C'est entendu.
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vendredi 20 janvier 2012

[Réveille-Matin] Tom Waits - King Kong

C'est sans doute futile et superficiel (ceci est un magazine consacré à la musique populaire, what did you expect ?) mais j'adore, vous le savez, disserter autour de thèmes aussi creux que "qui mérite la couronne de Roi de la Pop ces jours-ci ?". Ergo l'élection annuelle de la POPsonnalité de l'année. Depuis que Michael Jackson est mort (je ne parle pas de sa mort clinique mais de celle de l'artiste en lui), la bataille a fait rage, inlassablement, et s'il est difficile d'élire un seul et unique héritier du titre, il n'est pas secret que j'ai mon idée sur la question. Seulement voilà, un Roi de la Pop se doit d'être le plus connivent, le plus séducteur possible. Il doit à la fois se placer bien au-dessus de la mêlée, et continuellement impressionner. Il doit être surhumain. De ce point de vue-là, il lui existe des antagonistes, des revers de médaille noircis, des artistes au moins aussi impressionnants que lui, mais dont l'aura ne pourra jamais satisfaire les masses (bien-pensantes). Des puissances de l'ombre dont le pouvoir s'exerce sur ceux qui se veulent perpétuellement en opposition. Je ne parle pas, bien entendu, de Jean-Luc Mélenchon, mais plutôt d'une noblesse artistique n'ayant jamais fait allégeance à la Royauté, et plus particulièrement d'un leader séditieux, alcoolique, romantique, expérimentateur, usé et malpropre, le Roi de la Jungle, Tom Waits.





Réapparue en 2006 sur la triple compilation "Orphans" (constitué de raretés et d'inédits de Waits), King Kong était originellement destinée à participer d'un effort commémoratif du "petit génie schizo de la pop", Daniel Johnston. La compilation "The Late Great Daniel Johnston : Discovered Covered" était une fantastique occasion pour le jeune homme que j'étais en 2004 de se faire une éducation indie. Sur l'un des deux CDs, il y avait pléthore d'artistes, du plus anecdotique groupuscule amerloque (Thistle) aux plus grands. Mercury Rev, Flaming Lips, Sparklehorse, Teenage Fanclub, Jad Fair, Starlight Mints, Eels, Vic Chesnutt, Beck et même TV on the Radio reprenaient des chansons de Daniel Johnston et ils les reprenaient avec panache ! Je ne savais pas très bien qui était ce Daniel Johnston, mais en voyant le titre du disque et la pochette, j'imaginais un obscur songwriter "classique" (à la Randy Newman) récemment décédé. Sauf que sur le second CD, on pouvait trouver les versions originales des morceaux, chantés par Daniel Johnston de sa voix de crécelle chancelante, plutôt plus que moins lo-fi, et le type n'était même pas mort, il continuait même à enregistrer des disques. Une sorte de livre d'histoire de l'indie-rock fait sur mesure dans lequel je me suis plongé mille fois, pile au moment où le genre atteignait ses derniers sommets. A la toute fin de la playlist, Daniel Johnston chantait a-capella le scénario du long-métrage "King Kong", avec les mots qu'aurait choisi un gamin de 8 ans. Ces mots-là, grognés par le Roi Tom depuis le fond de sa caverne, tandis que de sa voix samplée il bâtit le décor du film, ces mots n'ont plus rien d'enfantin et quiconque refuserait de courber l'échine devant un tel suzerain se verrait à coup sûr tabassé à mort puis jeté du haut d'un building pointu.


Joe Gonzalez

lundi 20 juin 2011

[Fallait que ça sorte] Gum — Vinyl Anthology

"Endtroducing…" de DJ Shadow est encore aujourd'hui reconnu (par le Guiness des Records, entre autres) comme le premier album à être entièrement constitué de samples. Pourtant, ce n'était pas la première œuvre à être composée exclusivement à partir d'enregistrements existants : Andrew Curtis et Philip Samartzis avaient déjà enregistré "Vinyl", un album composé uniquement à partir de vinyles manipulés, en 1987… et ça n'avait rien à voir avec le hip-hop. C'était beaucoup plus inécoutable que ça.

Le concept de base de Gum était tout simple : faire des expérimentations avec des tourne-disques et des microsillons rayés ou défectueux, et Curtis et Samartzis n'ont pas dû être les premiers à le faire. L'idée était venue à Philip Samartzis à partir d'un vinyle de Brian Eno qui bloquait sur un sillon — ce même Brian Eno qui, sur une carte de ses "Oblique Strategies" (jeu de cartes conceptuel confectionné en collaboration avec Peter Schmidt et comportant, sur chaque carte, une instruction ou une idée pouvant aider à résoudre un dilemme), reprenait l'adage de John Cage : "La répétition est une forme de changement"…


(Stormy Weather)

"La répétition est une forme de changement", et c'est ce qui fait en grande partie l'intérêt de la musique de Gum — la découpe, la répétition mais aussi la superposition et toutes sortes d'autres altérations (on imagine que Gum a dû maltraiter un important nombre de platines et de disques), fondements d'une esthétique plutôt punk et parfois provocatrice. Mais il ne s'agit pas que d'actes de création par la destruction : le bruit de surface et autres sons inhérents à la manipulation des disques et platines font partie intégrante de la musique et en deviennent même l'un des éléments principaux. La première piste de "Vinyl", Stormy Weather, semble ainsi entièrement faite de textures : celles de la pluie et du tonnerre enregistrés sur le disque original, celle du bruit de surface du disque, au final une superposition de matières sonores qui semblent incroyablement présentes. Ailleurs sur l'album, on croirait entendre des machines tourner à fond (Sporadic Acts of Violence, Involuntary Orgasms During the Cleaning of Automobiles) ; d'autres pistes encore pourraient passer pour du dark ambient (Outfits for Agony, Fear). La variété de sons est tout à fait appréciable et en fait un disque à la fois difficile d'accès (ça reste du bruit et des disques qui sautent) et, l'absurdité quasi-comique de certaines superpositions aidant, étonnamment ludique.


(Sporadic Acts of Violence)

Si le modus operandi de Gum peut paraître irrévérencieux vis-à-vis des enregistrements originaux (cf. TV Eye), on peut aussi y entendre une sorte de vénération du format vinyle, du son et de la matière même des disques, traités comme autant de matériaux par les deux musiciens. (On pourra d'ailleurs voir d'autres références à la matière du vinyle dans les noms mêmes du disque et du groupe, voire dans le fait que les deux premières éditions de "Vinyl" comportaient — gimmick racoleur ou parallèle malin ? les deux ? — des photocopies de photos fétichistes éditées dans un magazine du même nom que le groupe.)


(TV Eye : Foutage de gueule éhonté ou réinvention mutine ?)


(La version originale des Stooges.)

"Vinyl" est épuisé depuis belle lurette, mais le label 23five a eu la bonne idée de rééditer l'intégrale des enregistrements de Gum (y compris des inédits) sur le double CD "Vinyl Anthology". Le premier CD comprend l'album "Vinyl", deux pistes tirées des mêmes sessions d'enregistrement, ainsi qu'un live d'une vingtaine de minutes qui commence et finit par Stayin' Alive des Bee Gees, avec énormément de bruit entre les deux, incitant quelqu'un dans le public à lancer "Play some music!" — exemple de l'esprit un peu potache du groupe. Lequel se retrouve sur le deuxième CD (où le groupe se met à utiliser d'autres sources que les disques), notamment sur 1-800-GUM (inédite basée sur un enregistrement de téléphone rose et des musiques qui pourraient provenir de films érotiques — conceptuellement marrante, mais pas la plus intéressante du lot) et sur une déconstruction du TV Eye des Stooges qui bloque sur les premières secondes de la piste, changeant le "LOOOOORD!" d'Iggy Pop en une sorte de drone et coupant court à toute l'instrumentation rock, qui n'apparaît que massacrée et par soubresauts (la piste fut envoyée à Au Go Go Records pour figurer sur la compilation-hommage "Hard to Beat" — et fut rejetée par le label. On comprend aisément pourquoi). "Vinyl Anthology" comprend également l'excellente Banning, qui ne dure pas moins de vingt minutes, mais aussi le deuxième et dernier album du groupe, "20 Years in Blue Movies and Yet to Fake an Orgasm", composé de deux pistes d'un quart d'heure chacune, la dernière étant une reprise de Blood on the Floor de Throbbing Gristle (Curtis et Samartzis s'étaient à l'origine rencontrés à travers leur passion commune pour la musique industrielle), plus bruitiste et dix fois plus longue que l'originale. (Dommage que la voix du chanteur n'égale pas celle de Genesis P-Orridge.)

