave home") plutôt consistant pour ce genre de pétards premier prix, où l'on trouve une chanson nommée d'après le nom de Georges Bataille (qui écrivait, si vous n'étiez pas au courant, des bouquins vraiment peu communs, entre sociologie barrée et érotisme), où l'on n'entend jamais vraiment de quoi cause le chanteur, et où chaque chanson est une occasion supplémentaire de se prendre une giclée de guitares en pleine face. Une sorte d'équivalent outre-Atlantique des bas-fonds au rock psychédélique vraiment bonnard de nos Feeling of Love nationaux. Sur (), le chanteur se laisse même aller au bon goût de chanter un brin du Take me to the other side des Spacemen 3 pour convaincre ceux qui ne l'étaient pas encore que ces américains valent le saignement de vos tympans. Ce matin, demain soir à l'Espace B, et les jours suivants lorsque vous aurez acheté leur disque dans une saillie passionnelle post-coïtale.
On connait bien les dauphins, vous et moi ! On en a tous vu énormément à la télévision, au zoo, à l'aqualand, dans l'eau, dans des pubs, dans les faits divers. Mais les regarde-t-on vraiment ? J'ai l'impression de savoir exactement à quoi ressemble un dauphin et pourtant je me demande si j'ai déjà regardé attentivement le visage de l'un de ces gros poiscailles. A quel point leur bouche est étrange, toute allongée lorsqu'elle s'ouvre, et figée en un perpétuel sourire lorsqu'elle est fermée (la raison sans doute pour laquelle on aime tant ces bestiaux), le trou de trépané qu'ils ont sur le front, leur bec (un poisson avec un bec !) et puis cette couleur, ni bleu ni gris, une couleur de carrosserie, pas d'animal et que dire de leur texture sans écaille et sans une éraflure qui leur donne d'air à un gros conduit en acier... En les regardant bien, j'ai découvert que je ne les connaissais pas vraiment, je les utilisais tout au plus comme une idée, un concept. La même chose m'est déjà arrivée pour des mots, d'ailleurs. Des mots d'usage courant que l'on prononce sans y réfléchir des tas de fois jusqu'au jour où on s'arrête sur le signe et on ne le comprend plus, on se rend compte que les lettres sont agencées dans un ordre qui semble neuf, étrange, et le mot nous échappe un instant, avant que l'on ne parvienne à le "rattraper", en lui ayant ajouté une dimension supplémentaire, une compréhension plus complète.
Visez-moi ce bestiau!
Peut-être est-ce quelque chose que je suis le seul à vivre, n'hésitez pas alors à me détromper et à m'envoyer illico en HP sur HDT (*1). Mais punaise ça m'est encore arrivé pas plus tard qu'il y a deux jours alors que je réécoutais un disque qui est pour moi un classique, ou pour être plus exact, un disque qui fait partie des meubles. Ça n'est pas que je l'utilise comme table basse, c'est plutôt que je le connais tellement bien (ou du moins c'est ce que je croyais) que je ne l'écoute plus depuis des lustres. Je parle de Pussy Galore et de leur album "Dial M for Motherfucker" de 1989. A l'origine je préférais écouter l'EP "Groovy Hate Fuck" de 86 parce que je le trouvais plus authentique, plus cradingue et moins blues mais je respectais "M" et l'appréciais en remuant le talon, le genou et les yeux à chaque break. Lorsque je l'ai réécouté l'autre jour, j'ai compris qu'il y avait bien plus dans cette musique que du bon rock'n roll démesuré. Si j'intellectualisais, je dirais qu'il y a aussi beaucoup d'humour (dans le pastiche surf qu'est Dick Johnson par exemple) et des idées (DWDA/ADWD#2). Mais la vérité c'est qu'en le réécoutant, j'ai ré-appris quel point ce disque était un hymne à la bêtise, à l'énergie relâchée en rafales et au rock'n roll. Ne me parlez même pas des disques enregistrés par Jon Spencer (le leader de Pussy Galore) avec son Blues Explosion et ne me dites plus jamais que les années 80 sont celles du synthé et que le rock n'y a pas existé. Si vous ne me croyez pas, trouvez-vous un dauphin et regardez-le en face.
Murray
(*1) : Si vous ne savez pas que ça signifie "hospitalisation à la demande d'un tiers", estimez-vous heureux d'avoir des tiers plus sympas que les miens.
