C'est entendu.
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mardi 20 décembre 2011

[Vise un peu] Réflexes et Réflexions, une cartographie de la musique électronique et électroacoustique en 2011, Première Partie

Moomin - "The Story About You"

Un an après la sortie remarquée d’"Asper Clouds", l’album de Christopher Rau, le label hambourgeois Smallville Records vient à nouveau nourrir nos oreilles en deep-house avec le premier long format du berlinois Sebastian Genz, alias Moomin. Un album qui rejoint ainsi les sorties rares mais de haute volée du label créé en 2006 et par ailleurs désormais ancré à Paris dans les sous-sols du disquaire GroundZero. A l’écoute de "The Story About You", on pense inévitablement à John Roberts et à son chef d’œuvre de l’an passé, "Glass Eights". C’est dire. Il s’agit d’une œuvre qui réclame du temps. Du temps pour mieux percevoir sa limpidité étourdissante, du temps pour que prenne l’obsession. Et la conclusion s’impose : cet album se hisse au sommet de ce qui s’est fait en deep-house cette année.


(You)

Après une introduction maritime au son des cris de mouettes, Moomin nous conduit avec une aisance déroutante dans la chaleur et la rondeur des boucles qui se plaisent à dilater le temps. Les délicates notes de piano, les beats et les carillons s’entremêlent et encerclent le corps porté par la grâce lascive et mélancolique des pulsations. La danse naît alors du sortilège de la répétition. Les morceaux s’enchainent sans accrocs, et étirent imperceptiblement leur matière sur près de 7 minutes chacun. Parmi les plus remarquables, citons The Story About You, l’hypnotique You ou encore Sundaymoon venant clore l’album avec profondeur. Une invitation à relancer le cycle.










Chris Watson - "El Tren Fantasma"

Est-ce de la musique ? C’est en tout cas un chef d’œuvre de montage sonore que nous livre Chris Watson, ex-Cabaret Voltaire, pour son quatrième album solo. A partir d’enregistrements réalisés il y a une dizaine d’années pour le compte de la BBC, cet album dédié à l’œuvre de Pierre Schaeffer et notamment à son "Étude aux chemins de fer" constitue un voyage stupéfiant. Un parcours sur une ligne ferroviaire qui n’existe plus depuis 1999, et qui traversait le Mexique d’Ouest en Est, de Los Mochis à Veracruz. "Last Call for the Ghost Train" peut-on entendre sur La Anunciante, premier titre de ce voyage fantasmé à bord du train fantôme. Le train, cet étranger à travers le paysage mexicain, figure la volonté civilisatrice de l’homme. Les crissements de frein prennent ainsi le dessus sur les aboiements, le chant du coq et autres bruits de la ferme dans Los Mochis.


(El devisadero)

L’immersion est absolue et chaque son d’une précision époustouflante. Le vent, l’aridité, les broussailles, les cris d’animaux ou les bruits d’insectes sont quasiment palpables. Les dix pistes de l’album subissent les changements de vitesse du train, ses cliquetis, grondements, claquements. L’atmosphère est souvent angoissante, comme dans la cacophonie d’une jungle nocturne (El Tajin), voire apocalyptique. L’apogée vient avec le morceau El divisadero. Avec les bruits du géant métallique lancé sur les rails, le rythme se mue en une cadence hypnotique et trouve une résonnance unique dans une enveloppe d’ambient.

Pour peu que l’on accepte de s’immerger totalement dans cette œuvre, l’expérience en sera physique et édifiante. Le travail d’orfèvre accompli sur la matière sonore au plus près du réel réussit l’exploit de nous faire côtoyer les fantômes du pays de Murcof. Rappelons que Pierre Schaeffer avait posé comme première règle en parlant de la musique concrète "d’apprendre un nouveau solfège par des écoutes systématiques d'objets sonores de toute espèce".


Aurélie Scouarnec

mercredi 26 octobre 2011

[Vise un peu] Nick Storring — Rife

J'aime écouter de la pop dansante mainstream. De temps en temps. Un tube, deux, trois, cinq ou plus qui tournent en boucle sur les meilleurs albums, des disques que j'adore… et que parfois, voire assez souvent, je finis par assimiler au point de les épuiser. Au bout d'un moment, plus besoin de les écouter, ces chansons : je les connais par cœur, et au bout de quelques années les écoutes me font de moins en moins d'effet, jusqu'à ce que le souvenir de ces chansons me fasse plus d'effet que leur écoute. Vous connaissez ce syndrome ?

J'aime aussi écouter de la musique expérimentale, atonale, bruitiste, sans rythmes évidents, qui se base sur des drones et/ou des textures. Ressentir réellement les sons, écouter une musique "abstraite" qui sort des chemins mille fois rebattus, écouter autrement, a quelque chose d'extrêmement rafraîchissant… Même si, sur certains albums particulièrement radicaux, il m'arrive de ne retenir aucun passage après l'écoute ; ne restent que des impressions et des sentiments pris sur le vif. Chaque écoute est alors similaire à une première impression, avec ce que ça a d'agréable, mais aussi avec l'impression d'écouter comme un béotien, de ne rien retenir.

La plupart des disques tombent entre ces deux extrêmes, mais n'ont que rarement les qualités de l'un et de l'autre : des sons aux textures intéressantes, des structures abstraites, et des mélodies prenantes, immédiatement évocatrices. Il est vrai que les deux peuvent sembler se contredire. Pourtant il est possible de trouver des exceptions (les meilleures pistes d'Autechre sont d'excellents exemples) ; et "Rife", le premier album solo officiel de Nick Storring, en est une à sa manière !

