C'est entendu.
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lundi 14 novembre 2011

[Alors quoi ?] Interview de The Skull Defekts, BBMix 2011, Troisième

The Skull Defekts est un collectif à géométrie variable originaire de Göteborg, en Suède. Depuis leurs débuts en 2005, ils ont publié un nombre impressionnant d’albums, tout d’abord sur de petites structures, et plus récemment sur le label américain Thrill Jockey, lorsqu'ils ont été rejoints par Daniel Higgs, leader du groupe de post-hardcore Lungfish. C'est Entendu a rencontré les quatre membres principaux du groupe lors du festival BBMix 2011. Nous avons cherché à comprendre comment fonctionne un groupe de noise-rock qui vient de l'univers de la musique électronique et quelle place il peut avoir sur la scène internationale en 2011.



(The Skull Defekts - Peer Amid, sur "Peer Amid")


C’est Entendu – J’ai lu quelque part que votre nouvel album, "Peer Amid" (qui a paru en 2011 NDLR) avait été enregistré en 2009… Comment expliquer ce délai ?

Joachim Nordwall (guitar, vocals) – Pour faire simple, c’est à cause de complications techniques, vis à vis du label. Nous voulions trouver le bon endroit pour le publier et il a fini chez Thrill Jockey, où Daniel Higgs avait déjà publié des disques. Daniel s’entendait bien avec ces gens-là.
Daniel Fagerström (guitar) – Il nous a fallu du temps pour définir quelles chansons nous allions utiliser. Nous avions enregistré quelque chose comme seize chansons et nous devions choisir lesquelles seraient sur l’album. Ce processus fut… long.
JN – Probablement toute une année…

CE – Avant ça, vous aviez enregistré de nombreux albums et il arrivait que plusieurs d’entre eux paraissent la même année, comme en 2007 il me semble. Était-ce plus simple de publier lorsque votre label n’était pas aussi important que Thrill Jockey ?

JN – Oui, le processus est plus lourd en même temps qu’il est plus réfléchi en termes marketing, bien entendu. Si l’on souhaite publier quelque chose sur un petit label, avec des amis, on ne produira que 200 copies et tout ira plus vite.

CE – Avez-vous modifié vos habitudes pendant l’enregistrement du fait de la notoriété de votre nouveau chanteur ? Avez-vous composé différemment ?

JN – Non… Pas vraiment.
DF – Nous avons simplement décidé que nous devions bâtir cet album avec Daniel (Higgs), qui est notre ami et un excellent musicien. Nous lui avons demandé de travailler avec nous et nous ne savions pas ce que nous allions publier ni quand. Nous ressentions seulement le besoin d’enregistrer cette musique que nous n’avons pas créée dans un but précis mais plutôt pour le simple propos de la créer. Façon de parler. L’album en est le résultat.

CE – Mais l’enregistrer avec Daniel Higgs l’a rendu bien plus visible, y compris pour nous, en France. Diriez-vous que c’est votre breakthrough et qu’il vous offre et vous offrira une bien plus grande attention de la part du public et des medias ?

JN – Espérons-le ! On n’y a pas beaucoup pensé.
DF – Bien entendu, nous avons gagné en visibilité en enregistrant avec Daniel Higgs et en faisant distribuer l’album bien mieux que nos anciens disques par un plus gros label.


(la pochette de l'EP "2013-3012")

CE – Votre prochain disque paraitra-t-il sur le même label ?

DF – Justement nous avons un nouveau disque avec nous (il nous tend un exemplaire du maxi "2013-3012")?
JN – Nous avons tourné aux États Unis en Avril de cette année avec Daniel Higgs et comme nous avions un jour de relâche, nous en avons profité pour enregistrer ces trois chansons.

CE – Avec Daniel ?

DF – Oui et avec Asa (Osborne, qui est aussi le guitariste de Lungfish, le groupe principal de Daniel Higgs et qui publie en solo sous le pseudo Zomes NDLR)
JN – On était tous ensemble, les six Skulls (les six membres du groupe sont répertoriés à l’arrière du 33 tours de "2013-3012", par ordre d’arrivée ans le groupe, NDLR).


(Zomes - Stark Reality, sur "Earth Grid")

CE – J’ai écouté le dernier album de Zomes ("Earth Grid", cf le numéro de Mai 2011 de C’est Entendu, NDLR), qui n’était pas mal.

JN – Il a ouvert pour nous sur notre tournée américaine d’Avril.

CE – J’allais justement vous demander si un nouvel album était prévu mais vous m’avez pris de court !

Henrik Rylander (drums, feedback) – Ce n’est pas un véritable album.
JN – Ce sont trois nouvelles chansons, sur la face A et les mêmes chansons jouées à l’envers sur la face B.
DF – Mais nous allons continuer d’enregistrer avec Daniel et Asa.

CE – Et publierez-vous d’autres disques sans eux ?

DF – Je pense que oui.
JN – Bien sûr.

CE – Vous serez les Skull Defekts avec eux comme sans eux ?

JN – Oui.

CE – Ils font partie du groupe mais…

JN – Les Skull Defekts ont toujours été comme… une amibe qui passe d’une forme à une autre. Parfois ça n’a été que Henrik et moi, parfois autrement, ça a toujours été très ouvert.

CE – J’ai écouté certains de vos premiers disques et il me semble qu’à vos débuts vous donniez davantage dans l’électronique et le drone. Avez-vous changé avec le temps pour devenir plus rock ? Est-ce quelque chose dont vous aviez envie ?

JN – En fait, nous faisons les deux, de façon conjointe et sous le même nom, mais ce sont deux aspects totalement différents des Skull Defekts.
DF – Lorsque nous avons débuté, nous avions déjà ces deux aspects en nous. Il s’est simplement trouvé que nous avons commencé par publier beaucoup de trucs électroniques.
JN – C’est plus facile à faire, plus rapide, voilà pourquoi…
DF – Nous avons du enregistrer 3 albums rock et… 15 albums de drone.
HR – Cependant, nous jouons surtout du rock, sur scène.

CE – Pourquoi ? Est-ce que cela fonctionne mieux avec le public ?

HR – Oui, c’est du rock alors c’est de la musique facile (rires)
JN – Nous préférons dans la mesure où c’est quelque chose de plus social.

CE – Avez-vous aussi donné des concerts électroniques ?

DF – Oui, certains organisateurs nous bookent comme les Skull Defekts rock et d’autres veulent faire jouer les Skull Defekts drone. Je trouve ça… marrant que l’on puisse offrir un choix, de sorte que l’on peut convenir en toute occasion.

CE – Et ce soir, à quoi devons-nous nous attendre ?..

DF – Vous verrez vous verrez (rires)

CE – Avec quels groupes avez-vous l’habitude de tourner ? Ceux pour qui vous ouvrez comme ceux qui le font pour vous.

JN – Zomes ! (rires) …il n’y en a pas tant que ça.
HR – On a déjà ouvert pour Sonic Youth.
DF – Nous sommes depuis toujours lies à une scène expérimentale, noise…
JN – Il y a certains groupes avec qui nous jouons toujours dans les mêmes festivals, comme Circle.
DF – Avec eux, je nous sens une certaine similarité, une sorte de rock primitif et… ouvert d’esprit. Vous connaissez Circle ?

CE – De nom, seulement.



(Circle - Stimulance, sur "Prospekt", 2000)

HR - Sur certains albums, ils jouent du piano, et sur le suivant c’est du rock ou autre chose, avec des voix haut perchées. Ils sont très diversifiés, un peu comme nous.
DF – On a aussi tourné avec Neil Young.

CE – Et quels groupes suédois nous conseilleriez-vous d’écouter ?



(Altar of Flies - Untitled, sur "Permanent Cavity", 2010)

JN - Altar of Flies, qui ont tourné avec nous. De grosses explosions noise, ce genre de choses.
DF – Il y a un très bon groupe de Stockholm qui s’appelle Ectoplasm Girls. Ce sont deux sœurs qui ont créé ce groupe pour… entrer en contact avec leur mère décédée. Elles essaient de communiquer avec elle à travers leur musique.
JN – C’est une musique très belle, je trouve.

CE – Est-ce qu’elles ont réussi à contacter leur mère ?

