C'est entendu.
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vendredi 29 avril 2011

[Fallait que ça sorte] Reformed Faction — I am the source of light, I am not a mirror

Imaginez-vous une minute musicien expérimental prolifique, ayant collaboré avec des personnalités aussi diverses que Damo Suzuki ou cEvin Key, accompagné d'un collègue de longue date avec lequel vous auriez passé dix ans à créer des musiques qui jouent sur la défamiliarisation et semblent venir d'ailleurs… Imaginez-vous ainsi en train de passer un hiver gris, humide et morne dans le nord de l'Angleterre. Qu'auriez-vous envie de faire ? (À part aller au pub, bouquiner et jouer aux jeux vidéo ?) Si vous avez pensé à "écouter des disques", "faire de la musique", "inviter des amis" et "partir en voyage", bingo, vous avez trouvé. C'est exactement ce que Robin Storey et Mark Spybey (encore lui) ont fait il y a de cela quatre ans, et le résultat a été un album hors du commun.

A l'origine, "I am the source of light, I am not a mirror" n'était à vrai dire pas censé devenir un album : Spybey et Storey ont simplement enregistré de la musique librement, sans but particulier, avec divers collaborateurs (trois groupes différents, une artiste de Dresde — Ira Tannhäuser — et un marchand afghan ont participé à la création de l'album). Et les pistes qui ont résulté de ces sessions libres ont été assemblées par la suite en trois longs ensembles, chacun sur un disque… ce qui aurait pu donner un collage sans queue ni tête, une curiosité intéressante mais qui n'irait nulle part, s'il s'était agi simplement d'une série d'expérimentations sans but, inachevées et juxtaposées. Vous vous doutez bien, si je vous parle de ce disque quasi-inconnu aujourd'hui deux ans après sa sortie, qu'il n'en est rien.


(Televisionaries)

Si aucune piste ne se démarque réellement par rapport aux autres, les sons et l'évolution de la musique le long des disques font que l'album tient étonnamment bien la route et procure même une fascinante expérience. Outre les talents de Spybey (:zoviet*france:, Dead Voices on Air, Download, Damo Suzuki's Network, Beehatch…) et de Storey (:zoviet*france:, Rapoon) pour créer des musiques à la fois inhabituelles et à forte personnalité, le groupe a ici pris une totale liberté quant aux genres musicaux ; Mark et Robin ont déterré leurs instruments rock et se sont mis à explorer noise, krautrock, musique psychédélique, techno, jazz, industriel, ambient, musiques de diverses origines et bon nombre d'autres genres (qui parfois n'émergent que sur une seule piste).

Pour vous donner une idée : l'album commence par du bruit, puis apparaît une nappe ambient lointaine et éthérée, des samples de conversations, le bruit se retire progressivement, un rythme vient s'inscrire sur d'autres voix et couches sonores, on entend des notes de basses, une tension commence à apparaître avant de bifurquer sur un jeu de sitar et de drone, l'ambiance devient psychédélique et mystérieuse, en conservant par la tonalité la tension de la piste précédente sous une autre forme… trois pistes sont déjà passées sans qu'on s'en rende compte. La quatrième est quasiment indescriptible, la cinquième semble jeter les fondations d'une piste rock au niveau de la batterie mais en lieu et place de la guitare des voix viennent de nulle part, et les surprises se suivent sans discontinuer (cuivres, rythmes quasi-dance, tempos lents et carillons…).


(I am not a mirror)

Ça vous paraît n'avoir aucun sens ? Certes, le disque est imprévisible. Mais des liens font tenir tout cela ensemble, de la nature des sons utilisés aux tonalités en passant par certains samples récurrents, et l'effet qui découle de ce disque est celui d'un voyage à travers des contrées innombrables, d'une transmigration perpétuelle qui rend la musique prenante tout le long (et l'écoute d'une seule piste quasi-impossible). Il y a certes quelques expériences moins réussies là-dedans, des passages moins bien finis, mais ceux-ci restent assez rares pour ne pas entacher l'écoute ; et par la profusion des genres, la longueur du disque et la richesse des sons, il y a toujours quelque chose à découvrir dans cet album. Si certains préféreront le LP précédent ("The War Against…"), moins surprenant de la part du duo mais aussi admirable et peut-être plus accompli, "I am the source of light, I am not a mirror" est une superbe œuvre kaléidoscopique, unique, dans laquelle on peut se perdre des heures. Si vous tentez l'expérience, vous n'aurez pas fini d'en faire le tour.


