C'est entendu.
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lundi 17 octobre 2011

[Fallait que ça sorte] Lionel Marchetti and Yōko Higashi — Pétrole

Sur scène : au premier plan, la "femme A", japonaise, et l'"homme B", français. Leurs voix, leurs synthétiseurs et autres dispositifs électroniques. À l'arrière-plan : des guitares électriques, une Harley Davidson, un fouet, une trompette, une voiture (modèle Citroën CX 2000), une pendule, un gramophone, un bus… pas de doute, c'est bien de la musique concrète ! Onze musiciens et/ou contributeurs en tout pour une composition de 35 minutes, divisée en six pistes, et qui serait parfaitement décrite par le nom d'une série de disques à laquelle a participé Lionel Marchetti : "Cinéma pour l'oreille".

Écouter ce disque, c'est comme entendre plusieurs éléments d'une histoire en mouvement, sans jamais voir tout ce qui se passe, et reconstruire soi-même la trame… et les compositeurs ont dû prendre un malin plaisir à brouiller les pistes, pour rendre impossible toute interprétation facile, sans jamais rendre leur théâtre musical incompréhensible.

L'idée est certes très différente, mais le résultat me rappelle un peu certains projets (ils sont nombreux) de livres où une grande partie des mots ont été masqués. Je pense notamment au "TNT en Amérique" de Jochen Gerner, où seuls émergent de l'encre noire quelques mots, couleurs et silhouettes, dont la page présentée ici en illustration pourrait presque évoquer certains passages de "Pétrole" (si l'on oublie qu'elle est basée sur une autre œuvre, et que cette œuvre n'est autre que "Tintin en Amérique")… Les paysages de "Pétrole" sont résolument urbains — le disque est d'ailleurs illustré par une photographie de Daidō Moriyama appartenant à la série Shinjuku —, mais les voix récurrentes des personnages (qui vont à l'encontre d'une interprétation chronologique aisée) ainsi que les sons électroniques plus abstraits introduisent un élément de surréalisme dans l'histoire. La musique est souvent atmosphérique, prenante et intrigante, et laisse de nombreux espaces que l'auditeur a tout loisir de remplir…

Difficile de décrire une telle musique objectivement (enfin si, cela serait possible mais je ne crois pas que le résultat serait très intéressant). Aussi ai-je tout simplement noté ce que j'imaginais en direct, au fil des écoutes, de façon un peu naïve sans doute. Vous pouvez aussi vous arrêter de lire et simplement écouter le disque, si vous ne voulez pas être influencé — et revenir ici à loisir, si vous voulez voir à quel point les interprétations de chaque piste peuvent être différentes. Moteur(s) : ça joue !




Scène 1
Porte qui claque, cri, vent… Un sentiment de tension, d'eau qui dort. Peu de personnages dans la ville mais on sent que quelque chose va arriver bientôt. Et la mélodie lointaine, qui me rappelle un carrousel, a des airs inquiétants… une histoire policière ?

Un enlèvement ? Avec le cri, la voix masculine, le coffre qui claque… Mais les fredonnements de la femme qui semble dans un paysage vide, ensuite, contredisent cette impression — à moins qu'il n'y ait plusieurs femmes. Les respirations emplies d'inquiétude juxtaposées aux fredonnements lointains laissent à penser qu'elles sont au moins deux, ou bien l'une et son double, ou le passé et le présent qui se rencontrent…



Scène 2
Des pas qui s'avancent. Autres mélodies lointaines, qui donnent une impression de déjà entendu — dans d'autres villes, d'autres histoires. L'histoire pourrait se préciser : une course-poursuite dans une grande ville, dans les années 80 ou 90, avec une touche d'imaginaire, de surréaliste — l'héroïne qui court et se retrouve à plusieurs endroits à la fois ?

Cette scène se passe peut-être à l'intérieur ? La vieille mélodie : une vieille radio dans une chambre ? Mais on entend quelque chose à l'extérieur… le malfaiteur aurait-il emmené sa victime dans son appartement et entendrait ce qu'il se passe dehors à travers une fenêtre ? Mais le même cri (du tout début) se fait à nouveau entendre, lointain… puis tout devient difficile à comprendre, abstrait, des réseaux de parasites électroniques et des pas. Un "pfuit!" et tout s'envole et fait place à une nouvelle scène, mi-glauque mi-rythmée. Quand la musique de carrousel de la première scène se fait réentendre, on a l'impression que les compositeurs se rient de nous et prennent plaisir à nous perdre. Ça tombe bien : on prend plaisir à se perdre aussi. Tout comprendre serait la fin du jeu.



Scène 3
Comme s'il y avait un saut dans le temps et/ou l'espace à chaque changement de scène, chaque section commence et finit par un cri, souvent le même — et plusieurs autres sons reviennent. Pourtant le décor et l'histoire évoluent, et cette troisième scène se démarque des deux premières par ses enchevêtrements de voix et sifflements discrets, qui se démarquent finalement très nettement de l'ambiance lourde mais réaliste du premier épisode… On semble en dehors du temps avec cet entrelacs de voix, peut-être l'héroïne qui visite la chambre ou le couloir d'une voyante, d'une ensorceleuse, d'un lieu hanté…



Scène 4
L'histoire continue de basculer dans l'irréel, ici une voix masculine prend le devant de la scène mais s'entend au milieu d'un réseau de sons, électroniques, voix féminine (imaginée ?). Une voix masculine comme quelqu'un qui appellerait au téléphone. Puis un "ding, ding, ding…" comme un passage à niveau, un grand bruit (un train ?)… ou bien un trip qui laisserait le personnage focalisé seulement conscient de certains détails pendant que quelqu'un appellerait une ambulance…

L'histoire se change en rêve. Parfois on n'a d'autre choix de s'y perdre, et c'est un déluge de sons qui s'abat sur nous, sans qu'on n'y comprenne plus rien — et là, la voix de Yōko se met à réciter quelques phrases comme une explication, une voix off. En japonais. Ce qui n'explique évidemment pas grand chose mais incite à chercher de nouveau.



Scène 5
Un feu ? On semble désormais être hors de la ville, même si certains sons peuvent laisser imaginer des voitures qui passent sur une autoroute un peu au loin. Pourtant, la même mélodie (fête foraine ?) qu'on avait déjà entendue, au début, refait son apparition. Et de nouveau des sons électroniques qui peuvent évoquer — sans qu'on puisse s'y méprendre — des grillons. Juste beaucoup trop proches. Et électroniques. Il y a sans doute une autre interprétation possible.

De la pluie sur les carreaux ? Ou un feu ? Difficile à dire maintenant… un orage au loin aussi. La voix de la femme qui fredonne toujours, au loin, et aussi qui nous répète encore un seul mot, tout près ("humilité" ? "humidité" ? un mot japonais ?). Et toujours cette mélodie récurrente qui a de quoi rendre un peu fou (la mélodie me rappelle quelque chose, et c'est celle qui reste en tête à la fin du disque). Un chœur sous la pluie arrive à la fin avec un décompte, puis un rire (fou ? sadique ? de désespoir ?), comme une superposition de plans qui récapitulerait ou révélerait tout ce qui s'est passé jusqu'à présent.



Scène 6
Déflagration. Moto. Guitare électrique. Le titre de l'album revient en trombe, comme si le héros encore à moitié dans son trip voyait des motards débouler à toute blinde devant ses yeux et l'emporter : tout devient presque chaotique, presque rock ici, un final tonitruant. Enfin les voix s'en vont, seule reste une scène, loin de la ville, vide de monde. Rideau. Et bis, histoire de chercher de nouvelles pistes dans ce labyrinthe !