DF – (rires) Je ne crois pas, pas encore !
JN – C’est pour ça qu’elles continuent d’essayer. (rires)

CE – On entend souvent parler de scènes intéressantes en Suède mais en général cela concerne plutôt… l’art-pop ou l’electro-pop (The Knife, etc NDLR). On a l’impression qu’il y a beaucoup de groupes intéressants chez vous mais nous n’en connaissons pas beaucoup qui joueraient dans les cours de l’expérimentation ou du noise-rock.

JN – En fait il n’y a pas vraiment de scène pour ce genre musique, chez nous…

CE – En France, c’est la même chose. Quelques bons groupes mais aucune scène stable.

HR - Il y a une scène mais la musique est très diversifiée, à Stockholm où la vit la plupart d'entre nous. Ça peut aller du jazz au noise en passant par le rock, mais c'est une sorte d'underground. C'est déjà pas mal et ça devient de mieux en mieux avec beaucoup de petits labels et de gens impliqués, ça évolue.

CE - Pensez vous que ces scènes font partie de vos racines ?


(Union Carbide Productions - Be myself again)


(The Soundtrack of our lives - Tonight)

HR - Nous n'avons pas tous les mêmes racines. J'ai joué dans un groupe appelé Union Carbide Productions. Le guitariste et le chanteur de The Soundtrack of our lives jouaient dans ce groupe. C'était un rock à la Stooges. Voilà mon background.
Jean-Louis Huhta (percussion, electronics) – Henrik et moi avons aussi joué ensemble dans un groupe qui s’appelait Audio Laboratory, avec le chanteur de The Soundtrack of our lives, et on y jouait… une sorte de noise.

CE – Et en quoi consiste votre dimension électronique ?

JN – Je crois qu’il y a toujours eu comme un mélange de différents styles musicaux en nous, à travers les disques que nous achetons et les différents projets dans lesquels nous sommes investis. Il y a quelques années, je jouais dans un groupe de punk-rock et puis j’ai migré vers un groupe de funk et avant ça j’étais plutôt dans l’électro, le rhythm’n bass, et puis je suis passé à la techno.
DF – Mais vous savez, je crois que c’est toujours la même chose, nous allons vers ce qui nous semble le plus intéressant et amusant à faire. J’ai écouté beaucoup de musique électronique quand j’étais ado et j’ai ensuite fait partie d’un groupe punk pendant des années mais la musique électronique a toujours été importante. Je me vois davantage comme un musicien électronique que comme un guitariste.

CE – En fait, votre version du noise-rock a un caractère psychédélique, une sorte de transe et je peux voir un lien avec l’électronique.

JL – Pour ma part, je suis très intéressé par la musique tribale, et aussi par la techno. J’aime la techno et je crois qu’elle se ressent dans notre musique, que je vois comme une… version rock de la techno.
JN – Et puis nous aimons que les gens dansent, mais ce soir, ce sera probablement difficile (le Carré Bellefeuille est un auditorium de places assises, sans fosse, NDLR)

CE – Vous seriez surpris ! Hier, des jeunes femmes ont dansé frénétiquement sur la musique de Silver Apples, dans les allées. Peut-être que ce soir…

DF – Parfait ! Peut-être demanderons-nous aux gens de se lever.

CE – Vous devriez le faire !

JN – Il nous est arrivé de le faire, en Chine. Il devait y avoir 1500 personnes, bien plus que ce soir, et nous leur avons demandé de se lever et de danser et ils étaient genre "OK…" (rires)
HR – C’était la dernière chanson. Ils avaient passé tout le show assis.
JN – Et puis la police a débarqué.

CE – Je ne pense pas qu’ils viendront ce soir.

JN – Chouette. (rires)

CE – Vous semblez tous si impliqués dans votre son et votre musique, on en vient à se demander si vous créez les chansons ensemble ou si les idées viennent individuellement, chacun de votre côté...

DF – Un peu des deux. Parfois l’un d’entre nous écrit toute la chanson avec le rythme et le riff puisque c’est la base de la plupart de chansons, et parfois quelqu’un a une idée d’instrumentation et nous construisons la chanson ensemble à partir de là. Il y a beaucoup d’improvisation dans notre travail, nous essayons de faire vivre les chansons. Elles partent d’un rythme et nous improvisons les arrangements. Les morceaux sont toujours différents sur scène.
JN – Parfois cela peut être très rapide. Par exemple, nous étions backstage l’autre fois et nous nous sommes dit "on joue quoi ?". L’un de nous a dit "Partons d’un bam-bam-bam" et c’est ce que nous avons joué pendant 40 minutes. Il est très intéressant de se rendre compte que ça peut effectivement fonctionner ! (rires)
HR – Nous l’avons jouée hier, celle-ci.
JN – Nous les jouerons ce soir, ces "bam-bam-bam"

CE – Vos chansons ont quelque chose de très simple. Certaines sont répétitives et... ça fonctionne. Ça fait partie de l'essence de votre travail de mon point de vue. Il est donc logique que vous deviez les écrire aussi efficacement et aussi rapidement. C'est votre capacité à travailler sur des riffs pour en faire des chansons qui fait de vous un groupe.

JN – Merci de dire ça !
DF – Oui c’est très sympa !
JN – Peut-on réutiliser ça ?

CE – Bien sûr !

JN - Plus j'y pense et plus je comprends notre musique et à quoi elle ressemble vraiment. Ces derniers temps nous essayons de répéter avant les concerts, alors que lors de notre concert à Cardiff il y a deux soirs, nous ne l'avions pas fait et nous sommes allés sur scène comme ça, et ça nous venait quand même.
DF - Nous avions quand même répété un peu dans le train, on avait juste écouté nos chansons et on s'était demandé "est-ce que je joue bom-bom ou bom-bom-bom ?" (rires)


(De gauche à droite : Joachim, Henryk, Jean-Louis, Daniel et Daniel Higgs)

CE - Je trouve que vous avez des liens de parenté avec l'écurie Thrill Jockey. Je sais que vous ne venez pas de Chicago mais... vous mixez noise-rock et, disons des éléments d'avant-garde et vous les amenez en des endroits inexplorés. Vous n'êtes pas formellement proches de Tortoise ou de l'image que l'on se fait des groupes de TJ mais je vous trouve néanmoins à votre place sur ce label. Vous ne donnez pas l'impression d'être une pièce rapportée, comme si Daniel Higgs vous avez ramené dans son sillage. Pensez vous que vous pourriez rester TJ et y prospérer ?

DF - Je ne sais pas, mais il est vrai que musicalement nous nous démarquons peut-être trop.

CE – Sur Thrill Jockey ?



(Liturgy - Veins of God, 2011)

DF – Oui.
JN - Mais c'est vrai que je ressens une sorte de lien... Il y a des groupes que j'aime beaucoup sur TJ, avec lesquels je ressens une connexion. Je ne veux pas citer de noms mais...
DF - J'aime aussi beaucoup le black metal de Liturgy et Wooden Shjips bien sûr (ils acquiescent tous, NDLR). Je pense que ça serait un beau foyer pour notre musique.

CE – Avant l’arrivée de Daniel Higgs vous (Joachim et Daniel) vous occupiez du chant…

JN – Tous les deux, oui.

CE – Travaillez-vous toujours sur des paroles et des mélodies pour le chant ?

JN – Non. Et toi ?
DF – Oui, ça m’arrive.
JN – Vous voulez dire pour de futures chansons ?

CE – Oui.

JN - Quand je joue un nouveau riff, j'entends toujours la voix de Daniel Higgs. Nous faisons de belles choses avec lui et je suis impatient d'enregistrer à nouveau avec lui l'année prochaine. Je ne ressens pas le besoin de m'exprimer autrement en ce moment.

CE – Donc pour l’étape suivante vous travaillerez encore avec Daniel Higgs ?

JN – Oui, il est en quelque sorte le sixième membre (en comptant Asa Osbourne comme cinquième, NDLR)

CE – Avez-vous des plans pour l’avenir, ou continuerez-vous sur votre lancée ?

DF – On aime notre façon de faire les choses et je crois que le prochain album que nous publierons sera la meilleure chose que nous ayons jamais réalisée.