— lamuya-zimina


N.B. : L'album est disponible en MP3 un peu partout, mais il reste encore quelques copies de la deuxième édition CD, éditée dans un packaging dont la description mériterait son propre paragraphe, chez Soleilmoon.

mardi 5 avril 2011

[Alors quoi ?] :zoviet*france:, musique du monde industrialisé

J'ai longtemps hésité avant de vous parler de :zoviet*france:. Pas à cause de la graphie variable et bizarre de leur nom de groupe, mais parce que j'ai mis quelque temps à trouver ce qui me prenait à ce point dans leur musique, ce qui faisait que je n'avais jamais assez de leurs albums, tous un peu similaires mais dotés d'une fascinante étrangeté malgré leur simplicité apparente.

Et puis un vieil enregistrement des années 90 a fait surface sur Youtube, comprenant une interview du groupe, quelques brefs extraits live, une présentation des boîtes et pochettes spéciales de leurs premiers disques ainsi qu'une vidéo (à partir de 5:42) présentant leur musique et leurs visuels caractéristiques — bref, un document précieux sur ce groupe d'habitude discret :



Plus tard encore, j'ai voulu décrire le dernier disque de Cyclobe, "Wounded Galaxies Tap at the Window", à quelqu'un — et je me suis mis à trouver des similitudes entre ces deux musiques, que l'on dirait toutes deux sorties d'un folklore imaginaire (étrange et déformé dans le cas de Cyclobe, étrangement familier dans celui de :zoviet*france:). J'ai aussi réécouté "My Life in the Bush of Ghosts" de Brian Eno et David Byrne, et en lisant le livret (notamment l'excellent texte de Byrne), j'ai trouvé d'autres parallèles encore — le projet qu'avaient fomenté Eno, Byrne et Jon Hassell (mais également Holger Czukay et Can) de créer, de manière anonyme, une "fausse musique traditionnelle" qui viendrait d'une culture imaginaire ; ainsi que, quelques pages plus loin, des commentaires sur l'utilisation des voix samplées et sur le fait que, parfois, un sample basse fidélité pouvait avoir plus de caractère qu'un enregistrement hi-fi.


(Gris, sur l'EP du même nom)


Cela fait depuis 1980 que :zoviet*france: crée une musique à la fois expérimentale et primitive ; une musique atemporelle, qui semble venir de nulle part en particulier et de partout à la fois, et qui ressemble par de nombreux aspects (structures répétitives, instruments rudimentaires, voix répétées et qui semblent parfois ne plus être tout à fait humaines) à une musique "rituelle" — sans qu'il n'y ait de rite pour l'accompagner. Ces pistes font résonner quelque chose d'inconscient et de viscéral en l'auditeur, que ce soit une certaine peur, un confort, ou une sorte de transe — et l'impression que tout cela a un sens, lequel serait à fois ancré dans nos racines et tombé dans l'oubli…


(East Taunts West, Scacen et Notochord, sur "Loh Land")

L'effet vient en partie des sons utilisés par le groupe : enregistrements et objets trouvés ça et là, instruments sommaires bricolés (cf. à partir de 03:22 dans la vidéo ci-dessus)… Cet assortiment de sources sonores disparates, entre extraits dont on ignore la provenance et sons de tous les jours que l'on a tendance à ignorer, fait que la musique semble à la fois commune et inconnue ; l'"exotique" est non localisé, non identifié, et le "familier" est rendu étrange par sa mise en valeur dans des situations inhabituelles. Le fait que la qualité sonore des sons utilisés soit variable brouille encore plus les pistes, et le groupe parfait l'illusion en donnant à ses morceaux des titres tantôt en anglais, tantôt en d'autres langues ou encore en utilisant des mots rares d'origine étrangère ("Dybbuk", "Nachtmaal") ou d'autres qui semblent tirés de langues inventées ou très obscures ("Cahl-yn-yan", "Mohnomishe", "Shteirlel" ?) — à tel point qu'il devient difficile de savoir quels titres sont inventés et lesquels ne le sont pas.

