C'est entendu.
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lundi 23 janvier 2012

[Vise un peu] Chercher le Futur dans le Passé : UK garage #2

Si le dubstep a vraiment dit son dernier mot significatif et underground il y a quelques mois, et si des dérivés ont assez rapidement fait surface, qui ont amené le genre vers une accessibilité nouvelle (que ce soit le brostep de Skrillex, le r&b teinté de future garage de The Weeknd ou bien une quelconque variante pop, comme nous l'avons vu avec SBTRKT et James Blake dans le premier numéro de cette rubrique), qu'en est-il alors de ceux qui en ont été les acteurs pendant ses années de vache maigre et malgré tout bienheureuse ? Jamie Teasdale et Roly Porter se sont rencontré à Londres et ont formé Vex'd à Bristol aux alentours de 2005 et dans la mesure où ils ont écumé (ensemble ou bien sous les alias Jamie et Roly Vex'd) ce que le genre a pu faire comme remous, ils représentent un sujet d'étude particulièrement intéressant dans l'optique de délimiter ce que des vieux de la vieille du dubstep peuvent avoir comme avenir en s'extrayant du genre.



#2 : En finir avec le dubstep, oui, mais pour aller où ?


Vex'd a effectivement accouché de deux écoles. Le duo donnera-t-il suite à "Cloud Seed" (son dernier album, paru en 2010), rien n'est moins sûr. Ce qui était il y a encore quelques mois un duo travaillant activement à rendre le dubstep plus "intelligent" (*) a subi une mitose particulièrement visible en 2011 puisque chacun des deux musiciens s'est engagé dans une voie nouvelle, faisant l'un et l'autre un le choix de publier, sous un patronyme inusité, des albums très différents.

Signé sur le label Planet Mu, Jamie Teasdale est ainsi devenu Kuedo et a publié en Octobre dernier l'album "Severant", une nette prise de distance vis à vis du dubstep. En lieu et place des sursauts intenses et des basses dansantes et futuristes de ses précédents travaux en solitaire, Teasdale/Kuedo s'est ainsi donné pour cahier des charges d'organiser la rencontre entre les rythmes (et sons associés) du footwork et les synthétiseurs des années 70. Un pari risqué tant les deux éléments ont pu être décriés.



(Flight Path)


Le footwork est un sous-genre musical issu de la ghetto-house de Chicago, et qui est surtout reconnaissable à son utilisation massive de riffs et de breaks rythmiques tout en caisses claires, handclaps et autres toms. A ne pas confondre avec le juke (dont le footwork est une variante et qui s'en démarque essentiellement par sa signature rythmique en 4/4), le footwork est aussi marqué par l'utilisation de courts samples vocaux. Ce style a particulièrement connu un gain d'intérêt en 2011, d'ailleurs, et a traversé l'Atlantique grâce notamment à la compilation "Bangs & Works Vol. 1: A Chicago Footwork Compilation", parue en 2010 chez Planet Mu, justement. Mis en avant par quelques DJ's (Machine Drum et DJ Rashad, essentiellement), le footwork n'est pas vraiment devenu en quelques mois un successeur tangible du dubstep (même si le juke tend à se démocratiser Outre-Manche) et il est plutôt à envisager comme une application un brin snob et un maximum poseuse des principes de la ghetto house. On pourrait certes laisser le bénéfice du doute à Teasdale, mais le choix de coupler footwork et synthétiseurs à un moment où les synthétiseurs vintage (et particulièrement ceux de Tangerine Dream, dont semble raffoler Kuedo) sont on ne peut plus tendance, voilà qui a de quoi agacer, même les plus tenaces. Et pourtant, la question n'est pas qu'il s'agisse ou non d'un disque de hipster snobinard pour hipsters snobinards et le problème n'est même pas que la rencontre des deux éléments soit ratée. Il y a quelques idées dans "Severant" et un peu de diversité (Flight Path ressemble à un rip off de Vangelis sous acide, tandis que Onset (Escapism) est tout ce qu'il y a de plus moderne - et laid). Le véritable problème est que rien de véritablement intéressant ne surgit, à aucun moment, de la tambouille rétro-futuriste un peu vaine de Kuedo. Personne ne dansera sur son semi-footwork trop cérébral, tout comme personne ne pourra laisser son esprit divaguer et se perdre entre les notes de ses synthétiseurs parasités par des handclaps assommants. Le courage nécessaire pour fomenter un tel projet est louable mais parfois foncer dans la mêlée vous amène à vous empaler sur un sabre et si Kuedo a le mérite d'avoir surpris son monde (et d'avoir, malgré tout, conquis une certaine frange de la presse musicale et quelques autres), n'était-ce pas là qu'une façon détournée de caresser la tendance dans le sens du poil ?



/////



Moins tapageur que son confrère, Roly Porter a choisi de conserver son patronyme et de publier, sans trop de remous, son album "Aftertime", sur le label Subtext (celui de Vex'd) en Septembre. Plus réaliste, plus conventionnelle et moins ambitieuse que celle de son (ex) confrère, la musique de Porter est aussi beaucoup moins casse-gueule.


(Tleilax)


En faisant le choix de combiner drone et noise dans un mix dark-ambient, Porter suit la voie de camarades musiciens de plus en plus nombreux et dont la sourde cacophonie est le bruit de fond de la tension pré-21/12/12 qui fait écho celle du pré-millénaire dernier (souvenez-vous de Tricky, Unkle, et tous ces avatars des scènes électroniques et hip hop britanniques à l'aube de l'an 2000 qui ne voyaient pas le futur d'un œil serein) et dont vous avez pu entendre un aperçu effrayant sur le second disque du dernier volume du Peu Importe, la mixtape gratuite de fin d'année de C'est Entendu. Tantôt proche du rapprochement technoise qui a tant convaincu ces derniers mois (Andy Stott, Emptyset, Pete Swanson) comme sur Corrin, où les aléas mécaniques schizophrènes amènent in fine vers une rédemption synthétique, la musique de Porter est majoritairement noire, sourde, striée de samples angoissants et parasitée par des grésillements lourds (Tleilax). Pourtant, on sent la tension prête à se relâcher par moments, comme une volonté de Porter de trouver refuge dans des pensées rassurantes ou en tout cas dans des chimères évacuant la réalité (Caladan, le nom de la planète d'origine de la dynastie des Atréides, dans l'univers de Dune). Je serais le premier ravi d'associer "Aftertime" à cette tendance générale du dark-ambient prophétique et à lui prêter des intentions mystico-sociologiques qui en feraient une pierre supplémentaire apportée à un édifice bien différent du dubstep et bien plus concret que la pose de Kuedo, mais il n'en est rien. En réalité, "Aftertime" est tout entier consacré à l'univers de Dune, créé par Frank Herbert et peut ainsi être pris comme un album-concept ou une bande-son imaginaire. Un objet pop-culturel détaché du réel en quelques sorte. De ce point de vue, c'est un album réussi, d'ailleurs, alors que s'il avait eu des prétentions critiques ou prophétiques, son minimalisme l'aurait peut-être desservi. Je ne peux m'empêcher de penser que Porter pourrait cependant créer un objet plus tangible, quelque chose de plus complet, de plus fort et de plus réel.