Propos recueillis le 23 octobre 2011 au Carré Bellefeuille par Arthur Graffard et Joe Gonzalez. Interview préparée par Arthur Graffard et Joe Gonzalez.

mercredi 9 novembre 2011

[They Live] Synthés, bruit et rencontres à tous les étages, BBMix 2011, Deuxième

En ouverture de cette très satisfaisante nouvelle édition du festival BBMix de Boulogne-Billancourt, rien ne pouvait mieux tomber sur nos crânes abattus par la journée de labeur que le couperet opportun conçu par avance ou peut-être plutôt improvisé par le duo franco-français inédit formé par le souriant dilettante du synthétiseur vintage, Étienne Jaumet, et le gourou de la guitare exploratrice, Richard Pinhas. Depuis des décennies, ce dernier insuffle à ses disques, ses nombreuses collaborations (la dernière en date l'associait à Merzbow) et ses apparitions publiques de subtiles touches de bruit contrôlé tandis que de son côté, Jaumet continue d'apparaitre sur scène, en duo avec Zombie Zombie ou seul, et à s'entourer de synthétiseurs sans forcément donner l'impression de les maitriser totalement. Il était étonnant de voir ces deux-là sur une même scène, Pinhas assis sur une chaise, entouré de pédales d'effets, et Jaumet debout au centre de son attirail électronique, en début de soirée qui plus est alors même que l'attention du public n'est pas à son summum... Et pourtant quelle réussite ! Je ne vous mentirai pas, je me suis endormi assez rapidement. Pas par ennui, bien au contraire ! Thelonius H., qui était à mes côtés et qui roupilla lui aussi m'avoua avoir ressenti la même chose : la rencontre du groove simplissime, répétitif et chaleureux de Jaumet et des déflagrations contrôlées d'électricité de Pinhas étaient à tel point la musique qu'il nous fallait, celle que nous aimons, psychédélique et violente à la fois, tubulaire et parsemée d'éclats de shrapnels, que nous fumes ravis au point de nous laisser aller. Entièrement. Ergo la pionce. En nous réveillant à la fin du set, pour applaudir, nous étions comblés après un somme relaxant, apaisant, et nous en aurions volontiers repris une dose ! Nous étions restés suffisamment éveillés pour apercevoir le sourire énorme d’Étienne lorsqu'il bidouillait (sans aucune prouesse technique ou particulière notion de rigueur mais en avait-il besoin ?) ses machines et avions chopé un boner en le voyant attraper un sax'. Le reste du festival pouvait bien sentir les pieds, nous avions trouvé satisfaction et ne regrettions qu'une chose : n'avoir pas eu le temps d'interviewer ces deux-là, pour leur demander entre autres choses s'ils prévoyaient d'enregistrer ensemble.


Lorsqu'Étienne Jaumet s'est décidé à sortir le saxophone, nous étions sereins, nous pouvions dormir.


Comme nous l'avaient révélé les deux musiciens de Zombi quelques heures avant leur concert, ce soir-là, ils n'avaient pas prévu de jouer autre chose que des morceaux issus de leurs premiers albums ("Cosmos" et "Surface to Air") par pure notion pratique et pour éviter de trop s'endormir (eux aussi) sur leurs instruments en tentant de jouer les morceaux aux structures simples et répétées de leur dernier disque, "Escape Velocity". Le problème est que leur breakthrough médiatique n'a eu lieu qu'en 2009 avec "Spirit Animal" et qu'en excluant tout morceau de cet album et du dernier de la liste des quelques compositions jouées, le groupe ne pouvait que s'aliéner à moitié une partie moins avertie du public. Pas de bol non plus, le son des balances n'était pas vraiment parfait, et Paterra semblait taper trop fort, ou pas assez, pour accompagner la basse de Steve Moore et les boucles synthétiques séquencées. Malgré une rigueur martiale et quelques belles envolées sur la fin, le set ne pouvait nous convaincre entièrement. On espère alors que les prochains disques annoncés par le groupe lors de leur interview seront un compromis entre les structures éclatées des morceaux joués ce soir et les sons et ambiances moins froides que le groupe a explorées ces dernières années.


Trop renfermés sur des morceaux complexes et antidatés, les deux musiciens ne parvinrent qu'à moitié à faire vivre leur musique.



(Silver Apples - Oscillations)

Le concert suivant devait être à l'opposé beaucoup moins professionnel mais aussi sacrément plus émouvant. Simeon Coxe, seul membre désormais du duo Silver Apples (suite à la disparition du batteur Danny Taylor), débarquait sur scène avec un étrange galurin, un sonotone et quelques vieux instruments, dont le fameux oscillateur qui fait tout son bonheur. Apparemment peu concerné par les mœurs voulant qu'un vieux briscard comme lui joue surtout ses titres les plus connus (mais après tout, l'est-il vraiment ?), Simeon préféra enchainer une liste de morceaux sans forcément se forcer à déballer les tubes de ses deux premiers albums (on aura tout de même droit à Oscillations en rappel et à quelques autres comme A Pox on you, Misty Mountains...). Au lieu de cela, ce sont des morceaux plus récents, ou tout simplement plus inattendus (comme une collaboration avec Pete Kember, alias Sonic Boom, ou bien un morceau trèèèèèès étrange et minimaliste intitulé I don't know) qui remplirent l'espace sonore avec plus ou moins de pertinence. Coxe, statique au possible et forcé de l'être par l'accident de voiture qui lui a brisé le cou à la fin des années 90, ne se contenta pourtant pas d'enchainer et son amour pour la scène et la musique elle-même était visible à la fois dans les remarques foireuses précédant les chansons et dans sa façon d'utiliser son oscilloscope avec passion. Le voir triturer ce petit objet pour en faire sortir toujours plus de variations du même bruit, se planter dans l'enchainement des boucles et s'en amuser, et tout cela tandis que de chaque côté de l'avant-scène, de très jeunes femmes se mettaient à danser au son des battements enregistrés de Danny Taylor, c'était comme un miracle et ce spectacle avait quelque chose de particulièrement touchant. Quiconque doute de l'intérêt d'aller voir des papys réciter leur répertoire machinalement n'aura pas tort, mais il est revigorant de savoir qu'il est des papys qui font... de l'oscillateur.

L' attachante déferlante d'oscillations imprévisibles et non professionnelles de Simeon Coxe aura prouvé que toutes les filles ne remuent pas que pour Justin Bieber.


Après un vendredi chargé, l'équipe de C'est Entendu a fait l'impasse sur le second jour du festival.



(Olivensteins - Fier de ne rien faire)

Le troisième jour s'ouvrait avec une conférence donnée par Eric Tandy, le parolier (et frère du chanteur) des Olivensteins, l'un des (seuls) groupes français à avoir suscité un minimum d'intérêt lors de l'explosion punk à la fin des années 70. Après une projection, le plus intéressant fut la série de questions/réponses proposée et les remarques très amusantes, pertinentes et directes de Tandy. L'une d'elles en particulier m'a semblé intéressante. Parlant de l'évolution du punk rock après 1979, il dit en substance "Au moment de l'élection de 81 on n'est pas allé voter. Le punk c'était mort en 81, et même avant les élections. Avec Mitterrand, c'était différent. Pour être contre, il fallait être pour. On n'avait plus rien à faire là.". Probablement. J'aurais peut-être dû demander à Tandy s'il pensait que cet état de fait avait changé depuis 30 ans mais je connaissais déjà la réponse. A la fin de la conférence, un documentaire consacré à Dominique Laboubée, regretté leader des Dogs (l'autre groupe affilié punk venu de la scène rouennaise à la fin des 70's) était diffusé qui nous donna envie de dépoussiérer nos disques et d'écouter la guitare de Dominique cheminer du punk des Stranglers à la powerpop des Flamin' Groovies sans passer par la case "Made in France".


(Dogs - Walking Shadow)

Le premier concert de notre soirée fut analogue à celui qui ouvrit le Vendredi : une géante somnolerie, certes bienvenue mais beaucoup moins justifiée par la qualité de la musique offerte. Les boucles de violon d'Agathe Max, malgré quelques décollages sonores, manquaient nettement de charme, d'intérêt et même d'envie. Sans direction ni originalité, sa musique ne pouvait qu'être, comme celle de Jaumet et Pinhas, une réussite circonstancielle ou un échec attendu. Pas de chance, les conditions n'étaient absolument pas réunies.



