C'est entendu.
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mercredi 28 décembre 2011

[Vise un peu] Yamantaka // Sonic Titan - YT // ST

Est-ce une mode récente de créer une dizaine de nouveaux genres musicaux par an, de jouer aux Lego avec deux pauvres pièces choisies dans le bac des "-gaze", des "-wave", des "black-", des "post-", des "chill-", des "dub-" et autres éléments modulables en vogue pour créer des hybrides parfois excitants, souvent limités et trop souvent usés jusqu'à la corde ("C'est bon les gars, on a créé un nouveau genre à la mode, ça s'appelle le dubgaze (*) : maintenant on peut sortir des milliers de disques classés "dubgaze" qui sonnent tous pareil, ça fera le buzz ! Et dès que ça changera un petit peu, on appellera ça le post-dubgaze…") ? Parfois, ça vire au ridicule et ça donne envie d'arrêter de classer, tout simplement. D'ailleurs, je vire systématiquement les genres de ma mp3thèque et je ne classe pas mes disques par genre. J'aime les musiques hybrides… mais je les aime quand l'hybridation est originale et poussée, pas lorsqu'elle n'est qu'une simple combinaison bateau conçue pour faire parler d'elle pendant des mois sans apporter quoi que ce soit de vraiment nouveau !


(Hoshi Neko)

Ça tombe bien : Yamantaka // Sonic Titan (aucun rapport avec Yamantaka/Yamatsuka Eye des Boredoms : Yamantaka, c'est lui), qui se présente comme un collectif de "-wave", n'a pas peur des mélanges et cite comme genres parents et inspirations (je cite) : le prog britannique, le psychédélisme japonais, le punk rock, l'"iroquois core" (? ils ont dû l'inventer, celui-là), la télévision en noir et blanc, le black metal, la J-pop, les opéras chinois, la noise music et, donc, le théâtre nô. Ambitieux ? Plutôt ! Exagéré ? Un peu, hélas (ne vous attendez pas à entendre beaucoup de black metal, d'opéra chinois ou de véritable punk-rock sur "YT // ST")… mais pas autant que l'on pourrait croire. Excitant ? Oh que oui ! Parce que "YT // ST", le premier disque de ce "collectif culturel pan-asiatique" basé à Toronto, exploite parfaitement ses multiples influences en à peine une demi-heure et sept pistes. Et réussit partout : l'album est accrocheur de mille matières différentes, de l'intro aux accents rituels Raccoon Song, des mélodies accrocheuses et touchantes (parmi les plus réussies que j'ai pu entendre cette année, mine de rien) rock sur Queens, tendres sur Oak of Guernica, pop sur Hoshi Neko ; la belle montée en puissance sur Reverse Crystal // Murder of a Spider, le metal instrumental heavy et électrique à souhait sur A Star Over Pureland et le grand final-apogée Crystal Fortress Over the Sea of Trees ! Le tout avec un goût pour le théâtral qui se retrouve dans les prestations live du groupe :



(À noter qu'il ne s'agit pas d'une piste de l'album… elle est d'ailleurs plus anecdotique.)

D'ailleurs, quand Yamantaka // Sonic Titan se présente comme un "collectif", ce n'est pas seulement par prétention : les artistes ne se limitent pas à la musique mais ont fait leurs premières armes sur un spectacle, et travaillent aussi dans le domaine des arts graphiques :

Vous êtes un peu geek et vous voulez une raison supplémentaire d'aimer le groupe ?
Vous serez ravis d'apprendre que cette installation s'appelle
“コナミコマンド // ↑ ↑ ↓ ↓ ← → ← → B A”.

Bref, la belle équipe est aussi touche-à-tout que prometteuse. "YT // ST" est l'un des meilleurs albums de 2011, et la rumeur veut qu'une adaptation en "rock opera" soit au programme… Que ce soit vrai ou non, on peut avoir hâte de la suite !


(Reverse Crystal // Murder of a Spider)

En attendant, vous pouvez consulter le site du groupe ici, acheter "YT // ST" ici en format digital, ou chez Psychic Handshake en CD ou vinyle blanc (dépêchez-vous : les éditions sont limitées). Je vous le recommande vivement.


— lamuya-zimina


(*) J'ai écrit "dubgaze" au pif, sans réfléchir. Puis j'ai cherché sur Google et n'ai même pas été surpris de voir que certaines personnes classent vraiment des artistes dans le "dubgaze". Je vous jure…

lundi 18 avril 2011

[Vise un peu] Boris — New album

Boris est un poids lourd, un groupe quasi-culte dans les scènes sludge/stoner et drone metal ; un groupe qui accumule les rences et qui en est lui-même devenu une, à grands coups de feedback dévastateur, de rock effréné et de changements de style plus ou moins inattendus.