Je ne crois pas qu'il y ait de voix royale pour s'extraire du dubstep. Les directions prises par Porter et Teasdale ont le mérite de ne pas trop leur donner la facilité de conserver un pied dans le passé, mais il y en a d'autres. En règle générale, j'imagine que la danse (footwork, juke et dérivés) ou les charts (les dérives populaires de SBTRKT ou même Wiley, même si ce dernier n'a jamais été un dubstepper) seront les solutions les plus prisées par les ex-activistes underground du dubstep, car après une décennie souterraine auront sans doute envie de toucher un plus large public et de gagner un plus important pécule. Les plus intéressants seront cependant les musiciens et DJ's qui chercheront à aller de l'avant et Kuedo et Roly Porter, malgré leurs défauts respectifs, empruntent en effet des chemins dignes d'intérêt.


Joe Gonzalez


(*) : Selon le sens du terme IDM.

mercredi 11 janvier 2012

[Vise un peu] Session de rattrapage 2011, première partie

Découvertes tardives et trop nombreuses, manque de temps, manque de mots face à un disque complexe à assimiler ou au contraire trop simple, ou encore appartenant à un genre que l'on connaît peu… autant de raisons qui nous laissent parfois avec un paquet d'albums "en retard" à traiter. Surtout en décembre et janvier, avec certains tops qui peuvent nous faire découvrir dix albums en même temps (pas vraiment dans les "tops collectifs", trop consensuels, mais dans certains tops personnels).

Parce qu'un ou deux paragraphes peuvent parfois suffire à faire une belle découverte, voici une petite sélection de bons disques sortis en 2011, découverts au hasard des listes et des recommandations : noise-rock, jazz, ambient, sludge, expérimental, quelques albums majeurs, quelques disques certes mineurs mais intéressants, il y a un peu de tout là-dedans. Y compris certains des meilleurs disques de l'année selon moi ! Mais jugez par vous-mêmes :



Gum Takes Tooth – Silent Cenotaph

Vous aimez le noise-rock, les surprises et les musiques hybrides ? Vous êtes bien parti pour aimer "Silent Cenotaph" ! Ce premier album particulièrement étonnant du duo londonien démarre d'une façon violente et hurlante (qui rappelle tout de suite Lightning Bolt) avant de bifurquer vers un étrange passage électronique, d'introduire des saxophones, de se rapprocher de Tobacco sur une troisième piste et de virer à l'ambient tribal de façon totalement inattendue sur une quatrième… Moins frénétique que Lightning Bolt, certes, mais tout à fait réjouissant et prometteur, "Silent Cenotaph" est un très bon album !






Tartar Lamb II – Polyimage of Known Exits

Tartar Lamb II est un side-project de membres de Kayo Dot, mais ce n'est pas ce qui m'a fait découvrir le groupe : à vrai dire, je n'ai jamais vraiment accroché à Kayo Dot. "Polyimage of Known Exits" est un disque hybride à tendances jazz et dark-ambient, qui n'est pas sans rappeler (comme l'a fait justement remarquer un auditeur) Bohren & Der Club of Gore en plus expérimental… Bohren faisait lentement apparaître des reflets cuivrés dans une nuit d'un noir d'encre ; Tartar Lamb II, lui, joue une musique plus crépusculaire, plus inattendue, avec des influences variées. Voyage de nuit à travers divers paysages éclairés d'une même lumière, "Polyimage of Known Exits" est un très bel album, riche et séduisant, à recommander vivement pour les écoutes nocturnes.






Altar of Plagues – Mammal

Il y a quelques mois, la découverte de cet album m'a sérieusement donné envie de me mettre au black-metal (et j'en ai effectivement écouté pendant des semaines). Aujourd'hui, je ne m'y connais toujours que trop peu en black-metal pour vous en parler correctement, mais je ne peux que vous dire du bien de ce deuxième album des Irlandais d'Altar of Plagues : une musique noire, violente, mais baignée dans une ambiance quelque part paisible et triste… qui, quelque part, m'a rappelé celle d'"Oceanic" d'Isis. Pour être honnête, malgré les classifications utilisées par la plupart des auditeurs, Altar of Plagues me paraît tout aussi — sinon plus — proche du sludge que du black-metal (où ils se retrouvent sans doute classés parce que leur son ressemble aussi à celui de Wolves in the Throne Room). Mais qu'importent les classifications, après tout ! "Mammal" est un excellent album, qui débute par deux pistes violentes et atmosphériques comme il se doit — qui ne préparent pas au choc de la troisième, When the Sun Drowns in the Ocean, où le metal s'efface entièrement pour laisser la place à un chant gaélique irlandais dans un environnement à la fois beau et incroyablement sinistre…


(Neptune Is Dead)





Rale – Some Kissed Charms That Would Not Protect Them

Le minimalisme possède une beauté particulière qui peut être étonnamment évocatrice. Sur cet album de Rale (William Hutson), ce sont de belles et puissantes vagues, d'un son pur, qui ouvrent le tableau ; d'abord une seule, suivie d'un long silence, puis un concert où chaque note semble s'épanouir à son rythme, dans toute son ampleur. Et puis, au fil du disque, des parasites se mettent à troubler cette danse : une vie apparaît, des insectes ou bactéries affluent, grouillent, crissent, ravinent ces ondes (aidés par le format du disque lui-même : les minimes bruits de surface, grains de poussière, qui peuvent se déposer à la surface du vinyle font partie intégrante de l'œuvre) et changent irrémédiablement le cours de la musique… On peut penser à la paradoxale beauté que peuvent avoir la pollution, la patine ou la rouille, ou repenser à l'aphorisme de René Char « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience » (je n'ai jamais été entièrement d'accord avec… mais il y a tout de même quelque chose à en tirer). Toujours est-il que le seul défaut de ce disque est qu'il se finisse bien trop tôt. (Pour se procurer le disque et en découvrir d'autres du label Isounderscore, c'est ici !)






