C'est entendu.
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jeudi 3 février 2011

[Alors quoi ?] Un petit échantillon des talents de Deerhoof

Ceux parmi vous qui ne connaissent pas bien Deerhoof doivent s'être fait une drôle d'idée du groupe vue l'entrée en matière d'il y a quelques jours. Si vous pensez qu'il s'agit là d'une bande d'asiatiques qui, accompagnés sur scène par des pandas géants, mêlent dadaïsme enfantin et gros rock structuraliste.. bon, OK, vous n'avez pas forcément tort, mais évitons de résumer le groupe à ça et laissez-moi vous proposer un panel de leurs talents, avant de vous proposer dès demain la chronique de leur tout nouvel album !

Ed, Satomi, John, Greg

Tout d'abord, sachez que Deerhoof n'est pas un groupe japonais. Basé à Frisco et centré autour du batteur Greg Saunier, le groupe a connu de nombreuses combinaisons de musiciens et la formule actuelle (l'une des plus durables) compte en plus de Greg la chanteuse et guitariste japonaise Satomi Matsuzaki, le guitariste John Dieterich et le petit nouveau (guitariste lui aussi), Ed Rodriguez. Actif depuis 1994, Deerhoof a publié beaucoup de disques et "Deerhoof Vs. Evil" est plus ou moins leur treizième LP, si je compte bien.

Commençons ce tour par une chanson issue d'u premier des trois albums qui composent selon moi une trilogie originelle, en cela qu'il y a eu le Deerhoof d'avant et le Deerhoof d'après "Apple O" (2003), le premier LP à véritablement correspondre au groupe que j'aime et celui dont je vais vous parler (les premiers disques, davantage lofi, plus bruts (écoutez si vous êtes curieux cet extrait de "Halfbird", daté de 2001) et même l'album précédent, "Reveille", s'ils restent intéressants, ne sont à mon avis pas propres à être conseillés au néophyte, sous peine d'encourir un échec cuisant de la conversion vers un fanatisme pur et dur). "Apple O" donc, dont vous avez déjà pu entendre Panda Panda Panda il y a quelques jours, est à mon sens le disque avec lequel Deerhoof a pu définir le son qui est resté le sien depuis : une sorte de rock (tel qu'on le jouait dans les années 90) à la fois brutal (la batterie de Saunier, très vive, en perpétuel mouvement) et fédérateur. Les mélodies chantées par Satomi accrochent l'oreille et l'impatience de Deerhoof (les chansons changent parfois de rythme, de tempo et de mélodie plusieurs fois par minute) empêche de s'ennuyer. Pour vous en convaincre, je vous propose d'écouter Dummy discards a heart, jouée par le groupe pour une session live de Pitchfork.TV :





Une année passe et Deerhoof publie "Milk Man", un album-concept basé sur le personnage de Milk Man, l'homme-lait qui apparait sur la pochette (très belle, comme toujours avec Deerhoof !) et si la recette reste la même leur son change tout de même suffisamment pour que l'on s'amuse encore plus : Giga Dance est plus lourde, psychédélique avec un couple guitare-synthé du tonnerre qui restera selon moi la plus grande victoire de Deerhoof (et que l'on retrouvera pour le meilleur sur des chansons aussi géantes que Spirit ditties of no tones - sur "The Runners Four" ou encore Secret mobilization sur "Vs. Evil") mais la chanson ne se limite pas à cette marche étrange et la surprenante intervention de Satomi sur ce qu'on pourrait appeler un couplet, une mélodie chantée depuis le sommet d'une voix de tête, démontre que Deerhoof sait aussi prendre son temps pour mieux amener les riffs (car il faut bien le comprendre, c'est un groupe à riffs de guitare, comme dans les années 70, oui, à la différence près que Dieterich et Rodriguez, tout comme les anciens guitaristes - Rob Fisk par exemple - produisent plusieurs riffs par chanson et ne se contentent pas d'en répéter un seul ad lib) qui sont, avant même les mélodies de Satomi, la vraie base pop addictive de leur musique : avant de chanter en chœur avec Satomi, on fredonne, on beugle les riffs de guitare. Fort de chansons encore plus étonnantes (Désaparécéré, centrée sur un clavier et une batterie répétitive, par exemple), "Milk Man" est le premier chef d'œuvre pop de Deerhoof, écoutez-le vite !