Prétendre sans y croire vraiment que le R&B peut se voir justifié ne m'empêche pas de souhaiter de tout mon être que le glissement qui semble se profiler pour les mois à venir dans nos vies se propage d'une façon ou d'une autre à la musique populaire et que, pendant la transition du moins, des sons plus à-propos s'insinuent sur l'échiquier du quotidien. Or, quoi de plus à-propos aujourd'hui que le bruit, la confusion et la violence incompréhensible de la machinerie industrielle dont le glas sonne en même temps que ses cheminées fument de plus belle ? La musique industrielle a commencé avec Throbbing Gristle en Angleterre et s'est propagée au début des années 80 à toute l'Europe (et au monde). Lorsque ses graines ont été plantées en Allemagne, c'est un certain Blixa Bargeld, un anti-dandy maigrelet à la voix caverneuse et éraillée qui s'en imprégna. Pardonnez-moi donc de vous imposer les hurlements de ce jeune avatar humain du rouage métallique et de sa bande de cogneurs-sur-des-matériaux-de-constructions mais il est l'heure de vous réveiller et de tendre l'oreille en direction de ce qui vous entoure.
Avec une conviction que l'on aurait bien du mal (*) à trouver dans les productions radiophoniques, télévisuelles, téléphoniques, ou dans la plupart des disques de noise-rock sortis ces derniers temps, Bargeld hurlait il y a 30 ans d'une façon incantatoire des "Kollaps !" (soit, si mon allemand n'est pas trop mauvais "Effondre toi !" ou bien "Meurs !") ponctués de gueulements inhumains et suppliait son auditeur (qu'il soit un individu, une machine, un bâtiment ou une civilisation, après tout peu importe) de circonvenir à sa demande par des "Bitte ! Bitte !" désespérés, tandis que le reste d'Einstürzende Neubauten (qui signifie : "L'effondrement de nouveaux bâtiments") cognait sur ce qui lui passait dans les mains, guitares comme bidons. A ce niveau-là ça n'est plus de l'indignation, on appelle ça vivre ses idées et vivre son art et c'est quelque chose qui devrait inspirer plus d'un mécontent. Alors, cognez ! Hurlez ! Exprimez votre colère ! Le pacifisme ça n'a jamais produit de très bons disques.
The Skull Defekts est un collectif à géométrie variable originaire de Göteborg, en Suède. Depuis leurs débuts en 2005, ils ont publié un nombre impressionnant d’albums, tout d’abord sur de petites structures, et plus récemment sur le label américain Thrill Jockey, lorsqu'ils ont été rejoints par Daniel Higgs, leader du groupe de post-hardcore Lungfish. C'est Entendu a rencontré les quatre membres principaux du groupe lors du festival BBMix 2011. Nous avons cherché à comprendre comment fonctionne un groupe de noise-rock qui vient de l'univers de la musique électronique et quelle place il peut avoir sur la scène internationale en 2011.
(The Skull Defekts - Peer Amid, sur "Peer Amid")
C’est Entendu – J’ai lu quelque part que votre nouvel album, "Peer Amid" (qui a paru en 2011 NDLR) avait été enregistré en 2009… Comment expliquer ce délai ?
Joachim Nordwall (guitar, vocals) – Pour faire simple, c’est à cause de complications techniques, vis à vis du label. Nous voulions trouver le bon endroit pour le publier et il a fini chez Thrill Jockey, où Daniel Higgs avait déjà publié des disques. Daniel s’entendait bien avec ces gens-là. Daniel Fagerström (guitar) – Il nous a fallu du temps pour définir quelles chansons nous allions utiliser. Nous avions enregistré quelque chose comme seize chansons et nous devions choisir lesquelles seraient sur l’album. Ce processus fut… long. JN – Probablement toute une année…
CE – Avant ça, vous aviez enregistré de nombreux albums et il arrivait que plusieurs d’entre eux paraissent la même année, comme en 2007 il me semble. Était-ce plus simple de publier lorsque votre label n’était pas aussi important que Thrill Jockey ?
JN – Oui, le processus est plus lourd en même temps qu’il est plus réfléchi en termes marketing, bien entendu. Si l’on souhaite publier quelque chose sur un petit label, avec des amis, on ne produira que 200 copies et tout ira plus vite.
CE – Avez-vous modifié vos habitudes pendant l’enregistrement du fait de la notoriété de votre nouveau chanteur ? Avez-vous composé différemment ?
JN – Non… Pas vraiment. DF – Nous avons simplement décidé que nous devions bâtir cet album avec Daniel (Higgs), qui est notre ami et un excellent musicien. Nous lui avons demandé de travailler avec nous et nous ne savions pas ce que nous allions publier ni quand. Nous ressentions seulement le besoin d’enregistrer cette musique que nous n’avons pas créée dans un but précis mais plutôt pour le simple propos de la créer. Façon de parler. L’album en est le résultat.