Nick Storring est un musicien (violoncelliste de formation), compositeur et journaliste canadien aux multiples talents, qui a collaboré avec trop de groupes et d'artistes pour pouvoir tous les citer ici (citons quand même Damo Suzuki et Daniel Johnston parmi les plus connus) et s'intéresse à une myriade de genres au point d'avoir, sous le nom Piège, un projet qui combine "son amour pour la house, la disco, le dub, le new jack swing (alias swingbeat), le quiet storm (un type de ballades soul), le lover's rock, le UK garage, le dubstep, Bollywood, le jaipongan (un type de danse originaire du pays Sunda), le R&B [et] l'acid"… entre autres. En jouant tous les instruments et en chantant lui-même. Soit un projet fou, fun, ambitieux, potentiellement aussi kitsch que casse-gueule et réjouissant, qui n'a pas encore abouti en un album complet mais c'est prévu (vous pouvez écouter trois EPs et quelques pistes de l'album en construction ici). On vous en reparlera le moment venu — mais je peux déjà vous dire que si le résultat est à la hauteur de "Rife", ce sera un album à ne pas manquer !


(ARTIFACTS (I) [extrait])

Sous son propre nom, Nick Storring travaille dans le domaine de la musique électro-acoustique, voire de la musique concrète — soit une musique plus "sérieuse"… mais qui est ici loin de se limiter à son champ d'action austère habituel, et n'hésite pas à pratiquer de nombreuses incursions dans d'autres genres.

"Rife" est divisé en trois parties : la première, « Artifacts », est une suite qui explore une multitude de sons et de structures provenant de la manipulation d'un vieux violon d'étudiant (déjà à moitié cassé, et qu'on imagine tout à fait inutilisable à la fin de la pièce). Manipulation est d'ailleurs à comprendre au sens large : toutes les parties de l'instrument ont été utilisées, parfois de façon peu orthodoxe, mais les sons ont aussi été traités électroniquement — ce qui rend l'éventail des sons particulièrement large. La suite débute par ARTIFACTS (I), sur une minute de grincements et frottements avant d'intégrer des jeux de guitares psychédéliques sur une nappe quasi-ambient, puis de partir dans des jeux de textures et de faire alterner les deux dans un duo où harmonies et dissonances prennent les devants chacune à leur tour. La suite surprend peut-être encore plus : artifact 1 semble ressusciter une mélodie d'un autre temps et d'un autre lieu, beaucoup plus paisible et mélancolique ; puis ARTIFACTS (II), après un départ strident, évoque de belle manière de grands espaces sombres à coups de grondements et de longues résonances… La suite est ainsi structurée en sections titrées en majuscules, plus axées sur les textures et les jeux d'espaces, et en minuscules, plus courtes et qui semblent réinterpréter un genre de musique à chaque fois inattendu. Si ARTIFACTS (I) est plus dense que les autres pistes et peut paraître plus formaliste, les autres sections respirent agréablement — et l'ensemble éveille constamment l'intérêt.


« Indices of Refraction », la deuxième partie du disque, paraît beaucoup plus chaude et atmosphérique… sans être plus classique pour un sou. Il s'agit d'une seule piste d'un quart d'heure qui évoque une multitude de musiques gaies, paisibles et ensoleillées — qui se télescopent dans le temps. (Si vous voulez une image mentale, imaginez-vous allongé(e) dans l'herbe, par une belle journée de mai, sous le soleil… au beau milieu d'un faille en changement constant qui vous fait voir plusieurs univers, accélère et ralentit le temps, vous masque parfois tout un paysage puis vous en révèle dix simultanément.) Le résultat peut déconcerter au début : la composition est par ses sonorités plus accessible que la suite « Artifacts », mais sa structure est particulièrement inhabituelle, avec des sources sonores innombrables. Les coupures et textures parfois agressives finissent par apparaître comme autant d'éléments d'un décor en mouvement, enchanteur à sa manière… Quelque part, "Indices of Refraction" pourrait rappeler certaines pistes de glitch mélodique, mais dont le concept aurait été poussé bien plus loin (et avec beaucoup de bonheur).

Enfin, « Outside, Summer is Bursting at the Seams » clôt l'album de manière plus discrète, par quatre minutes d'une composition au violoncelle plus simple, plus apaisée et plus mélancolique — une coda en fin de compte tout à fait appropriée, de quoi se reposer sur quelques belles notes plutôt que de finir sur une explosion. Bien sûr, ne vous attendez pas à du violoncelle tout à fait classique : on est toujours dans les sons concrets et autres manipulations électro-acoustiques qui viennent titiller les cordes, ce type de mariage qui, loin d'être antinomique, devient vite évident à l'écoute de l'album.

Comment "Rife" vieillira-t-il ? Seul le temps le dira. En attendant, ce premier album (dont la composition se sera étalée sur six ans, mine de rien !) est un vrai plaisir à écouter, et laisse présager du meilleur pour la suite. Qu'il continue d'aller loin, qu'il mélange tout ce qu'il veut, même au risque de se casser la figure, qu'il enregistre (pourquoi pas ?) un album beaucoup plus classique au violoncelle ou autre instrument, ou quoi que ce soit d'autre : Nick Storring a les moyens de ses ambitions.