Pourtant ce n'est pas l'imitation ou la récupération de "musiques du monde" rituelles existantes qui semble intéresser le groupe, mais bien la création de pistes qui touchent les auditeurs d'une manière similaire à l'aide des sons (inaperçus ou mis au rebut) de notre propre culture. :zoviet*france: décrit sa propre musique comme "du Nord-Ouest de l'Europe", une appellation à la fois simple et quelque part ambiguë qui a de quoi faire réfléchir…


(Nature But Not, sur "Just an Illusion")

La manière dont les sons sont utilisés laisse également imaginer des objets sonores tombés dans les mains d'un peuple qui les aurait utilisés selon ses propres codes ; ce sont souvent des boucles qui reviennent, provoquent des effets hypnotiques, mais également des associations étonnantes qui créent des rythmes et cycles plus ou moins déstabilisants. Parfois, un sample de voix se répète par intermittence sur tout un album, au fil des pistes, comme un mantra ou un leitmotiv (c'est le cas sur "Just an Illusion" ou "Look Into Me"). Quelques pistes gardent leur étrangeté tout le long et paraissent indéchiffrables, insaisissables même après plusieurs écoutes, comme Cair Camouflet sur "Look Into Me", White Dusk sur "Collusion" — ou encore Carole the Breedbate sur "Shouting at the Ground", qui évoque un rêve déjà étrange qui deviendrait brusquement incroyablement insolite (la musique de :zoviet*france: a aussi, très souvent, une qualité hypnagogique importante). D'autres pistes sont intensément apaisantes, véritables cocons sonores, comme la quatrième piste de "Mohnomishe" ou Ascend a Fall et Caught in the Square sur "Just an Illusion"…


(la deuxième piste de Mohnomishe)

Si le groupe est toujours actif aujourd'hui, il a perdu bon nombre de ses membres au cours des années (Mark Spybey et Robin Storey, deux anciens membres, ont d'ailleurs formé leur propre duo intitulé Reformed Faction — je vous en reparlerai prochainement) ; :zoviet*france: est actuellement un duo composé de Ben Ponton et Mark Warren. Leur style a aussi changé progressivement ces quinze dernières années, avec l'incorporation de sons plus électroniques sur l'excellent "Digilogue" — et un disque inattendu, "The Decriminalisation of Country Music", qui "documente" la construction du centre culturel Tramway à Glasgow en utilisant des sons enregistrés à cette occasion — en plus d'une guitare jouée au bottleneck ( ! ). Pourtant, même là, le groupe ne perd pas de son identité sonore et reste aussi intéressant qu'à ses débuts.


(Melangell sur "Look Into Me")

La discographie de :zoviet*france: est assez vaste et je n'en connais pas l'intégralité, mais si vous voulez des recommandations, ces disques-ci font partie de mes favoris :
  • "Shouting at the Ground" et "Just an Illusion", deux très bons albums, variés et accessibles, qui présentent chacun toutes les facettes du groupe ;

  • "Mohnomishe", plus difficile d'accès, basé sur des sons très lo-fi et des boucles parfois quasi-industrielles sur les pistes courtes — mais aussi deux pistes longues superbes, oniriques et souterraines ;

  • "Digilogue", qui incorpore des sons électroniques dans la formule sans dénaturer l'esthétique du groupe ;

  • "Collusion", à la fois excellent, très varié et différent des autres disques du groupe, qui regroupe des pistes créées pour des compilations ; beaucoup de samples d'autres musiques et des structures presque bruitistes ou effrayantes, moins hypnotiques que d'habitude mais tout aussi intenses.
On pourrait également citer "Look Into Me" qui, s'il est moins mémorable piste par piste, possède une impressionnante étrangeté (avec notamment une première piste complètement fragmentée, mais surtout l'utilisation de voix qui ont de quoi hanter — écoutez Melangell, plus haut, ou toutes les pistes avec le sample qui donne son titre à l'album). Le triple album "Popular Soviet Songs and Youth Music" est plus inégal… mais pour être honnête, la plupart des disques de :zoviet*france: sont de qualité et possèdent très souvent des caractéristiques similaires.

