C'est entendu.
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jeudi 2 février 2012

[Vise un peu] Lou Reed & Metallica - Lulu

Allons droit au but : "Lulu" n'est pas une belle collection de chansons, ça n'est pas un bon album, ce n'est pas de la musique respectable. Pour autant, "Lulu" n'est pas non plus le pire album de l'année 2011, de la décennie, ou de tous les Temps, comme certains se sont plu à le clamer à qui voulait l'entendre (et adhérer, parce que c'est toujours amusant de taper sur la même jument malade). "Lulu" est un projet ambitieux et excitant qui a abouti à un album raté. Ni plus, ni moins.

L'idée consistant à rassembler un papy du rock dépourvu d'organe et des papys du metal dépourvus d'inspiration pour adapter sur disque un opéra d'Alban Berg lui-même inspiré par une pièce de Frank Wedekind, cette idée-là était intéressante sur le papier, parce que l'on ne pouvait s'empêcher d'anticiper le résultat, mais une grande part de l'excitation qui avait emballé le web à l'annonce du projet résultait justement dans l'expectative d'un échec annoncé. Or donc, comment ne pas se sentir gêné pour l'ensemble des participants de ce massacre lorsque résonnent les rugissements sans aucune originalité de Tallica et que la voix de Lou (ou ce qu'il en reste) s'évertue à... lire des textes, sans intensité ni interprétation...


(Iced Honey, jouée à la télévision américaine)

Qui plus est, l'échec ne tient pas à l'idée de départ, plutôt couillue, de faire cohabiter cette histoire de déchéance (très proche d'ailleurs de celle qui sous-tendait le "Berlin" de Lou, en 1973) avec du spoken word et une double pédale frénétique. Même en 2011, le spoken word est un exercice non dénué d'attrait, pas forcément si casse-gueule que ça (à moins que l'on ne tende vers le slam bien sûr) et auquel de nombreux musiciens se sont essayés avec succès, de Steve Dalachinsky à Laurie Anderson (la femme de Lou, qui intervient sur le dernier album de Colin Stetson) en passant par Matana Roberts. La difficulté du spoken word arrive lorsqu'il est rendu obligatoire par la mort des cordes vocales et du mojo de son praticien. Lou s'est mis à parler plutôt que de chanter très tôt dans sa carrière, mais à l'époque c'était une posture, ça collait à son personnage, c'était cool et de rigueur et surtout il pouvait se remettre à chanter si l'envie le prenait. Aujourd'hui, le vieil homme qu'il est ne semble pas avoir le choix et lorsqu'il force le chant (Iced Honey), nos gorges souffrent au diapason de la sienne tandis qu'il demande à sa voix l'impossible et se perd dans une fausse énergie et de fausses notes. Sans conviction et sans une interprétation séduisante, le spoken word est le chemin le plus facile vers la voie de garage.

De la même façon, on sait fort bien que le metal est loin d'être mort à l'heure qu'il est. C'est sans doute l'un des arbres musicaux qui produit encore le plus de fruits et dont la récolte n'est pas sans rapporter de beaux petits pécules à ses acteurs. Le style de Tallica, le groupe tel qu'il était dans les années 80 sur disque et durant les années 90 sur scène, en tout cas, a été reproduit et fermenté par d'innombrables descendants. Rien qu'en 2011, Vektor (pour ne citer qu'un groupe) a prouvé que le thrash metal était encore viable avec son album "Outer Isolation". Ça n'est pas une question de style, ni même de son (on avait reproché à Metallica le son de "St Anger") mais d'inspiration : les musiciens tournent en rond sur les trois quarts de la longueur de "Lulu". Certains morceaux, en plus d'être dépourvus de toute surprise, tournent désespérément en rond (The View, Branderburg Gate, Frustration). Les guitares peinent à dénicher le moindre riff (Kirk Hammett aurait-il oublié qu'il est là pour jouer autre chose que des power chords ?) et on a l'impression d'entendre jammer des métalleux de seconde zone qui n'auraient pour toute idée que celle de jouer de faire du bruit avec leurs amplis et l'idiote double pédale de leur batteur.