(Giga Dance)


Encore une année, et la boucle se boucle. Aussi rapides que les Beatles en leur temps, Deerhoof viennent de publier leur quatrième album en quatre ans : "The Runners Four". Celui-ci, plus long que ses deux prédécesseurs peut aisément être associé à l'album blanc des Fab Four tant il combine tous les talents de Deerhoof et est une somme de leurs diverses facettes. Les riffs guitare/synthé à la Giga Dance y sont, on y trouve du bruit blanc, de la pure pop (Twin Killers) quasiment diffusable en radio, des expérimentations guitaristiques, de la grosse basse (Running thoughts), des riffs rock, hard rock, math rock, pop rock, noise rock et, évidemment, des tas d'histoires amusantes ou étonnantes, contées par Satomi et parfois même par Greg (You can see) qui se révèle avoir une magnifique voix, douce et touchante. Écoutez donc l'un des hymnes les plus cools de ce disque-là :


(Wrong time capsule)



Après ça, et avant "Vs. Evil", Deerhoof a encore sorti deux albums, le terriblement réussi "Friend Opportunity" en 2007, qui est une autre très bonne porte d'entrée pop dans leur univers, et puis le semi-raté "Offend Maggie" en 2008, dont on ne gardera que quelques chansons amusantes comme Basket Ball get your groove back. On vous parlera peut-être plus avant de tous les autres disques de Deerhoof dans les mois qui viennent, mais en attendant, si vous n'étiez pas au courant, pas convaincus ou pas en train d'écouter un de leurs riffs, cet article a pour vocation de changer la donne. A demain pour voir ce que sont devenus Greg, Satomi, John et Ed en 2011 !


Joe Gonzalez

lundi 19 avril 2010

[Réveille Matin] Interpol - Direction

Est-il encore nécessaire de présenter les new-yorkais d'Interpol ? Ceux-là même qui ont, en dix ans de carrière, développé un rock inspiré par le mouvement post-punk (beaucoup ont vu en eux les dignes successeurs de Joy Division). Ceux qui ont développé un look et une image carrée, chaude et sombre, parfait reflet de leur musique (Paul Banks sur la tournée promo de leur premier album était des plus sexy). Même si la qualité de leur travail est allée decrescendo à mesure sur les albums sortaient, on ne reniera pas le chef d'œuvre qu'est "Turn On The Bright Lights" (2002), vu par beaucoup (moi y compris) comme étant l'un des meilleurs albums de la décennie*.

Le sommet de la classe

Ce que l'on sait moins, c'est qu'outre leurs trois albums, le groupe a enregistré ça et là quelques chansons sorties plus confidentiellement. C'est le cas de Direction, présente sur la bande originale de la série Six Feet Under sortie en 2005. Il est a noter qu'il existe d'autres raretés tout aussi intéressantes (5, Precipitate, etc.) et je ne peux que vous conseiller de fouiller le web pour les trouver. J'ai choisi celle-ci pour la simple raison que son ambiance particulière saura vous éveiller en douceur.



Direction est peut-être ce qu'Interpol a fait de plus atmosphérique, de plus ambiant (b.o. oblige). Des accords doucement caressés, vite soutenus par le clappement des bâtons de Samuel Fogarino, ouvrent la chanson. Surgit alors la basse du génial Carlos Dengler (le concernant, je vous conseille de réécouter attentivement l'incroyable ligne de basse d'Obstacle 1). Reste a Daniel Kessler de saupoudrer le tout de sa guitare, en un riff qui n'est pas sans rappeler ceux de feu Joy Division justement. Il faut attendre la seconde partie de ce ballet de sons hypnotiques pour que Paul Banks décide d'y déposer sa voix caverneuse et suave. Il rajoute à l'hypnose en répétant ce "direction ..." inlassablement et, lorsque le morceau touche à sa fin, on a perdu la notion du temps.


Julien Masure




* : Le groupe serait actuellement en studio et aurait affirmé vouloir revenir vers des compositions se rapprochant de ce premier album.

jeudi 15 avril 2010

[Réveille Matin] Supergrass - St Petersburg

Tout le monde semble s'être arrêté au premier single de Supergrass. Enfin je dis ça alors que pas mal de gens autour de moi sont de fervents amateurs, des débuts jusqu'à, disons, "Diamond Hoo Ha" (2008), mais la plupart de mes amis n'ont jamais poussé plus loin qu'Alright, ce très chouette hymne Britpop, alors que la carrière de ce groupe a tout de même continué une quinzaine d'années avant de prendre fin il y a quelques jours. Je ne compte certainement pas vous tirer un portrait arrogant de Supergrass, qui resta pendant la majorité de sa carrière un groupe de britpop, avec ce qui s'ensuit de manque de régularité. Il y avait bien quelques singles d'enfer sur leurs LP's (Richard III en 1997 ou Rush Hour Soul en 2002) mais leurs albums n'arrivaient pas vraiment à remporter le gros lot, et les deux dernières sorties publiques (ce fameux dernier album et le projet parallèle de deux membres sous le pseudo The Hot Rats cette année) n'étaient même pas dignes de votre coup d'oreille.