— lamuya-zimina

jeudi 29 septembre 2011

Page Blanche #7


par Joe Gonzalez
art par Jarvis Glasses

Dichotomie d'une passion, à travers l'exemple du Totem des Master Musicians of Bukkake


Notes, mélodies, rythmes et dissonances ne représentent que l'aspect superficiel de notre appréciation de la musique. Ou en tout cas de la mienne. Ce n'est que la surface, la première impression. Si l'on prétend aimer vraiment l'art musical, il est implicite d'entretenir une relation plus ténue, plus profonde avec la musique qu'un simple amour des notes jouées. Pour ma part, cette seconde strate passionnelle est de nature bidimensionnelle (*1). Une part de moi réagit particulièrement aux émotions extrêmes et aux idées fortes, qu'elles soient artistiques (comme le dandysme post-industriel de Duck Feeling ou l’extrémisme de "Metal Machine Music") ou politiques (des contestations rebelles du punk hardcore aux propos sociaux de Public Enemy en passant par les considérations néo-conservatrices de PJ Harvey, par exemple) et c'est pourquoi j'accorde une importance toute particulière aux discours idéologiques, au bruit punk et à la notion d'histoire de la musique (souvenez-vous de mes innombrables babillages autour de la mort de l'indie rock). Parallèlement, l'éternel adolescent qui régit la moitié de ma cervelle ne peut s'empêcher de conserver un attachement particulier à la nature populaire (au sens "pop culture") qui entoure la musique et que certains artistes exacerbent d'une façon ou d'une autre. Le troisième album de LCD Soundsystem n'a beau apporter rien de très intéressant à l'art musical, ni artistiquement ni politiquement, il n'en reste pas moins un fabuleux objet d'artisanat populaire. Une preuve d'amour léguée par James Murphy à la pop culture et une pierre supplémentaire à l'édifice de celle-ci. De le même façon, il m'est arrivé de considérer l'aspect visuel d'un disque comme aussi important que la musique qu'il renfermait et notamment dans le cas de Handsome Furs, dont le troisième album expose le corps nu d'une femme se tenant droite dans la nuit et dont l'album précédent était à la fois très laid et incroyablement séduisant si on l'envisageait comme repoussoir-à-nazes. C'est justement de ce point de vue-là que j'ai abordé les Master Musicians of Bukkake. Je ne savais rien d'eux lorsque j'ai appris que leur disque le plus récent, "Totem 3", se voulait la suite directe des numéros 1 et 2 publiés respectivement en 2009 et 2010. Surtout, "Totem 3" était le dernier volet d'une trilogie annoncée et sa pochette constituait le pied d'un totem géant que l'on pouvait reconstituer en plaçant les pochettes des trois disques les unes au-dessus des autres.



L'esthétique est certes osée, mais d'un calibre idéal pour séduire collectionneurs, geeks musicaux et autres tordus dans mon genre, fétichistes de bouts de cartons colorés. Découvrir le concept avec le volume 3 est d'ailleurs violemment frustrant puisque s'il est encore possible de dénicher le "Totem 2" au format 33 tours, il en va autrement du premier volet, plus ou moins introuvable, ou bien en le commandant à l'étranger pour un prix peu attrayant. Je ne désespère pas cependant de pouvoir un jour afficher mon amour pour le carton et profite en attendant de la musique et d'elle seule.



(Prophecy of the White Camel / Namoutarre, sur "Totem 3")

Clin d’œil irrévérencieux (*2) aux Master Musicians of Joujouka, un orchestre de musique soufiste marocaine actif depuis les années 50 (que William Burroughs avait décrit comme un groupe de rock vieux de 4000 ans) et célèbre pour avoir collaboré avec des artistes aussi variés que Lee Ranaldo, Brian Jones ou Ornette Coleman, MMOB est aussi un hommage à la musique traditionnelle en tant que telle. Dans la droite lignée des activistes "world" qu'étaient les Sun City Girls (*3) , ce collectif de Seattle partage certains de ses musiciens (Eyvind Kang et Timb Harris) avec d'autres amoureux des traditions, les étranges Secret Chiefs 3 de Trey Spruance, qui distillent leur rock expérimental et cinématique avec une attitude plus proche d'un groupe de musique traditionnelle que les MMOB, lesquels se considèrent avant tout comme un groupe de rock. Évidemment, difficile de prendre le mot rock au sérieux pour qualifier une musique sans parole autant influencée par l'immensité sublime des éléments (et notamment par la musique des touaregs) que par la transe du krautrock de Can ou Neu, et que l'on surprend même sur le terrain de prédilection synthétique de John Carpenter (Failed Future).



(Failed Future, sur "Totem 3")


Cela n'est pas de la world music (ou "musique du monde", terme bâtard inventé en 1906 par un musicologue allemand et popularisé à partir des années 60 pour décrire les musiques populaires traditionnelles, en général non-occidentales) puisque les musiciens ne transmettent pas leur tradition et elle seule. Cela n'est pas du rock non plus puisque ni la forme ni le style ne s'y apparentent. Le terme le plus approprié est sans doute "post-rock". Les maîtres musiciens du Bukkake sont des descendants directs de la vague qui a secoué l'indiesphere de 1998 à disons 2007 (pour être polis). De leur propre aveu, MMOB s'envisagent comme un groupe de rock, et pourtant leur musique ne repose pas sur la sempiternelle formule basse-batterie-deux-guitares-chant, ni sur des paroles ou des accroches. Cependant, de par leur (ré)interprétation avec des instruments rock (auxquels sont associés des tas de raretés traditionnelles d'un peu partout) de thèmes sinon pré-existants en tout cas préjugés d'après l'imagerie inconsciemment collectée par tout un chacun, le groupe s'implique de façon plus poussée dans une interprétation post-moderne et pluri-culturelle des patrimoines rock et traditionnels, à la façon des représentants les plus intéressants et consistants de la vague post-rock. On pense notamment à l'écurie du label canadien Constellation Records, et plus particulièrement au fantastique travail du collectif d'Efrim Menuck : A Silver Mt. Zion.



(A Silver Mt Zion - God bless our dead marines, sur "Horses in the Sky", 2005)


Les montréalais, au sommet de leur art en 2005, avaient su démontrer qu'il ne suffisait pas de se contenter d'allonger des compositions lourdes, dépourvues de chant comme de sens (Mogwai) ou des tricotages mélodico-guitaristiques expressionnistes (Explosions in the Sky) pour aller véritablement au-delà du rock. Sur "Horses in the Sky", Menuck et sa fratrie de hippunks contestataires déclamaient en chœur, en canon et en beauté leur désobéissance morale à l'Ordre Mondial post-11 Septembre, et pour ce faire, usaient de contrebasses, violons et voix, empruntant une partie de leur style au folklore musical d'Europe de l'Est et à la musique juive.



(Bardo Chonyd / Master of all visible shapes, sur "Totem 2", une ouverture évoquant la réunion d'un culte maléfique autour d'un feu dans le désert, en guise d'annonce de la Fin du Monde, par exemple...)

De façon similaire, les Master Musicians of Bukkake insufflent à leur musique une mystique (souvent énoncée dès l'ouverture, comme avec l'inquiétant suspense du Bardo Sidpa ouvrant "Totem 3") et un decorum (ils sont vêtus sur scène de tenues à connotation orientale, longues robes colorées en bazin et un chèche) qui ne leur appartiennent pas forcément à l'origine mais auxquels ils font honneur en ne se contentant pas de les honorer par la répétition mais en choisissant plutôt de les transcender par l'adaptation.



