C'est entendu.
Affichage des articles dont le libellé est silver mt zion. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est silver mt zion. Afficher tous les articles

jeudi 29 septembre 2011

Page Blanche #7


par Joe Gonzalez
art par Jarvis Glasses

Dichotomie d'une passion, à travers l'exemple du Totem des Master Musicians of Bukkake


Notes, mélodies, rythmes et dissonances ne représentent que l'aspect superficiel de notre appréciation de la musique. Ou en tout cas de la mienne. Ce n'est que la surface, la première impression. Si l'on prétend aimer vraiment l'art musical, il est implicite d'entretenir une relation plus ténue, plus profonde avec la musique qu'un simple amour des notes jouées. Pour ma part, cette seconde strate passionnelle est de nature bidimensionnelle (*1). Une part de moi réagit particulièrement aux émotions extrêmes et aux idées fortes, qu'elles soient artistiques (comme le dandysme post-industriel de Duck Feeling ou l’extrémisme de "Metal Machine Music") ou politiques (des contestations rebelles du punk hardcore aux propos sociaux de Public Enemy en passant par les considérations néo-conservatrices de PJ Harvey, par exemple) et c'est pourquoi j'accorde une importance toute particulière aux discours idéologiques, au bruit punk et à la notion d'histoire de la musique (souvenez-vous de mes innombrables babillages autour de la mort de l'indie rock). Parallèlement, l'éternel adolescent qui régit la moitié de ma cervelle ne peut s'empêcher de conserver un attachement particulier à la nature populaire (au sens "pop culture") qui entoure la musique et que certains artistes exacerbent d'une façon ou d'une autre. Le troisième album de LCD Soundsystem n'a beau apporter rien de très intéressant à l'art musical, ni artistiquement ni politiquement, il n'en reste pas moins un fabuleux objet d'artisanat populaire. Une preuve d'amour léguée par James Murphy à la pop culture et une pierre supplémentaire à l'édifice de celle-ci. De le même façon, il m'est arrivé de considérer l'aspect visuel d'un disque comme aussi important que la musique qu'il renfermait et notamment dans le cas de Handsome Furs, dont le troisième album expose le corps nu d'une femme se tenant droite dans la nuit et dont l'album précédent était à la fois très laid et incroyablement séduisant si on l'envisageait comme repoussoir-à-nazes. C'est justement de ce point de vue-là que j'ai abordé les Master Musicians of Bukkake. Je ne savais rien d'eux lorsque j'ai appris que leur disque le plus récent, "Totem 3", se voulait la suite directe des numéros 1 et 2 publiés respectivement en 2009 et 2010. Surtout, "Totem 3" était le dernier volet d'une trilogie annoncée et sa pochette constituait le pied d'un totem géant que l'on pouvait reconstituer en plaçant les pochettes des trois disques les unes au-dessus des autres.



L'esthétique est certes osée, mais d'un calibre idéal pour séduire collectionneurs, geeks musicaux et autres tordus dans mon genre, fétichistes de bouts de cartons colorés. Découvrir le concept avec le volume 3 est d'ailleurs violemment frustrant puisque s'il est encore possible de dénicher le "Totem 2" au format 33 tours, il en va autrement du premier volet, plus ou moins introuvable, ou bien en le commandant à l'étranger pour un prix peu attrayant. Je ne désespère pas cependant de pouvoir un jour afficher mon amour pour le carton et profite en attendant de la musique et d'elle seule.



(Prophecy of the White Camel / Namoutarre, sur "Totem 3")

Clin d’œil irrévérencieux (*2) aux Master Musicians of Joujouka, un orchestre de musique soufiste marocaine actif depuis les années 50 (que William Burroughs avait décrit comme un groupe de rock vieux de 4000 ans) et célèbre pour avoir collaboré avec des artistes aussi variés que Lee Ranaldo, Brian Jones ou Ornette Coleman, MMOB est aussi un hommage à la musique traditionnelle en tant que telle. Dans la droite lignée des activistes "world" qu'étaient les Sun City Girls (*3) , ce collectif de Seattle partage certains de ses musiciens (Eyvind Kang et Timb Harris) avec d'autres amoureux des traditions, les étranges Secret Chiefs 3 de Trey Spruance, qui distillent leur rock expérimental et cinématique avec une attitude plus proche d'un groupe de musique traditionnelle que les MMOB, lesquels se considèrent avant tout comme un groupe de rock. Évidemment, difficile de prendre le mot rock au sérieux pour qualifier une musique sans parole autant influencée par l'immensité sublime des éléments (et notamment par la musique des touaregs) que par la transe du krautrock de Can ou Neu, et que l'on surprend même sur le terrain de prédilection synthétique de John Carpenter (Failed Future).



