C'est entendu.
Affichage des articles dont le libellé est alternatives. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est alternatives. Afficher tous les articles

mercredi 29 septembre 2010

[Vise un peu] Oneohtrix Point Never - Returnal

C'est comme ces panneaux signalétiques verts et blancs, vous savez, ceux qui indiquent une sortie, de préférence de secours. "Returnal" est exactement ça : le retour d'un voyage, d'une épreuve, ce laps de temps compris entre le moment où vous avez atteint votre limite et celui où, après avoir vu poindre la lumière, vous digérez enfin votre douleur.

Lorsque débute "Returnal" on est en plein cœur de l'action, le genre d'incipit in medias res irrespectueux de toute flemmardise, épargnant la délicatesse d'une introduction à des oreilles aussi naturellement que Joyce entamait "Finnegans Wake" (*1) sans se soucier des lobes occipitaux de ses lecteurs, car le retour conté par Oneohtrix Point Never en est bien un. Ça n'est pas simplement un après comme c'est souvent le cas, mais bien du voyage de retour, comme dans "Histoire d'un Aller et Retour" (la version intradiégétique rédigée par Bilbon, dans le conte de Tolkien), dont il s'agit, depuis un espace/temps/affect vers un autre. Je ne connaissais pas Oneohtrix Point Never avant de découvrir ce sixième LP (il faut dire qu'avec un nom pareil et une absence quasi-totale d'exposition médiatique, la plupart d'entre vous doit être aussi néophyte que moi en la matière) et je ne puis donc que supputer d'où provient le personnage dans la peau duquel "Returnal" nous place : je ne l'imagine d'ailleurs pas reprendre un rôle laissé en suspens à la suite d'une autre œuvre de Daniel Lopatin (alias OPN) - même si l'idée d'une série de disques consécutifs proposant une suite ininterrompue d'affects liés entre eux par un périple et espacés seulement par l'intervalle temporel séparant la sortie physique de ces objets me séduirait énormément (cela a peut-être d'ailleurs déjà été fait).

Daniel Lopatin

Ma théorie est que "Returnal" est bel et bien une suite, mais qu'il prolonge l'ouvrage d'un autre auteur, tout comme le "Trève à Bakura" écrit par Kathy Tyers donnait suite sans temps mort au "Retour du Jedi" rédigé par James Khan. (*2) En effet, je pense qu'OPN nous dépose là où "Metal Machine Music" nous avait laissés, il y a trente cinq ans de cela, en plein cœur d'un ouragan sonique apparemment sans issue imaginé par un Lou Reed visionnaire ET givré. De ce monolithe de bruit transpercé à intervalles irréguliers par des symphonies déglinguées, personne n'avait jamais eu l'espoir de sortir. On osait ou l'on n'osait pas poser pied dans ce cube afin de s'y perdre et de se couper du Monde, mais on ne pouvait espérer en tirer quelque voyage, ni début ni fin, "Metal Machine Music" était une boucle. C'est à cet égard que "Returnal" est historique : ENFIN quelqu'un ose proposer un "après MMM".


(Nil Admirari : "Returnal" commence ainsi)
(à la fin de cette lecture, deux minutes de silence qui n'apparaissent pas sur l'album)


Telle une déchirure de la réalité, l'extraction du caractère soumis à la torture infinie de Lou s'opère dans la violence. Les deux premières plages représentent cet écartèlement et on a l'impression de ressentir le difficile glissement d'un corps mitraillé par la douleur lorsqu'il traverse une barrière barbelée (in Nil Admirari, 2'45), hurlant de douleur toute sa volonté de victoire (in Nil Admirari, 4'15) avant de se retrouver (de façon paradoxalement "brutale") dans un éther synthétique aussi confortable que mouvant : la première phase du retour, celle où l'on compte les pertes (Describing bodies), une phase d'acceptation nécessaire durant laquelle le temps semble indéfini, comme en pause, pendant que l'on constate le chemin déjà parcouru et celui qu'il reste. A cet instant, le voyage semble enfin commencer, pour de bon, avec une chanson, c'est à dire que pour la première fois Lopatin chante et ceci sur une structure musicale non-extrême (ni le bruit intense des premières pistes ni l'électronique ambient de la suite) la chanson-titre, où sa voix, trafiquée avec le même genre de technologie chouchoutée par Karin Dreijer (Fever Ray), s'élève comme si le personnage prenait enfin vie, ou tout du moins, comme si on lui prêtait enfin une conscience, mais ce n'est pas sa voix que l'on entend - à moins qu'il ne s'adresse à lui-même, et puis de toute façon il ne semble pas y avoir grand monde alentour - mais plutôt celle d'un narrateur qui lui parle et semble d'ores et déjà donner le fin mot du périple : "Returnal - You've never left, you've been here the whole time" soit "Tu n'es jamais parti, tu étais ici pendant tout ce temps".


(Returnal, un retour éternel)

La sentence est prononcée en plein cœur de l'œuvre. Le retour n'est qu'illusoire et Lopatin ne propose qu'un leurre : à peine échappé de la boucle de Reed, il vous enferme dans une autre prison, dans un voyage sans destination, une fuite en avant sans point de chute, où le temps n'a plus d'importance (Where does time go ?) et où le Passé se mord la queue (Ourobouros et ses synthés très Vangeliens). La seconde partie du voyage n'est qu'un embourbement progressif dans les sables mouvants cotonneux concoctés par OPN et cet enregistrement composé majoritairement comme une pyramide de samples, ce charivari dont la première moitié pouvait sembler être la meilleure prescription sonore à qui nécessitait une catharsis express, se révèle n'être qu'un autre dédale audio-psychique où les plus courageux et surtout les plus tordus d'entre nous, moi le premier, iront se réfugier ou s'enfermer, passeront le disque en boucle et jetteront la clé.


Joe Gonzalez





(*1) : Il s'agit de l'œuvre littéraire la plus poussée de James Joyce, auteur irlandais issu du mouvement moderniste, au début du 20ème Siècle. Pour la petite histoire, "Finnegans Wake" ne se contente d'ailleurs pas de débuter in medias res, il évite aussi de prendre fin et est coupé en pleine phrase.
(*2) : Il s'agit de romans issus de l'univers étendu de Star Wars. On a les références que l'on mérite.

mardi 28 septembre 2010

"tw;dl" #4


par Emilien Villeroy
art par Jarvis Glasses

Ça y est. J'en ai déjà trop dit. C'est déjà trop tard. J'aurais mieux fait de me taire. De ne pas écrire. De ne même pas penser à écrire. De ne même pas penser à ne pas penser à écrire. Mais non. Tout est fichu. La moindre lettre était une condamnation. Une trahison. Une erreur. Le coup de trop. Trop tard. Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. Et mettre beaucoup trop de mots sur le silence. Ou plutôt le bruit total et continu. J'imagine que nous serons à mi-chemin entre l'extrême rien et l'extrême tout aujourd'hui, puisque nous allons écouter de l'Onkyo. Nous allons même écouter le disque de l'Onkyo. Terme générique pour justifier mon choix de néophyte qui veut passer pour un expert. Peu importe. Nous allons écouter un album collaboratif et improvisé. A moins que ce ne soit lui qui nous écoute ? Ou, pire!, qu'il nous fasse nous écouter ? Qu'il ne soit qu'un intermédiaire entre soi et soi ? Arrêtez-moi.