(People of the Drifting Houses, sur "Totem 1", le disque le moins abouti de la trilogie, avec un début laborieux et un peu cliché mais qui dérive de plus en plus vers un eden doucement psychédélique, avant le final hippie Eaglewolf)

Mais là où A Silver Mt. Zion jouait un post rock tendu, empruntant au folklore pour mieux servir son propos idéologique, MMOB amène ce mash-up de musique internationale vers autre chose, vers la Musique elle-même, à vrai dire. En avant, pour le meilleur, avec en tête la mélodie, l'orchestration, l'harmonie, les chœurs, et si possible la transe ; et la création de a à z d'un sentiment, d'une idée musicale et humaine a-politique (ou en tout cas, sa dimension politique ne se maintient-elle qu'en marge du propos). Auteurs de deux albums hors-Totem (dont le très bon "Elogia de la Sombra" paru en 2010) et annonçant déjà une nouvelle œuvre pour les prochains mois, les Master Musicians of Bukkake semblent avoir accompli leur premier travail significatif avec cette trilogie, tant valable pour la singularité de son concept et de son esthétique qu'honorable pour sa direction musicale, fière descendante de deux groupuscules activistes parmi les plus importants de l'histoire contemporaine de la musique. En défendant à la fois le métissage, le conservatisme progressiste, ce respect irrévérencieux de la tradition, et en s'inscrivant dans les pas d'un anticonformisme nécessaire, MMOB revêt l'aura d'un représentant majeur du courant post-rock (que l'on croyait mort) en même temps que celle d'une source ambivalente de nectar sonore avant-gardiste pour fanatiques pop-culturels désinhibés.



(*1) : Ça ne vaut d'ailleurs pas que pour la musique et cette dichotomie s'applique chez moi à de nombreux domaines, comme le cinéma où au début du mois de Juin 2011, j'avais le désir simultané d'aller voir le "Pater" d'Alain Cavalier et le prequel de la franchise X-Men.

(*2) : Ne me forcez pas à vous décrire ce qu'est un bukkake, faites vous violence, allons !

(*3) : La trilogie des "Totem" est d'ailleurs dédiée à cet étrange collectif souterrain, mené par les frères Alan et Richard Bishop, qui sévit pendant près de trente ans dans un registre très large incluant des éléments "rock" ou "free-folk" très américains, de la poésie, des instruments traditionnels exotiques et un perpétuel désir de transmission des sons, techniques et mœurs musicales des ethnies orientales. Alan Bishop devait d'ailleurs fonder le label Sublime Frequencies, une source indispensable d'enregistrements locaux, de l'Iraq au Myanmar en passant par l'Algérie ou le Cambodge.

mardi 6 septembre 2011

[Fallait que ça sorte] Troum — Eald-Ge-Stréon

Troum, nommé d'après un ancien mot allemand signifiant "rêve", est un duo formé par deux anciens membres de Maeror Tri et quel 'on pourrait classer, faute de mieux, dans le tribal ambient, le post-industriel à tendance minimaliste, ou — si l'on considère ça comme un genre et pas seulement comme un son — le drone. Le groupe préfère travailler à partir de guitares et de sources analogiques qu'avec des synthétiseurs ou des ordinateurs, et leur musique rappelle assez vivement certains des passages les plus apaisés de certains disques de :zoviet*france: ; mais le meilleur moyen de décrire leur musique est sans doute de reprendre leur manifeste officiel, qui résume leur approche en une phrase : la musique en tant que "chemin direct vers l'inconscient".



(Elation)

L'une des œuvres majeures de Troum, la trilogie "Tjukurrpa" (le nom se réfère au concept aborigène du "Temps du Rêve", à la fois espace et temps qui précède l'apparition du monde matériel, qui transcende celui-ci et auquel on peut toujours accéder — une idée difficile à résumer mais particulièrement intéressante, qui dépasse largement nos définitions du "rêve"), consiste en trois albums de musique ambient lo-fi remplie d'effets, proposant peu de passages mémorables en surface (à part sur le troisième disque) mais possédant pourtant cette qualité hypnagogique que le duo recherche, évocatrice tout en restant abstraite, des "paysages oniriques organiques et archaïques" (selon les propres mots du duo) qui ne manquent pas de vous toucher lorsque vous vous y abandonnez.

C'est une toute autre affaire, cependant, que je vous propose d'écouter aujourd'hui. "Eald-Ge-Stréon" (qui signifie "trésor ancien" en vieil anglais) est un disque composé de vieilles faces B et raretés remaniées, et la différence avec les sons un peu en retrait de "Tjukurrpa" frappe immédiatement : les pistes sont ici rayonnantes, parfois violentes, empreintes de majesté ou de panique, virant parfois presque au noise et avec des percussions d'une vivacité étonnante. La première piste, Elation, est quelque chose d'à la fois massif et quasi-céleste : des nappes de guitares au son abrasif soutiennent de superbes harmonies lentes et sûres avec un effet quasi-orchestral. Usque Sumus Lux, la meilleure piste de l'album, va encore plus loin dans ces contrastes (imposant et aérien, atmosphérique et violent, harmonique et bruitiste), en démarrant avec un rythme mi-industriel mi-tribal sur des cloches, rythme qui grandit, passe à travers une nappe harmonique plus sombre, puis plus abrasive, menant lentement mais sûrement à une déflagration sous la forme d'une mélodie à la guitare ultra-saturée qui prend des allures de musique sacrée (pour peu que vous écoutiez l'album à volume suffisant, la puissance de ce morceau est écrasante). La suite de l'album alterne avec bonheur entre sons plus "intérieurs", organiques (sur Eolet), rythmes particulièrement prenants (sur Ecstatic Forlorness), ambiance plus mélancolique (Dhânu-H), avant de franchir les frontières des genres sur Procession, reprise du groupe de post-punk Savage Republic (écoutez l'originale ici et la version de Troum ci-dessous) et de finir sur le tour d'horizon Crescere.


(Procession)

On pouvait parfois reprocher à Troum d'être dans l'ombre de :zoviet*france:, un écho émoussé des étranges et fascinantes constructions des britanniques (qui touchent également à quelque chose de primitif et d'inconscient avec des moyens et instruments modernes). Rien de tout ça sur "Eald-Ge-Stréon", qui prend un chemin différent mais possède sa propre vision et sa propre puissance, ici faite de rythmes particulièrement vivants, d'harmonies minimalistes mais bien senties et d'une manière d'utiliser saturation et autres effets sans tomber dans l'artificiel — combinaison qui touche même parfois au sublime.


(Usque Sumus Lux)

Si je vous ai convaincus, un dernier conseil : essayez de trouver l'édition limitée en double CD de l'album, que l'on peut encore trouver chez certains vendeurs et qui comporte en bonus une piste inédite de 33 minutes intitulée Abhijñâ — addition plus que bienvenue à un disque qu'il serait dommage de laisser passer.


— lamuya-zimina

lundi 8 août 2011

[Fallait que ça sorte ; Vise un peu] Necro Deathmort — This Beat Is Necrotronic ; Music of Bleak Origin

Necro Deathmort ! Ce nom génial ou ridicule (selon vos goûts) ressemble à une demi-blague, ou au nom d'un groupe de death metal. Il n'en est (presque) rien : Necro Deathmort ne joue ni dans l'extrême, ni dans les riffs qui tachent, ni dans les voix caverneuses. Par contre, leur musique atmosphérique et macabre défie les classifications évidentes : le duo mentionne Autechre, Sunn O))), Neurosis, Justin K. Broadrick, Ulver, Dälek et le dubstep britannique comme influences (soit des tas de choses sans rapport les unes avec les autres), tant et si bien que le groupe a déjà été décrit comme "le chaînon manquant entre Black Sabbath et Kode9" voire comme les DJ Shadow du doom. De quoi intriguer, non ?


Le mélange n'est pas aussi fou qu'il en a l'air. Si vous voulez des noms de genres, sachez que vous pourrez entendre chez Necro Deathmort un mélange de drone metal (pensez surtout à Earth), de black metal, de dubstep, de post-rock et de dark ambient — ainsi qu'un peu de sampling et de techno par moments. Le duo joue des guitares mais forme tout le reste de sa musique sur ordinateur, avec une passion manifeste pour les genres qu'il reprend (et pas seulement une envie de tenter des combinaisons inédites) — et ça fonctionne plus que bien.