Le trio japonais, qui tire son nom d'une chanson des Melvins, a débarqué dans les discothèques des amateurs de doom en 1996 avec "Absolutego", monopiste massif, colossal, d'une lenteur et d'une lourdeur impressionnantes, qui détruit tout sur son passage pour peu qu'on le laisse faire ; le son du groupe évolua par la suite en incorporant des éléments plus rock et plus mélancoliques sur "Flood" et "Feedbacker" (autres monopistes remarquables), puis prit un détour presque radical sur "Heavy Rocks", album qui porte son titre à la perfection avec ses pistes de stoner rock courtes, rapides ( ! ) et efficaces (style que le groupe reprend de manière survitaminée, blindée de saturation et de distortion, sur le récent "Pink"). Je dis bien "presque" radical, parce qu'à côté du virage à 170° qu'est "New Album", le changement était presque mineur… je vous laisse comparer :


(Absolutego, sur "Absolutego" (*))


(Pink, sur "Pink")


(Party Boy, sur "New Album")

N'y allons pas par quatre chemins : "New Album" est un album de musique pop. Voire (stupeur ! horreur !) de J-pop. Et c'est un album que l'on peut trouver atterrant comme on peut le trouver réjouissant… Atterrant car, comme l'ont déjà fait remarquer plusieurs fans dépités, フレア (Flare) ressemble dangereusement à certains génériques d'anime ; Party Boy, avec sa mélodie simple et sa voix mi-sensuelle, flirte de très près avec le radio-friendly ; quant à Black Original et ジャクソンヘッド (Jackson Head), elles poussent leurs beats électroniques quasiment jusqu'à la vulgarité. Mais "New Album" est aussi réjouissant car le groupe s'y donne vraiment à cœur joie, avec un enthousiasme communicatif, des chansons vraiment accrocheuses, et des sons plus intéressants qu'il n'y paraît de premier abord… Black Original se rapproche ainsi nettement plus de Nine Inch Nails que de Sunn O))), Monster Magnet ou Britney Spears, et 黒っぽいギター (a.k.a. Les Paul Custom '86) met en avant un rythme ultra-basique à partir duquel résonances métalliques, mélodie mélancolique, voix masculine monocorde et voix féminine sensuelle/effacée s'échappent comme des volutes, un effet de contraste tout à fait réussi. (Quant à Pardon?, la ballade de l'album, elle rappelle étonnamment un certain passage calme de "Flood" transposé dans un autre style…)


Finalement, l'un des aspects qui étonnent le plus dans ce "New Album", c'est à quel point le changement de style paraît naturel : si le disque peut être considéré comme un "plaisir coupable", il est néanmoins tout aussi réussi dans son genre que certains des meilleurs albums du groupe — on sent que Boris avait vraiment envie de sortir ces chansons, et pas une des dix pistes ne sonne forcée ou dispensable. "New Album" est nettement plus convaincant que d'autres coups d'essai d'Atsuo, Wata et Takeshi (on peut penser notamment à "Mabuta no Ura", bande son de film imaginaire sortie en 2005, qui commençait de façon très prometteuse mais finissait par devenir trop légère, limite oubliable voire ennuyeuse ; ou bien au split "Golden Dance Classics" sur lequel Boris avait tenté de faire quelque chose qui ressemblait à du shoegaze sur une piste et à je ne sais trop quoi sur une autre, pour un résultat pas franchement convaincant).


(Black Original)

Sortir "New Album" après "Absolutego" aurait été un véritable suicide (ou un très bel exemple de trolling, comme on voudra). Il s'agit encore aujourd'hui d'un disque risqué, qui divise assez nettement les fans et que l'on ne recommandera qu'avec précaution. Si vous voulez découvrir Boris avec un disque un peu représentatif, procurez-vous plutôt l'excellent "Akuma no Uta" (qui présente bon nombre des styles du groupe, de l'intro doom de neuf minutes à la tonitruante フリー (Furi) en passant par la fantastique 無き曲 (Naki Kyoku)) ; mais si vous êtes plutôt pop, ou que vous connaissez déjà le groupe et que vous n'avez pas peur de la métamorphose, ce "New Album" est un beau détour inattendu, un disque carrément rafraîchissant et accrocheur, que je ne peux finalement qu'accueillir avec enthousiasme ! (Et au pire, si vous n'aimez vraiment pas ce nouveau style, gageons que le groupe changera de nouveau de genre d'ici quelque temps.)


