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mercredi 10 février 2010

[Réveille Journée] Gowns - Stand & Encounter

Oh! Regardez! Encore un! Ça tombe comme les feuilles mortes! Encore un groupe totalement inconnu qui splitte dans l'anonymat après des années d'activité, des concerts et des albums, un groupe qui s'éteint en silence, sans doute aussi à cause du silence qui l'a de toute façon toujours entouré. L'autre jour, le groupe américain d'avant-folk et de drone expérimental Gowns a annoncé sa séparation, via le blog de sa chanteuse/guitariste Erika Anderson après 5 ans et 3 albums. Je ne vais pas essayer de vous faire culpabiliser en disant "le monde ne les a compris! Vous êtes des salauds imperméables à la beauté!" car je ne connaissais pas ce groupe moi-même avant d'apprendre sa mort. Mais il y avait dans le peu d'articles consacrés à ce sujet une sorte de rancœur de la part de ceux qui les écrivaient. L'impression que c'était un split illogique, injuste, que c'était vraiment une mauvaise nouvelle, pire, un gâchis. Mais tous se consolaient comme ils le pouvaient en expliquant que Gowns proposait, en guise d'adieu, un dernier morceau, en téléchargement libre, le dernier morceau qu'ils aient enregistré et qu'ils considèrent comme l'un de leurs meilleurs, une épopée de 17 minutes sous le nom de Stand & Encounter. C'est le morceau que nous vous proposons d'écouter ce matin, aujourd'hui, toute la journée. Que nous vous demandons d'écouter.

(Vous pouvez télécharger ce morceau directement en cliquant ici avec un clic droit)

On sait, oui, 17 minutes, c'est énorme pour la majorité d'entre vous, surtout venant d'un groupe d'avant-folk expérimental et noisy. Mais il faut écouter ce morceau et se rendre compte soudain qu'on est peut-être passé à côté d'un grand groupe lorsqu'il existait encore. Stand & Encounter est un véritable tour de force musical, une cavalcade surpuissante et émotionnelle qui vous tient en haleine pendant 17 minutes qui doivent autant à leurs expérimentations noisy et lo-fi qu'à la manière de chanter d'Erika, en transe pure dans la première partie, lui donnant des allures de procession de post-folk. "Got nothing nice to say/Say nothing at all/I still miss you" nous lance-t-elle en prélude avant que le tout ne se consume dans une montée déchirante à grand coup de violons. Et sur les échos de ce point d'orgue, le morceau de s'étendre dans sa deuxième partie vers une sorte de purgatoire musical où les mots se brouillent, criés au-dessus d'un riff destructeur qui crève devant nous. Tout est là finalement, les symboles et clichés d'un genre, le drone implacable, les percussions funéraires, les voix distordues, les grandes étendues de sons électriques sur deux accords, et tout est magnifié, comme si le groupe avait décidé de mourir de la manière la plus glorieuse, la plus forte, dans ce dernier hurlement, en y mettant tout, en même temps, pour toujours. Avant que ne revienne le silence.


Emilien.

mardi 9 février 2010

[Réveille Matin] The Beatles - I Me Mine

Je ne sais pas si vous avez fait gaffe, mais cette semaine, on intronise Hugo en rédacteur matinal, et le bougre ne compte pas s'arrêter aux Kinks, oh ça non. Et ça par contre vous avez forcément remarqué : Hugo, c'est un type sacrément 70's, et pas qu'un peu. Alors je propose comme méthode de bizutage de la part des autres rédacteurs de lui couper l'herbe sous le pied en lui chourant tous ses sujets potentiels avant qu'il ait le temps d'en parler. Un peu comme si Emilien couvrait d'éloges un album de chillwave & western histoire de taquiner Joe, vous voyez ?

Et c'est ainsi que je m'attaque à l'impensable, à savoir un morceau des Beatles tiré de "Let It Be". Oui, "Let It Be", oui, l'album profondément mal-aimé, celui qui fait office de pied de nez à quatre années d'albums parfaits et indispensables tant il nous montre un groupe qui a perdu toute sa maîtrise, tant cette fausse couche semble complètement bricolée de projets avortés, d'engueulades, de sessions qui s'étalent sur près de deux ans (rappelez vous que pour les Beatles, deux ans, c'est le temps qu'il faut pour lancer une révolution, l'emmener le plus loin possible puis la saborder comme si de rien n'était).
En fait, à sa sortie en 1970, après l'annonce de la dissolution du groupe, l'album fait figure d'uchronie sur ce qu'aurait pu devenir le groupe après le "White Album". "Abbey Road" est passé et a montré que le groupe pouvait rester en avance et expérimenter les nouveautés de production de l'époque, et pourtant ce faux testament qu'est "Let It Be" montre un groupe franchement classic rock, aux vrais moments de bravoure certes, mais qui assume ses blagues bluesy basses-du-front et ses ballades folk mollassonnes.

Forcément, la plupart des fans ont tout foutu sur le dos de Phil Spector, coupable d'avoir, comme il est écrit dans les crédits, "re-produit" cet album qui restait dans les limbes après plusieurs tentatives de mixage rejetées, alors que McCartney n'était, pour rester poli, pas vraiment enchanté par le résultat de cette fausse collaboration. Sauf qu'au final, les arrangements orchestraux quelque peu outrés qui font la marque de fabrique de Spector, loin d'être omniprésents, apportaient simplement de la puissance aux passages qui en nécessitaient quand ils ne servaient pas tout simplement de cache-misère à des morceaux franchement faibles (Je défie quiconque d'écouter The Long and Winding Road dans sa version "dépouillée" de l'absurde "Let It Be... Naked", sans piquer du nez).



(The Beatles — I Me Mine)

Et dans les morceaux qui sont sortis gagnants de cette sur-production tardive, il y a ce I Me Mine composé par Harrison, le dernier morceau jamais enregistré par les Beatles, après le départ de Lennon, et pour lequel j'ai une affection sans limites. Cette valse rock s'élève avec majesté dans le bercement des violons, s'envole dans une montée harmonique déchirante avant de se transformer en blues urgent dans un refrain qui fait taire les arrangements sans perdre en force, prouvant ainsi que Spector savait très bien ce qu'il faisait. Tout ceci en même pas deux minutes trente. Joli coup.