CE – Mais l’enregistrer avec Daniel Higgs l’a rendu bien plus visible, y compris pour nous, en France. Diriez-vous que c’est votre breakthrough et qu’il vous offre et vous offrira une bien plus grande attention de la part du public et des medias ?
JN – Espérons-le ! On n’y a pas beaucoup pensé. DF – Bien entendu, nous avons gagné en visibilité en enregistrant avec Daniel Higgs et en faisant distribuer l’album bien mieux que nos anciens disques par un plus gros label.
(la pochette de l'EP "2013-3012")
CE – Votre prochain disque paraitra-t-il sur le même label ?
DF – Justement nous avons un nouveau disque avec nous (il nous tend un exemplaire du maxi "2013-3012")? JN – Nous avons tourné aux États Unis en Avril de cette année avec Daniel Higgs et comme nous avions un jour de relâche, nous en avons profité pour enregistrer ces trois chansons.
CE – Avec Daniel ?
DF – Oui et avec Asa (Osborne, qui est aussi le guitariste de Lungfish, le groupe principal de Daniel Higgs et qui publie en solo sous le pseudo Zomes NDLR) JN – On était tous ensemble, les six Skulls (les six membres du groupe sont répertoriés à l’arrière du 33 tours de "2013-3012", par ordre d’arrivée ans le groupe, NDLR).
JN – Il a ouvert pour nous sur notre tournée américaine d’Avril.
CE – J’allais justement vous demander si un nouvel album était prévu mais vous m’avez pris de court !
Henrik Rylander (drums, feedback) – Ce n’est pas un véritable album. JN – Ce sont trois nouvelles chansons, sur la face A et les mêmes chansons jouées à l’envers sur la face B. DF – Mais nous allons continuer d’enregistrer avec Daniel et Asa.
CE – Et publierez-vous d’autres disques sans eux ?
DF – Je pense que oui. JN – Bien sûr.
CE – Vous serez les Skull Defekts avec eux comme sans eux ?
JN – Oui.
CE – Ils font partie du groupe mais…
JN – Les Skull Defekts ont toujours été comme… une amibe qui passe d’une forme à une autre. Parfois ça n’a été que Henrik et moi, parfois autrement, ça a toujours été très ouvert.
CE – J’ai écouté certains de vos premiers disques et il me semble qu’à vos débuts vous donniez davantage dans l’électronique et le drone. Avez-vous changé avec le temps pour devenir plus rock ? Est-ce quelque chose dont vous aviez envie ?
JN – En fait, nous faisons les deux, de façon conjointe et sous le même nom, mais ce sont deux aspects totalement différents des Skull Defekts. DF – Lorsque nous avons débuté, nous avions déjà ces deux aspects en nous. Il s’est simplement trouvé que nous avons commencé par publier beaucoup de trucs électroniques. JN – C’est plus facile à faire, plus rapide, voilà pourquoi… DF – Nous avons du enregistrer 3 albums rock et… 15 albums de drone. HR – Cependant, nous jouons surtout du rock, sur scène.
CE – Pourquoi ? Est-ce que cela fonctionne mieux avec le public ?
HR – Oui, c’est du rock alors c’est de la musique facile (rires) JN – Nous préférons dans la mesure où c’est quelque chose de plus social.
CE – Avez-vous aussi donné des concerts électroniques ?
DF – Oui, certains organisateurs nous bookent comme les Skull Defekts rock et d’autres veulent faire jouer les Skull Defekts drone. Je trouve ça… marrant que l’on puisse offrir un choix, de sorte que l’on peut convenir en toute occasion.
CE – Et ce soir, à quoi devons-nous nous attendre ?..
DF – Vous verrez vous verrez (rires)
CE – Avec quels groupes avez-vous l’habitude de tourner ? Ceux pour qui vous ouvrez comme ceux qui le font pour vous.
JN – Zomes ! (rires) …il n’y en a pas tant que ça. HR – On a déjà ouvert pour Sonic Youth. DF – Nous sommes depuis toujours lies à une scène expérimentale, noise… JN – Il y a certains groupes avec qui nous jouons toujours dans les mêmes festivals, comme Circle. DF – Avec eux, je nous sens une certaine similarité, une sorte de rock primitif et… ouvert d’esprit. Vous connaissez Circle ?
CE – De nom, seulement.