(The Skull Defekts - Rhythm is the Key)

Bien plus impressionnante fut l'entrée en scène des suédois The Skull Defekts. Sans Daniel Higgs (le chanteur de Lungfish, et récemment intégré au quatuor) et dans un grand jour pour du noise rock tribal, les musiciens, tous vêtus de noir, restèrent tapis dans l'ombre tandis que la batterie créait une transe et nous rendait extatiques. Lorsque le riff lourd de guitare tomba, le grand et charismatique Daniel Fagerström se lança dans une sorte de danse chamanique ralentie, avançant lentement d'un bout de la scène à l'autre, remuant les mains devant lui en une sorte de macarena invocatrice, évoquant un Ian Curtis concentré. Impressionnant. Le groupe devait jouer un seul extrait de "Peer Amid" (2011, l'album avec Daniel Higgs) et se concentrer sur de précédents riffs, dont la répétition frénétique créait une structure circulaire d'une violence cinétique volontiers communicative à nos jambes, mollets et genoux, malgré la position assise. Les percussions et les quelques ajouts électroniques de Jean-Louis Huhta ajoutaient les détails nécessaires pour rendre l'ensemble encore plus passionnant, et Fagerström, en meneur de meute charmeur, de faire entendre sa voix, certes moins puissante que celle de Higgs mais tout de même convaincante, dans sa fausseté comme dans sa volonté sonore. Contrairement à ce que le groupe nous avait confié (lors d'une interview, plus tôt dans l'après midi, que vous pourrez lire dès demain) espérer, le public ne se leva pas de ses sièges et personne ne dansa vraiment. A vrai dire, ça n'est pas de danser que l'on ressentait le besoin, mais plutôt de se recueillir avec une monacale violence et un désir d'action, devant l'un des concerts les plus inspirants de l'année. Tant de simplicité, d'énergie et de symbiose entre les musiciens, voilà qui force le respect !

En clôture du festival, nous attentions beaucoup des américains de Bardo Pond et la belle silhouette de leur chanteuse nous avait coincés avant même la première note, mais pour qui n'avait jamais vu le groupe sur scène, l'image attendue n'était pas au rendez-vous : ce sont quatre barbus bedonnants armés de guitares et de fûts qui entouraient la jeune femme, et leur posture laissait entrevoir quelque chose de lourd, de très lourd. Et en effet, malgré nos bonnes intentions (il est vrai majoritairement définies par quelques écoutes éparses de la musique du groupe et par une chanson en particulier : l'excellente Inside, sur "Dilate", 2001), le boucan primaire qui devait résulter de compositions simplistes (on pense à Mogwai, dans un genre différent), d'un batteur extrêmement limité (à coté, Ringo Starr est un génie) et d'un son écoeurant, ne pouvait que nous casser les oreilles, littéralement. Tanqués sur nos positions plus longtemps que prévu (pour la seule raison qu'Isobel Sollenberger était jolie, avouons-le), nous dûmes nous résoudre à foutre le camp pour éviter la migraine carabinée et la colère face à tant de bruit pour rien. Cette agaçante déferlante de soft-noise-rock pour métalleux-hippies ne suffit pourtant pas à nous gâcher le souvenir d'un festival réussi où les bonnes surprises et les réussites attendues ont pris un large avantage sur les déceptions. Nous en serons à nouveau dans un an, et avec le sourire !


Texte : Joe Gonzalez
Photos : Emilie B.
Participation supplémentaire : Arthur Graffard, Mx, Thelonius H.

mercredi 2 novembre 2011

[Alors quoi ?] Interview de Zombi, BBMix 2011, Première

Le weekend du 21 au 23 octobre 2001, C'est Entendu était au BBMix de Boulogne Billancourt, un festival au tarif démocratique et à la programmation souvent passionnante qui accueillait cette année quelques musiciens particulièrement intéressants. Avant de vous raconter comment c'était, nous vous proposons de vous intéresser de plus près au duo américain Zombi, dont le dernier album en date, "Escape Velocity" a paru il y a quelques semaines. Dans une loge spartiate où seules deux ou trois bouteilles de champagne rappelaient que le rock'n roll n'est pas tout à fait mort, nous avons discuté avec Steve Moore et Anthony Paterra de leurs projets parallèles, la suite du programme pour Zombi, leur conception des tournées et de la difficulté pour un groupe à contre-courant de survivre pendant dix années sur la route.

Anthony E. Paterra (batterie, synthés) et Steve Moore (synthés, basse)


C'est Entendu - Alors ? Deux concerts seulement puis de retour aux Etats Unis ?

Steve Moore - Oui, ce soir (BBmix Boulogne) et demain soir au festival Supersonic de Birmingham. C'est à peu près tout le temps dont je dispose pour tourner. Nous n'avons pas beaucoup de vacances. Je ne peux pas vraiment me permettre de prendre du temps pour ça sans risquer d'être viré, ce que je ne veux absolument pas.

CE - Combien de temps vous êtes vous éloignés de chez vous cette année ?

SM - A peu près deux semaines seulement.

CE - Est-ce la première fois que vous jouez en France ?

Anthony E. Paterra - Non, nous sommes en venus ici en 2006. Nous avons joué 3 concerts avec Isis et puis nous sommes partis 2 semaines au Royaume-Uni avec Thrones (Joe Preston NDLR)

CE - Vous ne tournez pas beaucoup en Europe n'est-ce pas ?

AEP - Nous n'avons jamais fait une vraie tournée européenne
SM - Hmm… nous avons joué à…
AEP - Amsterdam. Antwerp. Paris.

CE - Mais est-ce par manque de temps, par manque de propositions ? Il y a pourtant pas mal de gens intéressés par ce que vous faites par ici…

AEP - Je pense que ce qui s'est passé, c'est que le moment où cela aurait pu se faire est arrivé alors que nous ne tournions déjà plus. Il y a quelques années, si les opportunités s'étaient présentées nous l'aurions fait. Maintenant, nous en avons la possibilité mais nous ne sommes plus en mesure de nous lancer dans de longues tournées.

SM - Lorsque nous avons commencé il y a 8 ans, nous avons beaucoup tourné entre 2003 à 2006. Si en 2004 ou 2005 nous avions eu les contacts que nous avons aujourd'hui en Europe, nous l'aurions fait. Mais les quelques dates que nous avons faites en Europe n'ont pas été la meilleure expérience qui soit, parce que les gens qui organisaient nos concerts n'avait pas les bonnes connections pour louer les synthétiseurs dont j'avais besoin et nous ne pouvions pas nous permettre de transporter les miens jusqu'ici. Je devais donc amener mon ordinateur portable et utiliser des logiciels pour imiter mes synthétiseurs ce qui n’est vraiment pas aussi amusant qu'avec le matériel… Ce que je veux dire, c'est que les synthétiseurs sont le groupe ! C'est le point central de notre musique… Aujourd'hui, nous recevons des offres de promoteurs qui ont la possibilité d'avoir tel ou tel synthétiseur en location, donc c'est plus simple de dire oui. Mais ce n'est pas pour autant que nous allons faire de longues tournées ici.

CE - Êtes-vous conscients de la presse autour du groupe en Europe, et en France en particulier ?

SM - Je ne crois pas non… Et toi ?
AEP - Non…

CE - Parce qu'elle globalement bonne…

AEP - C'est une bonne chose !

CE - Parlons d'"Escape Velocity", votre dernier album. Il semble beaucoup plus tendu, plus offensif et décisif, plus fort. Est-ce en réaction aux albums précédents ? Est-ce quelque chose dont vous discutez auparavant, une direction sur laquelle vous vous mettez d'accord ?

SM - Je crois que chacun de nos albums est une réponse à l'album précédent, un retour de bâton ou une réaction forte. Nous avons créé ce groupe après avoir chacun passé du temps dans des formations post-punk et no wave, Zombi allait à l’encontre de tout ça. A cette époque, là d’où nous venions ( Pittsburgh, Pennsylvanie NDLR), "prog rock" était un vilain mot… Il y a toujours eu une scène mais bon…
AEP - Il y a eu une brève période où The Mars Volta est devenu vraiment important et où les gens se disaient "peut-être que c'est cool ?".
SM - Mais c'était de toute façon après que nous ayons lancé Zombi…

CE - Mais ce n'est pas vraiment le même rock progessif…

AEP - Absolument. Ce n'est pas la même chose.
SM - Nous venons d'une autre face du prog.
AEP - Mais à l'époque, je me disais que si les gens commençaient à écouter des choses comme ça, ils seraient certainement un petit peu plus ouverts à notre musique.

