C'est entendu.
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vendredi 16 décembre 2011

[Fallait que ça sorte] La complainte du Roi Bourdon, Deuxième Partie

1993 : "Earth 2"

Brrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr…………………………………………….


Pendant 73 minutes. Le temps que le format physique du CD offre à Dylan Carlson pour développer sa vision gigantesque. Une musique à perte de vue. Non pas une musique pour les grands espaces, mais plutôt une musique qui ouvre de grands espaces, des perspectives démesurées, des sensations d’infini. Tout y est monumental. La pochette déjà. Une mince langue de terre verte et plate où se devine la courbure de la planète, sur laquelle pait un troupeau indéfini, près d’une simple tente, présence humaine ramenée à sa portion congrue. Et un horizon bleu profond et immense, comme un monochrome de Klein. Un seul motif, et des millions de couleurs à l’intérieur. La guitare de Carlson, branchée sur le noyau de la planète, se secoue les puces avec lourdeur dans un océan de fuzz et de bourdonnements. Une ritournelle de riffs subsoniques qui dessine des motifs répétitifs au cœur de la distorsion, comme un lion titanesque qui tournerait lentement dans sa cage en rugissant. Carlson n’est accompagné que d’un simple bassiste cette fois, empilant à deux des couches de drones les unes par dessus les autres, chaque riff qui s’écroule semblant apporter une nouvelle strate de son se noyant dans les autres. Seven Angels, sur près d’un quart d’heure, est un ramonage d’introduction contre lequel toute résistance est futile.



(Teeth of Lions Rule the Divine)

Plus le rythme ralentit, plus le son semble enfler jusqu’à prendre des proportions écrasantes. Et le rythme ne cessera de ralentir pendant 27 minutes encore, Teeth Of Lions Rule The Divine, où la présence des drones devient physique, littéralement. Quelque chose est là, qui fait trembler les murs et traverse les organes, fait vibrer chaque cellule du corps, entre en résonance avec les terminaisons nerveuses. Au dos de la pochette, des témoignages apocryphes décrivant l’expérience comme une thérapie "Mes migraines ont disparu !" "Je me sens très en alerte et cependant très calme… Formidable après une dure journée." Humour pince sans rire de Carlson, qui a cru bon aussi de sous-titrer son opus "special low frequency version" (sans déconner ?), ou profession de foi déguisée ? Le son de "Earth 2" place l’auditeur sous cloche, efface le monde extérieur à coup de drones, impose une lourdeur gravitationnelle et provoque un abrutissement des sens, mais sans jamais agresser. Il s’insinue de fait dans tout l’organisme, l’invite à s’abandonner aux vibrations primales, à fermer les yeux et halluciner des couleurs inédites, entendre des mélodies cachées au fond de son être et plonger dans le monde intérieur. Est-ce la mer, le vent ou un antique didgeridoo qui résonne dans nos crânes ? Sont-ce vraiment une guitare, une basse et quelques amplis, ou l’esprit de vieux indiens dans la plaine priant des dieux évaporés ? Sifflements, bourdonnements, vibrations, vagues de son et couleurs en myriades, telles sont les sensations provoquées par la complainte du Roi Bourdon, qui parfois fait ressurgir quelques riffs puissants au dessus de l’éther, pour mieux y replonger.

(crédit : Sarah Barrick)

Quand arrive Like Gold and Faceted, le ralentissement est tel qu’on frôle l’immobile, le drone pur, pourtant toujours zébré de temps à autre d’ondes, de lacérations et de percussions très lointaines, perdues dans un écho en attente, hypnotique et anesthésique, qui n’aura de raison de s’arrêter que celle des limites du support physique où il a été gravé, après une demie-heure suspendue. La musique immobile parce que trop lourde, l’inertie stoppée par une masse trop monstrueuse, le monochrome sonique, à l’intérieur duquel pourtant subsiste pour celui qui voudra les voir une infinité de variations, de motifs en constante mutation comme à la surface du Soleil. Il est permis de s’y perdre, de dormir, de s’y réveiller, de s’y pelotonner loin du monde. Oublier les drogues, oubliez l’alcool. Écoutez la complainte du Roi Bourdon.


