C'est entendu.
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mercredi 11 janvier 2012

[Vise un peu] Session de rattrapage 2011, première partie

Découvertes tardives et trop nombreuses, manque de temps, manque de mots face à un disque complexe à assimiler ou au contraire trop simple, ou encore appartenant à un genre que l'on connaît peu… autant de raisons qui nous laissent parfois avec un paquet d'albums "en retard" à traiter. Surtout en décembre et janvier, avec certains tops qui peuvent nous faire découvrir dix albums en même temps (pas vraiment dans les "tops collectifs", trop consensuels, mais dans certains tops personnels).

Parce qu'un ou deux paragraphes peuvent parfois suffire à faire une belle découverte, voici une petite sélection de bons disques sortis en 2011, découverts au hasard des listes et des recommandations : noise-rock, jazz, ambient, sludge, expérimental, quelques albums majeurs, quelques disques certes mineurs mais intéressants, il y a un peu de tout là-dedans. Y compris certains des meilleurs disques de l'année selon moi ! Mais jugez par vous-mêmes :



Gum Takes Tooth – Silent Cenotaph

Vous aimez le noise-rock, les surprises et les musiques hybrides ? Vous êtes bien parti pour aimer "Silent Cenotaph" ! Ce premier album particulièrement étonnant du duo londonien démarre d'une façon violente et hurlante (qui rappelle tout de suite Lightning Bolt) avant de bifurquer vers un étrange passage électronique, d'introduire des saxophones, de se rapprocher de Tobacco sur une troisième piste et de virer à l'ambient tribal de façon totalement inattendue sur une quatrième… Moins frénétique que Lightning Bolt, certes, mais tout à fait réjouissant et prometteur, "Silent Cenotaph" est un très bon album !






Tartar Lamb II – Polyimage of Known Exits

Tartar Lamb II est un side-project de membres de Kayo Dot, mais ce n'est pas ce qui m'a fait découvrir le groupe : à vrai dire, je n'ai jamais vraiment accroché à Kayo Dot. "Polyimage of Known Exits" est un disque hybride à tendances jazz et dark-ambient, qui n'est pas sans rappeler (comme l'a fait justement remarquer un auditeur) Bohren & Der Club of Gore en plus expérimental… Bohren faisait lentement apparaître des reflets cuivrés dans une nuit d'un noir d'encre ; Tartar Lamb II, lui, joue une musique plus crépusculaire, plus inattendue, avec des influences variées. Voyage de nuit à travers divers paysages éclairés d'une même lumière, "Polyimage of Known Exits" est un très bel album, riche et séduisant, à recommander vivement pour les écoutes nocturnes.






Altar of Plagues – Mammal

Il y a quelques mois, la découverte de cet album m'a sérieusement donné envie de me mettre au black-metal (et j'en ai effectivement écouté pendant des semaines). Aujourd'hui, je ne m'y connais toujours que trop peu en black-metal pour vous en parler correctement, mais je ne peux que vous dire du bien de ce deuxième album des Irlandais d'Altar of Plagues : une musique noire, violente, mais baignée dans une ambiance quelque part paisible et triste… qui, quelque part, m'a rappelé celle d'"Oceanic" d'Isis. Pour être honnête, malgré les classifications utilisées par la plupart des auditeurs, Altar of Plagues me paraît tout aussi — sinon plus — proche du sludge que du black-metal (où ils se retrouvent sans doute classés parce que leur son ressemble aussi à celui de Wolves in the Throne Room). Mais qu'importent les classifications, après tout ! "Mammal" est un excellent album, qui débute par deux pistes violentes et atmosphériques comme il se doit — qui ne préparent pas au choc de la troisième, When the Sun Drowns in the Ocean, où le metal s'efface entièrement pour laisser la place à un chant gaélique irlandais dans un environnement à la fois beau et incroyablement sinistre…


(Neptune Is Dead)





Rale – Some Kissed Charms That Would Not Protect Them

Le minimalisme possède une beauté particulière qui peut être étonnamment évocatrice. Sur cet album de Rale (William Hutson), ce sont de belles et puissantes vagues, d'un son pur, qui ouvrent le tableau ; d'abord une seule, suivie d'un long silence, puis un concert où chaque note semble s'épanouir à son rythme, dans toute son ampleur. Et puis, au fil du disque, des parasites se mettent à troubler cette danse : une vie apparaît, des insectes ou bactéries affluent, grouillent, crissent, ravinent ces ondes (aidés par le format du disque lui-même : les minimes bruits de surface, grains de poussière, qui peuvent se déposer à la surface du vinyle font partie intégrante de l'œuvre) et changent irrémédiablement le cours de la musique… On peut penser à la paradoxale beauté que peuvent avoir la pollution, la patine ou la rouille, ou repenser à l'aphorisme de René Char « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience » (je n'ai jamais été entièrement d'accord avec… mais il y a tout de même quelque chose à en tirer). Toujours est-il que le seul défaut de ce disque est qu'il se finisse bien trop tôt. (Pour se procurer le disque et en découvrir d'autres du label Isounderscore, c'est ici !)






Steven Wilson – Grace for Drowning

Je sais bien que certains vont froncer les sourcils en voyant cet album mentionné dans une liste où vous vous attendiez sans doute à trouver des disques moins connus. Pourtant, je l'ai découvert exactement comme les autres albums de cette sélection, en toute naïveté — et surtout en parfaite ignorance du fait qu'il s'agissait d'un album solo du leader de Porcupine Tree. Ce qui n'est sans doute pas plus mal, vu que je n'ai jamais accroché à ce groupe ; alors que ce "Grace for Drowning" m'a enchanté dès la première écoute et n'a cessé de tourner dans ma platine depuis. Ce qui est paradoxal sur "Grace for Drowning", c'est que, peut-être plus encore que ses explosions rock et jazz (sur Sectarian), malgré ses structures pourtant loin des chansons pop habituelles et malgré le côté sombre voire glauque de certaines pistes (Index, Remainder the Black Dog), c'est avant tout la douceur du son, chaud, planant qui me séduit, et ses mélodies parfaites qui me font très facilement oublier le côté un peu grandiloquent de certains passages. "Grace for Drowning" divise au sein de la rédaction, et il faut sans doute aimer le prog-rock pour l'apprécier ; mais pour moi, c'est l'un des tous meilleurs albums de 2011.