(Origami Werewolf, sur "This Beat Is Necrotronic")

Beats, nappes et guitares se mêlent de façon évidente et réussie, mais aussi avec quelques surprises : ainsi, "This Beat Is Necrotronic" (le meilleur titre d'album depuis longtemps — si vous ne saisissez pas la référence, allez voir ici) débute par une intro de collage quasi-noise avant d'enchaîner sur un tumulte dansant et déformé dans tous les sens intitulé Spilth ; la piste suivante, Hurt Me I'm Bored, a des allures de post-rock mélangé à du drone/doom et des sons électroniques, puis l'album s'enfonce dans un dark ambient désolé et presque austère avant de réveiller l'auditeur grâce aux beats de Return to Planet Atlas


(Necro Effigy, sur "This Beat Is Necrotronic")

… et si cette description vous fait penser à un salmigondis artificiel qui ne ferait que combiner les genres à la mode du moment, détrompez-vous : Necro Deathmort ne sacrifie pas la qualité à l'originalité et tient les écoutes répétées mieux que la plupart de ses confrères, qu'ils soient du doom, du metal ou du dubstep (qui donneraient presque l'impression de n'avoir qu'une corde à leurs arcs par comparaison). "Music of Bleak Origin", le deuxième album du groupe (oui, le titre est bien un autre jeu de mots) joue moins sur les grandes différences de genres mais possède un son plus développé (et plus électronique) que son prédécesseur ; si les pistes les plus mémorables de "This Beat Is Necrotronic" étaient aussi celles qui se démarquaient le plus des autres au niveau du style, les moments forts de "Music of Bleak Origin" se retrouvent au niveau des compositions plutôt qu'au niveau des sons nouveaux (l'album impressionne moins mais se révèle tout aussi bon au fil des écoutes). Au final, les deux albums sont très réussis et étonnamment accrocheurs pour le genre.


(Temple of Juno, sur "Music of Bleak Origin")

Projet étonnant dans le concept et accompli au niveau des sons, preuve que les mariages improbables peuvent fonctionner, Necro Deathmort est tout simplement un groupe qui regarde un peu plus loin que ses congénères, et un morceau de choix si vous cherchez quelque chose de noir, atmosphérique, "heavy" et inhabituel à vous mettre sous la dent. (Cerises sur le gâteau : les CDs sont peu chers et vous pouvez même télécharger "Music of Black Origin" gratuitement sur le site de leur label, Distraction Records !)


— lamuya-zimina

mardi 17 mai 2011

[Fallait que ça sorte] Andrew Douglas Rothbard - Exodusarabesque et la musique psychotrope discordianiste

Si les musiques religieuses ne font pas partie de celles qui nous intéressent le plus sur C'est Entendu, il reste mine de rien courant de tomber sur des références diverses à Jésus, Marie, Joseph et leurs amis au détour d'un disque de rock, folk ou autre ; les musiques juives jouissent également d'une représentation assez importante (ne me dites pas que vous n'avez jamais entendu de klezmer), et le genre est d'ailleurs loin de stagner ou de rester cloisonné (allez fouiner par exemple du côté du label Tzadik de John Zorn !) ; les références au bouddhisme ou à des croyances plus ou moins obscures, elles, sont relativement courantes chez nombre d'artistes "new age"/ambient/expérimentaux… mais avouez que ça n'est pas tous les jours que l'on tombe sur une œuvre musicale discordianiste !

Le discordianisme, popularisé par la trilogie Illuminatus! de Robert Shea et Robert Anton Wilson, est une religion qui possède la particularité amusante d'être "à la fois un canular déguisé en religion et une religion déguisée en canular" ; il s'agit d'un ensemble décousu et insensé de préceptes absurdes et volontiers contradictoires, réinterprétables à volonté par n'importe quel pape ou n'importe quelle mame (le féminin de "pape") discordianiste — soit n'importe qui sur la planète qui "n'est pas sous l'autorité des autorités" et veut bien croire en Eris, la déesse de la discorde (encore que ces conditions ne soient pas nécessairement obligatoires, ou peut-être que si, ça dépend de vous). Je ne vais pas vous faire tout un laïus sur le discordianisme, vous avez Wikipédia à votre disposition et vous pouvez lire Principia Discordia, l'ouvrage fondateur, ici (ça n'est pas très long et il y a beaucoup d'illustrations) ; mais sachez que c'est sans doute la croyance la plus drôle, la plus absurde et la plus inoffensive (a priori) que je connaisse. De plus, elle explique pourquoi les hommes ont des mamelons, ce qui est un argument de poids (de poids plutôt léger, certes, mais de poids quand même).



(Indigo, sur "Abandoned Meander")

Toujours est-il que Rothbard, musicien marqué (comme beaucoup de gens) par Syd Barrett et la marijuana à l'âge de 13 ans mais qui trouvait les Beatles effrayants étant gosse, a décidé un beau jour de se baser sur la Loi des Cinq (qui dicte que toutes choses arrivent par groupe de cinq, sont divisibles par ou des multiples de cinq, ou sont directement ou indirectement liées au chiffre cinq d'une manière ou d'une autre) pour créer une pentalogie d'albums suivant les principes respectifs de Thèse, d'Antithèse, de Synthèse, de Parenthèse et de Paracentèse (ou Paralysie en version originale, mais ça ne rime pas en français). (*) Le premier disque résultant de ce noble projet fut "Abandoned Meander", sorti en 2006 et dont l'origine se trouve dans des enregistrements sur un vieux magnétophone à bobines défectueux qui superposait une face inversée de la bobine sur l'autre ; il s'agissait d'un disque de freak folk tout à fait intéressant et surtout très psychédélique.


Pour le second volume de la pentalogie, Rothbard, qui décrit sa musique comme "unprogressive" sans plus de précisions, décide de couper tout lien reliant sa musique au folk. Le style de Rothbard reste pourtant parfaitement reconnaissable, à la fois dans la continuité d'"Abandoned Meander" (Rothbard semble de toute façon trop parti dans son trip pour redescendre vraiment et faire de la musique "normale") et en pleine exploration de différents genres (rock, influences orientales comme il se doit, divers genres électroniques, mais aussi des sons que ne renierait sans doute pas Tobacco de Black Moth Super Rainbow et même un ou deux rythmes que l'on pourrait imaginer sur du hip-hop, sur Street Acid), à moins qu'il ne s'agisse d'un affranchissement de tout genre défini tant qu'on n'oublie pas d'y ajouter l'adjectif "psychédélique" en grandes lettres colorées.

La musique de Rothbard donne parfois l'impression d'être constituée de couches sonores translucides innombrables évoluant de manière indépendante les unes des autres (illusion en partie due au mixage, qui met en valeur des sons habituellement entendus en arrière-plan sans pour autant qu'ils ne paraissent artificiels), et il n'y a plus beaucoup de chansons servant de guides sur "Exodusarabesque" comme il pouvait y en avoir sur "Abandoned Meander" (la mélancolique Ragadivinus et l'excellente Wisely Wasted exceptées) ; si bien que l'album ressemble finalement à son titre, départ du genre originel adopté par l'artiste ("exodus") et œuvre à la fois libre et tortueuse, remplie de nappes, volutes et distortions électroniques ("arabesque") qui s'ajoutent aux guitares et aux chants, voix qui se muent en chœurs kaléidoscopiques en arrière-plan, et je crois que j'ai perdu déjà trop de monde avec ce paragraphe encore plus tarabiscoté que le reste de l'article donc mieux vaut l'arrêter ici.