— lamuya-zimina


N.B. "Rife" est disponible sur le très bon label Entr'acte, spécialisé dans les musiques expérimentales, concrètes, électro-acoustiques etc., que je vous invite vivement à explorer : j'y ai fait certaines de mes meilleures découvertes parmi les plus récentes. (À noter que la plupart de leurs disques sont emballés sous vide, dans des paquets à découper, sans photos ni livrets : un choix original qui ne plaira pas à tout le monde, mais qui a fait l'objet d'un article dans The Wire !)

lundi 17 octobre 2011

[Fallait que ça sorte] Lionel Marchetti and Yōko Higashi — Pétrole

Sur scène : au premier plan, la "femme A", japonaise, et l'"homme B", français. Leurs voix, leurs synthétiseurs et autres dispositifs électroniques. À l'arrière-plan : des guitares électriques, une Harley Davidson, un fouet, une trompette, une voiture (modèle Citroën CX 2000), une pendule, un gramophone, un bus… pas de doute, c'est bien de la musique concrète ! Onze musiciens et/ou contributeurs en tout pour une composition de 35 minutes, divisée en six pistes, et qui serait parfaitement décrite par le nom d'une série de disques à laquelle a participé Lionel Marchetti : "Cinéma pour l'oreille".

Écouter ce disque, c'est comme entendre plusieurs éléments d'une histoire en mouvement, sans jamais voir tout ce qui se passe, et reconstruire soi-même la trame… et les compositeurs ont dû prendre un malin plaisir à brouiller les pistes, pour rendre impossible toute interprétation facile, sans jamais rendre leur théâtre musical incompréhensible.

L'idée est certes très différente, mais le résultat me rappelle un peu certains projets (ils sont nombreux) de livres où une grande partie des mots ont été masqués. Je pense notamment au "TNT en Amérique" de Jochen Gerner, où seuls émergent de l'encre noire quelques mots, couleurs et silhouettes, dont la page présentée ici en illustration pourrait presque évoquer certains passages de "Pétrole" (si l'on oublie qu'elle est basée sur une autre œuvre, et que cette œuvre n'est autre que "Tintin en Amérique")… Les paysages de "Pétrole" sont résolument urbains — le disque est d'ailleurs illustré par une photographie de Daidō Moriyama appartenant à la série Shinjuku —, mais les voix récurrentes des personnages (qui vont à l'encontre d'une interprétation chronologique aisée) ainsi que les sons électroniques plus abstraits introduisent un élément de surréalisme dans l'histoire. La musique est souvent atmosphérique, prenante et intrigante, et laisse de nombreux espaces que l'auditeur a tout loisir de remplir…

Difficile de décrire une telle musique objectivement (enfin si, cela serait possible mais je ne crois pas que le résultat serait très intéressant). Aussi ai-je tout simplement noté ce que j'imaginais en direct, au fil des écoutes, de façon un peu naïve sans doute. Vous pouvez aussi vous arrêter de lire et simplement écouter le disque, si vous ne voulez pas être influencé — et revenir ici à loisir, si vous voulez voir à quel point les interprétations de chaque piste peuvent être différentes. Moteur(s) : ça joue !




Scène 1
Porte qui claque, cri, vent… Un sentiment de tension, d'eau qui dort. Peu de personnages dans la ville mais on sent que quelque chose va arriver bientôt. Et la mélodie lointaine, qui me rappelle un carrousel, a des airs inquiétants… une histoire policière ?

Un enlèvement ? Avec le cri, la voix masculine, le coffre qui claque… Mais les fredonnements de la femme qui semble dans un paysage vide, ensuite, contredisent cette impression — à moins qu'il n'y ait plusieurs femmes. Les respirations emplies d'inquiétude juxtaposées aux fredonnements lointains laissent à penser qu'elles sont au moins deux, ou bien l'une et son double, ou le passé et le présent qui se rencontrent…



Scène 2
Des pas qui s'avancent. Autres mélodies lointaines, qui donnent une impression de déjà entendu — dans d'autres villes, d'autres histoires. L'histoire pourrait se préciser : une course-poursuite dans une grande ville, dans les années 80 ou 90, avec une touche d'imaginaire, de surréaliste — l'héroïne qui court et se retrouve à plusieurs endroits à la fois ?

Cette scène se passe peut-être à l'intérieur ? La vieille mélodie : une vieille radio dans une chambre ? Mais on entend quelque chose à l'extérieur… le malfaiteur aurait-il emmené sa victime dans son appartement et entendrait ce qu'il se passe dehors à travers une fenêtre ? Mais le même cri (du tout début) se fait à nouveau entendre, lointain… puis tout devient difficile à comprendre, abstrait, des réseaux de parasites électroniques et des pas. Un "pfuit!" et tout s'envole et fait place à une nouvelle scène, mi-glauque mi-rythmée. Quand la musique de carrousel de la première scène se fait réentendre, on a l'impression que les compositeurs se rient de nous et prennent plaisir à nous perdre. Ça tombe bien : on prend plaisir à se perdre aussi. Tout comprendre serait la fin du jeu.



Scène 3
Comme s'il y avait un saut dans le temps et/ou l'espace à chaque changement de scène, chaque section commence et finit par un cri, souvent le même — et plusieurs autres sons reviennent. Pourtant le décor et l'histoire évoluent, et cette troisième scène se démarque des deux premières par ses enchevêtrements de voix et sifflements discrets, qui se démarquent finalement très nettement de l'ambiance lourde mais réaliste du premier épisode… On semble en dehors du temps avec cet entrelacs de voix, peut-être l'héroïne qui visite la chambre ou le couloir d'une voyante, d'une ensorceleuse, d'un lieu hanté…



Scène 4
L'histoire continue de basculer dans l'irréel, ici une voix masculine prend le devant de la scène mais s'entend au milieu d'un réseau de sons, électroniques, voix féminine (imaginée ?). Une voix masculine comme quelqu'un qui appellerait au téléphone. Puis un "ding, ding, ding…" comme un passage à niveau, un grand bruit (un train ?)… ou bien un trip qui laisserait le personnage focalisé seulement conscient de certains détails pendant que quelqu'un appellerait une ambulance…

L'histoire se change en rêve. Parfois on n'a d'autre choix de s'y perdre, et c'est un déluge de sons qui s'abat sur nous, sans qu'on n'y comprenne plus rien — et là, la voix de Yōko se met à réciter quelques phrases comme une explication, une voix off. En japonais. Ce qui n'explique évidemment pas grand chose mais incite à chercher de nouveau.