Gaz Coombes, le chanteur, ici déguisé en Anton Newcombe et copinant avec Colin "merlan frit" Greenwood, de Radiohead

Cependant, en 2005, Supergrass enregistrait en France celui qui serait leur meilleur disque, "Road to Rouen." Pas véritablement bripop, ce disque-là intégrait des guitares acoustiques, de drôles de structures, quelques influences prog rock, mais ne se départissait pas du sens de l'accroche qui était le point fort du groupe depuis dix ans. Cet album-là arrêtait tout simplement de courir après Alright et cela fit un bien fou à ceux qui comme moi commençaient à douter de l'avenir artistique de Supergrass. Que la réussite n'ait été que de courte durée (le temps d'un album) ne la rend pas moins satisfaisante.

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Ces types-là peuvent s'estimer heureux d'avoir réussi à dépasser leur tube, leur formule, et qu'ils aient attendu quatre ans de trop avant de se séparer ne changera pas la donne. Je vous laisse avec St Petersburg, en écoute sur votre gauche, qui devrait vous réveiller en douceur et, peut-être, vous inciter à donner, enfin, leur chance aux faciès déconfits des anglais de Supergrass.


Joe Gonzalez

lundi 1 février 2010

[Tip Top] Les années zéro

Il était temps, le temps est venu, voici enfin le top 30 des albums les plus appréciés par la Rédaction de C'est Entendu au cours de la décennie fraichement close. Plus qu'une liste (de plus), nous espérons que ce récapitulatif sera aussi pour vous l'occasion de découvrir (ou redécouvrir) quelques pépites que l'on peut désormais appeler sans sourciller "classiques."



30. Eels - Souljacker (2001)

Après des albums doux et tellement tristes dans les 90's, Mark Oliver Everett, a.k.a. E avait décidé de commencer la décennie en se mettant au rock après une thérapie et une nouvelle copine. Le résultat? Un album proprement jouissif où les "ballades indé" très marquées du style Eels (pillé ensuite par toute une plâtrée de musiciens qui se croyaient intéressants) sont entrecoupées de véritables tubes avec grosses guitares, groove d'enfer et, encore et toujours, shakers. Depuis, E s'est fait larguer et ses derniers albums sentent la vieillesse. "Life ain't pretty for a dog faced boy".


29. Liars - Drum's Not Dead (2006)

Ces trois mecs avaient débuté la décennie comme "un autre groupe de la vague disco-punk" et même l'un des meilleurs, à vrai dire, mais rien ne laissait présager qu'à chacun de leurs essais ils franchiraient un pallier supplémentaire dans l'expérimentation sonore et rythmique. Sur "Drum's not dead" troisième LP, le stade de l'album concept (centré autour de l'énigmatique personnage appelé Drum) plus vraiment disco, ni même punk, d'ailleurs, était atteint. Si l'on en croit Liars, le "post disco-punk" est une sorte de transe tribale schizophrène menée tambour battant par des dingues enfermés dans une cave sordide.


28. Madvillain - Madvillainy (2004)

Le seul album de hip-hop de notre top est l'un de ceux qui ont réussi à acquérir un statut culte chez les indie rockeurs les plus convaincus. En gros, un album de hip-hop pour ceux qui n'aiment pas vraiment le hip-hop. Mais franchement, qui pourrait résister à ce gros foutoir enfumé au foisonnement d'idées étourdissant? Sur les instrus en forme de collages imprévisibles de Madlib se pose la grosse voix caoutchouteuse de MFDOOM, et le résultat parfois franchement hilarant et surtout étonnamment accessible apparaît alors comme l'évidence même : le cool fait musique.


27. Tool - Lateralus (2001)

Maynard est un sale con, et Tool est un (vieux) groupe de Métal Progressif. A partir de là, vous pouvez soit tracer la route, soit avoir confiance en nous et jeter une oreille curieuse à ce que le Métal a fait de plus intéressant, de moins bête, et de plus geek depuis... le précédent album de Tool, "Aenema" (en 96). Notez qu'au moment des faits, le meilleur batteur du monde était derrière les futs.


