C'est entendu.
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samedi 28 janvier 2012

Swing Spleen #1


par Bertrand Bruche
art par Jarvis Glasses


Et que ça swingue !


Ce que monde de la nuit propose en 2012 me laisse quelque peu dubitatif. Je vomis les mauvaises boites de nuit qui accueillent des centaines de clubbeurs trop bien coiffés chaque vendredi soir. En quoi un bain de foule moite aux arômes de Red Bull et de vodka offre-t-il la possibilité de se changer les idées ? Quel plaisir retire-t-on d'une nuit passée à se trémousser, malgré les chaussures qui collent au sol plaquant, évitant de justesse la transpiration du voisin, tandis que le dernier tube de Rihanna déchire les oreilles?

Ah, nous sommes bien loin des années fastes du swing, lorsque les new-yorkais sortaient se défouler sur les pistes de danse des différents clubs de la grosse pomme, un verre de whisky -sans glace- à la main et le cigare aux lèvres. Ils pouvaient y danser frénétiquement, swinguant sur la musique des grands big bands de l'époque, ceux de Benny Goodman, Count Basie et de Duke Ellington, par exemple.


(Le mythique Cotton Club, NYC)

C'est dans le courant des années 30 que ces big bands ont pris le contrôle des pistes de danse américaines. Composés d'une quinzaine de musiciens, ils jouaient, sous la conduite du chef d'orchestre, les tubes généralement arrangés par ce dernier. De manière générale, ils étaient composés d'une section rythmique (basse, batterie, piano, guitare) et de trois sections mélodiques (trompettes, sax, trombones) sagement alignées en gradins. Cette musique est bien différente du jazz né à la Nouvelle-Orléans. Le swing, ça transpire le chic, les musiciens sont magnifiquement sapés, gominés et les décors sont somptueux. Au milieu des strass, la musique est codée, écrite et préparée. Rien n'est laissé au hasard, hormis les libertés accordées aux musiciens lors de leurs improvisations. La raison d'être de cette musique se trouve dans les tourbillons des danseurs, en majorité blancs, qui s'amusent en l'écoutant.

(Le Benny Goodman Orchestra)

Benny Goodman, surnommé "le roi du swing", est celui qui donnera au style ses premiers titres de noblesse. Il crée son big band en 1934 et répand cette musique partout aux USA en se faisant enregistrer pour l'émission de radio, "Let's Dance". Le clarinettiste s'entoure de musiciens de qualité, notamment le déménageur Gene Krupa, auteur du mythique solo de batterie du célèbre Sing, sing, sing.



(Benny Goodman & his orchestra - Sing, sing, sing)

C'est à Kansas City que l'orchestre du comte, "Count" Basie, fit ses premières armes. Après un passage remarqué à la radio, un manager propose à Count de se produire dans d'autres grandes villes des USA : Chicago, New-York,… L'orchestre accueillera en son sein bon nombre de musiciens et chanteurs talentueux, notamment Lester Young et Billie Holiday. Aucune équivoque possible, ça balance ferme ! Ça swingue et ça déménage, au sens propre comme au figuré, car quand les habitués du Roseland Ballroom de New-York se plaignent de la puissance de jeu de son orchestre, Basie décide simplement de déplacer ses pupitres dans un autre établissement. Notons encore le jeu de wha-wha que les trompettistes de l'orchestre effectuent à l'aide de leur chapeaux dans cet enregistrement de Swingin' the Blues.

(Count Basie - Swingin' the Blues)

Le Duc, c'est le summum de la classe ! Ce sont les costumes blancs, la gomina dans toute sa splendeur, le Cotton Club, Caravan, It don't mean a thing (if you ain't got that swing) et bien d'autres ! It don't mean a thing, comme la majorité des tubes de Duke Ellington, est né de la collaboration entre le Duc et son ami Billy Strayhorn. Take the A Train est sans aucun doute le morceau le plus connu de l’œuvre ellingtionienne. Il sera en effet la chanson phare de l'orchestre, le morceau inévitable, qui débutera chaque concert. Il s'agit d'ailleurs d'une composition de Billy Strayhorn dont le titre, anecdotique et amusant, provient directement du quotidien de la vie new-yorkaise. Strayhorn avait en effet pris l'habitude de rappeler, aux amis qui venaient le voir, de "prendre le train A", plutôt que la ligne B, qui changeait de direction juste avant son arrêt. Ainsi, né le long des rails new-yorkais, le titre a fait le tour du monde, repris par bon nombre de formations dans des styles divers et variés.