Au final, peu importe que l'on puisse avoir du mal à comprendre les concepts de l'album (Rothbard lui-même a mentionné dans une interview qu'un des samples de la piste-titre finale comprenait un guichet automatique débitant des billets à l'infini, pour symboliser l'état du monde actuel avec ses excès et l'économie hors de contrôle — je n'aurais jamais reconnu le son ni pensé à l'interpréter en écoutant l'album par moi-même, pas plus que je n'aurais reconnu l'influence discordianiste) : "Exodusarabesque" est un album à la fois épique et improbable, une curiosité joliment barrée et parfaitement bienvenue à l'approche des beaux jours (ou à l'approche de n'importe quel autre moment propice à l'absorption de musiques psychotropes) !

Les trois derniers albums de la pentalogie sont prévus pour fin 2011 ; en attendant, vous pouvez écouter et vous procurer les deux premiers ici.


— lamuya-zimina



(*) Ne me demandez pas d'expliciter en quoi chaque album correspond à chaque ensemble de principes, mais si vous voulez la description officielle :
"In 2006, Andrew Douglas Rothbard released his first solo record, Abandoned Meander. The Abandoned Meander album was the first in a proposed five-record series attempting to outline the Discordiant concept of the "law of fives", composed of the themes Thesis, Antithesis, Synthesis, Parenthesis, and Paralysis. Abandoned Meander, representing the first stage, found Thesis manifesting chaos, yet protected by Goddess Eris, codified by Hexagram 2 of the I-Ching, and directed entirely toward Yin energies. Eris lived on the planet Venus, and her Tarot card appeared as the High Priestess Trump II. The follow-up to Abandoned Meander, Exodusarabesque, represents the battle of an astrological bi-polarity: Aquarius; Leo rising. The album is also inspired by the Illuminati's second stage of life, Antithesis, also known as Discord, which is overseen by the God Osiris. Hexagram 1 of the I-Ching, the planet Mars, the zodiac sign Pisces, and the Tarot card 'The Hanged Man' all play prominent and distinctive roles within the new album. The 13 tracks for 'Exodusarabesque' were recorded at Drop City 2 Studios, in San Francisco California. As with the first album of the series, all music was composed, performed, engineered, and produced by Andrew Douglas Rothbard."

vendredi 29 avril 2011

[Fallait que ça sorte] Reformed Faction — I am the source of light, I am not a mirror

Imaginez-vous une minute musicien expérimental prolifique, ayant collaboré avec des personnalités aussi diverses que Damo Suzuki ou cEvin Key, accompagné d'un collègue de longue date avec lequel vous auriez passé dix ans à créer des musiques qui jouent sur la défamiliarisation et semblent venir d'ailleurs… Imaginez-vous ainsi en train de passer un hiver gris, humide et morne dans le nord de l'Angleterre. Qu'auriez-vous envie de faire ? (À part aller au pub, bouquiner et jouer aux jeux vidéo ?) Si vous avez pensé à "écouter des disques", "faire de la musique", "inviter des amis" et "partir en voyage", bingo, vous avez trouvé. C'est exactement ce que Robin Storey et Mark Spybey (encore lui) ont fait il y a de cela quatre ans, et le résultat a été un album hors du commun.

A l'origine, "I am the source of light, I am not a mirror" n'était à vrai dire pas censé devenir un album : Spybey et Storey ont simplement enregistré de la musique librement, sans but particulier, avec divers collaborateurs (trois groupes différents, une artiste de Dresde — Ira Tannhäuser — et un marchand afghan ont participé à la création de l'album). Et les pistes qui ont résulté de ces sessions libres ont été assemblées par la suite en trois longs ensembles, chacun sur un disque… ce qui aurait pu donner un collage sans queue ni tête, une curiosité intéressante mais qui n'irait nulle part, s'il s'était agi simplement d'une série d'expérimentations sans but, inachevées et juxtaposées. Vous vous doutez bien, si je vous parle de ce disque quasi-inconnu aujourd'hui deux ans après sa sortie, qu'il n'en est rien.


(Televisionaries)

Si aucune piste ne se démarque réellement par rapport aux autres, les sons et l'évolution de la musique le long des disques font que l'album tient étonnamment bien la route et procure même une fascinante expérience. Outre les talents de Spybey (:zoviet*france:, Dead Voices on Air, Download, Damo Suzuki's Network, Beehatch…) et de Storey (:zoviet*france:, Rapoon) pour créer des musiques à la fois inhabituelles et à forte personnalité, le groupe a ici pris une totale liberté quant aux genres musicaux ; Mark et Robin ont déterré leurs instruments rock et se sont mis à explorer noise, krautrock, musique psychédélique, techno, jazz, industriel, ambient, musiques de diverses origines et bon nombre d'autres genres (qui parfois n'émergent que sur une seule piste).

Pour vous donner une idée : l'album commence par du bruit, puis apparaît une nappe ambient lointaine et éthérée, des samples de conversations, le bruit se retire progressivement, un rythme vient s'inscrire sur d'autres voix et couches sonores, on entend des notes de basses, une tension commence à apparaître avant de bifurquer sur un jeu de sitar et de drone, l'ambiance devient psychédélique et mystérieuse, en conservant par la tonalité la tension de la piste précédente sous une autre forme… trois pistes sont déjà passées sans qu'on s'en rende compte. La quatrième est quasiment indescriptible, la cinquième semble jeter les fondations d'une piste rock au niveau de la batterie mais en lieu et place de la guitare des voix viennent de nulle part, et les surprises se suivent sans discontinuer (cuivres, rythmes quasi-dance, tempos lents et carillons…).


(I am not a mirror)

Ça vous paraît n'avoir aucun sens ? Certes, le disque est imprévisible. Mais des liens font tenir tout cela ensemble, de la nature des sons utilisés aux tonalités en passant par certains samples récurrents, et l'effet qui découle de ce disque est celui d'un voyage à travers des contrées innombrables, d'une transmigration perpétuelle qui rend la musique prenante tout le long (et l'écoute d'une seule piste quasi-impossible). Il y a certes quelques expériences moins réussies là-dedans, des passages moins bien finis, mais ceux-ci restent assez rares pour ne pas entacher l'écoute ; et par la profusion des genres, la longueur du disque et la richesse des sons, il y a toujours quelque chose à découvrir dans cet album. Si certains préféreront le LP précédent ("The War Against…"), moins surprenant de la part du duo mais aussi admirable et peut-être plus accompli, "I am the source of light, I am not a mirror" est une superbe œuvre kaléidoscopique, unique, dans laquelle on peut se perdre des heures. Si vous tentez l'expérience, vous n'aurez pas fini d'en faire le tour.


— lamuya-zimina


N.B. : L'album est disponible en MP3 un peu partout, mais il reste encore quelques copies de la deuxième édition CD, éditée dans un packaging dont la description mériterait son propre paragraphe, chez Soleilmoon.

vendredi 15 avril 2011

[Réveille-Matin] Micachu & The Shapes - Calculator

(ATTENTION : Si vous vous réveillez avec la gueule enfarinée et aucune envie de lire un blabla théorique limite hors-sujet avant de vous envoyer votre chanson-p'tit-déj', rendez-vous directement en [X])

Le mot banni de notre conversation ce matin, chers lecteurs, c'est "folk". Souvent, trop souvent, on associe ce mot à un instrument (la guitare acoustique) comme s'il coulait de source qu'un artiste jouant sur une guitare "folk" serait de facto un musicien folk. La musique folk est, étymologiquement et d'un point de vue fonctionnel et littéraire, celle des "personnes" (de folk, l'anglais pour individu) et empiriquement et structurellement elle est aussi celle de "personne", puisque son interprétation instrumentale ne demande en général pas une technique particulière ou une grande recherche de composition mais aussi parce que son référencement historique (sa descendance influentielle) est forcément résonnant (c'est souvent une musique traditionnelle avec ce que cela comprend de ré-interprétation, de copier/coller et de références pop. Voici ce qu'est la folk, et on n'en joue pas que sur une guitare acoustique. On peut d'ailleurs en jouer avec n'importe quel instrument.

