C'est entendu.
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jeudi 26 janvier 2012

[Fallait que ça sorte] La complainte du Roi Bourdon, Quatrième Partie

1996 : "Pentastar : In The Style of Demons "

Ce n’est pas parce que ça ne va pas fort qu’il faut tirer la gueule. Ni qu’il faut s’embourber dans la ratiocination. Partant de ce principe, Dylan Carlson, la tête largement sous l’eau, et dans des enfers artificiels, continue de faire évoluer sa planète Terre, en lui donnant cette fois-ci la forme qui ressemble de plus près à un vrai groupe de rock. Une batterie, un bassiste, un organiste, une seconde guitare plus experte que la sienne, celle qui vrombit. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à creuser son sillon, lenteur et répétition, toujours, Intro en atteste, un riff, un seul, génial, évident, accompagné de sa rythmique lourdaude, asséné une bonne trentaine de fois à l’identique avant qu’une pointe d’orgue ne vienne relever le plat pour une ou deux tournées supplémentaires. Aucune crainte de voir Earth devenir conventionnel donc, on peut démarrer la bagnole et faire un tour dans le désert. High Command, la voix de Carlson s’y fait entendre dans un brouillard de stoner enfumé, qui sent bon le matos illégal des seventies, on y décèle même une mélodie dessinée par les riffs.


(High Command)

De la défonce, et des hallucinations, sublimes. Puis, Crooked Axis For String Quartet, ambient hypnotique et planant, au détour de quelques cactus, du drone chaud et aqueux dans lequel on nage comme dans un océan infini sans côte à l’horizon, la plénitude totale ou l’angoisse absolue, selon l’humeur. Jamais encore le son de Earth n’aura sonné autant comme l’Americana. Sur Tallahassee, des échos de desert-rock pointent derrière le mur du son aux mouvements telluriques, on shoegaze sur ses bottes de cow-boy, c’est la dernière chevauchée dans un paysage dévasté. Sans jamais quitter ses atours soniques de lourdeur graisseuse, on convoque nul autre que la légende Jimi Hendrix, pour une reprise instrumentale bien poussiéreuse et rentre-dedans avant le psychédélisme mis en boucle de Peace in Mississippi. Alors évidemment ce n’est pas Carlson lui-même qui joue le rôle de Jimi, faut pas déconner non plus. Carlson bourdonne, comme la majesté qu’il est, poussant le son de son groupe de rock (yeah baby !) vers la limite physique des potards.



(Crooker Axis For String Quartet)


Et puis malgré toute l’énergie qui se dégage de ce stoner un peu abimé aux entournures, au rythme trop trainant pour être vraiment honnête, quelque chose de plus triste affleure, une mélancolie, une inquiétude. Charioteer (Temple Song) refait le coup du riff simple mais superbement mis en boucle, accompagné de guitares acoustiques en contrepoint, la ritournelle en a visiblement gros sur la patate, c’est beau et c’est pas gai. Et quand Carlson sort son piano, c’est pas pour apprendre à en jouer, Sonar And Depth Charge est en filiation directe avec le minimalisme qui l’obsède : deux notes à nu qui résonnent dans le vide, encore presque trop rapides pour bien profiter des silences, mais dont la répétition à l’infini provoque une sorte d’hypnose engourdissante, si bien que la moindre variation qui surgit, rarement, et sur la fin, fait figure d’événement majeur. Est-ce bien Earth que l’on entend toujours dans ce martèlement abruti de piano ? Quand surgit Coda Maestoso in F(Flat) Minor, impression de déjà vu. Mais oui, c’est à nouveau l’Intro, le disque aurait-il tourné en rond dans le désert ? Non, cette fois des couleurs différentes surgissent de suite, l’orgue remonte à la surface très vite, et se met lui aussi en boucle, règle son pas sur le pas de ce riff indiscutable, pour avancer sans relâche alors que l’intensité semble petit à petit augmenter. Et, oh surprise inattendue, d’un coup tout se lâche dans un solo de guitare qui ne demandait que ça, une jouissance, un orgasme vers lequel tout se tendait depuis le début. Peut-être ce désert menait-il directement à ces années 70 bénies, sex on the sand landscape, comme dans le film d’Antonioni, ou peut-être n’était-ce qu’un mirage à l’horizon. Ce morceau parfait, le dernier de Earth avant de longues années, ressurgira logiquement lors de la résurrection comme l'un des classiques de Dylan Carlson, qui pour le moment, arrête son engin, et disparaît au loin dans le fuzz, dans son brouillard.


(Coda Maestoso in F(Flat) Minor)


D.E.L.

jeudi 19 janvier 2012

[Réveille-Matin] The Legendary Pink Dots - Princess Coldheart / Green Gang

Je prends le pari que d'ici quelques mois ou quelques années, vous entendrez parler des Legendary Pink Dots. Comme c'est arrivée à tant d'autres avant eux, l'un ou l'autre des grand manitous de l'organisation de festivals finira par tomber sur l'un de leurs disques et il les invitera au BBMix, à Hyères ou au Lieu Unique, ou bien ce sera un gourou des médias musicaux (Jean Vic Chapus, sans doute, Jean-François Le Puil, peut-être) qui leur consacrera un dossier entier sous prétexte de "reformation". Façon de parler, bien entendu puisque le groupe mené par Edward Ka-Spel n'a jamais cessé de s'activer depuis le début des années 80. Les Pink Dots doivent avoir une quarantaine de disques à leur actif et pourtant la meilleure chose qui pourrait leur arriver serait de se séparer quelques années, pour mieux annoncer, après une pause suffisante, leur "reformation". C'est en général le signal qu'attendent les re-découvreurs sus-cités (ça ou bien la mort d'un musicien) pour s'imposer comme des sauveurs de la Grande Mémoire des Oubliés de la Pop. Oh ne me prêtez pas de fausses intentions, je m'inclus bien volontiers dans le lot des opportunistes ! Seulement voilà, les Legendary Pink Dots n'ont pas splitté et si j'ai récemment fait l'acquisition de leur dernier album (paru en 2010) je n'ai pas pris le temps de l'écouter. L’œuvre pléthorique de Ka-Spel et consorts est d'une certaine façon difficile à aborder et encore plus ardue à digérer. Nous y viendrons un jour et nous ferons l'inventaire de tout ce grand bazar mais en attendant que les Pink Dots ne suivent l'exemple de Blur (2009), Pavement (en 2010), My Bloody Valentine (2011), Happy Mondays, Van Halen, At the Drive-In, Refused, Black Tambourine, Codeine (tous reformés entre le 1er et le 15 janvier 2012) ou LCD Soundsystem (la reformation arrivera sans doute en 2013), célébrons leur passé sans autre raison que celle de mentionner une princesse.





La Princesse Coeurdeglace est une caricature de la beauté parfaite que mille prétendants tous mieux armés les uns que les autres ne peuvent déloger de sa tour et que l'idiot du village épouse et ils vécurent heureux pour toujours. Une charmante métaphore du loser magnifique que l'on comprend chère à un Ka-Spel dont la passionnante discographie n'a jamais intéressé grand monde... à tort ! "The Crushed Velvet Apocalypse", paru en 1990, était déjà le dixième LP du groupe en moins de dix ans et pourtant il regorge d'autant de passion que de souci du détail dans une dynamique de popsongs et de psychédélisme ornementé de touches électroniques. Sans jamais s'embarrasser d'une conscience trop précieuse (certains arrangements sont osés et quelques autres donneront l'impression d'avoir pris la poussière mais qu'importe s'ils servent une cause), le groupe ne sonne comme personne d'autre et Ka-Spel chante ses petits contes étranges et paranoïaques avec des voix diverses et un sens aigu de ce qui peut, en termes "pop", favoriser la connivence (malgré une nette tendance à la noirceur) : explosions de sons, montées en puissance, et surtout codas parfaitement fédératrices, comme c'est le cas avec l'histoire de la Princesse Coeurdeglace.