Sachiko M, Toshimaru Nakamura & Otomo Yoshihide - Good Morning Good Night (2004)


L'idée m'est venue de vous parler de cet étrange album après avoir lu l'excellent texte sur la Lowercase Music écrit par l'ami lamuya-zimina, a.k.a. mon parrain pour tout ce qui s'apparente à de la musique bizarre et nippone, celui qui m'a fait découvrir Boredoms quand j'étais jeune et svelte. A un moment, il évoquait les improvisations électro-acoustiques japonaises aux volumes minimaux plus connues sous le nom de Onkyo(kei), qu'on pourrait traduire par "réverbération de son", ou même "musique de son" ou encore "son" tout court, et citait donc pour le coup les papes de ce genre discret, à savoir Sachiko M ou Otomo Yoshihide (lui-même déjà évoqué en ces lignes). Et soudain m'est revenu à l'esprit un étrange essai musical d'un peu plus de 101 minutes, un curieux monolithe de parasites qui ne s'écoute que dans un silence absolu quoique de légères interférences sonores extérieures puissent lui apporter un complément involontaire et pas désagréable. Mais avant de plonger dans les bras de ce monument statique et grouillant, il convient de se pencher un peu sur le parcours des participants, afin de peut-être mieux comprendre en quoi on a ici une rencontre au sommet. D'un côté, Otomo Yoshihide, héros moderne sorti de son projet Ground-Zero pour se concentrer au début des 00's sur un turntablism minimaliste et extrême, avec des platines modifiées et violentées, allant du bruit le plus insoutenable au souffle le plus discret. De l'autre, Sachiko M, elle aussi membre de Ground-Zero, avait par la suite formé le duo Filament avec Otomo, aimant se considérer comme une "non-musicienne", et travaillant sur les ondes sinusoïdales internes aux machines, sons purs qu'elle fait durer pendant des heures. Enfin, on a Toshimaru Takamura, chercheur en sons minimaux depuis 1992 et ayant collaboré avec tout le petit monde de l'improvisation tokyoïte. Tous font donc partie de la scène électro-accoustique japonaise, qui explore les détails des sons électroniques et acoustiques au travers de longues pièces de "bruit calme". Chacun avait déjà mené ses petites expéditions en solo dans le domaine de l'infra-volume, mais les voir s'asseoir ensemble, les 2 et 3 Août 2003, pour enregistrer un album improvisé, c'était un événement. Et chacun sur cet album s'en est tenu au strict minimum, épurant son style à l'extrême pour donner finalement cet œuvre qui semble venir d'une seule entité aussi magique que mystérieuse. Le titre ? C'est comme un câlin. "Good Morning Good Night."


(Good Afternoon)

Soyons d'abord terriblement terre à terre et posons-nous cette simple question : qu'est ce qu'on entend sur cet album ? Nos trois explorateurs immobiles sont chacun équipés d'un matériel bien précis. Otomo dispose d'une platine vinyle sur laquelle il n'y a pas de vinyle, mais qui est amplifiée tout de même, et il s'amuse avec la tête de lecteur. Sachiko triture un sampleur entièrement "vide", n'ayant donc en lui que certaines tonalités continues, des sinusoïdales plus ou moins discrètes qu'elle fait varier de manière très précise. Quant à Toshimaru, il se sert de sa traditionnelle "table de mixage sans entrée", sur laquelle tous les périphériques de sortie sont reliés aux périphériques d'entrée, ce qui entraine donc un feedback numérique permanent qu'il contrôle, le rendant grave ou bien aigu. Pour ceux qui connaissent déjà les travaux de ses musiciens, il sera plus aisé de savoir à peu près qui fait quoi, bien que leur répartition dans l'espace musical soit le fruit d'une entente collective riche les faisant presque devenir un seul et même être vivant. Pour les autres, disons que les "bip" à haute fréquence sont de Sachiko, que le léger souffle qui varie vient d'Otomo et que les bruits parasites réguliers dans le fond appartiennent à Toshimaru. Mais là encore, ce serait trop arbitraire, chacun des musiciens tirant de son "instrument" une palette sonore très large. Large. Large. Respiration. 4 morceaux. Good Morning. Good Afternoon. Good Evening. Good Night. Quatre temps, quatre moments, quatre longues progressions pour un seul tout. Chaque morceau lié à une pochette dans l'artwork très sobre, disposées dans l'ordre tout au long de cet article. Avec à chaque fois un petit symbole : un insecte pour le matin ? des nuages dans l'après-midi ? un oiseau au coucher de soleil ? la lune qui éclaire la longue nuit ? Ce que l'on a ici est peut-être la description d'une journée comme les titres l'indiquent. Les morceaux en eux-même s'étendent et laissent le temps aux sons d'aller et venir, à gauche et à droite. Il faut se plonger dans cet album tout seul et l'œil ouvert pour en comprendre clairement la composition. Quand on leur demandait de décrire cet album, les artistes ont dit qu'ils cherchaient une musique verticale, à l'opposé de la musique horizontale qui est privilégiée la plupart du temps. Vous voyez ? Une musique verticale.