(Failed Future, sur "Totem 3")


Cela n'est pas de la world music (ou "musique du monde", terme bâtard inventé en 1906 par un musicologue allemand et popularisé à partir des années 60 pour décrire les musiques populaires traditionnelles, en général non-occidentales) puisque les musiciens ne transmettent pas leur tradition et elle seule. Cela n'est pas du rock non plus puisque ni la forme ni le style ne s'y apparentent. Le terme le plus approprié est sans doute "post-rock". Les maîtres musiciens du Bukkake sont des descendants directs de la vague qui a secoué l'indiesphere de 1998 à disons 2007 (pour être polis). De leur propre aveu, MMOB s'envisagent comme un groupe de rock, et pourtant leur musique ne repose pas sur la sempiternelle formule basse-batterie-deux-guitares-chant, ni sur des paroles ou des accroches. Cependant, de par leur (ré)interprétation avec des instruments rock (auxquels sont associés des tas de raretés traditionnelles d'un peu partout) de thèmes sinon pré-existants en tout cas préjugés d'après l'imagerie inconsciemment collectée par tout un chacun, le groupe s'implique de façon plus poussée dans une interprétation post-moderne et pluri-culturelle des patrimoines rock et traditionnels, à la façon des représentants les plus intéressants et consistants de la vague post-rock. On pense notamment à l'écurie du label canadien Constellation Records, et plus particulièrement au fantastique travail du collectif d'Efrim Menuck : A Silver Mt. Zion.



(A Silver Mt Zion - God bless our dead marines, sur "Horses in the Sky", 2005)


Les montréalais, au sommet de leur art en 2005, avaient su démontrer qu'il ne suffisait pas de se contenter d'allonger des compositions lourdes, dépourvues de chant comme de sens (Mogwai) ou des tricotages mélodico-guitaristiques expressionnistes (Explosions in the Sky) pour aller véritablement au-delà du rock. Sur "Horses in the Sky", Menuck et sa fratrie de hippunks contestataires déclamaient en chœur, en canon et en beauté leur désobéissance morale à l'Ordre Mondial post-11 Septembre, et pour ce faire, usaient de contrebasses, violons et voix, empruntant une partie de leur style au folklore musical d'Europe de l'Est et à la musique juive.



(Bardo Chonyd / Master of all visible shapes, sur "Totem 2", une ouverture évoquant la réunion d'un culte maléfique autour d'un feu dans le désert, en guise d'annonce de la Fin du Monde, par exemple...)

De façon similaire, les Master Musicians of Bukkake insufflent à leur musique une mystique (souvent énoncée dès l'ouverture, comme avec l'inquiétant suspense du Bardo Sidpa ouvrant "Totem 3") et un decorum (ils sont vêtus sur scène de tenues à connotation orientale, longues robes colorées en bazin et un chèche) qui ne leur appartiennent pas forcément à l'origine mais auxquels ils font honneur en ne se contentant pas de les honorer par la répétition mais en choisissant plutôt de les transcender par l'adaptation.



(People of the Drifting Houses, sur "Totem 1", le disque le moins abouti de la trilogie, avec un début laborieux et un peu cliché mais qui dérive de plus en plus vers un eden doucement psychédélique, avant le final hippie Eaglewolf)

Mais là où A Silver Mt. Zion jouait un post rock tendu, empruntant au folklore pour mieux servir son propos idéologique, MMOB amène ce mash-up de musique internationale vers autre chose, vers la Musique elle-même, à vrai dire. En avant, pour le meilleur, avec en tête la mélodie, l'orchestration, l'harmonie, les chœurs, et si possible la transe ; et la création de a à z d'un sentiment, d'une idée musicale et humaine a-politique (ou en tout cas, sa dimension politique ne se maintient-elle qu'en marge du propos). Auteurs de deux albums hors-Totem (dont le très bon "Elogia de la Sombra" paru en 2010) et annonçant déjà une nouvelle œuvre pour les prochains mois, les Master Musicians of Bukkake semblent avoir accompli leur premier travail significatif avec cette trilogie, tant valable pour la singularité de son concept et de son esthétique qu'honorable pour sa direction musicale, fière descendante de deux groupuscules activistes parmi les plus importants de l'histoire contemporaine de la musique. En défendant à la fois le métissage, le conservatisme progressiste, ce respect irrévérencieux de la tradition, et en s'inscrivant dans les pas d'un anticonformisme nécessaire, MMOB revêt l'aura d'un représentant majeur du courant post-rock (que l'on croyait mort) en même temps que celle d'une source ambivalente de nectar sonore avant-gardiste pour fanatiques pop-culturels désinhibés.