D'ailleurs je ne résiste pas à vous offrir l'opportunité d'écouter une autre chanson issue du même album, afin de vous offrir un (tout petit) aperçu du domaine d'action de ces musiciens de l'ombre pour vendre les disques desquels votre disquaire ne possède aucun rayon dédié.


(Green Gang)


Joe Gonzalez


P.S. : Je vous conseille de consulter le site internet du groupe et de lire l'auto-présentation absolument tordue qu'ils produisent. Vous y trouverez aussi plus d'informations sur leur discographie et leurs récents projets.

vendredi 6 janvier 2012

[45 Tours] Thrill Jockey Records, Bilan 2011

Thrill Jockey s'est montré hyperactif en 2011 avec des sorties somme toute dans la tradition artistique du label, d'autres concentrées sur les extrémités de la musique folk, et d'autres encore plus inhabituelles et (du coup) beaucoup plus empreintes de hype. Cependant, si l'on ne devait se souvenir que d'une signature, ce serait de celle de The Skull Defekts. Ce groupe suédois, dont nous avons exploré les mystères et découvert les origines et les projets à travers une récente interview lors du festival BBMix 2011, a en effet publié deux disques de rock psychédélique de très grande qualité. Le premier, l'album "Peer Amid" a été une véritable surprise et l'occasion de découvrir ces prolixes créateurs de transes grâce à leur collaboration avec l'un des vieux de la vieille du label chicagoan, Daniel Higgs, le chanteur de Lungfish. Avec Higgs au chant, les guitares percussives et les rythmes envoûtants du quintet avaient trouvé le parfait parangon de leur message mystique, une sorte de réponse post-techno au Bauhaus des débuts, avec en rab' une énergie électrique digne des grands moments du noise-rock au début des années 90 (What Knives, What Birds). Donner envie de remuer de façon brutale, typiquement "rock", voilà de quoi il s'agit ici (et sur scène, d'ailleurs !), et pour ce faire, The Skull Defekts inventent des cercles concentriques de riffs simplissimes pour une efficacité magnifiée par les textes mystérieux de Higgs, qu'il psalmodie parfois comme un véritable gourou (Join the True).



(What Knives, What Birds)


/////



(Un mix de Children of the Skull Defekts et de son image miroir)

Plus tard dans l'année, le disque que le groupe nous avait mis entre les mains pendant l'interview au BBMix a paru sans faire grand bruit, un très bel EP de six titres intitulé "2013-3012" dont la seconde face consistait en des versions miroirs (comprendre : passées à l'envers) des trois chansons de la première. Cette fois-ci, le groupe (dont Higgs faisait partie intégrante) était rejoint par Asa Osborne (guitariste de Lungfish et officiant sur le même label sous le pseudonyme Zomes), qui n'est sans doute pas étranger à la présence en plein cœur de l'EP d'une composition minimaliste et plus ou moins dronée. Évidemment, l'exercice de style est bien moins passionnant que "Peer Amid" et les morceaux tête-bêche n'apportent pas plus qu'un galet à l'édifice (autant dire qu'on s'en cogne), mais l'existence-même de ce bel objet est une manifestation de l'existence prolongée de ce nouveau groupe agrandi qui continuera sans doute à produire à un rythme soutenu des pépites de noise-rock psychédélique dans les mois qui viennent. De quoi alimenter encore et encore le carnet de sorties d'un label qui ne se laisse pas vieillir et c'est tant mieux !


Joe Gonzalez

mercredi 28 décembre 2011

[Vise un peu] Yamantaka // Sonic Titan - YT // ST

Est-ce une mode récente de créer une dizaine de nouveaux genres musicaux par an, de jouer aux Lego avec deux pauvres pièces choisies dans le bac des "-gaze", des "-wave", des "black-", des "post-", des "chill-", des "dub-" et autres éléments modulables en vogue pour créer des hybrides parfois excitants, souvent limités et trop souvent usés jusqu'à la corde ("C'est bon les gars, on a créé un nouveau genre à la mode, ça s'appelle le dubgaze (*) : maintenant on peut sortir des milliers de disques classés "dubgaze" qui sonnent tous pareil, ça fera le buzz ! Et dès que ça changera un petit peu, on appellera ça le post-dubgaze…") ? Parfois, ça vire au ridicule et ça donne envie d'arrêter de classer, tout simplement. D'ailleurs, je vire systématiquement les genres de ma mp3thèque et je ne classe pas mes disques par genre. J'aime les musiques hybrides… mais je les aime quand l'hybridation est originale et poussée, pas lorsqu'elle n'est qu'une simple combinaison bateau conçue pour faire parler d'elle pendant des mois sans apporter quoi que ce soit de vraiment nouveau !


(Hoshi Neko)

Ça tombe bien : Yamantaka // Sonic Titan (aucun rapport avec Yamantaka/Yamatsuka Eye des Boredoms : Yamantaka, c'est lui), qui se présente comme un collectif de "-wave", n'a pas peur des mélanges et cite comme genres parents et inspirations (je cite) : le prog britannique, le psychédélisme japonais, le punk rock, l'"iroquois core" (? ils ont dû l'inventer, celui-là), la télévision en noir et blanc, le black metal, la J-pop, les opéras chinois, la noise music et, donc, le théâtre nô. Ambitieux ? Plutôt ! Exagéré ? Un peu, hélas (ne vous attendez pas à entendre beaucoup de black metal, d'opéra chinois ou de véritable punk-rock sur "YT // ST")… mais pas autant que l'on pourrait croire. Excitant ? Oh que oui ! Parce que "YT // ST", le premier disque de ce "collectif culturel pan-asiatique" basé à Toronto, exploite parfaitement ses multiples influences en à peine une demi-heure et sept pistes. Et réussit partout : l'album est accrocheur de mille matières différentes, de l'intro aux accents rituels Raccoon Song, des mélodies accrocheuses et touchantes (parmi les plus réussies que j'ai pu entendre cette année, mine de rien) rock sur Queens, tendres sur Oak of Guernica, pop sur Hoshi Neko ; la belle montée en puissance sur Reverse Crystal // Murder of a Spider, le metal instrumental heavy et électrique à souhait sur A Star Over Pureland et le grand final-apogée Crystal Fortress Over the Sea of Trees ! Le tout avec un goût pour le théâtral qui se retrouve dans les prestations live du groupe :



(À noter qu'il ne s'agit pas d'une piste de l'album… elle est d'ailleurs plus anecdotique.)

D'ailleurs, quand Yamantaka // Sonic Titan se présente comme un "collectif", ce n'est pas seulement par prétention : les artistes ne se limitent pas à la musique mais ont fait leurs premières armes sur un spectacle, et travaillent aussi dans le domaine des arts graphiques :

Vous êtes un peu geek et vous voulez une raison supplémentaire d'aimer le groupe ?
Vous serez ravis d'apprendre que cette installation s'appelle
“コナミコマンド // ↑ ↑ ↓ ↓ ← → ← → B A”.