On peut prendre cet album comme une série d'évocations. On peut prendre cet album comme une description minutieuse de la nature aux bourdonnements infinis, des mille et uns bruits autour de nous qui nous prouvent qu'il y a encore du son, donc de la vie. On peut prendre cet album comme un test sain pour savoir si l'on est toujours vivant. Ce que les musiciens cherchent à atteindre ici (faute de frappe que je viens de corriger mais qui faisait curieusement sens : "cherchent à attendre ici"), c'est un équilibre de l'ordre des sons qui soit harmonieux, donc par extension naturel. Je ne sais pas s'ils y parviennent, mais ils atteignent une ascèse assez puissante qui donne finalement sens à tous les bruits microscopiques qui peuvent vous entourer en les dépeignant de manière pointilliste et sensible. Cet album vous entoure parce que vous l'avez peut être déjà entendu sans l'entendre. Vous voyez ce que je veux dire ? Moi non plus. Restent des sensations et une vraie douceur sur toute la longueur de ce tour de force délicat et léger. A un moment, en écoutant cet album au casque, tout seul dans ma chambre, j'ai eu une sorte de frayeur. J'ai ressenti soudain comme une sensation de froid dans le fond de l'oreille droite. Comme si les petits sons suraigus qui allaient et venaient entre le marteau et l'enclume s'étaient matérialisés en quelque chose de physique, affectant mon corps, mon tympan, mon être tout entier. Je me suis rendu compte tout de suite après que mon oreille s'était bouchée, sans raison apparente, rien de grave, il suffit de se pincer le nez et de respirer très fort et tout rentre dans l'ordre. Mais paradoxalement, cette sensation de peur était presque agréable sur le moment, comme si soudain, en ces temps de compositions qui vous passent sur le corps comme une mauvaise pluie sur un imperméable, la musique retrouvait de sa force originelle, celle qui vous atteint réellement, qui vous fait ressentir quelque chose d'autre qu'un ennui infini. C'est comme au tout début de Good Night. Dans l'une des oreilles, il y a comme un bourdonnement grave et régulier. A la première écoute, j'étais très perplexe, je ne savais pas si ce son venait de la musique ou s'il était dû aux battements de mon cœur qui résonnaient dans ma tempe. Artefacts soniques de la vie. Ce n'est pas en écoutant de l'indie-rock en 2010 que ça risquera de vous arriver. Cette musique vous englobe en elle et rend absolument tout autour de vous musique. Et, oui, long, prétentieux, poussif, ennuyeux, inutile et n'importe quels autres adjectifs pourront être utilisés par les détracteurs, mais, que voulez-vous ? Comme on aime sans explication un ami qui sait se taire quand il le faut, on peut aimer cet album pour la longitude qu'il apporte à celui qui l'écoute, presque pour la sensation de bien-être qu'il offre. Une respiration remplie de milliers de petites particules. Et les mots sont alors inutiles puisque l'air ne parle pas. Tant à apprendre.



Vrac :
- J'aime à me dire que cet album, de par son taux élevé de très hautes fréquences, ne peut s'écouter pleinement que lorsque l'on est jeune, encore doté d'un tympan capable de les entendre. Mais en même temps, je me dis qu'Otomo, Sachiko et Toshimaru, qui avaient déjà tous la quarantaine au moment de l'enregistrement, n'ont peut-être pas entendu tous les sons qu'ils ont enregistrés. Paradoxalement, on a peut-être ici un album qu'une frange de la population peut entendre mieux que ses créateurs même.
- Si le terme "Onkyo" n'existait pas, je classerais sans doute cet album dans un genre très précis : l'easy listening.
- Vous allez vous moquez de moi, mais je peux très bien entendre les différences entre chacun des morceaux, c'est vrai, à l'instant même, je me suis dit "hm, on est déjà passé à Good Night ?", j'ai vérifié mon lecteur, et c'était le cas. Deux enseignements : Petit un, cet album n'est pas qu'un amas aléatoire de bruit divisé arbitrairement. Petit deux, le temps passe plus vite quand on écoute cet album, et/ou il coule avec plus d'aisance.
- Ça n'a pas l'air, mais cet album est assourdissant. Vraiment. Mais de manière douce.
- Quand j'écoute cet album, je reste la bouche ouverte. Ou en tout cas, je garde ma mâchoire ouverte. Avez-vous remarqué que quand vous avez les dents serrés, il y a un espèce de bourdonnement dans vos oreilles? Une fréquence aiguë et un bourdonnement grave qui apparaissent, sans doute à cause du déplacement de votre mâchoire et de la pression exercée sur les dents, enfin, je n'en sais rien. Dans la vraie vie, ce petit désagrément n'est pas gênant. Quand j'écoute cet album, ça l'est. Alors je reste la bouche entrouverte. Cet album permettrait-il donc de diminuer l'usure des dents ?
- Le seul problème de cet album, c'est que je ne sais pas à quel niveau sonore il faut l'écouter. J'ai toujours la crainte de l'écouter trop ou pas assez fort. C'est le problème lorsqu'on écoute un disque pour lequel il n'y a pas de norme.
- Une fois, j'écoutais l'album de manière assez religieuse. Soudain, j'entends comme un parasite dans mon oreille gauche. Un son étrange, familier, que je n'arrivais pas bien à déchiffrer, mais qui se mariait harmonieusement à l'ensemble. Regard jeté à la fenêtre : il pleuvait. Vingt secondes plus tard, l'averse était déjà terminée. Un peu comme si les nuages avaient décidé de participer à l'ensemble avec la même parcimonie que les trois musiciens. Histoire vraie.
- Le morceau le plus court de l'album, c'est Good Afternoon. Ça peut sembler absurde, mais pas du tout. Dans une journée, c'est l'après-midi qui est le plus court. Ça commence à 13h et ça finit à 18h pour laisser place à la soirée. Enfin, je trouve. Et je suis large. Pour moi, dès 17h c'est la soirée. Sachiko, Otomo et Toshimaru ont raison. Le plus long dans une journée, c'est la nuit. Puis le matin. Puis la soirée. L'après-midi n'intervient qu'ensuite. De l'utilisation de cet album comme "cadran sonique".
- Une fois, j'ai lancé l'album, puis j'ai été très préoccupé au bout de trente secondes de n'avoir toujours rien entendu. Pas même un "bip". Vérification faite, le son était au minimum. Une fois le volume relevé, j'étais surpris d'entendre tant de choses. Hé, vous voyez que ce n'est pas que du silence!
- Idée pour tuer le temps : la prochaine fois que j'oublie mon baladeur mp3 quand je prends le train ou le métro, imaginer que j'écoute "Good Morning Good Night", mais que les petits sons sont annihilés par le raffut abrutissant des gens et des machines. Quoique non, mauvaise idée, ça me donnera encore plus envie de rentrer chez moi.
- Un jour, j'ai voulu jouer au roi du silence avec cet album. C'est lui qui a gagné. De peu.
- Quand cet album est fini et que le silence relatif repose enfin sur mes tympans, j'ai parfois l'impression d'entendre encore des petits bruits dans le creux de mon oreille, comme si mon cerveau s'était mis sur la fréquence de nos trois improvisateurs et s'amusait à jouer tout seul une bonus track.

lundi 27 septembre 2010

[Vise un peu] Luke Abbott - Holkham Drones

Cette année, un album peu commun a trouvé sa place dans les sonothèques des plus curieux. Un LP à la pochette si étrange qu'elle laisse dubitatif. Un album complexe, qui, pour être compris, nécessite un petit retour en arrière de presque cinq ans. C'était à l'époque où, si l'on force le trait, la "musique dansante intelligente" (l'IDM) connaissait un essor considérable et n'était plus du tout l'objet précieux d'une minorité. Cette popularité nouvelle d'une musique électronique "plus subtile", on la doit à un label et un album en particulier qui connurent (l'un entraînant l'autre) une hype des plus considérables. L'album en question, c'est "Drowning In A Sea Of Love" de Nathan Fake et le label : Border Community.