On pourra trouver que la musique de Gum était parfois inégale voire un peu facile (et "20 Years in Blue Movies and Yet to Fake an Orgasm" est moins bon que "Vinyl") ; mais si l'on aime le son lui-même, les expérimentations et les textures, il y a largement de quoi se réjouir sur cette collection, une belle trouvaille pour les amateurs !


— lamuya-zimina

mardi 1 mars 2011

[Réveille-matin] Le Tigre - TKO

On est indie ou on ne l'est pas. Pour l'être, c'est facile, ça n'a rien à voir avec une quelconque histoire d'avoir signé ou pas sur une major : il suffit de ne pas avoir de succès, ou plus précisément, de n'avoir qu'un succès dit "de niche". Christian Fennesz a sa niche de nerds (les rares qui n'écoutent pas de Viking Metal mélodique), Animal Collective a sa niche (géante) de hipsters, MGMT a sa niche de gens qui prennent au sérieux les chroniques musicales du Grand Journal, Ani DiFranco a sa niche de lesbiennes, et Le Tigre a sa niche de mecs qui aimeraient bien coucher avec des lesbiennes (*).

Le Tigre est ainsi un groupe indie. C'était obligé de toute façon, on en avait eu la preuve définitive en 2004. Cette année-là, rien d'autre n'avait pu expliquer que TKO ne demeurât qu'un single modeste (un tube "indie" quoi) tandis que Baby One More Time avait tout balayé sur son passage quelques années auparavant.



Car ce sont bel et bien les mêmes chansons, à peu de choses près. La différence étant qu'en lieu et place de la fadasse baby Britney en écolière (pas crédible !) on a l'autrement plus sexy Kathleen Hanna avec son regard qui vous fait vous sentir tout nu, sans parler de la troublante JD, plus beau, plus belle, plus beaulle que jamais et qui en aurait fait douter plus d'un(e) sur son identité sexuelle, et peut-être qu'aujourd'hui on n'en serait plus à l'âge de pierre de la sexualité à se demander si c'est normal ou pas d'être attiré à la fois par les roucouleurs goitreux et les petites bûcheronnes québécoises.

La musique ? On s'en fout de la musique, c'est un tube pop con, on met le son à fond et on gigote en hurlant jusqu'à ce que ça se termine.


Joseph Karloff


(*) Ca marche aussi avec Electrelane.

mercredi 23 février 2011

[Fallait que ça sorte] L'inventaire #2


Après la pop/folk/bossa (en résumé) de la dernière fois, ce coup-ci, c'est au tour du hip-hop d'investir les lieux. Expérimental, instrumental, qu'importe la forme qu'il revêt du moment qu'il est là, avec ses beats destructeurs où au contraire apaisants et cette fascinante capacité à nous faire voyager, à nous impliquer. Cet inventaire touchera bien entendu aux rivages anglo-saxons, mais également à la vague plus ou moins récente venue d'Asie.


Tout d'abord, il y a MF Doom. Grand ponte du hip-hop indé et ami inséparable de Madlib, Daniel Dumile de son vrai nom est un musicien influencé par nombre d'expériences : ses différents déménagements (né à Londres, il partira pour New York puis Atlanta), la mort de son frère, ou encore ses difficultés avec l'industrie du disque. Son œuvre est ainsi variée et profondément personnelle, à l'image de "MM Food", son deuxième album daté de 2004. Samples, cassures rythmiques, bon gros rap avec cette voix à mi-chemin entre l’agression et la tape amicale, et le tout sur fond d'insurrection sociale et de magouilles politiques. Un tourbillon d'informations, de données qui vient abreuver nos tympans pour notre plus franc plaisir. "We shall now vote for our new world leader !"

(Kon Keso)



On embraye direction l'archipel nippon. Shigeto (Zachary Saginaw) a choisi son nom de scène d'après celui de son grand-père, et rien que ça, à mon sens, c'est franchement cool de sa part. Il suffit ensuite d'écouter l'EP "What We Held On To" (2010), et vous aurez pris le phénomène en pleine face, dans son intégralité. Cinq morceaux, cinq histoires, parfois quelques mots prononcés de-ci de-là en français (le bougre doit avoir un faible pour la langue de Molière), en somme, une abstraction quasi totale menée par des arrangements soignés, bien évidemment des samples et une rythmique élaborée, parfois même déroutante, mais dans le bon sens du terme. Le travail de Shigeto est peut-être la bouffée d'oxygène dont on a tous besoin le soir venu, ou alors ce qui va guider notre être indécis dans ses premiers pas vers le sommeil, ou encore le compagnon d'un long après-midi d'oisiveté. À vous de choisir. Mystique.

(Spring Textures)



Pendant qu'on est au Japon, autant rentabiliser le voyage au maximum et jeter une oreille sur un autre prédicateur hip-hop: Eccy. Copain de Shing02, il fait partie de toute une clique de DJs indépendants assez talentueux et très peu médiatisés qui multiplient les featurings et les collaboration en cercle fermé. "Floating Like Incense", sorti en 2007, est un incontournable pour tout amateur de hip-hop, RnB et rap anticonformistes. Un album avec du relief et sur lequel des piliers d'efficacité inébranlables cohabitent avec des ornements plus discrets (on retrouve à toute berzingue le schéma de construction tubes/interludes), et au final, on en ressort enthousiasmé. Allons, pas de manières entre nous, goûtez-y et finissez l'assiette avec les doigts.

(Bluebird Classic feat. Haiiro de Rossi)



Il est temps de quitter les japonais, mais ne vous en faites pas, on ne part pas bien loin: le temps de traverser la Mer du Japon, et on se retrouve en Corée ! Rendez-vous est pris avec Tokimonsta (Jennifer Lee), coréenne ET américaine dont on vous avait déjà touché deux mots. "Cosmic Intoxication", sorti en 2010 tout comme le reste de la discographie de l'artiste (2010 est vraiment l'année qui l'a révélée et durant laquelle elle a commencé à s'exprimer) s'inscrit parfaitement dans la ligne directrice du travail de la charmante dame : expérimentations électroniques sur fond de hip-hop métaphorique. On peut dire que le le lapin (toki en coréen)-monstre sait nous faire planer. Ajoutez à cela un mixage précis, et il semble que tout soit réuni pour faire de "Cosmic Intoxication" un album riche de par sa présence sonore et ses multiples références, Flying Lotus en pôle position.

(Doing It My Way)



Son nom a été prononcé, vous me connaissez : c'est que je vais forcément vous parler de Flying Lotus, et de son premier album, "1983", sorti en 2006. Comme toujours, de l'abstraction, des constructions à étages multiples, et un fantastique boulot sur l'expérimentation, la prise de risque et le son. "1983" est un album assez cosmique, et peut-être un peu moins facile à écouter que ses successeurs "Los Angeles" et "Cosmogramma", bien que les précédant de quelques années. C'est une œuvre qui fait doublement sens pour Ellison, puisque 83 correspond à son année de naissance, et que certains morceaux sont agrémentés de sons nintendo/sega vintage au gré desquels l'homme a grandi. En plus de nous éclairer quelque peu sur les racines de l'angeleno, "1983" est tout simplement un très bon moment musical, n'allons pas chercher midi à quatorze heures pour dire les choses telles qu'elles sont !