26. Grizzly Bear - Veckatimest (2009)

La folk a parcouru un sacré chemin dans les années 2000, ça c'est sûr, et cet album est un peu le témoin de ce que certains ont su en tirer au bout du compte : une musique capable d'un psychédélisme retenu, au son dense, organique, et qui dévoile sa force et sa richesse avec les écoutes jusqu'à nous engloutir totalement.



25. The Strokes - Room On Fire (2003)

Les Strokes sont meilleurs sur "Room on Fire", c'est un fait. On peut les préférer en gamins rentre-dedans un peu niais mais terriblement efficaces, c'est clair, mais ils sont meilleurs lorsqu'ils assument toutes leurs influences (power pop et reggae, on est clairement entre 76 et 78 ici), qu'ils prennent leur temps et qu'ils tirent de leurs guitares toute une variété de sons en laissant à leur chanteur le loisir de démontrer qu'il n'est pas seulement l'auteur de NYC Cops. Le meilleur album du "Retour du Rock" donc.


24. Stephen Malkmus & The Jicks - Real Emotional Trash (2008)

Je me souviens d'une interview de Malkmus datant de 1994 qui parlait de "Crooked Rain, Crooked Rain" (de Pavement donc), et dans laquelle il disait quelque chose comme "Avec cet album, on a enfin assumé nos côtés un peu classic rock". Il lui aura fallu 14 ans et un groupe en béton (avec Janet Weiss à la batterie, forcément) en fait pour finalement faire un album de classic rock. Des morceaux fleuves qui sont comme des leçons de guitare électrique, mais qui n'oublient jamais d'être pop et délicatement tordus. Certes, vous allez me dire, "mais Malkmus a fait ça un peu toute sa vie non?". Oui, mais là, c'est du très haut niveau. Et c'est pas Joe qui dira le contraire dans sa review sur le sujet.


23. Fever Ray - Fever Ray (2009)

Sorte de messe noire étrange mêlant l'électronique de The Knife, l'excentricité de Kate Bush et les sonorités de Vangelis au chant disco-emo de Karin Dreijer Andersson, "Fever Ray" est une perle noire faisant de l'oeil à quiconque a un jour rêvé d'une artiste electro qui ait à la fois une voix et des idées à elle.



22. My Feet In The Air - Hoshi Mushi (2008)

Vous ne connaissez sans doute pas My Feet In The Air, mais avec deux petits E.P. et une discographie qui fait en tout 19 minutes, cette jeune française venue de toute la scène bazar autour de The Snobs a créé un univers particulier absolument unique, où tout est réduit à une échelle magique de façon à ce que quelques petits glockenspiel et un petit ukulélé suffisent à vous transporter ailleurs. C'est d'une richesse et d'une inventivité incroyable et c'est fait avec des petits bouts de ficelles.


21. Herman Düne - Giant (2006)

Le dernier album rassemblant toute la famille Herman Düne. Un disque de pop lalala, deux songwriters complémentaires, des arrangements moelleux, poppy et réservés à la fois, des refrains singalongs et une ambiance homogène et confortable...



20. Final Fantasy/Owen Pallett - He Poos Clouds (2006)

Owen Pallett est un génie, il l'a encore prouvé récemment, mais ce n'est pas son premier chef d'œuvre, loin de là. Pour se le prouver, il faut écouter "He Poos Clouds", deuxième album sous le pseudo Final Fantasy, enregistré avec un quatuor à cordes et dont les morceaux sont basés conceptuellement sur les écoles de magie de Donjons & Dragons, si si. Le résultat est d'une splendeur étrange et d'une profondeur qu'on ne se lasse pas de sonder, avec des dissonances et autres polyrythmies qui troublent autant qu'elles fascinent.


19. Elliott Smith - From A Basement To A Hill (2004)

Posthume, ce qui devait être un double album monumental, n'est au final qu'une collection de chansons assemblées par les proches d'Elliott. Empreint d'une violence implicite ne débordant pas sur les mélodies, et doté d'arrangements toujours aussi délectables et classieux que sur "Figure 8", "From a Basement on a Hill" n'est peut-être pas ce qu'avait imaginé Elliott Smith, mais il reste néanmoins un album rempli de bonnes chansons, d'émotion et de bonnes idées.