Scène 5
Un feu ? On semble désormais être hors de la ville, même si certains sons peuvent laisser imaginer des voitures qui passent sur une autoroute un peu au loin. Pourtant, la même mélodie (fête foraine ?) qu'on avait déjà entendue, au début, refait son apparition. Et de nouveau des sons électroniques qui peuvent évoquer — sans qu'on puisse s'y méprendre — des grillons. Juste beaucoup trop proches. Et électroniques. Il y a sans doute une autre interprétation possible.

De la pluie sur les carreaux ? Ou un feu ? Difficile à dire maintenant… un orage au loin aussi. La voix de la femme qui fredonne toujours, au loin, et aussi qui nous répète encore un seul mot, tout près ("humilité" ? "humidité" ? un mot japonais ?). Et toujours cette mélodie récurrente qui a de quoi rendre un peu fou (la mélodie me rappelle quelque chose, et c'est celle qui reste en tête à la fin du disque). Un chœur sous la pluie arrive à la fin avec un décompte, puis un rire (fou ? sadique ? de désespoir ?), comme une superposition de plans qui récapitulerait ou révélerait tout ce qui s'est passé jusqu'à présent.



Scène 6
Déflagration. Moto. Guitare électrique. Le titre de l'album revient en trombe, comme si le héros encore à moitié dans son trip voyait des motards débouler à toute blinde devant ses yeux et l'emporter : tout devient presque chaotique, presque rock ici, un final tonitruant. Enfin les voix s'en vont, seule reste une scène, loin de la ville, vide de monde. Rideau. Et bis, histoire de chercher de nouvelles pistes dans ce labyrinthe !



— lamuya-zimina

mardi 7 juin 2011

[Vise un peu] Valerio Tricoli / Thomas Ankersmit — Forma II

Chères lectrices et chers lecteurs, aujourd'hui, vous allez tous bondir de joie : je vais vous parler d'un album de musique électroacouastique !


Je sais, je sais — si vous vous êtes déjà frottés à ce genre de musique et que vous n'avez pas aimé, vous gardez sans doute le souvenir d'un genre hermétique (ou d'une charlatanerie ridicule, voire d'un générateur de migraines). Une bonne partie des disques de musique électroacoustique sont remplis de dissonances et de bizarreries difficiles à apprivoiser, sans parler de l'improvisation électroacoustique (et ses genres jumeaux que sont l'onkyo et la lowercase music), variante(s) dénuée(s) de rythmes et de mélodies que des musiciens très sérieux composent à partir de longues plages de silence, de bruits et de sons stridents. Tout ce que la majorité des auditeurs détestent, en gros.

Je ne vais pas vous mentir : il m'est plusieurs fois arrivé de rester perplexe face à des disques de ce genre et de chercher des "explications", des clés qui pourraient m'aider à comprendre et, avec un peu de chance, apprécier ces disques-énigmes (d'où épluchage de nombreuses critiques, chez Dusted Magazine, Foxy Digitalis, etc.). Parfois en vain. Pourtant, ce monde de la musique électroacoustique vaut le coup d'être exploré, non seulement parce qu'il est souvent radicalement différent de tous les autres mais aussi parce qu'il peut être tout aussi émouvant ; et si je vous parle aujourd'hui de "Forma II" (première collaboration entre Thomas Ankersmit et Valerio Tricoli), c'est parce que ce disque-là, entre autres qualités, est singulièrement évocateur et… étonnamment accessible.


(Une version alternative de Zwerm voor Tithonus)

Bon, "accessible", tout est relatif : les repères habituels (rythmes, mélodies) restent absents, et les fréquences aiguës sont toujours de la partie. Mais ce que l'on entend sur "Forma II", c'est un réseau dense, un maillage d'innombrables sons qui ne manque pas d'intriguer : drones qui donnent profondeur, hauteur et corps à la musique, textures qui touchent à l'acousmatique, et surtout de multiples tonalités, parfois de simples alternances, parfois des motifs plus incertains ou plus complexes, dont la superposition rappelle un effet de moirage sonore et présente une belle spatialité. La richesse de l'ensemble est étonnante et on est loin de l'épure extrême ou des dissonances que l'on peut entendre ailleurs.

Le disque fait preuve d'originalité mais aussi de dynamisme (là encore, plus accentué que dans bon nombre de disques du genre) : pas une piste qui ne se repose sur une seule structure tout le long, même si chacune a ses propres caractéristiques. Ainsi, après l'explosion-éclosion au début de Zwerm voor Tithonus (qui évolue ensuite de manière entropique — le seul point faible de l'album à mon avis), Brent Mini joue la carte de la sobriété et de l'élégance en partant de presque rien ; ses différents éléments sont introduits très progressivement, forment de beaux et discrets motifs, puis se retirent pour n'aboutir à un sentiment de vide qu'à la toute fin. Hunt est à l'image de son titre, sombre (avec son drone aussi grave que discret au début), inquiétante et presque agressive ; et après Plague #7, qui laisse imaginer une certaine tension et une certaine urgence, le changement de son est radical : Takht-e Tâvus, final de l'album, est joué à l'aide non de synthétiseurs mais de saxophones, un essaim de saxophones alto superposés produisant un son quasi-méconnaissable, mouvant, tour à tour chaud et dissonant.









