C'est entendu.
Affichage des articles dont le libellé est brian eno. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est brian eno. Afficher tous les articles

mardi 19 juillet 2011

[Tip Top] Atmosphères, concepts et univers sonores : l'ambient en onze disques et vingt-six paragraphes

L'ambient est parfois mal compris ou considéré comme de la "sous-musique". Il est vrai, après tout, que l'idée d'un album conçu pour être écouté en fond sonore peut sembler risible : autant trouver un ascenseur confortable et écouter y passer une heure, non ?


On pourrait d'ailleurs arguer que toute musique conçue pour assurer une fonction particulière (une musique de film, par exemple) serait, d'office, subordonnée à cette fonction et donc limitée dans son ambition et ses possibilités. Ce qui est un point de vue discutable (il existe d'excellentes bandes originales, qui dépassent largement les frontières de leur "usage" au sein du film en question), mais qui surtout ne peut s'appliquer qu'à quelques rares disques d'ambient ("Somnium" de Robert Rich, par exemple, longue composition de sept heures censée favoriser le sommeil — que je qualifierais volontiers de surestimée mais je n'ai jamais essayé de l'écouter en dormant).

Eno ne fait pas de la musique pour ascenseurs, il fait de la musique pour aéroports.
C'est ça, l'ambition.

Si les premiers disques classables dans l'ambient peuvent dater du début du XXe siècle voire de la fin du XIXe (selon la définition qu'on a du genre, on peut ou non y inclure la "musique d'ameublement" d'Erik Satie), le terme "ambient" est né en 1978 avec la sortie de "Ambient 1: Music for Airports" de Brian Eno. Ce dernier a eu l'idée d'enregistrer une telle musique après un séjour à l'hôpital où, alité, il avait demandé à écouter un disque — qui lui fut passé sur un lecteur défectueux et à trop faible volume, ce qui l'empêcha d'apprécier la musique comme il le voulait et le força à n'entendre que quelques notes sur un fond plus ou moins indistinct. Eno finit pourtant par s'habituer à cette écoute, et se mit après coup à concevoir les fondations de l'ambient. On peut trouver ces principes dans les liner notes de certaines éditions de Music for Airports :


(1/2, sur "Ambient 1: Music for Airports")

The concept of music designed specifically as a background feature in the environment was pioneered by Muzak Inc. in the fifties, and has since come to be known generically by the term Muzak. The connotations that this term carries are those particularly associated with the kind of material that Muzak Inc. produces — familiar tunes arranged and orchestrated in a lightweight and derivative manner. Understandably, this has led most discerning listeners (and most composers) to dismiss entirely the concept of environmental music as an idea worthy of attention.

Over the past three years, I have become interested in the use of music as ambience, and have come to believe that it is possible to produce material that can be used thus without being in any way compromised. To create a distinction between my own experiments in this area and the products of the various purveyors of canned music, I have begun using the term Ambient Music.

An ambience is defined as an atmosphere, or a surrounding influence: a tint. My intention is to produce original pieces ostensibly (but not exclusively) for particular times and situations with a view to building up a small but versatile catalogue of environmental music suited to a wide variety of moods and atmospheres.

Whereas the extant canned music companies proceed from the basis of regularizing environments by blanketing their acoustic and atmospheric idiosyncracies, Ambient Music is intended to enhance these. Whereas conventional background music is produced by stripping away all sense of doubt and uncertainty (and thus all genuine interest) from the music, Ambient Music retains these qualities. And whereas their intention is to 'brighten' the environment by adding stimulus to it (thus supposedly alleviating the tedium of routine tasks and levelling out the natural ups and downs of the body rhythms) Ambient Music is intended to induce calm and a space to think.

Ambient Music must be able to accomodate many levels of listening attention without enforcing one in particular; it must be as ignorable as it is interesting.


— Brian Eno, September 1978

(Joseph Mallord William Turner)


Si ce manifeste ne correspond pas au credo de tous les artistes classés dans l'ambient, plusieurs points méritent néanmoins d'être soulignés :
  • l'idée qu'il est possible de créer de la musique basée sur une certaine ambiance, une certaine atmosphère sans pour autant se limiter au niveau musical ;

  • le fait que l'ambient ne cherche pas forcément à "meubler" ou à rendre un environnement sonore "agréable" (ce qui peut être considéré comme un corollaire du premier point : l'ambient ne se limite pas à des mélodies douces et à des drones apaisants) ;

  • l'idée que l'ambient est une musique qui ne fonctionne pas qu'exclusivement en fond sonore, mais qui peut s'écouter à plusieurs niveaux d'attention.