(The View)

Relativisons cependant car tout n'est pas à jeter. Parfois Lou Reed se révèle touchant et parvient à faire son boulot, surtout lorsque les décharges soniques se calment (Junior Dad). Parfois c'est Metallica qui se réveille et offre quelque chose de viable, hors de tout pilotage automatique (Cheat on Me, avec son synthé étrange), malgré les vains babillages de Lou. A deux occasions, on a même l'impression de ressentir une véritable dynamique de groupe. Avec Mistress Dead, Metallica oublie son nouveau chanteur et se lance dans une cavalcade thrash sans foi ni loi, à fond la caisse, et ça fait du bien... à Lou qui du coup, parle à côté de la plaque, semble ne même pas essayer de raccrocher au wagon métallique et survole la scène avec le coucou flingué qui lui sert de gorge. Little Dog est l'occasion pour LouTallica de délivrer quelque chose valable : guitares acoustiques et feedback en papier peint et un vieillard qui marmonne des insanités : on colle au concept.

L'album est cependant trop long, trop répétitif et trop inégal pour vraiment fonctionner. Surtout, James Hetfield n'aurait jamais dû chanter sur ce disque tant ses interventions confinent au ridicule. Estimons-nous heureux, en tout cas, puisque nous avons eu exactement ce que nous espérions, ce que nous demandions, par la grâce de ces cinq musiciens : un pathétique échec éclatant.










ATTENDEZ
Allons un peu plus loin avant d'en finir.




Je me demande sérieusement à quel point Lou et Metallica étaient sérieux en jetant leur projet aux lions. Les uns comme les autres souffrent depuis toujours d'égos surdimensionnés et de ce point de vue, il est probable qu'ils aient vraiment pensé que leur musique était bonne, que leur association avait une chance de produire un chef d’œuvre et que le public allait adorer. Mais comment ne pas s'attendre à l'échec ? Comment ne pas faire preuve d'un minimum (un gros minimum) d'auto-dérision en publiant un tel enregistrement ? Ce qui est finalement le plus intéressant avec "Lulu", ça n'est pas la musique mais l'attitude des musiciens qui l'ont enregistrée : comment en effet survivre à un projet surmédiatisé, à un supergroupe raté d'avance, à une cagade publique ? Les méthodes divergent mais pas tant que ça.


Lou Reed a connu tellement d'échecs retentissants tout au long de sa carrière, la plupart lui étant entièrement imputables, qu'il doit avoir l'habitude et lorsque "Lulu" a vu le jour, n'a convaincu (presque) personne et s'est même vu affublé du titre de "pire disque de tous les temps" par des internautes zélés, Lou a réagi comme il a l'habitude de réagir : en sur-dramatisant. On l'a ainsi entendu dire à qui voulait l'entendre (USA Today, notamment) que les fans de Metallica en avaient après lui et que lui, de toute façon, n'avait plus aucun fan depuis "Metal Machine Music" en 1975. Ça n'était peut-être pas vrai alors, mais après les claques successives de "Berlin" (considéré par Lou comme son premier véritable chef d’œuvre, largement snobbé par le public et la presse), "MMM" (du bruit), "Take Shelter" (un double album live où on l'entendait provoquer le public) et une majorité de ses albums pendant les années 80, Lou a appris à relativiser : même s'il lui reste des fans, il a prévu de faire tout ce qui est en son pouvoir pour les faire fuir. Depuis la sortie de "Lulu" le 27 septembre 2011, et après les quelques déclarations de Lou, de l'eau a coulé sous les ponts et qui peut croire que son prochain projet ne sera pas largement attendu par la sphère des amateurs de musique pour lesquels il est toujours "l'homme du Velvet" ? "Lulu" est le genre d'échec dont beaucoup ne se seraient pas relevé, mais Lou Reed n'est pas n'importe qui et à côté de "Metal Machine Music", finalement, son dernier méfait n'est pas siiii grave, n'est-ce pas ?



Pour Metallica, les choses sont sensiblement différentes et pourtant elles sont sensiblement les mêmes. Le groupe n'a peut-être pas le statut de véritable Dieu vivant du rock dont profite le vieux Lou, mais malgré leurs propres échecs successifs (dans le même numéro de USA Today, Lars Ulrich disait "In 1984, when hard-core Metallica fans heard acoustic guitars on "Fade to Black", there was a nuclear meltdown in the heavy-metal community. There have been many more since then. This is something they’ve never heard." Metallica n'a pas cessé de surprendre ses fans, d'en paumer au passage et d'en récupérer d'autres. Le procès contre Napster, la parution de "St Anger" et "Some Kind of Monster" il y a dix ans, les albums "Load" et "Reload", autant d'apparitions médiatiques qui n'avaient pas fait l'unanimité, et c'est justement là la force de Metallica, sa survie. Pour un vieux groupe de metal, c'en est un qui a appris à se conserver en sachant faire parler de lui, ne se contentant pas de sortir de bons ou mauvais albums passables suivant la formule, comme d'autres vieux de la vieille continuent de le faire (et on s'en fiche pas mal que Guns'n Roses, Megadeth ou Van Halen sortent de nouveaux disques). Metallica continue d'essayer de nouveaux trucs, de se lancer dans des projets insensés, d'exister en somme, hors de l'image figée qui pourrait être la sienne s'il n'était que "ce groupe de thrash qui a fait Nothing Else Matters". Pour eux, l'échec de "Lulu" n'en est pas un, c'est encore un peu de d'existence grapillée, et tant pis (pour lui) si James Hetfield n'a pas su s'empêcher de pousser la gueulante aux côtés de Reed, il en ressort seule victime effective de la bataille, catégorisé ringard par sa propre faute (en hurlant "I am the taaaaable" sur The View, à quoi s'attendait-il ? cf. le meme ci-contre et les nombreux autres).