(Circle - Stimulance, sur "Prospekt", 2000)
HR - Sur certains albums, ils jouent du piano, et sur le suivant c’est du rock ou autre chose, avec des voix haut perchées. Ils sont très diversifiés, un peu comme nous. DF – On a aussi tourné avec Neil Young.
CE – Et quels groupes suédois nous conseilleriez-vous d’écouter ?
(Altar of Flies - Untitled, sur "Permanent Cavity", 2010)
JN - Altar of Flies, qui ont tourné avec nous. De grosses explosions noise, ce genre de choses. DF – Il y a un très bon groupe de Stockholm qui s’appelle Ectoplasm Girls. Ce sont deux sœurs qui ont créé ce groupe pour… entrer en contact avec leur mère décédée. Elles essaient de communiquer avec elle à travers leur musique. JN – C’est une musique très belle, je trouve.
CE – Est-ce qu’elles ont réussi à contacter leur mère ?
DF – (rires) Je ne crois pas, pas encore ! JN – C’est pour ça qu’elles continuent d’essayer. (rires)
CE – On entend souvent parler de scènes intéressantes en Suède mais en général cela concerne plutôt… l’art-pop ou l’electro-pop (The Knife, etc NDLR). On a l’impression qu’il y a beaucoup de groupes intéressants chez vous mais nous n’en connaissons pas beaucoup qui joueraient dans les cours de l’expérimentation ou du noise-rock.
JN – En fait il n’y a pas vraiment de scène pour ce genre musique, chez nous…
CE – En France, c’est la même chose. Quelques bons groupes mais aucune scène stable.
HR - Il y a une scène mais la musique est très diversifiée, à Stockholm où la vit la plupart d'entre nous. Ça peut aller du jazz au noise en passant par le rock, mais c'est une sorte d'underground. C'est déjà pas mal et ça devient de mieux en mieux avec beaucoup de petits labels et de gens impliqués, ça évolue.
CE - Pensez vous que ces scènes font partie de vos racines ?
(Union Carbide Productions - Be myself again)
(The Soundtrack of our lives - Tonight)
HR - Nous n'avons pas tous les mêmes racines. J'ai joué dans un groupe appelé Union Carbide Productions. Le guitariste et le chanteur de The Soundtrack of our lives jouaient dans ce groupe. C'était un rock à la Stooges. Voilà mon background. Jean-Louis Huhta (percussion, electronics) – Henrik et moi avons aussi joué ensemble dans un groupe qui s’appelait Audio Laboratory, avec le chanteur de The Soundtrack of our lives, et on y jouait… une sorte de noise.
CE – Et en quoi consiste votre dimension électronique ?
JN – Je crois qu’il y a toujours eu comme un mélange de différents styles musicaux en nous, à travers les disques que nous achetons et les différents projets dans lesquels nous sommes investis. Il y a quelques années, je jouais dans un groupe de punk-rock et puis j’ai migré vers un groupe de funk et avant ça j’étais plutôt dans l’électro, le rhythm’n bass, et puis je suis passé à la techno. DF – Mais vous savez, je crois que c’est toujours la même chose, nous allons vers ce qui nous semble le plus intéressant et amusant à faire. J’ai écouté beaucoup de musique électronique quand j’étais ado et j’ai ensuite fait partie d’un groupe punk pendant des années mais la musique électronique a toujours été importante. Je me vois davantage comme un musicien électronique que comme un guitariste.
CE – En fait, votre version du noise-rock a un caractère psychédélique, une sorte de transe et je peux voir un lien avec l’électronique.
JL – Pour ma part, je suis très intéressé par la musique tribale, et aussi par la techno. J’aime la techno et je crois qu’elle se ressent dans notre musique, que je vois comme une… version rock de la techno. JN – Et puis nous aimons que les gens dansent, mais ce soir, ce sera probablement difficile (le Carré Bellefeuille est un auditorium de places assises, sans fosse, NDLR)
CE – Vous seriez surpris ! Hier, des jeunes femmes ont dansé frénétiquement sur la musique de Silver Apples, dans les allées. Peut-être que ce soir…
DF – Parfait ! Peut-être demanderons-nous aux gens de se lever.
CE – Vous devriez le faire !
JN – Il nous est arrivé de le faire, en Chine. Il devait y avoir 1500 personnes, bien plus que ce soir, et nous leur avons demandé de se lever et de danser et ils étaient genre "OK…" (rires) HR – C’était la dernière chanson. Ils avaient passé tout le show assis. JN – Et puis la police a débarqué.
CE – Je ne pense pas qu’ils viendront ce soir.