(Duke Ellington & his orchestra - Take the A train)

J'échangerais cent fois ma place sur les guestlists des plus prestigieuses boites de nuit du monde pour sortir m'encanailler dans un de ces clubs sautillants, à grands coups de scotch, au bras d'une minette emplumée à moitié nue. Peut-être là, aurais-je alors pu apprendre à danser, armé d'un costume trois pièces et d'un chapeau. Peut-être aurais-je dû naître 70 ans plus tôt, car, in fine, au vu de la situation actuelle, crise financière pour crise financière, les années 30, ça avait quand même du bon !

samedi 3 décembre 2011

Swing Spleen #0


Cette rubrique consacrée au jazz sous toutes ses formes démarre aujourd'hui avec un premier numéro officiel mais elle n'est en réalité que la concrétisation du travail de son auteur, Bertrand Bruche, qui depuis bientôt un an, vous a servi, à raison d'un samedi par mois (environ) ses vues sur un genre musical qu'il serait dommage de laisser choir par la faute de préjugés. Le jazz n'est pas une musique "de vieux", ça n'est pas non plus une musique réservée aux élites, tout comme ça n'est pas un genre réservé aux noirs américains. A travers les numéros négatifs de Swing Spleen, Bertrand a mentionné des
classiques, des nouveautés, des constats, des serbes, des héros, et un peu de théorie, sans jamais s’appesantir sur une approche unique et en essayant, toujours, de vous amener par un moyen différent à mieux comprendre et aimer le swing, le bop et leurs attenants. A partir d'aujourd'hui, sa rubrique a un nom et un visage, et j'espère que si ça n'est pas déjà fait, elle vous amènera à vous ouvrir des perspectives inattendues.
Joe Gonzalez



par Bertrand Bruche
art par Jarvis Glasses


Petit détour par la Nouvelle-Orléans


Basin Street (Storyville) - New-Orleans
Les jazzeux snobinards oublient souvent qu'à l'origine, leur musique "savante", servait à accompagner des parties de jambes en l'air et à animer des bars empestant le whisky. C'est en effet à Storyville, quartier rose de la Nouvelle-Orléans que le jazz trouvera son premier public. Il s'agit à l'époque d'un quartier réservé aux bordels, aux cabarets et aux boîtes de nuit. C'est dans ce contexte, finalement très proche de la philosophie "sex drugs and rock'n'roll", chère à certains, que les premiers grands jazzmen se feront un nom.


Buddy Bolden est reconnu comme le plus grand de ces pionniers. La qualité de son jeu au cornet semble indiscutée, bien que l'on ne puisse se reposer que sur des témoignages pour l'affirmer. Ironie de l'histoire, il ne reste de l’œuvre de Bolden aucun enregistrement.

(Buddy Bolden & his band)

C'est en effet en 1917 que le premier enregistrement de jazz aura lieu. Détail amusant, ou signe déplorable d'une ségrégation raciale sans pitié, alors que le jazz est à l'époque une musique de "re-noi", née dans la plaie de l'esclavagisme, ce premier enregistrement fut réalisé par un groupe de musiciens blancs. L'Original Dixieland Jazz Band enregistre ce fameux disque à Chicago pour le label Victor Talking Machine Company. Sur ce 78 tours figurent les morceaux Livery Stable Blues et Dixie Jass Band One Step. Le succès rencontré par cet enregistrement est immense bien que la qualité du jeu soit un peu médiocre. Il aura néanmoins le mérite de faire connaître cette musique naissante au grand public.

(Original Dixieland Jazz Band - Livery Stable Blue)

Après un écolage dans les différents brassbands de la Nouvelle-Orléans, c'est en 1921 que Joseph Oliver créera son propre groupe : The Creole Jazz Band. Au vu des enregistrements que nous laisse ce trompettiste, on comprendra aisément pourquoi il fut surnommé "King Oliver". Sa formation est un exemple type du style Néo-Orléanais. Le cornet ou la trompette est l'instrument roi, celui qui est mis en avant. C'est elle qui va mener le morceau, alternant thème et improvisation. Une clarinette et un trombone accompagnent généralement le morceau, ponctuant les phrases de la trompette. La basse est jouée au tuba ou à la contrebasse, sur lesquels vient parfois se greffer un banjo qui joue une cadence régulière. La batterie rythme le tout, se contentant souvent d'interventions ponctuelles.

(King Oliver - Canal Street Blues)

Comme la plupart des artistes Néo-Orléanais, King Oliver et sa bande quittent la Nouvelle-Orléans après la fermeture du quartier de Storyville en 1917. Le Creole Jazz Band rencontre assez vite un certain succès et intègre une nouvelle recrue. En effet, un petit jeunot âgé d'une vingtaine d'année seulement est appelé à siéger à la droite du père. Il n'est autre que Louis Armstrong.

Louis Armstrong deviendra une figure emblématique du jazz, incontournable dès que l'on aborde le sujet. Les plus grands lui rendront hommage soulignant l'impact de son œuvre sur le genre tout entier. En 1925, Armstrong enregistre son premier album en tant que leader de groupe. Son Hot Five est, comme son nom l'indique, composé de cinq musiciens. Louis à la trompette virevoltant avec son phrasé délicat, sur un accompagnement irréprochable assumé par un piano, une clarinette, un trombone et un banjo. Par la suite, il complètera le groupe par une batterie et un tuba, et le rebaptisera Hot Seven.

