C'est entendu.
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vendredi 15 avril 2011

[Réveille-Matin] Micachu & The Shapes - Calculator

(ATTENTION : Si vous vous réveillez avec la gueule enfarinée et aucune envie de lire un blabla théorique limite hors-sujet avant de vous envoyer votre chanson-p'tit-déj', rendez-vous directement en [X])

Le mot banni de notre conversation ce matin, chers lecteurs, c'est "folk". Souvent, trop souvent, on associe ce mot à un instrument (la guitare acoustique) comme s'il coulait de source qu'un artiste jouant sur une guitare "folk" serait de facto un musicien folk. La musique folk est, étymologiquement et d'un point de vue fonctionnel et littéraire, celle des "personnes" (de folk, l'anglais pour individu) et empiriquement et structurellement elle est aussi celle de "personne", puisque son interprétation instrumentale ne demande en général pas une technique particulière ou une grande recherche de composition mais aussi parce que son référencement historique (sa descendance influentielle) est forcément résonnant (c'est souvent une musique traditionnelle avec ce que cela comprend de ré-interprétation, de copier/coller et de références pop. Voici ce qu'est la folk, et on n'en joue pas que sur une guitare acoustique. On peut d'ailleurs en jouer avec n'importe quel instrument.

[X]

Micachu joue sur une guitare sèche. Sa musique n'est absolument pas folk.




On est en fait pile poil entre deux mondes. D'une part, l'essence même de la pop à tendance adolescente (Mica Levi, qui mène cette barque, est friande d'un look garçon manqué entre je-m’en-foutisme post-ado et bariolages enfantins) que les quelques accords de guitare et les accroches vocales saccadées ("Grab. Your. Cal. Cu. La-tor. You'll be needing that. Sooner or La-ter") permettent rapidement d'assimiler, et d'autre part l'expérimentation foutraque, elle aussi tendant vers l'inconscient pré-pubère, amène le morceau un peu plus loin. Mais pas trop non plus (Calculator est la chanson la plus facile d'accès, et de loin, de "Jewellery", le premier album de Micachu & the Shapes, sorti chez Rough Trade en 2009). Ça n'est que l'entrée en matière obligatoire et absolument pas rédhibitoire d'un univers hors du commun.

Vous l'aurez compris, je vous encourage vivement à écouter "Jewellery", qui regorge d'autres tubes étranges (notamment Eat your heart) et d'une recherche sonore surprenante (jamais au détriment des bonnes chansons qui l'accueillent). Ça sera pour vous l'occasion si ça n'est pas encore fait de prendre toute la mesure d'une artiste à l'univers prometteur et capable de prouver en une poignée d'accords que l'on peut faire chanter des refrains tout en refusant le compromis.


Joe Gonzalez

jeudi 14 avril 2011

[Fallait que ça sorte] Cabaret Voltaire - Three Mantras

Cabaret Voltaire fait partie de ces noms qui deviennent vite incontournables à partir du moment où l'on s'intéresse un peu à la musique industrielle et/ou au post-punk.

Le groupe de Sheffield, qui tire son nom du fameux lieu de naissance du mouvement Dada à Zürich, a acquis sa renommée grâce à des pistes à la fois dansantes et glauques, répétitives et nihilistes, sublimées par une voix agressive, souvent embourbées dans un son carrément vaseux et des paroles souvent inintelligibles. Selon votre sensibilité, ces morceaux "classiques" du groupe (dont le style a beaucoup évolué par la suite : leur dernier album, "The Conversation", est de l'ambient techno qui n'a plus rien à voir avec les débuts) peuvent être de vrais tubes ou des bouillies informes quasi-inécoutables.

L'un des albums majeurs du groupe est "Red Mecca", une réussite du début à la fin, entre la dissonance déstabilisante d'A Touch of Evil, le rythme accrocheur et presque relaxant de Landslide, la tension irrésolue répétée sur dix minutes d'A Thousand Ways, et les tubes incisifs et rythmés que sont Red Mask et Spread the Virus ; si vous ne connaissez pas encore le Cabaret, c'est sans doute par là qu'il faudrait commencer…


(Red Mask, sur "Red Mecca")

… mais l'EP dont il est question aujourd'hui, s'il est un peu moins représentatif du son "classique" du groupe et reste relativement difficile d'accès, est aussi particulièrement intéressant — et pas seulement au niveau des sons et des chansons, mais aussi vis à vis de la structure du disque et de son concept. Publié en 1980 sur le label Rough Trade, "Three Mantras" est composé de deux pistes de vingt minutes (une sur chacune des faces du vinyle), quasi-opposées, complémentaires, chacune donnant l'impression de pouvoir continuer indéfiniment, et respectivement intitulées Western Mantra et Eastern Mantra. Ou Eastern Mantra et Western Mantra (*)…

Western Mantra est basée sur un beat rapide particulièrement entraînant, accompagné d'une basse efficace ; des voix à demi paniquées répètent des mots aussi difficilement intelligibles que d'habitude (on comprend au moins "Signal of a symptom / soon to be exhausted"), d'autres sons voguent presque en roue libre par-dessus, avec une mélodie synthétique au son acide accrocheuse qui rend la piste carrément dansante — si ce n'est que les sons utilisés donnent l'impression d'être dégradés, usés, laissant imaginer une machine effrénée qui tournerait inlassablement, un système qui aurait dégénéré depuis longtemps et serait devenu inarrêtable.