18. Jim O'Rourke - Insignificance (2001)

D'abord la free-folk de papa John Fahey. Puis la pop orchestrale de tonton Van Dyke Parks. Et au début de la décennie, Jim O'Rourke, pour son troisième album pop sur Drag City se lance finalement dans un essai de rock 70's absolument magnifique. Sur des compositions inventives aux paroles hilarantes et misanthropes, Jim déploie tout son talent d'arrangeur génial et pop, et le résultat est époustouflant, que ce soit sur les ballades matinées de steel guitares crépusculaires ou bien sur les morceaux plus efficaces et rock que sa voix nonchalante rendent plus-que-parfaits.


17. Joanna Newsom - Ys (2006)

Après un album de vignettes rêveuses harpe/voix qui montrait déjà un sacré talent d'écriture, Joanna Newsom livre sans prévenir en 2006 un monolithe fascinant qui emmène la folk plus loin qu'elle n'a sans doute jamais été à travers cinq longues fresques lyriques. Soutenue par les arrangements orchestraux sublimes du vétéran Van Dyke Parks, sa voix maligne maîtrisée jusque dans ses grincements nous entraîne dans les multiples détours et rebonds d'un grand voyage à l'imaginaire foisonnant.



16. Blur - Think Tank (2003)

Après avoir écrasé toute concurrence pop dans les années 90, après avoir matiné ses hymnes plus anglais qu'une pause thé au milieu d'une partie de cricket d'indie-rock américain, après avoir repoussé les limites de la pop sans avoir l'air d'y toucher avec le chef d'œuvre "13", Blur revient amputé de son guitariste génial dans un chant du cygne qui conjugue, entre autres, la lubie d'Albarn pour la pop expérimentale et sa récente passion pour la world music. Le résultat est un métissage fascinant et imprévisible, empreint d'une lassitude et d'une mélancolie extrêmes.


15. Blonde Redhead - Melody For Certain Damaged Lemons (2000)

Une fois qu'ils eurent bien digéré leurs influences (principalement Sonic Youth), le trio italo-japonais (?!) Blonde Redhead transforma son rock agressif et froid à guitares désaccordées en quelque chose de beaucoup plus pop, mais une pop hybride et sombre aux milles influences typiquement 00's qu'ils ont été les seuls à pouvoir faire aboutir comme sur cet album addictif.


14. Department Of Eagles - In Ear Park (2008)

Oui oui, on sait, Grizzly Bear, mais il ne faudrait pas non plus oublier Department of Eagles, le projet de Daniel Rossen et un ami à lui. "In Ear Park", par rapport à la beauté un peu froide de "Veckatimest" semble être un album plus humain, plus touchant peut -être, et c'est ce qui fait sa force sans doute. En tout cas, le mélange d'une folk riche et complexe avec des arrangements doucement surannés donne un résultat éblouissant, avec des passages lyriques qui vous tireraient des larmes.


13. Portishead - Third (2007)

Il ne reste plus grand chose ici des vétérans de l'indé des années 90 et pourtant, ceux parmi eux qui ont su aller au-delà de leurs acquis ont donné naissance à de vrais chef d'œuvres. "Third" est de ceux-là, et après dix longues années de silence, Portishead a su réinventer totalement son trip-hop froid et sombre sans faire la moindre concession en terme d'exigence et de recherche pour accoucher d'un album désespéré dans lequel se heurtent textures hantées, percussions crues et bruitisme sous delay. Et tout ceci en parvenant à faire la couverture de 20 minutes, ce qui est un sacré tour de force.


12. Electrelane - The Power Out (2003)

Elles étaient 4. Elles étaient anglaises. Elles aimaient le kraut rock, les orgues farfisa et les longues jams psychédéliques. Après un premier album enthousiasmant, elles avaient décidé d'aller voir Steve Albini et de faire des morceaux plus pop. Et ça a donné "The Power Out", un pur chef d'œuvre de rock alternatif, vraiment alternatif. Le résultat est bordélique, les morceaux sont tour à tour émouvants, jouissifs, épiques à grand coups de chorale ou minimalistes au piano, mais tout se tient pour former un ensemble unique et intelligent, dont on peut tomber amoureux facilement.


11. The Notwist - Neon Golden (2002)

Production nickel chrome, légère et sans accroc pour l'un des albums les plus pompés de la décennie. Malgré la mélancolie fatiguée qui le parcourt, il y a toujours cette envie de chanter les refrains et cette surprenante introduction d'un refrain COLLEGE ROCK inattendu sur One with the freaks, qui dégomme tout ce qu'ont fait les Smashing Pumpkins dans la même décennie.