(Louis Armstrong & his Hot Seven - Potato Head Blues)

Le style continuera à évoluer avec le temps, et sera notamment remis au goût du jour par un courant "revival" dans les années quarante. Les formations deviendront petit à petit plus imposantes et devront finalement être conduites par des chefs d'orchestres. Le son qui résulte de cette musique beaucoup plus codée sera significativement différent. Les orchestres éliront domicile dans les dancings pour animer les soirées endiablées de quelques américains blancs privilégiés, donnant naissance à ce que l'on appellera : l'ère du swing.

Ces enregistrements poussiéreux peuvent sembler désuets. Cependant, c'est dans cette musique et ces groupes mythiques que le jazz puise ses racines depuis plus d’un siècle, leur conférant ipso facto une dimension presque spirituelle.


Bertrand Bruche



P.S. : Conseil du chef : à servir au réveil, accompagné d'une tasse de café chaud, un jour brumeux.

mercredi 5 octobre 2011

Swing Spleen #-1

Ma dernière crise musico-existentielle s'est produite il y a deux semaines. Lassé d'écouter tous les jours la même chose, une envie de nouveauté m'a trainé devant la porte du petit disquaire du coin. J'y ai trouvé de quoi combler mon manque et stopper les tremblements... ou presque.


par Bertrand Bruche
art par Jarvis Glasses


Ces nouvelles Nanas du Jazz



La première des deux trouvailles du jour est l'album "Keep On Running" de Robben Ford, une petite merveille. Je vous le présenterai d'ailleurs peut-être d'ici peu mais c'est aujourd'hui du deuxième achat dont je vais vous entretenir : "Women Of Jazz". Il s'agit d'une compilation de différents morceaux interprétés par les nouvelles voix du pop-jazz. La pochette annonce : Melody Gardot, Madeleine Peyroux, Kate Paradise ou encore Stacey Kent. Il est probable que certains éprouvent une poussée de haine à la lecture de ces quatre noms. Rangez vos couteaux, amis lecteurs, vous aurez tout loisir avec les prochains paragraphes d'assouvir votre soif de sang. Je ne tenais pas là le meilleur album de tous les temps, mais j'espérais y découvrir quelques nouveautés intéressantes et quelques noms inattendus. Écoute et déception. Certains reprocheront à ces nouvelles nanas du jazz de transformer des standards en mauvaise chansonnettes d'amour. Libre à chacun de se faire sa propre idée sur la question. Je voudrais malgré tout mettre en lumière le conformisme sans limite dont font preuve ces nanas-là. C'est en effet ce qui saute aux yeux lorsqu'on écoute l'entièreté de cette compilation. La popote interne est presque toujours la même. Un pop-jazz sautillant, mêlant balais, contrebasse, piano et chant. Une voix chaude qui interprète avec une justesse exemplaire le répertoire "Divas-du-jazz-du-siècle-dernier" (Billie Holliday, Ella Fitzgerald, Dinah Washington,... ). Le temps d'une reprise pourquoi pas. Le temps d'un album, c'est barbant de répétition. Plusieurs albums c'est infaisable, et une compile, c'est indigeste.


(Madeleine Peyroux - Dance me to the end of Love)

Me voilà donc tout barbouillé, à la recherche d'un remède efficace. Instinctivement, je me tourne vers les trois grandes dames du jazz citées en guise d'exemple il y a quelques lignes. Ces divas qui ont grandement participé à la popularisation du jazz, avec leur propre style, et leurs propres caractéristiques. Fluette et hésitante, avec un timbre particulier, la voix de Billie Holiday n'était pas destinée à faire carrière dans la musique. De nombreux journalistes ont tracé un lien entre l'enfance difficile et misérable de la chanteuse et la capacité de sa petite voix fluette à transmettre les émotions. Peu importent les causes, le résultat est épidermique et bluffant. Il suffit d'écouter son interprétation de Strange Fruit, qui dépeint la pendaison de deux esclaves noirs innocents pour s'en rendre compte.


(Billie Holiday - Strange Fruit)

Figure incontournable du jazz, c'est certainement au travers de ses exploits vocaux qu'Ella Fitzgerald s'est le plus distinguée. Sa technique vocale, complexe et impressionnante, deviendra d'ailleurs un terrain de jeu sans limite, lorsqu'elle inventa le scat. Le but est simple : imiter avec ses son seul organe vocal, l'ensemble des instruments qui l'entourent. Ella peut alors effectuer des improvisations, au même titre que n'importe lequel d'entre eux.


(Ella Fitzgerald - Mack the Knife)


Dinah Washington est pour moi la voix du jazz. Son timbre et ses interprétations sont les exemples parfaits de la place d'une voix dans une formation de jazz. Dinah Washington est sans doute celle qui a été le plus copiée et imitée par ses héritières. Les effets de voix, naturels chez elle, appris par mimétisme par l'ensemble des nanas actuelles se retrouvent sans modération dans le genre de compile dont je vous parlais tout à l'heure.