(Marilyn Kirsch)


Là où l'on peut éventuellement discuter du bien-fondé des ambitions d'Eno, c'est quand il parle de créer un répertoire réduit mais polyvalent qui conviendrait à une grande variété d'humeurs et d'atmosphères. Il y a des exceptions, bien sûr (et nous en verrons quelques-unes), mais la plupart des musiciens ambient dont l'œuvre est digne d'intérêt ne sont pas ceux qui tentent de s'attaquer à tout type d'atmosphère, mais ceux qui développent un univers sonore particulier, idiosyncratique (et pas forcément facile d'accès). En fait, on pourrait presque diviser les albums d'ambient en deux catégories : ceux qui "harmonisent" notre environnement, le changent d'une manière discrète mais perceptible ("Music for Airports" en est l'exemple-type, même s'il pêche à mon avis par une trop grande universalité — et je dois avouer que 1/1 m'ennuie —), et ceux (sans doute les plus intéressants) qui transportent l'auditeur autre part. Dans tous les cas, il ne s'agit pas simplement de "meubler" un environnement sonore, ni d'agrémenter quelques moments, mais de changer notre perception.

À cela, on pourra rétorquer que les bons albums appartenant à d'autres genres "transportent" l'auditeur tout aussi bien ; la différence est qu'un disque composé de chansons ou autres structures classiques/évolutives présente quelque chose de plus fourni et de plus défini, qui pourrait se comparer à la représentation d'une action en déroulement ; alors que l'ambient présente un environnement, un champ que l'auditeur est libre d'interpréter, et qui se rapproche plutôt de la représentation d'un paysage. C'est un espace qui fait appel à l'imagination plutôt qu'un vide (sauf quand la musique est ratée).


(Pierre Soulages)


L'ambient n'est pas à confondre avec le "downtempo" (musique "posée", souvent électronique avec des beats lents, parfois apparentée au trip-hop), avec la techno ou la house minimales (bien que ces genres puissent se combiner avec l'ambient, comme chez Vladislav Delay) ni avec le "drone", qui n'est au final qu'un type de son (un son, une note ou un accord maintenu pendant une longue durée) souvent utilisé dans l'ambient mais également dans d'autres genres. Les apparences sont parfois trompeuses, et tout album d'ambient n'est pas forcément composé de drones ou dénué de voix et percussions (on peut citer pour exemple l'ambient techno de The Field, qui ressemble à de la techno à première vue) ; et inversement, tout disque de drone n'est pas de l'ambient (les compositions d'Andrew McKenzie, alias The Hafler Trio, sont souvent classées à tort dans l'ambient alors qu'elles nécessitent un bon degré d'attention — et même d'analyse — pour être appréciées). On peut même trouver des disques de rock qui s'écoutent comme de l'ambient ("Pygmalion" de Slowdive en est un parfait exemple à mes oreilles : de l'ambient shoegaze ?), même si de trop grandes dynamiques, une trop grande "action" dans la musique la font passer dans un autre genre (je trouve toujours erroné de voir Ben Frost classé dans l'ambient vue la violence de sa musique). Au final, malgré des tendances très répandues au niveau des structures musicales, on pourrait dire que ce qui fait un disque d'ambient, c'est une certaine abstraction évocatrice, une emphase sur l'atmosphère et surtout un espace libre pour l'interprétation et l'imagination — ce qui est une définition plutôt subjective et critiquable, mais qui me paraît plus parlante qu'une définition basée sur la forme…


(Zao Wou-Ki)




Aphex Twin — Selected Ambient Works, vol.II

"Selected Ambient Works 85-92", le premier album d'Aphex Twin, portait mal son titre : quelques pistes de l'album pouvaient être classées dans l'ambient techno, mais la plupart étaient basées sur des beats trop rapides, trop proéminents et des mélodies synthétiques nettement trop présentes pour que le disque puisse s'écouter comme de l'ambient (ce qui n'enlève rien aux autres qualités de l'album). Il en va tout autrement de ce deuxième volume, nettement plus dépouillé, plus difficile, plus étrange et plus sombre… À part Blue Calx, chacune des 23 à 25 pistes de ce double album est identifiée non par un nom mais par une photographie, souvent floue ou indistincte — ce qui est finalement tout à fait approprié. (*) Les boucles dissonantes, surfaces apaisantes ou inquiétantes, rythmes lents, faibles et lointains ou autres nappes d'outre-tombe auxquelles elles sont associées virent souvent au dark ambient et peuvent même paraître dérangeantes ; mais cela n'enlève rien à leur beauté, souvent onirique ou cauchemardesque. "Selected Ambient Works, vol.II" n'est peut-être pas le disque le plus représentatif d'Aphex Twin (si tant est qu'un tel disque existe), mais pour moi, écouté dans les bonnes conditions (préférez l'écoute nocturne), c'est son plus bel album.




(*) Les fans leur ont néanmoins donné des surnoms pour s'y retrouver ; si vous vous y perdez, cette aide graphique qui lie toutes les pistes à leurs surnoms, photos, durées et places dans les différentes éditions de l'album vous aidera peut-être !