J'ai préféré ce clip de 1983 au lecteur Youtube habituel.

C'est tout pour l'instant, les amis, j'espère que vous aurez pu y trouver votre compte d'une manière ou d'une autre, et si un album un seul vous convainquait, sachez que j'en serais le plus heureux !


Hugo Tessier

jeudi 3 février 2011

[Alors quoi ?] Un petit échantillon des talents de Deerhoof

Ceux parmi vous qui ne connaissent pas bien Deerhoof doivent s'être fait une drôle d'idée du groupe vue l'entrée en matière d'il y a quelques jours. Si vous pensez qu'il s'agit là d'une bande d'asiatiques qui, accompagnés sur scène par des pandas géants, mêlent dadaïsme enfantin et gros rock structuraliste.. bon, OK, vous n'avez pas forcément tort, mais évitons de résumer le groupe à ça et laissez-moi vous proposer un panel de leurs talents, avant de vous proposer dès demain la chronique de leur tout nouvel album !

Ed, Satomi, John, Greg

Tout d'abord, sachez que Deerhoof n'est pas un groupe japonais. Basé à Frisco et centré autour du batteur Greg Saunier, le groupe a connu de nombreuses combinaisons de musiciens et la formule actuelle (l'une des plus durables) compte en plus de Greg la chanteuse et guitariste japonaise Satomi Matsuzaki, le guitariste John Dieterich et le petit nouveau (guitariste lui aussi), Ed Rodriguez. Actif depuis 1994, Deerhoof a publié beaucoup de disques et "Deerhoof Vs. Evil" est plus ou moins leur treizième LP, si je compte bien.

Commençons ce tour par une chanson issue d'u premier des trois albums qui composent selon moi une trilogie originelle, en cela qu'il y a eu le Deerhoof d'avant et le Deerhoof d'après "Apple O" (2003), le premier LP à véritablement correspondre au groupe que j'aime et celui dont je vais vous parler (les premiers disques, davantage lofi, plus bruts (écoutez si vous êtes curieux cet extrait de "Halfbird", daté de 2001) et même l'album précédent, "Reveille", s'ils restent intéressants, ne sont à mon avis pas propres à être conseillés au néophyte, sous peine d'encourir un échec cuisant de la conversion vers un fanatisme pur et dur). "Apple O" donc, dont vous avez déjà pu entendre Panda Panda Panda il y a quelques jours, est à mon sens le disque avec lequel Deerhoof a pu définir le son qui est resté le sien depuis : une sorte de rock (tel qu'on le jouait dans les années 90) à la fois brutal (la batterie de Saunier, très vive, en perpétuel mouvement) et fédérateur. Les mélodies chantées par Satomi accrochent l'oreille et l'impatience de Deerhoof (les chansons changent parfois de rythme, de tempo et de mélodie plusieurs fois par minute) empêche de s'ennuyer. Pour vous en convaincre, je vous propose d'écouter Dummy discards a heart, jouée par le groupe pour une session live de Pitchfork.TV :





Une année passe et Deerhoof publie "Milk Man", un album-concept basé sur le personnage de Milk Man, l'homme-lait qui apparait sur la pochette (très belle, comme toujours avec Deerhoof !) et si la recette reste la même leur son change tout de même suffisamment pour que l'on s'amuse encore plus : Giga Dance est plus lourde, psychédélique avec un couple guitare-synthé du tonnerre qui restera selon moi la plus grande victoire de Deerhoof (et que l'on retrouvera pour le meilleur sur des chansons aussi géantes que Spirit ditties of no tones - sur "The Runners Four" ou encore Secret mobilization sur "Vs. Evil") mais la chanson ne se limite pas à cette marche étrange et la surprenante intervention de Satomi sur ce qu'on pourrait appeler un couplet, une mélodie chantée depuis le sommet d'une voix de tête, démontre que Deerhoof sait aussi prendre son temps pour mieux amener les riffs (car il faut bien le comprendre, c'est un groupe à riffs de guitare, comme dans les années 70, oui, à la différence près que Dieterich et Rodriguez, tout comme les anciens guitaristes - Rob Fisk par exemple - produisent plusieurs riffs par chanson et ne se contentent pas d'en répéter un seul ad lib) qui sont, avant même les mélodies de Satomi, la vraie base pop addictive de leur musique : avant de chanter en chœur avec Satomi, on fredonne, on beugle les riffs de guitare. Fort de chansons encore plus étonnantes (Désaparécéré, centrée sur un clavier et une batterie répétitive, par exemple), "Milk Man" est le premier chef d'œuvre pop de Deerhoof, écoutez-le vite !


(Giga Dance)


Encore une année, et la boucle se boucle. Aussi rapides que les Beatles en leur temps, Deerhoof viennent de publier leur quatrième album en quatre ans : "The Runners Four". Celui-ci, plus long que ses deux prédécesseurs peut aisément être associé à l'album blanc des Fab Four tant il combine tous les talents de Deerhoof et est une somme de leurs diverses facettes. Les riffs guitare/synthé à la Giga Dance y sont, on y trouve du bruit blanc, de la pure pop (Twin Killers) quasiment diffusable en radio, des expérimentations guitaristiques, de la grosse basse (Running thoughts), des riffs rock, hard rock, math rock, pop rock, noise rock et, évidemment, des tas d'histoires amusantes ou étonnantes, contées par Satomi et parfois même par Greg (You can see) qui se révèle avoir une magnifique voix, douce et touchante. Écoutez donc l'un des hymnes les plus cools de ce disque-là :


(Wrong time capsule)



Après ça, et avant "Vs. Evil", Deerhoof a encore sorti deux albums, le terriblement réussi "Friend Opportunity" en 2007, qui est une autre très bonne porte d'entrée pop dans leur univers, et puis le semi-raté "Offend Maggie" en 2008, dont on ne gardera que quelques chansons amusantes comme Basket Ball get your groove back. On vous parlera peut-être plus avant de tous les autres disques de Deerhoof dans les mois qui viennent, mais en attendant, si vous n'étiez pas au courant, pas convaincus ou pas en train d'écouter un de leurs riffs, cet article a pour vocation de changer la donne. A demain pour voir ce que sont devenus Greg, Satomi, John et Ed en 2011 !


Joe Gonzalez

mardi 25 janvier 2011

[Réveille Matin] The Concretes - You Can't Hurry Love


Bien le bonjour, amigos. Ce matin, j'enduis vos cracottes Krisprolls de pop suédoise indé, et laissez-moi vous dire que ça a plutôt bon goût. The Concretes, c'est une bande de huit copains de Stockholm (pas tous blonds) pleins de créativité et de talent. Jugez plutôt en écoutant ceci :




Deuxième morceau de l'album "The Concretes" sorti en 2004 (et un an plus tôt en Suède), You Can't Hurry Love respire le positif et l'entrain. Tube incontestable de l'album, c'est aussi à mon sens l'un des morceaux les plus réussis. Il sonne un poil bordélique mais pas trop dans la mesure où on aurait pu s'attendre à quelque chose de bien plus fouillis de la part d'un groupe de huit personnes (sans cette information il est d'ailleurs fort peu probable de se douter des effectifs). Les trompettes sont justement dosées, elles dynamisent parfaitement la composition qui elle reste assez classique, et le tout surfe sur une simplicité des plus aguichantes, avec un message clair : on ne peut pas hâter l'amour. Un point c'est tout. C'est fort, et au moins, dit comme ça on est fixé, si on ne l'était pas déjà. Une petite morale suédoise et sage qui est la bienvenue dans notre époque où tout va vite.