(Dinah Washington - September in the Rain)


Loin de moi l'envie de tirer à vue sur la moindre minette à la tête d'un quartet contemporain. Il est encore permis de chanter le jazz en 2011, cela ne fait pas l'ombre d'un pli. Je suis à deux doigts d'aimer ce que vous faites, mais par pitié, mesdames, écoutez vos modèles sans les copier, arrêtez d'imiter la voisine d'à côté. Je promets la gloire à celle qui fera preuve de sincérité et de culot.

samedi 6 août 2011

Swing Spleen #-2

Deux grands noms du jazz dans un même titre, l'investissement n'était pas risqué. Pourtant, j'ai attendu deux mois avant d'aller acheter ce qui sera, j'en suis sur, l'un des plus beaux albums de jazz de l'année.


par Bertrand Bruche
art par Jarvis Glasses


Philip Catherine - Plays Cole Porter


Bon nombre de musiciens ont rendu hommage à Cole Porter au cours de leurs carrières. Je me complais à penser que cette fois-ci, c'est différent. D'abord parce que Philip Catherine est pour moi l'un des musiciens les plus passionants de notre époque. Ensuite, car cet album m'a donné envie de me plonger dans l’œuvre de Cole Porter, qui me paraissait quelque peu poussiéreuse. J'y ai découvert de véritables petits bijoux et ai pris conscience de l'immense influence de ce musicien de début de siècle sur le monde du jazz et de la comédie musicale. Et enfin parce que dès la première écoute, cet album m'a retourné les tripes. La rencontre entre les mélodies de Porter et la sensibilité de Catherine aboutit à quelque chose d'absolument incroyable.


Pianiste-compositeur, Cole Porter est dans la musique depuis qu'il est tout petit. Il commence à composer dès l'âge de dix ans. Son succès, lui, sera moins précoce. Après quelques flops et un détour dans la légion étrangère française, c'est en composant pour le cinéma et les comédies musicales qu'il rencontre ses premiers succès. Ses morceaux viendront abondamment nourrir le répertoire des standards de jazz et celui des crooners en particulier. Refoulant son homosexualité dans une sorte de mariage d'apparat, il n'est guère étonnant que son œuvre soit criblée de chansons d'amour (You're the Top, So in Love, What is thing Thing Called Love,... ).

(You're the top, par Cole Porter)

Au même titre que la bière, les deux princes et les frites, Philip Catherine est fièrement vanté par tout belge amoureux de jazz qui se respecte. Le guitariste fait en effet partie des grandes personnalités musicales de notre petit pays. Tantôt impliqué aux côtés de papes tels Chet Baker, Toots Thielemans ou encore Charlie Mingus, tantôt plongé dans ses propres projets, il finira par devenir une figure incontournable du jazz européen. Cela va sans dire, Philip Catherine n'a plus rien à prouver à personne. Ce qui frappe, dans son jeu, c'est sans aucun doute la douceur avec laquelle il semble toucher les cordes, et le son doux et délicat qui en résulte. Cette douceur, justement, colle merveilleusement bien à l'univers de Cole Porter.

En nous privant des paroles de So in Love (deuxième piste de l'album), Catherine enlève au morceau son kitsch, dégoulinant de romantisme. Il n'y laisse que l'essentiel : une mélodie qui dit tout. Cela ne fait pas l'ombre d'un pli, nous avons affaire à une chanson d'amour avec un grand A. Le touché de Catherine y rajoute même une pointe de sensualité. Je le confesse, ce morceau m'a fait rêver d'ébats amoureux et de pétales de roses. Mais laissons là mon imagination et mes fantasmes. La ballade est à couper le souffle.

(So in Love par Philip Catherine)

Ce morceau très symptomatique révèle une erreur dans le choix du titre de l'album. Jamais, Philip Catherine ne se contente de "jouer" Cole Porter. Il le réinvente sans arrêt, recréant son propre univers autour des compositions du pianiste-compositeur. Sorte de lifting de l’œuvre de Porter, l'album la dépoussière et lui donne une nouvelle jeunesse, envoyant valser les arrangements à l'eau de rose souvent dépassés des versions originales.

Philip Catherine nous offre là une petite merveille qui apaise sans fatiguer, capable de donner des poussées de romantisme aux plus terre-à-terre d'entre nous.

samedi 16 juillet 2011

Swing Spleen #-3

par Bertrand Bruche
art par Jarvis Glasses


Mike Stern et la bimusicalité


Toujours le cul entre deux chaises musicales, Mike Stern se trimballe le phrasé de Miles Davis, la guitare d'Andy Summer et la gueule de Mick Jagger. Sa sonorité, par contre, est unique et travaillée, juste résultat d'une technique irréprochable et d'un imbroglio électronique dont lui seul détient le secret. Unifiant ainsi jazz et rock, l’œuvre de Stern balance entre ballades et grooves endiablés.