Steven Wilson – Grace for Drowning

Je sais bien que certains vont froncer les sourcils en voyant cet album mentionné dans une liste où vous vous attendiez sans doute à trouver des disques moins connus. Pourtant, je l'ai découvert exactement comme les autres albums de cette sélection, en toute naïveté — et surtout en parfaite ignorance du fait qu'il s'agissait d'un album solo du leader de Porcupine Tree. Ce qui n'est sans doute pas plus mal, vu que je n'ai jamais accroché à ce groupe ; alors que ce "Grace for Drowning" m'a enchanté dès la première écoute et n'a cessé de tourner dans ma platine depuis. Ce qui est paradoxal sur "Grace for Drowning", c'est que, peut-être plus encore que ses explosions rock et jazz (sur Sectarian), malgré ses structures pourtant loin des chansons pop habituelles et malgré le côté sombre voire glauque de certaines pistes (Index, Remainder the Black Dog), c'est avant tout la douceur du son, chaud, planant qui me séduit, et ses mélodies parfaites qui me font très facilement oublier le côté un peu grandiloquent de certains passages. "Grace for Drowning" divise au sein de la rédaction, et il faut sans doute aimer le prog-rock pour l'apprécier ; mais pour moi, c'est l'un des tous meilleurs albums de 2011.


(Sectarian)





A Winged Victory for the Sullen – A Winged Victory for the Sullen

Un bel album d'ambient, avec piano, violoncelle et autres instruments classiques, tout en blancheur et en douceur… parfois, c'est exactement ce dont on a besoin. Pas besoin d'en dire beaucoup plus : "A Winged Victory for the Sullen" est un album qui parle de lui-même, avec ses atmosphères à la fois extrêmement douces et en même temps élégiaques, parfaites pour les calmes journées d'hiver — mais aussi pour apaiser un spleen ou se remettre d'une grande tristesse. Il s'agit d'un projet d'Adam Wiltzie (membre de Stars of the Lid, ce qui s'entend tout de suite) et de Dustin o'Halloran.


(Steep Hills of Vicodin Tears)




Avez-vous trouvé votre bonheur quelque part sur ces six albums ? Que ce soit le cas ou non, n'hésitez pas à revenir bientôt : on continue cette série très vite avec six autres disques !


— lamuya-zimina

lundi 12 décembre 2011

[Réveille-Matin] Grouper - Alien Observer / Dragging the streets

On a pris l'habitude, depuis quelques mois que la dream-pop a adopté une esthétique marquée par l'ambient, de séparer le clair de l'obscur, les ténèbres du lumineux, en deux catégories disjointes : dark-ambient et ce que j'ai fini par appeler pour clarifier la situation light-ambient. Cette scission est avant tout une affaire de simplification pratique de la sémantique mais elle est aussi révélatrice de notre besoin de diviser même la plus simple cellule et si possible suivant un manichéisme zoroastrien. Car la dream-pop en question, ou ambient-pop si vous préférez, ne repose pas sur de complexes assises et son existence-même ne dépend que de son esthétique. Pas de structures symboliques, pas de propos affirmé, seule l'ambiance dégagée compte et c'est sans doute pourquoi l'on est si prompts à apposer une couleur à cette robe.

(Elizabeth Harris)

Justement, Liz Harris, alias Grouper, une jeune femme de Portland dont le "Dragging a dead deer up a hill" (2008) avait déjà connu un sacré succès d'estime (et auprès d'un public restreint amateur de ballades enveloppées dans un voile de sons mystérieux), a publié cette année un magnum opus encore plus ambitieux. Intitulé "A I A", ce double-album entérine la théorie séparatiste de l'ambient-pop tout en rapprochant les deux extrêmes plus qu'elles ne l'avaient jamais été. En effet, le premier disque ("Dream Loss") est à proprement parler du dark-ambient. Une sorte de brume dronée entoure les errements fantomatiques et incertains de la voix de l'artiste, tandis que des notes éparses, sombres comblent tout l'espace. Sur certains morceaux, la brume devient orage statique et le bruit s'empare du décor.



(Dragging the streets)


A ceci près que la voix de Liz Harris entonne ses inquiétantes suppliques, on baigne dans une atmosphère que ne renieraient pas Deaf Center, Demdike Stare, ou Witxes...

/////

... et cependant, sur le second disque, "Alien Observer", Harris reprend l'esthétique et les pseudo-codes du light-ambient tels qu'ils furent portés le plus souvent par des femmes, comme Julianna Barwick, Sea Oleena, voire Maria Minerva, si l'on tire un peu sur la corde.



(Alien Observer)

De fait, le temps de nous conter la perte de son rêve, Elizabeth adopte la "posture" mélancolique de ces artistes qui semblent avoir trouvé dans des sons lointains, moelleux, engourdis et hypnagogiques une façon nouvelle d'exprimer leur peine. En d'autres temps, d'autres femmes le faisaient différemment, mais loin de la folk émotive de Cat Power, par exemple, ce qu'exprime le light-ambient n'est pas qu'une plainte, c'est une sorte d'ode désabusée et un peu lasse qui passe par des notes de guitare claires enfouies sous des couches de réverbération et par une voix démultipliée, vers un infini romantique, un baume léger pour les cœurs lourds.


Joe Gonzalez

mardi 20 septembre 2011

[Fallait que ça sorte] Black Rebel Motorcycle Club — The Effects of 333

N'y allons pas par quatre chemins : du point de vue de leur carrière, Peter Hayes et ses acolytes se sont tiré une balle dans le pied en sortant "The Effects of 333" en 2008. L'album d'ambient expérimental a reçu une volée de bois vert de la part de quasiment tous les critiques et auditeurs : zéro virgule quatre sur Pitchfork, moins de 2/5 sur Rate Your Music… des critiques pas toutes assassines, et parfois même remplies de bonne volonté, mais qui débouchent quasiment toutes sur un sentiment de déception et/ou d'incompréhension. Souvent une réaction de rejet pur et simple (ce qui se comprend parfaitement). Au pire, une critique faussement justifiée par des parallèles foireux (j'aimerais bien que le critique de chez Pitchfork m'explique où il entend une tentative "maladroite" de "recréer [la musique de] Fennesz" sur ce disque !). Au mieux, sur la meilleure critique que j'ai pu lire, une description très juste mais sans prise de position ; peut-être parce qu'il n'est pas si difficile que ça de "comprendre" l'album, mais beaucoup plus de l'apprécier quand on n'accroche pas à ce genre de musique a priori — et donc de le recommander aux fans du groupe… En fait, le sentiment général des fans vis-à-vis de cet album peut plus ou moins se résumer à ce qu'avait dit Joe : "[…] [L]e BRMC est un groupe de rock'n roll, dont la fonction est d'écrire toujours à peu près les mêmes chansons et de les jouer avec passion, alors qu'ils laissent expérimentation, réinvention et intellectualisation à d'autres conviendra à tout le monde."