Comme Kanye et Jay Z ont eux aussi pu le démontrer, lorsque deux monstres en mal d'existence se rencontrent, le choc est rarement salutaire pour l'Art, mais il a le mérite de permettre à ceux qui se sont rencontrés d'exister encore le temps d'une belle tentative foireuse.


Joe Gonzalez

mercredi 24 novembre 2010

[Réveille Matin] Melt-Banana - Shield for your eyes, a beast in the well on your hand

On associe beaucoup trop facilement violence et virilité, rage et testostérone, Smith et Wesson, et s'il était encore besoin de démontrer l'application des femmes à faire tomber ce cliché (les riot grrrlz s'y sont déjà employées des années durant), je prendrais l'exemple de Yako Onuki, du groupe japonais Melt-Banana.




Non content de faire résonner jusqu'aux portes de la Cité Paumée de R'lyeh à chacune de ses mesures emballées, ce morceau de grindcore complètement chtarbé présente une particularité que je me permets de vous révéler. Vous connaissez la Méthode Assimil, cet ouvrage de référence pour les nullards désireux d'apprendre en solo une langue (par exemple) ? Eh bien, imaginez-vous le niveau proposé par Assimil aux débutants lorsqu'il s'agit d'écouter des dialogues dans une langue et de les comprendre et multipliez ce niveau de difficulté par trois ou quatre mille, vous aurez une idée de l'intérêt subsidiaire du chant et des paroles de Yako Onuki. Son débit-mitraillette est tel que celui parmi vous qui le maitrisera pourra aisément se considérer comme "bilingue". (*)

N'oubliez pas de monter le son.


Joe Gonzalez

(*) : Ceci s'applique aussi à la batterie : parvenez à jouer les parties de Dave Witte et vous aurez le droit de porter un t-shit "Je suis batteur".

lundi 22 novembre 2010

[Nuit Noire] Textures - Regenesis

En plein semaine du métal, je me suis dit "autant parler DU groupe de métal que j'ai le plus écouté jusqu'à ce jour", celui qui m'a passionné, celui qui déchaine parfois les passions, Textures. J'ai découvert ce sextet néerlandais de (presque death) métal technique à la sortie de leur deuxième album, "Drawing Circles", en 2006. C'est certainement l'un des dix disques que j'ai le plus écoutés, et je peux vous assurer qu'aucun des neuf autres n'est un album de métal.



Une introduction d'album puissante, un son de guitares énorme, qui ne ressemble à aucun autre, un riff accrocheur, massif. Textures c'est un chanteur au coffre surprenant et un batteur ingénieux, fluide et précis. Le groupe sait jouer sur les ambiances, aménager des respirations nécessaires à leur dynamique : synthétiseurs de plutôt bon goût, guitares qui ne servent pas qu'à construire un mur du son mais qui s'attachent également à enrichir la palette sonore, et parfois même des cuivres (sur le premier album). Disons que le groupe porte vraiment bien son nom…