Biosphere — Substrata

Les albums de Biosphere (musicien norvégien, de son vrai nom Geir Jenssen), suivent souvent des concepts précis et des ambiances différentes tout en gardant un style caractéristique, entre l'ambient et l'ambient techno minimale, parfois qualifié d'"arctic ambient" en raison de la froideur qui en émane. Ce qui se vérifie sur le très beau "Substrata", en général considéré comme son meilleur disque et que l'on recommandera vivement aux amateurs de grands espaces glacés. Cela dit, on aurait tort de s'arrêter là…



(Chukhung)




Biosphere — Shenzhou

…car si la biographie de Jenssen est parfois inégale, elle vaut le coup d'être explorée, vue la variété qu'elle présente. Ainsi, dix des douze pistes de "Shenzhou" sont basées sur des compositions de Claude Debussy (plusieurs sont tirées de son Poème Dansé), dont Jenssen ne garde qu'un fragment sur chaque piste. L'effet est étonnamment chaud et apaisant. Un album parfait pour les nuits d'été. (Et si vous voulez une troisième recommandation, essayez "Dropsonde" et ses influences jazz !)



(Ancient Campfire)




Global Communication — 76:14

Un chef d'oeuvre de l'ambient (car oui, ça existe), "76:14" semble raconter un film à lui tout seul. Après plusieurs pistes tour à tour inquiétantes et reposées où les arrangements au synthétiseur semblent évoquer un voyage irréel, des vues fantastiques sans tomber dans le ridicule (les compositions sont irréprochables), l'album part sur de l'ambient house où le disque atteint son paroxysme sur 8:07 et 5:23, inspirées par la très belle Love on a Real Train de Tangerine Dream. Évocateur (ça n'est qu'un exemple et je ne devrais probablement pas l'imposer, mais j'ai du mal à ne pas l'imaginer) d'un voyage d'exploration dans l'espace où l'on découvrirait autant de planètes, comprenant un message dans une multitude de langues, "76:14" est tout simplement un album parfait. (Et non, je ne lui reprocherai pas ses synthés un peu datés. J'aime les synthés.)



(9:25)




Terre Thaemlitz — Soil

Preuve que l'ambient ne rime pas forcément avec légèreté et écoute superficielle, "Soil" est un album qui peut s'appréhender à deux niveaux : un niveau d'écoute "simple", où ce disque se révèle être un très bel album relaxant où s'immisce malgré tout une certaine tension et une certaine mélancolie — et un niveau d'écoute "analytique", si on essaie de mettre en relation les samples, les titres des pistes et leur atmosphère pour y découvrir les concepts sous-jacents. Le fait que le second degré se manifeste parfois directement dans le premier (impossible d'ignorer le sample de soldats qui crient "Kill! kill! kill" dans Yer Ass Is Grass) donne une autre dimension au disque plus qu'il ne dérange l'écoute (à part peut-être dans les samples musicaux d'Elevatorium). Terre Thaemlitz est toujours un musicien engagé, un activiste intellectuel qui fait passer ses messages dans sa musique (cf. aussi son excellent album de deep house sorti en 2009, "Midtown 120 Blues") ; il en fait parfois un peu trop, mais la plupart du temps, son talent et son parti pris étonnant aboutissent à des œuvres brillantes, et c'est le cas sur "Soil". (Si le second niveau d'écoute vous intéresse, vous pouvez lire les notes de Thaemlitz sur son site web après l'écoute, ou pendant.)



(Subjective Loss, Day 83)




Seefeel — Succour

On vous avait déjà parlé de Seefeel, l'ex-groupe de shoegaze qui s'est mis à l'IDM et à l'ambient techno ; si leur dernier album (celui de la reformation, avec un line-up modifié) avait des qualités mais laissait malgré tout sur sa faim, "Succour" est toujours aussi beau et fantômatique qu'à l'époque. Un disque de transition précieux, où les percussions parfois étonnamment présentes et percutantes n'empêchent pas le développement d'une atmosphère envoûtante et nocturne, à la fois humaine, fantômatique et mécanique.



(When Face Was Face)




Pjusk — Sval

Autre exemple d'ambient réalisée par des musiciens norvégiens influencés par leur environnement, "Sval" se rapproche beaucoup de certains albums de Biosphere au niveau de l'atmosphère mais avec un son plus organique et plus abstrait, des structures moins évidentes ; un très beau disque, édité sur 12k (le label de Taylor Deupree) et qui pourra évoquer par exemple des paysages nordiques et telluriques, d'une beauté pas si glaciale que ça.



(Skumring)




Tu m' — Monochromes, vol.1

Et voilà un disque qui va à l'encontre de ce que je disais dans l'introduction quant au fait que les meilleurs disques d'ambient sont personnels et évocateurs plutôt que polyvalents. Ce premier volume d'une série de "Monochromes" sonores, qui va de pair avec une série de vidéos (les deux séries étant modulaires et d'une longueur variable), se base sur une citation de Jean Cocteau : « Un poète a toujours trop de mots dans son vocabulaire, un peintre trop de couleurs sur sa palette, un musicien trop de notes sur son clavier ». "Monochromes, vol.1" est un disque agréablement abstrait, non pas vide mais qui n'impose rien de concret, juste une certaine beauté contemplative. Et parfois, c'est pile ce qu'il faut. Sorti sur le label LINE de Richard Chartier.









(Extrait du neuvième monochrome musical combiné avec le sixième monochrome sonore ; vous pouvez visualiser d'autres extraits ici.)