(Sectarian)





A Winged Victory for the Sullen – A Winged Victory for the Sullen

Un bel album d'ambient, avec piano, violoncelle et autres instruments classiques, tout en blancheur et en douceur… parfois, c'est exactement ce dont on a besoin. Pas besoin d'en dire beaucoup plus : "A Winged Victory for the Sullen" est un album qui parle de lui-même, avec ses atmosphères à la fois extrêmement douces et en même temps élégiaques, parfaites pour les calmes journées d'hiver — mais aussi pour apaiser un spleen ou se remettre d'une grande tristesse. Il s'agit d'un projet d'Adam Wiltzie (membre de Stars of the Lid, ce qui s'entend tout de suite) et de Dustin o'Halloran.


(Steep Hills of Vicodin Tears)




Avez-vous trouvé votre bonheur quelque part sur ces six albums ? Que ce soit le cas ou non, n'hésitez pas à revenir bientôt : on continue cette série très vite avec six autres disques !


— lamuya-zimina

mercredi 21 décembre 2011

[Vise un peu] Réflexes et Réflexions, une cartographie de la musique électronique et électroacoustique en 2011, Deuxième Partie

Compilation - "Nothing Left for us"

Amoureux d’IDM, d’indus ou d’ambient, des pépites vous attendent sur cette compilation du jeune netlabel argentin Abstrakt Reflections. A la tête de cette écurie se trouve Pablo Benjamin, et toutes les sorties du label sont proposées en téléchargement libre et gratuit, en format compressé ou non. Aucune raison de se priver donc. Abondant, "Nothing Left for us" comprend pas moins de vingt pistes, comme autant de découvertes possibles. Après une introduction par SE (Perfect Scrapyard), mélancolique et transporteuse, des friches sonores plus hostiles font leur apparition. La patte d’Access to Arasaka, jeune prodige new-yorkais de l’IDM, est aisément reconnaissable sur le quatrième morceau, Carrier. Les rythmes indisciplinés creusent un terrain futuriste glitché à souhait, batissant une atmosphère dantesque. A l’image de illustration de l’album, vous êtes invités à déambuler dans les débris, les ruines et le chaos, là où l’humain tend à disparaître, pour vous laisser happer par la beauté lyrique des machines.


L’ambient se diffuse également en nappes pénétrantes, avec des morceaux tels que celui du français Aairial (le somptueux Feel), ou du grec Miktek (Lovely Beams), sur une compilation grandiose, qui laisse à entendre des horizons multiples, et qui se termine sur un titre de Tapage (Losing A Thought), véritable montée en puissance habitée par la nécessité des cordes, du souffle, des sonorités tintinnabulantes, et qui finit par entrouvrir sur une clarté mélancolique.


Aurélie Scouarnec







Azari & III - Azari & III

Grand bruit a-t-il fait ce duo de Toronto rassemblant Alixander III et Dinamo Azari, deux jeunes DJ's dont le premier EP, il y a un an, sous le pseudonyme Azari & III annonçait de façon assez incomplète ce qu'allait être leur album, si l'on ne prenait pas en compte leur single de 2009, Reckless with your love. En effet, taillé pour les clubs, ce premier LP mêle adroitement des sons et des rythmes propres à la house de Chicago tout en se donnant l'attrait des grands jours par des touches et des motifs disco. Majoritairement instrumental, le duo fait de son disque un tas de cartes à danser dans lequel la pioche peut offrir de quoi remuer son popotin en se plaçant à la fin des années 70 (Change of Heart ou le très mutant-disco Lost in Time) ou à la fin des années 80. Les déhanchés façon house étant les plus fréquemment tirés, c'est pour le meilleur que l'alternative survient et que de véritables singles (Reckless with your love, évidemment, mais aussi plusieurs choix de second simple sur la face B).


(Infiniti)

Formellement, ce sont peut-être les singularités de cet album qui l'empêchent de tenir (toute) la longueur. Divers sont les moyens utilisés afin de parvenir jusqu'au dancefloor et sur la face B, certaines de ces méthodes n'aboutissent malheureusement pas (la bruyante et presque effrayante Undecided a le mérite de dépareiller mais elle entache la démarche générale, tandis que Hungry for the Power se révèle tout simplement plus faible au niveau de ses textures sonores et de son beat). Cependant, c'est par la qualité de ses beats et des sons qui les accompagnent que l'album se démarque, plutôt qu'à travers sa méthode, et de ce côté-là, des tracks comme Infiniti (proche d'un synth-wave progressif) ou Tunnel Vision (un habile jeu de rythmes synthétique) font l'affaire de celui qui recherche dans la house un peu plus que "juste" de la danse.


Joe Gonzalez







Un remix à ne pas rater :



Dominik Eulberg - Der Tanz der Gluehwuermchen (Rone Remix).

Artiste techno de la scène allemande, Dominik Eulberg a publié un album, "Diorama", inspiré par la nature, en avril dernier sur le label Traum. Un deuxième album de remixes est sorti ce mois-ci, et compte dans ses rangs la merveilleuse reprise de la française Rone. Attention au décollage.


Aurélie Scouarnec

mercredi 7 décembre 2011

[Vise un peu] Tim Hecker - Ravedeath, 1972 / Dropped Pianos

De l'idée saugrenue et dadaïste d'étudiants proto-hipsters, Hecker tire la genèse de sa dernière création. En 1972, de jeunes américains du MIT décident en effet de faire grimper les étages de l'un de leurs dortoirs à un piano fatigué et de le balancer depuis le toit pour le voir s'écraser au sol. Comme de bien entendu, ce qui ne devait être qu'une expérience deviendra par la suite un rituel et aujourd'hui encore, un piano est détruit à intervalle régulier, au même endroit, dans une célébration idiote, afin que tout un chacun puisse obtenir sa part du gâteau, une tranche d'expérience et donc de "bonheur". C'est de cette anecdote, en tout cas, que le musicien s'est inspiré, ce qui lui offre un vaste sujet d'étude car de cet insignifiant évènement (un piano tombe et meurt), des images, des leçons et des théories peuvent naitre. On peut y voir une morale petite-bourgeoise de la création pour le plaisir de créer, de la destruction pour le plaisir de détruire, parce qu'on le peut. Reste à cette introduction à nous conduire vers quelque chose de plus. Si les étudiants du MIT (l'une des plus prestigieuses universités au monde, sic) ne semblent en avoir tiré qu'une fierté intangible et un geste mécanique transgénérationnel, Tim Hecker peut se vanter d'avoir donné à cet acte une signification en même temps qu'une justification.