Chez Fake, les sons uniques en leur genre, aériens, éthérés, volatiles, enivrent l'auditeur et se réécoutent en boucle. Tout le monde se souvient de la track The Sky Was Pink remixée par James Holden (créateur de la Border Community) qui fut le morceau auquel il était impossible d'échapper, il y a cinq ans. Le label avait alors un nom et une place de choix sur la scène électronique (il est difficile de définir leur style, sinon sous le terme générique d'IDM qui reste cependant trop réducteur).


En 2006, James Holden sortait "The Idiots Are Wining" et proposait un album profondément techno. Les structures rythmiques y sont perturbantes, voire perverses. Dès lors, et après ces deux albums, la Border Community prenait le rôle d'un label unique, qui offrait des créations exceptionelles. Seulement voilà, depuis 2006, plus rien de vraiment passionnant n'est sorti des studios anglais. Les mauvaises langues creusaient d'ailleurs déjà la tombe du label qui semblait voué à mourir d'une petite mort. C'était cependant sans compter sur Luke Abbott et son premier album, une surprise totale, un nouveau souffle.

"Holkham Drones" est, en fin de compte, le mélange parfait des deux albums majeurs qui l'ont précédé, à savoir "Drowing In A Sea of Love" et "The Idiots Are Wining". Les beats frappent avec force et détermination aux travers de nappes sonores légères comme l'air. Chaque nouvelle track est à la fois surprenante et pourtant parfaitement cohérente avec celle qui la précède. L'album est solide et forme une oeuvre homogène.

Deux pistes en particulier vont retenir l'attention, deux moments-clefs, deux pièces maîtresses. La première est la plage éponyme de l'album où l'auditeur découvre une montée en puissance presque éternelle aux climax sous-entendus. Presque-sept minutes d'une techno mélodieuse et harmonieuse compose cette track subjuguante.

(Holkham Drones)

Le second grand moment de ce LP est la plage Brazil. Les BPM chutent pour y adopter un rythme singulier, envoutant. Avec Brazil, Lukke Abbott se transforme en polisseur d'orfèvre et nous offre l'un des morceaux les plus aboutis qu'il ait réalisés. Les deux mélodies, aériennes, s'y répondent et s'entre-croisent sans cesse. L'émotion y est subtile et n'est pas sans rappeler un certain You Are Here de maître Nathan Fake.

(Brazil)

"Holkham Drones" se plaît à s'éloigner des lieux communs autour desquels nombre d'artistes actuels aiment graviter. Voilà un album étrange dont la force repose en son art de la reformulation et de la redécouverte de certain sons (principalement ceux de Fake et de Holden). Luke Abbott signe ici un LP exceptionnel (sens premier du terme) et redonne au dénigré label Border Community ses lettres de noblesse et tout son crédit.


Julien Masure

vendredi 24 septembre 2010

[Alors quoi ?] La musique (presque) inaudible

"If it's too loud, you're too old!"
"PLAY AT MAXIMUM VOLUME ONLY!"
"MAXIMUM VOLUME YIELDS MAXIMUM RESULTS!"
"TO BE PLAYED AT MAXIMUM VOLUME!"

(*)
Je ne vous apprends rien, ça fait plusieurs décennies que quelques artistes et groupes jouent la surenchère du volume, de l'agressivité, de l'"intensité." Avec des résultats plus ou moins convaincants, et des résultats franchement néfastes quand les albums sont masterisés en conséquence (cf. la polémique de la "guerre du volume", à voir et à écouter si vous n'êtes pas déjà au courant).

Aujourd'hui, je vais vous parler de la tendance inverse, un genre de musique ultra-minimaliste qui joue sur les sons discrets et les silences, et est même censée être écoutée à très faible volume : la lowercase music.

La première fois que j'ai écouté un album de lowercase (littéralement : musique minuscule), j'ai cru qu'il y avait un problème avec : je n'ai rien entendu. (J'ai découvert par la suite que c'était une réaction courante, et qu'en plus j'avais choisi l'un des albums les plus difficiles pour commencer.) Impossible d'écouter du lowercase dans un environnement bruyant ; oubliez le baladeur et le format vinyle, cette musique-là s'écoute dans le plus grand calme possible ! C'est d'ailleurs en partie ce qui fait son attrait : l'ultraminimalisme et l'apparente austérité des compositions forcent à se concentrer sur chaque son, à tel point que l'écoute d'une pièce de lowercase se révèle presque radicalement différente de l'écoute de n'importe quelle autre musique. Pour donner des points de comparaison, je dirais que la lowercase est au rock (par exemple) ce que le haïku est au sonnet, ou ce que l'art contemporain minimaliste est à la peinture figurative...


(Steve Roden, en action… minuscule.)

Je sens que certain(e)s, sinon la plupart d'entre vous vont me dire : "C'est pas ultra-snob ton machin ?" ou "C'est pas un peu du foutage de gueule cette musique ?" voire "Faire du bruit pour faire du bruit c'est nul, mais faire du silence avec deux ou trois crépitements et des hautes fréquences qui font mal aux oreilles au bout de cinq minutes c'est pas mieux !" La lowercase music partage aussi ça avec l'art contemporain: soit on apprécie, soit on trouve ça complètement nul.


(Bernhard Günter — Untitled I/92)

Le terme "lowercase music" fut inventé par Steve Roden pour décrire sa propre musique, et en premier lieu son album "Forms of Paper" (2001) dont la seule source sonore est du papier manipulé — bien qu'on puisse trouver des albums de lowercase antérieurs à celui-ci, notamment "Un peu de neige salie" de Bernhard Günter, sorti en 1993 (l'un des albums majeurs du genre, et l'un de ceux qui m'auront le plus marqué).



On peut aussi rapprocher la lowercase de l'onkyo et de l'improvisation électro-acoustique, des genres qu'ont exploré notamment Otomo Yoshihide et Sachiko M, minimaliste de l'extrême qui travaille avec des ondes sinusoïdales pures... On peut enfin trouver de nombreux rapports avec certaines formes de drone, d'ambient, et beaucoup d'albums basés sur des field recordings. Beaucoup d'artistes travaillent dans plusieurs de ces genres et les frontières entre l'un et l'autre peuvent être assez floues.