(*1) : Ça ne vaut d'ailleurs pas que pour la musique et cette dichotomie s'applique chez moi à de nombreux domaines, comme le cinéma où au début du mois de Juin 2011, j'avais le désir simultané d'aller voir le "Pater" d'Alain Cavalier et le prequel de la franchise X-Men.

(*2) : Ne me forcez pas à vous décrire ce qu'est un bukkake, faites vous violence, allons !

(*3) : La trilogie des "Totem" est d'ailleurs dédiée à cet étrange collectif souterrain, mené par les frères Alan et Richard Bishop, qui sévit pendant près de trente ans dans un registre très large incluant des éléments "rock" ou "free-folk" très américains, de la poésie, des instruments traditionnels exotiques et un perpétuel désir de transmission des sons, techniques et mœurs musicales des ethnies orientales. Alan Bishop devait d'ailleurs fonder le label Sublime Frequencies, une source indispensable d'enregistrements locaux, de l'Iraq au Myanmar en passant par l'Algérie ou le Cambodge.

jeudi 6 mai 2010

[They Live] Mon énième nuit avec Efrim et Anton, ou "en quatre ans, mes héros ont vieilli"

Mon avis sur les comptes rendus de concerts, c'est qu'ils sont au moins autant fastidieux à écrire qu'à lire, et qu'à moins d'avoir vu un concert véritablement extraordinaire, avec une trivia de dingue, ou bien d'avoir vu plus loin que le concert en question et d'en avoir tiré un enseignement, le seul intérêt de ce genre d'article est de renseigner les amateurs quant à ce qu'ils doivent attendre de la part de ces artistes. C'est une sorte de guide de l'acheteur : "vous allez mettre 20 euros dans un billet, voici ce qui vous attend !" Ça peut aussi, éventuellement, être une madeleine de Proust pour ceux qui "y étaient" qui seront alors heureux d'y trouver photos ou vidéos, voire un point de vue différent du leur, afin de reconsidérer leur expérience, mais en règle générale, un "They Live" a une chance sur deux de vous agacer et si vous râlez à chaque fois que vous en voyez un poindre ici-bas (comme c'est très régulièrement le cas ces temps-ci), je ne vous jetterai pas la pierre.

L'autre jour, je suis allé voir Thee Silver Mount Zion en concert. C'était la quatrième fois et je n'ai donc pas été extraordinairement ébloui, ni n'ai noté tant de différence entre cette prestation et les précédentes, et Dieu sait que ces canadiens ne sont pas le genre à vous surprendre en donnant un concert hors des clous ; si bien que depuis deux semaines maintenant, j'ai remis cet article à plus tard tant la perspective de trouver QUOI vous raconter me glaçait d'effroi, jusqu'à ce que je me décide enfin, et ça commence tout de suite, accrochez-vous, avec la première partie, Montreal On Fire, un groupe du coin qui n'était pas si poisseux mais sonnait tout de même comme The Cure, sauf qu'ils jouaient des triples croches à la Mogwai tout le temps avec un son Nü Metal. Rien de très étonnant à ça, à chaque fois que j'ai eu le privilège (suffisamment d'oseille pour me payer la place) de voir le Zion Memorial Orchestra, la première partie était à mille lieues de leur univers, pour ne pas dire foireuse.

AH mais je ne vous ai pas dit, j'ai aussi vu le Brian Jonestown Massacre, même salle, une semaine plus tard, que j'avais vus à une semaine d'intervalle de Silver Mount Zion en 2006, dans une autre salle. Quatre ans ont passé et les deux groupes reviennent et je ne voulais pas y aller, je peux vous l'avouer, je n'avais ni l'envie de retrouver Efrim Menuck (de Thee Zion Memorial Tralala Band) ni le désir brûlant de revoir Anton Alfred Newcombe. Pourquoi ? La peur d'être déçu, je suppose. Il faut dire que les concerts de 2006 étaient d'un niveau stratosphérique : les canadiens avaient défouraillé ce qui allait devenir leur meilleur album ("13 Blues for 13 Moons," 2008) avec une puissance sonore incomparable, et une formation à sept dressée comme un canasson puis un BJM post-Dig! auquel la mascotte Joel Gion s'était récemment regreffée avait envoyé deux heures et demi de boucan, de confrontation (avec un public débile), de sang (Gion s'était ouvert la main avec son tambourin) et était parti en laissant trainer un larsen dégueulasse en réponse à un public avide de guéguerre, parmi lequel des connaissances à moi qui tirèrent une ou deux pédales BOSS au groupe dans la confusion générale. Après ça, après quatre années, deux albums discutables (voire indiscutablement moches selon moi) du BJM et un dernier disque pas-mal-mais-pas-au-niveau de SMZ, je n'avais pas de raison particulière d'aller remplacer mes souvenirs par d'autres, moins forts (oui, j'ai une mémoire limitée, et mes 4 ou 5 Giga Octets sont très vite remplis, il faut que je grave par-dessus).