D.E.L.

vendredi 23 septembre 2011

[Tip Top] Riot Grrrl #2 : Une brochette de filles pendant les années 90

Dans la foulée de Babes in Toyland ou Hole (le groupe de Courtney Love), des tas de filles se sont réunies, entre la fin des années 80 et le début des années 90, majoritairement dans le Nord Ouest des Etats Unis, pour crier leur rage face au sexisme. Le mouvement riot grrrl, c'était entre autres :



(L7 - Pretend we're dead, sur "Bricks are heavy", 1992)

Il y avait L7, de Los Angeles, dont la bassiste avait d'abord joué avec Love et Kat Bjelland de Babes in Toyland, qui jouait un heavy rock presque FM, dont le spectre sonore s'étendait du metal de Black Sabbath ou Danzig jusqu'aux guitares heavy pop du premier album de Blur.




(The Gits - Here's to your fuck, sur "Frenching the Bully", 1992)

The Gits, de Seattle, étaient pile entre le punk hardcore des Misfits et le thrash metal des premiers Metallica. Leur chanteuse, Mia Zapata, avait une voix rocailleuse rappelant Kim Deal (mais alors après trois mois passés sans permission de minuit enfermée dans un bar à s'envoyer des shots et des clopes sans filtre). Le groupe splitta après seulement deux albums lorsque Zapata fut retrouvée violée et assassinée en 1993, une fin tragique et terriblement à propos.




(Team Drensch - Fagetarian and dyke, sur "Personal best", 1994)

Team Drensch, de Portland, étaient des représentantes du queercore, une branche du punk hardcore valorisant le Do It Yourself et l'homosexualité assumée et non-conformiste. Leur musique avait quelque chose de plus déchainé, d'incontrôlable et sur scène elles montraient aux filles dans le public comment se défendre face à des agresseurs.




(Bikini Kill - New Radio, single paru en 1993)

La charismatique et meneuse Kathleen Hanna chantait dans Bikini Kill, à Olympia. La musique du groupe pré-datait l'indie rock qui devait s'imposer comme une évidence une décennie plus tard, lorsque des groupes comme No Age bâtiraient leur son tout entier dessus. Très engagée politiquement, Hanna allait se révéler comme une militante féministe de premier ordre et une artiste capable de se renouveler (ce qui ne fut pas le cas de beaucoup de membres du mouvement riot grrrl). Son attitude sur scène, où elle retirait des vêtements et prenait des poses provocantes, inspira grandement une certaine Peaches.




(Sleater-Kinney - I wanna be your Joey Ramone, sur "Call the Doctor", 1996)

Très proches de l'esthétique sonore de Bikini Kill, le trio Sleater-Kinney, de Seattle, plus tardif, était aussi nettement moins radical même si Corin Tucker, Carrie Brownstein et Janet Weiss étaient et restent aujourd'hui des porte-parole hargneuses de la cause des femmes. Leur musique laissait déjà entendre leurs velléités pop, lesquelles devaient aboutir à l'orée des 00's. Au moment où Sleater-Kinney débarquait, le mouvement riot grrrl tel qu'il avait émergé quelques années plus tôt battait déjà de l'aile, notamment parce qu'il tournait en rond stylistiquement parlant. Tous ces groupes de filles avaient ouvert une brèche dans laquelle beaucoup d'autres s'engouffreraient, et ce faisant, elles avaient contribué à écrire l'histoire continue du rock et de la musique. Une fois les cris des guitares étouffés, le silence n'a pas duré très longtemps avant qu'une voix ne s'élève à nouveau, celle de Kathleen Hanna, encore elle...


Suite et fin la semaine prochaine !


Joe Gonzalez

samedi 27 août 2011

[Fallait que ça sorte] Psychobilly #4 (1989-2011)



(The Reverend Horton Heat - Wiggle Stick, sur "The Full-Custom Sounds of", 1993)

Dans la droite lignée d'Elvis Hitler, de nombreux groupes américains se mirent en tête d'arpenter les années 90 en ne conservant du psychobilly originel qu'une vague idée de mauvais goût et d'humour noir et une perversion bruitiste de la tradition américaine. Parmi eux, le texan Jim Heath, alias le Reverend Horton Heat, et son groupe se donnaient comme ambition de prêcher leur propre Gospel, cru et alcoolisé. Irrévérencieux sur le papier, le concept n'était qu'une actualisation musclée du rock du bayou inventé par Creedence Clearwater Revival à la fin des années 60. Leur meilleur album, "The full-custom Gospel sounds of the Reverend Horton Heat" parut en 1996 chez Sub Pop, LE label indépendant du grunge et s'il n'était en rien un mauvais album de rock'n roll énergique, il était aussi l'indicateur du déclin inévitable du style psychobilly et de sa mutation en un rock sudiste cradingue pendant les vingt années à venir.