(The Effects of 333)

Je n'aurais rien eu à reprocher au Black Rebel Motorcycle Club s'ils s'étaient contentés de sortir de bons albums de rock, mais voilà : j'aime encore plus le groupe depuis que j'ai écouté "The Effects of 333". Ceux qui vous parleraient de virage expérimental pseudo-intellectuel pour la forme ou de provoc' à la "Metal Machine Music" se trompent : l'album, à l'origine, fut inspiré par les insomnies de deux des membres ; insomnies qui les ont poussés à expérimenter sur des sons d'ambiance, somnifères ou autres, à l'origine sur des pistes de plus de 45 minutes, avant que l'album ne change et ne prenne une direction "cauchemardesque" (pour reprendre les mots de Hayes). Un disque expérimental pour le groupe, incontestablement, mais aussi un disque cathartique, expressif à sa manière, et certainement pas aussi vide qu'il n'y paraît. Ce que propose ce disque, présenté comme "simplement abstrait" et sorti sur le propre label du groupe, est un paysage post-apocalyptique, désolé, dépeuplé sans être tout à fait mort ; reflet de cet état à moitié conscient, empreint d'une agitation impossible à évacuer et pourtant à moitié "ailleurs", que tous ceux qui ont déjà passé des nuits blanches connaissent bien.


(Sedated with Sterilized Tongues)

Les différentes pistes sont des variations sur le même thème : des samples lointains, des nappes, des grondements, et aussi (et surtout) des pulsations électriques parmi les décombres, oscillations qui animent réellement la musique. Pas une seule parole ici, mais sur trois pistes, des mélodies à la guitare qui tournent en boucle, seule source de "chaleur humaine" (étonnante mais finalement bienvenue) de l'album. Exploration d'une ville détruite, d'un volcan ou d'une architecture inconnue, loin de toute civilisation, le disque ne manque pas d'inspirer et d'intriguer, et plusieurs passages (la piste-titre et sa suite Still No Answer, ou Sedated With Sterilized Tongues) sont mémorables ; j'aurais d'ailleurs bien aimé entendre une version longue de la piste-titre (coupée ici à 3:33)…


(And With This Comes)

"The Effects of 333" est un disque un peu naïf par moments, quelque peu inégal aussi. Certains sons auraient certes mérité d'être plus travaillés, A Sad State manque de finesse et A Twisted State traîne laborieusement sa mélodie ; c'est un effort de débutants dans le genre. Mais de débutants qui avaient quelque chose à dire — ou plutôt quelque chose à canaliser, une énergie négative ou une frustration qui devait sortir d'une manière ou d'une autre. Je persiste à penser que si cet album était sorti de manière "anonyme", sous un autre nom de groupe et sans qu'aucun lien ne puisse être établi avec le Black Rebel Motorcycle Club, la réaction des auditeurs aurait été différente. (D'abord parce que les auditeurs n'auraient pas été les mêmes, il est vrai.) Auraient-ils pour autant le sortir ainsi, ou garder la musique pour eux ? On peut trouver cet album ennuyeux ou laid, c'est une question de goût ; mais je trouve qu'il serait dommage de faire passer "The Effects of 333" complètement à la trappe. J'aime quand les musiciens sortent du cadre qui leur est réservé. J'aime aussi quand The Knife sort une bande son d'opéra complètement inattendue même si je ne l'apprécie guère, le fait que Sonic Youth ait publié les Silver Sessions dont je n'ai pourtant pas gardé un grand souvenir : j'aime quand les artistes sont "vivants" et s'expriment dans leurs bons comme leurs mauvais jours. Ça ne force personne à acheter les disques en question, mais ça fait toujours le bonheur de quelques-uns — et ça aide à comprendre un peu plus les personnes que l'on trouve derrière les sons.


— lamuya-zimina

jeudi 11 août 2011

[Vise un peu] Demdike Stare — Triptych

C'est pas tout ça de débattre au sujet de la witch house, mais je me rends compte qu'on ne vous a pas encore parlé d'un groupe ensorceleur qui, s'il n'appartient pas au même genre que Salem, triangle-triangle-croix-croix-triangle-symbolilol et consorts, mérite nettement plus d'attention et vieillira sans doute largement mieux qu'eux : Demdike Stare. Si vous ne voyez pas tout de suite le rapport, sachez que "Demdike" était le nom de l'une des sorcières de Pendle, que les artworks du groupe contiennent plusieurs références à l'occulte — planche de Ouija, runes, etc — et que les films d'horreur sont une autre de leurs inspirations… Cepenant ni kitsch, ni noirceur étouffante ni de "gros son qui tache" dans cette musique-là ; "Triptych" est une œuvre bien plus subtile et originale que son thème ne le laisserait imaginer.


(Caged in Stammheim)

Demdike Stare est un duo du Nord de l'Angleterre composé de Miles Whittaker, dont le domaine de prédilection est la dub techno (en solo sous l'alias MLZ, en duo avec Gary Howell sous le nom Pendle Coven), et de Sean Cauty, connaissance de longue date et collectionneur invétéré qui travaille pour le label Finders Keepers (spécialisé dans les rééditions de disques rares et insolites ; on vous avait déjà parlé brièvement d'une de leurs compilations de musique thaïlandaise). Occulte, dub techno et samples rares : ajoutez à cela un fort accent sur l'atmosphère, une tendance à la composition intuitive (sans tomber dans le chaotique ou l'improvisation pure) et vous aurez une petite idée de ce à quoi ressemble la musique de Demdike Stare.


(Forest of Evil (Dawn))

Étonnamment, le groupe prétend ne pas être particulièrement attiré par les histoires de sorcières mais que ces thèmes se sont imposés plus ou moins naturellement, étant donnée l'histoire de leur région. Peut-être plus étonnamment encore, le groupe parle de "futurisme" pour qualifier les thèmes et influences de leur musique, alors que celle-ci se base en partie sur des samples hétéroclites d'anciens enregistrements (souvent obscurs et volontairement non crédités) ; pourtant, il est vrai qu'à l'écoute, les beats et arrangements qui résultent du travail du duo ne sonnent jamais véritablement rétro (contrairement aux montages vidéo qu'ils utilisent lors de leurs concerts) — pas plus que les beats ne semblent véritablement suivre la tendance envahissante qui consiste à mettre du dub partout (sans "step" ici, au moins). Non, ce qui prévaut ici, c'est une impression d'atemporel, qui peut se comparer à celle que l'on ressent à l'écoute de certains disques de dark ambient : peut-être parce que le groupe utilise surtout des thèmes et des sonorités qui n'ont jamais disparu, qui hantent l'imaginaire collectif.