CE - Le retour des synthétiseurs dans les années 2000 est certainement pour beaucoup dans la visibilité donnée à votre groupe. Depuis 2007, 2008 en particulier.

SM - (rires) Oui. Et à cette époque-là nous étions déjà passés à autre chose. Nous avions arrêté de tourner… Nous n'avons enregistré qu'un seul album depuis. "Spirit Animal" en 2008 (paru en 2009 NDLR). Mais là encore on en revient à cette idée de réaction forte à l'encontre de quelque chose, de retour de bâton. Nous jouions une sorte de synth-math-rock mais nous tournions sans arrêt avec des groupes de shoegaze, de stoner, de metal… (silence) Je crois que c'était aussi une réaction au fait d'être catalogué comme LE duo synth-rock.
AEP - Je ne sais pas ce qui s'est passé sur cet album…
SM - On a juste voulu dire "Tu sais quoi ? Qu’ils aillent se faire foutre. Faisons un gros album de prog rock avec des guitares". Parce que tout le monde disait qu'on ne faisait de la musique qu'avec des synthétiseurs parce qu'on était anti-guitares, ce qui est faux. On a alors enregistré un album avec plein de guitares, qui serait impossible à jouer en live…
AEP - Et c'est effectivement ce qui s'est passé…
SM - Nous n'avons en effet jamais joué les morceaux de l'album sur scène…
AEP - Nous avons tout de même essayé de jouer Cosmic Powers. Ce n'était pas si mauvais… Nous parlions d’engager quelqu'un pour jouer de la guitare avec nous sur scène, mais c'est devenu un cauchemar d'essayer de jouer les morceaux de cet album.



(Spirit Warrior, sur "Spirit Animal")

SM - C’est à la même époque que nous avons fini par ne plus avoir envie de tourner. Nous avons passé des années sur la route et nous ne nous sommes jamais fait un centime. Je me suis tellement endetté à titre personnel… La tournée en elle-même ne nous coûtait pas d'argent, mais une fois rentrés à la maison, les factures s'empilaient. Je n'avais pas d'argent pour payer les traites ou même mes courses alimentaires. J'en suis arrivé à un point où j'ai du me trouver un job pour me remettre à flot.
AEP - Mais nous avons vraiment essayé !
SM - Ça c'est sûr ! Nous avons donné tellement de concerts… En 2006 nous avons participé à environ 200 concerts. L'autre problème, c'est que nous étions la perpétuelle première partie sur tous les shows que nous donnions. Nous n'étions donc jamais bien payés, et nous n'avions jamais l'attention de la presse…
AEP - Le plus ironique dans tout ça c'est que même ces groupes qui étaient mieux payés et avaient meilleure presse ne se faisaient même pas tant d'argent que ça.
SM - Ils se faisaient 4 fois plus d'argent que nous et même ça, ça n'était pas beaucoup. C'est plutôt triste.
AEP - Ça coûte cher d'être un groupe en première partie d'une tournée.
SM - Pour pouvoir évoluer en tant que musiciens professionnels au niveau auquel nous étions à ce moment-là, il aurait fallu être indépendants financièrement et ne pas avoir à se soucier des factures et des traites. Mais comme Tony l'a dit, nous avons mis du cœur à l'ouvrage.


AEP - Pour en revenir à "Escape Velocity"… Le morceau-titre, que Steve a écrit, et que nous avons joué avant de l'enregistrer, était une sorte de modèle pour ce qui allait suivre. J'ai écrit ensuite deux morceaux de mon côté et Steve deux autres. Ça donnait presque 40 minutes de musique, alors on s'est dit qu’on allait essayer de faire un album avec ce que nous avions. Ce n'était pas vraiment prémédité, nous pensions peut-être sortir un EP mais pas vraiment faire quelque chose de plus important…
SM - Nous n'avions rien sorti depuis quelques années et nous avions des compositions prêtes chacun de notre côté qui nous semblaient assez abouties alors…
AEP - Durant ces quelques années, après "Spirit Animal", je ne savais pas si le groupe allait continuer ou s'arrêter. Je doutais que nous puissions sortir un nouvel album ensemble un jour. Mais je suis heureux que nous l'ayons fait, parce que le public l'aime, et moi aussi…

CE - "Escape Velocity" semble plus moderne, plus contemporain et sort de l'univers Carpenter dont vous venez… Cela se traduit notamment à travers le mixage de l'album mais aussi à travers le jeu et le son de la batterie qui est plus imposant, plus rock, moins seventies et mat comme sur "Surface to Air". Est-ce, là encore, quelque chose de prémédité ?

AEP - Je ne crois pas que nous ayons prémédité quoi que ce soit. Les batteries sonnaient comme ça, assez naturelles. Sur l'album, il n'y a pas tant de travail effectué sur les batteries, ce ne sont que des versions améliorées des versions brutes originales.
SM - Mais nous voulions un son lourd naturel…

CE - Oui, il y a beaucoup d'air et d'espace dans ces batteries…

SM - Lorsque nous mixions des albums comme "Surface to Air", je voulais que les batteries sonnent comme celle d'Alex Van Halen ou de Neil Peart. Tu vois ? Avec un "gate" très court, un petit peu d'effets sur la "tail"… On voulait un son très compact façon fin seventies, début eighties. Mais c'était en 2006. Cinq ans ont passé, et nous avons été exposés à beaucoup de nouvelles musiques. De manière consciente ou non, nous avons essayé d'incorporer ces nouvelles idées et non pas de coller au son d'une époque précise. Nous ne recherchions pas le son d'une époque en particulier sur cet album. Nous nous sommes simplement dit "ayons notre propre son, faisons ce dont on a envie et c'est tout".

CE - Est-ce que vous trouvez cet album homogène ? La première face comporte les morceaux de Steve et la seconde ceux d'Anthony. Pourquoi ne pas les avoir mixées ?

AEP - Nous étions conscients que les morceaux sonnaient légèrement différemment, tout simplement parce qu'ils ont été enregistrés de manière différente.
SM - Nous avons également vécu dans des villes différentes ces dernières années…
AEP - Vis à vis du tracklisting, c'est tout simplement comme ça que cela sonne le mieux.
SM - Sans tenir compte de qui a écrit quoi, l'ordre des titres sur l'album ressemble à l'idée que nous nous faisons du tracklisting d'un album de Zombi, dans sa structure. Je crois qu'en général nous utilisons ce même type de séquence…
AEP - Ce n'est pas vraiment le cas pour "Spirit Animal" ceci dit…
SM - Mais encore une fois, "Spirit Animal" était l'album qui disait "J'emmerde Zombi".



(Miracle - Sunshine Hall, sur "Fluid Window", 2011)

CE - Vous avez tous les deux de nombreux projets parallèles… Commençons par le plus récent. Miracle (nrd: Steve Moore + Daniel O'Sullivan, membre de Guapo, Miasma and the headless carousel, Sunn o))), Ulver AEthenor, etc.) ? Ce soir, en même temps que votre concert à Paris, a lieu un concert de Miracle à Londres ? Comment se fait-il que tu n'y sois pas Steve ?

SM - En fait, ce soir est une première pour Daniel, il donne un show de Miracle en solo. Je n'ai plus vraiment le temps de faire des tas de concerts. J'ai un boulot et un enfant d'un an et demi à la maison. Mes priorités sont ailleurs. Daniel est un musicien professionnel à plein temps, il a 4 ou 5 groupes, joue tout le temps, n'a pas de boulot à côté… Il va continuer à donner beaucoup de concerts de Miracle en solo. Miracle est une collaboration en termes d'écriture. Je me concentre plus sur la production et l'incarnation live de Miracle ne m'inclut pas.


CE - Est-ce que Miracle a prévu de sortir quelque chose d'autre que "The Visitor", votre EP de début d'année ?