10. Deerhoof - Apple O' (2003)

Le groupe le plus original de la décennie, peut-être même le groupe de la décennie tout court. Que ce soit avec la voix enfantine de Satomi, les guitares ultra complexes de John ou la batterie épileptique de Greg, Deerhoof a crée son propre style : de la pop noisy sans concession, à la fois très accessible et très riche. Sur "Apple O'", c'est un festival de tubes bizarres et d'une inventivité qui confine à la folie. Deerhoof est un groupe qui fait avancer la musique dans le bon sens, celui de la recherche permanente de l'idée tordue mais géniale qui fera d'un morceau déjà formidable un véritable chef d'œuvre. Et le mieux, c'est qu'ils y arrivent presque tout le temps.


9. Godspeed You! Black Emperor - Lift Yr. Skinny Fists Like Antennas To Heaven (2000)

On n'a pas fini de se laisser ensevelir par les deux impressionnants chef d'oeuvre avec lesquels cette maison-mère du label montréalais Constellation a annihilé toute forme de concurrence dans la musique instrumentale pendant la décennie, avant d'exploser en presque autant de groupes passionnants que la formation avait de membres. Le premier de ces albums essentiels, "Lift yr. skinny fists like antennas to heaven", développe déjà en deux disques et quatre mouvements toutes les facettes d'une musique surpuissante, dévastatrice, qui réduit l'auditeur et ses émotions en miettes.


8. LCD Soundsystem - Sound Of Silver (2007)

James Murphy, son truc, c'est de mêler disco et punk et, en conservant la même base, d'ajouter les quelques détails à son morceau-témoin pour vous fasse danser d'une façon différente. C'est aussi le seul mec qui aura, dans un même album, utilisé à la fois des cowbells, Steve Reich et l'autodérision patriotique, pour faire groover deux ou trois accords qui n'en demandaient pas tant.


7. The Breeders - Title TK (2002)

Title TK EST les Breeders. Et peu de disques peuvent se vanter d'être plus COOLS que celui-ci. Avec un minimum d'arrangements, de chichis et de boucan. L'essentiel, rien de plus. Un MUST HAVE pour quiconque prétend aimer le rock.



6. Gorillaz - Gorillaz (2001)

Sacré Damon Albarn, vous ne pensiez tout de même pas que sa présence dans notre top allait s'arrêter là, non ? Parce que le lascar arrive dans la décennie bourré d'idées, et dans ses bagages, ce faux groupe animé plus cool que la mort qui lui servira surtout de salle de jeu avec assez d'espace pour faire venir les copains, car le bonhomme a le featuring facile. Un album de pop moderne foutraque et bancale, qui va chercher tant chez Bowie que dans le hip-hop, mais qui finit par tordre tous les codes et tout réinventer avec une innocence folle dans une orgie de sons tordus.


5. The Snobs - Albatross (2009)

En sept ans de carrière, et autant d'albums (sans compter les moult E.P.), le duo français The Snobs a réussi à se créer une univers unique qui mêle tout dans un grand capharnaüm magnifique, de la pop sixties la plus raffinée au noise rock le plus brutal. Un parcours exemplaire et inspirant qui s'est couronné l'année dernière par un album-somme, "Albatross", pur chef d'œuvre dans lequel on ne se lassera sans doute jamais de se plonger et de se perdre.


4. Arcade Fire - Funeral (2004)

Si l'on oublie deux minutes les dizaines de suiveurs minables qui ont copié à tort et à travers la recette "pop chorale de fin du Monde avec le désespoir comme refrain", on se souviendra que c'est avec un disque comme celui-ci (entre autres, mais celui-ci plus particulièrement) que l'indie pop a pu gagner la popularité (impensable il y a encore six ans) qui est la sienne aujourd'hui (on en entend partout et tout le temps à la téloche, on en passe en radio...). Ajoutez à cela le talent de songwriting du couple Chassagne/Butler, les batteries disco et les circonstances très à propos de l'enregistrement et vous obtenez un disque profondément touchant et révolté, véritable mine d'or pour quiconque aime chanter en chœur avec ses haut parleurs.