(The Piano Drop)

Enregistré en une journée de Juillet 2010 dans une cathédrale à Rejkavik, "Ravedeath, 1972" ne se contente pourtant pas de cet unique motif et développe une demi douzaine de thèmes, tous plus ou moins glaciaux de par leur aspect et leur sujet. A l'origine, l'album ne devait être joué qu'au piano, ce qui devait contraster avec les précédentes œuvres de Hecker, qui depuis dix ans n'a cessé d'explorer les champs lexicaux de l'ambient et d'une musique électronique dronée ou glitchée. Cependant, que le lieu ait joué ou bien que cela soit la présence aux côtés du compositeur montréalais du très talentueux Ben Frost, le résultat des sessions d'enregistrement est loin de ces prévisions.


Au contraire, le piano semble avoir non pas été jeté du haut du toit mais enseveli sous des couches massives de matière instable, d'effets cryogéniques (cf. l'EP consécutif) et de poudre d'escampette. On entend à peine son faible son percer parfois la tempête de neige créée autour de lui (In the Fog III, In the Air I) lorsque des accalmies se font sentir mais ça n'est pas lui qui dirige le tourbillon dressé face à nous par les deux hommes. La façon dont a été organisée cette aventure difficile rappelle le pénultième album de Oneohtrix Point Never, "Returnal", qui était aussi un voyage dont on pouvait deviner que l'on n'en reviendrait (pas) changé. The piano drop, en ouverture, ou Hatred of Music, au centre, sont des épreuves de cette nature où l'océan de sons se fait maximal, envahissant, primordial et sublime à la fois. Climax non-bruit dont la mélodie porte vers un ailleurs, un improbable confort intangible, éphémère où la conscience peut un bref instant s'ouvrir au champ des possibles avant que le bruit sourd, le brouillard ne revienne poser son voile (agréable) sur nos esprits. En concert, Tim Hecker éteint toutes les lumières et vous oblige à faire face au seul son des machines qu'il manipule pour déformer et démolir la matière sonore qui est la sienne. L'expérience est encore plus enivrante que celle qui consisterait à écouter "Ravedeath, 1972" au casque, seul face à l'étendue givrée de l'Antarctique. Vous êtes alors forcé d'entrer en méditation, en observation, en exploration, ce qui est la base du psychédélisme.



(Hatred of Music 1)
(Ben Frost à gauche, et Tim Hecker)


Contrairement à OPN, Hecker joue avec des scènes et des idées, multiples collages dont l'unicité du thème n'empêche pas la diversité du sens. Alors que Daniel Lopatin n'offrait avec son Retour qu'un sens unique (et circulaire), Tim Hecker construit un puzzle de vignettes faits de synthétiseurs, de machines et de (dé)gradation électronique des sons produits. L'opération du Saint Acide sur le linceul blanc ivoire des touches est aussi dévastateur que la chute de quatre étages d'un piano droit et la référence devient plus claire. Les textures qui enveloppent l'analogie des sons joués dans la cathédrale par les deux hommes sont plus concrètes que ces sons eux-mêmes. C'est une destruction de la musique plus qu'une construction ou une déconstruction. Peut-être Hecker hait-il vraiment la musique et a-t-il voulu lui faire subir un sort catégorique en la traitant de la sorte.


(Sketch 1, sur l'EP "Dropped Pianos")

Vitriolée, dé-modelée, congelée, déstructurée, écartelée, la Musique (représentée par les démos originales, au piano, enregistrées par Hecker avant son voyage en Islande, et publiées quelques mois après cet album sous la forme d'un EP très beau mais beaucoup moins significatif intitulé "Dropped Pianos") se voit paradoxalement vivifiée. D'une façon désespérée, glaciale et impressionnante, certes, mais c'est une collection de créations sonores dont l'énergie vive dépasse de loin la plupart des autres productions musicales (qu'elles soient électroniques, ambient ou même populaires) en terme de vivacité, de force et même de pertinence. Le chef d’œuvre forcément impopulaire de l'autodestruction telle qu'elle peut encore exister à notre époque.


Joe Gonzalez

mercredi 16 novembre 2011

[Vise un peu] Oneohtrix Point Never — Replica

Lorsque j'ai lu la description officielle du dernier album de Oneohtrix Point Never ("un cycle de chansons électroniques basées sur des enregistrements basse fidélité […] de publicités télévisées"), je me suis attendu à un changement de style radical. Un disque de sampling lo-fi de la part d'un musicien qui, jusqu'ici, se spécialisait dans les compositions électroniques psychédéliques conçues à l'aide de synthétiseurs et suivant des harmonies étranges, c'était inattendu, non ?

Aussi mes premières impressions en écoutant l'album furent surprenantes… parce que la musique ne m'étonnait pas. Ou très peu. Certes, l'album correspondait parfaitement à la description qui en avait été donnée, mais les pistes mêmes sonnaient très familières : le même type de compositions atmosphériques que l'on trouvait déjà sur les disques précédents de Oneohtrix Point Never, avec un son plus mélancolique, effectivement plus lo-fi, qui rappellerait presque Tim Hecker ou Boards of Canada par certains aspects. En bref, un concept nouveau mais un son qui l'était nettement moins que ce que j'avais pu entendre sur "Rifts" et "Returnal"… Je mentirais en disant que je n'ai pas ressenti une certaine déception à l'écoute de "Replica".


Pour autant, Daniel Lopatin n'a pas perdu sa patte. Son style se reconnaît toujours presque immédiatement malgré le changement de son, et si le disque est de manière générale plus calme qu'à l'accoutumée, les rythmes et les samples qui se heurtent gardent toujours quelque imprévisibilité, d'ailleurs joliment subvertie sur les deux exemples les plus flagrants : Up et surtout Child Soldier étonnent et réveillent avant que leurs particularités ne finissent par s'estomper dans des sons atmosphériques. Child Soldier est d'ailleurs impressionnante à ce niveau, et est à la fois la piste la plus étonnante et la plus réussie du disque. L'album est sinon plutôt homogène (contrairement à "Returnal" dont la première moitié était géniale, la deuxième oubliable — et contrairement au fourre-tout imprévisible, complètement étrange(r), moins soigné mais réjouissant de "Rifts"). Le concept de l'album, lui, est intéressant et plutôt bien exploité. Mais ce que Lopatin a gagné en cohérence sur "Replica", il semble l'avoir en partie perdu en originalité et en spontanéité : certes, "Rifts"(*) avait des côtés hasardeux, mais il surprenait constamment et ne ressemblait à rien de connu. Certes, le son relativement plus sage de "Replica" est inhérent à son concept (difficile de faire ressentir la mélancolie si on choque à tout bout de champ) ; mais difficile de ne pas lui reprocher un certain manque d'envergure sur la longueur quand on voit à quel point Lopatin sortait du lot auparavant… Comparez plutôt (pour prendre les deux extrêmes, qui d'habitude cohabitent sur les albums de l'artiste) :


Russian Mind (sur "Russian Mind" et "Rifts") :
trip psychédélique complètement fou.