(Un extrait de Plague #7)

Si je ne m'aventurerai pas jusqu'à dire que "Forma II" est mon disque électroacoustique préféré (il y a quand même de vrais chefs d'œuvre, plus "abstraits" et plus difficiles d'accès, qui lui font concurrence), c'est un album qui se démarque par de nombreux aspects et qui vaut largement le détour — pour les nouveaux venus tout autant que pour les amateurs. Une autre raison d'écouter ce genre, pas très "glamour", certes, mais fascinant.


— lamuya-zimina


N.B. "Forma II" est édité en CD chez Pan, en édition limitée de 1000 exemplaires (et dans un beau packaging).

mardi 28 septembre 2010

"tw;dl" #4


par Emilien Villeroy
art par Jarvis Glasses

Ça y est. J'en ai déjà trop dit. C'est déjà trop tard. J'aurais mieux fait de me taire. De ne pas écrire. De ne même pas penser à écrire. De ne même pas penser à ne pas penser à écrire. Mais non. Tout est fichu. La moindre lettre était une condamnation. Une trahison. Une erreur. Le coup de trop. Trop tard. Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. Et mettre beaucoup trop de mots sur le silence. Ou plutôt le bruit total et continu. J'imagine que nous serons à mi-chemin entre l'extrême rien et l'extrême tout aujourd'hui, puisque nous allons écouter de l'Onkyo. Nous allons même écouter le disque de l'Onkyo. Terme générique pour justifier mon choix de néophyte qui veut passer pour un expert. Peu importe. Nous allons écouter un album collaboratif et improvisé. A moins que ce ne soit lui qui nous écoute ? Ou, pire!, qu'il nous fasse nous écouter ? Qu'il ne soit qu'un intermédiaire entre soi et soi ? Arrêtez-moi.

Sachiko M, Toshimaru Nakamura & Otomo Yoshihide - Good Morning Good Night (2004)


L'idée m'est venue de vous parler de cet étrange album après avoir lu l'excellent texte sur la Lowercase Music écrit par l'ami lamuya-zimina, a.k.a. mon parrain pour tout ce qui s'apparente à de la musique bizarre et nippone, celui qui m'a fait découvrir Boredoms quand j'étais jeune et svelte. A un moment, il évoquait les improvisations électro-acoustiques japonaises aux volumes minimaux plus connues sous le nom de Onkyo(kei), qu'on pourrait traduire par "réverbération de son", ou même "musique de son" ou encore "son" tout court, et citait donc pour le coup les papes de ce genre discret, à savoir Sachiko M ou Otomo Yoshihide (lui-même déjà évoqué en ces lignes). Et soudain m'est revenu à l'esprit un étrange essai musical d'un peu plus de 101 minutes, un curieux monolithe de parasites qui ne s'écoute que dans un silence absolu quoique de légères interférences sonores extérieures puissent lui apporter un complément involontaire et pas désagréable. Mais avant de plonger dans les bras de ce monument statique et grouillant, il convient de se pencher un peu sur le parcours des participants, afin de peut-être mieux comprendre en quoi on a ici une rencontre au sommet. D'un côté, Otomo Yoshihide, héros moderne sorti de son projet Ground-Zero pour se concentrer au début des 00's sur un turntablism minimaliste et extrême, avec des platines modifiées et violentées, allant du bruit le plus insoutenable au souffle le plus discret. De l'autre, Sachiko M, elle aussi membre de Ground-Zero, avait par la suite formé le duo Filament avec Otomo, aimant se considérer comme une "non-musicienne", et travaillant sur les ondes sinusoïdales internes aux machines, sons purs qu'elle fait durer pendant des heures. Enfin, on a Toshimaru Takamura, chercheur en sons minimaux depuis 1992 et ayant collaboré avec tout le petit monde de l'improvisation tokyoïte. Tous font donc partie de la scène électro-accoustique japonaise, qui explore les détails des sons électroniques et acoustiques au travers de longues pièces de "bruit calme". Chacun avait déjà mené ses petites expéditions en solo dans le domaine de l'infra-volume, mais les voir s'asseoir ensemble, les 2 et 3 Août 2003, pour enregistrer un album improvisé, c'était un événement. Et chacun sur cet album s'en est tenu au strict minimum, épurant son style à l'extrême pour donner finalement cet œuvre qui semble venir d'une seule entité aussi magique que mystérieuse. Le titre ? C'est comme un câlin. "Good Morning Good Night."


(Good Afternoon)