(William Basinski & Richard Chartier — Untitled 3 (Reprise)... entre la lowercase et l'ambient/drone ?)

Bernhard Günter se base notamment sur sa propre respiration pour composer le tempo de ses pistes, et/ou sur une unité de temps intitulée "DIM" (pour "durée; ici, maintenant"), équivalente à trois secondes environ et qui serait égale à la perception que l'on a du "moment présent" selon une étude neurologique. Il s'est aussi inspiré de haïkus et d'autres poèmes, et a dédicacé l'un de ses albums à Rothko. Steve Roden, quant à lui, a réalisé plusieurs types d'installations artistiques et sonores et a souvent basé ses disques sur des sources sonores définies, que ce soit une matière ou un objet manipulé (ainsi "Forms of Paper" mais aussi "Light Forms" — avec des ampoules manipulées —, "Airforms," "The Radio"), un poème décomposé ("The Radio" encore, "Speak no more about the leaves") ou encore un chant traditionnel ("Stars of Ice"). Ces artistes ont tous deux enregistré d'excellents disques, et le label de Bernhard Günter, Trente Oiseaux, est une vraie mine d'or que je vous invite à explorer si le genre vous intéresse (vous pouvez d'ailleurs télécharger quelques albums du label gratuitement sur last.fm). On pourra aussi mentionner Francisco López, Keith Berry et Richard Chartier parmi les musiciens importants du genre...

L'album "Airforms" de Steve Roden (2005)

Si je ne devais garder qu'un album de lowercase, ça serait soit "Un peu de neige salie," soit "The Golden Boat" de Keith Berry, un album au son étonnamment chaud pour un genre pourtant aussi froid et clinique, qui utilise des drones et plusieurs instruments à cordes (notamment un biwa) sur des compositions qui oscillent joliment entre calme et passages troubles. "The Ear That Was Sold to a Fish," du même artiste, est également excellent (plus proche de l'ambient et avec moins de hautes fréquences).

Maintenant, soyons honnêtes : la lowercase n'est pas un genre de musique que l'on écoute tous les jours. Même les artistes que j'ai cités ne font pas toujours dans le minimalisme extrême et s'en éloignent parfois ("The Radio" de Roden est à mon avis l'un des tous meilleurs disques de l'artiste, et contient chant et mélodie). Le minimalisme extrême, forcément, ça limite les possibilités. Pourtant, la lowercase music est un genre non seulement intéressant et avec sa propre beauté (si on y est sensible), mais qui peut vraiment changer la façon qu'on a de percevoir la musique ; si vous avez de la patience et que vous aimez sortir des sentiers battus, je vous encourage à y jeter une oreille !


lamuya-zimina


(*) Si vous voulez savoir, ces instructions se trouvent respectivement dans les livrets de "Plague Mass" de Diamanda Galás, des deux albums de Khanate et de "Terrifyer" de Pig Destroyer. De bons albums, d'ailleurs, même si je ne les écoute que rarement (et, dans le cas de "Terrifyer," quasiment jamais jusqu'au bout).

jeudi 23 septembre 2010

[Fallait que ça sorte] Cynthia Dall -

En tant qu'auditeur, mais surtout en tant que musicien, il y a quelque chose qui m'a longtemps troublé chez certains artistes. Des gens comme Bill Fay, Margo Guryan ou Billy Nicholls. Ayant sorti des albums. Ayant eu une petite carrière. Et puis arrêtant un jour pour ne plus jamais reprendre. Retrouvant un vrai travail. Laissant leurs instruments dans un coin. N'enregistrant plus jamais, ou alors bien trop tard, d'autres albums. Passant à autre chose. Pourquoi ? Comment ? Qui pourrait ? Pas de réponse. Seulement des discographies qui semblent s'être figées dans le temps sans explications précises. J'imagine qu'ils ont voulu faire autre chose. Il y a mille et une raisons qui donnent du sens à tout cela, des raisons que je crois comprendre un peu plus maintenant, il me semble. Mais tout de même, il y a quelque chose d'étrange là-dedans qui rend certains disques un peu orphelins, oubliés, laissés de côté, même pas inscrits à l'assistance publique. Seuls. C'est aussi l'histoire de l'album que nous allons écouter aujourd'hui.

Où es-tu aujourd'hui, Cynthia Dall ? Que fais-tu ? Est-ce bien toi sur la photo que je place aux côtés de ce texte que tu ne liras jamais ? Continues-tu à être photographe comme dans les années 90 lorsque tu apparaissais dans de nombreux fanzines ? Fais-tu encore parfois de la musique, au hasard d'un après-midi trop long, où que tu vives, où que tu sois ? Te souviens-tu encore des deux albums que as sortis en 1996 et 2002 sur le label Drag City ? Les réécoutes-tu parfois, en souvenir du vieux temps ? Te rappelles-tu particulièrement du premier, avec sa pochette venue de nulle part, qui n'avait pas de titre, et sur lequel, dans la première édition, tu n'avais même pas écrit ton nom, ni sur la jaquette, ni dans le livret, nulle part, si bien qu'il était impossible de savoir qui l'avait enregistré ? Sais-tu encore jouer certains des morceaux qui sont dessus ? As-tu encore quelques souvenirs de l'enregistrement, supervisé par un Jim O'Rourke, camarade de label encore jeune aux lunettes à grosses montures, qui jouait même parfois un peu de piano ou de batterie sur l'album ? Il y avait aussi Bill Callahan, de Smog, pas crédité lui non plus, c'était ton petit ami à l'époque parait-il, et tu avais déjà fait des morceaux avec lui sur ses premiers albums, et là, il te rendait la pareille en jouant un peu de guitare par-ci par-là, et en chantant en duo avec toi sur deux morceaux avec sa jolie voix - moins grave qu'aujourd'hui - n'est ce pas ? Je ne sais pas, mais je crois, en tout cas c'est ce que j'ai cru lire, comprendre, amasser. Je n'ai que des notes de pochette Cynthia. Je n'ai que des entrées Discogs. Je n'ai que de courtes reviews écrites par des gens aussi anonymes que moi. Je n'ai qu'un pauvre album tout seul qui reste muet derrière ses morceaux mystérieux. Et après, rien. Reste à broder Cynthia, pas vrai ? Reste à broder.