Replica (sur "Replica") :
répétition émouvante, mélancolique, quasi-déprimante.

Les deux pistes ci-dessus sont réussies à mes oreilles, mais le futurisme barré et débridé de la première s'entend quand même moins souvent dans le paysage musical actuel que le sampling mélancolique de la seconde, non ? Surtout que sur les disques précédents, on ne savait jamais ce que la piste suivante allait réserver (le bruitisme agressif de Nil Admirari faisait place à l'apaisement de Describing Bodies ; le martèlement mélodique presque pop et naïf de Betrayed in the Octagon était suivi des limbes ténébreuses sur Woe Is the Transgression), l'éventail sonore y était plus varié. Lopatin semble s'être concentré sur un seul aspect de son œuvre ici, afin de le développer et d'y rajouter un concept… ce qui plaira à certains, peut-être moins à d'autres.

Mais parlons-en, de ce concept. Le thème de la consommation de masse et les idées consistant à faire de l'insignifiant quelque chose de signifiant, à évoquer des détails du passé dans un nouveau contexte pour en faire ressortir un sentiment de nostalgie, ont été exploités par les artistes de tout champ depuis des décennies (j'avais utilisé des œuvres de pop art pour illustrer mon article sur The Caretaker, j'aurais pu le faire ici aussi). En se limitant à des sources sonores tirées de publicités, Lopatin garde néanmoins une idée originale ; et les clips pour Sleep Dealer et Replica sont des réussites, qui, plus qu'illustrer la musique, poussent son idée plus loin, lui donnent plus de force, et semblent charger chaque son de sens. (En plus de donner envie d'essayer "Glacéau Vitamin Water" plus que n'importe quelle publicité aurait pu le faire.)


Sleep Dealer (version courte)

Le problème est que "Replica" (l'album) ne semble prendre toute sa valeur et sa puissance qu'avec ces images : Replica (la piste) n'apparaît jamais aussi déprimante que lorsqu'elle est juxtaposée à ces images de dessins animés, le rythme répétitif de Sleep Dealer semble être un simple effet de style dans la piste mais peut prendre de multiples interprétations dans la vidéo. Les images sont non seulement une bonne illustration du procédé de sampling, mais elles rappellent surtout l'origine des sons, qu'on peut avoir tendance à oublier quand on se laisse porter par la musique… Faut-il y voir une faiblesse ? Ou Lopatin a-t-il bien fait de ne pas forcer le trait, d'effacer en partie ses sources pour se concentrer sur les sons mêmes ? À vous de voir.

Malgré toutes ces réserves, il faut avouer que "Replica", après quelques écoutes, fait son effet. Le fait qu'il s'agisse d'un album à la fois moins original que ce qu'on aurait pu imaginer et moins radical que les autres disques de l'artiste l'empêche d'être irréprochable : plus qu'un pas en avant, il s'agit plutôt d'un changement de direction. "Replica" n'est pas le meilleur disque de Oneohtrix Point Never, et s'il va plus loin que les autres au niveau de l'idée, ce n'est pas forcément le cas au niveau du son ; il n'empêche que c'est un disque honorable qui mérite d'être écouté, de la part d'un artiste vraiment intéressant qui arrive à en imiter d'autres sans perdre son identité sonore — et qui, à coup sûr, a encore d'autres tours dans sa poche.


— lamuya-zimina



(*) Je parle ici de "Rifts" comme d'un album vu que c'est comme ça que je l'ai découvert et que je l'écoute encore, mais il s'agit en fait d'une compilation regroupant plusieurs anciens disques (la plupart dans leur intégralité) de l'artiste.

mercredi 28 septembre 2011

[Vise un peu] Emptyset - Demiurge

L'évolution de la technique doit-elle dicter l'évolution de la musique électronique ? Je ne le crois pas. Pas seulement en tout cas. De toute façon, aujourd'hui on peut en faire tellement avec le matériel existant. Ça n'est plus comme dans le temps, lorsque l'apparition d'un nouveau Moog, d'un nouveau Roland, amenait forcément l'émergence d'un nouveau son et par là, d'une nouvelle mentalité. Aujourd'hui il s'agit davantage de conceptualiser les possibilités offertes par la technique. Ou en tout cas je le conçois ainsi, et James Ginzburg et Paul Purgas, deux artistes de Bristol, dans le Sud de l'Angleterre semblent s'accorder à ma vision des choses.

Ne lâchons pas de noms-composés qui fâchent, il ne s'agit pas ici de post-techno. La musique d'Emptyset est une techno qui n'est ni vraiment minimale, ni de l'Intelligent Dance Music. C'est une musique de textures et de sons, introspective et violente, à sa façon. Qu'il convient d'écouter à un volume suffisant pour la ressentir car elle est insidieuse et terriblement facile à comprendre si l'on s'en donne les moyens. "Demiurge" est linéaire et universel, il raconte l'histoire d'une création, de la domestication d'un son naissant (Departure) par l'artiste. Ce son ne sera pas beau, qu'on se le dise, c'est une terre glaise aride et peu commode née du néant et dotée seulement d'une violence réglée. Une non-vie automatisée que l'on pourrait décrire par le terme industriel. Son rythme est semblable à la cadence hachée d'une machine de grande production et les sons qu'elle émet sont a-mélodieux et robotiques, ceux d'un outil (Function), et non pas l'expression humaine d'une psyché. Pourtant, ce paysage inhumain se voit graduellement façonné, et au fil des minutes, la succession imprévisible de 1 bruyants et de 0 d'un silence assourdissant paraissent s'éveiller à un certain degré de conscience, d'intelligence (l'envol se fait avec Plane). A partir de là, un assemblage sonore qui semblait incapable de produire transe, groove ou mélodie prend enfin de l'ampleur et les deux musiciens insufflent à leur création une intelligence et une sensibilité ascendante de la répétition ordonnée qui amène la danse (Point).