The Aeolian String Ensemble — Lassithi/Elysium

Tous les albums d'ambient ne sont pas électroniques, et s'il y a un instrument qui s'adapte plus que tout autre au genre, c'est probablement la harpe éolienne — un instrument à cordes joué uniquement par le vent, sans intervention humaine. Les compositions de l'Aeolian String Ensemble sont basées uniquement sur des sons tirés de cet instrument, et le résultat est tout simplement beau, évoquant une certaine solennité sans tomber dans la lourdeur.



(Elysium)




The Young Gods — Heaven Deconstruction

Encore quelque chose de différent ! Les Young Gods ont exploré avec brio le rock industriel brut en français avant d'y mêler metal, électroniques et ambient sur le génial, onirique et souvent explosif "Only Heaven" — et avant que Franz Treichler, leader du groupe, ne décide de déconstruire ce magnum opus pour en faire un disque d'ambient expérimental, parfaitement décrit par son titre. "Heaven Deconstruction" fragmente tous les sons, vaporise les structures (seuls quelques fragments sont reconnaissables) mais, plus que de la garder intacte, pousse plus loin l'exploration de l'atmosphère onirique d'"Only Heaven". (Le groupe poursuivra plus tard son exploration de l'ambient sur Love 2.7, dernière piste de "Second Nature", et surtout sur "Music for Artificial Clouds" — ambient du début à la fin.)



(Drun)




Ananta — Inside My Room, Watching The Rain

Comme dernière recommandation, voici une piste d'ambient "isolationniste" qui se démarque par sa longueur : plus de quatre heures en tout. L'ambient isolationniste est un sous-genre, souvent apparenté au dark ambient, qui donne l'impression d'un espace sonore confiné ; cette piste en particulier dure plus de quatre heures et peut sembler plutôt sombre, mais évoque surtout un sentiment d'intérieur paisible et solitaire. Peu ou pas d'évolution au cours des quatre heures, mais la bande son parfaite pour travailler ou lire chez soi pendant de longues heures.

(Pas d'extrait, vu que la longueur de la piste en est un élément important ; mais vous pouvez télécharger "Inside My Room, Watching The Rain" gratuitement ici.)



On pourrait encore rappeler l'ambiance noire de jais et feutrée qui émane du mélange de jazz et de dark ambient de Bohren & der Club of Gore, ou l'inquiétante étrangeté de "Soliloquy for Lilith" de Nurse with Wound ; si vous voulez quelque chose de plus gai et printanier, la musique de Susumu Yokota vous touchera peut-être plus, ou bien les harmonies vocales et les mélodies au synthé oniriques de Motion Sickness of Time Travel… la liste pourrait être très longue, mais j'espère que ces quelques exemples vous aideront à voyager un peu et à faire de beaux rêves… ou de beaux cauchemars !


— lamuya-zimina

vendredi 1 juillet 2011

[Alors quoi ?] Le Surhomme Glam et la Terre Prometteuse vers l’Age Adulte

A la question qui m’a été posée en début d’année, à savoir quel style de musique je joue, j’ai répondu spontanément : une musique à la gloire du Surhomme. Non sans quelque volonté de provoquer de pseudo-anarchistes bourgeois à la solde de l’Empire, certes, mais avant tout dans une dynamique positive au nom de l’amour de la musique et de la franchise qui doit être partagée par tous, puisque nous sommes absolument tous de cette même espèce, qui se doit de pouvoir évoluer vers de plus nobles hauteurs. Ceux qui aiment trouver de vilaines significations aux belles choses s’empresseront de m’accuser et de me condamner. Ils exprimeront la rage de Caliban reconnaissant (ou pas) son visage dans le miroir. A ceux-là, je brandis mon fier majeur de jeune adulte pour introduire ou clore le débat.

Venons-en donc au fait.



Les acteurs principaux du mouvement d’origine britannique Glam Rock du siècle dernier, ceux qui y ont survécu corps et âme, s’ils n’ont pu changer le monde, ont contribué à l’évolution de la musique populaire. Ils ont été les défricheurs de nouvelles terres, les créateurs de nouveaux paysages, des réorganisateurs. Ils ont généreusement invité le public sur ces nouveaux terrains sans jamais renier l'origine de leur création. Ils l’ont invité à prendre part au bal. Ils ont pris le risque de montrer radicalement ce qu’ils étaient, ou ce vers quoi ils voulaient tendre. Certains les qualifiaient de poseurs, de fanatiques, voire d’imposteurs. Ceux qui auront eu la bonne idée de simplement écouter leurs œuvres ont compris de quoi il s’agissait. Entre 1971 et 1974, David Bowie a été le premier théoricien et praticien de ce mouvement qu’il n’a jamais prétendu inventer, mais dont son œuvre a fédéré les principales caractéristiques. Il a incarné dans la vie et sur la scène le Surhomme Glam qui pourrait être ainsi décrit en ses propres mots :

Maquillé, gaucher (il se regarde dans le miroir) Enchaîné à la vie dans une grave et perverse sérénité, un jeune homme à l’instar de Dieu.

David Bowie nous a mis en face de l’Homme qui a vendu le Monde et a permis à chacun en toute conscience d’en récolter les dividendes.


(David Bowie - The man who sold the World)

Partons du principe Nietzschéen que "sans la musique la vie serait une erreur", la voie/voix est donc ouverte pour l’avènement de l’Homo Superior.