Après avoir sué sang et eau au Berklee College of Music, âgé d'à peine 22 ans, Stern intègre le groupe américain Blood Sweat and Tears. Il y fera ses armes et y gagnera en notoriété. Très vite recruté par Miles Davis, il se met au service du patron pendant près de trois ans. A grands coups de disto, il apporte alors beaucoup au sextet de Miles lors de l'enregistrement live de "We Want Miles", en 1981. Ainsi, sur Jean Pierre, par exemple, il n'hésite pas à entamer son improvisation avec un son qui n'a rien à envier à la disto de Jimmy Page. Ainsi parvient-il à donner du relief à un standard souvent lent et répétitif.

(Miles Davis - Jean Pierre)

Stern accompagnera ensuite le quintet de Michael et Randy Brecker, joue dans Word of Mouth, le Big Band de Jaco Pastorius et monte bon nombre de projets personnels à côté. Là encore, il s'entoure des plus grands. Son œuvre est plutôt cohérente et bien que certains albums soient plutôt axés ballades ("Voices" par exemple) ou rock (son petit dernier: "Big Neighbourhood"), la recette est toujours plus ou moins la même. Qu'importe ! Elle fonctionne, donne des frissons et Dieu qu'elle est efficace ! La structure des morceaux est généralement classique : un thème, une longue séquence d'improvisations et la reprise du thème. Sans jamais hésiter à enclencher la disto, à prolonger des bends pendant un ou deux temps, sans pour autant se passer des gammes et des accords abracadabrants marqués au fer rouge par le sceau du jazz.


(Play)

Le meilleur exemple du jeu de Mike Stern apparait pour moi dans la prestation live de Original Rays, aux côtés de Michael Brecker, au Newport jazz festival. Outre l'introduction que Brecker joue sur un EWI (un instrument à vent électronique contrôlé par un synthétiseur), l'improvisation de Stern est impressionnante. Le relief qu'il apporte au morceau est particulièrement criant. Ses premières notes sont calmes et délicates, avant que toute son improvisation ne gagne en volume et en intensité. A se demander quand et comment il pourra s'arrêter : sans crier gare et magistralement, voilà comment.


(Original Rays)

Bimusical par excellence, incapable de choisir entre deux genres, Stern est capable de convaincre les partisans des deux bords. Amateurs de jazz, cœurs de rockeurs, tendez l'oreille, ça vaut le détour !

samedi 18 juin 2011

Swing Spleen #-4

par Bertrand Bruche
art par Jarvis Glasses


Dave Brubeck - Take Five (cause de mon coming out)


Si Dave Brubeck s'était un temps adonné à la composition de pièces classiques, c'est avec son quartet qu'il rencontra le succès et notamment grâce à Take Five. Certainement pas le morceau le plus riche et le plus original de l'histoire du jazz, cette composition, arrangée par Brubeck, pianiste de talent devant l'Eternel dont les compositions sobres se rapprochaient d'une sorte de jazz de chambre soigné, vaut sacrément le détour. Mais Take Five n'a pas été composée par Brubeck lui-même. Le mérite revient en effet au saxophoniste de la formation, Paul Desmond.



(Dave Brubeck - Take 5)

Malgré son apparente simplicité, qui est certainement une cause du succès populaire du morceau, la métrique sur laquelle est construite Take Five est peu courante.

La plupart des morceaux de jazz sont basés sur des mesures en 4/4. Pour faire court, le chiffre situé en haut de la fraction indique le nombre de temps présents dans la mesure, alors que le chiffre du bas indique la valeur, la durée de chacun de ces temps. Cela signifie qu'une mesure en 4/4 sera composée de quatre temps, et que chacun de ces temps équivaudra à une noire.


(Exemple de décomposition de mesure)


Sur la partition de Take Five, chacune des mesures est composée de 5 temps, ce qui donne de fait un balancement inhabituel au morceau. Le swing, habituellement joué à la cymbale ride et au charleston par le batteur, s'en trouve donc sensiblement modifié. La mélodie stable et répétitive jouée par le piano permet cependant à l'auditeur de ne pas être trop perturbé par cette rythmique étrange (on appelle ça du 5/4).

Dave Brubeck était en réalité un réel amateur de mesures inhabituelles. Avec Blue Rondo à la turk ("Time Out" 1959), un morceau construit sur des mesures en 9/8, par exemple, ou encore lorsque Clint Eastwood lui demanda de jouer un exemple de blues pour son film-documentaire Piano Blues. L'exemple donné est effectivement pour le moins... surprenant.