Hugo Tessier

mardi 28 septembre 2010

"tw;dl" #4


par Emilien Villeroy
art par Jarvis Glasses

Ça y est. J'en ai déjà trop dit. C'est déjà trop tard. J'aurais mieux fait de me taire. De ne pas écrire. De ne même pas penser à écrire. De ne même pas penser à ne pas penser à écrire. Mais non. Tout est fichu. La moindre lettre était une condamnation. Une trahison. Une erreur. Le coup de trop. Trop tard. Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. Et mettre beaucoup trop de mots sur le silence. Ou plutôt le bruit total et continu. J'imagine que nous serons à mi-chemin entre l'extrême rien et l'extrême tout aujourd'hui, puisque nous allons écouter de l'Onkyo. Nous allons même écouter le disque de l'Onkyo. Terme générique pour justifier mon choix de néophyte qui veut passer pour un expert. Peu importe. Nous allons écouter un album collaboratif et improvisé. A moins que ce ne soit lui qui nous écoute ? Ou, pire!, qu'il nous fasse nous écouter ? Qu'il ne soit qu'un intermédiaire entre soi et soi ? Arrêtez-moi.

Sachiko M, Toshimaru Nakamura & Otomo Yoshihide - Good Morning Good Night (2004)


L'idée m'est venue de vous parler de cet étrange album après avoir lu l'excellent texte sur la Lowercase Music écrit par l'ami lamuya-zimina, a.k.a. mon parrain pour tout ce qui s'apparente à de la musique bizarre et nippone, celui qui m'a fait découvrir Boredoms quand j'étais jeune et svelte. A un moment, il évoquait les improvisations électro-acoustiques japonaises aux volumes minimaux plus connues sous le nom de Onkyo(kei), qu'on pourrait traduire par "réverbération de son", ou même "musique de son" ou encore "son" tout court, et citait donc pour le coup les papes de ce genre discret, à savoir Sachiko M ou Otomo Yoshihide (lui-même déjà évoqué en ces lignes). Et soudain m'est revenu à l'esprit un étrange essai musical d'un peu plus de 101 minutes, un curieux monolithe de parasites qui ne s'écoute que dans un silence absolu quoique de légères interférences sonores extérieures puissent lui apporter un complément involontaire et pas désagréable. Mais avant de plonger dans les bras de ce monument statique et grouillant, il convient de se pencher un peu sur le parcours des participants, afin de peut-être mieux comprendre en quoi on a ici une rencontre au sommet. D'un côté, Otomo Yoshihide, héros moderne sorti de son projet Ground-Zero pour se concentrer au début des 00's sur un turntablism minimaliste et extrême, avec des platines modifiées et violentées, allant du bruit le plus insoutenable au souffle le plus discret. De l'autre, Sachiko M, elle aussi membre de Ground-Zero, avait par la suite formé le duo Filament avec Otomo, aimant se considérer comme une "non-musicienne", et travaillant sur les ondes sinusoïdales internes aux machines, sons purs qu'elle fait durer pendant des heures. Enfin, on a Toshimaru Takamura, chercheur en sons minimaux depuis 1992 et ayant collaboré avec tout le petit monde de l'improvisation tokyoïte. Tous font donc partie de la scène électro-accoustique japonaise, qui explore les détails des sons électroniques et acoustiques au travers de longues pièces de "bruit calme". Chacun avait déjà mené ses petites expéditions en solo dans le domaine de l'infra-volume, mais les voir s'asseoir ensemble, les 2 et 3 Août 2003, pour enregistrer un album improvisé, c'était un événement. Et chacun sur cet album s'en est tenu au strict minimum, épurant son style à l'extrême pour donner finalement cet œuvre qui semble venir d'une seule entité aussi magique que mystérieuse. Le titre ? C'est comme un câlin. "Good Morning Good Night."


(Good Afternoon)

Soyons d'abord terriblement terre à terre et posons-nous cette simple question : qu'est ce qu'on entend sur cet album ? Nos trois explorateurs immobiles sont chacun équipés d'un matériel bien précis. Otomo dispose d'une platine vinyle sur laquelle il n'y a pas de vinyle, mais qui est amplifiée tout de même, et il s'amuse avec la tête de lecteur. Sachiko triture un sampleur entièrement "vide", n'ayant donc en lui que certaines tonalités continues, des sinusoïdales plus ou moins discrètes qu'elle fait varier de manière très précise. Quant à Toshimaru, il se sert de sa traditionnelle "table de mixage sans entrée", sur laquelle tous les périphériques de sortie sont reliés aux périphériques d'entrée, ce qui entraine donc un feedback numérique permanent qu'il contrôle, le rendant grave ou bien aigu. Pour ceux qui connaissent déjà les travaux de ses musiciens, il sera plus aisé de savoir à peu près qui fait quoi, bien que leur répartition dans l'espace musical soit le fruit d'une entente collective riche les faisant presque devenir un seul et même être vivant. Pour les autres, disons que les "bip" à haute fréquence sont de Sachiko, que le léger souffle qui varie vient d'Otomo et que les bruits parasites réguliers dans le fond appartiennent à Toshimaru. Mais là encore, ce serait trop arbitraire, chacun des musiciens tirant de son "instrument" une palette sonore très large. Large. Large. Respiration. 4 morceaux. Good Morning. Good Afternoon. Good Evening. Good Night. Quatre temps, quatre moments, quatre longues progressions pour un seul tout. Chaque morceau lié à une pochette dans l'artwork très sobre, disposées dans l'ordre tout au long de cet article. Avec à chaque fois un petit symbole : un insecte pour le matin ? des nuages dans l'après-midi ? un oiseau au coucher de soleil ? la lune qui éclaire la longue nuit ? Ce que l'on a ici est peut-être la description d'une journée comme les titres l'indiquent. Les morceaux en eux-même s'étendent et laissent le temps aux sons d'aller et venir, à gauche et à droite. Il faut se plonger dans cet album tout seul et l'œil ouvert pour en comprendre clairement la composition. Quand on leur demandait de décrire cet album, les artistes ont dit qu'ils cherchaient une musique verticale, à l'opposé de la musique horizontale qui est privilégiée la plupart du temps. Vous voyez ? Une musique verticale.


On peut prendre cet album comme une série d'évocations. On peut prendre cet album comme une description minutieuse de la nature aux bourdonnements infinis, des mille et uns bruits autour de nous qui nous prouvent qu'il y a encore du son, donc de la vie. On peut prendre cet album comme un test sain pour savoir si l'on est toujours vivant. Ce que les musiciens cherchent à atteindre ici (faute de frappe que je viens de corriger mais qui faisait curieusement sens : "cherchent à attendre ici"), c'est un équilibre de l'ordre des sons qui soit harmonieux, donc par extension naturel. Je ne sais pas s'ils y parviennent, mais ils atteignent une ascèse assez puissante qui donne finalement sens à tous les bruits microscopiques qui peuvent vous entourer en les dépeignant de manière pointilliste et sensible. Cet album vous entoure parce que vous l'avez peut être déjà entendu sans l'entendre. Vous voyez ce que je veux dire ? Moi non plus. Restent des sensations et une vraie douceur sur toute la longueur de ce tour de force délicat et léger. A un moment, en écoutant cet album au casque, tout seul dans ma chambre, j'ai eu une sorte de frayeur. J'ai ressenti soudain comme une sensation de froid dans le fond de l'oreille droite. Comme si les petits sons suraigus qui allaient et venaient entre le marteau et l'enclume s'étaient matérialisés en quelque chose de physique, affectant mon corps, mon tympan, mon être tout entier. Je me suis rendu compte tout de suite après que mon oreille s'était bouchée, sans raison apparente, rien de grave, il suffit de se pincer le nez et de respirer très fort et tout rentre dans l'ordre. Mais paradoxalement, cette sensation de peur était presque agréable sur le moment, comme si soudain, en ces temps de compositions qui vous passent sur le corps comme une mauvaise pluie sur un imperméable, la musique retrouvait de sa force originelle, celle qui vous atteint réellement, qui vous fait ressentir quelque chose d'autre qu'un ennui infini. C'est comme au tout début de Good Night. Dans l'une des oreilles, il y a comme un bourdonnement grave et régulier. A la première écoute, j'étais très perplexe, je ne savais pas si ce son venait de la musique ou s'il était dû aux battements de mon cœur qui résonnaient dans ma tempe. Artefacts soniques de la vie. Ce n'est pas en écoutant de l'indie-rock en 2010 que ça risquera de vous arriver. Cette musique vous englobe en elle et rend absolument tout autour de vous musique. Et, oui, long, prétentieux, poussif, ennuyeux, inutile et n'importe quels autres adjectifs pourront être utilisés par les détracteurs, mais, que voulez-vous ? Comme on aime sans explication un ami qui sait se taire quand il le faut, on peut aimer cet album pour la longitude qu'il apporte à celui qui l'écoute, presque pour la sensation de bien-être qu'il offre. Une respiration remplie de milliers de petites particules. Et les mots sont alors inutiles puisque l'air ne parle pas. Tant à apprendre.