J'y suis tout de même allé, vous l'aurez compris, et je ne l'ai pas vraiment regretté, les deux concerts m'ont beaucoup plu, tout comme à l'assemblée (certes bien plus clairsemée pour SMZ que pour le BJM), mais durant les passages les moins intenses, c'était au jeu des septs différences que je jouais et à ce jeu-là, 2010 a paumé. Mes collègues m'avaient pourtant prévenu : "Efrim fait des blagues entre les morceaux." C'était d'ailleurs plutôt amusant, ses références à Montreal et au mauvais exemple donné par la France quant à certains détails d'urbanisme, les piques envoyées à U2 ou la remarque "We always lose some people with that song" après avoir joué 'Piphany Rambler. Cela ne suffit pas, cependant, à combler un set, certes plus que correct mais très loin de l'intensité à laquelle le groupe avait pu m'habituer. Une puissance directement issue de la cohésion de sept musiciens, pas un de plus, pas un de moins, d'un même niveau de maitrise et liés par une tension permanente qui en faisait une machine de guerre punk sans peur ni reproche. Le one-man-show d'Efrim était plaisant, mais cela participait d'une dynamique différente, tout comme la perte de deux musiciens (hautement préjudiciable lors de la mise en place des canons chantés, notamment à la fin de Dead Marines) et le remplacement du batteur (par un étrange hybride de Will Sheff et Bradford Cox, doué derrière les fûts, mais loin du niveau des autres membres du groupe) ou l'abâtardissement des versions originales de certaines chansons. Certes les titres issus de "Kollaps Tradixionales" me touchent moins (même si le final de There is a light aura été brillant) mais c'est moins par un affaiblissement de son répertoire que le Memorial Zion Band m'aura moins touché, que par l'attitude et j'ose dire l'âge de ses membres. Efrim et Jessica ont eu un enfant, Sophie a pris du poids et porte des lunettes, GODSPEED SE REFORME, enfin quoi, le groupe vieillit, et son statut de monument du punk moderne en prend un coup lorsque les musiciens apparaissent presque comme... des hippies d'une certaine façon, vivant sur la route, en communauté, jouant désormais de plus en plus d'accords majeurs, et abandonnant avec le temps les slogans révolutionnaires pour une imagerie poétique et un calme plat (quid de la violence bouillonnant au sein de "13 Blues for 13 Moons" lorsque retentit 'Piphany Rambler dans nos oreilles ?). Loin de moi l'idée de reprocher à ces gens-là de prendre de l'âge et de changer, simplement, si le plaisir y est toujours, la passion passe son tour.

L'affaire est la même avec la bande d'Anton. Le concert fut pourtant encore plus fort (il en faut beaucoup, croyez-moi, pour que je saute frénétiquement en hurlant les paroles d'une chanson au milieu d'une foule) et on sait tous pourquoi : le Brian Jonestown Massacre était quasiment au complet ce soir-là. Anton, bien sûr, Joel, toujours, mais aussi et surtout Matt Hollywood, mon chouchou, qui, avec sa gueule de John Lennon Junior a tout de même composé et/ou chanté parmi les meilleures chansons du BJM. Si leur précédent passage avait été brut, violent et furieux, celui-ci s'est apparenté à une revue pop : un public plus jeune ayant grandi avec Dig! était venu en masse applaudir le retour de ce qui est désormais une troupe dont la place pourrait être dans un Musée (dans le sens où aucune composition tirée des deux derniers LPs - sur lesquels Newcombe est seul aux commandes - ne sera donc jouée), aux côtés des Rolling Stones ou de Gary Numan. Malgré quelques tentatives de souffler sur des braises inexistantes de la part de quelques abrutis dans l'audience, poliment ignorées par les musiciens (à un "You cunt !" Matt Hollywood répond "Someone's been learning English with British television..."), l'ambiance était au beau fixe, peut-être même trop détendue (Anton, muet comme une carpe ce soir-là, finira par lâcher un "This is the best club ever, man. I've been everywhere, to Australia, to Japan, and you have the best club in the world, it's fuckin' great.") et c'est ce que je craignais avant que d'apprendre la présence de Matt Hollywood, dont les chansons (forcément absentes en 2006) furent de grands moments : Cabin Fever, Not if you were the last Dandy on Earth, et mes favorites Got my Eyes on you et Oh Lord (celle qui activa le trampoline savamment planqué dans mes guiboles).