(Piano Blues - Clint Eastwood - 2003)

De nombreuses fois enregistré par Dave Brubeck, Take Five est devenu un standard, repris à tous les sauces par un grand nombre de formations. La version que nous propose Al Jarreau, lors d'une émission télévisée allemanden est particulièrement intéressante. Tout d'abord, l'introduction du morceau déborde d'humour et de talent, ensuite Al Jarreau interprète une version sur laquelle il greffe des paroles. Preuve, j'en suis sûr des possibilités musicales merveilleuses qu'offre cette composition.


(Al Jarreau - Take Five)

Entre simplicité mélodique et complexité rythmique remarquablement camouflée, Take Five a pu voyager dans le temps. Ce morceau est une porte d'entrée intéressante dans le monde du jazz, souvent jugé obscur et complexe. Il fut en tout cas l'élément déclencheur du coming-out auditif d'un rocker aux cheveux mi-longs il y a quelques années.

samedi 28 mai 2011

Swing Spleen #-5

par Bertrand Bruche
art par Jarvis Glasses


Jaco Pastorius, artiste tourmenté


Que serait-il arrivé au jazz, si l'on avait donné à Jaco Pastorius plus de temps pour exprimer l'entièreté de son talent ? Sa carrière musicale est brève, mais révolutionne le jazz et le jazz rock en particulier. Comme souvent, la légende ne s'est pas créée toute seule. Le mythe Pastorius, c'est la magie parfois cruelle d'un son et d'une personnalité hors du commun. C'est le destin tragique d'un des plus grand musiciens de tous les temps.


Le père de Jaco Pastorius est chanteur de jazz professionnel. Ainsi, très tôt, les oreilles du petit Jaco sont imprégnées de riffs et de mélodies de swing, dont son père raffole. Sportif accompli, Jaco se casse le bras lors d'un match de football américain, ce qui l'obligera à délaisser la batterie au profit de la basse. Adolescent turbulent, il collectionne conneries entre amis et virées jusqu'au bout de la nuit. Cette adolescence à mille à l'heure ne l'empêchera cependant pas d'acquérir une technique de jeu incroyable. Très vite, Pastorius devient un bassiste hors pair.

Cela lui vaudra la visite d'un musicien en pleine gloire, un soir de 1969, un certain Jimi. Le célèbre guitariste propose à Jaco une place dans son groupe, mais ce dernier lui répond n'être intéressé ni par la place ni par la musique jouée par le groupe. A postériori, on se dit que voir Jaco interpréter Hey Joe ou Little Wings aurait pu être particulièrement excitant... C'est avec le groupe Weather Report que Pastorius rencontrera le plus grand succès. Ce groupe de fusion est créé vers la fin des années 70 par le saxophoniste Wayne Shorter et le claviériste Joe Zawinul. Jaco apporte le brin de folie qui manquait au groupe notamment grâce à ses prestations scéniques et au son rond de sa basse.


(Weather Report - Bird Land)

Ce son si particulier, Jaco l'acquiert en bidouillant sa Fender Jazz Bass 1962. Il retire les frettes du manche et recouvre celui-ci de plusieurs couche de vernis. Il crée en fait la première basse fretless électrique. Cela lui donne un son très particulier. Il sera également l'un des premiers à utiliser des pédales d'effets sur sa basse. Sa technique, sa virtuosité et notamment le jeu des harmoniques qu'il développe lui permettront d'élever la basse électrique au rang d'instrument soliste à part entière.

Il quitte Weather Report en 1982, pour créer son propre big band et s'entoure des meilleurs avant de composer des morceaux dont un grand nombre deviendront des standards. The Chicken et Three Views of a Secret restent les plus connus.



(Jaco Pastorius Big Band - The Chicken)

La personnalité originale de Jaco Pastorius cache en fait un sérieux problème mental. En effet, il souffre de troubles bipolaires et ses prestations sur scène deviennent incontrôlables : il y apparait ivre mort, couvert de boue et parfois nu. Jaco se fritte avec plusieurs musiciens et producteurs et consomme une grande quantité d'alcool qui, d'après lui, est le seul remède qui puisse le calmer. La consommation de drogue n'améliorant en rien la situation, ses excès de folie, ses coups de tête et de théâtre feront petit à petit de lui quelqu'un d'infréquentable.


(Solo de basse de Jaco Pastorius - Live under de sky 1984)

Ainsi, Jaco s'isole lui-même petit à petit. Il finit par se retrouver clochard, son instrument pour seul compagnon. De la célébrité à l'anonymat, il fera plusieurs séjours en prison pour vagabondage. Un soir de septembre, il tente d'entrer dans un club de Miami et on la lui refuse. Jaco se montrant insistant, les videurs de la boite interviennent. L'un d'entre eux tabasse le musicien et le laisse, gisant sur le sol, le visage ensanglanté. Pastorius est emmené à l'hôpital, et décède des suites de ses blessures quelques jours plus tard, âgé d'à peine 35 ans.