Vrac :
- J'aime à me dire que cet album, de par son taux élevé de très hautes fréquences, ne peut s'écouter pleinement que lorsque l'on est jeune, encore doté d'un tympan capable de les entendre. Mais en même temps, je me dis qu'Otomo, Sachiko et Toshimaru, qui avaient déjà tous la quarantaine au moment de l'enregistrement, n'ont peut-être pas entendu tous les sons qu'ils ont enregistrés. Paradoxalement, on a peut-être ici un album qu'une frange de la population peut entendre mieux que ses créateurs même.
- Si le terme "Onkyo" n'existait pas, je classerais sans doute cet album dans un genre très précis : l'easy listening.
- Vous allez vous moquez de moi, mais je peux très bien entendre les différences entre chacun des morceaux, c'est vrai, à l'instant même, je me suis dit "hm, on est déjà passé à Good Night ?", j'ai vérifié mon lecteur, et c'était le cas. Deux enseignements : Petit un, cet album n'est pas qu'un amas aléatoire de bruit divisé arbitrairement. Petit deux, le temps passe plus vite quand on écoute cet album, et/ou il coule avec plus d'aisance.
- Ça n'a pas l'air, mais cet album est assourdissant. Vraiment. Mais de manière douce.
- Quand j'écoute cet album, je reste la bouche ouverte. Ou en tout cas, je garde ma mâchoire ouverte. Avez-vous remarqué que quand vous avez les dents serrés, il y a un espèce de bourdonnement dans vos oreilles? Une fréquence aiguë et un bourdonnement grave qui apparaissent, sans doute à cause du déplacement de votre mâchoire et de la pression exercée sur les dents, enfin, je n'en sais rien. Dans la vraie vie, ce petit désagrément n'est pas gênant. Quand j'écoute cet album, ça l'est. Alors je reste la bouche entrouverte. Cet album permettrait-il donc de diminuer l'usure des dents ?
- Le seul problème de cet album, c'est que je ne sais pas à quel niveau sonore il faut l'écouter. J'ai toujours la crainte de l'écouter trop ou pas assez fort. C'est le problème lorsqu'on écoute un disque pour lequel il n'y a pas de norme.
- Une fois, j'écoutais l'album de manière assez religieuse. Soudain, j'entends comme un parasite dans mon oreille gauche. Un son étrange, familier, que je n'arrivais pas bien à déchiffrer, mais qui se mariait harmonieusement à l'ensemble. Regard jeté à la fenêtre : il pleuvait. Vingt secondes plus tard, l'averse était déjà terminée. Un peu comme si les nuages avaient décidé de participer à l'ensemble avec la même parcimonie que les trois musiciens. Histoire vraie.
- Le morceau le plus court de l'album, c'est Good Afternoon. Ça peut sembler absurde, mais pas du tout. Dans une journée, c'est l'après-midi qui est le plus court. Ça commence à 13h et ça finit à 18h pour laisser place à la soirée. Enfin, je trouve. Et je suis large. Pour moi, dès 17h c'est la soirée. Sachiko, Otomo et Toshimaru ont raison. Le plus long dans une journée, c'est la nuit. Puis le matin. Puis la soirée. L'après-midi n'intervient qu'ensuite. De l'utilisation de cet album comme "cadran sonique".
- Une fois, j'ai lancé l'album, puis j'ai été très préoccupé au bout de trente secondes de n'avoir toujours rien entendu. Pas même un "bip". Vérification faite, le son était au minimum. Une fois le volume relevé, j'étais surpris d'entendre tant de choses. Hé, vous voyez que ce n'est pas que du silence!
- Idée pour tuer le temps : la prochaine fois que j'oublie mon baladeur mp3 quand je prends le train ou le métro, imaginer que j'écoute "Good Morning Good Night", mais que les petits sons sont annihilés par le raffut abrutissant des gens et des machines. Quoique non, mauvaise idée, ça me donnera encore plus envie de rentrer chez moi.
- Un jour, j'ai voulu jouer au roi du silence avec cet album. C'est lui qui a gagné. De peu.
- Quand cet album est fini et que le silence relatif repose enfin sur mes tympans, j'ai parfois l'impression d'entendre encore des petits bruits dans le creux de mon oreille, comme si mon cerveau s'était mis sur la fréquence de nos trois improvisateurs et s'amusait à jouer tout seul une bonus track.

vendredi 20 août 2010

[Réveille Matin] Panda Bear - Untitled (n°5)

Bonjour amis lecteurs. Aujourd'hui, j'ai envie de nous éveiller avec allégresse et gaieté. J'ai envie de voir nos mains clapper bêtement les unes contre les autres. Réflexe cérébro-spinal découlant d'une émotion souvent agréable, le clappement de mains est ce que la musique a fait de plus évident en terme d'accroche d'un public au son de la musique pop. Panda Bear (d'Animal Collective) l'a compris et en a fait l'unique base rythmique de l'une de ses chansons.



En 2004, Panda Bear sortait, sous le label Paw Track, son deuxième album, "Young Prayer," dont la tracklist était composée de neuf chansons portant chacune la dénomination "Untitled." Cet album fut relativement peu marquant dans la carrière du freak de Brooklyn (surtout si on le compare au très bon "Person Pitch" de 2007) mais la cinquième piste (Untitled (n°5) dirons-nous donc) est sans nul doute ce que cet album a de plus entrainant et pop avec trois minutes de clappements naviguant entre la gaité et l'étrange, renforcés par un kick discret. Là dessus, Noah Lennox de chanter l'unique phrase de ce morceau : "I will have sons and daughters and I will say, here are your grandchildren and you will see them," une punch line répétée en canon sur ce morceau simplissime, étrange et à l'ambiance particulière. Parfois il faut se contenter de peu de chose.


Julien Masure

mardi 4 mai 2010

[Réveille Matin] Jon Brion - Phone Call / Spotless Mind

Bonjour à tous ! Aujourd'hui, ce sont deux titres de la bande-son d'Eternal Sunshine Of The Spotless Mind qui vont accompagner les premières lueurs de votre journée.

Vous le savez, vous l'avez vu, tout le film est jalonné de courts instrumentaux (signés Jon Brion). Or vous commencez peut-être à cerner ce qui me passionne et par conséquent, si je vous annonce que je vous ai choisi les deux petites ballades folk, Phone Call et Spotless Mind, cela ne vous étonnera sans doute pas.
Par folk, j'entends ici mentionner des compositions lentes et minimalistes se construisant autour d'arpèges savoureux laissant suggérer une quiétude absolue, avec de surcroît un très beau travail sur les harmonies. Phone Call, tout comme Spotless Mind (qui, lui, est groovesharké sur votre gauche) explorent des ambiances cosy bien qu'assez chargées en émotions.