(Tito & Tarantula - Angry Cockroaches, une autre chanson jouée pendant l'une des scènes d'Une nuit en Enfer)

Quelques années plus tard, cette forme nouvelle de classicisme très américain devait se voir adoubée par le grand Hollywood lorsque Tito & Tarantula, le groupe de Tito Larriva (qui avait joué de la guitare chez les Flesh Eaters), se vit offrir par Robert Rodriguez de jouer dans From Dusk till Dawn (Une Nuit en Enfer, de ce côte-ci de l'Atlantique), un road movie ultra-violent agrémenté de vampires. Les Tarantulas jouaient le rôle du groupe programmé cette fameuse nuit dans le rade fréquenté par George Clooney, Harvey Keitel et Quentin Tarantino, et se révélaient d'ailleurs être eux aussi des vampires. La scène la plus mémorable du film était une sorte de lapdance donné par la reine-vampire (Salma Hayek) à Tarantino, pendant que les Tarantulas jouaient After Dark, tirée de leur album "Tarantism" de 1997. Leur musique n'était pas vraiment du psychobilly mais elle découlait directement de cette standardisation d'un rock moite et sale, un rock des bars, que Jim Heath, Elvis Hitler et quelques autres avaient contribué à créer.




(Nashville Pussy - Go Motherfucker Go, au Trabendo en 1998)

L'année suivante, un coup de pied dans les côtes d'un psychobilly sur le déclin portait l'empreinte de Nashville Pussy, un groupe de très mauvais goût venu non pas de Nashville mais d'Athens, en Georgie. Ces gens-là n'étaient pas non plus des puristes : leur musique descendait certes du rockabilly et leur univers pouvait s'apparenter à une version white trash de ce que les Flesh Eaters avaient pu être dix ans plus tôt, mais l'énergie déployée et le son des guitares les rapprochaient davantage du hard rock d'un Mötörhead et la durée des chansons (la plupart ne dépassait pas les deux minutes) rappelait le garage punk dans l'esprit. Tout était dit avec leur premier album ("Let them eat pussy", 1998). Vulgarité, violence, filles grossières et guitares qui tâchent, tel était leur univers. Les pochettes de leurs disques ne devaient jamais faire dans la subtilité mais aucune ne pouvait rivaliser avec celle de ce premier album, et le pire c'est que les filles à l'image n'étaient pas des faire-valoir ou des groupies mais bien des membres du groupe.




(Th' Legendary Shack Shakers - Pinetree Boogie, sur "Cockadoodledon't", 2003)

Mais ça n'était qu'une exception car la plupart des descendants du psychobilly l'avaient fait muter pour de bon. De fortes doses de country et de boogie aidant, les réminiscences de séries Z se dissipèrent et laissèrent place à des jeux de mots ruraux, une habitude pour Th' Legendary Shack Shakers, qui eux, venaient vraiment de Nashville, dans le Tennessee. 10 ans avant que la série True Blood ne rende "cool" l'ambiance chaude du Sud des Etats Unis (les Shack Shakers auront d'ailleurs droit à leur apparition sur la bande originale de la série), notamment à travers son générique (Bad Things, par Jace Everett, un guitariste country dont tout le monde se fout mais qui signa là un hit mondial que personne n'aura jamais acheté dans un autre format que digital - et encore...), les Shakers, les Tarantulas et bien d'autres jouaient un rock sudiste nouvelle façon, énergisé par le psychobilly mais dépourvu de ses particularités (le look destroy de vampires des bas fonds, les références au fantastique, etc). Les Shakers, tout comme le Reverend (*) avant eux, avaient démocratisé une approche en power trio : un chanteur/guitariste tatoué, un contrebassiste bourru et un batteur pas commode. Ils trimballaient (et continuent de trimballer) un certain charisme sur scène mais l'impression est à mille lieues de celles laissées par Lux Interior ou Jeffrey Lee Pierce. Sans danger. Comme de voir sur scène des ex-taulards un peu péquenots reconvertis en prêcheurs du "bon vieux rock".