Le plus surprenant, je dirais même que c'est le point fatidique, celui où certains vont tout de suite couper leur platine : le chant clair du chanteur. Un sacrilège pour les puristes, pas pour moi. Ses lignes de chant clair couplées à la richesse de certains accords introduisent de l'amour au milieu de toute cette virilité. L'accumulation de tous ces éléments rend le groupe particulièrement "bordeline" et j'ai toujours eu un faible pour ce genre de formations, qui maîtrisent tellement bien les codes et les clichés d'un genre qu'elles peuvent s'en jouer au point de tromper le monde, d'agacer, de faire douter. Textures ne ressemble à aucun autre groupe de métal et c'est certainement cela qui les rend si peu visibles et qui a parfois même amené à les voir rejetés dans ce milieu. Personne d’autre ne dégage cette puissance positive, onirique, ne met sa technique au service de morceaux aussi forts. Des mélodies riches, des structures complexes, des atmosphères maîtrisées, des polyrythmies jouissives et des riffs conquérants, c’est cela Textures. Ils offrent un travail sérieux, acharné, perfectionniste sans pour autant se prendre au sérieux, bien qu'il faudrait sérieusement se pencher sur leur cas ! Pour cela je recommande donc "Drawing Circles" (2006) et "Silhouettes" (2008) son successeur plus frontal. Le premier album n'est pas mauvais, mais à cette époque, le groupe n'avait pas le même chanteur, et n'était surtout pas encore arrivé à maturité.


Mx

samedi 20 novembre 2010

[Grasse Mat'] Melvins — The Talking Horse


Ah, les Melvins. Le groupe de sludge légendaire qu'on ne présente plus, qui réjouit autant qu'il déconcerte, entre les trilogies qui n'en sont soudain plus, les albums-blagues, les pochettes à l'envers avec des fleurs partout, un site officiel qui promet des mp3 rares et ne contient qu'un labyrinthe d'images pseudo-cryptiques à base d'animaux cartoonesques, et des albums par dizaines qui parviennent toujours à surprendre… et qui restent à la fois toujours un peu les mêmes.

Tous les albums des Melvins ne sont pas indispensables, loin de là et il n'y a que le grand classique "Stoner Witch" que je recommande sans aucune réserve, blindé de riffs accrocheurs (Queen, Revolve), d'atmosphères noires (Lividity) sans oublier l'indispensable étrangeté que le groupe aime à cultiver (Magic Pig Detective). Mais la trilogie "The Maggot" (sludge metal) / "The Bootlicker" (pistes bizarres et moins agressives) / "The Crybaby" (collaborations plus ou moins improbables) vaut le coup pour les fans, "Pigs of the Roman Empire" avec Lustmord est à écouter (surtout si vous êtes fans de dark ambient), l'album remix "Chicken Switch" est étonnamment bon — et l'album dont je vous présente la première piste aujourd'hui, "(A) Senile Animal", fait partie des meilleurs après "Stoner Witch"… Bon, et c'est vrai qu'"Houdini" est bon aussi… et… oh, allez, j'ai beau être critique, franchement, j'aime les Melvins. Même si je me demande parfois s'il est bien nécessaire d'avoir comme moi treize disques du groupe, et même s'il y a de nombreux autres très bons groupes de sludge (Boris, Baroness, Isis, Mastodon, Kylesa…), les Melvins restent irremplaçables à mes oreilles, et je ne boude pas mon plaisir lorsqu'il m'arrive (par périodes) de les écouter en boucle pendant des jours entiers.

King Buzzo (guitare, voix) a une coupe de cheveux époustouflante.
Il est toujours accompagné de Dale Crover, le batteur (à droite).
Ils ont déjà changé quatre ou cinq fois de bassiste.

"(A) Senile Animal" n'est pas révolutionnaire mais marque tout de même une agréable évolution pour les Melvins : il s'agit du premier album que le groupe réalise avec les membres du groupe Big Business, donc avec deux batteurs en tout. Le son reste en grande partie du Melvins classique, mais avec encore plus de pêche qu'auparavant, et The Talking Horse est à mon avis l'une des meilleures pistes du groupe !

Ajoutez à ça un clip complètement loufoque, potentiellement dérangeant mais qui fait malgré tout preuve d'une belle imagination, et vous obtenez un réveille-matin du tonnerre pour les uns… et un “WTF” pour les autres.

On vous aime, les Melvins. Ne changez pas. (Ou alors juste un petit peu.)


— lamuya-zimina

jeudi 18 novembre 2010

[Nuit Noire] Cloudkicker - Push It Way Up !

Le métal à tendance technique a connu un revival ces derniers temps notamment à travers des projets de one-man band autistes. Ces mecs sont tous plus terrifiants les uns que les autres. La première question que l'on se pose est : comment font-ils pour composer une musique si complexe techniquement et en assumer l'entière exécution ? Mais en y réfléchissant bien, c'est plutôt évident, comment pourrait-il en être autrement ? Leur musique est le résultat d'une expérience intime, une maîtrise parfaite de leurs désirs et de leurs pensées, un respect scrupuleux de la chaîne de production, du corps et du cerveau jusqu'à l'enregistrement final.