(Bright Night)

Je ne sais pas comment tu te sentais en 1996 Cynthia, mais à entendre cet album, tu n'avais pas l'air sereine. J'ai peut-être tout faux. Mais tout de même. Dans la manière dont tu lances au tout début de l'album de ta voix aiguë et légèrement éthérée "What are you buying me for Christmas ?/It'd better be good/You'd better think I'd buy what you're buying," avec un certain ton de menace, tandis que derrière, des guitares distordues raisonnent de manière continue par-dessus un piano mécanique et mélancolique, il y a quelque chose de vif, de violent, de nerveux. C'est comme si une mauvaise ombre planait sur tout l'album, un sentiment froid et intense qui ne retombe jamais et plonge l'auditeur dans une langueur grise que les longs silences nourrissent absurdement. Mais il y a les apparences, ces petites notes qui se veulent calmes et lumineuses, et une sorte de fausse beauté boiteuse essaie tout de même désespérément de trouver son chemin entre deux murs de guitares ou au milieu des fréquences d'une contrebasse qui s'étire à l'infini, avec juste ces pianos aux pédales d'expression toujours enclenchées. En vain. Ces drones froids dans le fond ne s'oublient jamais à coup de martèlements délicats. Mais justement. Sur Bright Night, le décalage forme un morceau hybride, bizarre, charmant et repoussant, aux dissonances pessimistes assourdissantes. Sur Holland, il y a une sorte d'abime, des abysses à la profondeur enveloppante, presque trop. Et le craquement des cordes usées sur Grey and Castles, ces cordes violentées pendant qu'un autre piano semble s'être lancé l'insensé objectif de jouer de plus en plus haut, comme pour s'élever au dessus des parasites. Mais ça ne t'empêche pas de chanter Cynthia, et ta voix semble être un rêve, lorsque tu harmonises, un long rêve, quand tu as l'air épuisée, un de ces rêves dont on ne saurait pas dire au réveil s'il tournait au cauchemar ou pas. Reste la mélancolie particulière du matin quand tu es seule avec ton piano sur certains morceaux, comme cette étrange berceuse en russe sans titre qui te sert d'épilogue, ou encore ce petit instrumental For Tiara, qui qu'elle soit, avec ses sons du dehors.

(Holland)

Cet album n'a pas de titre, n'a pas de sens, n'a pas de fin, n'a pas de but, il est juste là. Mais il porte en lui un magnétisme et une force d'hypnotisme qui emportent en vain, très loin. On revient toujours de cet album un peu plus vide, un peu plus fatigué. Un temps bercé implacablement par ces étranges démonstrations à la nudité brute et au pale éclat, on s'en ira oublier cet opus vite, ne sachant faire coexister le monde et cet ailleurs sonique blafard, pour mieux le redécouvrir ensuite, plus tard, par une nuit très noire, par un jour très clair.


Emilien Villeroy

[Réveille Matin] Supersilent - 6.1

Bonjour à tous ! Il y a tout de même des coïncidences qui me font froid dans le dos. Ce soir j'écoute du Supersilent pour la première fois depuis bien deux ans et une dépêche Pitchfork tombe, m'informant que le groupe a récemment collaboré sur scène avec... John Paul Jones. Vous savez, le bassiste de Led Zeppelin. Le type qui, avec Dave Grohl (Nirvana, Foo Fighters) et Josh Homme (Queens of the Stone Age) a fondé Them Crooked Vultures, groupe qui a sorti un album de hard rock l'an dernier. Ah oui bon, si vous n'êtes pas pris d'une crise de rire accompagnée d'un tonitruant "whaaaaaaat..?" en lisant cette information c'est que vous ne savez pas vraiment de quoi il est question quand on évoque Supersilent.

Cette musique improvisée, sans overdubs, principalement électronique mais inspirée par le free-jazz, fait pulser de part et d'autre synthétiseurs analogiques sous effets et percussions de provenance douteuse pour procurer la bande-son d'une lente agonie le long d'un boulevard en ruine baigné dans la lumière artificielle d'une mégalopole futuriste désertée après une épidémie de peste, ou une invasion de zombies, au choix. Remarquez, la musique de Supersilent n'est pas si austère qu'elle en a l'air. C'est sûr qu'avec un minimalisme aussi radical en ce qui concerne leurs pochettes (aplat de couleur avec crédits, titre et code-barre blancs) ou noms d'albums (numérotés de 1 à 11 pour l'instant) et de morceaux (numérotés en fonction de l'album et de la tracklist) c'est mal parti, et que de toute manière je ne convaincrai pas la plupart d'entre vous, mais je trouve leur sixième opus ("6," donc, le plus accessible), duquel est tiré le morceau de ce matin (qui ouvre celui-ci, 6.1 donc), particulièrement émouvant et intense. N'attendez pas plus d'explications, j'en suis incapable.


(Supersilent - 6.1)

Je prends soudain conscience que je suis en train de vous réveiller avec onze minutes d'improvisation avant-gardiste suédoise. Hmm. Ah. Bon au pire, ceux d'entre vous qui ne supportent vraiment pas peuvent toujours s'imaginer ce même morceau, mais doublé du riff de Communication Breakdown ou de Black Dog. Ce qu'on s'amuse !


Thelonius H.

mercredi 22 septembre 2010

[Vise un peu] Flying Lotus - Pattern + Grid World EP



Alors que la sortie de "Cosmogramma," le dernier album en date de Flying Lotus, remonte à moins de cinq mois, on retrouve déjà le DJ/producteur angeleno au travers d'un nouvel EP, "Pattern + Grid World," sorti hier chez Warp Records.

(Clay)

Ce qu'il y a de certain, avec le travail de Steven Ellison, c'est que l'on sait plus ou moins, avant même d'y prêter une oreille, ce que l'on va y trouver : des beats plus ou moins puissants, des samples en masse, des tonnes d'effets, des hectolitres d'arrangements arrivant à point nommé et des boucles de vocaux venus d'on ne sait quels vinyles d'un autre temps issus de sa collection. On sait aussi que FlyLo s'est engouffré dans le sillage addictif de Nintendo et qu'il ne compte plus les heures passées devant des écrans de télévision et des consoles d'arcade, à jouer au rythme de sons 8 bits tous plus variés les uns que les autres. On sait enfin toute la dimension astrale, cosmique, qu'il entend donner à son travail, dimension qu'il allie toujours avec maîtrise au caractère mécanique, quasi robotique de ces sons qui semblent avoir effectué un périple surhumain à travers une forêt d'engrenages, de fers à souder, de câbles électriques et de diodes avant d'arriver à nos petites oreilles. Ce qu'il y a aussi, avec le travail du lotus volant, perché sur des cimes embrumées et stratosphériques, c'est que l'on ne sait jamais comment il arrivera à nous surprendre, à nous éviter cette sensation désagréable de déjà entendu. "Pattern + Grid World" illustre une fois de plus comment en étant toujours ancré dans ce style glitch/downtempo/abstrait/expérimental, Ellison parvient avec brio à faire décoller sa machine. Chaque album ou EP de Flying Lotus pourrait s'apparenter à une construction mouvante, muant au gré d'un travail sur les rythmes d'une richesse infinie, et d'une source de créativité qui semble inépuisable. Graphiquement conceptuelle, la musique d'Ellison se retrouve parfaitement dans les artworks de ses disques, avec un point culminant en matière de choix, selon moi, pour "Cosmogramma," dont la pochette fut signée Leigh J. McCosley.