Le groupe est resté discret et peu productif dernièrement, leur dernier album complet datant de… 2000 (si l'on excepte les sorties en 2005 d'un disque de leur ancienne période, jusque-là inédit, et en 2008 de l'EP "Shteirlel", plutôt anecdotique). Cela dit, le groupe (qui n'a pas de site officiel mais tient une page Facebook) est en train de masteriser un nouveau disque ; pas de titre ni de date de sortie, mais on pourrait s'attendre à un nouvel album dans les mois qui viennent…


— lamuya-zimina

jeudi 23 décembre 2010

[Vise un peu] Une kyrielle d'albums (ou : Autour du monde musical de 2010 en onze disques)

Que les tops de fin d'année vous paraissent sympathiques, (in)dispensables ou superficiels, ils ont tous une chose en commun : ils sont incomplets. Personne ne peut écouter tous les albums sortis en une année, et même si l'on essaie de combler ses lacunes en découvrant le plus de disques possible avant la date fatidique, il est inéluctable que l'on en découvre certains trop tard…

Mais voyons le bon côté des choses : si ces oublis semblent inévitables, c'est qu'il y a toujours plein de bonnes surprises à faire, et souvent dans des genres que l'on n'a pas l'habitude d'écouter ! Si les albums "majeurs" de 2010 (disons, nos préférés et les plus attendus) ont déjà fait ou vont bientôt faire l'objet d'articles complets sur C'est Entendu, c'est un mini-panorama d'albums peut-être moins connus ou plus pointus, mais certainement pas moins bons ni moins intéressants que je vais tenter de vous présenter aujourd'hui — il y en aura presque pour tous les goûts (et aussi presque de toutes les nationalités) !


On commence par ce qui sera peut-être le disque le plus populaire du lot, un groupe britannique qui tire son inspiration de Broadcast et de Stereolab : "Celeste" de The Soundcarriers est un très bon disque d'indie rock chaud et mélodique, rétro sans être passéiste, soutenu par des basses et percussions aussi entraînantes que les voix sont gaies et légères ; un disque qui ne renie pas ses inspirations mais les distille avec classe, notamment sur la réjouissante Last Broadcast (hommage assumé et réussi). Si vous aimez les groupes cités précédemment, n'hésitez pas à y jeter une oreille !


(Last Broadcast)



Si vous aimez la musique psychédélique et que les derniers Bardo Pond et Tame Impala ne vous suffisent pas ou ne sont pas assez rock pour vous, je ne saurais trop vous conseiller d'écouter "Long Distance Trip", premier album des Allemands du Samsara Blues Experiment ! Les six pistes progressives qui forment cet album sont aussi planantes que décoiffantes, avec une première chanson du tonnerre (Singata Mystic Queen) et un final bien entendu long et épique (Double Freedom). À écouter fort ; le "trip" est alors garanti.


(Singata Mystic Queen)



Si votre truc, c'est plutôt la new wave, l'électropop, le kraut et/ou le post-punk (non, je ne confonds pas tout, c'est juste que cet album mélange un peu tous ces genres !), peut-être apprécierez- vous davantage le premier disque de K-X-P, trio finlandais qui se passe de guitare et fait résonner ses pistes à la fois sombres et dansantes au clavier, à la basse et à la batterie, dans un album au son synthétique et quelque peu froid mais pourtant très prenant ! Mention spéciale à Labirynth (sic), avec sa batterie et sa ligne de basse à faire danser les morts, qui ne pourra pas vous laisser de marbre si vous avez ne serait-ce qu'un muscle non allergique à ce genre de sons dans votre corps…


(Labirynth)



Complexe et surprenante, la musique des Italiens de Yugen risque de vous émerveiller ou de vous donner mal à la tête selon vos goûts et votre humeur : éclats dissonants de guitares, de piano ou de batteries qui rappelleraient presque le free jazz, voix androgyne qui chante des pistes étonnamment apaisées, "Iridule" se réclame entre autres du mouvement rock in opposition (pensez à Univers Zéro si vous connaissez). Une musique presque théâtrale, sans doute difficile à écouter tous les jours mais néanmoins brillante. À découvrir !


(The Scuttle of the Past out of the Cupboards)



Une sélection de pistes de Manorexia, le très bon projet solo de compositions quasi-cinématographiques aux sonorités expérimentales de l'Australien J.G. Thirlwell, arrangée pour un ensemble de musique de chambre ? C'est ce que propose "The Mesopelagic Waters", sorti chez Tzadik (le label du célèbre John Zorn, à surveiller si vous aimez les musiques qui sortent de l'ordinaire) ; et ces nouveaux arrangements (au violon, violoncelle, alto, piano…) sont tout aussi réussis que les pistes originales, preuve s'il en fallait encore que Thirlwell est un compositeur aussi doué que polyvalent.