Demdike Stare semble toujours évoluer en terrain connu et inconnu à la fois : connu par le fait que les sons et inspirations du groupe sont plutôt classiques (l'occulte, le sampling, l'ambient et le dub : on connaît), inconnu si on prend la peine d'écouter avec un peu d'attention : la diversité des samples et de leurs assemblages qui structurent les pistes font que l'on ne retrouve jamais vraiment de formules toutes faites ou de clichés trop présents. (Et même quand ils sont là, difficile de dire que la musique en pâtisse vraiment : Hashshashin Chant par exemple est plutôt classique, mais c'est aussi l'une des pistes les plus immédiatement mémorables de l'ensemble.)


(Hashshashin Chant)

S'il faut rattacher Demdike Stare à un genre ou courant récent, on pourrait parler de celui de la "musique hantologique" (sonic hauntology ou simplement hauntology en anglais), un regroupement quelque peu artificiel nommé d'après un concept de Jacques Derrida. Le concept de Derrida n'a rien à avoir avec la musique à l'origine (il est évoqué dans Spectres de Marx, et part de l'idée que le "spectre du communisme" "hante l'Europe"), mais son nom a été repris par analogie pour se référer à une musique souvent atmosphérique, qui fait appel à des réminiscences du passé en tant que passé, non "remis au goût du jour" ; ce qui se traduit notamment par l'utilisation de samples qui conservent toute la dégradation des sources originales et mettent en valeur cette dégradation, non en tant que texture sonore mais en tant que manifestation du vieillissement-même ; la musique "hantologique" se base sur des évocations de la distance, du révolu et des traces que laisse une histoire désormais inaccessible. (Plusieurs artistes connus, comme Boards of Canada, Burial ou Philip Jeck ont été classés dans ce mouvement.) Si le concept vous intéresse, lisez l'article "Phonograph Blues" de K-Punk, jetez un œil à cette liste et à sa définition… et revenez bientôt, on vous reparlera de The Caretaker (l'un des artistes majeurs du mouvement, qui se trouve être aussi une connaissance de Cauty et Whittaker) d'ici quelques jours.

Notons tout de même que Cauty et Whittaker ne revendiquent aucune affiliation à ce courant "hantologique" et qu'ils n'en avaient même pas connaissance avant de s'y voir rattachés par des critiques ; on pourrait même dire qu'ils vont à son encontre, si l'on considère que leur musique n'a rien de passéiste et se base sur des samples toujours pertinents aujourd'hui… pourtant, quelque part, ils collent parfaitement à cette esthétique.


(Matilda's Dream)

Il est en effet difficile de parler de Demdike Stare sans aboutir à des paradoxes : musique moderne créée à l'aide de sons du passé, obscurité douce et pourtant mue par une inquiétante étrangeté, compositions variées et quelque part toujours similaires. Toujours est-il que "Triptych", coffret de trois CDs qui regroupe "Forest of Evil", "Liberation Through Hearing" et "Voices of Dust" (trois vinyles sortis en 2010) ainsi que quarante minutes de pistes inédites, est un excellent ensemble qui ne pêche en rien par sa longueur : plus de deux heures et demie d'onirisme nocturne et envoûtant, toujours en nuances de noir et de gris, jamais lassantes ni vaines, toujours belles.


— lamuya-zimina

mardi 19 juillet 2011

[Tip Top] Atmosphères, concepts et univers sonores : l'ambient en onze disques et vingt-six paragraphes

L'ambient est parfois mal compris ou considéré comme de la "sous-musique". Il est vrai, après tout, que l'idée d'un album conçu pour être écouté en fond sonore peut sembler risible : autant trouver un ascenseur confortable et écouter y passer une heure, non ?


On pourrait d'ailleurs arguer que toute musique conçue pour assurer une fonction particulière (une musique de film, par exemple) serait, d'office, subordonnée à cette fonction et donc limitée dans son ambition et ses possibilités. Ce qui est un point de vue discutable (il existe d'excellentes bandes originales, qui dépassent largement les frontières de leur "usage" au sein du film en question), mais qui surtout ne peut s'appliquer qu'à quelques rares disques d'ambient ("Somnium" de Robert Rich, par exemple, longue composition de sept heures censée favoriser le sommeil — que je qualifierais volontiers de surestimée mais je n'ai jamais essayé de l'écouter en dormant).

Eno ne fait pas de la musique pour ascenseurs, il fait de la musique pour aéroports.
C'est ça, l'ambition.

Si les premiers disques classables dans l'ambient peuvent dater du début du XXe siècle voire de la fin du XIXe (selon la définition qu'on a du genre, on peut ou non y inclure la "musique d'ameublement" d'Erik Satie), le terme "ambient" est né en 1978 avec la sortie de "Ambient 1: Music for Airports" de Brian Eno. Ce dernier a eu l'idée d'enregistrer une telle musique après un séjour à l'hôpital où, alité, il avait demandé à écouter un disque — qui lui fut passé sur un lecteur défectueux et à trop faible volume, ce qui l'empêcha d'apprécier la musique comme il le voulait et le força à n'entendre que quelques notes sur un fond plus ou moins indistinct. Eno finit pourtant par s'habituer à cette écoute, et se mit après coup à concevoir les fondations de l'ambient. On peut trouver ces principes dans les liner notes de certaines éditions de Music for Airports :


(1/2, sur "Ambient 1: Music for Airports")

The concept of music designed specifically as a background feature in the environment was pioneered by Muzak Inc. in the fifties, and has since come to be known generically by the term Muzak. The connotations that this term carries are those particularly associated with the kind of material that Muzak Inc. produces — familiar tunes arranged and orchestrated in a lightweight and derivative manner. Understandably, this has led most discerning listeners (and most composers) to dismiss entirely the concept of environmental music as an idea worthy of attention.

Over the past three years, I have become interested in the use of music as ambience, and have come to believe that it is possible to produce material that can be used thus without being in any way compromised. To create a distinction between my own experiments in this area and the products of the various purveyors of canned music, I have begun using the term Ambient Music.