SM - Oui, nous travaillons sur un album, la plupart des morceaux sont terminés, mais nous ne sommes pas encore sûrs de ce que nous voulons en faire. Peut-être allons nous sortir un deuxième EP avec quelques titres, en gardant le reste de côté, et nous verrons ce qui se passera ensuite…

CE - Et toi, Anthony, où en es-tu avec tes projets ?

AEP - Nous lançons un label de cassettes audio, appelé VCO Recordings… Avec un peu de chance, lorsque nous rentrerons, les cassettes de notre première sortie (Majeure, le projet solo de Tony Paterra, NDLR), seront arrivées chez moi. C'est une cassette de trois morceaux dont un titre sur lequel nous avons un peu collaboré tous les deux… Steve va aussi sortir certaines de ses compositions et nous sommes également en discussion avec d'autres personnes. C'est plutôt amusant de s'occuper de tout ça…
SM - Nous avons aussi quelques autres sorties cools de prévues… Nous n'avons pas vraiment commencé à faire la promotion de VCO.
AEP - C'est excitant, amusant, pas cher et très facile de sortir une cassette. Et puis c'est un objet physique… Majeure va également sortir un split avec Steve Moore sur Temporary Residence.
SM - Est-ce qu'on a une date de sortie pour ça ?
AEP - Je crois que ça sera après 2011… Fin février ou un peu plus tard.
SM - On vient juste de recevoir les masters. Ça va être un bon disque.
AEP - Ça va être très cool.
SM - Super artwork…

CE - Comme toujours…

SM - C'est une personne différente (de celle qui a réalisé les artworks de Zombi) puisque ce n'est techniquement pas un disque de Zombi, bien qu'on n’en soit pas si éloigné, j'imagine.
AEP - Il y a tout de même une division des titres qui est très claire (entre Majeure et Steve Moore) dans le son des morceaux. En dehors de ça, avec Majeure, j'ai beaucoup de choses en cours mais ça me prend tout simplement un temps infini à terminer.



(Maserati - Pyramid of the Sun)

CE - Est-ce que tu joues toujours avec Maserati ? (Steve Moore a joué sur le dernier album en date "Pyramids of the Sun", et Anthony E Paterra a accompagné le groupe sur la tournée qui a suivi, en remplacement de feu Jerry Fuchs).

AEP - Non, c'était juste pour ces dernières tournées. Ils voulaient que je devienne membre du groupe à plein temps. J’ai préféré consacrer plus de temps à ma propre musique. J'aime énormément leur groupe mais ce n'est pas MON groupe. Pour moi, ce sera toujours celui de Jerry, et leur musique n’est pas celle sur laquelle j'ai envie de jouer de la batterie à plein temps. Mais de ce que j'en sais, ils ont de nouveaux morceaux… Je ne suis pas sûr qu’ils aient trouvé quelqu'un d'autre pour jouer dessus…

CE - En effet. A un moment ils n'étaient même pas certains de continuer après cette dernière tournée…

AEP - Oui, mais ils pensent finalement poursuivre, et c'est une bonne chose.
SM - Je crois que Matt s'est acheté un Oberheim DX (boîte à rythmes du début des 80's, NDLR)…Ca serait énorme s'il l’utilisait avec Maserati ! Ça serait trop bon de voir un gros groupe de rock en tournée avec juste une boîte à rythmes au fond de la scène.
AEP - Hmmm, je ne sais pas si ça marcherait…
SM - Mais ça serait énorme.



(Lovelock - Pino Grigio)

CE - Steve, des projets avec Lovelock ? Vas-tu enfin sortir un album entier ?

SM - Oui, enfin. Il sortira fin février 2012 sur le label de Prins Thomas, International. Il sera précédé et succédé par des 12". L'un est un edit de Maybe Tonight avec un remix génial de Morgan Geist qui a déjà été publié sur la compilation "Dj Kicks" de Chromeo. Morgan Geist est un producteur phénoménal et ce qu'il a fait de mon morceau est vraiment orienté dancefloor. Et l'autre 12" contient un remix par Romain Turzi avec qui j'ai joué à New York il y a quelques temps et nous sommes restés en contact. Un gars talentueux et un très bon producteur.

CE - Connaissez-vous les autres artistes à l'affiche ce soir ?

SM - J'ai joué avec Richard (Pinhas) il y a quelques mois… Et Tony a joué avec Étienne (Jaumet) de Zombie Zombie.
AEP - Oui, j'ai joué avec lui dans un festival ici en France en Février mais je ne me souviens plus lequel…

CE - Mo'Fo ?

AEP - Oui ! C'était ma première tournée avec ce projet, nous avons fait 6 dates, c'était plutôt cool.

CE - Quels artistes appréciez-vous sur Relapse Records, votre label ?

SM - Je ne sais même pas ce qu'ils sortent aujourd'hui…Je dois être honnête et dire que je ne suis pas au courant de la musique qui sort aujourd'hui. Lorsqu'on a signé sur Relapse, j'aimais vraiment le métal. J'aimais le métal à la fin des 80's comme tous les mecs au lycée.

CE - Ce n'était pas vraiment le même métal...

SM - Non, bien sûr… Je parle évidemment de Megadeath, Metallica, Obituary, Slayer, ce genre de groupes. Et quand on a signé chez Relapse, j'ai eu comme un regain d'intérêt pour cette musique. Mais je ne suis plus vraiment au courant de ce qui se fait.

CE - Zombi ne représente ni la même musique, ni le même état d'esprit qui unit les autres groupes Relapse.

SM - Absolument.
AEP – J’avoue ne pas savoir ce qu'ils sortent aujourd'hui chez Relapse. Mais, ils s'occupent bien de nous et sortent nos albums...
SM - Pour diverses raisons, nous sommes également un groupe intéressant pour eux.
AEP - Et ce n'est pas comme si tout le monde venait nous proposer de sortir nos disques.

CE - Relapse sort aussi les disques de Titan (autre groupe de Steve).

SM – Oui et Titan colle effectivement mieux à Relapse que Zombi. Relapse sort quelques groupes plus progressifs et il se trouve que Titan est particulièrement "stony". Nous avions un album tout prêt qu’un autre label devait sortir mais le deal est tombé à l'eau, j'ai donc proposé qu'on se tourne vers Relapse et ils ont été intéressés ! Mais le groupe est ensuite arrivé dans une impasse. Nous sommes dispersés partout dans le pays, ce qui n’arrange rien…

CE - Mais, dans le fond, il nous semble que Zombi ne choque pas tant que ça au milieu des groupes majoritairement metal de Relapse. A nos yeux, votre image n’est pas celle du groupe « à part » dans le roster du label.

AEP - Pour le premier disque, nous étions tout simplement heureux de pouvoir le sortir, mais après plusieurs années j’ai commencé à m’interroger : "Je ne sais pas, ça me paraît étrange, on essaie de faire des choses vraiment différentes de ce que font tous leurs groupes". Nous n'étions pas particulièrement enthousiasmés par la musique qu'ils sortaient, et pourtant c'est aussi un peu ce que tu recherches dans un label qui sort tes disques : avoir un intérêt pour ce qu'ils sortent.
SM - On a fait des shows avec Pig Destroyer !
AEP – Ce sont vraiment des gens biens et sympathiques. Mais il y a effectivement eu une sorte de lutte pendant une période, une quête d'identité. Aujourd’hui ça n'a plus aucune importance.

CE - Ça ne serait de toute façon pas évident de trouver un label qui colle à 100% avec Zombi.

AEP - Hmm… Certains, peut-être. Nous avons par exemple envoyé notre dernier album à Warp Records pour voir ce qu'ils pourraient en penser. Mais de toute façon, nous ne vendons pas assez d'albums et nous ne tournons presque pas… Je ne suis pas sûr que nous serions intéressés par tout ce que les groupes de ces labels ont à faire : des tournées, des vidéos… Et puis le truc c'est que les groupes veulent des labels qui vont leur donner beaucoup d'argent en avance, mais ils ne réalisent pas qu'ils vont devoir rembourser tout cela d'une manière ou d'une autre.
SM - Après 10 années d’existence, dont 8 avec Relapse, ce n'est qu'aujourd'hui que Zombi commence à faire des bénéfices. Nous sommes maintenant complètement mariés à Relapse.
AEP - Donc si jamais nous sortons un nouvel album de Zombi, nous devrions le sortir avec eux...