Bref, la belle équipe est aussi touche-à-tout que prometteuse. "YT // ST" est l'un des meilleurs albums de 2011, et la rumeur veut qu'une adaptation en "rock opera" soit au programme… Que ce soit vrai ou non, on peut avoir hâte de la suite !


(Reverse Crystal // Murder of a Spider)

En attendant, vous pouvez consulter le site du groupe ici, acheter "YT // ST" ici en format digital, ou chez Psychic Handshake en CD ou vinyle blanc (dépêchez-vous : les éditions sont limitées). Je vous le recommande vivement.


— lamuya-zimina


(*) J'ai écrit "dubgaze" au pif, sans réfléchir. Puis j'ai cherché sur Google et n'ai même pas été surpris de voir que certaines personnes classent vraiment des artistes dans le "dubgaze". Je vous jure…

samedi 10 décembre 2011

[45 Tours] Sacred Bones Records, bilan 2011

Si vous pensez avoir en tête un bel échantillon de ce qu'a publié le label Sacred Bones en 2011, vous n'avez pas tort, certes, mais il vous manque encore des clés. Il est vrai qu'une bonne partie des artistes signés sur le label officient d'une façon ou d'une autre dans un registre de rock psychédélique à guitares et outre The Men, Moon Duo, Föllakzoid ou Religious Knives, il y a encore Crystal Stilts (dont on vous avait déjà parlé et qui ont publié un EP de garage-pop à la Phil Spector cette année) et Psychic Ills (leur rock psychédélique a tendance à changer à chaque album et cette année, il était teinté d'americana et un brin fatigué) ou Naked on the Vague (des australiens habitués à un no(ise) rock assez violent et qui cette fois-ci proposent un rock psychédélique à tendance gothique, ou l'inverse). Surtout, il y a Human Eye, un combo de Detroit formé autour de Timmy Vulgar, un ahuri passionné par les aliens, et qui joue un rock psychédélique complètement débile, imprévisible et qui vous explosera les synapses à vitesse grand V. Comme si le noise rock tel qu'on l'aime (à tendance synth-punk, précisons-le) s'acoquinait à la fois de l'école Zappa/Patton et du stoner-rock de Kyuss. C'est un grand n'importe quoi que ce quatrième album ("They came from the sky", encore une fois ça parle essentiellement d'aliens) et je vous le recommande chaudement.


(Human Eye - Junkyard Heart)


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(Cult of Youth - The New West)


Sachez aussi qu'un autre pan du label tend à se rapprocher d'artistes un brin plus torturés ou mous du genou. Jesse Lortz, ex The Dutchess and the Duke, a lancé son nouveau groupe (Case Studies) sous les auspices du label et force est de constater que sa country alternative manque sacrément d'énergie et se défait de toutes les influences (Dylan, Stones) que son premier groupe avait. Il y aussi le groupe de neofolk (comprendre folk torturée) de Sean Ragon, alias Cult of Youth, beaucoup plus réussi mais pour lequel il faudra être préparé à se laisser immerger dans les paroles et les beaux arrangements typiques du genre. Et enfin, Sacred Bones a aussi hébergé la musique d'une fille qui côtoie davantage que quiconque sur le label les paillettes des médias indés depuis maintenant presque deux ans : Zola Jesus. Pour l'avoir vue arpenter la scène de l'Olympia de long en large, sans charisme ni bonnes chansons en 2010, j'ai sans doute un point de vue biaisé, mais je dois avouer que sa musique ne m'a pas plus convaincu avec "Conatus", son nouveau disque de darkwave (de l'électropop sombre à souhait et un brin poseuse). A vous de voir où vous vous situez. Vous savez à présent à quoi vous attendre et n'avez plus qu'à faire votre marché dans la production pléthorique d'un label émergent parmi les plus intéressants à avoir surgi ces dernières années du marasme de l'indésphère post-90's. Bonne pèche.


Joe Gonzalez

vendredi 9 décembre 2011

[Vise un Peu] Stephen Malkmus - Mirror Traffic // The Oscillation - Veils

Stephen Malkmus - Mirror Traffic

Le fait qu’un magazine comme Rock&Folk ait attendu ce disque pour saluer l’œuvre solo de Stephen Malkmus constitue pour moi un mystère absolu tant "Mirror Traffic" se révèle paresseux face à ses illustres prédécesseurs au premier rang desquels se dresse le parfait "Real Emotional Trash". Rien à voir ici avec le cool qu’a toujours incarné la musique de l’ex-leader de Pavement. La faute à la production trop consensuelle du grand Beck ? Stephen Malkmus laisse surtout bien moins de place à son backing-band emprunté aux très bons Quasi –Janet Weiss a d’ailleurs quitté les Jicks après l’enregistrement pour rejoindre les filles de Wild Flag. "Mirror Traffic" laisse ainsi un goût amer de presque bien, en tout cas la certitude d’un gâchis évident à l’écoute de chansons comme All Over Gently, Brain Gallop ou Share The Red qui auraient pu être d’excellents morceaux et qui me perdent en cours de route, honteux d’avoir été incapable de fixer mon attention sur elles plus de quelques minutes. Pour quelques franches réussites (Tigers), beaucoup trop de titres mous et lourdauds s’accumulent à l’image du single Senators qui ne convainc pas malgré toutes les gesticulations de Jack Black.



S’il n’a rien perdu de sa verve guitaristique inégalable (Stick Figures Of Love, Spazz,…) notre homme semble trop souvent évoluer en roue libre. Voilà : Malkmus a l’air plus vieux. C’est dit. Et "Mirror Traffic" n’est au final que l’album mineur d’un artiste majeur. Souhaitons-lui pour son prochain LP le même regain de forme que celui qui a relevé PJ Harvey après son anecdotique "A Woman A Man Walk By". Un disque du calibre de "Let England Shake" pour 2012 ? Cet homme en est absolument capable.



Arthur Graffard







The Oscillation - Veils

L'anglais Demian Castellanos est à l'origine en 2007 du premier album de The Oscillation, "Out of Phase", un excellent condensé de psychédélisme au nom duquel tous les moyens étaient bons. Rejoint par trois autres musiciens pour l'interpréter, Castellanos était passé alors par tous les râteliers et n'en avait ramené que les meilleures idées. "Veils" est la suite logique (après 4 années d'attente tout de même) de ce premier ovni, à ceci près qu'un rétroprojectionniste accompagne désormais le groupe sur scène. Le rock de The Oscillation a beau rappeler parfois le souvenir du psychédélisme anglais tel qu'il se dispensait dans les années 90 (on pense à Spacemen 3), il n'en est pas moins influencé par la fin des années 70, et ce de diverses manières. Il faut comprendre que ça n'est pas un rugissement (métronomique à l'allemande ou pas, d'ailleurs) de guitares qui invoque la transe mais plutôt le travail du son et celui du groove. Cette dernière notion doit son évocation à la basse omniprésente (Telepathic Birdman, Future Echo) et qui dirige tout le mouvement ondulé de la musique. Les percussions et rythmiques d'obédience positivement tribale (Sandstorm, Shake your dreams awake) trimballent leur propre dose de tension limite punk-funk, laquelle est appuyée par des arrangements et une production s'inspirant notamment de la fantômatique réverbération du dub et du tranchant d'une certaine forme de post-punk (Telepathic Birdman).