Thelonius

lundi 8 février 2010

[Vise Un Peu] Scout Niblett - The Calcination of Scout Niblett

Il y a austérité et Austérité. D'un côté, y'a des artistes qui décident de dépouiller leur musique au niveau des instrumentations pour donner un côté intime, ou alors un côté plus simple, ou juste parce qu'ils n'ont pas les moyens d'être maximalistes, que sais-je encore. Et puis y'a des gens qui poussent ça au niveau supérieur, qui se privent de tout parce qu'ils le veulent, et qui balancent des albums secs, avec un dépouillement digne de François d'Assise. A ce niveau là, Emma Louise Niblett, a.k.a. Scout Niblett est devenue, album après album, une maitresse du genre, un ordre mendiant musical à elle toute seule, seule oui, forcément seule. On l'avait laissée en 2007 avec "This Fool Can Die Now" qui, s'il n'était pas non plus un album de pop orchestrale, offrait des sonorités plus riches que sur ses précédents essais, des duos avec Will Oldham, et on aurait pu croire que sa récente signature chez Drag City aurait été synonyme d'un peu plus de moyens. Mais non, avec ce nouvel album, elle décide finalement de tout foutre en l'air en se débarrassant du superflu, un peu comme à ses débuts, et par superflu, Scout entend "tout ce qui n'est pas une guitare ou une batterie".

(The Calcination of Scout Niblett)

Le résultat est morne, sombre, pale, presque désespéré, à l'image de son titre-programme : Scout a brulé sa musique dans un feu intense, l'a dépouillée de tout, et cet album en est le résultat, comme des cendres encore brulantes. Mais cette immolation musicale n'a pas fait de Scout cette espèce de chanteuse post-folk que certains imaginent voir à chacun de ses essais avec des comparaisons pas totalement justes avec une Chan Marshall période très déprimée ("Dear Sir" en 1996). Car finalement, malgré son dépouillement intense et la présence omniprésente du silence, du vide en temps que partie intégrante de sa musique, "The Calcination of Scout Niblett" est avant tout un album de rock, un vrai, un pur, peut-être l'un des albums les plus rock sortis ces dernières années. Mais pas du rock sympa à solo, non, un rock dans son essence la plus rêche, la plus dure, qui vient en même temps du blues et d'un espèce de squelette de grunge totalement 90's avec ses fantômes, un rock complètement désincarné certes, mais qui n'est rien d'autre qu'un double dégraissé de lui-même.

L'instrument clé de "The Calcination...", celui qui le porte en entier, c'est la guitare électrique et distordue, et ces deux adjectifs sont très importants, d'autant plus que cet album a encore été enregistré par le guitar-geek Steve Albini, qui offre un son assez passionnant aux six cordes, un peu étouffant et désespérément spartiate. Oh, elle est parfois très douce, la plupart du temps elle semble être jouée à un volume minimal avec ses cordes frottées très lentement, donnant une fausse impression de calme. Mais elle devient parfois subitement brutale et dure, laissant échapper une espèce de colère qu'on pouvait voir poindre dans certains riffs. Ce n'est pas un hasard si l'album débute sur Just Do It! avec une guitare noyée dans son propre larsen, et si l'album comporte des moments violents et froids comme le final surpuissant de Cherry Cheek Bomb. Même dans leurs passages les plus statiques, tous les morceaux de cet album sentent le rock, dans les accords, dans les parties de guitares, dans les batteries lourdes, tout est terriblement rock jusqu'à la moelle, qui est d'ailleurs tout ce qu'il reste. Il y a une puissance sourde et glaciale qui habite chaque seconde, donnant un ensemble au sein duquel on a du mal à se repérer, à être dans une position confortable, et laissant l'auditeur distrait dans l'incompréhension la plus totale tant qu'il n'a pas fait l'effort d'arrêter de l'écouter à l'envers et en ne voyant que ce qu'il manque.

(Cherry Cheek Bomb)

Tout ce rock sous-entendu accompagne finalement un album terriblement intime, à fleur de peau, presque trop par moment, comme si l'on en entendait plus que l'on ne devrait dans la voix toujours aussi forte et bouleversante de Scout. La manière dont elle lance des "Help me" sur Ripe with Life (l'un des morceaux de bravoure de cet album avec ses guitares sous-mixées presque effrayantes) ou ses appels à tue-tête dans Strip me Pluto, semblent habités, désespérés, mais jamais timides ou dans le doute : bien au contraire, Scout vous regarde droit dans les yeux dans cet album, elle ne fuit face à rien, et cela donne finalement quelque chose d'implacable qui assure la position d'originale qu'occupe Scout depuis maintenant 10 ans avec encore plus de force. Bien sûr, cet album n'est pas pour tout le monde, et son minimalisme tranchant ne se prête pas à toutes les heures et toutes les humeurs. Mais quand on l'écoute au bon moment, dans les bonnes conditions - préférablement au casque et dans le noir sans doute - "The Calcination of Scout Niblett" est une expérience musicale vraiment passionnante. Éprouvante aussi. Mais ce dernier adjectif est ici employé dans son sens le plus positif.




Emilien.

[Réveille Matin] The Kinks - People Take Pictures of Each Other + Picture Book

« La mémoire ne filme pas, la mémoire photographie. »
Milan Kundera, L’immortalité.

Bonjour à tous! Ce matin, on fait un petit (grand) bon en arrière, direction Londres, Pye Records, 1968. Oui, vous y êtes, on va bien sûr vous parler des Kinks. Du sixième album des frères Davies et consorts, "The Kinks Are The Village Green Preservation Society," qui est considéré par beaucoup comme étant leur meilleur album, ce qui est bien possible.