(Function)

La créature-objet qu'expose le duo reprend alors temporairement ses droits sur le scénario de développement qui lui est imposé et l'on assiste à un retour non pas à l'animalité de l'être domestiqué mais, puisqu'il s'agit d'une créature de sons, un mécanisme ou une mécanique, à une résurgence de l'automatisme du geste, une "bête" cadence dont l'absence de réflexion impose un bruit assourdissant d'usine (Return). C'est cependant le démiurge, c'est à dire le Créateur (ici l'Homme, ou bien l'Art) qui reprend la main en donnant forme à l'objet de Sa réflexion, une forme tangible, acceptable car discernable (Sphere, puis Structure où l'on a l'impression d'entendre le son changer, se transformer avec violence). Lorsque la créature atteint un degré suffisant de plénitude, elle peut alors s'élever avec confiance et avancer d'un pas lourd et fier, autonome (Tangent). Pourtant, le cœur du discours d'Emptyset se loge dans l'ultime chapitre de leur scénario, Void, où l'on observe la créature de son dériver d'autonome vers automate, un pantin articulé d'un nouveau genre, libéré par le Créateur, libre de n'être rien, rien que rien. Cette dernière piste, volontairement terne, démoralisante, tourne en rond, ne va nulle part et brise tout l'élan pris par le démiurge et sa protégée, comme un symbole fort, peut-être trop naïf, de la nature fondamentalement avilissante de toute domestication d'une création, qu'il s'agisse de la foi meurtrière des hommes, de la démocratie et de son Empire du Bien ou de la propagation d'un son, d'une idée ou d'un style et de son inévitable récupération corrompue subséquente. "Demiurge" raconte une idée, une vie, de son émergence à sa décadence, sans user d'autres mots que quelques titres indicatifs et sans autre medium qu'une série de sons hors de toute idée de mode, d'attractivité ou de gimmick. Des bruits, des silences, une histoire.



(Sphere)

La techno minimale a souvent tendance à capitaliser sur les acquis d'une musique électronique presque centenaire tout en ne se focalisant que sur les trente dernières années de son existence. Ainsi naissent des créations minimalistes, visions personnelles (parfois trop) de ce que l'electro peut être une fois sortie du cadre club. Ce sont souvent de petits tableaux et même lorsqu'ils sont jolis, rarement ceux-là ont-ils valeur de toile de maître. "Demiruge" ne mérite peut-être pas davantage le qualificatif mais l'accomplissement d'Emptyset réside dans la tentative ; la tentative de dépasser le strict cadre du canevas minimal, personnel, petit. Tout comme d'autres artistes de la même génération, Emptyset transcende la création électronique par le simple (mais apparemment hors de la portée du plus grand nombre) fait de s'essayer à une plus ambitieuse peinture. Une œuvre plus large, plus universelle et plus intéressante. Est-ce là encore de la techno ? Je crois que oui. Une techno futuro-situationniste, qui doit autant à Luigi Russolo qu'à Guy Debord et qui propose plus qu'une "simple" musique électronique.


Joe Gonzalez

mardi 20 septembre 2011

[Fallait que ça sorte] Black Rebel Motorcycle Club — The Effects of 333

N'y allons pas par quatre chemins : du point de vue de leur carrière, Peter Hayes et ses acolytes se sont tiré une balle dans le pied en sortant "The Effects of 333" en 2008. L'album d'ambient expérimental a reçu une volée de bois vert de la part de quasiment tous les critiques et auditeurs : zéro virgule quatre sur Pitchfork, moins de 2/5 sur Rate Your Music… des critiques pas toutes assassines, et parfois même remplies de bonne volonté, mais qui débouchent quasiment toutes sur un sentiment de déception et/ou d'incompréhension. Souvent une réaction de rejet pur et simple (ce qui se comprend parfaitement). Au pire, une critique faussement justifiée par des parallèles foireux (j'aimerais bien que le critique de chez Pitchfork m'explique où il entend une tentative "maladroite" de "recréer [la musique de] Fennesz" sur ce disque !). Au mieux, sur la meilleure critique que j'ai pu lire, une description très juste mais sans prise de position ; peut-être parce qu'il n'est pas si difficile que ça de "comprendre" l'album, mais beaucoup plus de l'apprécier quand on n'accroche pas à ce genre de musique a priori — et donc de le recommander aux fans du groupe… En fait, le sentiment général des fans vis-à-vis de cet album peut plus ou moins se résumer à ce qu'avait dit Joe : "[…] [L]e BRMC est un groupe de rock'n roll, dont la fonction est d'écrire toujours à peu près les mêmes chansons et de les jouer avec passion, alors qu'ils laissent expérimentation, réinvention et intellectualisation à d'autres conviendra à tout le monde."


(The Effects of 333)

Je n'aurais rien eu à reprocher au Black Rebel Motorcycle Club s'ils s'étaient contentés de sortir de bons albums de rock, mais voilà : j'aime encore plus le groupe depuis que j'ai écouté "The Effects of 333". Ceux qui vous parleraient de virage expérimental pseudo-intellectuel pour la forme ou de provoc' à la "Metal Machine Music" se trompent : l'album, à l'origine, fut inspiré par les insomnies de deux des membres ; insomnies qui les ont poussés à expérimenter sur des sons d'ambiance, somnifères ou autres, à l'origine sur des pistes de plus de 45 minutes, avant que l'album ne change et ne prenne une direction "cauchemardesque" (pour reprendre les mots de Hayes). Un disque expérimental pour le groupe, incontestablement, mais aussi un disque cathartique, expressif à sa manière, et certainement pas aussi vide qu'il n'y paraît. Ce que propose ce disque, présenté comme "simplement abstrait" et sorti sur le propre label du groupe, est un paysage post-apocalyptique, désolé, dépeuplé sans être tout à fait mort ; reflet de cet état à moitié conscient, empreint d'une agitation impossible à évacuer et pourtant à moitié "ailleurs", que tous ceux qui ont déjà passé des nuits blanches connaissent bien.