(That Girl Suicide)

On parle d'un nouvel album, auquel participerait Hollywood cette fois, et chanté exclusivement en français. L'effroi s'impose, mais en attendant, si la mort créative du BJM peut être estimée aux alentours de 2005, et si sa légendaire rage sur scène semble avoir périclité, ces dinosaures-là ne se moquent pas de vous, et peuvent encore tenir en laisse une salle comble avec autant de répondant pour chaque morceau joué (des débuts de 1995 à 2005) pendant deux heures et demi, avant que les lumières ne se rallument, et que les deux petits nouveaux (basse et guitare) ne viennent passer quelques minutes de plus avec vous, micro en main, chantant par-dessus le disque lancé par la salle, et vous promettant de revenir dans les douze mois. Il n'y aura probablement rien de neuf à se mettre sous la dent, mais cette fois, je n'hésiterai pas.


Joe Gonzalez


P.S. : Les vidéos du concert Toulousain du Brian Jonestown Massacre sont signées TheRetroPanda et la photo de Matt Hollywood est empruntée à Pierre de Soit dit en Passant.

vendredi 2 avril 2010

[Vise un peu] Thee Silver Mt. Zion Memorial Orchestra - Kollaps Tradixionales

A la rédaction, l'annonce d'une nouvelle sortie sur le label canadien Constellation (dont je vous avais déjà touché quelques mots au détour d'un réveille-matin) ne provoque pas le même émoi chez tout le monde, entre les observateurs distants, les fans sur le retour et les récents admirateurs dont je fais partie. Par contre dès qu'il s'agit de Silver Mt. Zion, ou de l'un de leurs noms d'emprunt, on est toujours tous impatients de suivre l'évolution de ce groupe passionnant qui en dix ans a d'abord exorcisé son désespoir avec de longues plages instrumentales (on utilise le plus souvent le terme de "post-rock," même si eux refusent le terme), avant de le chanter avec une ferveur collective bouleversante puis de le hurler sur des compositions de près d'un quart d'heure qui explosaient en codas enragées sur le très violent "13 Blues For Thirteen Moons" en 2008. En dehors des modes et sans le moindre faux pas, Silver Mt. Zion nous avaient peut-être apporté les plus beaux frissons de la décennie passée, et étaient cette fois-ci attendus au tournant.

Jessica Moss (violon), David Payant (batterie et orgue), Sophie Trudeau (violon),
Thierry Amar (contrebasse), Efrim Menuck (guitare, piano).
"And everybody sings", comme il est écrit dans le livret.

Que l'on se rassure, le groupe n'a rien perdu ni de sa rage ni de son désespoir, mais ils l'expriment cette fois de manière moins homogène que sur l'album précédent. Les registres sont plus variés et l'on passe au sein d'une même "suite" (comme plusieurs autres de leurs albums, "Kollaps Tradixionales" a été pensé pour le format double vinyle : sur chacune des quatre faces, un long morceau d'un quart d'heure, ou parfois plusieurs en variation sur le même thème) de la douceur enveloppante et délicate de la vignette épuisée Collapse Traditional (For Darling) à la jouissive Kollaps Tradicional (Bury 3 Dynamos) (en écoute dans le lecteur à gauche) où des cris se répondent en canon par dessus un riff hard-rock tordu craché par des guitares et violons à la fuzz poisseuse, et où chaque changement d'accord que l'on attend en se convulsant prend malgré tout par surprise et sonne comme un uppercut salvateur. Malgré cette diversité, le groupe ne ressemble toujours à rien d'autre qu'à lui-même, et c'est entre autres grâce au son de l'album, direct et puissant mais également capable de la plus grande finesse, écrin parfait à des morceaux aux nuances aussi subtiles que 'Piphany Rambler, qui clôt l'album. Cette lente marche funèbre et majestueuse semble flotter sur des pleurs de violons et de larsens discrets, puis s'élever lentement, retomber dans une tristesse absolue et enfin s'envoler en un final libérateur où tout semble s'écrouler autour de soi et où l'on hurle pour être bien certain de vivre encore. La vraie force cathartique là-dedans, c'est de sentir les éléments se nouer entre eux peu à peu, de sentir une composition surgir de rien ou presque, se former autour de soi et venir vous prendre à la gorge pour ne plus vous lâcher jusqu'à l'explosion.