(Dirty Beaches - A hundred highways, sur "Badlands")

Et puis il y a les cas particuliers, comme Alex Zhang Hungtai, alias Dirty Beaches, un canadien d'origine taïwanaise fanatique de Suicide fraichement débarqué sous les yeux du public dès la fin des 2000's. Rompant formellement avec la tradition psychobilly (pas de zombies chez lui), à des années lumière de toute ressemblance avec le rock sudiste contemporain et même en porte-à-faux avec son idole Alan Vega, Hungtai ne se contente pas de reproduire la formule de Suicide (soit une boite à rythme, un synthé minimaliste et un crooner des bas fonds pour tout bagage) mais ajoute à la recette une dose de DIY et d'expérimentation toutes neuves. Les chansons de son récent "Badlands" (2011) sont des brûlots lo-fi construits sur des samples (The Ronettes, Françoise Hardy, Les Rallizes Dénudés) sur lesquels sa voix se fait tantôt inquiétante (rappelant alors Lux Interior), tantôt lascive (on pense à Vega), et il chante parfois même comme un bellâtre post-moderne (True Blue) en ne quittant jamais la route hantée qu'il s'est tracée et qu'il suit, de nuit, de préférence, à travers les Etats Unis fantasmés des années 50, pas loin de rappeler en cela un certain David Lynch (Lord knows best). En apportant une dose de retromania forcément lo-fi à l'édifice branlant de l'après psychobilly, Hungtai n'aura certes pas ramené à la vie le genre (sa musique est de toute façon trop métissée) mais avec ce dernier sursaut néo-conservateur qui tente l'expérimentation sans s'y perdre, Dirty Beaches a le mérite de refermer le cercueil d'un psychobilly depuis longtemps condamné de façon intéressante, en nous filant la frousse juste ce qu'il faut.


Joe Gonzalez


(*) : Jim Heath a d'ailleurs joué de la guitare avec les Shack Shakers. Ce fut aussi le cas, et c'est plus étonnant, de Duane Denison, qui avait auparavant joué au sein de The Jesus Lizard, le groupe de noise rock de Chicago.

lundi 18 juillet 2011

[Réveille-Matin] Melvins - Joan of Arc

Pour comprendre les Melvins, surtout si vous les découvrez aujourd'hui, plus de quinze ans après leur gros œuvre (les albums "Houdini" et "Stoner Witch"), il faut bien s'imprégner du mot sludge, le terme anglais signifiant boue, eaux usées, gadoue. Les Melvins, comme chaque représentant officiel du sludge-metal, n'aspiraient (le gros de leur carrière est désormais derrière eux) pas à la beauté, et l'élégance n'a jamais fait partie de leur vocabulaire. Leur Art (je parle de la musique qu'ils produisent, de leurs pochettes, leurs paroles et jusqu'à leurs looks) est tout entier imbriqué dans le mot sludge et si les Melvins sont si réputés dans leur domaine c'est implicitement par un décret public instituant leur gadoue comme reine du marécage insalubre dans lequel elle surnage.




En 1993, le rock'n roll (terme ici générique englobant rock, metal et autres variantes du punk préfixées en post et suffixées en core) vivait un nouvel âge d'or, avec l'apogée du grunge de Cobain et de la production mythique sèche et métallique (aujourd'hui on parle de "production Albini" même à propos de disques que ce dernier n'a pas mixés) et le sludge-metal découle de ce contexte où les Beatles n'étaient plus la référence première de tout un chacun. Je n'ai jamais pu vérifier si cette chanson parlait vraiment de Jeanne d'Arc pour la bonne raison que les paroles elles-mêmes sont une bouillie de mots sans queue ni tête, mais la façon qu'a Buzz Osborne de hurler la fin de ses "couplets" après avoir trainé un lourd boulet rythmique a le don de me fasciner et de me donner envie d’ululer à mon tour. Pas vous ?