(Sedated with Sterilized Tongues)

Les différentes pistes sont des variations sur le même thème : des samples lointains, des nappes, des grondements, et aussi (et surtout) des pulsations électriques parmi les décombres, oscillations qui animent réellement la musique. Pas une seule parole ici, mais sur trois pistes, des mélodies à la guitare qui tournent en boucle, seule source de "chaleur humaine" (étonnante mais finalement bienvenue) de l'album. Exploration d'une ville détruite, d'un volcan ou d'une architecture inconnue, loin de toute civilisation, le disque ne manque pas d'inspirer et d'intriguer, et plusieurs passages (la piste-titre et sa suite Still No Answer, ou Sedated With Sterilized Tongues) sont mémorables ; j'aurais d'ailleurs bien aimé entendre une version longue de la piste-titre (coupée ici à 3:33)…


(And With This Comes)

"The Effects of 333" est un disque un peu naïf par moments, quelque peu inégal aussi. Certains sons auraient certes mérité d'être plus travaillés, A Sad State manque de finesse et A Twisted State traîne laborieusement sa mélodie ; c'est un effort de débutants dans le genre. Mais de débutants qui avaient quelque chose à dire — ou plutôt quelque chose à canaliser, une énergie négative ou une frustration qui devait sortir d'une manière ou d'une autre. Je persiste à penser que si cet album était sorti de manière "anonyme", sous un autre nom de groupe et sans qu'aucun lien ne puisse être établi avec le Black Rebel Motorcycle Club, la réaction des auditeurs aurait été différente. (D'abord parce que les auditeurs n'auraient pas été les mêmes, il est vrai.) Auraient-ils pour autant le sortir ainsi, ou garder la musique pour eux ? On peut trouver cet album ennuyeux ou laid, c'est une question de goût ; mais je trouve qu'il serait dommage de faire passer "The Effects of 333" complètement à la trappe. J'aime quand les musiciens sortent du cadre qui leur est réservé. J'aime aussi quand The Knife sort une bande son d'opéra complètement inattendue même si je ne l'apprécie guère, le fait que Sonic Youth ait publié les Silver Sessions dont je n'ai pourtant pas gardé un grand souvenir : j'aime quand les artistes sont "vivants" et s'expriment dans leurs bons comme leurs mauvais jours. Ça ne force personne à acheter les disques en question, mais ça fait toujours le bonheur de quelques-uns — et ça aide à comprendre un peu plus les personnes que l'on trouve derrière les sons.


— lamuya-zimina

mardi 19 juillet 2011

[Tip Top] Atmosphères, concepts et univers sonores : l'ambient en onze disques et vingt-six paragraphes

L'ambient est parfois mal compris ou considéré comme de la "sous-musique". Il est vrai, après tout, que l'idée d'un album conçu pour être écouté en fond sonore peut sembler risible : autant trouver un ascenseur confortable et écouter y passer une heure, non ?


On pourrait d'ailleurs arguer que toute musique conçue pour assurer une fonction particulière (une musique de film, par exemple) serait, d'office, subordonnée à cette fonction et donc limitée dans son ambition et ses possibilités. Ce qui est un point de vue discutable (il existe d'excellentes bandes originales, qui dépassent largement les frontières de leur "usage" au sein du film en question), mais qui surtout ne peut s'appliquer qu'à quelques rares disques d'ambient ("Somnium" de Robert Rich, par exemple, longue composition de sept heures censée favoriser le sommeil — que je qualifierais volontiers de surestimée mais je n'ai jamais essayé de l'écouter en dormant).

Eno ne fait pas de la musique pour ascenseurs, il fait de la musique pour aéroports.
C'est ça, l'ambition.

Si les premiers disques classables dans l'ambient peuvent dater du début du XXe siècle voire de la fin du XIXe (selon la définition qu'on a du genre, on peut ou non y inclure la "musique d'ameublement" d'Erik Satie), le terme "ambient" est né en 1978 avec la sortie de "Ambient 1: Music for Airports" de Brian Eno. Ce dernier a eu l'idée d'enregistrer une telle musique après un séjour à l'hôpital où, alité, il avait demandé à écouter un disque — qui lui fut passé sur un lecteur défectueux et à trop faible volume, ce qui l'empêcha d'apprécier la musique comme il le voulait et le força à n'entendre que quelques notes sur un fond plus ou moins indistinct. Eno finit pourtant par s'habituer à cette écoute, et se mit après coup à concevoir les fondations de l'ambient. On peut trouver ces principes dans les liner notes de certaines éditions de Music for Airports :


(1/2, sur "Ambient 1: Music for Airports")

The concept of music designed specifically as a background feature in the environment was pioneered by Muzak Inc. in the fifties, and has since come to be known generically by the term Muzak. The connotations that this term carries are those particularly associated with the kind of material that Muzak Inc. produces — familiar tunes arranged and orchestrated in a lightweight and derivative manner. Understandably, this has led most discerning listeners (and most composers) to dismiss entirely the concept of environmental music as an idea worthy of attention.

Over the past three years, I have become interested in the use of music as ambience, and have come to believe that it is possible to produce material that can be used thus without being in any way compromised. To create a distinction between my own experiments in this area and the products of the various purveyors of canned music, I have begun using the term Ambient Music.

An ambience is defined as an atmosphere, or a surrounding influence: a tint. My intention is to produce original pieces ostensibly (but not exclusively) for particular times and situations with a view to building up a small but versatile catalogue of environmental music suited to a wide variety of moods and atmospheres.

Whereas the extant canned music companies proceed from the basis of regularizing environments by blanketing their acoustic and atmospheric idiosyncracies, Ambient Music is intended to enhance these. Whereas conventional background music is produced by stripping away all sense of doubt and uncertainty (and thus all genuine interest) from the music, Ambient Music retains these qualities. And whereas their intention is to 'brighten' the environment by adding stimulus to it (thus supposedly alleviating the tedium of routine tasks and levelling out the natural ups and downs of the body rhythms) Ambient Music is intended to induce calm and a space to think.

Ambient Music must be able to accomodate many levels of listening attention without enforcing one in particular; it must be as ignorable as it is interesting.


— Brian Eno, September 1978

(Joseph Mallord William Turner)


Si ce manifeste ne correspond pas au credo de tous les artistes classés dans l'ambient, plusieurs points méritent néanmoins d'être soulignés :
  • l'idée qu'il est possible de créer de la musique basée sur une certaine ambiance, une certaine atmosphère sans pour autant se limiter au niveau musical ;

  • le fait que l'ambient ne cherche pas forcément à "meubler" ou à rendre un environnement sonore "agréable" (ce qui peut être considéré comme un corollaire du premier point : l'ambient ne se limite pas à des mélodies douces et à des drones apaisants) ;

  • l'idée que l'ambient est une musique qui ne fonctionne pas qu'exclusivement en fond sonore, mais qui peut s'écouter à plusieurs niveaux d'attention.