(Future Echo)

Tâtant tantôt les rondeurs de l'ambient (Veils), tantôt l'épique galbe d'un space-rock quasi gothique (Lament), on a parfois l'impression d'entendre l'aboutissement d'une recherche sur les sons du passé lancée sans grand accomplissement par The Horrors sur leurs deux derniers albums, les popsongs en moins. Plus généralement on se réjouit d'écouter le travail d'un musicien plus doué que nombre de ses pairs, dont le talent de compositeur et d'arrangeur n'a d'égal que son amour pour un grand pan de la musique populaire. En ne se laissant pas bouffer par ses influences multiples, The Oscillation a pris le temps de proposer une orfèvrerie sur mesure, la deuxième d'affilée, qu'il conviendra d'observer dans ses moindres détails afin d'en comprendre toute la finesse mais qui pourra tout aussi bien se déguster comme une grasse ration de rock psychédélique prompt à faire remuer les popotins, les membres (*) et les cervelets.


Joe Gonzalez


(*) : blague à part, s'il existe un "Top 2011 des meilleurs disques pour baiser", celui-ci peut prétendre à y figurer et pas tout en bas.

[Réveille-Matin] Föllakzoid - IV, III, II, I

Une autre particularité du label Sacred Bones, c'est qu'en plus de leur esthétique un brin rétro et de la prolixité des artistes et du label-même, la plupart des disques se concentrent sur un nombre limité de pistes. Le plus souvent, on oscille autour de 8 chansons, comme dans les seventies, lorsque les artistes évitaient de publier TOUT ce qu'ils enregistraient (quitte à ne pas "satisfaire" leurs fans avec des compositions en demi-teinte ou des reprises nazes) et proposaient le haut d'un panier qu'ils n'hésitaient logiquement pas à re-remplir à intervalles réguliers. Je dois dire que j'aime beaucoup cette idée. Surtout lorsqu'il s'agit de musique psychédélique sans grande prétention avant-gardiste, comme c'est le cas pour la majorité des artistes du label. Je préfère m'envoyer tous les ans 8 chansons convenables que d'attendre trois ou quatre ans pour trier les quatre morceaux passables d'un LP de 17 titres, ça c'est mon truc ! Et puis parfois, il vaut mieux limiter le nombre parce que la durée est atteinte autrement. C'est le cas avec Föllakzoid, dont le premier disque ne comporte que deux pistes, pour une durée totale de vingt minutes...




... de rock psychédélique, pas de surprise. Le plus étonnant venant de ce groupe au drôle de nom, c'est que son psychédélisme s'ancre autant dans le space-rock (guitares-fusées) que dans le krautrock (rythmique, collages) alors qu'il s'agit de la musique d'un groupe... chilien. On n'a pas l'habitude d'entendre ce genre de choses en Amérique du Sud et Föllakzoid aurait même eu sa place sur le podium du dernier concours Mundovision. En attendant, leur EP inaugural n'annonce rien de mauvais et il satisfera ceux qui ne demandent rien d'autre qu'un fix régulier avant que, peut-être, un album ne confirme l'appartenance de ces chilenos au noyau dur de Sacred Bones.


Joe Gonzalez

jeudi 8 décembre 2011

[Réveille-Matin] Religious Knives - The Message

Rien de mieux pour qu'un label se forge une image solide que de travailler cette dernière et d'homogénéiser l'apparence de ses publications. C'est une méthode qui a montré des résultats plus que probants par le passé. Souvenez-vous des pochettes de Peter Saville pour Factory, des merveilleuses photos du label jazz Blue Note, ou encore la belle continuité prônée par des esthètes comme Constellation ou Tzadik. Sacred Bones l'a compris et c'est pourquoi la grande majorité des disques publiés par le label est ornée d'une même bannière présentant, au-dessus ou par-dessus l'artwork une bande où figure le nom du label, le nom du groupe, la date d'enregistrement, le nom du disque et son numéro de série et le contenu des deux faces (si c'est un LP). Ça peut paraitre vieillot et certains reprocheront à l'entête d'empiéter sur le décor mais je ne peux pour ma part que louer ce bel effort. Rien de tel que de se retrouver avec une valeur ajoutée de collectionneur en herbe pour vous donner envie de rassembler toute la série et rien de tel pour mieux imprimer le nom Sacred Bones Records dans tous les esprits. Et puis disons-le, ça ajoute aux disques un cachet plus sérieux qui fera sans doute belle impression à nos petits-enfants lorsqu'ils fouilleront dans nos cartons de disques (en ces temps futurs, le support musical sera sans doute télépathisé, peut-être entièrement gratuit !). Regardez plutôt la pochette du nouvel album de Religious Knives et dites-moi que ça ne vous donne pas envie de le posséder.




"Smokescreen" est sans doute le meilleur album paru sur le label new-yorkais en 2011. Le plus consistant et le plus réussi, certes, mais le plus étonnant aussi, parce que depuis 2004, Religious Knives (un trio des environs de NYC), se trainait plutôt la réputation d'officier dans le domaine du drone. Des tonnes d'enregistrements étaient d'ailleurs sortis sur différents labels, sous le manteau, qui en attestaient. Or cette année, c'est un excellent album de rock psychédélique qui est proposé, et pourquoi pas ? A la manière des suédois The Skull Defekts, qui proposent deux facettes d'une même entité à vocation psychotrope, Religious Knives ne déshonorent pas leur nom, loin de là, en s'essayant au tout rock. Le couple Mike Bernstein et Maya Miller se partagent le chant et on sent dans les volutes de leurs guitares et claviers, tout comme dans les coups portés sur la batterie par un Nate Nelson décontracté qu'il y a du velours là-dessous, et sans doute quelques idées fauchées à différentes incarnations de Faust, sans pour autant que le trio ne parvienne à se démarquer. "Smokescreen" le bien-nommé est à la fois la porte d'entrée idéale dans l'écurie Sacred Bones car il ne compte aucun temps faible, et un très beau virage opéré par ces musiciens dont on n'attendait pas grand chose.


Joe Gonzalez

mercredi 7 décembre 2011

[Réveille-Matin] Moon Duo - Run around

De manière générale, Sacred Bones est un label dont l'identité sonore est suffisamment homogène pour être saisie. En l'espace de quatre ans, ses responsables ont su rassembler derrière eux une quantité pas croyable de musiciens délaissés par les circuits indépendants de moyenne ou grande envergures, tous ne partageant pas exactement la même doctrine mais dont la gamme de talents s'est resserrée autour d'un rock plus ou moins psychédélique tendant vers le boucan guitaristique pour les uns et vers une folk habitée pour les autres, avec une option sur l'esthétique Do It Yourself. L'occasion est donc rêvée de vous proposer un autre versant d'une même montagne avec un duo de San Francisco beaucoup moins cracra et violent que The Men.




Lui, c'est Ripley Johnson, le chanteur et guitariste de Wooden Shijps. Avec la claviériste Sanae Yamada, il a formé un projet non seulement parallèle à son groupe d'attache, mais aussi tout à fait analogue. En effet, rien ici n'est à proprement parler différent de ce que produit Wooden Shjips : il s'agit de space-rock psychédélique, influencé par Spacemen 3 et le krautrock de Guru Guru ou Ash Ra Tempel. La principale différence réside dans la boite à rythmes qui donne une couleur inattendue à certaines introductions, notamment, et qui contraste parfois avec certains claviers sixties utilisés par Yamada. Quoi qu'il en soit, l'originalité en matière de son et de structure n'a jamais été l'idéal de ce genre de musique (même si certains se sont illustrés dans cette recherche d'un absolu toujours plus transcendantal, je pense notamment aux Acid Mothers Temple) et c'est davantage la transe psychédélique qui est à l'honneur, comme si on y était (dans les années 70), et ça fonctionne tout aussi bien sur scène d'après ce que nous avons pu en voir. Rien de neuf, donc, mais en dehors d'une erreur de casting (les fade-outs sur chaque morceau), c'est par nature un bon disque de plus pour le space-rock et pour Sacred Bones.