Celui-ci est définitivement l’Homme contre le temps.

Il nous conte et nous chante des évangiles apocryphes et suggère de nouveaux sens à la Révélation. Il précise la Tradition. Il décode l’espace en fonction du temps qu’il s’acharne à rythmer, tel Kaalii dans sa danse destructrice et génératrice de nouveaux mondes. Ce phénomène effraie l’esprit conservateur qui maintient bon nombre de nos contemporains dans une paradoxale posture réactionnaire. D’ailleurs, ne qualifiait-on pas à tort le Glam Rock de rock décadent ?

Annonciateur d’Apocalypse (ne blâmons pas le Messager), il prépare une ère nouvelle. Il nous enseigne la science cachée au risque d’en éblouir certains à mort, il cesse donc d’être puérilement rock’n roll pour assumer le rôle de génocidaire. Accélérateur de particules, romantique à l'extrême il s’annulerait lui-même comme à l’inverse certains étranges poissons et fleurs s'auto-fécondent. Il s’assure cependant de répandre son parfum, qu'il aime et qu'il juge aimable car ses pensées sont comme des fleurs. Il accepterait parfois de trôner très peu de temps au centre d’un salon bourgeois et doucement se faner pour être remplacé. Ce serait une de ses chutes possibles. Il l’aurait choisie, cette chute-là, car il est libre. Libre de faire le mauvais choix, fort de sa foi en ses semblables. Car des Surhommes Glam, il y en a eu de tout temps, et il y en aura d’autres. Comme autant de prophètes glorifiés ou oubliés… "Des élus pour qui la beauté n’a d’autre sens que la beauté" (*1) sur cette terre prometteuse, l’espace d’un instant du moins, de l’adolescence mystique de l’espèce humaine, moment de grâce transitoire vers l’Age Adulte.

Pour reprendre la citation d’Oscar Wilde : "Ceux qui trouvent de vilaines significations aux belles choses sont corrompus sans être charmants. C’est une faute." Il y a une réalité antique, primordiale, dont le chant, bien que parasité, ne cesse de nous parvenir. Il y a ceux qui l’entendent et l’interprètent au risque d’être crucifiés, ceux qui reconnaissent le Swastika comme étant le plus ancien symbole de la sagesse universelle, un symbole tournant sacré, alors qu’une grande partie de la population occidentale y voit encore le symbole du Reich d’un faux prophète qui a généré à l’extrême la disgracieuse conception de la Nation d’un peuple-race dans l’histoire du 20ème siècle et qui continue plus que jamais à diviser les hommes. Le Surhomme Glam ose se soulever contre l'ignorance de ses contemporains et dénoncer l'hypocrisie. Il a cette dimension indubitablement mystique qui, n'en déplaise à certains puristes de la culture pop, n'est pas juste un délire poétique, une crise d’hormones ou de personnalité. Non, car quand le rock traditionnel aura tendance à nous maintenir dans l’enfance et les jupes de nos pères, contribuant en cela à l’infantilisme des masses occidentales, au nihilisme « no future » infécond du mouvement punk, et à l’intégrisme des musiques extrêmes avilissantes et fétichisantes, le Glam Rock valorise l’adolescence et nous invite à soulever les jupes de nos pairs et à redécouvrir le mystère des cathédrales et le merveilleux terrain de résonances qui existe dans les tunnels sidéraux qui mènent à l’Age Adulte : l’Age d’Or. "Mon ange, ne me laisse pas entendre que la vie ne mène nulle part." (*2)

Ce surhomme c’est donc peut-être un ange et un ange c’est beau comme un jeune homme, aussi beau que devrait l'être une femme. Donc un surhomme c’est un jeune homme, nous l'avions compris. Disons qu’il aura 22 ans pour toujours. Pour ne pas reconnaître sa dimension messianique on dira que le Surhomme Glam est un pédé. Pour ne pas se faire reconnaître trop vite il le laissera entendre comprenant qu'il peut être méprisé puis adoré de tous.

(Ganymède, enfant de Troie, est le plus beau des mortels. C'est aussi l'amant de Zeus.)

"Ses rêves en grand écran émeuvent et la fumée de sa cigarette trace une échelle." (*3) Ce serait celle de Jacob. Le mouvement des anges entre ciel et terre. De pédérastique, on ne pourrait retenir que la signification profonde du rapt de Ganymède : l’élévation de l’enfance par Zeus incarné en aigle (l’énergie intellectuelle), vers les sphères de la connaissance de l’Age Adulte. Ce voyage là encore, c'est l'adolescence. L'ange annonciateur de la mort dans "La Mort à Venise "de Thomas Mann, c'est un adolescent. Pourquoi ? Car l'humanité est en pleine adolescence, partagée entre la nécessité d'évoluer vers l'Age Adulte et la volonté de stagner dans les profondeurs de l'infantilisme suicidaire. Le Messager ne peut être qu’à son image et est confronté aux mêmes affres.