(Marilyn Kirsch)


Là où l'on peut éventuellement discuter du bien-fondé des ambitions d'Eno, c'est quand il parle de créer un répertoire réduit mais polyvalent qui conviendrait à une grande variété d'humeurs et d'atmosphères. Il y a des exceptions, bien sûr (et nous en verrons quelques-unes), mais la plupart des musiciens ambient dont l'œuvre est digne d'intérêt ne sont pas ceux qui tentent de s'attaquer à tout type d'atmosphère, mais ceux qui développent un univers sonore particulier, idiosyncratique (et pas forcément facile d'accès). En fait, on pourrait presque diviser les albums d'ambient en deux catégories : ceux qui "harmonisent" notre environnement, le changent d'une manière discrète mais perceptible ("Music for Airports" en est l'exemple-type, même s'il pêche à mon avis par une trop grande universalité — et je dois avouer que 1/1 m'ennuie —), et ceux (sans doute les plus intéressants) qui transportent l'auditeur autre part. Dans tous les cas, il ne s'agit pas simplement de "meubler" un environnement sonore, ni d'agrémenter quelques moments, mais de changer notre perception.

À cela, on pourra rétorquer que les bons albums appartenant à d'autres genres "transportent" l'auditeur tout aussi bien ; la différence est qu'un disque composé de chansons ou autres structures classiques/évolutives présente quelque chose de plus fourni et de plus défini, qui pourrait se comparer à la représentation d'une action en déroulement ; alors que l'ambient présente un environnement, un champ que l'auditeur est libre d'interpréter, et qui se rapproche plutôt de la représentation d'un paysage. C'est un espace qui fait appel à l'imagination plutôt qu'un vide (sauf quand la musique est ratée).


(Pierre Soulages)


L'ambient n'est pas à confondre avec le "downtempo" (musique "posée", souvent électronique avec des beats lents, parfois apparentée au trip-hop), avec la techno ou la house minimales (bien que ces genres puissent se combiner avec l'ambient, comme chez Vladislav Delay) ni avec le "drone", qui n'est au final qu'un type de son (un son, une note ou un accord maintenu pendant une longue durée) souvent utilisé dans l'ambient mais également dans d'autres genres. Les apparences sont parfois trompeuses, et tout album d'ambient n'est pas forcément composé de drones ou dénué de voix et percussions (on peut citer pour exemple l'ambient techno de The Field, qui ressemble à de la techno à première vue) ; et inversement, tout disque de drone n'est pas de l'ambient (les compositions d'Andrew McKenzie, alias The Hafler Trio, sont souvent classées à tort dans l'ambient alors qu'elles nécessitent un bon degré d'attention — et même d'analyse — pour être appréciées). On peut même trouver des disques de rock qui s'écoutent comme de l'ambient ("Pygmalion" de Slowdive en est un parfait exemple à mes oreilles : de l'ambient shoegaze ?), même si de trop grandes dynamiques, une trop grande "action" dans la musique la font passer dans un autre genre (je trouve toujours erroné de voir Ben Frost classé dans l'ambient vue la violence de sa musique). Au final, malgré des tendances très répandues au niveau des structures musicales, on pourrait dire que ce qui fait un disque d'ambient, c'est une certaine abstraction évocatrice, une emphase sur l'atmosphère et surtout un espace libre pour l'interprétation et l'imagination — ce qui est une définition plutôt subjective et critiquable, mais qui me paraît plus parlante qu'une définition basée sur la forme…


(Zao Wou-Ki)




Aphex Twin — Selected Ambient Works, vol.II

"Selected Ambient Works 85-92", le premier album d'Aphex Twin, portait mal son titre : quelques pistes de l'album pouvaient être classées dans l'ambient techno, mais la plupart étaient basées sur des beats trop rapides, trop proéminents et des mélodies synthétiques nettement trop présentes pour que le disque puisse s'écouter comme de l'ambient (ce qui n'enlève rien aux autres qualités de l'album). Il en va tout autrement de ce deuxième volume, nettement plus dépouillé, plus difficile, plus étrange et plus sombre… À part Blue Calx, chacune des 23 à 25 pistes de ce double album est identifiée non par un nom mais par une photographie, souvent floue ou indistincte — ce qui est finalement tout à fait approprié. (*) Les boucles dissonantes, surfaces apaisantes ou inquiétantes, rythmes lents, faibles et lointains ou autres nappes d'outre-tombe auxquelles elles sont associées virent souvent au dark ambient et peuvent même paraître dérangeantes ; mais cela n'enlève rien à leur beauté, souvent onirique ou cauchemardesque. "Selected Ambient Works, vol.II" n'est peut-être pas le disque le plus représentatif d'Aphex Twin (si tant est qu'un tel disque existe), mais pour moi, écouté dans les bonnes conditions (préférez l'écoute nocturne), c'est son plus bel album.




(*) Les fans leur ont néanmoins donné des surnoms pour s'y retrouver ; si vous vous y perdez, cette aide graphique qui lie toutes les pistes à leurs surnoms, photos, durées et places dans les différentes éditions de l'album vous aidera peut-être !




Biosphere — Substrata

Les albums de Biosphere (musicien norvégien, de son vrai nom Geir Jenssen), suivent souvent des concepts précis et des ambiances différentes tout en gardant un style caractéristique, entre l'ambient et l'ambient techno minimale, parfois qualifié d'"arctic ambient" en raison de la froideur qui en émane. Ce qui se vérifie sur le très beau "Substrata", en général considéré comme son meilleur disque et que l'on recommandera vivement aux amateurs de grands espaces glacés. Cela dit, on aurait tort de s'arrêter là…



(Chukhung)




Biosphere — Shenzhou

…car si la biographie de Jenssen est parfois inégale, elle vaut le coup d'être explorée, vue la variété qu'elle présente. Ainsi, dix des douze pistes de "Shenzhou" sont basées sur des compositions de Claude Debussy (plusieurs sont tirées de son Poème Dansé), dont Jenssen ne garde qu'un fragment sur chaque piste. L'effet est étonnamment chaud et apaisant. Un album parfait pour les nuits d'été. (Et si vous voulez une troisième recommandation, essayez "Dropsonde" et ses influences jazz !)



(Ancient Campfire)




Global Communication — 76:14

Un chef d'oeuvre de l'ambient (car oui, ça existe), "76:14" semble raconter un film à lui tout seul. Après plusieurs pistes tour à tour inquiétantes et reposées où les arrangements au synthétiseur semblent évoquer un voyage irréel, des vues fantastiques sans tomber dans le ridicule (les compositions sont irréprochables), l'album part sur de l'ambient house où le disque atteint son paroxysme sur 8:07 et 5:23, inspirées par la très belle Love on a Real Train de Tangerine Dream. Évocateur (ça n'est qu'un exemple et je ne devrais probablement pas l'imposer, mais j'ai du mal à ne pas l'imaginer) d'un voyage d'exploration dans l'espace où l'on découvrirait autant de planètes, comprenant un message dans une multitude de langues, "76:14" est tout simplement un album parfait. (Et non, je ne lui reprocherai pas ses synthés un peu datés. J'aime les synthés.)