An ambience is defined as an atmosphere, or a surrounding influence: a tint. My intention is to produce original pieces ostensibly (but not exclusively) for particular times and situations with a view to building up a small but versatile catalogue of environmental music suited to a wide variety of moods and atmospheres.

Whereas the extant canned music companies proceed from the basis of regularizing environments by blanketing their acoustic and atmospheric idiosyncracies, Ambient Music is intended to enhance these. Whereas conventional background music is produced by stripping away all sense of doubt and uncertainty (and thus all genuine interest) from the music, Ambient Music retains these qualities. And whereas their intention is to 'brighten' the environment by adding stimulus to it (thus supposedly alleviating the tedium of routine tasks and levelling out the natural ups and downs of the body rhythms) Ambient Music is intended to induce calm and a space to think.

Ambient Music must be able to accomodate many levels of listening attention without enforcing one in particular; it must be as ignorable as it is interesting.


— Brian Eno, September 1978

(Joseph Mallord William Turner)


Si ce manifeste ne correspond pas au credo de tous les artistes classés dans l'ambient, plusieurs points méritent néanmoins d'être soulignés :
  • l'idée qu'il est possible de créer de la musique basée sur une certaine ambiance, une certaine atmosphère sans pour autant se limiter au niveau musical ;

  • le fait que l'ambient ne cherche pas forcément à "meubler" ou à rendre un environnement sonore "agréable" (ce qui peut être considéré comme un corollaire du premier point : l'ambient ne se limite pas à des mélodies douces et à des drones apaisants) ;

  • l'idée que l'ambient est une musique qui ne fonctionne pas qu'exclusivement en fond sonore, mais qui peut s'écouter à plusieurs niveaux d'attention.

(Marilyn Kirsch)


Là où l'on peut éventuellement discuter du bien-fondé des ambitions d'Eno, c'est quand il parle de créer un répertoire réduit mais polyvalent qui conviendrait à une grande variété d'humeurs et d'atmosphères. Il y a des exceptions, bien sûr (et nous en verrons quelques-unes), mais la plupart des musiciens ambient dont l'œuvre est digne d'intérêt ne sont pas ceux qui tentent de s'attaquer à tout type d'atmosphère, mais ceux qui développent un univers sonore particulier, idiosyncratique (et pas forcément facile d'accès). En fait, on pourrait presque diviser les albums d'ambient en deux catégories : ceux qui "harmonisent" notre environnement, le changent d'une manière discrète mais perceptible ("Music for Airports" en est l'exemple-type, même s'il pêche à mon avis par une trop grande universalité — et je dois avouer que 1/1 m'ennuie —), et ceux (sans doute les plus intéressants) qui transportent l'auditeur autre part. Dans tous les cas, il ne s'agit pas simplement de "meubler" un environnement sonore, ni d'agrémenter quelques moments, mais de changer notre perception.

À cela, on pourra rétorquer que les bons albums appartenant à d'autres genres "transportent" l'auditeur tout aussi bien ; la différence est qu'un disque composé de chansons ou autres structures classiques/évolutives présente quelque chose de plus fourni et de plus défini, qui pourrait se comparer à la représentation d'une action en déroulement ; alors que l'ambient présente un environnement, un champ que l'auditeur est libre d'interpréter, et qui se rapproche plutôt de la représentation d'un paysage. C'est un espace qui fait appel à l'imagination plutôt qu'un vide (sauf quand la musique est ratée).


(Pierre Soulages)


L'ambient n'est pas à confondre avec le "downtempo" (musique "posée", souvent électronique avec des beats lents, parfois apparentée au trip-hop), avec la techno ou la house minimales (bien que ces genres puissent se combiner avec l'ambient, comme chez Vladislav Delay) ni avec le "drone", qui n'est au final qu'un type de son (un son, une note ou un accord maintenu pendant une longue durée) souvent utilisé dans l'ambient mais également dans d'autres genres. Les apparences sont parfois trompeuses, et tout album d'ambient n'est pas forcément composé de drones ou dénué de voix et percussions (on peut citer pour exemple l'ambient techno de The Field, qui ressemble à de la techno à première vue) ; et inversement, tout disque de drone n'est pas de l'ambient (les compositions d'Andrew McKenzie, alias The Hafler Trio, sont souvent classées à tort dans l'ambient alors qu'elles nécessitent un bon degré d'attention — et même d'analyse — pour être appréciées). On peut même trouver des disques de rock qui s'écoutent comme de l'ambient ("Pygmalion" de Slowdive en est un parfait exemple à mes oreilles : de l'ambient shoegaze ?), même si de trop grandes dynamiques, une trop grande "action" dans la musique la font passer dans un autre genre (je trouve toujours erroné de voir Ben Frost classé dans l'ambient vue la violence de sa musique). Au final, malgré des tendances très répandues au niveau des structures musicales, on pourrait dire que ce qui fait un disque d'ambient, c'est une certaine abstraction évocatrice, une emphase sur l'atmosphère et surtout un espace libre pour l'interprétation et l'imagination — ce qui est une définition plutôt subjective et critiquable, mais qui me paraît plus parlante qu'une définition basée sur la forme…


(Zao Wou-Ki)




Aphex Twin — Selected Ambient Works, vol.II

"Selected Ambient Works 85-92", le premier album d'Aphex Twin, portait mal son titre : quelques pistes de l'album pouvaient être classées dans l'ambient techno, mais la plupart étaient basées sur des beats trop rapides, trop proéminents et des mélodies synthétiques nettement trop présentes pour que le disque puisse s'écouter comme de l'ambient (ce qui n'enlève rien aux autres qualités de l'album). Il en va tout autrement de ce deuxième volume, nettement plus dépouillé, plus difficile, plus étrange et plus sombre… À part Blue Calx, chacune des 23 à 25 pistes de ce double album est identifiée non par un nom mais par une photographie, souvent floue ou indistincte — ce qui est finalement tout à fait approprié. (*) Les boucles dissonantes, surfaces apaisantes ou inquiétantes, rythmes lents, faibles et lointains ou autres nappes d'outre-tombe auxquelles elles sont associées virent souvent au dark ambient et peuvent même paraître dérangeantes ; mais cela n'enlève rien à leur beauté, souvent onirique ou cauchemardesque. "Selected Ambient Works, vol.II" n'est peut-être pas le disque le plus représentatif d'Aphex Twin (si tant est qu'un tel disque existe), mais pour moi, écouté dans les bonnes conditions (préférez l'écoute nocturne), c'est son plus bel album.