(Il est jeune et montre la mort du doigt)

L'œuvre du Surhomme Glam qui prévient la chute des enfants-esclaves dans la gueule de Molech (en cela il peut être le vecteur d’une révolution politique et sociale) est donc partagée entre tradition et modernité. Il use de la première pour annoncer la seconde sans tomber sous le joug de la dictature de l’innovation et de la pensée unique/eunuque du Dieu-Marché. Il veut être cohérent et visionnaire de la façon la plus pertinente et la plus charmante qui soit car tel est le dur labeur du Surhomme Glam : assumer les polarités au risque de tomber dans la schizophrénie. Pour y échapper il peut soit créer son Doppelgänger derrière le masque duquel il pourra chercher puis dire la Vérité, soit partir en quête de son frère mythique. Les brillants et spirituels frères Mael (véritables frères de sang) des Sparks en sont un exemple aussi cocasse que probant pour qui "cette ville n'est pas assez grande pour que l'on y vive tous les deux" (*4) . Car il s’agit de ne faire qu’un. Recherchant ce frère jumeau primordial (thème traité dans le Popol Vuh, écrit fondateur de la mythologie Maya) il peut aussi perdre la moitié de sa vie dans une quête narcissique pour renaître à lui même comme l'a mis en scène John Cameron Mitchell avec sa comédie musicale puis son film "Hedwig and the Angry Inch", LE chef d'œuvre cinématographique Glam contemporain. Les promesses de cette recherche et fusion ne seront pas forcement tenues : L’amitié particulière entre Bryan Ferry et Brian Eno au sein de Roxy Music en est un exemple.

(Hedwig, icare moderne)

Celui qui était à l’origine c’était Bryan Ferry. Il avait le courage d’écrire les chansons. Il ne véhiculait pas seulement la classe mais il représentait explicitement le classicisme. A ses cotés Brian Eno, jouissant d'un physique androgyne futuriste, quasi-dieu égyptien, musicien inégalable puisque autoproclamé non-musicien. L’un mène l’autre à son idéal de réalisation le temps de deux albums sur le fil. Le superbe Eno, chéri puis puni de sa beauté et chassé pour être remplacé par l’angelot de substitution Eddie Jobson (comme Doug Yule a pu remplacer John Cale au sein du Velvet Underground en d’autre temps et pour d'autres raisons) entraînera la chute de l’un vers sa terre promise : Avalon pour Bryan sur laquelle ses fantasmes de femmes désirées, mises en couverture puis aimées trouvent le terrain idéal et malheureusement final de réalisation. Et de l’autre, Brian, continuant son ascension, annonçant les Chaudes Giclées, Conquérant Stratégiquement la Montagne du Tigre, suggérant la possibilité d’un Autre Monde Vert et définissant l’Avant et l’Après Science de la musique populaire. Il collaborera avec d’autres anges en quête d’incarnation adulte à la recherche des rythmes et du son primitif de la Terre et finira par produire de jolies abstractions et les pires supercheries populeuses. Aussi condamnable et fascinant qu’un Gilles de Rais moderne.


(Roxy Music - 2HB)

"Tous les dieux finissent par tomber" (*5) comme le scandait le dernier authentique prêcheur du Glam du 20ème siècle vivant en activité, Marc Almond sur son album de 1996 "Fantastic Star" sur lequel il parodie en forme de sincère hommage des riffs de Marc Bolan (accompagné de Neil X, David Johansen des New York Dolls et John Cale) deux ans avant que Marylin Manson/Omega ne s’y colle également pour son non moins fantastique album de revival Glam "Mechanical Animals" alors qu'au cinéma sortait "Velvet Goldmine" de Todd Haynes, conte fantasmé révisionniste Glam pour jeunes filles rusées, amatrices de mangas yaoi… C’était la "fin de siècle" dernier, tant attendu. Le millénaire suivant s'ouvrant avec la lente éclipse de David Bowie, les promesses non tenues de Brian Warner, les reformations fantomatiques et les tentatives infructueuses des vieux enfants du rock, les 30 ans de la mort auto-prophétisée de Marc Bolan et la création d’icônes en toc de plus en plus grotesques, absolument libérales-conformistes, petites filles sous-douées aux jambes courtes, maquillées comme papa jamais ne l'aurait osé... Une culture pop en plein rêve éveillé à qui l’on a insidieusement volé la possibilité de croire et d’espérer à un sauveur digne de ce nom.


(Marc Almond - The Idol)

Brett Smiley chantait : "Il arrive un moment où chaque garçon de l’espace doit descendre de son nuage et se fourvoyer avec un nouveau public." (*6) La dernière tentation du Surhomme Glam est de douter. Elle peut lui être fatale et la chute s'avérer mortelle.
Aujourd’hui il existe des écrits, des enregistrements sonores qui attestent de l'existence du Surhomme Glam et de son retour prochain. Certains n'y verront qu'un "clown de l'espace qui fait tomber le ciel lorsqu'il pleure" (*7) comme le décrivait Jobriath. D'autres fièrement se rendront à l’évidence et "commenceront tous à attester qu'il s'agit férocement de devenir Cavaliers" (*8) avec un accent Cockney Rebel.
A ce Surhomme qui sommeille en chacun je tiens à rappeler que "nous avons le droit de prendre l’Or, de concevoir une couronne et de s’en parer" (*9).