Joe Gonzalez

jeudi 10 novembre 2011

[Vise un peu] Castle Face Records presents: Group Flex

Vous vous rappelez de cette époque bénie où vous étiez encore un marmot joyeux et insouciant ? Quand vous passiez votre temps à jouer et à rire avec vos copains-copines, à courir dans l'herbe, à faire des châteaux dans un bac à sable, à découvrir des merveilles dans le grenier de vos grand-parents, à échanger des Pokémon à la récré, à vous amuser d'un rien (au point que vous aimiez même parfois découvrir les gadgets en plastique offerts dans les paquets de céréales (*)) ?

Oui ? Tant mieux ! Pas tout à fait ? Bon, OK, moi non plus. Je me rappelle aussi et surtout de l'instit' tarée qui ligotait les gosses sur leurs chaises et me faisait peur au point que je n'osais même pas la regarder en face ; du gros redoublant trois fois plus musclé que moi qui me rackettait mes Lila Pause et mes Kinder Délice à la récré ; je me souviens qu'en fait, je détestais l'école, y compris la récré, que je n'avais aucune envie d'être avec les autres que je ne connaissais pas vu que je venais de déménager, et que je voulais juste être en vacances et jouer à la Super Nintendo. Ou à la Megadrive chez un de mes copains, ou à toutes les consoles qu'avait mon cousin. Non, en vrai je n'aurais aucune envie de retourner *vraiment* en enfance.

Mais jouons un peu le jeu, idéalisons et conservons surtout les bons souvenirs : la facilité avec laquelle les enfants peuvent déborder d'énergie, d'excitation à l'idée de recevoir un nouveau jouet, voir tout endroit comme un terrain de jeu, etc. Vous y êtes ? Hé bien voilà : si vous aimez la pop noisy et le rock psychédélique, et si vous avez un petit côté mélomane collectionneur-fétichiste, "Group Flex" (édité par Castle Face Records) vous fera le même effet qu'une Zuckertüte remplie de bonbons et de jouets variés ! (Si vous ne savez pas ce que c'est qu'une Zuckertüte, regardez à gauche et si vous ne comprenez pas, tant pis : vous n'aviez qu'à être allemands.)


Aussi vite écouté qu'on avale un sachet de confiseries (le disque dure une demi-heure), "Group Flex" est un assortiment de chansons variées qu'on écoute en enfilade (les parfums s'appellent ici Blasted Canyons, Bare Wires, The Fresh & Onlys, Thee Oh Sees, Ty Segall and Mikal Cronin et Here Comes The Here Comes pour la piste cachée sur la première édition mais chut, faut pas le dire, c'est un secret !) et qui procurent un plaisir aussi immédiat que les bidules colorés en illustration ci-dessus, un goût aussi agréable qu'addictif, qui donne envie d'en avoir toujours plus. Sérieusement, le taux de mélodies accrocheuses à la minute sur cet album est impressionnant, et même si le disque ne contient que ça (de courtes chansons de garage rock psychédélique), c'est largement suffisant pour en faire plus qu'une simple compile sympatoche. (Toutes les pistes sont d'ailleurs exclusives.)

Et puis il y a le "jouet" : l'objet même, qui n'est autre qu'un carnet à spirales contenant de grosses pages cartonnées aux bords arrondis, et d'autres pages translucides, multicolores, à motifs métallisés… qui ne sont rien moins que des flexidiscs contenant chacun la musique de l'un des groupes ! (Si vous n'avez pas de platine vinyle ou que vous avez peur d'abîmer le bidule, l'album contient aussi un code pour télécharger les pistes. En 160 kbps, certes, mais c'est du garage rock lo-fi — pas du Ben Frost.)


(Blasted Canyons — Ice Cream Man)

Ce qui me tient lieu de conscience professionnelle me dit que je devrais sans doute présenter chacun des groupes inclus sur la compilation : mais que ce soit la (très relative) lenteur psychédélique des Blasted Canyons (et leurs chœurs inoubliables sur le refrain d'Ice Cream Man), la simplicité et l'immédiateté totale des chansons des Bare Wires, le son plus distant des Fresh & Onlys, celui, quasi-instrumental, aussi "trippé" des Thee Oh Sees ou celui, très rock, de Ty Segall et Mikal Cronin sans oublier la comptine moqueuse de Here Comes The Here Comes, chantée par une enfant sur une mélodie 8-bit, peu importe : le mélange fonctionne à merveille, les sons sont tous assez similaires (et juste assez différents pour ne pas lasser… comme si on pouvait en avoir le temps), avec presque à chaque fois un son rock lo-fi, des mélodies évidentes, une voix masculine et des chœurs mixtes. Court mais rien à jeter. Non, franchement, si vous aimez le genre et que vous pouvez vous procurer le disque, faites-vous plaisir : une petite douceur comme ça, ça ne révolutionne pas le monde mais ça ne se refuse pas.


— lamuya-zimina


(*) J'avoue avoir gardé deux ou trois mini sabres-laser rétractables en plastique qui servent aussi de sifflet. Leur absurdité me fascinerait presque. J'aime imaginer Darth "Benoît XVI" Sidious en train de souffler dans un mini sabre-laser rétractable pour faire un "wiiiiiii !" ou Dark Vador et Luke Skywalker se lancer dans un duel de sifflets et Luke perdre parce que le laser de son sabre-laser ne peut pas se fixer et vient de se rétracter.


P.S. Si vous en voulez plus, plusieurs des groupes présents sur la compilation ont sorti des albums cette année ; je ne les ai pas encore tous écoutés mais je vous conseille notamment le dernier de Thee Oh Sees, "Carrion Crawler/The Dream", qui vient tout juste de sortir et est très sympa !

mardi 8 novembre 2011

[Réveille-Matin] Psychic TV - New York Story (et une fois n'est pas coutume, nous vous conseillons d'aller au cinéma !)

En 2005, Genesis Breyer P-Orridge, le meneur de COUM Transmissions dans les années 70, de Throbbing Gristle au tournant des années 80 et de Psychic TV jusqu'à il y a trois ans, apparaissait comme commentateur privilégié dans le rockumentaire "Dig!". Là, avec un naturel frappant et des allures de vieille femme, il déclarait son amour pour le Brian Jonestown Massacre et les Dandy Warhols lorsqu'au milieu des années 90, ces deux groupes étaient pour lui la seule chose à voir. Je me suis régulièrement demandé comment le chanteur de Throbbing Gristle (soit l'inventeur de la musique industrielle, si vous préférez), comment un type comme lui pouvait se retrouver dans le psychédélisme rock d'Anton Newcombe et Courtney Taylor... jusqu'à comprendre (grâce à l'excellent ouvrage d'histoire de Simon Reynolds, "Rip it up and start again") que la musique industrielle de TG ne pouvait être comprise qu'à condition de la considérer à sa juste valeur : comme un psychédélisme brutal, urbain, mais un psychédélisme tout de même.