La ligne directrice de "Village Green" est assez simple : la campagne anglaise, les petits villages, les souvenirs, la nostalgie. L’album compte 15 morceaux, et parmi des choses aussi excellentes que Do You Remember Walter?, Animal Farm, ou encore Big Sky (on pourrait tous les citer), j'ai choisi de vous parler de People Take Pictures Of Each Other, le dernier morceau de la face B. Pourquoi? Parce que. Parce que c’est frais, dynamique, entraînant, tout d’abord, c’est un morceau séduisant, avec sa basse en pompe ultime, et surtout parce que Ray Davies y dévoile sa vision de la photographie, au travers d’exemples tirés de la vie de tous les jours, le père prenant la mère en photo, la sœur photographiant le frère, et la succession de ces petits détails plonge le morceau au plus près de la vie quotidienne, l’inscrit dans une dimension prosaïque particulièrement délectable, tout à fait agréable. Si l’album est un roman qui se veut au chevet de la « british daily life », People Take… en est pour le coup l’album photo.

(People Take Pictures of Each Other)

Vous avez dit album photo ? Vous avez bien fait, car Picture Book fait office d'écho, sur la face A, et les deux morceaux sont incontestablement liés. Dans les textes (« Fathers take pictures of the mothers » sur People Take…) / « Pictures of your mama, taken by your papa » sur Picture Book) mais aussi dans la musique, avec toujours cette efficacité rythmée, et ces arrangements parfaitement menés. De plus, ces morceaux véhiculent une bonne dose de la nostalgie contenue dans l’album. La question de la mémoire, traitée par le biais de la photographie et avec la voix des Kinks débouche sur une ode à la ruralité doublée d’un grand plongeon dans le quotidien. L’immersion est totale. C’est vertigineux.

(Picture Book, ici et dans le player à gauche).


Hugo.

dimanche 7 février 2010

[Alors quoi ?] Un Bilan Théorique post 31 Décembre 2009




I - La Nausée

J'aime par-dessus tout ce genre d'exercice, je dois l'avouer. Les tops de fin d'année, c'est chouette, et intéressant par-dessus le marché, mais après deux, trois, dix, trente liste d'albums, chansons, vidéos, l'effet s'estompe et on commence à développer le "mal de l'année." En tout cas c'est mon cas. Aux alentours du 25 Décembre, Internet n'était plus qu'un Grand Portail sur Tops de Fin D'année, et j'en ai eu ma claque. Il m'a fallu presque deux semaines pour me remettre de la Nausée profonde qui m'envahissait à l'idée-même d'un mp3, d'un disque, d'une pochette d'album, et qui plus est s'il s'agissait d'un truc sorti en 2009. C'est quelque chose que je ressens chaque année, à la même période, et pour les mêmes raisons : cette abondance de tops, certes, mais aussi et surtout un ras-le-bol général vis à vis du concept de "l'année presque écoulée, épuisée jusqu'au dernier recoin de chanson." Je me demande si vous ressentez, vous aussi, ce sentiment très fort de rejet.

Pour cela, encore faut-il que, comme moi, vous considériez les années civiles comme des bornes kilométriques jalonnant le cours de la Grande Histoire de la Musique, et que vous envisagiez une année comme un tout, idée stupide au possible j'en conviens, mais communément reconnue comme populairement PRATIQUE, tant il est vrai que sans cela, pas de tops annuels et sans tops récurrents OU EST LE FUN ? Les grognons peuvent toujours lancer des arguments du genre "Alors pour toi, un disque sorti le 15 Décembre d'une année ne peut être comparé à un autre sorti le 12 Janvier de l'année suivante?" mais ça n'empêchera pas que leur système, s'il est plus logique, est aussi beaucoup moins marrant, et tant pis pour eux.
Il faut aussi, pour ressentir un tel sentiment, que comme moi vous soyez obsessionnels compulsifs, complètement obnubilés à l'idée d'écouter toujours plus de nouveaux disques, de choses nouvelles, et que vous ayez donc écouté trois cent cinquante albums ou davantage (qui compte?) sortis en 2009, pour évidemment n'en retenir qu'une petite part.
Si vous vous retrouvez là-dedans, alors peut-être ressentez-vous la même nausée de fin d'année, et si tel est le cas, faites m'en part dans les commentaires, ne me laissez pas me sentir aussi seul.





II - En 2009, il s'est passé quoi finalement ?

Des disques sont sortis, de bons et de mauvais moments ont été passés lorsque nous les avons écoutés, et tout ça c'est très bien, mais que peut-on retenir comme gros titres? Quels évènements et quels courants seront perpétuellement associés à la page Wiki consacrée à 2009? Voici ce que j'en retiens.

Les années 80 sont revenues et Shoegaze, Shitgaze et Chillwave se sont partagé le grand gâteau du lo-fi. Après quinze ans de status quo, Oasis a finalement perdu la bagarre britpop commencée au début des années 90, au profit de Blur qui s'est reformé avec succès pour amasser un gros paquet de livres sterling et qui a laissé dans son sillage un certain nombre d'adeptes plutôt malins (Esser, Golden Silvers), MJ a paumé sa couronne de King par KO et malgré mes lubies, personne ne l'a ramassée. Animal Collective a une fois de plus été sacré meilleur groupe indépendant du Monde de la Terre pendant qu'un nouveau chef d'œuvre de Jim O'Rourke passait plus ou moins inaperçu. Warp a fêté ses 20 ans avec plus ou moins de succès, La Roux et Little Boots ont relancé la machine Europop et Muse s'est enfoncé sous des draps toujours plus peinturlurés. Alain Bashung s'est éteint trop tôt, alors que Sliimy envahissait les plateaux télé. Julian Casablancas est revenu avec des synthétiseurs, et C'est Entendu est né. Le reste, ce qui a compté pour moi, et pour mes collègues, vous le savez, c'est ici et qu'il faut le chercher.

Et vous quel est l'évènement, le disque, l'artiste, ou le "truc" qui vous a le plus marqué en 2009 ?