Aux heures avancées de la nuit à laquelle j’ai pu survivre en jeune adulte, j’ai des espérances mystiques et idiotes de réalisation pour tous et des visions de filles/swastikas dans la tête. "Ma seconde moitié me manque encore, cela doit être dû à quelques agissements du passé" comme le chantait Lou Reed. "Je tiens à vous dire que c'est un triste samedi soir solitaire." (*10) Vivement demain matin cependant car je sais où attendre cet Homme de pied ferme.



(Lou Reed - Goodnight Ladies)




Joe Chicago
Fondateur du G.L.A.M (Groupe Lumineux d'Actions Magiques)

Extrait des "Mémoires d'un Nouveau Croyant"






(*1) : citation tirée de l'œuvre d'Oscar Wilde
(*2) :
Golden Years, sur "Station to Station", David Bowie, 1976
(*3) : 2HB, sur "Roxy Music", Roxy Music, 1972
(*4) : This town ain't big enough for the both of us sur "Kimono My House", Sparks, 1974
(*5) : The Idol (part 1 & 2 All God Fall), sur "Fantastic Star", Marc Almond, 1996
(*6) : Space Ace, sur "Brethlessly Brett",
Brett Smiley, 1974 (réédité en 2003)
(*7) : Space Clown, sur "Jobriath", Jobriath, 1973
(*8) : Cavaliers, sur "The Psychomodo", Cockney Rebel, 1974
(*9) : No Substitute (you're so damned cute), sur l'EP "Whore" de Joe Chicago
(*10) : Goodnight Ladies, sur "Transformer", Lou Reed, 1972

jeudi 30 juin 2011

[Réveille-Matin] Brian Eno - Baby's on fire

Histoire amusante à propos de ce classique parmi les classiques du glam rock, il représente la seule réussite au milieu du grand flop que constitue selon moi le long métrage le plus ouvertement consacré au mouvement glam, à savoir Velvet Goldmine, réalisé par Todd Haynes. Et pourtant Brian Eno, s'il y apparait sous un avatar quelconque, n'est nullement responsable de ce semblant de sauvetage. En effet, dans la scène en question, c'est l'avatar de Bowie et celui d'Iggy qui jouent à mimer des fellations sur scène en jouant Baby's on Fire. Ça n'empêche pas la reprise d'être plutôt réussie (surtout en comparaison des autres pastiches involontaires proposés par le film, et notamment ceux des chansons d'Iggy, mollement miaulées par Ewan McGregor), même si elle n'arrive pas aux chevilles de l'originale.





Sans entrer dans le détail (le look d'Eno, son avant-gardisme blablabla) ou commenter la basse ronflante et le solo de guitare assez incroyable qui ont fait de ce single un incontournable, j'aimerais vous laisser sur cette question : cela vous trouble-t-il qu'autant d'allusions à l'éjaculation jalonnent le répertoire du rock ? ("Here come the warm jets", l'album dont est tiré le morceau, signifie "Les giclées chaudes arrivent").


Joe Gonzalez

lundi 10 janvier 2011

[Vise un peu] Brian Eno with Jon Hopkins and Leo Abrahams — Small Craft on a Milk Sea

Je vais être honnête avec vous : Brian Eno n'a jamais fait partie des mes artistes préférés. Je sais que Brian Peter George St. John le Baptiste de la Salle Eno est un nom incontournable dans la musique, mais j'ai souvent trouvé soit qu'il manquait quelque chose à ses albums, soit qu'ils n'étaient pas vraiment faits pour moi… En effet, si le premier disque que j'ai entendu de lui, "Ambient 1: Music for Airports", est agréable à écouter, il reste à mon avis un peu trop discret, trop passe-partout (plus proche d'une "musique-papier peint" que d'une musique qui transporte réellement, et finalement l'un des albums d'ambient de ma collection que j'écoute le moins). Les ambiances spatiales, sombres et épurées d'"Apollo: Atmospheres and Soundtracks" me paraissent nettement plus intéressantes, mais c'est surtout la première moitié de l'album qui me parait digne d'intérêt, la seconde tombant dans des mélodies majeures synthé-kitsch beaucoup plus discutables… Ensuite, "Another Green World" est un disque admirable, dont les sons ont un peu vieilli mais pas les idées ni le talent de composition (le fait que j'apprécie un peu moins les pistes aux mélodies plus simples et évidentes comme I'll Come Running n'est qu'une question de goût, et j'aime beaucoup l'album à part ça) — et puis il y a "My Life in the Bush of Ghosts", réalisé avec David Byrne des Talking Heads en 1980, collage fascinant, assemblage de sons venus des quatre coins du monde qui semble confiner à la dissonance sans jamais y tomber, et qui n'a pas pris une ride aujourd'hui… Cette variété et cette inventivité auraient dû me pousser à explorer plus en détail la discographie d'Eno, mais le fait que trop souvent je n'aime que la moitié de ses albums (et que je trouve des disques plus à mon goût ailleurs) ont fait que, finalement, Brian n'a jamais pris la place qu'il aurait sans doute méritée dans ma discothèque.