Soyons d'abord terriblement terre à terre et posons-nous cette simple question : qu'est ce qu'on entend sur cet album ? Nos trois explorateurs immobiles sont chacun équipés d'un matériel bien précis. Otomo dispose d'une platine vinyle sur laquelle il n'y a pas de vinyle, mais qui est amplifiée tout de même, et il s'amuse avec la tête de lecteur. Sachiko triture un sampleur entièrement "vide", n'ayant donc en lui que certaines tonalités continues, des sinusoïdales plus ou moins discrètes qu'elle fait varier de manière très précise. Quant à Toshimaru, il se sert de sa traditionnelle "table de mixage sans entrée", sur laquelle tous les périphériques de sortie sont reliés aux périphériques d'entrée, ce qui entraine donc un feedback numérique permanent qu'il contrôle, le rendant grave ou bien aigu. Pour ceux qui connaissent déjà les travaux de ses musiciens, il sera plus aisé de savoir à peu près qui fait quoi, bien que leur répartition dans l'espace musical soit le fruit d'une entente collective riche les faisant presque devenir un seul et même être vivant. Pour les autres, disons que les "bip" à haute fréquence sont de Sachiko, que le léger souffle qui varie vient d'Otomo et que les bruits parasites réguliers dans le fond appartiennent à Toshimaru. Mais là encore, ce serait trop arbitraire, chacun des musiciens tirant de son "instrument" une palette sonore très large. Large. Large. Respiration. 4 morceaux. Good Morning. Good Afternoon. Good Evening. Good Night. Quatre temps, quatre moments, quatre longues progressions pour un seul tout. Chaque morceau lié à une pochette dans l'artwork très sobre, disposées dans l'ordre tout au long de cet article. Avec à chaque fois un petit symbole : un insecte pour le matin ? des nuages dans l'après-midi ? un oiseau au coucher de soleil ? la lune qui éclaire la longue nuit ? Ce que l'on a ici est peut-être la description d'une journée comme les titres l'indiquent. Les morceaux en eux-même s'étendent et laissent le temps aux sons d'aller et venir, à gauche et à droite. Il faut se plonger dans cet album tout seul et l'œil ouvert pour en comprendre clairement la composition. Quand on leur demandait de décrire cet album, les artistes ont dit qu'ils cherchaient une musique verticale, à l'opposé de la musique horizontale qui est privilégiée la plupart du temps. Vous voyez ? Une musique verticale.


On peut prendre cet album comme une série d'évocations. On peut prendre cet album comme une description minutieuse de la nature aux bourdonnements infinis, des mille et uns bruits autour de nous qui nous prouvent qu'il y a encore du son, donc de la vie. On peut prendre cet album comme un test sain pour savoir si l'on est toujours vivant. Ce que les musiciens cherchent à atteindre ici (faute de frappe que je viens de corriger mais qui faisait curieusement sens : "cherchent à attendre ici"), c'est un équilibre de l'ordre des sons qui soit harmonieux, donc par extension naturel. Je ne sais pas s'ils y parviennent, mais ils atteignent une ascèse assez puissante qui donne finalement sens à tous les bruits microscopiques qui peuvent vous entourer en les dépeignant de manière pointilliste et sensible. Cet album vous entoure parce que vous l'avez peut être déjà entendu sans l'entendre. Vous voyez ce que je veux dire ? Moi non plus. Restent des sensations et une vraie douceur sur toute la longueur de ce tour de force délicat et léger. A un moment, en écoutant cet album au casque, tout seul dans ma chambre, j'ai eu une sorte de frayeur. J'ai ressenti soudain comme une sensation de froid dans le fond de l'oreille droite. Comme si les petits sons suraigus qui allaient et venaient entre le marteau et l'enclume s'étaient matérialisés en quelque chose de physique, affectant mon corps, mon tympan, mon être tout entier. Je me suis rendu compte tout de suite après que mon oreille s'était bouchée, sans raison apparente, rien de grave, il suffit de se pincer le nez et de respirer très fort et tout rentre dans l'ordre. Mais paradoxalement, cette sensation de peur était presque agréable sur le moment, comme si soudain, en ces temps de compositions qui vous passent sur le corps comme une mauvaise pluie sur un imperméable, la musique retrouvait de sa force originelle, celle qui vous atteint réellement, qui vous fait ressentir quelque chose d'autre qu'un ennui infini. C'est comme au tout début de Good Night. Dans l'une des oreilles, il y a comme un bourdonnement grave et régulier. A la première écoute, j'étais très perplexe, je ne savais pas si ce son venait de la musique ou s'il était dû aux battements de mon cœur qui résonnaient dans ma tempe. Artefacts soniques de la vie. Ce n'est pas en écoutant de l'indie-rock en 2010 que ça risquera de vous arriver. Cette musique vous englobe en elle et rend absolument tout autour de vous musique. Et, oui, long, prétentieux, poussif, ennuyeux, inutile et n'importe quels autres adjectifs pourront être utilisés par les détracteurs, mais, que voulez-vous ? Comme on aime sans explication un ami qui sait se taire quand il le faut, on peut aimer cet album pour la longitude qu'il apporte à celui qui l'écoute, presque pour la sensation de bien-être qu'il offre. Une respiration remplie de milliers de petites particules. Et les mots sont alors inutiles puisque l'air ne parle pas. Tant à apprendre.