III - De l'envie de tuer relative au crépi tapissant les boîtes crâniennes de tout un tas de plagiaires en strings et mini shorts :

Mon intention n'est nullement de tirer sur l'ambulance, loin s'en faut. Vous dire tout le mal que je pense de, disons, 95% de ce qui est passé en radio (ce qui "marche") n'aurait pas grand intérêt. D'abord parce que la plupart d'entre vous partagera mon opinion et à quoi bon nous caresser les roupettes dans le sens du poil en souriant, mais aussi parce que c'est trop facile. Ce que je veux démontrer ici c'est qu'il y a pire que d'enregistrer et de promouvoir des disques vides de sens et d'intérêt, il y a des gens pires que Coeur de Pirate, et son single au refrain horriblement bête (Comme des enfants) ou Empire of the Sun et leurs artworks redéfinissant le concept même du tout-à-l'égout. Il y a les plagiaires éhontés se vautrant dans la fange vomitoire de leur succès (ou espoir de succès) et traînant les Grands à qui ils ont fauché leurs larfeuilles dans la gadoue d'un non-sens sans équivoque. J'en ai deux en tête, et je m'en vais vous brosser leurs portraits :

Il en est des punkettes sans cervelles et court-vêtues qui cherchent à squatter les college charts américaines, et celle qui passe le plus sur les ondes chez nous est sans doute Katie Perry, mais la plus détestable à mon goût est tout de même Amanda Blank.

Cette fille tout droit sortie d'une photographie de Merlin Bronques n'a rien pour elle, et pourtant elle a sans doute plus tourné en 2009 que Frànçois, Ros et Morning Star réunis. Le problème n'est pas tant qu'elle s'habille comme une trainée, qu'elle aime que ses partenaires scéniques simulent l'acte sexuel avec elle, ou que son faible QI ne soit même pas compensé par une gueule d'amour. Ce qui lui fait défaut avant tout, c'est le talent. Alors pour passer outre ce léger accroc à son méticuleux plan pour devenir une punkette crado de plus, elle cite les Grands Noms qu'il faut (Richard Hell à qui elle pique son blason pour en faire un blase), porte des t-shirts "Sex Pistols" et plagie Romeo Void comme pas possible.

En guise de single, Amanda pompe le Never say Never du groupe new wave texan (on parle du début des années 80, donc) dont la chanteuse préfigurait (et enterrait) Beth Ditto à grands coups de popotin, et ça donne Might Like you Better, affreux pastiche fluo de M.I.A., ultra vulgos, et pour lequel Amanda reprend le refrain de Romeo Void "I might like you better if we slept together," qui était à l'origine d'une ironie teintée de malveillance, et qui ne semble plus être ici qu'une invitation au sexe, pure et simple, lancée par ce boudin sans cervelle qui aurait mieux fait de rester la groupie qu'elle était.

Malheureusement, elle n'est pas la seule dans son genre à me donner des boutons, et celle qui porte la couronne au Royaume du Punk Rock Américain Dégénéré, c'est P!nk.

L'affaire P!nk contre Osterberg se soldera-t-elle par un non-lieu ?
Cette sale petite pute vénale veut voler mon âme, tu vois ? Elle croit faire partie de l'espèce humaine, mais je crois qu'elle a tort. Et si elle n'a pas tort, alors considère moi comme le fléau de l'humanité, mec !

Trop masculine pour réellement pouvoir concourir face à des filles comme Katie Perry, Gwen Stefani ou Christina Aguilera, le crédo de P!nk (dont le nom sonnait mieux quand elle avait encore les cheveux roses) c'est de ruer dans les brancards, braillant à qui veut l'entendre que c'est l'heure de "commencer à faire la fête." Malheureusement, une voix rauque ne suffit pas à réussir et avec ce genre d'éternelles gamines de seize ans, prônant la débandade et l'amusement mais "jouant" la musique la plus aseptisée et commerciale possible, on aurait presque envie de retourner le principe établi par les premiers freaks (du Velvet Underground à Richard Hell), par lesquels on vivait la déchéance, à bonne distance. Dans le cas présent, il nous faudrait nous vautrer nous-même dans la fange pour le bon plaisir d'une P!nk faussement dévergondée, qui ne nous demande que ça, puisqu'elle ne peut s'en charger elle-même. Lou se droguait pour la cause, et P!nk nous donnerait presque envie de nous droguer pour elle.

Mais le bat blesse lorsque, non contente de nous infliger sa fausse bonne humeur et ses ballades mielleuses, P!nk défroque les Stooges et OSE intituler son dernier album "Funhouse," certainement (je l'espère malgré tout) en guise d'hommage au deuxième LP des Stooges, chef d'œuvre de violence mêlant punk rock et free jazz en une orgie explosive. Tout comme Amanda Blank n'ouvre le Grand Livre Pop que pour en regarder les images, P!nk ne parvient pas à dépasser le titre accrocheur d'un chapitre dont le contenu historico-musical n'a pas l'air de l'intéresser une seule seconde. Cela fait d'elle une triste personne.





IV - Un Moodswing comme celui-là ne peut pas être dû qu'à Obama :

J'ai une théorie bien fumeuse concernant la décennie tout juste écoulée, et j'aimerais bien avoir vos réactions là-dessus : il me semble qu'en l'espace de quelques années, l'humeur générale a changé du tout au tout. Je m'explique...