JN – Chouette. (rires)
CE – Vous semblez tous si impliqués dans votre son et votre musique, on en vient à se demander si vous créez les chansons ensemble ou si les idées viennent individuellement, chacun de votre côté...
DF – Un peu des deux. Parfois l’un d’entre nous écrit toute la chanson avec le rythme et le riff puisque c’est la base de la plupart de chansons, et parfois quelqu’un a une idée d’instrumentation et nous construisons la chanson ensemble à partir de là. Il y a beaucoup d’improvisation dans notre travail, nous essayons de faire vivre les chansons. Elles partent d’un rythme et nous improvisons les arrangements. Les morceaux sont toujours différents sur scène. JN – Parfois cela peut être très rapide. Par exemple, nous étions backstage l’autre fois et nous nous sommes dit "on joue quoi ?". L’un de nous a dit "Partons d’un bam-bam-bam" et c’est ce que nous avons joué pendant 40 minutes. Il est très intéressant de se rendre compte que ça peut effectivement fonctionner ! (rires) HR – Nous l’avons jouée hier, celle-ci. JN – Nous les jouerons ce soir, ces "bam-bam-bam"
CE – Vos chansons ont quelque chose de très simple. Certaines sont répétitives et... ça fonctionne. Ça fait partie de l'essence de votre travail de mon point de vue. Il est donc logique que vous deviez les écrire aussi efficacement et aussi rapidement. C'est votre capacité à travailler sur des riffs pour en faire des chansons qui fait de vous un groupe.
JN – Merci de dire ça ! DF – Oui c’est très sympa ! JN – Peut-on réutiliser ça ?
CE – Bien sûr !
JN - Plus j'y pense et plus je comprends notre musique et à quoi elle ressemble vraiment. Ces derniers temps nous essayons de répéter avant les concerts, alors que lors de notre concert à Cardiff il y a deux soirs, nous ne l'avions pas fait et nous sommes allés sur scène comme ça, et ça nous venait quand même. DF - Nous avions quand même répété un peu dans le train, on avait juste écouté nos chansons et on s'était demandé "est-ce que je joue bom-bom ou bom-bom-bom ?" (rires)
(De gauche à droite : Joachim, Henryk, Jean-Louis, Daniel et Daniel Higgs)
CE - Je trouve que vous avez des liens de parenté avec l'écurie Thrill Jockey. Je sais que vous ne venez pas de Chicago mais... vous mixez noise-rock et, disons des éléments d'avant-garde et vous les amenez en des endroits inexplorés. Vous n'êtes pas formellement proches de Tortoise ou de l'image que l'on se fait des groupes de TJ mais je vous trouve néanmoins à votre place sur ce label. Vous ne donnez pas l'impression d'être une pièce rapportée, comme si Daniel Higgs vous avez ramené dans son sillage. Pensez vous que vous pourriez rester TJ et y prospérer ?
DF - Je ne sais pas, mais il est vrai que musicalement nous nous démarquons peut-être trop.
CE – Sur Thrill Jockey ?
(Liturgy - Veins of God, 2011)
DF – Oui. JN - Mais c'est vrai que je ressens une sorte de lien... Il y a des groupes que j'aime beaucoup sur TJ, avec lesquels je ressens une connexion. Je ne veux pas citer de noms mais... DF - J'aime aussi beaucoup le black metal de Liturgy et Wooden Shjips bien sûr (ils acquiescent tous, NDLR). Je pense que ça serait un beau foyer pour notre musique.
CE – Avant l’arrivée de Daniel Higgs vous (Joachim et Daniel) vous occupiez du chant…
JN – Tous les deux, oui.
CE – Travaillez-vous toujours sur des paroles et des mélodies pour le chant ?
JN – Non. Et toi ? DF – Oui, ça m’arrive. JN – Vous voulez dire pour de futures chansons ?
CE – Oui.
JN - Quand je joue un nouveau riff, j'entends toujours la voix de Daniel Higgs. Nous faisons de belles choses avec lui et je suis impatient d'enregistrer à nouveau avec lui l'année prochaine. Je ne ressens pas le besoin de m'exprimer autrement en ce moment.
CE – Donc pour l’étape suivante vous travaillerez encore avec Daniel Higgs ?
JN – Oui, il est en quelque sorte le sixième membre (en comptant Asa Osbourne comme cinquième, NDLR)
CE – Avez-vous des plans pour l’avenir, ou continuerez-vous sur votre lancée ?
DF – On aime notre façon de faire les choses et je crois que le prochain album que nous publierons sera la meilleure chose que nous ayons jamais réalisée.