— lamuya-zimina



N.B. "New Album" n'est malheureusement sorti qu'au Japon, ce qui se traduit par des prix import très chers — voire carrément délirants pour l'édition vinyle, qui a une tracklist légèrement différente — si l'on tient à se procurer le disque. Pour le reste du monde, Boris va sortir très prochainement deux autres albums, intitulés "Attention Please" et "Heavy Rocks" (le même titre et presque la même pochette que le premier "Heavy Rocks", sorti en 2002 ; on distinguera les deux par la couleur de l'artwork et la liste des pistes), reprenant chacun quelques pistes du "New Album" et une majorité d'inédites. Oui, le groupe fait souvent des coups comme ça, sortir des disques dans plein de versions différentes, et ça peut être très agaçant.

(*) : À la réflexion, je ne sais pas si c'est une bonne idée de faire écouter une piste de 70 minutes, qui en met bien dix à démarrer vraiment, en qualité YouTube pour faire découvrir le groupe…

mardi 6 juillet 2010

"tw;dl" #3

par Emilien Villeroy
art par Jarvis Glasses

"Bon, Émilien, un peu de sérieux, tu écris sur des artistes bizarres, ok, mais ça veut pas dire que tu dois parler de Japonais tous les mois !" Ça, c'est ce que je me dis à chaque fois que je cherche un nouveau sujet pour cette rubrique. Toujours ce même mot d'ordre : éviter le Japon, ne pas tout de suite foncer dans le repaire de la bizarrerie moderne, esquiver le pays officiel de l'incompréhension musicale pour essayer d'aller voir ailleurs. Mais, que voulez-vous, c'est plus fort que moi, le cœur à ses raisons que la raison ignore, il y a toujours un coin qui me rappelle, et me pousse à revenir vers cet archipel complètement cinglé et névrosé, comme un magnétisme intellectuel très puissant qui me force, depuis ma plate adolescence, à me fader des heures de raffut juste parce qu'elles viennent du pays du Soleil Levant. Ainsi donc, pour combler mes tristes penchants et ne plus me fader de douloureux débats intérieurs à l'orée de chaque mois, je vous propose tout l'été une série d'articles garantis 100% japonais et 100% wtf : un ALL SUMMER NIPPON qui nous emmènera de n'importe ou jusqu'à nulle part. Et pour débuter ce cycle aventureux...

Shiina Ringo - Karuki Zamen Kuri no Hana
[椎名 林檎 - 加爾基 精液 栗ノ花]
2003

Imaginez un instant. Vous êtes face à quelqu'un qui n'a jamais écouté un seul album de rock de sa vie, pensant que c'était un genre vraiment mauvais et vous devez lui faire tomber ce pucelage musical. Vous faites quoi ? Vous avez l'air bête, hein ? Par quoi commencer ? La base ? Lui filer les Sun Sessions d'Elvis ? Non, ça ne sert à rien. Alors un truc très récent ? Pas forcément très judicieux. Je me suis toujours dis que si j'étais dans cette situation, je balancerais à la personne un truc vraiment osé. Le premier album des Raincoats par exemple, ou "Doolittle" des Pixies. Peut-être même le premier Velvet. Quitte à ce qu'il soit paumé, qu'il n'aime pas, qu'il retourne écouter autre chose, peu importe, l'important c'est qu'il soit marqué, rendant par là ensuite le reste de ce qu'il pourra écouter dans le genre moins complexe à appréhender, et lui laissant l'image d'un genre qu'il n'a pas pigé plutôt que pas aimé, de quelque chose pas fait pour lui plutôt que méprisable. C'est un peu ma situation aujourd'hui voyez-vous. Je suis devant vous, et je vais vous causer d'un album de J-Pop. Vous vous dites "oh, non, pas ça." Mais j'insiste. Et plutôt que d'essayer de vous faire écouter du Hiraku Utada ou du Morning Musume, ce qui aurait pu être intéressant cependant si j'avais voulu démontrer que la soupe est sans frontière mais s'accommode des particularismes locaux, je préfère mettre les pieds dans le plat et vous offrir autre chose, quelque chose comme de la j-pop expérimentale avec une fille bizarre mais fascinante : Shiina Ringo.

(Meisai)