Certains tentent d'établir un lien entre la créativité et le talent de Jaco Pastorius et sa maladie. Je laisserai pour ma part ces suppositions aux psychologues de cuisine, préférant garder en souvenir les lignes de basse merveilleuses, les riches compositions de cet homme tourmenté et touchant.

samedi 23 avril 2011

Swing Spleen #-6

par Bertrand Bruche
art par Jarvis Glasses


La double personnalité de Bojan Z(ulfikarpasic)


La musique de Bojan Zulfikarpasic, plus connu sous le nom Bojan Z, est à double facette. Tantôt complexe et perturbante, à l’image de son nom complet (imprononçable pour qui ne fait pas un effort), tantôt aussi simple que le diminutif qu’il choisira en s’installant en France, sans doute pour nous faciliter la vie. Arrivé dans l'Hexagone en 1988 après avoir parfait sa formation aux USA, ce pianiste d’origine Serbe est depuis devenu une icône incontournable du jazz français.

Poseur...

Apprécier la musique de Bojan Z réclame d’accepter qu’il vous fasse tourner en bourrique. En effet, quand Bojan est Zulfikarpasic, il semble prendre plaisir à vous perdre, vous égarer, avec des mélodies et des figures rythmiques que l’oreille, si aiguisée puisse-t-elle être, a parfois du mal à saisir. Un peu déboussolé, on se fait ainsi balader jusqu’à ce que Bojan redevienne Z et plus compréhensible. Et c’est presque toujours comme ça ! Après un jeu de gammes avec nos oreilles, survient soudain un passage où tout semble limpide, aller de soi. La sensation n’en est que meilleure et, retrouvant tout à coup nos repères, on a l’espace d’un instant l’impression d’être doté d’une omniscience musicale.



(The Joker)

The Joker extrait de l’album "Transpacifik" (2003) en est sans doute l'un des exemples les plus criants. Le riff d’entrée au piano semble annoncer la couleur : Bojan se sent Zulfikarpasic. Pourtant simple de prime abord, ce piano semble flotter au-dessus du merveilleux solo de batterie de Nasheet Waits. Les plus téméraires tenteront de taper du pied et se retrouveront souvent paumés après quelques mesures (du vécu). Pourtant, aux environs des deux minutes et vingt secondes, Bojan Z est de retour. On commence à comprendre, on aurait presque envie de taper dans les mains. Comme s'il nous avait donné rendez-vous depuis le début. C’est alors un peu plus confiant qu’on se laissera mener en bateau pour la suite du morceau.


(Ashes to Ashes, aux Victoires du Jazz))

Dans son album "Xénophonia" (2006), pour lequel il a reçu le prix de l’album de l’année aux victoires du jazz en 2007, Bojan réinterprète magistralement le titre Ashes to Ashes de David Bowie. À nouveau, si le thème reste relativement proche de la version originale, Zulfikarpasic s’en écarte nettement lorsqu’il commence à improviser. S’accompagnant lui-même à la main gauche avec un xénophone, il développe des phrases dont lui seul a le secret, faisant preuve d’une grande inventivité rythmique et mélodique.

Il est de mon devoir de vous conseiller d’écouter Bulgarska ("Transpacifik", 2003 ). Si classement il devait y avoir, celui-ci ferait certainement partie de mes dix morceaux de jazz préférés. Ainsi, je ne me risquerais pas à souiller ce merveilleux moment de musique en le résumant à quatre phrases pouilleuses de commentaires incohérents. J’en parlerais peut-être un jour, si j’ai le temps d’écrire un bouquin ou une encyclopédie. En attendant, j'espère que vous saurez apprécier la dualité de celui qui est pour moi l'un des plus grands jazzmen actuels, car non, cette musique n'est pas une langue morte.

samedi 9 avril 2011

Swing Spleen #-7

par Bertrand Bruche
art par Jarvis Glasses


John Coltrane - A Love Supreme


Après avoir fait ses preuves dans les orchestres de Thelonious Monk et Miles Davis, le saxophoniste John Coltrane décide de créer son propre groupe. Au travers d'un quartet, il va ainsi pouvoir développer à fond le style qu’il s’est approprié lors de son long apprentissage aux côtés des maîtres.

La dimension mystique ou spirituelle généralement attribuée à l'album n'est pas fortuite, Coltrane la définissait ainsi : "Mon but est de vivre la vraie vie religieuse et de l'exprimer dans ma musique. Si vous le vivez, il n'y a plus aucun problème quand vous jouez parce que la musique fait partie de quelque chose de plus important. Etre un musicien, c'est vraiment quelque chose. C'est très très profond. Ma musique est l'expression spirituelle de ce que je suis, de ma foi, de mon savoir, de mon être."