(Phone Call)

Il se dégage de ces morceaux une luminosité tout à fait particulière, chaude et un peu terne, ce qui peut de prime abord surprendre quelque peu. Pourtant, on est assez rapidement séduit, envoûté par les touchantes guitares lo-fi et l'orchestration parfaitement menée de Phone Call, ou par le petit clavier discret venant se glisser derrière les arpèges rythmés par le son bien présent des doigts sur les cordes, sur Spotless Mind. Ne dépassant pas les deux minutes, les deux instrumentaux en disent pourtant très long, ils ont un réel pouvoir évocateur. On pourrait les passer en boucle trois ou quatre fois, et à chaque fois, retomber dans la même tranquillité. Alors de bon matin, l'effet est garanti.


Hugo Tessier

vendredi 19 mars 2010

[Réveille Matin] Madvillain - ALL CAPS

Bonjour à tous ! Ce matin et dans les quelques jours à venir, C'est Entendu continue le who's who du hip hop contemporain et il est grand temps de vous parler de Madlib, ce DJ, producteur et MC américain (dans l'ordre d'importance) qui après avoir participé à certains des albums du genre les plus acclamés de la dernière décennie, décide d'aborder tranquillement 2010, par exemple en ayant déjà à son actif cette année par moins de quatre albums. Vous avez bien lu : en moins de trois mois le type a sorti autant d'albums que Portishead en seize ans. Mais ce n'est pas tout hein, si tout se passe bien, il devrait encore en sortir onze autres avant la fin de l'année. Mais je laisse à Joe et Thomas le soin de vous en dire plus ce weekend sur l'actualité foisonnante du bonhomme et quant à moi je m'occupe de vous réveiller en causant de Madvillain, ce duo de héros que Madlib (instrus enfumées) forme avec MF DOOM (masque de fer et flow endolori) et qui en 2004 a offert au monde "Madvillainy," chef d'œuvre foisonnant "écrit de sang froid avec un cure-dents" (?) comme l'indique le livret intérieur.




(Madvillain - ALL CAPS)

Des références perpétuelles à la pop culture la plus impénétrable, tendance comics et série-B fauchée (ce qui amène souvent à des collages hilarants de répliques sur-excitées et de vieux programmes radios un peu allumés), des moments de bravoure de non-sens que mâchonne avec nonchalance la grosse voix molle de DOOM, et surtout des instrumentations hautement improbables qui se permettent de passer de Frank Zappa aux Temptations en passant par les B.O. des films de Russ Meyer : tout dans "Madvillainy" dégage une étrange aura de cool, une ambiance tordue qui le rend à la fois incompréhensible et immédiat. Si l'album entier semble aller n'importe où, il faut bien avouer qu'il touche sa cible à tous les coups, si bien que l'on se surprend à se repérer très vite dans ce dédale bordélique débordant d'idées. Réussir à faire accepter sans problèmes ses parti-pris les plus tordus, c'est un peu la marque des grands albums, non ? En guise d'exemple, le tube inattendu ALL CAPS, c'est MF DOOM qui nous explique pourquoi son nom doit s'écrire en majuscules dans une ambiance pop art délicieuse.


Thelonius.

jeudi 18 février 2010

[Réveille Matin] One Ring Zero - The Ghost of Rita Gonzalo

Bonjour à tous ! Ce matin on tape dans la thématique des rencontres hautement improbables : tout d'abord celle d'un joueur de thérémine, cet instrument électronique pionnier aux sonorités de série-b inter-galactique (et dont on joue en bougeant les mains autour d'une antenne) et d'un réparateur d'accordéon et d'harmonica. Liés par leur passion commune pour le claviola, un autre instrument tordu dérivé du mélodica et ressemblant à s'y méprendre à un cygne passé sous un poids lourd, ils fondent le groupe One Ring Zero et en 2004, après cinq ans d'existence et sans vraiment avoir réussi à faire parler d'eux, ils y vont au culot et demandent à des auteurs anglophones qu'ils aiment bien de leur écrire des textes, comme ça, sur le sujet de leur choix, avec lesquels le groupe se débrouillerait. Et non seulement tous acceptent, mais parmi ces 17 (!) auteurs on trouve tout de même Paul Auster ou Margaret Atwood qui se sont prêtés au jeu sans problème et offrirent à ce duo, devenu quatuor depuis, une sacrée promotion.


(One Ring Zero - The Ghost of Rita Gonzalo)

Au final, cette collaboration donne naissance à "As Smart As We Are" (paru en France sous le nom de "New York Spleen" chez Naïve, allez savoir pourquoi), album un peu bordélique où se côtoient des ambiances de musique yiddish, de cabaret et même de country avec toujours un fond d'indie pop parfois tristoune mais pleine de sons rigolos. Le morceau de ce matin, The Ghost of Rita Gonzalo, est une sorte de parade un peu déglinguée, limite mort-vivante quand débarque la grosse voix infra-basse de Michael Hearst, sur laquelle cuivres et claviolas se répondent des petites lignes mélancoliques en montagne russe. Tout semble sans cesse à deux doigts de s'écrouler, comme ce thérémine tremblotant ou ces harmonies coulantes sur les paroles géniales de l'écrivain Dave Eggers ("People drive cars alone / Most people are alone when they drive / They sing when they drive / Because they're alone with their hands"), et au final le morceau tient debout tant bien que mal jusqu'à s'éloigner lentement dans un fade out qui fout le cafard.


Thelonius.

lundi 1 février 2010

[Tip Top] Les années zéro

Il était temps, le temps est venu, voici enfin le top 30 des albums les plus appréciés par la Rédaction de C'est Entendu au cours de la décennie fraichement close. Plus qu'une liste (de plus), nous espérons que ce récapitulatif sera aussi pour vous l'occasion de découvrir (ou redécouvrir) quelques pépites que l'on peut désormais appeler sans sourciller "classiques."



30. Eels - Souljacker (2001)

Après des albums doux et tellement tristes dans les 90's, Mark Oliver Everett, a.k.a. E avait décidé de commencer la décennie en se mettant au rock après une thérapie et une nouvelle copine. Le résultat? Un album proprement jouissif où les "ballades indé" très marquées du style Eels (pillé ensuite par toute une plâtrée de musiciens qui se croyaient intéressants) sont entrecoupées de véritables tubes avec grosses guitares, groove d'enfer et, encore et toujours, shakers. Depuis, E s'est fait larguer et ses derniers albums sentent la vieillesse. "Life ain't pretty for a dog faced boy".


29. Liars - Drum's Not Dead (2006)

Ces trois mecs avaient débuté la décennie comme "un autre groupe de la vague disco-punk" et même l'un des meilleurs, à vrai dire, mais rien ne laissait présager qu'à chacun de leurs essais ils franchiraient un pallier supplémentaire dans l'expérimentation sonore et rythmique. Sur "Drum's not dead" troisième LP, le stade de l'album concept (centré autour de l'énigmatique personnage appelé Drum) plus vraiment disco, ni même punk, d'ailleurs, était atteint. Si l'on en croit Liars, le "post disco-punk" est une sorte de transe tribale schizophrène menée tambour battant par des dingues enfermés dans une cave sordide.


28. Madvillain - Madvillainy (2004)

Le seul album de hip-hop de notre top est l'un de ceux qui ont réussi à acquérir un statut culte chez les indie rockeurs les plus convaincus. En gros, un album de hip-hop pour ceux qui n'aiment pas vraiment le hip-hop. Mais franchement, qui pourrait résister à ce gros foutoir enfumé au foisonnement d'idées étourdissant? Sur les instrus en forme de collages imprévisibles de Madlib se pose la grosse voix caoutchouteuse de MFDOOM, et le résultat parfois franchement hilarant et surtout étonnamment accessible apparaît alors comme l'évidence même : le cool fait musique.