Vrac :
- J'aime à me dire que cet album, de par son taux élevé de très hautes fréquences, ne peut s'écouter pleinement que lorsque l'on est jeune, encore doté d'un tympan capable de les entendre. Mais en même temps, je me dis qu'Otomo, Sachiko et Toshimaru, qui avaient déjà tous la quarantaine au moment de l'enregistrement, n'ont peut-être pas entendu tous les sons qu'ils ont enregistrés. Paradoxalement, on a peut-être ici un album qu'une frange de la population peut entendre mieux que ses créateurs même.
- Si le terme "Onkyo" n'existait pas, je classerais sans doute cet album dans un genre très précis : l'easy listening.
- Vous allez vous moquez de moi, mais je peux très bien entendre les différences entre chacun des morceaux, c'est vrai, à l'instant même, je me suis dit "hm, on est déjà passé à Good Night ?", j'ai vérifié mon lecteur, et c'était le cas. Deux enseignements : Petit un, cet album n'est pas qu'un amas aléatoire de bruit divisé arbitrairement. Petit deux, le temps passe plus vite quand on écoute cet album, et/ou il coule avec plus d'aisance.
- Ça n'a pas l'air, mais cet album est assourdissant. Vraiment. Mais de manière douce.
- Quand j'écoute cet album, je reste la bouche ouverte. Ou en tout cas, je garde ma mâchoire ouverte. Avez-vous remarqué que quand vous avez les dents serrés, il y a un espèce de bourdonnement dans vos oreilles? Une fréquence aiguë et un bourdonnement grave qui apparaissent, sans doute à cause du déplacement de votre mâchoire et de la pression exercée sur les dents, enfin, je n'en sais rien. Dans la vraie vie, ce petit désagrément n'est pas gênant. Quand j'écoute cet album, ça l'est. Alors je reste la bouche entrouverte. Cet album permettrait-il donc de diminuer l'usure des dents ?
- Le seul problème de cet album, c'est que je ne sais pas à quel niveau sonore il faut l'écouter. J'ai toujours la crainte de l'écouter trop ou pas assez fort. C'est le problème lorsqu'on écoute un disque pour lequel il n'y a pas de norme.
- Une fois, j'écoutais l'album de manière assez religieuse. Soudain, j'entends comme un parasite dans mon oreille gauche. Un son étrange, familier, que je n'arrivais pas bien à déchiffrer, mais qui se mariait harmonieusement à l'ensemble. Regard jeté à la fenêtre : il pleuvait. Vingt secondes plus tard, l'averse était déjà terminée. Un peu comme si les nuages avaient décidé de participer à l'ensemble avec la même parcimonie que les trois musiciens. Histoire vraie.
- Le morceau le plus court de l'album, c'est Good Afternoon. Ça peut sembler absurde, mais pas du tout. Dans une journée, c'est l'après-midi qui est le plus court. Ça commence à 13h et ça finit à 18h pour laisser place à la soirée. Enfin, je trouve. Et je suis large. Pour moi, dès 17h c'est la soirée. Sachiko, Otomo et Toshimaru ont raison. Le plus long dans une journée, c'est la nuit. Puis le matin. Puis la soirée. L'après-midi n'intervient qu'ensuite. De l'utilisation de cet album comme "cadran sonique".
- Une fois, j'ai lancé l'album, puis j'ai été très préoccupé au bout de trente secondes de n'avoir toujours rien entendu. Pas même un "bip". Vérification faite, le son était au minimum. Une fois le volume relevé, j'étais surpris d'entendre tant de choses. Hé, vous voyez que ce n'est pas que du silence!
- Idée pour tuer le temps : la prochaine fois que j'oublie mon baladeur mp3 quand je prends le train ou le métro, imaginer que j'écoute "Good Morning Good Night", mais que les petits sons sont annihilés par le raffut abrutissant des gens et des machines. Quoique non, mauvaise idée, ça me donnera encore plus envie de rentrer chez moi.
- Un jour, j'ai voulu jouer au roi du silence avec cet album. C'est lui qui a gagné. De peu.
- Quand cet album est fini et que le silence relatif repose enfin sur mes tympans, j'ai parfois l'impression d'entendre encore des petits bruits dans le creux de mon oreille, comme si mon cerveau s'était mis sur la fréquence de nos trois improvisateurs et s'amusait à jouer tout seul une bonus track.

vendredi 7 mai 2010

Nerd Auditif #2

par Julien Masure
art par Jarvis Glasses


La Musique Concrète et l'électroacoustique
1ère partie

Concrètement, c'est quoi?



Il faut avouer que le mot apparait savant, mais il conserve néanmoins une beauté intrigante. Une musique "concrète," ça laisserait presque sous-entendre qu'on peut la palper, la toucher, la malaxer. Cependant le terme semble souvent nous échapper. Qu'est-ce au juste que cette musique concrète ? Encore une expérience musicale obscure qui ne plaira qu'aux nerds ? Je vous le dis tout de go, de Pierre Henry (l'un des pères de la musique concrète) à Aphex Twin, il n'y a presque qu'un pas.


Pierre Henry, l'un des pionniers

On ne peut comprendre la musique concrète sans envisager un terme : l'acousmatique, un mot faisant écho à Pythagore qui donnait ses cours derrière un rideau, de façon à ce que ses disciples ne puissent le voir et se concentrent alors pleinement sur ses paroles. L'acousmatique est en effet le concept d'entendre un son sans en voir directement sa source. Par exemple, l'enregistrement du bruit d'un arbre qui tombe (attention, les hauts parleurs ne sont pas considérés comme étant la source ; la "vraie" source, l'arbre, n'est, elle, pas visible). La musique concrète, appelée aussi "art acousmatique," part du principe que la réception d'un son est toujours influencée par l'aspect visuel de ce dernier (sa source, etc.) et le but de cette musique est de trouver une écoute du son pour lui-même. Par exemple, le bruit d'un arbre qui tombe ne devrait plus me faire penser à un arbre qui tombe mais à un son, plus ou moins beau, plus ou moins grave... C'est le retour à une écoute dépourvue d'à priori. La musique concrète cherche ainsi à supprimer le lien entre un son et son objet afin de pousser l'auditeur a écouter le son pour lui-même. Pour ce faire, le musicien va utiliser le principe de la boucle (répéter le son) et de la déformation sonore (trafiquer le son).

Pierre Henry (né en 1927) est l'un des fondateurs de la musique concrète. Il est d'ailleurs l'auteur d'un enregistrement, "Messe Pour Le Temps Présent" (1967), considéré comme un manifeste. Pour comprendre clairement ce qu'est la musique concrète et son rapport à l'acousmatique, je vous propose ici d'en écouter deux extraits. Le premier se nomme Étirements (et crée une musique à partir de bâillements de portes). Dans cette "chanson," le son de la porte fait de moins en moins référence à sa source sonore au fur et à mesure que le son est répété et semble devenir une entité sonore à part entière. La seconde plage sonore est nommée Fièvre et est composée de sons aussi abstraits (ne faisant référence à rien de connu) que son titre le laisse entendre.