(Camera Day, le single de l'EP)

Le format EP prohibant plus ou moins une tracklist de dix-sept ou dix-huit morceaux, "Pattern + Grid World" fait figure d'un condensé d'ambiances, exacerbant les extrêmes différences rythmiques et mélodiques, et favorisant un dynamisme d'écoute tout à fait appréciable. Ainsi, on prend la transition entre Clay, le galactique morceau d'ouverture, et Kill Your Co-Workers, qui le suit, de plein fouet, et il en va de même pour le reste de l'écoute, qui reste teintée de l'impression de retrouver un Flying Lotus toujours égal à lui-même, avec son sens du mixage aiguisé et précis, et une inventivité dont il repousse à chaque fois un peu plus les limites. Il tente, expérimente, ampute le final de Time Vampires et de Camera Day, à l'image d'un "GAME OVER" soudain et inattendu, et ça fonctionne plutôt bien. Sur ses EPs (au nombre de huit, tous beaucoup moins médiatisés que les albums, mais non moins aboutis), FlyLo se laisse une grande marge de manœuvre. Le Lotus offre un travail solide et prolifique tout en conservant sa personnalité, c'est à chaque fois le même constat, et "Pattern + Grid World" ne fait pas exception à la règle.

Hugo Tessier

mardi 21 septembre 2010

[Vise un peu] Sea Oleena - Sea Oleena EP

Je ne voudrais pas avoir l'air du petit merdeux qui a tout découvert avant tout le monde, celui qui s'imagine que chacun de ses pas peut à tout moment retourner la terre pour révéler à la face du Monde stupéfaite l'or pur qui dormait sous ses pieds. Pour tout vous dire, je ne connais pas grand chose à la musique d'avant 1990, et je n'ai découvert "Friends of Mine" des Zombies que le mois dernier. Mais quand même, il y a des moments particuliers où l'on découvre quelque chose d'inconnu par hasard, et où l'on sait pertinemment que cela ne restera pas enfoui longtemps.

Comme des milliers de gens à travers le monde, la jeune et angélique Charlotte Loseth a une belle voix cristalline et aime à occuper son temps libre en chantant des chansons, s'accompagnant à la guitare ou au piano. Un jour, elle ouvre un compte sur YouTube, et à l'aide de sa webcam, elle se filme en train de jouer quelques reprises, notamment d'Animal Collective, à sa façon (angélique et cristalline donc). S'ensuit un petit succès, probablement autant dû à la qualité de ses interprétations qu'a l'image virginale qu'elle renvoie à travers ses vidéos : un physique frêle sous une lumière abondante, la piètre qualité du son ne faisant qu'accentuer l'atmosphère quasi mystique de l'ensemble.


(Island cottage)

Mais Charlotte a d'autres envies que de jouer les juke-box messianiques, et sur son compte BandCamp fraîchement ouvert, elle publie son premier EP "Smudges" en avril 2010, dans l'indifférence générale. Logique : elle n'en fait aucune promotion et ne donne pas de concerts. Aussi, quand elle en sort une version retravaillée en juin 2010, en le baptisant cette fois-ci de son nom de scène, "Sea Oleena," c'est le même accueil qui lui est réservé. Dans un premier temps.

La pochette originale de l'EP, lorsqu'il s'appelait "Smudges."

Car Internet peut être magique, parfois. Je ne parle pas seulement des innombrables sites pornographiques qu'on y trouve, mais aussi et surtout des formidables possibilités qu'il offre en matière de communication entre les êtres. C'est un cliché de dire ça, mais sur Internet, tout peut aller très vite, et tout ce qui y est publié est potentiellement visible. On regarde une vidéo qui nous plait, on clique sur un lien, on écoute un album, on est enthousiasmé, on se rend sur son forum musical préféré, on partage cette découverte, d'autres internautes vont écouter l'album, et de fil en aiguille, un blog musical parle de l'album, puis deux, puis dix, puis un blog affilié à Pitchfork, puis Pitchfork lui-même. On en est là pour l'instant ; et j'ose croire que ça ne s'arrêtera pas là pour Sea Oleena. Non seulement cette jeune fille a tout pour plaire, mais en plus, il faut bien le dire, cet EP est bel et bien l'un des tous meilleurs disques de l'année.

<a href="http://seaoleena.bandcamp.com/track/cold-white-sheets-empty-bed">Cold White Sheets/Empty Bed by Sea Oleena</a>


Partant du canevas "Smudges," Charlotte Loseth a pu, pour ce "Sea Oleena," compter sur l'aide de son frère Luke (aka Felix Green) pour donner plus de profondeur à ses compositions et y ajouter une touche de psychédélisme. Il en résulte vingt-cinq minutes de musique, avec pour fil conducteur cette voix baignant subtilement dans une atmosphère éthérée. L'ouverture Swimming Story donne le ton du disque, comme un condensé de ce qui sera traité individuellement par la suite. Pour le reste, on navigue d'une folk sur fond de collages pop (Cold White Sheets/Empty Bed) à une chanson tout droit sortie d'une bande son imaginaire de la troisième saison de Twin Peaks (Island cottage), en passant par un mantra juvénile de sept minutes en deux accords (Little Army). L'ensemble est d'une maturité incroyable, tant dans le songwriting que dans la production qui mêle très habilement découpages sonores et prises de son lo-fi.

L'album n'est pour l'instant disponible qu'en téléchargement sur son BandCamp, sur le modèle "pay-what-you-want" de "In Rainbows," mais on peut compter sur une prochaine sortie en CD, comme sur de futurs concerts (au moins dans son Canada natal pour le moment). De mon côté, je rêve secrètement d'un LP acoustique moins produit, façon "Songs of Leonard Cohen," "The Pirate's Gospel" ou "Pink Moon," une direction que son dernier morceau en date pourrait laisser supposer...