Propos recueillis le 23 octobre 2011 au Carré Bellefeuille par Arthur Graffard et Joe Gonzalez. Interview préparée par Arthur Graffard et Joe Gonzalez.
Je l'ai dit et je le répète, j'éprouve de la sympathie pour Faris Badwan. Une tendre pitié. Une charitable tendresse. J'éprouve de la difficulté à croire qu'un jour The Horrors publieront un classique, un grand album, un disque qui compte. Mais ce ne sont pas de mauvais bougres, pas du tout, au contraire même. Je loue leurs efforts et vous invite à faire de même. Ces jeunes gens ont commencé par lancé leur propre scène, dans une petite ville anglaise, et puis leurs propres soirées underaged, et les voilà qui continuent, quatre ou cinq ans plus tard à explorer ce que la musique a de mieux à leur offrir et ça n'est pas un retour au garage des débuts mais bien la suite logique de "Primary Colours" qui est arrivée cette année dans les bacs. Et par suite je n'entends pas redite. Badwan et ses horreurs découvrent l'histoire de la musique populaire, à leur rythme et à rebours, ce qui fait qu'après le shoegaze empreint de post-punk d'il y a deux ans, on a aujourd'hui abordé une sorte de pop psychédélique vivement influencée par les mouvements gothiques de la première moitié des années 80 (Chameleons, The Birthday Party) et par les géants de la Big Music de la même période (U2 et surtout Echo & the Bunnymen).
(I can see through you)
Il reste encore à cette musique suffisamment d'inventivité pour ne pas sombrer dans l'arnaque. Quelques refrains amusants (I can see through you), quelques morceaux de pop plutôt bien foutus (Changing the rain), d'autres tendant vers la transe psychédélique (Moving further away), le tout avec une base rythmique toujours au garde-à-vous, et c'est grâce à tout cela que l'on ne s'ennuie pas en ré-entendant des plans imaginés il y a déjà une trentaine d'années par d'autres avec plus d'authenticité. Avec un son plus massif, des ambiances plus variées, les Horrors peuvent viser un public encore plus large et tant mieux pour eux, mais il est vrai que si l'album n'est pas raté il n'apporte absolument rien de neuf. C'est un essai plus constant mais plus consensuel aussi que "Primary Colours", une tentative de plus pour ce groupe de fanatiques de musique pop. L'attitude mérite le respect, le résultat peut se targuer d'être décent, mais où est l'ambition ? Où sont les idées ?
The Psychic Paramount - II
Les rues de New York ne sont plus les mêmes aujourd'hui qu'elles n'étaient en 1979. Elles sont plus propres, on y croise moins de clodos, de drogués et de grandes folles et forcément le noise-rock d'aujourd'hui s'en ressent. Le bruit new-yorkais n'est plus non plus aussi sale qu'auparavant, plus aussi négatif, il n'est à vrai dire plus négatif du tout. Si l'on prend The Psychic Paramount comme exemple de ce vers quoi a tendu le bruit, alors il ne s'agit plus du tout de faire hurler des guitares à l'agonie en signe de révolte, mais comme la pochette de "II" le sous-entend, c'est davantage dans une démarche psychédélique et détendue que les volumineuses strates vagabondes d'électricité se déploient en 2011. Du noise-rock joué par des putains de hippies.
(DDB)
Dans une formation classique, avec des progressions rythmiques et mélodiques empruntant notamment au post-rock, au psychédélisme 70's et au non-sens propre à des confrères bruitistes (tels les Branca, Rallize Dénudés et autres amateurs de déflagrations guitaristiques - mais pas Sonic Youth ! Ou alors sur les S.Y.R. à la limite...), ce groupe ne propose rien d'autre qu'une bonne dose de raffut mental, que l'on se doit d'écouter à un volume maximal pour en apprécier la qualité (sinon ne perdez même pas votre temps, vous n'y entendrez rien), à vocation psychédélique ou d'exutoire. Bien que plutôt réussi dans son genre, ne vous attendez pas à trouver en ce disque un double-fond ou une couche supplémentaire de violence, il n'y en a pas, ça n'est pas prévu au menu. En 2011 voilà ce que l'on appelle un "bon" disque de noise-rock. Faut-il s'en réjouir ?