3. A Silver Mt. Zion - 13 Blues for Thirteen Moons (2009)

Héros déprimés des années 2000, les canadiens d'A Silver Mt. Zion sont passés progressivement d'un rock instrumental dépouillé à de grands albums de chorales limite punk sur murs du son post-apocalyptiques. Et si "Horses In The Sky" était déjà un immense album de tristesse collective, "13 Blues For Thirteen Moons" poussait la véritable nature rock du groupe à son paroxysme, avec des morceaux plus épiques que tout où la noirceur de certaines compositions fleuves de toujours plus de 10 minutes vient toujours être éclairée finalement par un espoir lumineux et mis en musique avec passion. Peut-être le groupe le plus sincère de la décennie. Et dont les codas auront donné le plus de frissons.


2. Radiohead - Kid A (2000)

Ce n'est évidemment une surprise pour personne tant Radiohead aura simplement dominé la première moitié de la décennie en redéfinissant la marche à suivre pour n'importe quel groupe aux ambitions expérimentales dans une trilogie parfaite qui fascine encore. Un peu hâtivement qualifié à sa sortie de "virage électronique" pour le groupe, "Kid A" défriche avant tout les possibilités d'une avant-garde accessible sans être jamais démonstratif dans ses idées tant la symbiose entre écriture et production est parfaite. Chaque morceau y est une perle indispensable dont la puissance désespérée nous touche encore.


1. Sonic Youth - NYC Ghosts and Flowers (2000)

C'est non seulement le meilleur disque sorti par Sonic Youth lors de cette décennie, mais aussi, selon une partie de la rédaction, le meilleur disque de Sonic Youth tout court. Première collaboration entre le groupe et Jim O'Rourke, c'est aussi un sommet de production. Le boucan, habituel chez Sonic Youth, n'est pas en reste, mais le rock bruyant des années 90 laisse ici la place à un groove froid, expérimenté sur de longues pistes compliquées comme sur des brûlots post-dadas. En guise de cerise, le final éponyme chanté par Lee Ranaldo plante le dernier clou sur l'édifice poético-musical New Yorkais le plus accompli depuis longtemps.



Évidemment, à cette liste peuvent s'ajouter quelques grands absents, on pense notamment à Stereolab ou, surtout, les Fiery Furnaces pour lesquels le choix d'un album en particulier aurait divisé la Rédaction au point d'occasionner coups, blessures et contusions. Mais au final il ne peut en rester que trente, et ce sont ces trente-là.


La Rédaction

jeudi 3 septembre 2009

[Réveille Matin] Low - Cue the Strings

Bonjour à tous ! Saviez-vous que l'on pouvait être punk et jouer de la musique plus lente que le plus lent des instants passés dans une salle d'attente de cabinet médical ? C'est possible et ça existe depuis au moins quinze ans. Au début des années 90, Alan Sparhawk et sa femme Mimi Parker décidaient, après s'être adonné au punk adolescent comme tout le monde, qu'être punk en 94 c'était faire l'anti-Nirvana, et l'anti-Nirvana, c'est un rock au ralenti, en suspension, inspiré par Joy Division, Galaxie500 ou Bob Dylan, angoissé, déprimé, et éclatant par la beauté des arrangements vocaux imaginés par le couple, dont les voix sont complémentaires et s'appellent. Un trio (avec un bassiste, ou plutôt trois au fil des ans) à l'exact opposé du POWER trio qu'était Nirvana.

Alors quand Low a commencé à accélérer le rythme, déjà en 2002 avec le single Canada, les puristes du punk lent ont grimacé, et lorsque le groupe a enregistré un album de pop un tantinet bruyante et a un peu oublié ses principes, les fans ont crié au scandale, d'autant plus que DAVE FRIDMANN était impliqué et se chargeait de produire le disque ("The Great Destroyer," 2005) : une véritable trahison pour ceux qui représentaient l'intégrité froide et sèche venue de Duluth, Minnesota.

Oui eh bien on n'a jamais inventé rien de plus bête qu'un puriste (Je suis bien placé pour le dire : il m'arrive de me comporter comme tel. Et vous aussi, probablement). Quel que soit le sujet de son puritanisme, s'entend. Et comme dit le dicton "Il n'y a que les cons qui ne changent pas." Si Low n'avait pas fait évoluer sa musique et le son et la cadence de ses chansons, les mêmes types auraient crié à l'entourloupe et à la facilité. Virez-moi ces mecs ! Qu'on en finisse et qu'on se le dise, Low est le meilleur Minor Trio* au monde. Ces gens-là sont forts, très forts.