CE - Donc vous pensez sortir un nouvel album de Zombi ?

SM - Nous aimerions, oui.
AEP - Nous en discutons.

CE - Alors, quelle sera la réaction de ce prochain album vis-à-vis du précédent ?

SM - C'est une très bonne question. Peut être cela sera-t-il un album de soft rock !
AEP - Je ne sais pas… Je crois que nous ne voudrons pas refaire quelque chose qui soit si droit, si carré, si dansant, en 4/4 comme "Escape Velocity". Cet album est vraiment un plaisir à écouter mais ça ne me dérangerait pas d'en faire un peu plus à la batterie !
SM - Ce n'est pas un album amusant à jouer. Les rythmes sont simples mais les basses sont toutes séquencées, donc je n'ai pas grand chose à jouer. Nous avons joué le morceau Escape Velocity quelques fois en live, et je crois que ça sonnait bien, mais c'était vraiment long et chiant à jouer. Pour ce soir et les dates de cette tournée, nous ne jouons que des morceaux de l'époque de "Cosmos" et "Surface to Air". Donc, peut être que le prochain album sera plus ancré dans cette musique là, plus math, plus prog, différentes structures, des signatures rythmiques étranges… Mais qui sait ? Ça ne sera peut-être pas ça du tout.
AEP - En gros, on verra ce qui va sortir de nos cerveaux pendant l'année qui vient…
SM – Sinon on a toujours des trucs soft rock qu'on n’a jamais enregistrés…

CE - Vous devriez y consacrer un nouveau projet !

AEP - Ouais ! Mais Steve peut faire ça tout seul…
SM - Oui, Lovelock est presque un projet soft rock. (rires)
AEP - Tout est là. Donne-moi des morceaux sur lesquels jouer de la batterie, et je le ferai…



Propos recueillis par Mx et Joe Gonzalez. Interview préparée par Mx et Joe Gonzalez.

vendredi 21 octobre 2011

[45 Tours] Silver Apples - Program

Si vous avez aimé passer la semaine à dodeliner de la tête au son de grooves d'un autre temps, vous allez aimer Silver Apples. Ce duo américain, pionnier de la musique électronique, précurseur de Suicide, Portishead, et de l'acid house, d'une certaine façon, est arrivé pile au bon moment : en 1968, année psychédélique et avant-gardiste par excellence, paraissait "Silver Apples", un premier album coup-de-poing-dans-le-plexus où s'enchainaient sans temps mort les grooves psychédéliques - et limite proto-krautrock, à vrai dire ! - portés par la batterie de Danny Taylor, comme une charpente immatérielle supportant les structures circulaires des riffs des synthétiseurs de Simeon Coxe, dont la voix funambule semblait à la fois survoler la mêlée et appuyer violemment sur les mots.


(Non, Jonny Greenwood n'a pas inventé le sampling de radios locales comme entame de morceau)

Tout l'album est de cette trempe et le suivant ("Contact") est presque aussi bon et on y trouve du banjo à gogo dans une sorte de revisite de l'americana façon hallucinée. Malgré ça, la carrière de Silver Apples n'a pas été ce qu'elle aurait pu être. Lâchés par leur label au début des 70's, les deux musiciens n'enregistreront plus avant les années 90 (le troisième album paraitra même en 1998, soit presque trente ans après sa date prévue de sortie, en 1970). Simeon Coxe se brise le cou en 1998 à la suite d'un accident de la route et Danny Taylor meurt en 2005... oui mais le groupe existe encore ! Après des années de rééducation, Simeon a relancé Silver Apples et il sera ce soir en tête d'affiche au festival BBMix à Boulogne-Billancourt. Il est encore temps de prendre votre place (c'est donné !) et d'apprécier le psychédélisme de Silver Apples, tanqué dans un bon fauteuil du Carré Bellefeuille, face à un musicien qui aurait l'âge d'être votre pépé et qui pourtant vous donnera envie de remuer vos fesses et de jouer avec des synthétiseurs analogiques et des séquenceurs comme avec autant de jouets magiques.


Joe Gonzalez

mardi 13 septembre 2011

[Alors quoi ?] Festival BBMix 2011

Nous n'en étions que de fervents visiteurs mais depuis que le BBMix nous a littéralement soufflés sur place en 2010 avec la prestation de Swans, nous avons décidé d'y établir un camp de base, un village vacances, notre destination de choix pour la fin-Octobre et l'édition 2011 du festival, toujours aussi économiquement et artistiquement compétitive, sera le premier jalon de notre engagement total envers ce petit bijou de la scène festivalière française.




Pour sa septième édition, le BBMix conserve ses pénates du Carré Belle-Feuille, à Boulogne Billancourt, en banlieue parisienne, et le festival reste aussi sur sa posture d'alternative aux "gros" festivals estivaux. Ici pas de noms ronflants, de sensations populaires, non, l'auditorium convivial du Carré-Bellefeuille privilégiera une fois de plus la découverte de jeunes talents et la redécouverte d'outsiders du circuit indépendant. On y croisera les vainqueurs du tremplin local GO WEST aux cotés de talents montants de la scène indé française (Arch Woodman, par exemple), côte à côte avec des losers légendaires, des séminaux Silver Apples, pionniers de la pop électronique psychédélique, aux bruyants et psychotropes Bardo Pond, en passant par l'un des meilleurs groupes de pop britannique 80's, les trop méconnus The Monochrome Set. Ces trois-là seront les têtes d'affiches des trois soirs du festival, où l'on verra aussi des valeurs sûres de l'expérimentation électronique rétro (Zombi), les rockers psychédéliques suédois de The Skull Defekts, dont le dernier album est l'un des tous meilleurs publiés par le label Thrill Jockey cette année, et le duo impromptu composé du bidouilleur synthétique Étienne Jaumet (moitié de Zombie Zombie) et du guitariste expérimental Richard Pinhas, pour un résultat imprévisible.


(Silver Apples - Oscillations)


Certes Danny Taylor (le batteur de Silver Apples) est décédé en 2005 et certes Simeon Coxe n'est plus aussi autonome qu'avant depuis son accident de la route, mais justement ! Qui aurait pu penser que les Silver Apples (Xian Hawkins accompagne Simeon Coxe depuis 1996) seraient encore sur une scène en 2011 ? Dans l'atmosphère franchement agréable de l'auditorium, assis ou debout, entre deux passages au sein du village de labels accompagnant inévitablement l'évènement, cette édition privilégiera l'écoute attentive de musiques manquant sérieusement d'attention, qu'elles soient toutes neuves et encore vierges ou délaissées pendant trop longtemps par les organisateurs et le public. C'est Entendu sera là d'un bout à l'autre de l'évènement et vous en relaiera les temps forts mais il serait stupide de manquer une si belle occasion de vous déplacer, et surtout à un tarif aussi bas !


(The Monochrome Set - The Monochrome Set (I Presume))


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P R O G R A M M A T I O N


:: VENDREDI 21 OCTOBRE :: concerts à 19h ::

SILVER APPLES
ZOMBI
ETIENNE JAUMET & RICHARD PINHAS

:: SAMEDI 22 OCTOBRE :: concerts à 18h ::

THE MONOCHROME SET
THE LUYAS
ARCH WOODMAN ENSEMBLE
ARAT KILO
MRS GOOD (GO WEST)
JOHN &BETTY (GO WEST)

:: DIMANCHE 23 OCTOBRE :: conférence musicale à 17h ::

« Punk 77, une courte histoire provinciale française » par ERIC TANDY

:: DIMANCHE 23 OCTOBRE :: concerts à 19h ::

BARDO POND
THE SKULL DEFEKT
AGATHE MAX
APES DID ENSEMBLE (GO WEST)



Plus d'informations :

Le Carré Belle-Feuille :: 60, rue de la Belle-Feuille 92100 Boulogne Billancourt
M° Marcel Sembat
http://festivalbbmix.tumblr.com/
Billetterie ouverte au 5 juillet :: Tarif 10,50 €/soir
Billetterie Fnac :: 08 92 68 36 22 (0.34 €/min)
Billetterie Carré Belle-Feuille :: 01 55 18 54 00



Joe Gonzalez

vendredi 7 janvier 2011

[They Live] L'Empire des Cygnes

Qu'est-ce qui a changé sur scène ? Pas grand chose. Que l'on y donne Le Messie ou Antigone, qu'y poussent la chansonnette Luis Mariano ou Justin Bieber, rien n'a changé, tout est affaire de codes. Le retour en coulisses annonciateur d'un encore, le lever de rideau qui est le plus souvent remplacé au music-hall par l'extinction des feux et l'arrêt brutal de la playlist dite "d'attente", la communion qui nait lorsqu'un artiste lève les bras et tape dans ses mains en rythme, invitant ainsi l'audience à le suivre, ceux-là ne sont que les signes les plus évidents, les plus universels, or ce qui est intéressant, évidence-même, est le déchiffrement des signes plus particuliers.