(Toxodon Mourning)



Hommage au poète serbe Desanka Maksimović, contenant une référence à T.S. Eliot et la participation de la chanteuse américano-serbe Ivana Salipur, le dernier disque de Dead Voices on Air (le projet solo de Mark Spybey) est un excellent disque de dark ambient, de beaux paysages sonores formés de nappes de drones qui se superposent, de samples évocateurs et de voix envoûtantes ; un disque à l'image de sa pochette au final, une musique à la fois sombre et lumineuse qui donne réellement l'impression de traverser de vastes espaces sonores… une belle illustration du talent de Spybey.


(Something Maybe)



Toujours dans le dark ambient, Maxime Vavasseur a.k.a. Witxes vient de sortir "Scrawls #01", album tout aussi sombre, beau et évocateur, qui rappelle certains artistes "isolationnistes" et dont chaque exemplaire a pour pochette un fragment d'une toile abstraite découpée ; un disque très réussi, avec là aussi une belle utilisation de samples et de drones enveloppants, mais aussi une certaine chaleur dans l'utilisation des cordes sur Grenelefe, Disquietude et Julius & Hobbes, ou encore dans la superposition des voix et de nappes sombres/chaudes sur Shelley. Une musique plus "intérieure" (intime ou claustrophobique ?) que le Dead Voices on Air aussi, même si les deux ont beaucoup de qualités en commun. Les deux disques sont plus que recommandables !

(pour l'écouter et se le procurer, c'est ici)



Le Belge Peter van Hoesen, quant à lui, présente un album de techno de grande qualité avec "Entropic City" ; beats posés (parfois même carrément lents) mais efficaces, textures sonores légèrement abrasives et mélodies discrètes mais efficaces, "Entropic City" peut paraître à la limite de l'austérité parfois mais il est surtout méticuleusement bien composé. Ce disque est hermétique uniquement quand on n'est pas dans l'humeur ; pour peu qu'on le soit, et il devient irrésistible !


(la page Bandcamp pour écouter et acheter)



L'Américano-Coréenne Jennifer Lee alias TOKiMONSTA, après un EP de bon augure intitulé "Cosmic Intoxication", nous propose "Midnight Menu", un album de hip-hop instrumental éclectique et coloré, qui rappelerait presque Flying Lotus en plus posé par moments. Les influences de TOKiMONSTA sont nombreuses : de la musique coréenne ( ? ) sur Sa Mo Jung (l'une des grandes réussites de l'album) à la soul, en passant par le jazz, la musique électronique et même la disco (Death by Disco) ; un disque imprévisible (tout en restant très accessible), varié, original et très prometteur !


(Sa Mo Jung)



Je voudrais aussi vous parler de Lapizjack, une collaboration entre Spiritjack (un type qu'on ne connaît pas et qui joue dans un groupe japonais qu'on ne connaît pas) et Lapiz (un autre type qu'on ne connaît pas non plus, qui joue dans un autre groupe japonais qu'on ne connaît toujours pas). Du coup personne ne connaît Lapizjack, et c'est dommage vu qu'il s'agit d'un projet tout à fait sympathique, basé sur un concept simple mais qui fonctionne étonnamment bien : Spiritjack assemble des samples pour former des montages cohérents et Lapiz joue de la guitare électrique par dessus, un mode opératoire qui rappelle parfois le hip-hop, avec des boucles plus pop/psychédéliques et de la guitare électrique à la place du rap. Les pistes sont à la fois faciles d'accès (presque évidentes) et difficiles à catégoriser, à la croisée de multiples genres ; les samples restent aisément reconnaissables mais sont très vite ré-interprétés par le groupe (sur Daita Boogie par exemple, le groupe réussit à s'approprier le rythme de Sunday Bloody Sunday de U2 à tel point qu'on oublie la référence au bout de quelques minutes !). C'est édité chez Reverb Worship, label "artisanal" britannique qui édite des CD-R en quantités très limitées et chez qui on peut faire de chouettes découvertes.