Joseph Karloff

lundi 20 septembre 2010

[Fallait que ça sorte] Coil

Coil était un groupe expérimental britannique, fondé en 1982 par John Balance et Peter "Sleazy" Christopherson ; c'était un groupe majeur de la scène post-industrielle, un groupe même incontournable pour qui s'intéressait à ce genre de sons. Sur plus d'une soixantaine de disques, Coil a fait partie de ces groupes polymorphes qu'on ne pouvait pas cerner avec un seul album : de la musique "solaire" (*) de The anal staircase ("Horse Rotorvator," 1986), violente et provocatrice où John Balance chante sauvagement sur un sample du Sacre du Printemps d'Igor Stravinski accouplé à un rythme industriel et des carillons déchaînés, à la musique "lunaire" (*) de The dreamer is still asleep (sur "Musick to Play in the Dark," 1999), piste de neuf minutes profondément nocturne et onirique avec son piano lent et son chant apaisé, il y avait tout un monde... Plusieurs mondes même, si l'on compte les incursions du groupe dans l'électronique idiosyncratique (avec l'album "Love's Secret Domain" — qui aurait notamment inspiré Autechre —), les longues pistes méditatives à la fois envoûtantes et désolées (Astral Disaster), les drones hypnotiques (Time Machines, Queens of the Circulating Library), jusqu'à la noise music sur un album ("Constant Shallowness Leads to Evil," 2000) et j'en passe.



(Slur, sur "Horse Rotorvator")

Et malgré cette profusion de styles, on retrouvait la voix profonde et envoûtante de John Balance et toujours l'habileté du duo (rejoint selon les albums par Thighpaulsandra, Ossian Brown, Danny Hyde, Marc Almond, Rose McDowall, Jim Thirlwell...) à produire des univers sonores originaux, beaux et étranges. Passés les deux premiers albums du groupe où des chansons parfois macabres aux structures relativement conventionnelles étaient entourées d'interludes et d'instrumentaux quasi-industriels, Coil s'éloigna des formats de chansons habituels; les pistes devinrent plus longues, les paroles parfois plus rares et souvent répétées comme des chants rituels, sur des musiques qui combinaient allègrement acoustique et électronique. Le groupe n'hésita pas à utiliser des sons et des effets qui pourraient sembler kitsch, à tenter des associations inhabituelles, à s'autoriser introductions et progressions lentes, confiants en leur esthétique si particulière.


(Red Queen, sur "Musick to Play in the Dark")

Les thèmes abordés par Coil tournaient autour de la spiritualité et du paganisme (John Balance croyait en une "spiritualité en la nature"), de l'homoérotisme (le duo était aussi un couple) et de la mort, avec des lignes qui pouvaient parfois paraître absurdes ou étranges (surtout en concert, où Balance semblait improviser et chanter à moitié en "écriture automatique"). Coil était ainsi un groupe capable d'écrire une piste de neuf minutes sur les brocolis pour nous rappeler d'honorer la mémoire de nos parents, ce qui pouvait paraître complètement incongru à la première écoute mais finissait par prendre tout son sens.

(La pochette de "Love's Secret Domain")

Parmi les albums majeurs du groupe, je vous recommande tout particulièrement "Love's Secret Domain" (difficile mais particulièrement original et varié), "Musick to Play in the Dark" (la phase la plus "lunaire" et nocturne de Coil), "The New Backwards" (électrique et hypnotique) et "Moon's Milk (in Four Phases)," qui combine quatre EPs avec pour thème une saison chacun, quatre facettes très différentes du groupe, souvent surprenantes d'ailleurs. Certain(e)s préfèrent la première période du groupe, notamment avec "Horse Rotorvator" mais j'avoue que je le trouve un peu inégal...


(Copacaballa, sur "The New Backwards")

John Balance s'est malheureusement éteint en 2004, mettant fin aux activités du groupe ; seuls deux albums posthumes furent édités, "The Ape of Naples" et "The New Backwards," qui "ressuscitent" l'album perdu "Backwards" (censé sortir vers 2000 sur Nothing Records, le label de Trent Reznor). Peter Christopherson compose et joue aujourd'hui avec Throbbing Gristle, avec Ivan Pavlov (COH) sous le nom Soisong, et en solo sous l'alias The Threshold HouseBoys Choir. Les disques de Coil étant pour la plupart épuisés et difficiles à trouver (évitez les rééditions du label Some Bizzare, pour lesquelles le groupe n'est pas payé !), un "codex" comprenant la discographie intégrale du groupe serait en préparation... Je ne suis pas du genre à vouloir posséder absolument tout ce qu'a fait un groupe d'habitude, mais je crois honnêtement que pour Coil, ça vaudrait le coup.


lamuya-zimina



(*) C'est pas moi qui le dis, hein, c'est eux. Vous pouvez me reprocher "accouplé à des carillons déchaînés" et "profondément nocturne et onirique" par contre. (J'espère que le reste de l'équipe de C'est Entendu saura m'arrêter à temps si je me mets à vouloir parler de "souffle tempétueux qui gagnera toutes les âmes" ou de "réverbères qui font couler leurs lumières de caramel blond dans un ciel de cobalt aussi parfait qu'un chapeau de mage"..!)

[Réveille Matin] Tobias Lilja - The Pyromaniac

Drone et ambient : les deux mamelles du songwriter moderne pour les uns, la bonne excuse pour camoufler son incompétence sous dix couches de larsen pour les autres. Comme pour à peu près toutes les musiques utilisant des vagues de son saturé comme élément majeur du processus de composition, l'auditeur, averti ou non, peut toujours se dire en son for intérieur : "Ce n'est que du bruit, je suis capable d'en faire autant." Comment lui en vouloir ? Soyons honnêtes : c'est très, très souvent vrai.

Alors du coup, pour la crédibilité, un nom bizarre, ça, ça le fait. Prenez Tobias Lilja. On fait pas plus bizarre. En plus c'est son vrai nom. Impossible de deviner d'où il vient, à quoi ressemble sa vie : il n'existe pas vraiment, ce n'est pas un homme, non, sûrement un programme, plutôt. Quand il sort "Time Is On My Side" en 2006, Tobias a déjà quelques démos à son actif, et un album encore plus confidentiel, c'est dire. Pourtant, il se dégage une maturité assez impressionnante de ce disque : l'apanage de ces albums qui sortent sans aucune pression, puisque personne ne les attend.

"Time is on my side"


Ce Pyromaniac que je vous propose d'écouter ce matin n'est en aucun cas représentatif du disque dont il est issu, pas plus que les dix autres morceaux qui composent "Time Is On My Side" d'ailleurs. Paradoxalement, trente secondes de The Pyromaniac vous donneront une bien meilleure idée de l'atmosphère de l'album : voix doublée electroniquement, beat étouffé, nappes de pads lancinantes, voilà pour le canevas. The Pyromaniac s'en démarque avec un piano léger et des changements de dynamiques surprenants car très rares sur le disque. Cela contribue à en faire l'une des pièces maîtresses de l'album, et la porte d'entrée qui ressemble le moins à une issue de secours.


Joseph Karloff