En fait, ce qui m'a véritablement donné envie d'écouter "Small Craft on a Milk Sea", c'est le fait que le disque soit sorti chez Warp Records. Bon, d'accord, la jolie pochette y a aussi été pour quelque chose. Ainsi que le fait qu'il s'agisse d'une collaboration (je ne connais pas Leo Abrahams, mais on vous a déjà parlé un peu de Jon Hopkins)… Toujours est-il que j'ai écouté ce disque avec des oreilles un peu naïves, et que le résultat aura été pour moi une vraie surprise.

Tout n'était pas gagné d'avance : lorsque j'ai entendu la première piste de "Small Craft on a Milk Sea", Emerald and Lime, elle m'a donné l'impression (n'ayons pas peur des mots) que je me trouvais dans une salle d'attente. La mélodie a beau être belle, les sons utilisés sont à mon goût trop synthétiques, presque grossiers (cette réverbération, surtout…), bref, la piste a de quoi tenir debout au niveau de la composition mais les choix de textures sont très discutables. Ce n'est pas à vous que je vais l'apprendre, laisser tomber un album après une seule piste est une erreur (à moins que celle-ci soit réellement impardonnable).



(Complex Heaven)

Et les premières notes de Complex Heaven ont tout de suite ravivé mon intérêt : le son a beau être proche d'Emerald and Lime par certains aspects, la belle nappe atmosphérique sombre et les notes de guitare annoncent de manière experte une perturbation, un tumulte à venir qui dément le titre ; ce morceau est une réussite minimaliste qui amorce la montée en puissance que forment les six premières pistes de l'album, à travers les résonances aiguës et la basse tremblante de Small Craft on a Milk Sea (couplées à une autre basse cette fois mélancolique), ou les rythmes respectivement tempétueux puis électriques sur Flint March et Horse, le disque devient un véritable film sonore qui se déroule et devient de plus en plus prenant au fil de l'écoute, comme si nous avions embarqué pour un voyage paisible sur le navire dont il est fait mention dans le titre et voyions des nuages gris puis noirs envahir le ciel, la tempête s'annoncer avant de s'abattre sur nous — impossible de rester impassibles face à cette combinaison d'angoisse et de beauté, sans doute l'une des séquences d'ouverture parmi les plus réussies que j'ai pu entendre cette année. Le point culminant de cette "suite" vient (pour peu qu'on écoute le disque assez fort) avec 2 Pieces of Anger, qui débute en une fausse accalmie toute relative avant la réelle explosion, tonnerre de guitares électriques qui donne véritablement l'impression d'être aux prises avec un ouragan massif, la pluie qui transperce les corps, un environnement déchaîné, des éclairs qui résonnent tout autour de nous.



(2 Forms of Anger)

Si Bone Jump retombe malheureusement quelque peu dans le travers d'Emerald and Lime (rien à reprocher au niveau de l'écriture, mais vouloir rendre cette mélodie avec un synthé aussi basique équivaut plus ou moins à vouloir peindre une aquarelle avec de la peinture au doigt), le rythme dansant de Dust Shuffle, le chaos rock quasi-noise de Paleosonic ou les paysages ambient mystérieux de Slow Ice, Old Moon, Lesser Heaven puis Calcium Needles poursuivent le voyage à travers des mers calmes ou inconnues, avant que le celui-ci ne s'achève (sur Emerald and Stone, écho assombri d'Emerald and Lime). La "narration" musicale (très subjective, certes) me paraît moins claire sur cette deuxième moitié du disque, mais les compositions sont impeccables.


(L'une des sept vidéos d'improvisation du trio)

L'album ne s'arrête pourtant pas là, et Written, Forgotten évoque une rémanence, un indice pas tant mélancoliqu qu'évocateur d'une marque résurgente laissée par ce voyage, à travers les nappes lentes et sombres et les fragments de voix épars… Enfin, Late Anthropocene semble prendre de la distance par rapport à tout cela et dresse un tableau moins évident à cerner, équilibre fragile entre une certaine paix et une agitation continuelle.



(Written, Forgotten)

"Small Craft on a Milk Sea" est une excellente surprise, un album peut-être imparfait mais à la puissance narrative et évocatrice admirable, finement composé et aux sonorités prenantes (les quelques synthés susmentionnés mis à part). Je ne m'aventurerai pas à vouloir comparer ce disque aux autres enregistrements d'Eno, mais si jamais, comme moi, ce dernier ne vous avait pas totalement convaincu auparavant… je vous invite à y jeter une oreille !


— lamuya-zimina


N.B. Le disque est disponible chez Bleep en téléchargement, CD classique, et également dans un coffret en bois assez cher (69€ plus frais de port) mais très classe, contenant l'album aux formats CD et vinyle (180g), un CD bonus de quatre pistes et une lithographie apparemment unique. Il existe même une version "deluxe" de ce coffret pour 350€ si vous êtes très riche.


P.S. Si vous n'avez pas encore vu l'interview de Brian Eno par le mystérieux journaliste Dick Flash au sujet de cet album, la voici en version sous-titrée :