Nous sommes en 2003. Shiina a 25 ans. Elle est déjà titulaire de deux albums qui l'ont propulsée en haut des charts, principalement "Shouso Strip" (pochette de folie à votre droite) sorti en 2000 , dont le mélange curieux entre gros indie rock complètement nippon inspiré par Number Girl et pop plus classique quoiqu'un peu barrée s'est vendu à plus de deux millions d'exemplaires. Ce n'est pas vraiment une star, plutôt une sorte d'électron libre à la fan-base dévouée, qui vend mais étonne aussi pas mal et peut s'autoriser un album de reprises dans lequel elle chante Les Feuilles Mortes à côté de Yer Blues des Beatles. Oui, Shiina peut à peu près tout se permettre à ce moment-là, sauf qu'elle décide de produire son troisième album toute seule, de se débarrasser de son arrangeur pour participer elle-même à la composition orchestrale, d'enregistrer la plupart des instruments avec son propre ordinateur et même de mixer certains morceaux elle-même. Elle s'entoure de toute une ribambelle de collaborateurs et sort finalement un album-somme complètement fou, "Karuki Zamen Kuri no Hana." Avant même de vous parler vraiment de ce grand bazar, il suffit d'énoncer quelques anecdotes sur l'album pour que vous pigiez dans quoi on met les pieds au niveau de la conceptualisation. Il dure 44:44, sachant que le précédent durait 55:55. Il est composé de 11 morceaux qui forment un grand palindrome : le titre du premier comporte le même nombre de caractères que celui du dernier et ces deux morceaux sont interprétés par Shiina accompagnée des mêmes personnes réunis sous un nom de groupe particulier pour l'occasion, et cela pareillement pour le deuxième et l'avant-dernier morceau, le troisième et l'antépénultième, etc, avec un autre nombre de caractère et d'autres collaborateurs. Les paroles de cet album sont écrites dans un Japonais parfois assez archaïque, avec des idéogrammes peu usités et sont remplies de métaphores très étranges. Enfin, le titre de l'album lui-même est sensé être un palindrome olfactif, et peut se traduire "Chaux, Sperme, Fleurs de Châtaigniers". Maintenant, de deux choses l'une : soit vous avez déjà fui, soit vous êtes intrigués.

(Yattsuke Shigoto)

Si vous êtes dans cette seconde catégorie, il est temps de vous préparer tant "Karuki" est réservé aux gens qui n'ont peur de rien et surement pas des mélanges contre-nature. Le spectre musical brassé dans ce pot-pourri en décomposition est large, trop large. Dès le premier morceau, Shuukyou, dans le player sur votre gauche, tout est brouillé, le shamisen disparait dans l'orchestre avant qu'une lourde batterie vienne marteler une descente harmonique désespérée. Vous aurez beau faire de votre mieux, il y aura quelque chose que vous n'aimerez pas dans cet album, que ce soit la voix de Shiina, aiguë mais délicatement rauque qui vient racler votre tympan, la production clinique qui passe de beats trop propres à des excentricités toutes sales ou alors tout simplement la trop grande variété de styles qui se croisent n'importe comment ici : d'un jazz-rock sur-vitaminé qui s'autorise des solos de violons dégoutants (Meisai) à une ballade piano-voix souillée par une guitare distordue (Odaijini), d'un petit tube calme rempli de pipeaux bizarres (Ishiki) à une valse surannée qui pourrait passer dans un manège (Poltergeist), il n'y a qu'un pas, un tout petit, et vous ne vous rendez même pas compte que vous l'avez fait. Vous ne pouvez pas vous rendre compte de grand chose d'ailleurs à la première écoute, alors que vous essaierez de suivre tant bien que mal le rythme soutenu et omettrez donc sans le faire exprès tous ces détails que Shiina a déposés dans chaque recoin de ses morceaux. C'est d'ailleurs presque un miracle que le résultat final parvienne à rester aussi efficace tant elle semble avoir fait de son mieux pour défigurer toute idée de pop (au sens "populaire"). Au contraire, cet album semble s'adresser à la partie la plus exigeante de vos instincts primaires musicaux, tout en la narguant un peu : pour sûr, vous aurez des mélodies entêtantes à mourir sur des violons easy listening venus du monde merveilleux de Walt Disney sur Yattsuke Shigoto, mais avec ça, vous aurez en vrac un album introduit par le bruit de quelqu'un qui passe l'aspirateur et conclu par une désagrégation des instruments qui sembleront mourir devant vous. Il faut un peu le mériter cet album.

(Torikoshikurou)

Mais quand on l'a finalement appréhendé, il révèle une maitrise de composition absolument ahurissante qui ne laisse rien au hasard. Chaque note est à sa place, chaque seconde a été pensée avec soin et le tourbillon des orchestrations venues de n'importe où place cet album dans un no man's land où toute la musique semble être rentrée en collision sans vraiment avoir réussi à en ressortir indemne. Sur le dernier morceau de l'album, Souretsu, le plus impressionnant et destructeur, les sitars se retrouvent côte à côte avec des arrangements électroniques, et ce avec un naturel déconcertant, et, alors, ayant finalement réuni autour d'elle toute cette assemblée de sons diffractés, Shiina chante d'étranges métaphores sur l'avortement pour évoquer la difficulté de la création artistique sur des coups de batterie sur-mixés et plongés au milieu d'un orgue funéraire, avant que le morceau ne se consume, avec une violence inattendue, dans un final après lequel il ne peut rien rester sinon un silence sourd et froid. Et la gentille chanteuse J-Pop devient soudain un sphinx qui ne vous a pas laissé le temps de répondre à son incompréhensible énigme.


Emilien Villeroy