27. Tool - Lateralus (2001)

Maynard est un sale con, et Tool est un (vieux) groupe de Métal Progressif. A partir de là, vous pouvez soit tracer la route, soit avoir confiance en nous et jeter une oreille curieuse à ce que le Métal a fait de plus intéressant, de moins bête, et de plus geek depuis... le précédent album de Tool, "Aenema" (en 96). Notez qu'au moment des faits, le meilleur batteur du monde était derrière les futs.


26. Grizzly Bear - Veckatimest (2009)

La folk a parcouru un sacré chemin dans les années 2000, ça c'est sûr, et cet album est un peu le témoin de ce que certains ont su en tirer au bout du compte : une musique capable d'un psychédélisme retenu, au son dense, organique, et qui dévoile sa force et sa richesse avec les écoutes jusqu'à nous engloutir totalement.



25. The Strokes - Room On Fire (2003)

Les Strokes sont meilleurs sur "Room on Fire", c'est un fait. On peut les préférer en gamins rentre-dedans un peu niais mais terriblement efficaces, c'est clair, mais ils sont meilleurs lorsqu'ils assument toutes leurs influences (power pop et reggae, on est clairement entre 76 et 78 ici), qu'ils prennent leur temps et qu'ils tirent de leurs guitares toute une variété de sons en laissant à leur chanteur le loisir de démontrer qu'il n'est pas seulement l'auteur de NYC Cops. Le meilleur album du "Retour du Rock" donc.


24. Stephen Malkmus & The Jicks - Real Emotional Trash (2008)

Je me souviens d'une interview de Malkmus datant de 1994 qui parlait de "Crooked Rain, Crooked Rain" (de Pavement donc), et dans laquelle il disait quelque chose comme "Avec cet album, on a enfin assumé nos côtés un peu classic rock". Il lui aura fallu 14 ans et un groupe en béton (avec Janet Weiss à la batterie, forcément) en fait pour finalement faire un album de classic rock. Des morceaux fleuves qui sont comme des leçons de guitare électrique, mais qui n'oublient jamais d'être pop et délicatement tordus. Certes, vous allez me dire, "mais Malkmus a fait ça un peu toute sa vie non?". Oui, mais là, c'est du très haut niveau. Et c'est pas Joe qui dira le contraire dans sa review sur le sujet.


23. Fever Ray - Fever Ray (2009)

Sorte de messe noire étrange mêlant l'électronique de The Knife, l'excentricité de Kate Bush et les sonorités de Vangelis au chant disco-emo de Karin Dreijer Andersson, "Fever Ray" est une perle noire faisant de l'oeil à quiconque a un jour rêvé d'une artiste electro qui ait à la fois une voix et des idées à elle.



22. My Feet In The Air - Hoshi Mushi (2008)

Vous ne connaissez sans doute pas My Feet In The Air, mais avec deux petits E.P. et une discographie qui fait en tout 19 minutes, cette jeune française venue de toute la scène bazar autour de The Snobs a créé un univers particulier absolument unique, où tout est réduit à une échelle magique de façon à ce que quelques petits glockenspiel et un petit ukulélé suffisent à vous transporter ailleurs. C'est d'une richesse et d'une inventivité incroyable et c'est fait avec des petits bouts de ficelles.


21. Herman Düne - Giant (2006)

Le dernier album rassemblant toute la famille Herman Düne. Un disque de pop lalala, deux songwriters complémentaires, des arrangements moelleux, poppy et réservés à la fois, des refrains singalongs et une ambiance homogène et confortable...



20. Final Fantasy/Owen Pallett - He Poos Clouds (2006)

Owen Pallett est un génie, il l'a encore prouvé récemment, mais ce n'est pas son premier chef d'œuvre, loin de là. Pour se le prouver, il faut écouter "He Poos Clouds", deuxième album sous le pseudo Final Fantasy, enregistré avec un quatuor à cordes et dont les morceaux sont basés conceptuellement sur les écoles de magie de Donjons & Dragons, si si. Le résultat est d'une splendeur étrange et d'une profondeur qu'on ne se lasse pas de sonder, avec des dissonances et autres polyrythmies qui troublent autant qu'elles fascinent.


19. Elliott Smith - From A Basement To A Hill (2004)

Posthume, ce qui devait être un double album monumental, n'est au final qu'une collection de chansons assemblées par les proches d'Elliott. Empreint d'une violence implicite ne débordant pas sur les mélodies, et doté d'arrangements toujours aussi délectables et classieux que sur "Figure 8", "From a Basement on a Hill" n'est peut-être pas ce qu'avait imaginé Elliott Smith, mais il reste néanmoins un album rempli de bonnes chansons, d'émotion et de bonnes idées.


18. Jim O'Rourke - Insignificance (2001)

D'abord la free-folk de papa John Fahey. Puis la pop orchestrale de tonton Van Dyke Parks. Et au début de la décennie, Jim O'Rourke, pour son troisième album pop sur Drag City se lance finalement dans un essai de rock 70's absolument magnifique. Sur des compositions inventives aux paroles hilarantes et misanthropes, Jim déploie tout son talent d'arrangeur génial et pop, et le résultat est époustouflant, que ce soit sur les ballades matinées de steel guitares crépusculaires ou bien sur les morceaux plus efficaces et rock que sa voix nonchalante rendent plus-que-parfaits.


17. Joanna Newsom - Ys (2006)

Après un album de vignettes rêveuses harpe/voix qui montrait déjà un sacré talent d'écriture, Joanna Newsom livre sans prévenir en 2006 un monolithe fascinant qui emmène la folk plus loin qu'elle n'a sans doute jamais été à travers cinq longues fresques lyriques. Soutenue par les arrangements orchestraux sublimes du vétéran Van Dyke Parks, sa voix maligne maîtrisée jusque dans ses grincements nous entraîne dans les multiples détours et rebonds d'un grand voyage à l'imaginaire foisonnant.



16. Blur - Think Tank (2003)

Après avoir écrasé toute concurrence pop dans les années 90, après avoir matiné ses hymnes plus anglais qu'une pause thé au milieu d'une partie de cricket d'indie-rock américain, après avoir repoussé les limites de la pop sans avoir l'air d'y toucher avec le chef d'œuvre "13", Blur revient amputé de son guitariste génial dans un chant du cygne qui conjugue, entre autres, la lubie d'Albarn pour la pop expérimentale et sa récente passion pour la world music. Le résultat est un métissage fascinant et imprévisible, empreint d'une lassitude et d'une mélancolie extrêmes.


15. Blonde Redhead - Melody For Certain Damaged Lemons (2000)

Une fois qu'ils eurent bien digéré leurs influences (principalement Sonic Youth), le trio italo-japonais (?!) Blonde Redhead transforma son rock agressif et froid à guitares désaccordées en quelque chose de beaucoup plus pop, mais une pop hybride et sombre aux milles influences typiquement 00's qu'ils ont été les seuls à pouvoir faire aboutir comme sur cet album addictif.


14. Department Of Eagles - In Ear Park (2008)

Oui oui, on sait, Grizzly Bear, mais il ne faudrait pas non plus oublier Department of Eagles, le projet de Daniel Rossen et un ami à lui. "In Ear Park", par rapport à la beauté un peu froide de "Veckatimest" semble être un album plus humain, plus touchant peut -être, et c'est ce qui fait sa force sans doute. En tout cas, le mélange d'une folk riche et complexe avec des arrangements doucement surannés donne un résultat éblouissant, avec des passages lyriques qui vous tireraient des larmes.


13. Portishead - Third (2007)

Il ne reste plus grand chose ici des vétérans de l'indé des années 90 et pourtant, ceux parmi eux qui ont su aller au-delà de leurs acquis ont donné naissance à de vrais chef d'œuvres. "Third" est de ceux-là, et après dix longues années de silence, Portishead a su réinventer totalement son trip-hop froid et sombre sans faire la moindre concession en terme d'exigence et de recherche pour accoucher d'un album désespéré dans lequel se heurtent textures hantées, percussions crues et bruitisme sous delay. Et tout ceci en parvenant à faire la couverture de 20 minutes, ce qui est un sacré tour de force.