Joe Gonzalez

mardi 21 juin 2011

[Réveille-Matin] PJ Harvey - Man-size

Oh ça ne fait de mal à personne un peu de nostalgie, on ne va pas se faire de mal. Ce qui compte c'est de ne pas espérer voir le passé ressurgir car la nostalgie disparaîtrait alors et ne serait plus qu'ennui. Mais aucun souci, je crois qu'elle l'a bel et bien fait comprendre à tout le monde : PJ Harvey ne sera plus une rockstar anorexique hurlant sa féminité avec sex-appeal tel un freak humain magnétique. On est tous très heureux et elle la première de cette sage reconversion et je vais peut-être dire une bêtise (n'ayant pas la déontologie de me renseigner autour des plus récentes setlists de ses concerts) mais je l'imagine mal rejouer Man-size, toute de blanc vêtue, avec une autoharpe entre les seins et trois vieux gars pour l'accompagner. Chaque chose à sa place.





Je n'ai jamais compris pourquoi "Rid of me", le deuxième album de Polly Jean avait été enregistré si... bas par Steve Albini, pourtant amoureux de puissance avant tout le reste. Ou bien est-ce la vieille tactique (risquée) consistant à enregistrer pas mal de parties assez bas, notamment le début des morceaux pour obliger l'auditeur pensant "mais on n'entend pas bien ce qu'elle dit la gonzesse, là, c'est une guitare derrière ou le métro aérien derrière ma fenêtre ?" à élever le volume sonore et, du coup, à s'en prendre plein la poire lorsque le refrain des chansons éclate (Man-size n'est pas la seule à fonctionner ainsi sur le disque, c'est un fait). En tout cas, il faut reconnaitre qu'un album aussi sec (plus encore que "Dry", son prédécesseur), insidieux et aussi peu rempli, désossé, un disque d'une telle trempe, bâti sur les seules fondations des roustons de son interprète (qui pour le coup pouvait bien parler de "taille homme"), aidée tout de même par un ingénieur du son lui aussi sacrément burné (le sieur Albini, toujours lui), il mérite non seulement les louanges qu'on lui prête mais aussi que chacun lui donne une chance ou deux, histoire de tester ses limites. Jusqu'à quel point pouvez-vous vous défaire des artifices, du superficiel, des soit-disant "arrangements" ? A-t-on vraiment besoin d'arranger un morceau pour qu'il fonctionne ? PJ Harvey en 93 était l'anti-Gaga, son indéniable contraire. Ça vaut bien un brin de nostalgie, non ?


Joe Gonzalez

lundi 4 avril 2011

[Réveille Matin] Abner Jay - My Middle Name Is The Blues

"My natural-born name is Trouble,
My middle name is The Blues."

L’un des derniers morceaux enregistrés par le bluesman oublié Abner Jay sonnerait-il comme une épitaphe ? C’est en effet l’impression laissée par My Middle Name Is The Blues, véritable ode au désarroi ; celui-là même qui hante les histoires d’Abner teintées de dépression, de drogue et de misère. Tout un programme résumé ici en deux minutes et quelques quarante secondes.




Sur la route dès ses 5 ans, Abner Jay créa son numéro d’homme orchestre à seulement 14 ans et se mit à parcourir le sud des Etats-Unis avec pour uniques instruments une batterie, un harmonica ainsi qu’un banjo de 1748 hérité d’un aïeul – le tout dans un mobile-home se transformant en véritable scène à ciel ouvert au gré des représentations. Plus étonnant encore, il fut également l’un des derniers bluesmen joueurs d’ os, une pratique musicale répandue au XIXe siècle qui consistait à utiliser des os de bétail comme baguettes de percussion. De quoi, donc, alimenter le mythe autour d’un artiste dont on retrouve finalement peu de traces malgré une impressionnante longévité musicale et des amis tels que Chuck Berry, Elvis et même The Godfather of Soul himself.

Heureusement pour nos jeunes âmes, tous n’ont pas complètement oublié Abner Jay ; ainsi, le label Mississippi Records basé à Portland s’est fait un point d’honneur de faire découvrir ou redécouvrir la musique de cet homme-orchestre à travers plusieurs compilations, dont le mini-album "Last Ole Ministrel Man" documentant sa dernière session d’enregistrement en 1993 - peu de temps avant sa mort la même année - duquel est extraite la chanson dont il est question aujourd’hui.