[X]

Micachu joue sur une guitare sèche. Sa musique n'est absolument pas folk.




On est en fait pile poil entre deux mondes. D'une part, l'essence même de la pop à tendance adolescente (Mica Levi, qui mène cette barque, est friande d'un look garçon manqué entre je-m’en-foutisme post-ado et bariolages enfantins) que les quelques accords de guitare et les accroches vocales saccadées ("Grab. Your. Cal. Cu. La-tor. You'll be needing that. Sooner or La-ter") permettent rapidement d'assimiler, et d'autre part l'expérimentation foutraque, elle aussi tendant vers l'inconscient pré-pubère, amène le morceau un peu plus loin. Mais pas trop non plus (Calculator est la chanson la plus facile d'accès, et de loin, de "Jewellery", le premier album de Micachu & the Shapes, sorti chez Rough Trade en 2009). Ça n'est que l'entrée en matière obligatoire et absolument pas rédhibitoire d'un univers hors du commun.

Vous l'aurez compris, je vous encourage vivement à écouter "Jewellery", qui regorge d'autres tubes étranges (notamment Eat your heart) et d'une recherche sonore surprenante (jamais au détriment des bonnes chansons qui l'accueillent). Ça sera pour vous l'occasion si ça n'est pas encore fait de prendre toute la mesure d'une artiste à l'univers prometteur et capable de prouver en une poignée d'accords que l'on peut faire chanter des refrains tout en refusant le compromis.


Joe Gonzalez

jeudi 24 mars 2011

[Réveille-Matin] Treik Deeperheit - Burn Paper

Parmi les vieux de la vieille de l'Oeil Sourd, celui qui a tendance à diviser le plus souvent, c'est Treik Deeperheit. Il faut dire que le bougre a pris l'habitude de toucher à tout et d'user de tous les moyens à disposition pour enregistrer les innombrables chansons qu'il a dans le crâne. Par exemple, vous vous souvenez peut-être que nous avions déjà parlé de Bassassin, une sorte de gros riff de basse bien heavy et très remonté. Eh bien sur la dernière compilation "We're only in it for...", Treik avait publié une magnifique chanson d'amour religieux, extrêmement touchante, bercée de cuivres minimalistes... Rien à voir donc. La dualité de Treik se retrouve parfois au sein d'une seule et même chanson, comme celle de ce matin, peut-être sa meilleure popsong, qui figurait sur "Neutral Place (with synchronized people)", son album de 2009, dont la pochette ci-dessous, avait été commandée à Jarvis Glasses.





Le dualisme ici tient au sérieux des paroles (qui disent, en substance "J'essaie d'écrire mais ça ne me plait pas alors je le brûle") en contraste avec d'une part l'énergie adolescente du chant ("I burn paper because the sentences don't mean anything", beuglé sur les refrains) et le notoire accent français de Treik lorsqu'il chante dans la langue de Shakespeare. Figurez-vous qu'à aucun moment, en tant qu'angliciste, il ne me viendrait à l'esprit de le corriger, non, je préfère chanter avec le même accent les mêmes fautes de langue, tout en croyant dur comme fer à ce que je répète. C'est la force de Treik Deeperheit, dont la musique et l'interprétation dispensent d'une approche linguiste et avec qui il fait bon hurler à qui veut l'entendre que l'on brûle tout ce qui est papuscrit.


Joe Gonzalez


P.S. : J'aurais pu vous parler du tout nouvel album de Treik, "Blue Reverse", qui sera disponible demain soir à l'Espace B, au stand de merchandising, mais j'ai préféré vous réveiller avec un tube. Pensez à consulter cette page où toute la discographie de Treik Deeperheit est accessible gratuitement au format digital et celle-ci où "Neutral Place" est en vente sur l'itunes Store (vous aiderez financièrement l'artiste).

mercredi 23 mars 2011

[Réveille-Matin] Jarvis Glasses - Be nude, be free

Un tube, c'est comme un paquet de céréales. On s'en gave chaque matin jusqu'à ce que la boite soit vide et puis on en change. Un jour on a épuisé d'autres boites et on revient à nos bonnes vieilles céréales. Elles sont sucrées, éphémères, légères et on les consomme avec un plaisir presque inconscient. Un tube lo-fi c'est encore mieux, parce que ça n'a rien coûté et ça ne coûte rien, c'est comme de grignoter des céréales certifiées bio et qui seraient en plus auto-biodégradables et certifiées sans cancer radioactif. Un tube lo-fi de Jarvis Glasses, c'est tout ça... Et ce refrain que l'on chante tous, dès le réveil : "Be nude, be free !"



(Le dessin promotionnel ci-dessus sera disponible sous la forme d'un poster lors de la soirée du 25 Mars)

Musicien à ses heures perdues, Jarvis est dessinateur avant tout. Il travaille d'ailleurs avec C'est Entendu depuis presque deux ans et la bannière ci-dessus, celle qui reprend le logo de l'Oeil Sourd (le label qui publiera bientôt sa musique), est son œuvre. Tout comme de nombreux dessins ici, le plus régulièrement aperçu étant celui qui orne chaque numéro des Vidéodimanche. Souvent rejoint par sa moitié derrière le micro, il propose à intervalles réguliers des interprétations originales d'instantanés DIY inspirés de Daniel Johnston (son dernier disque en date - un split EP en compagnie de Le Aids - comptait d'ailleurs une double-reprise du musicien/artiste américain) et celle de ce matin, une sorte de jus de culture populaire pressée, est pile ce qu'il vous faut pour 1. fêter le passage au Printemps et le soleil qui l'accompagne et 2. vous mettre en condition avant la Grande Soirée du 25 Mars à l'Espace B, où nous serons, nous, à poil et libres.


Joe Gonzalez

lundi 21 mars 2011

[Réveille-Matin] Dan McHee - Guenièvre

Bonjour à tous ! Cette semaine, autant vous prévenir, nous allons déterrer pour vous chaque once du trésor musical souterrain proposé par l'Oeil Sourd, ce jeune label parisien dont vous ne connaissez rien ou presque, et c'est normal puisque son lancement public n'aura lieu que le 25 Mars (soit Vendredi prochain, mais nous vous en reparlerons d'ici là). Histoire de commencer en douceur, j'ai décidé de vous proposer une chanson un brin extérieure à ce Monde-là puisque Guenièvre, premier "single" de Dan McHee, un artiste périphérique au label et qui l'a rejoint sur le tard. On est en 2009 et le premier album de Dan s'appelle "Wake up, sleep now".



Auteur d'un EP en 2010 et embarqué dans d'autres projets (notamment celui de donner des concerts un de ces jours), Dan McHee a aussi participé aux compilations saisonnières de la série "We're only in it for". 2009 c'est déjà loin, et depuis, ce jeune parisien a fait considérablement muter le son de sa musique (je vous conseille notamment d'écouter sa chanson sur le dernier volume en date des compilations, gratuitement téléchargeable ici), mais back in the day, voilà comment nous autres initiés l'avons découverte : ingénue, drôle et simple comme bonjour. Une ballade légère à reprendre en chœur avec d'autant plus de légèreté que le Soleil est revenu nous caresser.

A demain pour découvrir un autre artiste du label et en apprendre un peu plus !


Joe Gonzalez

vendredi 25 février 2011

[Fallait que ça sorte] Ben Frost — By The Throat

Imaginez : vous êtes perdu, seul, la nuit, dans une voiture au beau milieu d'un endroit inconnu. Il neige, vous avez froid, il n'y a personne aux alentours pour vous guider.