IV - 1) La Grande Dépression

Entre la seconde moitié des années 90 et, disons 2004 pour situer, j'ai l'impression qu'il régnait sur la musique indépendante et ses artistes une pesante mélancolie, un sacré spleen, voire même chez certains une bonne vieille dépression suicidaire. Souvenez-vous. En 1997, Radiohead (qui n'est pas vraiment un groupe indé, mais qui en a le statut malgré tout) dominait tous les propos avec "Ok Computer," un album que l'on ne se vanterait pas de pouvoir passer lors d'une Bar Mitzvah, et qui fut suivi par le rockumentaire "Meeting People is Easy" à savoir le plus déprimant des regards sur un groupe de rock (alors) jamais filmé. La même année, Damon Albarn se faisait plaquer et commençait à bouder, avec le clip de Beetlebum. En 1998, Cat Power sortait "Moon Pix," qui devait être l'un des premiers disques fondateurs de la folk en accords mineurs, genre majeur qui allait s'insinuer de façon prolongée et étendue au sein des années 00, pendant que Eels se mettait carrément au Prozac et au traitement par électrochocs ("Electro-Shock Blues"). Cette même-année, Gospeed You! Black Emperor inventait le Post Rock moderne (par opposition à celui touché du doigt par Talk Talk ou Bark Psychosis, quelques années plus tôt) entrevu l'année précédente par (les bien moins bons) Mogwai, en enregistrant "F#A#oo" et ouvrait la porte à quelques années d'occupation intensive des charts indés par de nombreux suiveurs (presque) tous plus rasoirs les uns que les autres. En 1998, toujours, Anton Newcombe, du Brian Jonestown Massacre, sombrait définitivement dans son addiction à l'héroïne, et c'est son acolyte Matt Hollywood qui devait s'occuper d'enregistrer le successeur de "Give it Back" pendant que Jeff Mangum sabordait Neutral Milk Hotel après la sortie de "In The Aeroplane Over The Sea," un disque de folk lo fi parmi les plus adulés par la critique indépendante (et le public) et parlant de Seconde Guerre Mondiale, de Camps, sur un ton émotionnel au possible. En 1999, pendant que Will Oldham voyait une ombre et le faisait savoir, Jason Molina et Trent Reznor continuaient leur psychanalyse, Low gagnait en notoriété avec "Secret Name" et The Black Heart Procession avec "2."



Tout aurait pu s'arrêter là, mais évidemment ces trois années pesèrent lourd en terme d'influence sur le début de la décennie suivante, et dans les années qui suivirent, le propos de la musique indépendante se vit embourbé dans une déprime passive assez fatigante (avec le recul). Il y avait alors la "folk tristoune" comme j'aime à l'appeler, cette variante mélancolique à souhait d'une musique folk américaine qui se voyait dépouillée de tout arrangement pouvant l'égayer, et qui n'avait d'yeux que pour les accords mineurs. On peut citer Cat Power, Smog, Cass McCombs, pour les plus intéressants du lot, mais c'est par dizaines que les suiveurs pathétiquement plats débarquèrent. Même Johnny Cash, sur sa série d'enregistrements "American" ne donnait pas vraiment dans la rengaine country singalong, et faisait aisément verser la larme à qui s'y laissait prendre.
Dans le même temps, Godspeed! You Black Emperor ayant splitté après quatre disques fondateurs, Constellation Records se nourrissait des multiples rejetons de la bête, parmi lesquels Thee Silver Mount Zion, Hrsta et bien d'autres, mais le label Montréalais n'était pas le seul à récolter le fruit de l'heure de gloire d'un genre devenu très vite auto-parodique (les longues plages instrumentales en accords mineurs, garnies de double-croches explosives après une montée en puissance très progressive : la recette miracle). De leur côté, Mogwai, Explosions in the Sky ou (surtout) Magyar Posse et de nombreux autres tiraient sur la même corde (reliant directement le nerf auditif à la fibre du souhissaïde).
Du côté de la pop, la même. Venus de Scandinavie, Sigur Ros, Under Byen et Mùm avaient amené avec eux un spleen glacé dont n'avaient pas vraiment besoin Radiohead, plus cafardeux que jamais avec le diptyque "Kid A / Amnesiac." On s'en souvient peut-être moins que de leurs cavalcades rouges et bleues mais avant de chanter "Viva la Vida," Coldplay s'était lancé avec un premier album beaucoup moins enthousiaste ("Parachutes" sorti en 2000) et un single pas franchement optimiste (Trouble). Ils n'étaient pas les seuls à avoir le bourdon à l'orée du siècle puisque Grandaddy pleurait Jed sur "The Sophtware Slump" alors que Yo la Tengo voyait la nuit tomber sur Hoboken où ils enregistraient "And then nothing turned itself inside out."

IV - 2) Interlude : Des Raisons à l'Aube du Millénaire

Pourquoi ne pas arrêter de tirer la tronche et manger un bon pain au chocolat, se mettre au taekwondo, je ne sais pas et on s'en fiche un peu, même si j'ai une autre théorie là-dessus, que je vous présente tout de suite, dans une parenthèse pas piquée des hannetons. Vous souvenez-vous des premières années des 00's ? Moi si. Et lorsque j'y repense, avant même de me représenter le spleen géant de l'indie, je me figure la probable cause d'un si puissant mal-être chez autant de musiciens, et ça n'est pas l'image des Deux Tours du World Trade Center qui me vient, mais celle des charts de l'époque. Vous souvenez-vous de ce que l'on y trouvait ? Le Nü Metal de Limp Bizkit, Korn, Nikelback et Pleymo (si vous vous souvenez de ces derniers, mes condoléances), qui devait s'éteindre en l'espace d'un an, aussi vite qu'il avait été créé, en fusionnant avec l'Emo Pop (Fallout Boy, The Calling), elle-même bâtarde du punk rock californien de Blink 182, Sum 41 et autres Alien Ant Farm. Voilà ce qui nous parvenait depuis l'autre côté de l'Atlantique. Ça et Britney Spears.
De ce côté de l'Océan, les choses n'étaient pas plus roses puisque le "rock" français faisait triompher Calogero et Gerald de Palmas pendant que le Plus Grand Revival Français de tous les temps était celui des comédies musicales, de Notre Dame à Roméo et Juliette en passant par Le Roi Soleil. Et alors que l'on ne soupçonnait pas encore l'affreuse vague fluo à venir (Yelle, TTC, Sébastien Tellier, Sliimy), on devait déjà supporter Grand Corps Malade, Abd Al Malik et toute la compagnie française de Slam.
Mais surtout, surtout, cette période a vu la naissance (1997), et la démocratisation de l'autotune, à savoir la pire chose qui soit jamais arrivée à la musique. Vous pouvez choisir de n'y voir qu'une coïncidence, de penser que des raisons socio-politiques sont davantage responsables de l'état maladif dans lequel une majorité d'artistes se complaisaient pendant ces années, mais pour moi c'est tout net : c'est l'autotune.