My Middle Name is The Blues est un morceau curieux. Tout d’abord, son rythme à contretemps évoque plus le dub du fameux dreadeux au mélodica Augustus Pablo que la cadence habituelle du blues ; par ailleurs, le débit habité et le jeu de guitare tout à fait singulier du bluesman participent tout autant à faire de ce morceau une sorte d’anomalie musicale à contre-courant. Et puis il y a cette violence exposée à travers des mots sans détour ("I have never known nothing but your trouble / well, your trouble and your hate and scorn / My dad, he died in a train wreck / My momma, she was born to lose"), d’autant plus brutale qu’elle est ici synonyme de fatalisme. Portée par l'énergie du désespoir, la complainte garde néanmoins un certain éclat qui transforme une sombre énumération de malheurs en une sincère profession de foi en la musique.

C'est beau comme un arc-en-ciel en plein orage.

Et parce que le concept de l’homme orchestre ne se résume pas à notre star nationale Rémy Bricka, je vous laisse découvrir en images l'univers farfelu de cet outsider qui sera resté fidèle à sa caravane et à son banjo toute sa vie. Si ça ce n'est pas de l'obstination...

(Extrait du dernier concert d'Abner Jay au Grassroots Festival de Trumansburg, 1993)


Nina Strebelle

jeudi 18 novembre 2010

[Réveille-Matin] Sepultura - Refuse / Resist

On vous avait prévenus : cette semaine, point de réveil en douceur. Et ce matin, on va encore s'exploser les oreilles avec une bande de chevelus bien has-been, certes, mais aussi jouer sur la corde nostalgique d'un paquet de lecteurs vingtenaires et trentenaires, avec une bonne vieille histoire de la France des années 90 (je suis en quelque sorte un Bénabar indie).

Début des nineties, ou des nonantes si vous trouvez que nineties ça fait trop prétentieux s'agissant de la France des nineties. Des nonantes. Bref. Jacques Chirac est maire de Paris, et le dessin animé japonais envahit sournoisement la France qui suinte, avec son cortège de VHS douteuses, que s'échangent à l'heure du goûter (*) nos amis boutonneux dans la cour du lycée. Mangas à l'eau de rose, pornographiques ou post-apocalyptiques, et souvent les trois à la fois (putain de Japonais), tous sont distribués par la même société française, Manga Vidéo, qui choisit de marquer les jeunes esprits dès l'introduction de la VHS dans le lecteur par une séquence d'introduction du genre aguicheuse.



La-dite séquence était appuyée par les gros bras des métalleux brésiliens de Sepultura, un nom qui a fait le bonheur de tous les détaillants en blanc correcteur d'alors ; car les trousses et cartables (oui, cartables) des mauvais garçons arboraient jadis fièrement ce nom, aux cotés des Slayer, Nirvana et autres AC/DC. Et la sauce a pris : comment pouvait-il en être autrement ? Si la chanson dans son intégralité est discutable, le riff principal est une tuerie, et la petite section de percussions brésiliennes ajoute une touche de mystère à l'ensemble, plongeant l'adolescent aux jeans soigneusement déchirés dans un univers d'INTERDITS grisant, qui tombe à pic vu que cette salope de Christelle ne veut même pas sortir avec moi.


Joseph Karloff

(*) Des Raiders.

samedi 10 avril 2010

[C'est Ma Came] Souls of Mischief - 93 'til Infinity

S'il y a bien un rappeur que les fans de pop et de rock connaissent à coup sûr, c'est Del tha Funkee Homosapien. Que ce soit à travers Gorillaz ou Deltron 3030, il a réussi à s'attirer les faveurs d'un public pas forcement convaincu d'avance grâce à ses compétences microphone en main, et peut-être un peu aussi grâce aux productions de Dan the Automator. Je sais, je sais, vous avez lu le titre et vous savez déjà que je ne suis pas là pour vous parler de Del tha "funky smell" Homosapien. Mais il se trouve qu'il a créé en 1991 les Hieroglyphics, un collectif ayant pour but de faire son trou à sa manière dans le paysage West Coast dominé par des valeurs bien moins loufoques et plus proches de celles de son cousin Ice Cube.