(*) Les fans leur ont néanmoins donné des surnoms pour s'y retrouver ; si vous vous y perdez, cette aide graphique qui lie toutes les pistes à leurs surnoms, photos, durées et places dans les différentes éditions de l'album vous aidera peut-être !




Biosphere — Substrata

Les albums de Biosphere (musicien norvégien, de son vrai nom Geir Jenssen), suivent souvent des concepts précis et des ambiances différentes tout en gardant un style caractéristique, entre l'ambient et l'ambient techno minimale, parfois qualifié d'"arctic ambient" en raison de la froideur qui en émane. Ce qui se vérifie sur le très beau "Substrata", en général considéré comme son meilleur disque et que l'on recommandera vivement aux amateurs de grands espaces glacés. Cela dit, on aurait tort de s'arrêter là…



(Chukhung)




Biosphere — Shenzhou

…car si la biographie de Jenssen est parfois inégale, elle vaut le coup d'être explorée, vue la variété qu'elle présente. Ainsi, dix des douze pistes de "Shenzhou" sont basées sur des compositions de Claude Debussy (plusieurs sont tirées de son Poème Dansé), dont Jenssen ne garde qu'un fragment sur chaque piste. L'effet est étonnamment chaud et apaisant. Un album parfait pour les nuits d'été. (Et si vous voulez une troisième recommandation, essayez "Dropsonde" et ses influences jazz !)



(Ancient Campfire)




Global Communication — 76:14

Un chef d'oeuvre de l'ambient (car oui, ça existe), "76:14" semble raconter un film à lui tout seul. Après plusieurs pistes tour à tour inquiétantes et reposées où les arrangements au synthétiseur semblent évoquer un voyage irréel, des vues fantastiques sans tomber dans le ridicule (les compositions sont irréprochables), l'album part sur de l'ambient house où le disque atteint son paroxysme sur 8:07 et 5:23, inspirées par la très belle Love on a Real Train de Tangerine Dream. Évocateur (ça n'est qu'un exemple et je ne devrais probablement pas l'imposer, mais j'ai du mal à ne pas l'imaginer) d'un voyage d'exploration dans l'espace où l'on découvrirait autant de planètes, comprenant un message dans une multitude de langues, "76:14" est tout simplement un album parfait. (Et non, je ne lui reprocherai pas ses synthés un peu datés. J'aime les synthés.)



(9:25)




Terre Thaemlitz — Soil

Preuve que l'ambient ne rime pas forcément avec légèreté et écoute superficielle, "Soil" est un album qui peut s'appréhender à deux niveaux : un niveau d'écoute "simple", où ce disque se révèle être un très bel album relaxant où s'immisce malgré tout une certaine tension et une certaine mélancolie — et un niveau d'écoute "analytique", si on essaie de mettre en relation les samples, les titres des pistes et leur atmosphère pour y découvrir les concepts sous-jacents. Le fait que le second degré se manifeste parfois directement dans le premier (impossible d'ignorer le sample de soldats qui crient "Kill! kill! kill" dans Yer Ass Is Grass) donne une autre dimension au disque plus qu'il ne dérange l'écoute (à part peut-être dans les samples musicaux d'Elevatorium). Terre Thaemlitz est toujours un musicien engagé, un activiste intellectuel qui fait passer ses messages dans sa musique (cf. aussi son excellent album de deep house sorti en 2009, "Midtown 120 Blues") ; il en fait parfois un peu trop, mais la plupart du temps, son talent et son parti pris étonnant aboutissent à des œuvres brillantes, et c'est le cas sur "Soil". (Si le second niveau d'écoute vous intéresse, vous pouvez lire les notes de Thaemlitz sur son site web après l'écoute, ou pendant.)



(Subjective Loss, Day 83)




Seefeel — Succour

On vous avait déjà parlé de Seefeel, l'ex-groupe de shoegaze qui s'est mis à l'IDM et à l'ambient techno ; si leur dernier album (celui de la reformation, avec un line-up modifié) avait des qualités mais laissait malgré tout sur sa faim, "Succour" est toujours aussi beau et fantômatique qu'à l'époque. Un disque de transition précieux, où les percussions parfois étonnamment présentes et percutantes n'empêchent pas le développement d'une atmosphère envoûtante et nocturne, à la fois humaine, fantômatique et mécanique.



(When Face Was Face)




Pjusk — Sval

Autre exemple d'ambient réalisée par des musiciens norvégiens influencés par leur environnement, "Sval" se rapproche beaucoup de certains albums de Biosphere au niveau de l'atmosphère mais avec un son plus organique et plus abstrait, des structures moins évidentes ; un très beau disque, édité sur 12k (le label de Taylor Deupree) et qui pourra évoquer par exemple des paysages nordiques et telluriques, d'une beauté pas si glaciale que ça.



(Skumring)




Tu m' — Monochromes, vol.1

Et voilà un disque qui va à l'encontre de ce que je disais dans l'introduction quant au fait que les meilleurs disques d'ambient sont personnels et évocateurs plutôt que polyvalents. Ce premier volume d'une série de "Monochromes" sonores, qui va de pair avec une série de vidéos (les deux séries étant modulaires et d'une longueur variable), se base sur une citation de Jean Cocteau : « Un poète a toujours trop de mots dans son vocabulaire, un peintre trop de couleurs sur sa palette, un musicien trop de notes sur son clavier ». "Monochromes, vol.1" est un disque agréablement abstrait, non pas vide mais qui n'impose rien de concret, juste une certaine beauté contemplative. Et parfois, c'est pile ce qu'il faut. Sorti sur le label LINE de Richard Chartier.







(Extrait du neuvième monochrome musical combiné avec le sixième monochrome sonore ; vous pouvez visualiser d'autres extraits ici.)




The Aeolian String Ensemble — Lassithi/Elysium

Tous les albums d'ambient ne sont pas électroniques, et s'il y a un instrument qui s'adapte plus que tout autre au genre, c'est probablement la harpe éolienne — un instrument à cordes joué uniquement par le vent, sans intervention humaine. Les compositions de l'Aeolian String Ensemble sont basées uniquement sur des sons tirés de cet instrument, et le résultat est tout simplement beau, évoquant une certaine solennité sans tomber dans la lourdeur.



(Elysium)




The Young Gods — Heaven Deconstruction

Encore quelque chose de différent ! Les Young Gods ont exploré avec brio le rock industriel brut en français avant d'y mêler metal, électroniques et ambient sur le génial, onirique et souvent explosif "Only Heaven" — et avant que Franz Treichler, leader du groupe, ne décide de déconstruire ce magnum opus pour en faire un disque d'ambient expérimental, parfaitement décrit par son titre. "Heaven Deconstruction" fragmente tous les sons, vaporise les structures (seuls quelques fragments sont reconnaissables) mais, plus que de la garder intacte, pousse plus loin l'exploration de l'atmosphère onirique d'"Only Heaven". (Le groupe poursuivra plus tard son exploration de l'ambient sur Love 2.7, dernière piste de "Second Nature", et surtout sur "Music for Artificial Clouds" — ambient du début à la fin.)