Cloudkicker alias Ben Sharp, jeune artiste américain qui fait parler de lui sur la toile depuis quelques mois, fait partie de ceux-ci. Cloudkicker est une machine de guerre qui fait l'amour. Comparé à la plupart des ses acolytes, Ben Sharp offre une musique plus retenue (autant qu'elle puisse l'être dans un tel contexte) et à travers son dernier album ("Beacons", 2010), construit sur tout un tas de riffs qui sont comme des dizaines de faux-amis, il semble vraiment prendre le temps de travailler sa matière. Il prend un riff et ne le lâche pas tant qu'il ne l'a pas épuisé, tant qu'il ne lui a pas fait dire tout ce qu'il avait à dire, tant que la matière n'a pas été développée, étirée, usée. Sa musique réussit à captiver, ou même à hypnotiser à travers une certaine brutalité. Il bâtit patiemment des murs de sons autour de bases rythmiques qui seraient, de manière un peu simpliste, à la croisée de deux cousins suédois : Meshuggah (pour la rigueur mathématique et les patterns en trompe-l'œil de Haake) et Cult of Luna (pour l'assise et la finesse de composition rythmique). Sauf que Cloudkicker est américain, plus émotif, plus accueillant et moins euro-cérébral. Il travaille toujours sur un fil pour garder l'équilibre entre sa musique et la technique qu'il met au service de celle-ci. Et afin de graisser les rouages de cette lourde machine, Ben Sharp accorde une attention particulière aux arrières plans : drones lentement introduits dans le mix, nappes de larsens ou plages de synthétiseurs discrètes, le tout offrant une ampleur non négligeable à ses compositions. Push It Way Up ! n’est qu’un rouage de cette entreprise mais il vous donnera un très bon aperçu des qualités de cet artiste.


Mx


P.S. : Ben Sharp est autoproduit de A à Z, vous pouvez acquérir sa musique ici.

P.P.S. : Pour ceux qui ont aimé mais recherchent quelque chose qui serait plus érotique, plus porté sur le manche, il existe Animals as Leaders. Mais alors là, je ne réponds plus de rien.

[Réveille-Matin] Sepultura - Refuse / Resist

On vous avait prévenus : cette semaine, point de réveil en douceur. Et ce matin, on va encore s'exploser les oreilles avec une bande de chevelus bien has-been, certes, mais aussi jouer sur la corde nostalgique d'un paquet de lecteurs vingtenaires et trentenaires, avec une bonne vieille histoire de la France des années 90 (je suis en quelque sorte un Bénabar indie).

Début des nineties, ou des nonantes si vous trouvez que nineties ça fait trop prétentieux s'agissant de la France des nineties. Des nonantes. Bref. Jacques Chirac est maire de Paris, et le dessin animé japonais envahit sournoisement la France qui suinte, avec son cortège de VHS douteuses, que s'échangent à l'heure du goûter (*) nos amis boutonneux dans la cour du lycée. Mangas à l'eau de rose, pornographiques ou post-apocalyptiques, et souvent les trois à la fois (putain de Japonais), tous sont distribués par la même société française, Manga Vidéo, qui choisit de marquer les jeunes esprits dès l'introduction de la VHS dans le lecteur par une séquence d'introduction du genre aguicheuse.



La-dite séquence était appuyée par les gros bras des métalleux brésiliens de Sepultura, un nom qui a fait le bonheur de tous les détaillants en blanc correcteur d'alors ; car les trousses et cartables (oui, cartables) des mauvais garçons arboraient jadis fièrement ce nom, aux cotés des Slayer, Nirvana et autres AC/DC. Et la sauce a pris : comment pouvait-il en être autrement ? Si la chanson dans son intégralité est discutable, le riff principal est une tuerie, et la petite section de percussions brésiliennes ajoute une touche de mystère à l'ensemble, plongeant l'adolescent aux jeans soigneusement déchirés dans un univers d'INTERDITS grisant, qui tombe à pic vu que cette salope de Christelle ne veut même pas sortir avec moi.


Joseph Karloff

(*) Des Raiders.

mercredi 17 novembre 2010

[Fallait que ça sorte] Genghis Tron — Board Up the House


Aloha ! La dernière fois, je vous avais parlé d'"Altered States of America", un trip ultraviolent et déjanté à travers 100 pistes de cybergrind ; aujourd'hui, je vais vous présenter un disque qui s'en éloigne beaucoup, malgré le fait qu'il soit classé dans le même genre et sorti sur le même label.