Parmi les recrues de Del se trouve une bande de jeunes MCs portant le blaze de Souls of Mischief dont le premier album "93 'til Infinity" fait forte impression à l'époque. D'une part à cause de sa production léchée, très inspirée de Diamond D et A Tribe Called Quest, qui prend totalement le contre-pied du G-Funk en optant pour du jazz-rap tranquille plutôt connoté East Coast. D'autre part pour sa consistance, chose pourtant rare dans le rap, puisqu'il n'y a pas vraiment de beat plus faible qu'un autre et absolument rien à jeter, sauf peut-être la traditionnelle Outro. Même aujourd'hui, si les propos des MCs ont perdu de leur pertinence tant la voie du gentil MC a depuis été explorée de fond en comble et avec plus de talent par d'autres, la production de l'album est la principale raison de sa présence dans la discothèque des hip hop heads. Et comme une bonne chanson vaut mieux qu'un long discours, je vous propose de chausser vos Jordan et de l'écouter tout de suite.




Thomas Goo

jeudi 7 janvier 2010

[Réveille Matin] Bikini Kill - New Radio

Ah, les Riot Grrrls, ça, ça avait de la gueule. Ça avait écouté les Runaways, les Slits, Patti Smith et les Raincoats (et puis du punk et du hardcore quand même), ça avait des choses à dire à propos du monde entier et de la condition féminine - mais pas que - et ça restait quand même fun à écouter. Toute cette scène foisonnante de filles en colère venues d'Olympia avait une énergie folle qui laisse encore des traces aujourd'hui au point que les gens se sentent obligés de citer ces rockeuses 90's à chaque fois qu'ils croisent un groupe de filles avec une guitare électrique (alors que c'était un garçon qui jouait de la guitare électrique dans le groupe bon sang !). Et si aujourd'hui plus personne n'écoute sérieusement les albums de Bratmobile malgré leur quota acceptable de chouettes chansons gueulardes, il nous reste le groupe-phare de ce mouvement en la personne de Bikini Kill. Formé en 1990 autour d'un fanzine féministe du même nom, le groupe s'est rapidement fait connaitre par des choses simples, à savoir des morceaux-slogans et des concerts de folie jusqu'à son split en 1998.


Chanteuse du groupe et héroïne vivante (du moins pour moi), Kathleen Hanna était là sur scène à gueuler "We're Bikini Kill and we want REVOLUTION GIRL STYLE NOW !", et bon dieu, qu'est ce que c'était classe, qu'est ce que c'était bien. J'adorerais vous faire toute la chronologie du mouvement et les groupes qui en ont porté le flambeau ensuite comme Sleater-Kinney (groupe dans lequel jouait Janet Weiss dont on parlait hier, continuité conceptuelle), mais bon sang, un réveille matin ne suffirait pas. Alors allons à l'essentiel : Bikini Kill, c'était aussi ce groupe qui faisait le pont entre l'underground et le mainstream (ils étaient potes avec Nirvana même) et qui est rapidement passé des petites cassettes pourries pour aller chez Kill Rock Stars avec un son bien lourd qui envoyait. Et leur moment de gloire, ce fut 1993 avec un premier album "Pussy Whipped" plutôt cool, et le single absolument immense New Radio/Rebel Girl.


Le second morceau était certes un véritable classique sur lequel on peut maintenant secouer la tête en tripotant du plastique puisqu'il est sur Rock Band II (ne m'en parlez pas...), mais j'ai toujours eu un amour immodéré pour New Radio qui mêle tout ce qu'on peut attendre de Bikini Kill. De grosses guitares, un refrain parfait et des cris ? Certes, tout ça est là, mais il y a deux trucs en plus : tout d'abord, c'est d'une intelligence et d'un humour incroyable derrière des côtés primaires. Lisez moi ces paroles : "I'm the little girl at the picnic who won't stop pulling her dress up", "Baby boy you can't kill what's fucking real !" ou encore "Come here baby let me kiss you like a boy does !", ou mieux, l'improbable "Let's wipe our cum on my parents bed !". C'est de la phrase qui accroche, qui claque, que l'on a envie au mieux d'hurler très fort, au pire de mettre en pseudo sur internet, mais peu importe, l'énergie ultime est là, et l'auditeur de sentir implacablement une rage, une puissance inévitable qui définit le groupe, mais jamais trop appuyée, le morceau se terminant sur un "come on !" de Kathleen absolument doux et sympathique.