Et plutôt que de paniquer comme n'importe qui le ferait, vous vous retrouvez dans un état second, la situation est excitante, ce paysage glacé vous parait superbe… La neige continue de tomber, et plutôt que de rebrousser chemin, vous continuez à avancer dans l'inconnu. Le froid vous brûle presque, la vitre se brise, la glace et la neige vous cinglent, des bruits inquiétants vous font frissonner, mais vous ressentez de l'allégresse, tandis que l'adrénaline pulse dans vos veines…

Difficile de classer la musique de Ben Frost, si c'est ce que vous attendez. Le magazine britannique The Wire avait comparé son album précédent ("Theory of Machines", dans un style similaire et déjà remarquable, mais qui ne formait pas un tout aussi cohérent que "By the Throat") à ce que pourrait donner la musique d'Arvo Pärt si elle était arrangée par Trent Reznor, et c'est probablement l'analogie qui décrit le mieux ces compositions puissantes, à la fois subtiles et viscérales, où chaque son est utilisé dans toutes ses dimensions, et qui ne se laissent pas aisément rattacher à un genre ou à un courant.

En fait, si vous voulez avoir une idée de ce à quoi ressemble "By The Throat", il vous suffit d'en regarder la pochette. L'intensité des lumières aveuglantes dans la nuit noire, la violence suggérée par la présence des loups et par le titre (qui barre de rouge la pochette comme une rubalise délimitant le lieu d'un crime ou d'une catastrophe), la beauté de la photographie reflètent à merveille l'ambiance de l'album.


(Killshot)

La première piste, Killshot, devrait déjà vous convaincre de la force du disque : si elle débute par des notes vacillantes qui tiennent à la fois du glitch et de la mélodie discrète, c'est un véritable glacier sonore qui s'abat sur nous ensuite, implacablement, un bloc impressionnant à la texture rugueuse et au volume imposant — avant qu'une guitare acoustique, des respirations et des grincements mécaniques n'embellissent et ne donnent plus de corps à la mélodie qui émergeait au départ.

The Carpathians, dans le prolongement direct de Killshot, semble s'éloigner du lieu du ravage et décrit sa scène de façon plus figurative (samples de loups, dissonances qui rappellent des sirènes, tremblements/secousses…). C'est une coupure nette qui nous amène à la mélodie toute simple d'O God Protect Me, qui évoque chaleur et fragilité avec ses clics et craquements discrets en arrière-plan, malgré une pulsation lente et sourde qui vient s'imprimer par dessus. Cette mélodie semble former le cœur de l'album : non pas qu'elle en soit représentative, mais c'est bien elle qui nous hantera plus tard quand on se remémorera le disque, et elle qui semble être au cœur de la tempête. Plus loin, sur Híbakúsja, les instruments semblent plus présents et presque en position de force, jusqu'à ce que des dents viennent tirer, arracher, déchiqueter la musique, que des respirations soudaines viennent non pas tout détruire mais dresser le portrait d'un paysage aussi beau qu'hostile ; plus loin encore, des voix humaines sur Peter Venkman part I semblent transfigurées par leur volume et deviennent trop puissantes pour être rassurantes…


(Une version live d'Híbakúsja)

…et si l'album semble s'apaiser sur les deux pistes suivantes, Through the Glass of the Roof réveille aussi brutalement que si l'on se retrouvait soudainement plongé sous l'eau à bord d'une embarcation en train de sombrer ; Through the Roof of your Mouth se base sur la même texture rythmique (succession de courtes montées de volume stoppées brusquement) tout en construisant une réelle montée en puissance et en beauté sur sa longueur, à travers plusieurs phases ; enfin, Through the Mouth of your Eye, plutôt que de clore l'album sur une apothéose, semble atteindre un point où le rythme, de plus en plus grave, profond, intérieur, se fait également de plus en plus silencieux, comme pour nous dire à la fin de l'œuvre : "je vous laisse imaginer la suite". Le silence qui suit est également l'œuvre et la parole de Ben Frost.


— lamuya-zimina

mercredi 16 février 2011

[45 Tours Matinal] Les influences kraut de Geoff Barrow et Compagnie

Vous ne le savez peut-être pas, mais Geoff Barrow, c'est "ce gars dans Portishead". C'est vrai quoi, tout le monde n'en a que pour la façade, la chanteuse, parce que l'on sait reconnaitre sa voix, sa personnalité, d'emblée et si son nom ne vous dit rien non plus, il est plus probable que vous connaissiez malgré tout Beth Gibbons, ne serait-ce que parce que vous avez forcément déjà entendu Glorybox. Mais cessons de jouer à ce petit jeu, je doute que vous soyez de tels profanes, et si vous nous lisez, à moins d'être tombés là par hasard, vous êtes certainement des habitués et aujourd'hui nous sommes là pour approfondir le pourquoi du comment vous aimez et nous aimons Portishead.



(Chase the tear)

En 2009, un an après le retour fracassant de Portishead (via "Third", troisième album foutrement réussi), le groupe a enregistré un single dont les ventes furent reversés à une association caritative et ce qui est chouette, c'est qu'en plus d'être un parfait exemple de ce que j'aimerais vous démontrer, Chase the tear est aussi une très bonne chanson, qui n'aurait pas fait tâche sur "Third". Ça n'est pas seulement parce que Gibbons chante divinement bien, ni non plus parce que Portishead est le seul groupe à avoir su si efficacement décoller l'étiquette "trip hop" que certains voulaient le voir porter à ses débuts, et ça n'est pas non plus seulement parce que leur son est si précis, ambivalent et enveloppant que nous aimons Portishead. C'est aussi (je vous le donne en mille) parce que Geoff Barrow et les autres ont écouté pas mal de krautrock quand ils étaient petits. De NEU! à Kraftwerk en passant par La Düsseldorf et Cluster, la musique du groupe est telle une progéniture providentielle de la kosmische musik allemande des années 70 : elle s'étend, se déroule à une vitesse constante, hypnotique et vous fait voyager telle la répétition d'une idée mais quelle idée !



(Iron acton, par BEAK>)

Barrow a aussi monté un groupe autour de sa personne, cette année-là. BEAK> n'a sorti qu'un album ("BEAK>") mais Barrow semblait en avoir besoin, comme pour se délester de créations inachevées au sein de son groupe premier. Du coup, les morceaux de ce LP, quasi intégralement instrumentaux font parfois l'effet de compositions destinées à être accompagnées par la voix de Beth Gibbons... sauf qu'au lieu de paraitre incomplètes, de ressembler à des démos, ces pièces se tiennent et forment un tout plutôt réussi, malgré quelques errances, et là encore, les influences kraut de BEAK> ne sont pas à chercher bien loin, comme le prouve ce morceau qui après un peu moins d'une minute se lance dans un duo basse-batterie motorik comme à la grande époque et, finalement, pas besoin de guitare planante, psychédélique, pas besoin non plus de chant, le tournoiement-même de ces quatre ou cinq notes, reproduites à l'infini, sujettes à de minimes variations attendues, ce flot de pensée unique suffit à transporter l'esprit, à faire remuer le corps et à stimuler l'imagination.


Barrow et ses groupes ne sont certes pas les seuls à s'inspirer du krautrock trente cinq ans après les faits (on sait que Stereolab, Eine Kleine Natch Musik, Pas Chic Chic ou encore Sonic Youth s'en sont très bien sorti), mais au vu de leur réussite dans le domaine de la filiation post-allemande, il était de mon devoir de les rappeler à votre bon souvenir. Demain matin, on s'attaquera plutôt à un fondateur du genre, un vieux de la vieille, un groupe mythique !