Genghis Tron est un groupe au son très particulier, un mélange suprenant de metal et d'électronique où les synthés au son quasi-16-bit peuvent jouer le rôle de guitares, où la basse est absente, et qui contient par moments des influences synthpop/new wave, voire IDM et même prog. Si ça vous paraît impossible à imaginer ou si vous imaginez quelque chose de complètement faux, c'est sans doute normal ; à ma connaissance, aucun autre groupe ne sonne vraiment comme Genghis Tron.


(Things Don't Look Good)

Pour ce groupe, le grind n'est donc qu'un élément de plus articulé dans un son résolument hybride ; "Board Up the House" ne commence ni par des hurlements ni par une batterie enragée, mais par un beat suivi par une boucle mélodique rapide et hypnotique au synthé. L'aggressivité n'est jamais bien loin, mais même quand on croit avoir cerné l'esthétique du groupe, l'album recèle toujours quelques surprises, comme l'électropop instrumentale Recursion, l'interlude au tempo instable Ergot, et surtout Relief, piste sludge de dix minutes au riff irrésistible qui finit l'album de façon parfaite…

Toutes les pistes de l'album sont très bien construites, à la hauteur du son du groupe ; les structures sont parfois inattendues mais toujours cohérentes, les tempos alternent en même temps que les styles, et les mélodies (une fois apprivoisées) restent facilement en tête.

Cette musique ne sera pas du goût de tout le monde, mais si vous accrochez au cocktail étonnant et détonant proposé par Genghis Tron, "Board Up the House" est un vrai bijou ! Et aussi une preuve — s'il en fallait — que le metal sait se renouveller et que les genres "extrêmes" ne produisent pas que des musiques unidimensionnelles.

P.S. Oh, et si vous voulez écouter une autre piste complètement improbable en plusieurs phases qui passe par l'électropop, le grind et le ???-???, écoutez Laser Bitch sur leur premier EP. Effet WTF garanti.


— lamuya-zimina

[Réveille Matin] Tool - Hooker with a penis

Le metal, entre autres aspects mythologiques, est supposé violent. La rapidité du tempo, le volume sonore exagérément puissant (*), les accoutrements (avec une prédominance de la couleur noire, du cuir, et des accessoires comme les poignées de force) et évidemment les paroles (souvent consacrées à des thèmes "dangereux" tels monstres, tueurs, prisons, guerres, (néo)nazisme ou agressions sexuelles), tout ce que les médias ont un temps (depuis, le Grand Méchant Internet a bien meilleur dos) volontiers considéré comme l'une des sources indéniables de la violence chez les jeunes (il est vrai que les quelques scandinaves et américains qui ont en effet usé leur carabine sur des camarades de classe et chez qui l'on a par la suite découvert une véritable passion pour le Black Metal, ceux-là n'ont pas aidé) n'est pas une chimère. Le metal est, par essence, violence, musique de rage pure, d'extériorisation anxiolytique et, est-il besoin de l'écrire, les gamins meurtriers de Columbine, Red Lake et Kauhajoki n'ont pas tué parce qu'Ozzy Osbourne ou Kirk Hammett le leur avaient demandé mais bien parce qu'ils avaient un grain.

Vous devriez écouter du metal pour le bien de vos proches. Se débarrasser de ses pulsions brutales par l'écoute d'un disque d'Earth ou des Melvins ne vous fera pas plus de mal que l'ingestion d'un cachet de Prozac (et vous coûtera sans doute moins cher) et fera définitivement moins de mal à ceux, autour de vous, qui souffriraient de votre irascibilité quotidienne ; cela Maynard James Keenan l'a très bien compris.


Ça n'est pas un secret, MJK, le chanteur de Tool, est un sale con. Il n'y a qu'à l'entendre en concert monologuer pendant plusieurs minutes entre deux chansons autour de sa belle voix qu'il convient de protéger afin que le concert se poursuive, enjoignant ainsi les fumeurs dans l'audience à bien vouloir aller se faire voir, ou mieux, il suffit de se remémorer ses invectives à l'encontre des français, assez régulières, et sublimées par cette vidéo en compagnie des Bikini Bandits, à tendance humoristique mais pas trop. Malgré cela, Maynard est un habitué du défouloir musical et avec Tool, il a œuvré en ce sens pendant plus de quinze ans (le groupe n'est d'ailleurs pas séparé). Sa plus fameuse invective (avec certainement The Grudge, sur le disque suivant) est dirigée à l'encontre d'un supposé fanatique de son groupe, qui au détour d'une conversation lui aurait signifié son point de vue selon lequel Tool serait une bande de vendus. Cet homme-là est le Hooker with a penis (littéralement : putain avec un pénis) auquel la rage et les conseils physiologiques et moraux de Keenan sont ici adressés, dans un style imagé, alors que les trois autres membres de Tool accélèrent et intensifient leur metal progressif habituel sans se départir de leur amour inconsidéré (que je partage pleinement) du jeu sur le rythme ("I.Met.A.Boy." et la guitare d'Adam Jones suit la batterie syncopée de Danny Carey sans jamais se laisser distancer). Voilà ce qui s'appelle une utilisation à bon escient de la violence.