(Daita Boogie)



Enfin, si tout cela reste trop banal pour vous, si vous cherchez un véritable Objet Musical Non Identifié, une musique qui ne ressemble à rien de connu, connaissez-vous Phonophani ? Phonophani est le nom d'artiste d'Espen Sommer Eid, musicien norvégien qui construit ses propres instruments… et semble construire aussi toutes ses propres règles musicales ; en l'absence de repères (genres, groupes ou même instruments) assez proches pour vous donner une idée de sa musique (c'est bien beau de dire que son premier disque est sorti sur le label de Biosphere ; Phonophani ne ressemble presque en rien à Biosphere), la seule manière que je verrais pour la décrire serait une description linéaire et détaillée un peu maladroite, en parlant notamment du "grain" sonore de l'album et des jeux de rythmes inhabituels, mais je doute que cela suffise pour se rendre compte de l'étrangeté de "Kreken" — donc autant vous proposer de l'écouter vous-mêmes ! Ça tombe bien, la piste-titre fait l'objet d'une vidéo :




C'est tout pour le moment ! J'espère que vous aurez trouvé quelque chose à votre goût dans cette sélection éclectique ; sinon, rassurez-vous, nous continuerons à vous présenter d'autres albums dans les semaines qui viennent…

Bonne(s) écoute(s) et bonne fin d'année !


— lamuya-zimina

mardi 2 novembre 2010

[Nuit blanche] Download — Flight of Luminous Insects


Download est l'un des nombreux side-projects des membres de Skinny Puppy, et à mon avis l'un des plus intéressants (au point de surpasser le groupe original par bien des aspects). Mené par cEvin Key et Phil Western, ainsi que feu Dwayne Goettel et Mark Spybey (*) sur les premiers albums, Download s'éloigne du fameux rock/indus de son groupe-parent pour explorer de nouveaux territoires ; là où Skinny Puppy a souvent utilisé, au meilleur de sa carrière, un son agressif dirigé par la voix de Nivek Ogre sur des pistes-choc souvent très accrocheuses une fois apprivoisées, Download propose une musique électronique instrumentale, contemplative et exploratoire, chaque album un flux sonore en métamorphose.

Flight of Luminous Insects est issu de l'album “III”, un disque riche et hybride, dont l'univers se situe entre les sons encore industriels, rêches et abrasifs de “The Eyes of Stanley Pain” et l'électronique plus classique, rythmée et dansante d’“Effector” ; la piste débute avec des boucles quasi-ambient qui rappelleraient presque les paysages électro-organiques de The Future Sound of London, de quoi faire rêver les un(e)s et endormir les autres...



— puis un rythme industriel s'introduit et change le son radicalement — on dirait qu'un parasite vient de pénétrer brusquement la musique. La piste se met à muter, semble presque lutter entre les deux sons, avant de finir par rejeter la symbiose pour se fondre dans la piste suivante (qui, elle, arrive à une synthèse entre les deux éléments). Flight of Luminous Insects est un morceau tour à tour beau et violent, électronique et organique.

La pochette de l'album, signée Dave McKean.

La musique de Download est souvent comme ça : des univers sonores étonnants, beaux, étranges et très détaillés, plutôt que des mélodies accrocheuses et des structures évidentes.

cEvin, Dwayne, Phil et Mark, rejoints parfois par Anthony Valcic (sur “III”, justement), Ken Marshall ou encore Genesis P-Orridge, forment un groupe de créateurs et de manipulateurs du son particulièrement doués. L'évolution du groupe autour de “III” est assez importante, “The Eyes of Stanley Pain” étant fascinant de bout en bout sans pourtant fournir de mélodie accrocheuse alors qu'“Effector”, bien plus accessible, peut très agréablement s'écouter en musique de fond. La seule chose que l'on peut reprocher à Download avant “Effector”, je crois, est justement un manque de structures immédiatement accrocheuses, ce qui peut rebuter l'auditeur (-trice) qui attendrait une piste-tube à écouter en boucle. À l'inverse, pour être tout à fait honnête, on pourra reprocher à “Effector” de perdre un peu de l'originalité des albums précédents. Ce qui n'enlève rien aux autres qualités de ces trois excellents albums, qui méritent amplement qu'on leur accorde un peu de temps !

Bonne nuit et bonne écoute !


— lamuya-zimina


(*) : Une liste non exhaustive de leurs autres projets et groupes respectifs : cEvin Key : The Tear Garden (avec notamment Edward Ka-Spel des Legendary Pink Dots), Hilt, Pigface, etc ; Dwayne Goettel : aDuck (solo) ; Mark Spybey : :zoviet*france:, Reformed Faction, Dead Voices on Air (solo), Spasm, etc ; Phil Western : Philth (solo) ; cEvin Key + Dwayne Goettel : Doubting Thomas, Cyberaktif, etc ; Mark Spybey + Phil Western : Beehatch ; cEvin Key + Phil Western : platEAU, etc. Tous ces artistes n'ont pas arrêté de collaborer entre eux, souvent avec de très bons résultats d'ailleurs.