(9:25)




Terre Thaemlitz — Soil

Preuve que l'ambient ne rime pas forcément avec légèreté et écoute superficielle, "Soil" est un album qui peut s'appréhender à deux niveaux : un niveau d'écoute "simple", où ce disque se révèle être un très bel album relaxant où s'immisce malgré tout une certaine tension et une certaine mélancolie — et un niveau d'écoute "analytique", si on essaie de mettre en relation les samples, les titres des pistes et leur atmosphère pour y découvrir les concepts sous-jacents. Le fait que le second degré se manifeste parfois directement dans le premier (impossible d'ignorer le sample de soldats qui crient "Kill! kill! kill" dans Yer Ass Is Grass) donne une autre dimension au disque plus qu'il ne dérange l'écoute (à part peut-être dans les samples musicaux d'Elevatorium). Terre Thaemlitz est toujours un musicien engagé, un activiste intellectuel qui fait passer ses messages dans sa musique (cf. aussi son excellent album de deep house sorti en 2009, "Midtown 120 Blues") ; il en fait parfois un peu trop, mais la plupart du temps, son talent et son parti pris étonnant aboutissent à des œuvres brillantes, et c'est le cas sur "Soil". (Si le second niveau d'écoute vous intéresse, vous pouvez lire les notes de Thaemlitz sur son site web après l'écoute, ou pendant.)



(Subjective Loss, Day 83)




Seefeel — Succour

On vous avait déjà parlé de Seefeel, l'ex-groupe de shoegaze qui s'est mis à l'IDM et à l'ambient techno ; si leur dernier album (celui de la reformation, avec un line-up modifié) avait des qualités mais laissait malgré tout sur sa faim, "Succour" est toujours aussi beau et fantômatique qu'à l'époque. Un disque de transition précieux, où les percussions parfois étonnamment présentes et percutantes n'empêchent pas le développement d'une atmosphère envoûtante et nocturne, à la fois humaine, fantômatique et mécanique.



(When Face Was Face)




Pjusk — Sval

Autre exemple d'ambient réalisée par des musiciens norvégiens influencés par leur environnement, "Sval" se rapproche beaucoup de certains albums de Biosphere au niveau de l'atmosphère mais avec un son plus organique et plus abstrait, des structures moins évidentes ; un très beau disque, édité sur 12k (le label de Taylor Deupree) et qui pourra évoquer par exemple des paysages nordiques et telluriques, d'une beauté pas si glaciale que ça.



(Skumring)




Tu m' — Monochromes, vol.1

Et voilà un disque qui va à l'encontre de ce que je disais dans l'introduction quant au fait que les meilleurs disques d'ambient sont personnels et évocateurs plutôt que polyvalents. Ce premier volume d'une série de "Monochromes" sonores, qui va de pair avec une série de vidéos (les deux séries étant modulaires et d'une longueur variable), se base sur une citation de Jean Cocteau : « Un poète a toujours trop de mots dans son vocabulaire, un peintre trop de couleurs sur sa palette, un musicien trop de notes sur son clavier ». "Monochromes, vol.1" est un disque agréablement abstrait, non pas vide mais qui n'impose rien de concret, juste une certaine beauté contemplative. Et parfois, c'est pile ce qu'il faut. Sorti sur le label LINE de Richard Chartier.







(Extrait du neuvième monochrome musical combiné avec le sixième monochrome sonore ; vous pouvez visualiser d'autres extraits ici.)




The Aeolian String Ensemble — Lassithi/Elysium

Tous les albums d'ambient ne sont pas électroniques, et s'il y a un instrument qui s'adapte plus que tout autre au genre, c'est probablement la harpe éolienne — un instrument à cordes joué uniquement par le vent, sans intervention humaine. Les compositions de l'Aeolian String Ensemble sont basées uniquement sur des sons tirés de cet instrument, et le résultat est tout simplement beau, évoquant une certaine solennité sans tomber dans la lourdeur.



(Elysium)




The Young Gods — Heaven Deconstruction

Encore quelque chose de différent ! Les Young Gods ont exploré avec brio le rock industriel brut en français avant d'y mêler metal, électroniques et ambient sur le génial, onirique et souvent explosif "Only Heaven" — et avant que Franz Treichler, leader du groupe, ne décide de déconstruire ce magnum opus pour en faire un disque d'ambient expérimental, parfaitement décrit par son titre. "Heaven Deconstruction" fragmente tous les sons, vaporise les structures (seuls quelques fragments sont reconnaissables) mais, plus que de la garder intacte, pousse plus loin l'exploration de l'atmosphère onirique d'"Only Heaven". (Le groupe poursuivra plus tard son exploration de l'ambient sur Love 2.7, dernière piste de "Second Nature", et surtout sur "Music for Artificial Clouds" — ambient du début à la fin.)



(Drun)




Ananta — Inside My Room, Watching The Rain

Comme dernière recommandation, voici une piste d'ambient "isolationniste" qui se démarque par sa longueur : plus de quatre heures en tout. L'ambient isolationniste est un sous-genre, souvent apparenté au dark ambient, qui donne l'impression d'un espace sonore confiné ; cette piste en particulier dure plus de quatre heures et peut sembler plutôt sombre, mais évoque surtout un sentiment d'intérieur paisible et solitaire. Peu ou pas d'évolution au cours des quatre heures, mais la bande son parfaite pour travailler ou lire chez soi pendant de longues heures.

(Pas d'extrait, vu que la longueur de la piste en est un élément important ; mais vous pouvez télécharger "Inside My Room, Watching The Rain" gratuitement ici.)



On pourrait encore rappeler l'ambiance noire de jais et feutrée qui émane du mélange de jazz et de dark ambient de Bohren & der Club of Gore, ou l'inquiétante étrangeté de "Soliloquy for Lilith" de Nurse with Wound ; si vous voulez quelque chose de plus gai et printanier, la musique de Susumu Yokota vous touchera peut-être plus, ou bien les harmonies vocales et les mélodies au synthé oniriques de Motion Sickness of Time Travel… la liste pourrait être très longue, mais j'espère que ces quelques exemples vous aideront à voyager un peu et à faire de beaux rêves… ou de beaux cauchemars !


— lamuya-zimina