Pierre Henry - Etirements


Pierre Henry - Fièvre


Mais en quoi tout cela dépasse-t-il le cadre de l'anecdote musicologique ? J'ai rencontré Jeremy Janssens, étudiant de dernière année en section composition électroacoustique au conservatoire de Mons, en Belgique (ainsi qu'à l'asbl Musique et Recherche basé à Ohain). Sous son pseudonyme de Kid Whisky, il crée une musique où s'immiscent divers bruits et déformations sonores. Son premier album est prévu pour Juin 2010. La musique concrète est-elle encore vivante en 2010 ?



Interview de Jeremy Janssens (Kid Whisky)

"Concrète est devenu électroacoustique"


C'est Entendu : Bonjour Jeremy. Tout d'abord, j'aimerais savoir comment tu définirais ta relation avec la musique concrète et l'acousmatique ? Qu'en fais-tu exactement ?

Kid Whisky : Bonjour. En fait, j'étudie les techniques de composition utilisées en électroacoustique et en acousmatique pour les implémenter dans ma propre musique qui, à la base, vient du jazz et du classique mais aussi de la house et du hip-hop. J'essaye de combiner un univers bruiteux avec un univers tonal. Générer une musique complexe mais lisible.

C.E. : Te considères-tu comme un concrétiste ?

Je pense que plus personne aujourd'hui ne se revendique concrétiste. Personnellement je ne le fais pas car je considère la musique concrète comme une simple démarche de recherche et réellement peu musicale. Elle n'a été qu'un déclenchement.

C.E. : Un déclenchement ? Tu veux dire qu'elle n'a été qu'un moyen d'accéder à une autre musique ? Qu'elle n'est qu'un passage obligé dans l'Histoire de la musique ?

K.W. : En fait, la musique concrète a servi de laboratoire à de nombreux chercheurs comme Pierre Schaeffer (ndlr. l'inventeur de la musique concrète). Je ne dis rien de péjoratif vis à vis d'elle, mais aujourd'hui elle s'est totalement ancrée dans tous les autres courants sans que plus grand monde ne s'en aperçoive.

C.E. : Lesquels par exemple ?

K.W. : Pratiquement tous les courants actuels. Toutes les musiques électroniques pratiquées avec des boucles en fait. Je pense à la house et à la techno par exemple. Je ne dis pas que ça découle en ligne directe mais bien à un deuxième degré. Je cite la techno par ce qu'on en parle souvent comme le descendant de la musique concrète mais au même moment dans les années 1970, le hip-hop naissait lui aussi des même parents !

C.E. : Tu dis que plus personne ne se revendique issu de la musique concrète. Que penses-tu de Pierre Henry qui, lui, se revendique pleinement concrétiste et continue de faire de la musique ?

K.W. : Il a le grade de pionnier donc ça ne m'étonne pas qu'il se revendique encore pleinement de la musique concrète. Tu es sûr qu'il compose encore aujourd'hui ? J'ai entendu dire qu'il était très malade...

C.E. : Sa dernière œuvre date de 2008, ce qui est relativement récent. En fait, par rapport à Pierre Henry, tu ne penses pas que faire de la musique purement concrète aujourd'hui est devenu inutile, qu'on doit passer à autre chose ? Tu définis d'ailleurs toi-même la musique concrète comme "réellement peu musicale."

K.W. : Aujourd'hui, on est passé à autre chose. Concrète est devenu électroacoustique. Je crois qu'il ne faut pas trop se focaliser sur l'avenir de la musique concrète, elle continue son histoire au travers d'autres styles.

J'ai peut-être été trop dur en disant "peu musicale." Les moyens de l'époque étaient extrêmement rudimentaires. Comme il fallait tout inventer et qu'il n'y avait pas de règles ni de langage, les compositeurs avaient davantage le statut de chercheurs. Cette musique provoquait l'émerveillement mais relativement peu de sentiments.

C.E. : Pour toi la musique est affaire de sentiments uniquement ? Pourtant tu fais une musique assez complexe et recherchée. Tes compositions ne tombent jamais dans la facilité d'un ultra-sentimentalisme.

K.W. : Aujourd'hui, la musique est certes technologique mais elle raconte toujours quelque chose au cœur. Qu'elle impressionne par sa technique ou pour son message, le sentiment n'est jamais loin. Peut-être qu'aujourd'hui, parfois, le sentiment est plus subtilement caché ou plus difficile à décoder.

C.E. : Pour finir, quel est pour toi le plus beau son ? Si il y en a un ...

K.W. : Je ne pense pas qu'il y ait de "plus beau son." Chaque son a sa morphologie et sa personalité ! En composition, le "beau" son, c'est celui qui est placé au bon endroit pour qu'il fasse sens !



Nerd Auditif va tendre l'oreille

La musique concrète, même si elle ne semble être qu'une expérience musicale, a été la fondation de nombreux styles musicaux actuels. Si cet art reste tout de même obscur et complexe, il n'en est pas moins que la boucle sonore et l'acousmatique (la base de la musique concrète) sont deux principes qui font pleinement partie de notre univers musical. C'est pourquoi Nerd Auditif se donne pour projet d'explorer les recoins méconnus de cet art acousmatique. Ce numéro n'est donc que l'introduction d'une série d'articles qui se pencheront sur ce sujet.