12. Electrelane - The Power Out (2003)

Elles étaient 4. Elles étaient anglaises. Elles aimaient le kraut rock, les orgues farfisa et les longues jams psychédéliques. Après un premier album enthousiasmant, elles avaient décidé d'aller voir Steve Albini et de faire des morceaux plus pop. Et ça a donné "The Power Out", un pur chef d'œuvre de rock alternatif, vraiment alternatif. Le résultat est bordélique, les morceaux sont tour à tour émouvants, jouissifs, épiques à grand coups de chorale ou minimalistes au piano, mais tout se tient pour former un ensemble unique et intelligent, dont on peut tomber amoureux facilement.


11. The Notwist - Neon Golden (2002)

Production nickel chrome, légère et sans accroc pour l'un des albums les plus pompés de la décennie. Malgré la mélancolie fatiguée qui le parcourt, il y a toujours cette envie de chanter les refrains et cette surprenante introduction d'un refrain COLLEGE ROCK inattendu sur One with the freaks, qui dégomme tout ce qu'ont fait les Smashing Pumpkins dans la même décennie.


10. Deerhoof - Apple O' (2003)

Le groupe le plus original de la décennie, peut-être même le groupe de la décennie tout court. Que ce soit avec la voix enfantine de Satomi, les guitares ultra complexes de John ou la batterie épileptique de Greg, Deerhoof a crée son propre style : de la pop noisy sans concession, à la fois très accessible et très riche. Sur "Apple O'", c'est un festival de tubes bizarres et d'une inventivité qui confine à la folie. Deerhoof est un groupe qui fait avancer la musique dans le bon sens, celui de la recherche permanente de l'idée tordue mais géniale qui fera d'un morceau déjà formidable un véritable chef d'œuvre. Et le mieux, c'est qu'ils y arrivent presque tout le temps.


9. Godspeed You! Black Emperor - Lift Yr. Skinny Fists Like Antennas To Heaven (2000)

On n'a pas fini de se laisser ensevelir par les deux impressionnants chef d'oeuvre avec lesquels cette maison-mère du label montréalais Constellation a annihilé toute forme de concurrence dans la musique instrumentale pendant la décennie, avant d'exploser en presque autant de groupes passionnants que la formation avait de membres. Le premier de ces albums essentiels, "Lift yr. skinny fists like antennas to heaven", développe déjà en deux disques et quatre mouvements toutes les facettes d'une musique surpuissante, dévastatrice, qui réduit l'auditeur et ses émotions en miettes.


8. LCD Soundsystem - Sound Of Silver (2007)

James Murphy, son truc, c'est de mêler disco et punk et, en conservant la même base, d'ajouter les quelques détails à son morceau-témoin pour vous fasse danser d'une façon différente. C'est aussi le seul mec qui aura, dans un même album, utilisé à la fois des cowbells, Steve Reich et l'autodérision patriotique, pour faire groover deux ou trois accords qui n'en demandaient pas tant.


7. The Breeders - Title TK (2002)

Title TK EST les Breeders. Et peu de disques peuvent se vanter d'être plus COOLS que celui-ci. Avec un minimum d'arrangements, de chichis et de boucan. L'essentiel, rien de plus. Un MUST HAVE pour quiconque prétend aimer le rock.



6. Gorillaz - Gorillaz (2001)

Sacré Damon Albarn, vous ne pensiez tout de même pas que sa présence dans notre top allait s'arrêter là, non ? Parce que le lascar arrive dans la décennie bourré d'idées, et dans ses bagages, ce faux groupe animé plus cool que la mort qui lui servira surtout de salle de jeu avec assez d'espace pour faire venir les copains, car le bonhomme a le featuring facile. Un album de pop moderne foutraque et bancale, qui va chercher tant chez Bowie que dans le hip-hop, mais qui finit par tordre tous les codes et tout réinventer avec une innocence folle dans une orgie de sons tordus.


5. The Snobs - Albatross (2009)

En sept ans de carrière, et autant d'albums (sans compter les moult E.P.), le duo français The Snobs a réussi à se créer une univers unique qui mêle tout dans un grand capharnaüm magnifique, de la pop sixties la plus raffinée au noise rock le plus brutal. Un parcours exemplaire et inspirant qui s'est couronné l'année dernière par un album-somme, "Albatross", pur chef d'œuvre dans lequel on ne se lassera sans doute jamais de se plonger et de se perdre.


4. Arcade Fire - Funeral (2004)

Si l'on oublie deux minutes les dizaines de suiveurs minables qui ont copié à tort et à travers la recette "pop chorale de fin du Monde avec le désespoir comme refrain", on se souviendra que c'est avec un disque comme celui-ci (entre autres, mais celui-ci plus particulièrement) que l'indie pop a pu gagner la popularité (impensable il y a encore six ans) qui est la sienne aujourd'hui (on en entend partout et tout le temps à la téloche, on en passe en radio...). Ajoutez à cela le talent de songwriting du couple Chassagne/Butler, les batteries disco et les circonstances très à propos de l'enregistrement et vous obtenez un disque profondément touchant et révolté, véritable mine d'or pour quiconque aime chanter en chœur avec ses haut parleurs.


3. A Silver Mt. Zion - 13 Blues for Thirteen Moons (2009)

Héros déprimés des années 2000, les canadiens d'A Silver Mt. Zion sont passés progressivement d'un rock instrumental dépouillé à de grands albums de chorales limite punk sur murs du son post-apocalyptiques. Et si "Horses In The Sky" était déjà un immense album de tristesse collective, "13 Blues For Thirteen Moons" poussait la véritable nature rock du groupe à son paroxysme, avec des morceaux plus épiques que tout où la noirceur de certaines compositions fleuves de toujours plus de 10 minutes vient toujours être éclairée finalement par un espoir lumineux et mis en musique avec passion. Peut-être le groupe le plus sincère de la décennie. Et dont les codas auront donné le plus de frissons.


2. Radiohead - Kid A (2000)

Ce n'est évidemment une surprise pour personne tant Radiohead aura simplement dominé la première moitié de la décennie en redéfinissant la marche à suivre pour n'importe quel groupe aux ambitions expérimentales dans une trilogie parfaite qui fascine encore. Un peu hâtivement qualifié à sa sortie de "virage électronique" pour le groupe, "Kid A" défriche avant tout les possibilités d'une avant-garde accessible sans être jamais démonstratif dans ses idées tant la symbiose entre écriture et production est parfaite. Chaque morceau y est une perle indispensable dont la puissance désespérée nous touche encore.


1. Sonic Youth - NYC Ghosts and Flowers (2000)

C'est non seulement le meilleur disque sorti par Sonic Youth lors de cette décennie, mais aussi, selon une partie de la rédaction, le meilleur disque de Sonic Youth tout court. Première collaboration entre le groupe et Jim O'Rourke, c'est aussi un sommet de production. Le boucan, habituel chez Sonic Youth, n'est pas en reste, mais le rock bruyant des années 90 laisse ici la place à un groove froid, expérimenté sur de longues pistes compliquées comme sur des brûlots post-dadas. En guise de cerise, le final éponyme chanté par Lee Ranaldo plante le dernier clou sur l'édifice poético-musical New Yorkais le plus accompli depuis longtemps.



Évidemment, à cette liste peuvent s'ajouter quelques grands absents, on pense notamment à Stereolab ou, surtout, les Fiery Furnaces pour lesquels le choix d'un album en particulier aurait divisé la Rédaction au point d'occasionner coups, blessures et contusions. Mais au final il ne peut en rester que trente, et ce sont ces trente-là.


La Rédaction