Si ces dernières années, les Snobs avaient pu donner l'impression d'avoir posé le pied sur le frein après des débuts frénétiques (12 disques entre 2003 et 2007, sans parler des concerts et des courts métrages de Mad Rabbit), en 2011, la machine semble relancée à fond la caisse. Après un excellent album solo de Duck Feeling et un huitième album (officiel) dans la foulée (*1), après une série de concerts printaniers fort plaisants, et avant la publication d'un nouveau court métrage (annoncé comme le chef d'œuvre de Mad Rab' et dont la première est prévue pour la fin Septembre), les Snobs ont trouvé le temps de collaborer avec le poète New Yorkais Steve Dalachinsky et d'enregistrer un "Anti-Opera Post-Apocalyptique Asurréel en Deux Actes".
Imaginée par le label bordelais Bam.Balam Records(*2), la rencontre visait à offrir un environnement "rock" au poète, après de nombreuses expériences dans le monde du jazz. Et de ce point de vue, la rencontre est un semi-échec dans le sens où les Snobs ne sont plus un groupe de "rock" depuis longtemps. Semi-échec seulement puisque la participation de Dalachinsky n'a sans doute pas été tellement influencée par le groupe en face de lui. C'est en effet à l'occasion d'un passage en France que le poète a rencontré les Snobs et qu'il a mis en boite sa part de l’œuvre, sur laquelle les musiciens ont pu par la suite travailler, à leur rythme, afin de mettre en musique la linguistique agile de leur "invité". Si les Snobs n'avaient pas pour but de parasiter l'idée du label, ils n'ont pas forcément mis du leur pour amener Dalachinsky sur le chemin du rock. En effet, ni les instruments utilisés par Duck Feeling et arrangés et mixés par Mad Rabbit ni leur méthode de composition ne s'approchent ici de la stylistique rock. Sitar, meuleuse, bidons et seaux métalliques, guitares, orgue et un vieux magnétophone, tous mis à profit dans une démarche post-industrielle (si l'indus était la musique de l'urbanisme envahissant, alors les percussions des Snobs créent le son d'une banlieue semi-rurale spatialement étouffante) et post-moderne où le groove africain rencontre le bruit et la construction cérébrale européenne. La démarche est résolument ambitieuse et l'expérimentation sur le son, quelle qu'en soit la part d'improvisation, rappelle davantage la folie free des disques les plus aventureux du label SST Records (à l'époque où l'avant-garde rock se concentrait sous l'étiquette "post hardcore").
(Écoutez ci-dessus les deux actes composant l'album) (Puis commandez le disque ici, pour une somme modique et dans un bel emballage)
Descendant direct de la poésie beat (et notamment de William Burroughs et Allen Ginsberg), Dalachinsky est un ami du son avant d'être un amant du mot. Le sens derrière ses choix linguistique est fort et c'est important (on évite les babillages onanistes que j'ai tendance à reprocher à une partie des praticiens du verbe) mais c'est avant tout parce que leurs sons l'envoutent qu'il choisit des syllabes. Il peut alors paraitre tour à tour magnifique et charismatique puis agaçant et dépourvu d'inspiration lorsqu'il répète mots et sons, en invente, en mélange (in Ah mores) et se lance avec un sérieux déroutant dans une énumération non pas de signifiés, de concepts mais de signifiants, de phonèmes. Débitant ses constructions phonétiques d'une voix grave, profonde, la voix d'un homme qui a vécu et qui me rappelle parfois la tessiture et le souffle de Mickey Rourke, tel qu'il s'exprime dans ses plus récents rôles ("The Wrestler", par exemple), Dalachinsky donne peut-être l'impression d'improviser, de lancer les premiers mots qui lui viennent, mais il n'en est rien. Le flot de conscience est un élément important de la poésie beat, mais pas au prix d'une construction servant un propos. Tout comme le free jazz n'est presque jamais une musique reposant entièrement sur l'affect instantané, les poètes beats tels que Dalachinsky sont pour la plupart bien plus que de simples émetteurs d'ondes sensorielles, incapables de comprendre ou de disséquer ces ondes. De cette façon, la fluidité massive de l'enregistrement, cet afflux pratiquement incessant de phonèmes vocaux et de sons instrumentaux, apparemment aussi libres de mouvement que d'apparence, cet afflux n'est pas aussi free qu'il en a l'air et le flot l'amène en une direction dictée par l'homme derrière le son.