Joe Gonzalez



P.S. : Sorti en 1996, l'album "Aenima" est un chef d'oeuvre dont je vous reparlerai en détail un de ces jours.

(*) : caricaturé dans le film Spinal Tap par l'ajout d'un onzième cran sur les amplificateurs à lampe du groupe parodique pour jouer "encore plus fort".

mardi 16 novembre 2010

[Nuit noire] Khanate — Pieces of Quiet



Accablante, étouffante, malsaine, dissonante, monstrueuse, abominable, la musique de Khanate est la bande son parfaite pour une séance de torture. Si vous hésitez à appuyer sur le bouton lecture ci-dessus, vous voilà prévenu(e)s.

Khanate est un groupe de doom metal, ce genre particulièrement lent, aux guitares sales, aux infrabasses d'outretombe et aux thèmes complètement désespérés. Si vous avez déjà entendu parler de doom, le nom de Sunn O))) vous vient peut-être à l'esprit ; ce groupe, qui tire son nom d'une marque d'amplificateurs (et fait aussi référence à Earth, les pionniers du genre), s'est vite imposé comme la référence en matière de… hum, de drones très graves au son crade qui s'étirent pendant des lustres, éventuellement accompagnés de voix caverneuses. Il paraît que c'est une expérience très puissante en live, où le groupe joue à un volume extrêmement élevé, mais d'habitude Sunn O))) me frustre et m'ennuie passablement (pourtant j'aime le drone et le dark ambient)…

Il me faut quelque chose de plus pour apprécier le doom, que ce soit le son paradoxalement onirique et lumineux (qui ferait presque — presque — penser au shoegaze par certains aspects) de Nadja ("Touched" est un excellent album), ou au contraire, cette descente aux enfers qu'est Khanate, poussant à son paroxysme tout ce qu'il peut y avoir de noir, de malsain et de torturé dans le genre.


Les chansons de Khanate s'étirent sur une dizaine de minutes en général, avec les cris dérangés et agressifs d'Alan Dubin, la guitare du fameux Stephen O'Malley (qui joue dans de nombreux groupes de doom et s'occupe aussi de l'artwork), la basse de James Plotkin (dont le projet Phantomsmasher est un OMNI quasi-inclassable), et la batterie aux tempi lents et implacables de Tim Wyskida.

Sur le premier album, "Khanate" (dont provient Pieces of Quiet), les compositions maintiennent encore un certain équilibre entre l'inexorable (les battements et hurlements quasi-inhumains que l'on prend plaisir à endurer pendant de longues minutes) et l'inattendu (ces ouvertures, ou plutôt déchirures, qui infligent de nouvelles dissonances à l'auditeur (-trice), qui en redemande). Sur le deuxième album, "Things Viral", tout se disloque, les structures classiques s'écroulent, la voix devient encore plus torturée et l'auditeur (-trice) doit réellement s'accrocher pour suivre la logique de ces décombres labyrinthiques, pistes à la géométrie lovecraftienne qui ne semblent plus aller nulle part et ramènent parfois l'auditeur (-trice) à son point de départ sans qu'on comprenne pourquoi (ce qui peut être frustrant). J'avoue ne pas avoir encore écouté "Capture & Release", mais le dernier album (post-séparation) du groupe, "Clean Hands Go Foul", incorpore plus de manipulations et modulations électroniques et sonne presque moins noir que les deux autres albums (les deux premières pistes semblent partager des caractéristiques avec le rock, la troisième avec l'ambient, même si les différences sont subtiles et que tout reste du Khanate),… jusqu'au final complètement nihiliste, une demi-heure éparpillée, quasiment vidée — et à mon avis moins convaincante que d'habitude.

Certes, il faut soit être d'une humeur très particulière (suicidaire ? meurtrière ?), soit se forcer un peu pour s'envoyer du Khanate… mais en insistant, l'horreur de Khanate se révèle être particulièrement prenante, étonnamment jouissive et, par certains aspects, admirable.