Genesis P-Orridge (à gauche), à l'époque de Throbbing Gristle

Plus tard, j'ai découvert le groupe suivant de P-Orridge, Psychic TV et tout était plus clair. Né au début des années 80 à la mort de TG, cette entité s'est tout de suite montrée plus ouvertement inspirée par un héritage velvetien sans regret et une passion pour la transe et le psychédélisme sous toutes ses formes. P-Orridge avait tout essayé avec TG, des drogues en tous genres aux pratiques sexuelles les plus étonnantes et la musique de Psychic TV embaumait la liberté. Les premiers disques que j'écoutai étaient lunatiques et les écouter revenait à s'adresser à quelqu'un souffrant d'un déficit d'attention et changeant de sujet de façon irrégulière. Sur "Trip Reset" (publié justement au même moment que les premiers disques du BJM et des Dandys), il y avait une reprise de Pink Floyd, une ode à un chat noir prenant la forme d'une comptine pour enfants hallucinés, de lentes et insidieuses persuasions à la façon de TG et d'autres choses encore. Toutes ces grimaces différentes sur le même visage difforme (celui du très laid et paradoxalement très beau, et très "glam" Genesis, le charisme fait vampire angliche), pacifié par l'empirisme des substances mais derrière lequel se cache, encore aujourd'hui, une terrible rébellion à l'envers du déterminisme, toutes ces grimaces se révélaient être une vision définitive de la musique psychédélique. Rien de surprenant alors à découvrir, plus tard, qu'en 1988 avait paru un "Towards thee Infinite Beat" prédatant quasiment la house anglaise, roulant sur une transe électronique, jouée par un groupe de rock.




A 61 ans, Genesis P-Orridge est toujours actif et c'est peu de le dire. Après avoir reformé Psychic TV en 2003 et y avoir mis un terme en 2007, P-Orridge a tourné avec un nouveau groupe du nom de Thee Majesty, avant de reformer Throbbing Gristle ces dernières années (le groupe prévoit de publier prochainement leur version - déjà enregistrée - du "Desertshore" de Nico). Mais ça n'est pas tout.


(La bande annonce du film de Marie Losier, actuellement sur vos écrans)

Depuis la fin octobre, dans vos cinémas d'art et d'essai, un film de Marie Losier rend hommage à l'homme et à l'artiste. De la même manière que "Dig!" retraçait 7 années de la vie de deux hommes et de leurs groupes, "The Ballad of Genesis and Lady Jaye" raconte six années de la vie de Genesis et de sa femme, performeuse new yorkaise, artiste engagée idéologiquement, et finalement membre de la dernière incarnation de Psychic TV (New York Story est la chanson la plus marquante, la plus touchante, écrite par Genesis à cette époque). On y explore le quotidien de ce couple hors du commun, tandis que Genesis explique à la fois son historique (de son enfance à COUM à TG à PTV), son approche de l'art (notamment par la technique du cut-up) et son amour pour Lady Jaye Breyer, sa femme et sa moitié, et le mot est un euphémisme.

En effet, le couple Breyer P-Orridge avait pour objectif de devenir un seul et même être, par amour absolu pour l'autre, un être nommé pandrogyne. Le film dévoile ainsi les différentes opérations de chirurgie esthétiques qui devaient donner à Genesis des seins et rendre les deux êtres en tous points similaires. Si l'attitude empiri-centrée de P-Orridge, sa haine du déterminisme du corps et son apparent besoin d'exposition publique le vouaient à ce type de projet, il reste étonnant de le voir évoluer tout au long du film, avec un naturel et une naïveté bluffants, à tel point qu'il provoque l'empathie. La réalisatrice ayant adapté son montage à l'univers de P-Orridge (le film n'est pas "facile" à voir, il est sans cesse découpé, collé, et les séquences les plus inattendues s'y voient accolées, entre une approche documentaire et des séquences scénarisées, des photos et des images d'archive, le tout avec l’œil d'un voyeur), le film touche au but et ne se complait jamais dans le regard clinique ou pire, l'attendrissement. On éprouve à la fin du film un sentiment réel pour Genesis, qui transcende sa musique, ses idées ou son courage. Mine de rien, il est de plus en plus rare aujourd'hui de ressentir ce genre de choses devant un documentaire, qui plus est un rockumentaire, et c'est pourquoi je vous encourage à ne pas tarder à trouver un cinéma diffusant ce court film (1h12) et à découvrir de façon inhabituelle une musique fantastique, des personnages extraordinaires, et des idées, de belles idées.


Joe Gonzalez

vendredi 21 octobre 2011

[45 Tours] Silver Apples - Program

Si vous avez aimé passer la semaine à dodeliner de la tête au son de grooves d'un autre temps, vous allez aimer Silver Apples. Ce duo américain, pionnier de la musique électronique, précurseur de Suicide, Portishead, et de l'acid house, d'une certaine façon, est arrivé pile au bon moment : en 1968, année psychédélique et avant-gardiste par excellence, paraissait "Silver Apples", un premier album coup-de-poing-dans-le-plexus où s'enchainaient sans temps mort les grooves psychédéliques - et limite proto-krautrock, à vrai dire ! - portés par la batterie de Danny Taylor, comme une charpente immatérielle supportant les structures circulaires des riffs des synthétiseurs de Simeon Coxe, dont la voix funambule semblait à la fois survoler la mêlée et appuyer violemment sur les mots.


(Non, Jonny Greenwood n'a pas inventé le sampling de radios locales comme entame de morceau)

Tout l'album est de cette trempe et le suivant ("Contact") est presque aussi bon et on y trouve du banjo à gogo dans une sorte de revisite de l'americana façon hallucinée. Malgré ça, la carrière de Silver Apples n'a pas été ce qu'elle aurait pu être. Lâchés par leur label au début des 70's, les deux musiciens n'enregistreront plus avant les années 90 (le troisième album paraitra même en 1998, soit presque trente ans après sa date prévue de sortie, en 1970). Simeon Coxe se brise le cou en 1998 à la suite d'un accident de la route et Danny Taylor meurt en 2005... oui mais le groupe existe encore ! Après des années de rééducation, Simeon a relancé Silver Apples et il sera ce soir en tête d'affiche au festival BBMix à Boulogne-Billancourt. Il est encore temps de prendre votre place (c'est donné !) et d'apprécier le psychédélisme de Silver Apples, tanqué dans un bon fauteuil du Carré Bellefeuille, face à un musicien qui aurait l'âge d'être votre pépé et qui pourtant vous donnera envie de remuer vos fesses et de jouer avec des synthétiseurs analogiques et des séquenceurs comme avec autant de jouets magiques.


Joe Gonzalez

jeudi 20 octobre 2011

[45 Tours] Spiritualized - If I were with Her now

Chez Spacemen 3, trio anglais majeur dans le renouveau psychédélique médicamenteux de la fin des années 80 (aux côtés de Jesus&Mary Chain et autres Flaming Lips et Stone Roses, ce renouveau a notamment permis l'existence des Dandy Warhols, Brian Jonestown Massacre et autres - plus récents - Wooden Shjips, Black Angels et compagnie), l'élément le plus instable était Peter 'Sonic Boom" Kember, tout le monde le sait, et ses sorties suivantes (sous cet avatar ou en tant que Spectrum) ont prouvé que le bruit, le DIY et l'esprit adolescent du trio étaient son tribut (*). De l'autre côté du spectre, c'est Jason "Spaceman" Pierce, alias Spiritualized qui semblait dépositaire des velléités psycho-spatiales du groupe. En clair, s'ils étaient tous deux des enfants légitimes de Lou Reed, l'un était un dealer de crack pour junkies dégueulasses et l'autre préférait fournir la haute société avec des pilules qui vous entourent de coton. Beaucoup considèrent "Ladies & Gentlemen we are floating in space" comme le meilleur disque de Spiritualized, et ils ne sont pas à côté de la plaque. Sorti en 1997, c'était un parfait compagnon de route pour "OK Computer", un autre antidépresseur à s'envoyer massivement pour combattre la tension pré-millénaire. Cependant, l'album le plus abouti de Jason m'a toujours paru être "Lazer Guided Melodies", le premier album de Spiritualized, paru en 1992.