Derrière le jeu des mots ("home follows the light / follow the light home / the light follows home / my belongings / belonging to no one" in The Garbage Man) il y a un homme qui ne rit pas et qui s'interroge. Le premier acte de cette anti-pièce pots-apocalyptique tourne autour de la supposition "Must have been abducted" (soit "on a du les kidnapper"), que le poète applique à un nombre infini de valeurs prétendument sûres : voitures, chiens, incantations, juristes, politiciens, sourires et ainsi de suite, que l'on a probablement du kidnapper puisqu'ils ne lui apparaissent plus. Critiquant ainsi de façon consumériste la perte de(s) valeur(s) de l'objet, du concept, en un mot du "bien", Dalachinsky n'évite même pas la finalité de la recherche d'une solution à la déroute sociétale qu'il décrit, il n'en a pas le temps. A mesure que le temps passe, le langage lui-même lui est enlevé et lorsque l'acte touche à sa fin, ses phonèmes ne sont plus que borborygmes.
Steve Dalanchinsky est un poète d'obédience beat : il est cynique et critique une société qu'il trouve dénaturée, dans laquelle plus personne n'est qui il devrait être ("we are all aliens / we must all have been abducted") mais il n'est pas aigre, son espoir d'un monde meilleur le pousse à croire que sa différence ("he calls me a GARBAGE MAN / failed baby of the rhythm of the world / failed child of the universe’s plan") n'est pas une tare, et qu'il n'est pas seul. Nous sommes avec lui, en décalage ("we are dressed for the aftermath of the party / and come from a neighborhood of broken promises / and pride / we are failed rhythm babies / and have more rhythm than we need") et gâtés, trop, et nous n'en profitons pas assez car s'il faut retenir une formule du poète ici, c'est bien "favorite recipes of the unknown" (recettes favorites de l'inconnu). C'est ainsi qu'il décrit les infinies possibilités de recherche de connaissance, de découverte personnelle et c'est une idée que l'album semble refléter d'un bout à l'autre de l'anti-opera. Une idée que l'on voit reflétée dans la soif de sons de Dalachinsky comme dans le saut en avant des Snobs, qui avaient certes déjà une belle expérience de mise-en-musique (les nombreux courts métrages de Mad Rabbit ont eu droit à des bandes sons personnelles et même à des diffusions sur le mode du ciné-concert) mais qui trouvent ici à illustrer des mots étrangers.
(Les snobs font leurs courses de tambours à la décharge, une démarche écolo-industrielle)
C'est d'une façon linéaire et évolutive tout à la fois que Duck Feeling a choisi de procéder. Comme s'il avait voulu déposer sur bande l'étendue de ses possibles, tout en sonorisant le parcours émotionnel, sonore et idéologique de Dalachinsky. Ainsi, les constatations effrayantes de disparition des repères du poète sont elles accompagnées par une sorte de nappe cuivrée, tendue, stressante, lentement réveillée par une motif de guitare correspondant à l'épiphanie progressive que l'on sent se profiler dans la voix de Dalachinsky quand il prononce ses "over and over and... ov...er a...gaiiin". La guitare de Duck entame alors une boucle psychédélique tandis que l'énumération reprend et que l'esprit sombre dans un tourbillon qui l'amènera finalement vers le néant. Pendant le second acte, l'esprit réflexif est accompagné par un sitar contemplatif jusqu'à ce que tout ne s'écroule et qu'un noise rock fiévreux, doublé d'un groove aphteux, ne s'installe tandis que la folie semble gagner une digression verbale tournant en boucle autour des concepts de symétrie estropiée, d'espaces vides et de reflets viciés et alors, suivant la basse et les percussions dans une ronde infinie, la guitare semble offrir un mime dérangé à la spirale de Ah mores. La patte de producteur de Mad Rabbit ne pèse alors jamais autant que sur le climax démentiel de What the hell is it Ethel ? lorsque la voix se dématérialise, comme en un dub psychotique hanté, tandis que l'orgue lance des oscillations psychédéliques et que des grincements apparaissent de part et d'autre de l'écran sonore, tandis que tout bascule et avant que ne se termine la réflexion, après toute activité ("after thinking").
Sans être aussi radical que le manifeste artistique de Duck Feeling et sans même réussir aussi franchement à coupler le plaisir cérébral de l'expérimentation au régal physique du groove comme "Rhythms of Concrete" a pu le faire, cette collaboration étonnante est une totale réussite. Un enregistrement exigeant, dont la profonde recherche (sonore, psychique et d'inconnu) n'aura pas fait chou blanc. Comme le dit Steve Dalachinsky lui-même à chaque fois qu'il tend la main vers l'inconnu : on en revient toujours avec quelque chose de neuf.
Joe Gonzalez
(*1) : "Rhythms of Concrete", dont nous vous toucherons deux mille mots d'ici peu puisque c'est l'un des meilleurs disques de l'année.
(*2) : à qui l'on doit déjà le "Cometary Orbital Drive" des japonais psyché-chtarbés d'Acid Mothers Temple.