— lamuya-zimina

[Fallait que ça sorte] Agoraphobic Nosebleed — Altered States of America

Hey ! C'est la semaine du metal sur C'est Entendu, et à cette occasion je vais vous balancer plein d'articles complètement subjectifs sur des disques plus chelous les uns que les autres ! Ça vous va ?

Bien ; on commence tout en douceur et en finesse avec Agoraphobic Nosebleed, groupe de cybergrind mené par le guitariste Scott Hull (Pig Destroyer, Japanese Torture Comedy Hour…) et signé chez Relapse Records.

Autant vous le dire tout de suite : le grindcore (genre de metal extrêmement agressif dont les pistes ne durent en général que quelques secondes), d'habitude, ça n'est pas ma tasse de thé. Les albums ont beau durer une demie heure en moyenne, en général ils me gavent au bout de cinq… Ce qui m'a fait écouter "Altered States of America" d'Agoraphobic Nosebleed, c'est sa tracklist complètement improbable : 100 pistes en 21 minutes (le disque tient sur un CD 3"). C'est plus fort que moi, j'ai toujours envie d'écouter ce genre de curiosités. Je n'aurais pas imaginé que j'écouterais encore cet album plusieurs années après l'avoir découvert…

(Ah ben oui, on parle de metal, forcément les pochettes ne sont pas toutes du meilleur goût.)

Oui, "Altered States of America" ressemble à une blague, et le disque en comporte d'ailleurs pas mal ; oui, "Altered States of America" peut être épuisant, tout empli qu'il est de hurlements, de vulgarité extrême et de bruit. Mais "Altered States of America" a aussi de vraies qualités qui font que cet album, contrairement à toute attente, vaut le coup d'être écouté.

Déjà, ANb (pour les intimes) n'est pas du grindcore pur mais du cybergrind, ce qui veut dire que le groupe utilise beaucoup de sons électroniques, de samples et de drum machines et cela se traduit par des percus à la rapidité impossible, mais aussi et surtout des sons ultra-violents synthétiques, déformés, altérés. Sur les 100 pistes, plusieurs s'éloignent du grind proprement dit pour dériver vers des bizarreries sonores inattendues (parfois drôles, parfois inquiétantes), interludes ou vignettes qui font finalement tout autant sens que les déferlantes de cris à 1,000,000 battements/minute. Et finalement, ce sont même ces pistes-là qui sont les plus intéressantes (sans elles le disque serait carrément inécoutable).


Ensuite, le groupe a de l'humour. Très crade et très provocateur, certes, mais aussi trop ridicule pour être pris au sérieux (ce que confirment les interviews) ; je vous laisse lire par exemple les paroles de la suite "The Twelve Days of Sodom", celles de Keeping a Clean Kennel If your ass is in this house it's my ass »), ou plus simplement le superbe titre Fuck Your Soccer Jesus (*)… Et quand le groupe ne fait pas dans la provoc' potache, les thèmes abordés (sectes, drogues, terrorisme, conspirations, etc.) donnent l'impression d'écouter un paranoïaque sous drogues dures qui hurle sa vision du monde à qui veut l'entendre, une sorte de panorama sous acide du monde actuel et de ses pires débordements.


Alice in La La Land.
(Évidemment, hors contexte ça ne ressemble pas à grand chose…)

Le format de l'album empêche toute écoute passive (sans quoi le disque devient très vite saoulant et incompréhensible) et oblige l'auditeur à écouter l'album en entier, si possible en suivant les paroles. De cette manière, "Altered States" prend toute son ampleur et se révèle comme une vision dantesque, grotesque et absurde, une bombe à fragmentation sous hallucinogènes.

"Altered States of America" n'est pas un chef d'œuvre, et on peut lui reprocher encore plusieurs choses (notamment la fin trop abrupte, contrairement au début qui est excellent — surtout si on peut lire la piste 0, accessible en "rembobinant" le CD avant la piste 1 sur certains lecteurs —). Mais c'est un disque hors du commun, avec des qualités qu'on trouve rarement ailleurs ; et pour un(e) auditeur(-trice) averti(e), c'est clairement une expérience à tenter.

Une photo récente du groupe : Katherine Katz, du groupe Salome, a remplacé
Carl Shultz à la voix pour le dernier album ("Agorapocalypse").
Elle s'en sort très bien.
L'album est plus conventionnel et plus abordable, mais tout de même très bon !


— lamuya-zimina




(*) Après, dans le genre “humour vulgaire de l'extrême”, les pires à ma connaissance restent Anal Cunt. Rien que le nom…