Et puis ensuite, si vous avez déjà lancé le morceau dans le player, vous êtes malins certes, mais vous avez dû surtout vous rendre compte de l'autre grand atout de ce morceau : il dure 1m33. Il lâche tout et n'essaie pas d'en faire plus, il balance couplet/refrain deux fois puis un final et c'est tout, il n'en fait pas trop, il dit ce qu'il a à dire et il s'arrête dans toute sa grandeur sans avoir eu le temps d'ennuyer, ce que je ne sais manifestement pas faire dans ce réveille matin mais je m'y mets maintenant. La preuve.


Emilien.

mardi 5 janvier 2010

[Réveille Matin] Th' Faith Healers - Heart Fog (et plus encore...)

On a tous notre vision particulière du rock des années 90. Années de disette pas possible pour les uns, âge d'or pour les autres, ou alors période d'entre-deux qui annonçait un renouveau fort. La réponse est quelque part entre ces trois extrémités sans doute, mais il en reste un son très particulier qui a tendance à revenir encrasser les oreilles de nos jours avec des revivals pas toujours très heureux. Le rock des années 90, tel que je le vois, il est un peu mou, il est un peu crasseux, il a mis le volume de ses guitares trop fort ce qui risque de déclencher du larsen, et avec ses grands yeux vitreux, il joue des morceaux qui sont quand même un peu bancals. Et si dans ce genre là, on a surtout compté sur les Américains (pour le meilleur - Pavement - comme le pire - The Smashing Pumpkins - j'attends des commentaires outrés d'ex-fans, forcément, de ce groupe surfait), il y avait aussi des anglais pour sortir le grand jeu, et parmi eux Th' Faith Healers, groupe tellement oublié qu'on en viendrait à douter qu'il existe.


Formé en 1990 pas très loin de Londres, le groupe a été le premier à sortir des singles sur le label Too Pure qui venait d'être crée à l'époque, et leur batteur a même joué sur les premiers albums de leurs camarades Stereolab. Un peu comme ces derniers, en plus d'être des jeunes gens noisy inspirés par le shoegaze très à la mode, le quatuor avait un certain faible pour le krautrock, le groupe allant même jusqu'à enregistrer une reprise de Mothersky de Can sur leur premier album, "Lido," en 1992. Mais du rock allemand, plutôt qu'un groove intelligent ou des recherches soniques poussées, ils ont surtout retenu un certain sens de la répétition infinie des mêmes thèmes et des morceaux qui se déploient en longueur. Et c'est sur leur second album, "Imaginary Friend" (1993) qu'il l'exploreront le mieux, une fois dépouillés de toute le côté un peu brutal de leur premier essai, et n'ayant gardé finalement que le principal.


Si cet album est si attachant et puissant finalement, c'est parce qu'il est à la fois très efficace, voire même assez adolescent dans ses mélodies ou dans les thèmes de ces paroles ("don't give me a conscience/give me a reason"), mais rajoute aussi à cela des tas de petites idées très matures qui ont le temps de s'étaler sur des morceaux étirés en longueur. Un peu comme si les Breeders de 1991 avaient décidé d'être moins froids et secs et de se laisser le temps de faire évoluer les morceaux, et le résultat est admirable. Des énormes guitares qui font des riffs façon barbelés de Sparklingly Chime jusqu'aux 20 minutes de Everything, All At Once Forever dont le titre est un programme musical tenu avec brio, cet album se révèle être un oublié injustifié des années 90. Pour preuve, le morceau que je vous propose d'écouter dans le player à gauche ce matin, à savoir Heart Fog, peut être le tube de l'album malgré ses quasi-7 minutes. Avec sa basse linéaire façon Kim Deal (encore elle) et ses guitares qui passent du très doux au très fort, c'est un petit chef d'oeuvre de variation d'humeur, avec de surcroit la douce voix de Roxanne Stephen qui répète "feel so insecure..." entre deux explosions soniques.


Emilien.