IV - 3) Climax et compagnie : Le désespoir dans la joie

Les années suivantes, un regain de forme morale commençait alors à se faire sentir, mais n'empêchait pas Beck de se sentir abattu ("Sea Change" en 2002), ni à The Notwist d'être les plus cools des boudeurs ou à Xiu Xiu de carrément se rêver en schizophrènes dépressifs... jusqu'à "Funeral."


Évidemment, les choses se sont faites de manière progressive, mais je ne peux m'empêcher de voir "Funeral" (le premier album d'Arcade Fire, sorti en 2004) comme l'ultime frontière entre l'indie tristoune des années précédentes et ce que ce pan de la musique populaire allait devenir par la suite. C'est selon moi le disque qui est parvenu à cristalliser l'angoisse de toute une génération d'artistes et à la transformer en énergie pure, faisant exploser une joie de vivre éclatante à partir d'un désespoir profond (lié à l'époque certes, mais aussi et surtout aux décès de plusieurs parents des membres du groupe). Surtout, il ne faut pas oublier que cet album est l'un des deux ou trois disques indépendants les plus appréciés (critique/public) de la décennie, et qui dit succès dit influence (et suiveurs, mais ça c'est une autre histoire). Si "Funeral" n'est pas particulièrement guilleret dans son propos, il n'est pas pour autant replié sur lui-même, avachi dans une mélancolie passive et contagieuse. Je reste convaincu que s'il n'est pas le seul responsable du changement d'humeur chez les musiciens indie, il n'en reste pas moins une sorte de détonateur ultime.

IV- 4) Le Village Joyeux Joyeux

Après cela, la musique indépendante devint "cool" et commença lentement à se démocratiser, avec l'essor d'Internet et le succès de plusieurs autres blockbusters dans le genre d'Arcade Fire. On en entend aujourd'hui partout, à la téloche, à la radio, au cinéma, dans les magasins. Et c'est un fait que si certains artistes de l'ère du spleen ont évolué en même temps que les mœurs (pensez à Cat Power et sa reconversion éclair, fichtre même Alan Sparhawk a retourné sa veste, et Thee Silver Mount Zion s'essaient aux accords majeurs depuis 2008), la reconversion ne s'est pas faite pour tous, et beaucoup de folkeux maussades sont retournés aux oubliettes, ou ont continué à produire la même musique pour les quelques-uns parmi vous qui ont besoin de leur dose. Peut-être bien que s'ils faisaient tous autant la gueule il y a dix ans, c'était parce que la musique indé n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui. Toujours est-il que depuis les choses ont bien changé, vous ne trouvez pas ? En lieu et place de clips en noir et blanc, ultra lents, nous montrant des visages fatigués et démoralisés, on a droit aujourd'hui à des clips hédonistes, toujours plus hardcores, où les corps dénudés sont légions et la musique fait la part belle au psychédélisme.



L'italo-disco est revenue, les Flaming Lips ont enfin acquis un statut de généraux, la chillwave n'est qu'une forme de trip supplémentaire, le shitgaze une envie adolescente de beugler dans son garage, et si l'on excepte le retour de quelques géants de l'époque, un brin anachroniques (Portishead, notamment), les Temps sont à la détente, à l'exploration, à un psychédélisme propret qui privilégie le sexe entre genres musicaux sans aucune concession. En 2000, Radiohead dominait le Monde Indé par sa popularité sans égale. En 2010, Animal Collective semble avoir pris la place, et là-dessus, tout est dit.


Joe

avec l'aide de Jarvis (portraits d'Amanda Blank et de P!nk) et Elaxis P. (top albums et mandarines)

samedi 6 février 2010

[Fallait que ça sorte] Keith Cross & Peter Ross - Bored Civilians

La question qui vous vient à l’esprit, c’est probablement « Mais qui sont-ils, ces deux-là? ». C’est légitime. J’y viens.

Keith Cross, guitariste, a tout d’abord fait partie, durant un an, de Bulldog Breed, un groupe vaguement psychédélique qui n’a jamais connu un franc succès, puis de T2 (photo à droite, Keith est au milieu) une formation early prog assez brillante, en compagnie de Peter Dunton et de Bernard Jinks (un membre des Breed également). Sur le premier (et fameux) album de T2 en 1970, "It Will All Work Out In Boomland," et alors qu’il n’a que 17 ans, Keith Cross apparaît déjà comme un prodige incontestable des six cordes. T2 dura deux ans pour Cross, qui s’en alla en 72 vers de nouveaux horizons. La pop avait, semble-t-il, remplacé le rock progressif dans son esprit, et il entendait déjà les longs soli au bottleneck et les violons l’appeler, pour remplacer le tapping et les triples croches. Et quand il eut définitivement décidé de s’y atteler, il le fit avec un certain monsieur Ross.

Peter Ross, très exactement. Malgré une carrière un peu méconnue, on sait qu’il chantait et jouait de l’harmonica dans Hookfoot, un groupe anglais, entre 70 et 74 dont les membres ont servi, chez DJM Records, de musiciens studio sur bon nombre d’albums du label (faisant aussi leur apparition sur certains CDs de Clapton). Ross a par ailleurs participé ultérieurement à un album réunissant pas moins de 17 musiciens, "Richard Thompson," un projet de 1976 du-dit Richard Thompson, qui après s’être éloigné de sa vie de producteur, voulait reprendre du service.

Le constat au préalable est donc qu’en 72, l’un s’était lassé de concocter ses longs et furieux soli progressifs, tandis que l’autre poursuivait sa route tranquille d’harmoniciste. La rencontre avait, comme de juste, tout pour aboutir.