L'Eastern Mantra, quant à lui, est beaucoup plus étrange : des paroles déformées sont répétées inlassablement au premier plan alors que le morceau semble tour à tour enfler puis désenfler, empreint d'une sorte de respiration régulière presque inquiétante — sur lequel se superposent divers instruments (une percussion à l'arrière-plan, beaucoup moins "mécanique" que sur l'autre piste) et des enregistrements de voix et de chants… C'est la face à la fois la plus "humaine" et la plus dérangeante (l'image qui me viendrait en tête à l'écoute de cette "chanson" serait celle d'un homme dans un état second déambulant à travers une ville mais se sentant complètement détaché d'elle, perdu dans ses pensées, incapable de se libérer de ces voix obsédantes, de ce trouble intérieur).

Les deux faces sont aussi ambivalentes que réellement hypnotiques, et peuvent toutes deux amener à une sorte de transe, chacune d'une manière différente (presque opposée). Quant à l'interprétation que l'on peut faire de chaque "mantra", elle est en fin de compte aussi subjective que subvertie par le doute quant au titre des pistes… et par le titre du disque.

"Three Mantras", par certains aspects, est une énigme : y a-t-il une symbolique, un sens à ces morceaux (un monde "occidental" et un monde "oriental", qui fonctionneraient selon différents rythmes et tourneraient selon leurs propres codes à l'infini) ? Où est, ou qu'est le "troisième mantra" annoncé par le titre ? Pourquoi cette confusion au niveau des titres des pistes ? Toujours est-il que ce disque est une belle réussite, troublante, dansante et intéressante à la fois ; l'un de ces EPs qui, s'ils ne sont pas des disques aussi variés et "majeurs" que des albums, sont de petits bijoux parfaits en leur genre.


— lamuya-zimina


(*) : Le disque n'indique pas clairement quelle piste est le Western Mantra ou laquelle est l'Eastern Mantra, ce qui donne lieu à une certaine confusion… Personnellement, je fais plus confiance aux notes qui indiquent la présence d'enregistrements du marché de Jérusalem sur l'Eastern Mantra (que l'on entend sur la seconde piste de l'édition CD) qu'au fait que l'Eastern Mantra soit indiquée en premier au dos de la pochette. La confusion est-elle volontaire ? Allez savoir… À noter que, sur l'édition vinyle, il n'y a aucune indication permettant de distinguer une face de l'autre.

mercredi 13 avril 2011

[Comptez pas sur moi] Alela Diane - Alela Diane & Wild Divine

Vous êtes chauds pour une théorie foireuse ? En voilà une de mon cru : fondamentalement, il existe deux parcours-type chez l'auteur/compositeur moyen que je qualifierais d'auto- destructeurs sur le plan musical.

Cas n°1 : l'artiste "compositeur". Il a le sens de la formule musicale et sait ficeler ses morceaux comme un polar suédois. Hélas, par manque de voix, de charisme, de présence, il peine à incarner ses chansons, à leur donner corps. Pourtant, c'est la trajectoire que sa carrière va suivre : au fil des albums, il ira vers un style plus épuré ou plus léger pour se mettre en avant. De façon caricaturale, c'est la trajectoire de bien des artistes ayant provoqué la mort de leur groupe pour se lancer dans une carrière solo comme Colin Blunstone des Zombies, ou même Paul McCartney si je veux vraiment être bêtement polémique. Impossible de citer de meilleurs exemples de mémoire car, par définition, ces gars-là ont disparu de la circulation.

Cas n°2 : l'artiste "interprète". Le genre qui peut capter l'attention en chantant l'annuaire. Une guitare, une voix, et voilà que l'émotion suinte à travers les hauts-parleurs du monde entier. Celui-là gâchera malheureusement sa carrière en suivant le chemin inverse, frustré de n'être aimé que pour lui-même et non pour ce qu'il pourrait créer. Des noms ? Cat Power, Leonard Cohen, Alela Diane.



(Suzanne - ceci n'est pas une reprise)

"Tu as vraiment une voix magnifique, Alela". Cette phrase, Alela Diane a dû l'entendre des centaines de milliers de fois, depuis son interprétation en 1988 de Heart of Gold au spectacle de fin d'année de son école primaire qui fit pleurer mamie, jusqu'au dernier papier entendu sur France Info avant-hier. Chanter, elle a toujours adoré ça, accompagnée par la guitare de son papa, alors, qu'en plus on lui dise que c'est beau quand elle chante, pensez comme ça la faisait rougir !


Alors Alela s'est dit qu'elle aussi pouvait essayer de faire ses propres chansons. Elle ne joue pas très bien de la guitare mais c'est pas grave, je vais faire tourner les deux trois accords que papa m'a montrés se dit-elle, et paf, ça fera des chansons, comme dans la pub sur la télé de mamie (papa veut pas que je regarde la télé). Ces balbutiements donneront naissance au magnifique "The Pirate's Gospel", qui a mis trois ans, entre 2006 et 2008, pour s'exporter convenablement et conquérir ses premiers fans. Trois ans de "Tu as écouté Alela Diane ? Elle a une voix magnifique" en continu, dans toutes les langues. Trois ans pour entendre ce que j'entends depuis que je suis née, pensa Alela ? No way. Maintenant que j'ai les moyens, je vais leur en mettre plein la vue.



(Heartless Highway)

Et on en a eu plein la vue. Un vrai paysage bourguignon. Du plat, du jaune, du plat. D'abord avec "To Be Still", et aujourd'hui avec cet "Alela Diane & Wild Divine", son frère jumeau. Pas la peine de s'étendre dessus, franchement. De la country alternative de papa (qu'elle joue avec son papa, logique) banale comme pas possible. Le morceau Heartless Highway fait presque figure de tentative de dodécaphonisme quand on le compare à ses neuf autres copains sans vie.

Et le pire à l'écoute de ce morne album, c'est quand on pense à la vingtaine de copies carbone à venir qui constitueront la carrière d'Alela Diane.


Joseph Karloff


PS : Je n'arrive pas à regarder la pochette sans immédiatement focaliser mon attention sur son menton obscène.