Cette variété n'est pas vraiment une nouveauté, c'est davantage une synthèse des différentes ambiances qui ont traversé la carrière du groupe. Non, l'évolution apportée par "Kollaps Tradixionales" est plus subtile. Elle passe d'abord par l'écriture qui met un peu de côté le schéma de la montée crescendo pour aller vers quelque chose de plus narratif, où les structures évoluent et se ramifient tout en restant tissées autour d'un thème. Par exemple, Metal Bird n'est pas le bloc de krautpunk brut que les premières versions lives laissaient envisager. Oh certes, le morceau (ou plutôt la suite des deux morceaux qui occupent la deuxième face) est toujours construit sur une rythmique impaire et des violons infernaux répétitifs, mais étonne par son foisonnement, sa profusion de mélodies vocales et de riffs tranchants qui s'enchaînent avec une urgence folle pendant six minutes. La prouesse du groupe, c'est d'avoir réussi à rendre naturelle et limpide cette richesse de composition, et l'album se révèle être le plus accessible de leur carrière. On note aussi de la nouveauté dans certains arrangements, comme les trompettes poussiéreuses qui viennent sublimer avec des descentes magnifiques There Is A Light, peut-être le plus beau morceau du groupe (et dédié au fils d'Efrim et de Jessica né l'an dernier, si c'est pas mignon ça). Ce véritable hymne à la lumière est d'une grâce et d'une évidence bouleversantes et montre une maîtrise totale de la voix d'Efrim, dont l'outrance a toujours beaucoup gêné certains auditeurs, et qui sait ici se faire plus chaude et sensuelle que jamais. Et alors que le groupe se lance dans une coda évidemment épique, il lui suffit de brailler un "COME ON !" emporté entre deux répétitions du mantra "There is a light" pour nous retourner complètement. Bon sang, quel autre groupe aujourd'hui est capable de créer une musique assez puissante pour nous donner envie de s'époumoner les yeux pleins de larmes sur des paroles aussi fortes et sincères ?



(I Built Myself a Metal Bird, première partie de la "suite" Metal Bird, ici en version live dans le tout premier clip jamais proposé par le groupe. Autant vous prévenir, le son de la version studio est bien supérieur.)

Au final "Kollaps Tradixionales" ne bouleverse pas le style de Silver Mt. Zion, mais n'est pas pour autant une stagnation. Inspiré du début à la fin, il fait preuve d'une impressionnante maîtrise. Alors que voulez-vous, quand un groupe génial et unique dont le parcours a été exemplaire ne se réinvente pas mais prolonge et élargit ses idées sans faire pour autant la moindre concession, il n'y a pas de raison valable de bouder son plaisir. De plus, par sa diversité et les liens qu'il tisse avec les styles des albums précédents, "Kollaps Tradixionales" est une excellente porte d'entrée pour le néophyte et je le conseille vivement à ceux d'entre vous qui ne seraient pas encore initiés à la musique de ces héros venus du froid.

Oh, et il faut ajouter que le groupe est actuellement en tournée, qu'il vient tout juste de passer en France mais qu'il reviendra à Lyon le 21 avril et à Paris le 22. On ne peut que vous conseiller de vous y rendre tant l'expérience live est intense. Non seulement le groupe interprète les épopées les plus surpuissantes dee leurs deux derniers albums comme si le monde entier s'effondrait autour d'eux, mais Efrim se montre de plus en plus loquace sur scène et parle volontiers avec le public pendant un bon quart d'heure entre chaque morceau, en enchaînant les blagues absurdes ou en présentant 'Piphany Rambler comme une reprise d'un morceau du groupe punk hardcore Black Flag "avec trois accords de moins, ce qui fait donc deux" (!). Vraiment, il faut le voir pour le croire.

Thelonius H.

(Achetez-le !
Achetez-le en version collector avec son superbe livre de collage et son poster !
Achetez-le en version collector mais plus avec les artworks, deux vyniles 10" et une copie CD !)