C’est d’ailleurs en 1972 que la collaboration des deux hommes débutera et s’achèvera, aussitôt après la sortie de "Bored Civilians." Oui, mais quelle sortie. Qui aurait pu penser que deux hommes venant d’horizons aussi différents puissent tomber d’accord sur une musique pop si brillante, si précisément définie ? Personne, bien évidemment, pas même ces savants messieurs de Decca Records, chez qui étaient déjà sortis deux singles, plus tôt dans l’année, avant l’album parachevé. C’était chez Decca, oui, et ça se passait donc un an après que l’échec commercial de "Time Of The Last Persecution" d’un certain Bill Fay, ait permis à ces messieurs de rompre leur contrat avec ce dernier. Voilà pour l’anecdote. Deux singles donc, qui laissaient entrevoir l’ampleur du travail derrière le chef d’œuvre à venir.


(Bored Civilians)

Oui, n’ayons pas peur des mots, car c’est véritablement un chef d’œuvre de la pop anglaise des années 70 que concoctèrent les deux hommes...

L’album s’ouvre sur The Last Ocean Rider, un morceau de presque sept minutes, épique, d’un aboutissement rare. La première partie reste assez fidèle à une composition pop presque banale, bien que de fort bon goût, et le tout s’inscrit dans une grande oisiveté, assez onirique, très planante. Mais soudain, vers le milieu du morceau, le tout s’élève encore d’un cran, et on reste bouche bée devant le long, le très long finish instrumental, d’un cool indescriptible, d’un relâchement presque intraduisible à l’écrit. Les guitares harmonisent, les percussions s’additionnent et offrent ce petit quelque chose de plaisant, qui suscite chez l’auditeur un grand sentiment de bien être. C’est une entrée en matière des plus accrocheuses, elle définit assez lisiblement l’ambiance qui règnera tout au long de l’album. Tout de suite après, on trouve le titre éponyme, les fameux citoyens ennuyés (ou civils, choisissez) sont arrivés. Et Bored Civilians est un rubis. Il met grandement en valeur un travail sur la voix des plus soignés, se superposant délicatement à une guitare sans orgueil dont on se délecte, elle-même régulièrement rejointe par de subtils violons. Même si l’écoute pourrait nous laisser sombrer dans une agréable absence, il subsiste toujours une certaine précision qui ancre l’auditeur à la musique; c'est l'une de ces chansons prônant le doux survol sans jamais discréditer le port d’attache. On retrouve d’ailleurs plus tard dans l’album, un titre, au patronyme aérien, Fly Home, qui s’inscrit dans le même crédo. Là encore, la raffinerie Cross & Ross se surpasse. Épuré de toute percussion, le titre se trouve être léger, détaché, haut perché, apportant sa dose de calme et de sérénité à l’ensemble. La mise à profit des violons et des chœurs s’y déroule à la perfection, et ce sont ainsi encore sept minutes et quelque de bonheur auréolées d’une douce aura qui viennent s’additionner au tout.

(Can You Believe It)

Cependant, ce qui fait la force d’un long morceau envolé peut également faire celle d’un tube au sens strict. La preuve en est, sur la réédition fort appréciable de "Bored Civilians" (l’album) en 2007, par Can You Believe It, morceau absent de la tracklist à l’origine, et qui se positionne maintenant juste après la dernière piste de l'ordre original. Changement de décor, donc. Batterie, basse essentielle, et deux minutes cinquante six. Changement, certes, mais à bien y réfléchir, on retrouve le tandem chœurs + violons, déjà vainqueur, et qui dans ce cadre aussi, fonctionne à merveille. Le résultat se montre donc vigoureusement pop, plein de vie, et témoigne d’un certain prodige. On reçoit la petite claque dosée au gramme près qu’il nous faut pour redescendre de nos précédentes considérations d’horizons lointains et d’espaces vierges à perte de vue. Blind Willie Johnson, second titre ajouté sur la réédition, parachève efficacement tout cela, à sa manière, plus intimiste que le précédent, chose sans doute imputable à « l’effet » harmonica au coin du feu additionné au « fade in » initial, amorçant une chaleureuse guitare sèche. Et malgré l’excellence de l'album original, on peut dire que ces deux morceaux, préalablement sortis sous forme de single quelques mois plus tôt, trouvent leur place, et ne témoignent d’aucune rupture avec l’ensemble. Ce ne sont sûrement pas les deux titres greffés à la va-vite en fin de disque, dans un but alimentaire, pour relancer les ventes, mais bien au contraire ils démontrent une louable intention de donner aux auditeurs la possibilité de redécouvrir, 35 ans après, les débuts du duo.

L’album n’a cependant pas épuisé son stock d’efficacité. Ces messieurs Cross & Ross interprètent par exemple une sorte de All You Need Is Love, le fameux Peace In The End, chanté par Sandy Denny à l'origine, et choisi lui aussi pour être révélé au public, en qualité de second single en 72, reluisant de sympathie et de fraternité (les chœurs !), et qui constitue un morceau clef, très premier degré et vraiment accrocheur. Notons que "Peace in the End," le single, était accompagné à l’origine de Prophets Guiders, absent sur la réédition.

En sixième position, Pastels est une autre pure merveille pop. La composition simple et limpide rend la chanson paisible. Ce sont tout d’abord des guitares finement doublées à l’enregistrement qui accompagnent un chant aérien (encore un, lui aussi doublé, comme souvent sur l’album), puis le déclic, l’éblouissement, l’apparition de la batterie après plus de deux minutes sans la moindre percussion. Effet garanti : on est surpris, et pourtant cela coule de source. Et ce n’est pas fini. On peut encore s’arrêter sur une charmante ballade teintée de Far-West et de Stetsons, avec une envergure bien à elle, The Dead Salute. Sans empiéter sur le territoire de la musique country, exploration est faite de la possible frontière séparant cette dernière de la pop, et cela rend le morceau, à priori issu d’une composition plutôt courante, assez intéressant et cela lui confère un aspect cool qui l'ancre finement dans l’ensemble.