Joe



* Minor Trio : inverse d'un Power Trio, s'emploie surtout si le groupe joue beaucoup d'accords mineurs et vient d'une région minière, genre Duluth, Minnesota. Rien à voir avec l'Affaire Louis Trio.

mardi 25 août 2009

[Réveille Matin] Katerine - Titanic

Bonjour à tous ! J'ai décidé de continuer sur la lancée d'hier et de vous embringuer dans une nouvelle histoire de morceaux boiteux, et pour cela, je rappelle à votre bon souvenir ce cher vieux Philippe Katerine, qui avait quand même été un sacré poids lourd du tube "en français" aux côtés de TTC et Cali aux alentours de 2005-2006. Souvenez-vous, il était King of French Pop il y a seulement quatre ans, et c'est comme si c'était au siècle dernier.


Il y a une sorte de paradoxe temporel autour des sorties pop de 2005, d'ailleurs, c'est un fait avéré, et les meilleurs spécialistes se sont penchés sur la question et en sont arrivés à la conclusion que 2005 était la première année depuis 1987 à avoir vu ses sorties pop sombrer aussi vite (en l'espace d'un an et demi MAX') dans la ringardise et le désir d'oubli. En effet, si tout le monde dansa sur Girlfriend de TTC (avec pour mémoire les paroles mémorables : "Suce-moi bien pétasse / Prend des initiatives / Moi j'n'hésite pas / Car direct j'te sodomise !"), et moi le premier, personne aujourd'hui ne peut se targuer de scrobbler* cette chanson plus de 0.1 fois par an en moyenne, tout comme plus personne aujourd'hui n'écoute Katerine et son Marine Le Pen, qui faisait tant rire il y a quatre ans et qui aujourd'hui semble si daté (alors que vous devriez tous jeter un œil au travail préalable à "Robots, après tout," et surtout l'album "Mes mauvaises fréquentations," daté de 1996 et dont l'humour et les arrangements exquis n'ont pas pris une ride).



Cependant, loin, très loin de moi l'idée de rejeter en bloc un album dont les singles ont peut-être perdu de leur pouvoir de séduction mais dont les textes plus intimistes restent tout aussi intelligents et prenants. Ce Titanic évoque dès son titre ce dont je vous parlais hier matin, à savoir la déglingue qui l'anime : une énergie molle, un rythme branlant, un chant faux la moitié du temps, et par moments (le piano arrive) des regains d'inspiration, comme le morceau naissant et se mettant petit à petit en place dans l'esprit du musicien. Les paroles elles-même peuvent être perçues comme une mise en abime, ou quelque distanciation, lorsque Katerine chante son trajet de retour matinal - celui-là même pendant lequel, encore en proie à quelque substance ou manque de sommeil, il commence à visualiser la chanson, qu'il marmonne, et dont le procédé de construction prend fin lorsqu'il arrive au bout de sa pensée et passe à autre chose ("Ça m'est égal et je ne pense plus à ça").

Ce Titanic peut sembler vaguement futile à l'auditeur distrait, mais il revêt néanmoins pour moi l'universalité de cette chanson que tout le monde (vous aussi) a un jour chantonné, à partir de paroles toutes plus quelconques et banales les unes que les autres. La chanson du quotidien, celle qui nous vient sans rien, et qui disparait aussitôt nos lèvres closes.
Vous pourrez dire tout le mal que vous voudrez de Philippe Katerine, mais en ce qui me concerne il a le mérite d'avoir enregistré cette chanson-là.


Joe


* scrobbler, dans le langage internet des geeks musicaux, est un terme lié à l'utilisation du logiciel LastFM, dont le principe consiste à enregistrer dans une banque de données disponible en temps réel la somme des fichiers lus par un ou plusieurs lecteurs défini(s) par l'utilisateur. En clair, "scrobbler" de la musique c'est écouter de la musique sur un ordinateur et ainsi faire évoluer ses charts. Cependant, "scrobbler" est passé (faut-il croire) dans le langage "courant" et peut signifier tout simplement "écouter de la musique."



P.S. : Si plusieurs d'entre vous ne se reconnaissent pas dans le portrait dressé de ces gens ayant aimé Katerine ou TTC avant de les laisser tomber, et si ceux-là parmi vous ont plutôt en tête quelque chose comme "Ja-Mais de ma VIE, je n'ai dansé là-dessus, j'ai toujours trouvé ça bon à ger-ber," passez outre et considérez plutôt la chanson avec une oreille neuve, et si vous ne l'aimez toujours pas, passez-vous un vieux disque de Chet Baker, faites vous un thé et lâchez-nous les baskets !