Joe Gonzalez

mercredi 19 janvier 2011

[Fallait que ça sorte] GusGus — 24/7

Attention : le disque dont je vais vous parler aujourd'hui a probablement tout pour vous déplaire. Six pistes (dont deux sont des reprises) d'électro à progression lente, blindée de sons qu'on jurerait sortis d'une compile genre "Ultimate Rave Party vol.372" et de réverbération, des paroles comme "I wanna make you happy 'cause I like you a lot" ou "I'm feeling hateful because you piss me off", une pochette qui… enfin, jetez un œil sur votre droite... Le disque d'aujourd'hui est aussi sorti après deux albums qui avaient déçu voire dégoûté quasiment tous les fans du groupe, et cette fois-ci la chanteuse qui sauvait encore quelques meubles sur ces deux albums n'est plus là ; un disque qui en prime aborde un sujet qu'on préférerait franchement oublier… vous en voulez encore ? Allez, cerise sur le gâteau : si j'en crois les commentaires laissés sur YouTube, l'un des singles de l'album s'est fait connaître en figurant dans un film du nom de "Monster Cock Craving Sluts" (sic). On fait difficilement plus classe.

Et pourtant, je peux affirmer que c'est un album convaincant, entraînant et osé, qui tourne en boucle dans mon lecteur depuis des mois (bien que je n'aie jamais mis les pieds dans une boîte de nuit et que je ne compte pas le faire de sitôt).

Mais remettons les choses dans leur contexte… GusGus, à l'origine, était un collectif d'acteurs islandais comprenant une douzaine de membres. Si leur carrière cinématographique n'a semble-t-il jamais décollé, ils ont sorti un excellent album orienté trip-hop sur le label 4AD en 1997, intitulé "Polydistortion" (à l'atmosphère feutrée parfois ambiguë, menée par la voix planante mi-angélique mi-lascive de Daníel Ágúst Haraldsson), suivi d'un LP plus dansant, tour à tour pop et électronique : "This Is Normal". Le collectif avait déjà perdu trois membres entre les deux albums, mais en 2000, c'est la débandade : quasiment tout le monde quitte le groupe et il ne reste plus que Birgir Þórarinsson (a.k.a. Biggi Veira) et Stephan Stephensen (a.k.a. President Bongo) sur le navire. Qu'à cela ne tienne, les deux membres engagent une chanteuse du nom d'Urður Hákonardóttir (a.k.a. Earth), tout à fait honorable et qui deviendra l'un des points forts du groupe (même si on sera également heureux de retrouver Daníel Ágúst sur une ou deux pistes en invité), et sortent un album de techno ("Attention") qui, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, déçoit quasiment tout le monde. Tout n'est pas à jeter dessus, les deux premières pistes sont même de sacrés tubes, mais il est vrai que le disque est inégal — et que ses beats et ses sons franchement orientés dancefloor (voire carrément putassiers) ne sont pas forcément au goût des fans de GusGus de la première heure. L'album suivant, "Forever", continue dans la même veine et s'aventure même encore plus loin. Évidemment, presque personne ne l'aime (sauf moi, mais c'est presque un plaisir coupable). Quand Earth quitte le groupe, on est prêts à enterrer GusGus au fond d'un tiroir…


…surtout qu'en 2008, l'Islande se retrouve carrément dans la mouise. La crise économique aura touché le pays d'une manière particulièrement violente, et si je n'ai pas tout suivi de l'histoire (rassurez-vous, je ne vais pas vous faire de cours d'économie — j'en serais d'ailleurs bien incapable), on peut imaginer que tous les Islandais n'étaient pas d'humeur à danser gaiment pour célébrer leur nouvelle précarité. C'est dans ce contexte que sort "24/7"… et l'une des raisons pour lesquelles l'album est une réussite est le fait que, plutôt que d'ignorer ou de fuir cette conjecture, le groupe la confronte carrément. Bongo, Daníel et Biggi répondent à la crise par un album de dance music sombre, ironique et cynique, une rave party désabusée qui pourtant n'abandonne pas un certain hédonisme, comme pour dire "OK, on est dans la merde. Maintenant voyons ce qu'on peut en tirer".


(Thin Ice)

Les chansons de "24/7" parlent donc de plaisirs temporaires, de rancœur et de boulots harassants, sur fond d'électro minimale qui, sous des airs de vulgarité crasse au niveau de certains sons et effets, est plus fine qu'il n'y paraît et se révèle réellement intéressante au niveau des structures et des textures sonores (l'album est sorti sur le label Kompakt, après tout). Surtout, la musique trouve un équilibre étonnant entre expressions d'amertume et d'hédonisme. Ainsi Thin Ice ouvre l'album sur une série de décharges électriques presque agressives, la seule mélodie venant du chant mélancolique de Daníel (heureusement de retour dans le groupe), avant que la basse ne se décide à sortir de son état catatonique après deux minutes, que la piste ne s'arrête puis reparte sur une boucle plus rythmée mais toujours sombre — et qu'enfin, après cinq minutes, le chant décolle, devienne dansant, irrésistible, avec un chœur et un beat qui viennent enfin nous sortir de ce marasme glacé et nous donner sérieusement envie de danser. La progression n'est pas qu'efficace, elle était indispensable. La seconde piste, Hateful, est nettement plus directe, et si elle garde un son qui exsude toujours la froideur et le spleen, c'est bien de haine sans ambages dont parle la chanson, exutoire particulièrement réussi qui n'explose ni ne s'épuise jamais pendant la dizaine de minutes qu'il dure. Le sourire que l'on esquisse en entendant Daníel (qui n'avait jamais mis un mot plus haut que l'autre jusqu'à présent) entonner "If you can't tolerate my kind, you can kiss my fucking ass" provient autant du ridicule de la phrase que de l'énergie négative, transformée en défouloir par le groove de la piste, qui transparaît à travers elle. Peut-on être à la fois ridicule et convaincant, vulgaire et fin, déprimé et entraînant ? GusGus semble bien prouver que oui…


(Hateful)

Sur On the Job, le groupe joue d'une ironie particulièrement grinçante, Daníel prenant une voix éraillée (autant qu'elle puisse l'être), fatiguée et faussement enthousiaste pour nous dire à quel point il est dévoué à son travail 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 (le groupe semble ici tester les limites de son esthétique : un peu plus et la piste se casserait la figure — et pourtant, malgré tout, elle tient). Le ton de l'album s'éclaircit un peu sur la seconde moitié du disque, avec une reprise étonnante de Take Me Baby de Jimi Tenor (que l'on peut décrire comme une chanson d'amour robotique bizarre ; Jimi est signé chez Warp et donne lui-même de la voix sur la reprise de GusGus) qui évolue vers l'entraînante Bremen Cowboy, instrumentale réminiscence de certaines pistes d'Underworld au début des années 90, et qui repose finalement un peu de tout ce vague à l'âme et de tout ce cynisme. Enfin, l'album se termine sur Add This Song, à la fois la chanson la plus ouvertement kitsch et l'une des plus prenantes de l'album, qui accumule les clichés de mauvais goût, "euro-trance pop" ou tout ce que vous voudrez, mais qui arrive à sonner sincère malgré tout, plaisir temporaire mais certain qui vient tout éclairer… du moins jusqu'à ce que la piste (dans sa version album) finisse par se dissoudre lentement dans des boucles techno abrasives. Le sentiment d'élation ne dure qu'un instant et il n'en reste qu'un écho à la fin — mais le souvenir est toujours là, et une fois le disque fini, si le quotidien paraît toujours aussi sombre, GusGus a atteint son but : nous redonner envie de profiter vraiment de la vie autant que possible, nous donner envie de danser même au cœur de la crise, de l'hiver et de la dépression.


(Add This Song)

Bref — "24/7" est une réussite, un disque mine de rien hors du commun, et le meilleur album que GusGus ait sorti depuis "Polydistortion". Le groupe vient de publier une compilation pour fêter ses quinze ans et la sortie de leur prochain album est annoncée pour le 25 avril… Pour la première fois depuis quelque temps, on peut l'attendre avec un réel enthousiasme !


— lamuya-zimina