On aura évidemment pu remarquer que les deux comparses excellaient dans l’art de la fabrication de popsongs, mais ils ne s’en tinrent bien sûr pas qu’à cela. D’où un morceau tel que Story To A Friend, de plus d’onze minutes, dans lequel alternent passages chantés, avec forces chœurs, et passages instrumentaux contenant de longs soli de flûte, construisant sur une rythmique enrichie par des tams-tams une ambiance assez entraînante, mais aussi très relâchée. Un succès tout de même entaché de quelques longueurs, que l’on ne ressent pas forcément aux mêmes endroits, au fil des écoutes, ce qui est saisissant. Il faut en tout cas noter la basse, discrète, mais qui remplit bien son rôle, qui groove à souhait, et on sait combien c’est essentiel. Avec ce morceau, Cross & Ross expérimentent sur la durée une composition changeante, et le résultat mérite l’attention de l’auditeur. On pourrait même y voir un petit retour aux sources progressives de Cross, mais cela reste discutable, dans l’absolu.

Enfin, le morceau le plus court de l’album, et qui de surcroît ne se trouve même pas en dernière position, Bo Radley, ne représente pas un hypothétique et interminable adieu aux auditeurs, avec un fade out d’une minute (j’exagère), mais c’est LE morceau piano-voix, rempli d’émotion, simple et beau, triste même, dans un sens et c’est aussi l’un des morceaux les plus discrets de l’ensemble.

"Bored Civilians," pour faire court, est donc strictement incontournable pour tout amateur de pop, de folk, d’orchestrations planantes, de longues embardées lyriques, de compositions riches et soutenues et de productions plus qu’abouties. Le spectre est vaste, et la liste non exhaustive, bien entendu. Tenter de quantifier les richesses de cet album s’avèrerait sans doute plus vain que d’essayer d’imaginer Jandek faire un live drums & bass & flanger. Quoi ?! Comment ça ? Il l’a fait ?!


Hmm, enfin, vous m’avez compris.


Hugo.

vendredi 5 février 2010

[Alors Quoi?] C'est Entendu présente : Le Peu Importe, Volume 2

Chers lecteurs, nous y voilà, la bannière est en fête et les cœurs sont en joie : cela fait maintenant un an que C'est Entendu existe. Un an, près de 350 articles, des tas de commentaires, des heures sacrifiées pour vous offrir des octets et des octets de musique à découvrir, et nous ne regrettons absolument rien. Au contraire, vous êtes bien loin d'en avoir fini avec nous, oh ça non, et comptez sur nous pour souffler les bougies à nouveau l'année prochaine ayant, on l'espère, grandi encore un peu. Quoi qu'il en soit, même si c'est notre anniversaire, on a décidé d'inverser les rôles et de vous offrir un cadeau, pour vous remercier de nous lire, et même de nous dire parfois qu'on est des nullards à travers moult commentaires. Marquons le coup, sabrons le champagne, ouvrez vos pavillons, car voici pour vous :

LE PEU IMPORTE, VOLUME DEUX.



Voici la track-list (au cas où vous ayez mal vu la pochette au-dessus n'est-ce pas), préparée avec soin par Joe et moi-même :

SIDE A : Goodbye 2009

1. Calculator - Micachu & The Shapes
2. Madagascar - LAKE
3. Running Sheep - Elfin Saddle
4. Trehorne Beach Song - Wetdog
5. Mulatu - Mulatu Astatke & The Heliocentrics
6. Mirrored And Reverse - White Denim
7. Goodbye for Now - Jeffrey Novak
8. Save The Day - Huck Notari
9. Beach comber - Real Estate

SIDE B : Hello 2010

10. Repulsion - Quasi
11. Strolling Past The Old Graveyard - Gigi
12. Icarus - White Hinterland
13. Hold Out - Washed Out
14. No Barrier Fun - Liars
15. Blessa - Toro Y Moi
16. I'm New Here - Gil Scott-Heron

Disposant d'un artwork classieux et original dessiné par l'ami Benjamin, a.k.a. Baby Genius, Le Peu Importe Volume 2 vous offre pas moins de 52 minutes de musiques diverses et variées, passant du funk le plus cool au rock le plus garage, le tout avec de la chillwave pour faire plaisir à Joe, et même un peu de country pour faire plaisir à personne. Et le tout est carrément prog puisque c'est une compile concept. Sur une Face A imaginaire, vous trouverez des artistes dont on aurait pu, dont on aurait dû vous parler l'année dernière, mais que des raisons plus ou moins extérieures nous ont empêchés de traiter. Et puis sur une autre face B tout aussi virtuelle, vous trouverez des groupes qui sont quelques uns de nos espoirs pour 2010, même si l'on admet que la liste est loin d'être exhaustive et que certains d'entre eux sont déjà bien confirmés (je le dis maintenant pour que vous évitiez de nous dire en commentaires "QUOI, LIARS, UN ESPOIR, VOUS ÊTES DÉBILES OU QUOI? ET C'EST QUOI CE TOP DES ANNÉES 2000 LÀ, NON MAIS FAUT EN PARLER!" etc). Et si vous voulez plus d'informations sur certains artistes présents sur la compile, n'hésitez pas à nous le demander bien sûr.

Enfin, nous rappelons aux retardataires que le premier volume du Peu Importe est toujours disponible dans l'article qui lui était consacré. Une chance pour vous, si vous découvrez C'est Entendu d'avoir un bon panorama de ce que 2009 nous aura inspiré.

Maintenant, c'est votre tour, allez écouter ça et supportez les artistes sans lesquels on n'aurait rien à vous dire. Merci à vous et bonne écoute!


Émilien

Nota Bene : Si vous faites partie de l'un des groupes compilés ou que vous êtes associés d'une façon ou d'une autre au label ou à la maison de disques de l'un de ces artistes et que vous désirez que nous retirions le mp3 concerné du téléchargement, il vous suffit pour cela de nous contacter et de nous en faire la demande. Les mp3s proposés ne le sont que dans le cadre de la promotion des artistes et nous conseillons à nos lecteurs d'acheter les disques des artistes qu'ils auraient découverts grâce à ce medium.