(Drun)




Ananta — Inside My Room, Watching The Rain

Comme dernière recommandation, voici une piste d'ambient "isolationniste" qui se démarque par sa longueur : plus de quatre heures en tout. L'ambient isolationniste est un sous-genre, souvent apparenté au dark ambient, qui donne l'impression d'un espace sonore confiné ; cette piste en particulier dure plus de quatre heures et peut sembler plutôt sombre, mais évoque surtout un sentiment d'intérieur paisible et solitaire. Peu ou pas d'évolution au cours des quatre heures, mais la bande son parfaite pour travailler ou lire chez soi pendant de longues heures.

(Pas d'extrait, vu que la longueur de la piste en est un élément important ; mais vous pouvez télécharger "Inside My Room, Watching The Rain" gratuitement ici.)



On pourrait encore rappeler l'ambiance noire de jais et feutrée qui émane du mélange de jazz et de dark ambient de Bohren & der Club of Gore, ou l'inquiétante étrangeté de "Soliloquy for Lilith" de Nurse with Wound ; si vous voulez quelque chose de plus gai et printanier, la musique de Susumu Yokota vous touchera peut-être plus, ou bien les harmonies vocales et les mélodies au synthé oniriques de Motion Sickness of Time Travel… la liste pourrait être très longue, mais j'espère que ces quelques exemples vous aideront à voyager un peu et à faire de beaux rêves… ou de beaux cauchemars !


— lamuya-zimina

jeudi 13 janvier 2011

[Nuit blanche] Nurse With Wound — Soliloquy for Lilith

Il y a des musiques qui glacent le sang, d'autres qui donnent envie de se flinguer. Il est des musiques encore qui semblent accueillir la personne qui les écoute dans un cocon de pénombre… Mais il y a peu de musiques qui ressemblent à "Soliloquy for Lilith" de Nurse With Wound, une œuvre abyssale, atemporelle, apparemment impénétrable et qui pourtant attire irrémédiablement par son étrangeté et sa noirceur. Six pièces sans titre (*1) qui semblent pouvoir durer éternellement et sont étrangères à toute évolution ou toute distinction entre harmonie et dissonance.

(Soliloquy for Lilith, part V)

Pas que le disque soit particulièrement bien (ou mal) composé, ou joué par un malade mental, ou quoi que ce soit. En fait, il s'agit simplement d'un synthétiseur défectueux qui s'est mis à agir comme un theremin et avec lequel Steven Stapleton a expérimenté… encore une preuve que parfois, des concepts extrêmement simples peuvent donner des résultats puissants. Et finalement, le fait que cette musique provienne d'une erreur, d'une anomalie, paraît presque approprié — comme si ce disque était une aberration, avec ses drones d'une inquiétante étrangeté (*2) qu'on croirait entendus à travers un rêve malade. ("Soliloquy for Lilith" est d'ailleurs un disque à part dans la discographie de Nurse with Wound, dont je vous reparlerai sans doute.)


Quant au titre, il se réfère au mythe de Lilith, démone associée à la nuit, au vent et à certains animaux (son nom peut apparemment se traduire par "chouette" ou "oiseau de nuit" dans certains cas). Lilith aurait été à l'origine la toute première femme, créée en même temps qu'Adam voire avant lui, et elle se serait rebellée contre ce premier homme (on peut donc voir en elle un symbole du féminisme, mais c'est là une autre histoire… enfin, je crois). La fille de Steven Stapleton s'appelle aussi Lilith. (Si Steven lui a joué cette musique comme berceuse quand elle était petite, euh… j'aimerais bien savoir ce qu'elle écoute aujourd'hui.)

"Soliloquy for Lilith" n'est pas un disque à écouter tous les jours, mais si jamais vous avez une longue nuit de solitude devant vous et que vous aimez l'étrange et/ou l'occulte, c'est une musique à nulle autre pareille ! Préparez-vous simplement à avoir des rêves inhabituels…


— lamuya-zimina



(*1) À noter que les éditions récentes de l'album (depuis 2003) rajoutent aux deux CDs de l'édition précédente un troisième disque de deux pistes, plus complexes et plus évolutives, très belles également.

(*2) À lire si ce n'est pas déjà fait : Das Unheimliche de Freud. Ça n'est pas très long et c'est intéressant !

vendredi 15 octobre 2010

[Nuit Blanche] Bohren & Der Club of Gore — Midnight Black Earth

“Nuit blanche” ? C'est le nouveau programme de nuit de C'est Entendu, qui vous proposera des musiques sombres, étranges ou inhabituelles pour vous tenir compagnie lors de vos insomnies. Une piste de "nuit blanche" pourra vous endormir ou vous donner des cauchemars, vous séduire ou vous décontenancer ; attendez-vous à entendre ici des compositions de plus de dix minutes, de l'ambient, de l'expérimental, du jazz, du post-industriel, tout genre qui s'éloigne (un tant soit peu) des formes traditionnelles ou toute musique adaptée à l'écoute nocturne et solitaire...

On commence en douceur avec un classique : Midnight Black Earth, l'ouverture de "Black Earth" de Bohren & Der Club of Gore, groupe allemand connu pour son association de dark ambient et de jazz. Aussi sensuelle que macabre, cette piste de huit minutes est à l'image de l'album : lente, sombre, feutrée, et nocturne jusqu'au bout des ongles...

(Midnight Black Earth)

Certes, le "doom jazz", "jazz noir", "funeral jazz" ou peu importe le nom que l'on donnera à la musique de Bohren & co. n'est pas le mélange le plus osé ni le plus surprenant du monde de la musique. En fait, à l'écoute, cette musique paraît complètement évidente — et, oui, "Black Earth" pourrait très bien faire office de bande originale de film. Mais justement, dans ce genre-là, cette musique est idéale, elle transporte dès les premières secondes et est on ne peut plus évocatrice. Si jamais une musique m'a donné envie de veiller tard chez moi, à lire un bon roman dans une atmosphère enfumée, à me croire dans une métropole tentaculaire la nuit et à imaginer des histoires lascives et sordides, c'est bien celle-ci.

Bonne nuit et bonne écoute.


— lamuya-zimina