Dès les premières mesures du thème d'Aknowledgment, qui ouvre l'album, on entend un ostinato se mettre en place : un riff répétitif va en effet s’installer et rester présent tout au long du morceau, donnant valeur de sermon à cette ouverture. Le pianiste y fait sans arrêt référence de façon subtile dans son accompagnement, ce qui permet d’ailleurs à l’auditeur de focaliser son attention sur le discours de Coltrane. Elvin Jones, à la batterie, semble prendre beaucoup de liberté, s’approchant plus de la percussion que du célèbre swing lancinant. Le riff est rejoué par Coltrane à la fin de son improvisation, avant d’être repris à la voix, par le saxophoniste : "A Love Supreme, A love Supreme, A Love Supreme…"


Les quelques délicats accords joués à la contrebasse en guise d’introduction à Resolution nous plongent rapidement dans un univers assez particulier. Arrive ensuite cette première note de saxophone appuyée vigoureusement par un coup de cymbale et un accord de piano. Le contraste avec l’introduction est énorme, le niveau sonore augmente considérablement et l’ambiance y est sensiblement différente. C’est d’ailleurs là que les choses se gâtent. Coltrane attaque plein pot, et moi je perds pied. Les notes sonnent étrangement. Heureuses et mélancoliques, elles instaurent une certaine tension que l’on retrouve tout au long de l’album. Les improvisations s’enchaînent alors, Coltrane et Tyner (le pianiste) se donnant la réplique et créant un tout cohérent et étrangement hypnotisant.

Complexe et riche, l’œuvre de Coltrane ne pourrait se résumer à "A Love Supreme" mais cet album donne, dès la première écoute, une vision plutôt exacte de la musique de ce saxophoniste de talent. L’album peut paraître un peu obscur de prime abord, mais l’hypnose qu’il propose vous procurera des sensations intenses. Que les sensibles de l’épiderme ouvrent grands leurs pores, ça va frissonner ferme !

samedi 2 avril 2011

Swing Spleen #-8

par Bertrand Bruche
art par Jarvis Glasses


Miles Davis - Kind of Blue


Que les choses soient bien claires ! Il ne sera ici aucunement question d’objectivité, d’arguments intrinsèques ou de preuves en béton visant à conforter ou démentir le statut de "Kind of Blue" en tant que meilleur album de jazz de tous les temps.

L’épique session d’enregistrement a lieu en mars 1959. Miles s’est à cette époque entouré de la crème de la crème : John Coltrane, Cannonball Adderley, Wynton Kelly, Bill Evans, Jimmy Cobb et Paul Chambers. Que des grands parmi les grands. Cela pourrait facilement expliquer la qualité de l’album, mais je pense qu’il faut rendre à Miles Davis ce qui lui appartient…

Un brin insatisfait par le bebop dans lequel il ne s’épanouit pas complètement, Miles est à la recherche de nouvelles idées musicales. Les travaux de Georges Russel sur l’improvisation modale vont nettement influencer l’album. L’idée offre en effet des possibilités musicales infinies. Auparavant, les compositions de jazz étaient basées sur une grille d’accords, sur lesquels les musiciens improvisaient tour à tour. Pour Miles, la fidélité accordée à cette grille enfermait les musiciens dans une sorte de canevas rébarbatif. C’est pour cette raison qu’il décide d’exploiter le concept d’improvisation modale qui consiste en des partitions indiquant un nombre d’accords réduit, chacun d’entre eux étant tenu plus longtemps. Sur ces accords, les musiciens utilisent une succession de différentes gammes (les modes) comme réservoirs de notes dans lesquels ils puisent pour construire leurs improvisations, lesquelles permettent de mettre en évidence les différentes couleurs et ambiances qui peuvent s’installer sur un même accord. Cette technique offre ainsi aux musiciens une liberté et une spontanéité nouvelles.


(So what)

Malgré sa complexité et sa richesse, "Kind Of Blue" reste un album simple, agréable et facile à écouter. Le solo de trompette de Miles sur So What, qui est devenu un standard incontournable, est considéré par tous comme un exemple et a inspiré un nombre incommensurable de jazzmen de renom. La prise de parole est brève, pourtant elle dit tout. Elle annonce merveilleusement ce qui va suivre et donne le ton, si particulier, de l’album tout entier. Le clavier ponctue de manière impeccable l’improvisation avec des accords, tantôt brefs, tantôt plus longs, offrant de ce fait un relief impressionnant à l’improvisation du maître.


Cet album mythique était voué à en influencer bien d’autres et le concept d’improvisation modale devait se voir exploité jusqu’au maximum de ses possibilités par Miles. C’est d’ailleurs avec un plaisir non dissimulé que je vous invite à écouter ou à réécouter cette œuvre riche et sensuelle.

Julien Masure m’expliquait hier soir le concept de synesthésie. Pour faire court si vous n'êtes pas familiers du terme, il s'agit d'un phénomène neurologique au cours duquel plusieurs sens sont associés et qui s’illustre notamment au travers de la relation qui lie Proust à sa savoureuse madeleine. Eh bien "Kind of Blue" est ma madeleine à moi, dont une seule bouchée, une seule note, suffit à me faire voyager dans les plus hautes sphères de l'imaginaire. Puisse-t-il avoir le même effet sur vous…