Cinq avant son breakthrough, Spaceman avait déjà tous les éléments en main : un savant dosage de ballades dream-pop, un brin d'ambient mollement rêveur, un tambourin de temps à autres et des guitares qui savent créer une transe psychédélique bruyante, à la façon du shoegaze mais avec un impact plus direct, plus pop. Si en prime la basse peut créer du groove et si les mélodies universelles sont au rendez-vous, que demander de plus à du rock psychédélique en 1992 ? Le succès était assuré, même si Pierce ne devait toucher un public plus large que cinq années plus tard, "Lazer Guided Melodies" amena tout un tas de passionnés de shoegaze vers un disque au son plus élégant, où les arrangements de cordes habillaient les allusions à la drogue, où les douzes morceaux étaient réunis en quatre imposantes suites immersives à souhait, et le shoegaze mourrait d'une belle mort tandis que la musique de Spiritualized illustrait à la télévision anglaise une publicité pour les barres sucrées Toffee Crisp.



Joe Gonzalez


(*) : Je triche un peu parce que les sorties de Peter Kember sous l'alias Experimental Audio Research (E.A.R.) sont d'une toute autre trempe : expérimentales, électroniques et plutôt réussies d'ailleurs.

mardi 18 octobre 2011

[Réveille-Matin] Tim Buckley - Nobody walkin'

Quand rien ne va plus, quand tout semble vain, quand vous saturez, quand ce que vous entendez vous pèse sur les épaules toute la journée, quand les collages interminables qui fomentent votre quotidien dans votre dos vous tapent sur le système, il faut passer à l'acte. A moins bien sûr que la situation n'exige un remède plus radical, la solution se trouve dans l'oubli, le brouillard, l'abandon de soi et donc du Monde, c'est à dire dans les années 70 et ses jams psychédéliques interminables, mono-thématiques et au groove circulaire protectionniste et réactionnaire. Voilà ce qu'il vous faut. Un bon vieux "Larks' tongue in Aspic" monté en neige, non mieux, un "Soon over Babaluma" d'ambiance, ou plus rétro encore un "Mirror Man" lo-fi, un "Lorca" nocturne. Les digressions para-hippies old school ne sont plus vraiment à la mode. Même s'il reste quelques irréductibles de talent convaincus qu'il n'est pas nécessaire de se lancer dans l'électronique pure et dure pour explorer la psyché de l'auditeur (Wooden Shijps, Flaming Lips, The Feeling of Love, Acid Mothers Temple, etc), le temps de la Conquête Spatiale est révolu. C'est justement pour cela qu'il faut vous tourner vers le programme Gemini d'antan et trouver de quoi flotter en orbite autour d'une Terre que l'on a de plus en plus de mal à quitter ces jours-ci.




Et puisque tout est si brutal dehors, je vous propose d'enchainer une série de réveille-matin dans cette lignée, qui nous rappelleront à nos rêves d'éternité, à nos naïfs espoirs d'envol et qui nous réveilleront avec entrain, sans contrainte, dans une étreinte langoureuse, longue et longitudinale, à travers les terres du commuting et jusqu'au bureau du réel. Tim Buckley était un spécialiste de ce genre de voyage. Vocalement bien plus intéressant que son rejeton, moins intéressé par le manche de sa guitare que par la quantité de variations qu'il pouvait inclure dans le terme "folk" (score final : a lot), il avait accouché en 1970 de ce qui restera probablement son album le plus expérimental et osé. Sur la chanson-titre, sa voix de caoutchouc obéit à tous ses caprices, du plus grave au plus aigu dans une cavalcade angoissante, dissonante et progressive (au sens de "rock progressif"), et à l'autre bout du disque, une jam où sa guitare acoustique semble battre des ailes comme un papillon tandis que le clavier de Lee Underwood tisse une toile où l'espace est l'essentiel. On n'en fait plus des jams comme ça et "folk d'avant-garde", ça ne veut plus dire grand chose, c'est une conception de la musique qui est ancienne, désormais. Mais pas obsolète.


Joe Gonzalez

lundi 10 octobre 2011

[Vise un peu] The Horrors - Skying / The Psychic Paramount - II

The Horrors - Skying

Je l'ai dit et je le répète, j'éprouve de la sympathie pour Faris Badwan. Une tendre pitié. Une charitable tendresse. J'éprouve de la difficulté à croire qu'un jour The Horrors publieront un classique, un grand album, un disque qui compte. Mais ce ne sont pas de mauvais bougres, pas du tout, au contraire même. Je loue leurs efforts et vous invite à faire de même. Ces jeunes gens ont commencé par lancé leur propre scène, dans une petite ville anglaise, et puis leurs propres soirées underaged, et les voilà qui continuent, quatre ou cinq ans plus tard à explorer ce que la musique a de mieux à leur offrir et ça n'est pas un retour au garage des débuts mais bien la suite logique de "Primary Colours" qui est arrivée cette année dans les bacs. Et par suite je n'entends pas redite. Badwan et ses horreurs découvrent l'histoire de la musique populaire, à leur rythme et à rebours, ce qui fait qu'après le shoegaze empreint de post-punk d'il y a deux ans, on a aujourd'hui abordé une sorte de pop psychédélique vivement influencée par les mouvements gothiques de la première moitié des années 80 (Chameleons, The Birthday Party) et par les géants de la Big Music de la même période (U2 et surtout Echo & the Bunnymen).


(I can see through you)

Il reste encore à cette musique suffisamment d'inventivité pour ne pas sombrer dans l'arnaque. Quelques refrains amusants (I can see through you), quelques morceaux de pop plutôt bien foutus (Changing the rain), d'autres tendant vers la transe psychédélique (Moving further away), le tout avec une base rythmique toujours au garde-à-vous, et c'est grâce à tout cela que l'on ne s'ennuie pas en ré-entendant des plans imaginés il y a déjà une trentaine d'années par d'autres avec plus d'authenticité. Avec un son plus massif, des ambiances plus variées, les Horrors peuvent viser un public encore plus large et tant mieux pour eux, mais il est vrai que si l'album n'est pas raté il n'apporte absolument rien de neuf. C'est un essai plus constant mais plus consensuel aussi que "Primary Colours", une tentative de plus pour ce groupe de fanatiques de musique pop. L'attitude mérite le respect, le résultat peut se targuer d'être décent, mais où est l'ambition ? Où sont les idées ?










The Psychic Paramount - II

Les rues de New York ne sont plus les mêmes aujourd'hui qu'elles n'étaient en 1979. Elles sont plus propres, on y croise moins de clodos, de drogués et de grandes folles et forcément le noise-rock d'aujourd'hui s'en ressent. Le bruit new-yorkais n'est plus non plus aussi sale qu'auparavant, plus aussi négatif, il n'est à vrai dire plus négatif du tout. Si l'on prend The Psychic Paramount comme exemple de ce vers quoi a tendu le bruit, alors il ne s'agit plus du tout de faire hurler des guitares à l'agonie en signe de révolte, mais comme la pochette de "II" le sous-entend, c'est davantage dans une démarche psychédélique et détendue que les volumineuses strates vagabondes d'électricité se déploient en 2011. Du noise-rock joué par des putains de hippies.