Il y a quelques semaines, le festival BBmix (l'un des meilleurs en région parisienne, alors ne le manquez pas la prochaine fois) proposait, entre autres artistes venus d'horizons variés, d'assister au retour en France de l'un des groupes les plus attendus de l'année, Swans. A cette occasion, le déchiffrement des signes spécifiques à ces musiciens fut au moins aussi intéressant que le spectacle musical qu'ils proposèrent.

Contrairement à un concert "commun", la prestation de Swans ne fut pas lancée par un lever de rideau ou l'extinction des feux sur la salle, ni par des applaudissements et l'arrivée sur scène du groupe. Le premier signe de vie fut l'arrivée de Christoph Hahn, seul, sapé comme un pape (il pourrait concurrencer Josh Brolin et autres Jeff Bridges pour le premier rôle d'un film des frères Cohen), dont le rôle ne consista qu'à lancer un drone assourdissant, infini et effroyable, puis à repartir en coulisses. Ça n'était que le premier avertissement lancé par Swans : "si vous ne supportez pas ça, fuyez tant qu'il est encore temps !". Un certain nombre de spectateurs ne demandèrent d'ailleurs pas leur reste et prirent la fuite (parmi eux, certains zigotos qui, quelques minutes plus tôt ruminaient contre la sécurité de la salle, trop sécuritaire selon eux car "hier, c'était pas comme ça, hier c'était le bordel !" et que l'on aima voir disparaitre au premier signe d'agitation sonore).

Ce drone insistant perdurait et en attendant un nouveau signe du groupe, Thelonius H. et moi-même nous amusions à harmoniser sur l'unique note qui vibrait dans l'air lorsque Phil Puleo s'avança et se camoufla directement derrière l'amas d'amplis qui entourait sa batterie et derrière lequel se trouvaient cet instrument étrange (le hammer dulcimer) dont il commença à jouer, par-dessus le drone, ajoutant au vacarme ambiant une seconde couche de bruit percussif. La scène accueillit alors Thor Harris (percussionniste par ailleurs batteur de Shearwater) qui s'installa devant le vibraphone géant et se mit à carillonner de façon plus ou moins volontairement aléatoire (ce que l'on devinait être l'introduction de No Words / No Thoughts) pendant que Hahn (photo ci-contre) revenait, s'installait devant sa guitare lap steel et la déchiquetait, produisant tout sauf ce que l'on aurait pu s'attendre à entendre venant d'un tel instrument (habituellement réservé aux ambiances rockin' chair de la country music) : un torrent discontinu d'agressions sonores, à un niveau si élevé (rappelons que le drone, le hammer dulcimer et le vibraphone étaient alors en pleine maçonnerie d'un mur de son pas possible) que, même pour quelqu'un comme moi qui adore se baigner dans le bruit (et Dieu sait qu'ils sont peu nombreux les concerts (non-metal) où l'on peut réellement entendre un tel tintamarre), il devenait impossible de survivre sans l'utilisation de bouchons, de boules quiès, de bouts de mouchoir ou de tout autre ustensile trouvé à qui mieux mieux. La musique était alors l'équivalent sonore de la voix d'un démon et ce dronus horribilis qui continuait coûte que coûte de se reproduire était tel le fil des pensées d'un Mephisto fait liesse, un bonheur vicelard que Swans posait face à nous tel un argument : "voilà ce qui va se passer, ce sera de pire en pire, à vous de voir".

Lorsque Michael Gira arriva sur scène, le public put se raccrocher à quelque chose (la fameuse "arrivée sous les applaudissements) mais le boucan ne cessa pas. Norman Westerberg attrapa sa guitare, Chris Pravdica sa basse et Puleo s'installa à la batterie alors que l'intensité sonore se réduisait progressivement jusqu'à ce que le vibraphone et le drone soient les seules entités audibles, annonçant le début de la première véritable chanson de la soirée (No Words / No Thoughts, effectivement) et à cet instant, vingt cinq minutes, peut-être plus, s'étaient écoulées depuis la naissance du drone... Tous les yeux étaient alors sur Gira (ci-contre, avec Thor Harris), ceux du public, ceux des musiciens : lui tournait le dos au public et fixait des yeux Puleo, qui battit la mesure et lança le rythme militaire incantatoire qui ouvre le dernier album de Swans : une série d'innombrables mesures cognées comme pour annoncer l'arrivée d'une armée, Gira ne quittant pas le masque (qui à mon avis n'en est pas un) très sérieux, concentré, intensément concerné qui sera la sien toute la soirée.


(No words / No thoughts telle qu'elle fut jouée à Turin)

Et au bout de deux morceaux...

Le son de la basse meurt. Victime de l'étonnant volume sonore (la basse de Pravdica devient très vite l'élément central de la musique de Swans et le triangle formé par lui, Puleo et Gira est le centre névralgique de la scène), un ampli rend l'âme et le concert s'arrête. Alors débute un nouveau spectacle : quand n'importe quel groupe aurait profité de l'interlude pour aller pisser un coup ou boire une bière, Swans restent sur scène. Une partie du public, debout, rassemblée au pied de la scène au mépris de la gène occasionnée (la salle est un amphithéâtre de places assises sans "fosse") se met à gueuler "DEBOUT BANDE DE CONS !" tout en discutant avec Christopher Hahn, pendant que les autres membres du groupe se concertent. Gira, lui, n'est ni avec le public ni avec les musiciens. Il tourne comme un vautour en cercle autour des deux techniciens chargés de réparer les dégâts, et l'attente étant plus longue que prévue (l'interlude aura duré une trentaine de minutes), il ne manque pas une occasion de hurler tout son mécontentement sur les deux pauvres larrons pris au dépourvu et rendus fébriles par le charisme tout puissant de Michael Gira.

Michael Gira

La reprise du concert effectuée, de plus en plus de spectateurs se levaient, bloquant le champ de vision des autres qui se levèrent à leur tour et ainsi de suite tandis que le concert durait, durait (un rappel après deux heures de concert, peu le font encore) et ne tarissait pas d'énergie. Gira chanta surtout des chansons issues du nouvel album (dont Jim et un extrêmement puissant Eden Prison) mais aussi de vieilles rengaines comme I crawled ou Sex God Sex, alternant quelques instants de véritable intimité (seul au micro, il nous laissera à la fin du concert, pendu à ses mots, au thème du Père et de Dieu) avec des déchainements de violence pure, et pas de la violence metallique pour camionneur barbu, non, quelque chose de primal, de bestial, d'humain.


(En l'absence de captation au BBmix, voici I crawled, jouée quelques semaines plus tôt à Dublin. L'ambiance est comparable)

Swans sont des vétérans. Ils ne sont ni d'éternels naïfs ni des vieux de la vieille du showbiz (pensez aux Stones ou plus proche de nous à My Bloody Valentine ou Pavement même si le mot "showbiz" vous fera alors tiquer). Leurs vêtements, leur attitude, leur son et les expressions de leurs visages ne sont pas censées plaire à tout le monde, ils disent "merci" à ceux qui écoutent la musique et n'ont rien à foutre des autres. Chacun de leur concert est à la fois l'occasion d'entendre, par-delà les bouchons et les décibels, leurs chansons, mais aussi une occasion, si vous vous l'autorisez, de pénétrer dans leur Empire. Si vous êtes consentants et que vous savez déchiffrer leurs codes, vous y serez accueillis à bras ouverts. Sinon, il vous reste toujours Justin Bieber.


Joe Gonzalez


P.S. : Les photos en noir et blanc sont l'œuvre d'Olivier Peel.