(DDB)

Dans une formation classique, avec des progressions rythmiques et mélodiques empruntant notamment au post-rock, au psychédélisme 70's et au non-sens propre à des confrères bruitistes (tels les Branca, Rallize Dénudés et autres amateurs de déflagrations guitaristiques - mais pas Sonic Youth ! Ou alors sur les S.Y.R. à la limite...), ce groupe ne propose rien d'autre qu'une bonne dose de raffut mental, que l'on se doit d'écouter à un volume maximal pour en apprécier la qualité (sinon ne perdez même pas votre temps, vous n'y entendrez rien), à vocation psychédélique ou d'exutoire. Bien que plutôt réussi dans son genre, ne vous attendez pas à trouver en ce disque un double-fond ou une couche supplémentaire de violence, il n'y en a pas, ça n'est pas prévu au menu. En 2011 voilà ce que l'on appelle un "bon" disque de noise-rock. Faut-il s'en réjouir ?






Joe Gonzalez

jeudi 6 octobre 2011

[Vise un peu] Ponytail - Do Whatever you want all the Time / Honey for Petzi - General Thoughts and Tastes

Ponytail - Do Whatever you want all the Time

On l'a appris récemment, "Do Whatever you want all the Time" sera le chant du cygne de Ponytail, la faute probablement à des envies contradictoires ou, pour le dire plus simplement, la faute à la réussite des tentatives solo de Dustin Wong, le guitariste prodige du groupe. Auteurs de deux albums (dont le plutôt réussi "Ice Cream Spiritual", 2005), les cinq membres de Ponytail n'avaient pas changé la formule cette année : tandis qu'une batterie foldingue se démène en arrière plan et que la guitare de Wong trousse des décors oniriques Animal Collectivistes et des breaks rythmiques Deerhoofiens, des sons électroniques étranges parasitent les chansons que Molly Siegel "tente" de chanter (ou beugler), pas forcément de façon intelligible à la manière d'une Satomi Matsuzaki avinée qui ne parviendrait pas à conserver le microphone à proximité de sa bouche.


(Honey touches)

La qualité principale de cet imbroglio fluo (auquel la pochette et le titre de "Do whatever you want all the time" font justice) est en même temps son défaut : on se laisse difficilement trimballer dans les énigmes sonores extatiques du groupe, des "chansons" difficiles à appréhender avec clarté, des gimmicks pas évidents, un univers à part, psychédélique et bon enfant, mais lorsqu'on se laisser bercer par ce genre de voyages intersidéraux intracérébraux, la transe idiote (pléonasme) est à son comble (comme sur Tush) et on peut se laisser aller à un retour rétromaniaque à l'enfance désirée, au sourire béat et à l'oubli de soi. Tout ne fonctionne certes pas aussi bien (notamment lorsque trop de place est laissée à la guitare de Wong, comme sur AwayWay) mais la majorité des tentatives ici présentes de créer un maelström rétropop psychédélique est amené à terme et naissent ainsi de grands moments de partage psycho-physique para-hippie par le biais d'une musique libre, sur laquelle on s'imagine danser dans un festival (Easy Peasy) ou devant son miroir en faisant de l'aérobic lo-fi (Honey touches). La formule était peut-être vouée à ne pas se diversifier suffisamment et après deux albums réussis, Ponytail a établi une proposition musicale suffisamment personnelle et originale pour que l'on se souvienne d'eux en de bons termes. C'était peut-être le moment idéal pour splitter, après tout. Reste à estimer l'apport de Dustin Wong à l'art musical, mais ça c'est une autre histoire.










Honey for Petzi - General Thoughts and Tastes

Ce trio suisse de math rock fait figure de revenant, aujourd'hui. Comme tous les intervenants de ce que l'on a appelé le math rock, le gros de leur carrière est derrière eux. Les Chevreuil, Don Caballero, Hella, 65daysofstatic et autres Cheval de Frise ont plus ou moins fait leur temps, une fois passée la moitié des années 00. Il est vrai qu'entre 2000 et 2005 (à peu près), ils avaient la côte, ces descendants du post-hardcore 90's (de Slint à Shellac en passant par Drive like Jehu et même des soldats de l'ombre comme Colossamite). On s'échangeait les cartes Panini à l'effigie de Zach Hill ou Steve Albini dans les cours de récré de HEC (Hipster Entertainment Central). On s'amusait à taper sur ses genoux en essayant de suivre les breaks des batteurs (les véritables stars de ces groupes-là). On avait retrouvé avec ce rock d'un genre nouveau la virilité (les groupes étaient plus ou moins tous composés de mâles) que le post rock et le métissage électronique de l'art pop laissaient de côté depuis quelques années déjà. On en redemandait et on écoutait Lightning Bolt. Et puis suffit. La formule était somme toute convenue et n'amenait pas bien loin en dehors de quelques frissons rythmiques, d'une énergie folle et de guitares acérées. Le math rock était voué à ne pas rester longtemps une mode mais il n'est pas mort pour autant, pas plus que le post rock n'est mort. Certains des groupes ont même survécu. Battles par exemple, tardifs mutants transgenre qui ont d'ailleurs contribué à la fin de l'engouement pour le math rock en faisant dévier l'attention sur leur version avant-gardiste, progressive, plus mélodique (et aussi plus laide, m'est avis) du genre.


(It comes from within)

Que penser alors d'un album de math rock publié en 2011 par l'un de ses représentants passés, un trio pas forcément très connu mais dont une paire de disques (l'EP "Nicholson", l'album "Man's rage for Black Ham") avaient fait partie du haut du panier il y a 6 ou 7 ans ? Ça n'est pas là une redite puisque d'une certaine façon, le propos s'est étoffé, c'est une sorte de pas en arrière pour mieux bondir ou de bond en arrière pour mieux faire un pas vers l'avant (je ne suis pas encore parvenu à me décider, et j'ai mieux à faire à vrai dire). La formule rappelle en effet davantage le post-hardcore de la fin des 90's. On y entendu du chant, des... mélodies et des constructions au format "chanson". Pourtant le son des guitares n'est pas vraiment passéiste, c'est plutôt une avancée en direction des chantiers ouverts par le Battles des débuts (Old Enough), avec ce que ça implique de sons hors du commun et pas forcément du meilleur gout mais avec aussi une certaine recherche mélodique dans la composition. On pense parfois même à des intonations vocales très en vogue ces dernières années chez Animal Collective et ses suiveurs (Fitness Wellness), sauf que celles-ci illustrent des bouillons math-rock à vocation pop où se croisent Deerhoof, Battles et McLusky. Toutes les compositions ne sont malheureusement pas d'un niveau suffisant d'intérêt (It comes from within, horripilante, Late night tale, à se tirer une balle) pour faire de l'album une alternative sérieuse à Battles pour quiconque place (encore) Battles au sommet des débats, mais quelques chansons font ici office de confiant retour aux affaires pour Honey For Petzi. Ça ne sera pas un revival math (le nouvel album pas terrible de Hella est là pour le prouver) mais si des rescapés de la vague mathématisantes se décident à publier des essais aussi ambitieux que celui-là à intervalles plus réguliers, on pourrait finir par se retrouver avec une descendance décente et enfin passionnante.






Joe Gonzalez