
(Flight Path)
(Tleilax)
Joe Gonzalez
(*) : Selon le sens du terme IDM.










Je n'aurais rien eu à reprocher au Black Rebel Motorcycle Club s'ils s'étaient contentés de sortir de bons albums de rock, mais voilà : j'aime encore plus le groupe depuis que j'ai écouté "The Effects of 333". Ceux qui vous parleraient de virage expérimental pseudo-intellectuel pour la forme ou de provoc' à la "Metal Machine Music" se trompent : l'album, à l'origine, fut inspiré par les insomnies de deux des membres ; insomnies qui les ont poussés à expérimenter sur des sons d'ambiance, somnifères ou autres, à l'origine sur des pistes de plus de 45 minutes, avant que l'album ne change et ne prenne une direction "cauchemardesque" (pour reprendre les mots de Hayes). Un disque expérimental pour le groupe, incontestablement, mais aussi un disque cathartique, expressif à sa manière, et certainement pas aussi vide qu'il n'y paraît. Ce que propose ce disque, présenté comme "simplement abstrait" et sorti sur le propre label du groupe, est un paysage post-apocalyptique, désolé, dépeuplé sans être tout à fait mort ; reflet de cet état à moitié conscient, empreint d'une agitation impossible à évacuer et pourtant à moitié "ailleurs", que tous ceux qui ont déjà passé des nuits blanches connaissent bien.
Les différentes pistes sont des variations sur le même thème : des samples lointains, des nappes, des grondements, et aussi (et surtout) des pulsations électriques parmi les décombres, oscillations qui animent réellement la musique. Pas une seule parole ici, mais sur trois pistes, des mélodies à la guitare qui tournent en boucle, seule source de "chaleur humaine" (étonnante mais finalement bienvenue) de l'album. Exploration d'une ville détruite, d'un volcan ou d'une architecture inconnue, loin de toute civilisation, le disque ne manque pas d'inspirer et d'intriguer, et plusieurs passages (la piste-titre et sa suite Still No Answer, ou Sedated With Sterilized Tongues) sont mémorables ; j'aurais d'ailleurs bien aimé entendre une version longue de la piste-titre (coupée ici à 3:33)…
"The Effects of 333" est un disque un peu naïf par moments, quelque peu inégal aussi. Certains sons auraient certes mérité d'être plus travaillés, A Sad State manque de finesse et A Twisted State traîne laborieusement sa mélodie ; c'est un effort de débutants dans le genre. Mais de débutants qui avaient quelque chose à dire — ou plutôt quelque chose à canaliser, une énergie négative ou une frustration qui devait sortir d'une manière ou d'une autre. Je persiste à penser que si cet album était sorti de manière "anonyme", sous un autre nom de groupe et sans qu'aucun lien ne puisse être établi avec le Black Rebel Motorcycle Club, la réaction des auditeurs aurait été différente. (D'abord parce que les auditeurs n'auraient pas été les mêmes, il est vrai.) Auraient-ils pour autant dû le sortir ainsi, ou garder la musique pour eux ? On peut trouver cet album ennuyeux ou laid, c'est une question de goût ; mais je trouve qu'il serait dommage de faire passer "The Effects of 333" complètement à la trappe. J'aime quand les musiciens sortent du cadre qui leur est réservé. J'aime aussi quand The Knife sort une bande son d'opéra complètement inattendue même si je ne l'apprécie guère, le fait que Sonic Youth ait publié les Silver Sessions dont je n'ai pourtant pas gardé un grand souvenir : j'aime quand les artistes sont "vivants" et s'expriment dans leurs bons comme leurs mauvais jours. Ça ne force personne à acheter les disques en question, mais ça fait toujours le bonheur de quelques-uns — et ça aide à comprendre un peu plus les personnes que l'on trouve derrière les sons.
C'est pas tout ça de débattre au sujet de la witch house, mais je me rends compte qu'on ne vous a pas encore parlé d'un groupe ensorceleur qui, s'il n'appartient pas au même genre que Salem, triangle-triangle-croix-croix-triangle-symbolilol et consorts, mérite nettement plus d'attention et vieillira sans doute largement mieux qu'eux : Demdike Stare. Si vous ne voyez pas tout de suite le rapport, sachez que "Demdike" était le nom de l'une des sorcières de Pendle, que les artworks du groupe contiennent plusieurs références à l'occulte — planche de Ouija, runes, etc — et que les films d'horreur sont une autre de leurs inspirations… Cepenant ni kitsch, ni noirceur étouffante ni de "gros son qui tache" dans cette musique-là ; "Triptych" est une œuvre bien plus subtile et originale que son thème ne le laisserait imaginer.
Demdike Stare est un duo du Nord de l'Angleterre composé de Miles Whittaker, dont le domaine de prédilection est la dub techno (en solo sous l'alias MLZ, en duo avec Gary Howell sous le nom Pendle Coven), et de Sean Cauty, connaissance de longue date et collectionneur invétéré qui travaille pour le label Finders Keepers (spécialisé dans les rééditions de disques rares et insolites ; on vous avait déjà parlé brièvement d'une de leurs compilations de musique thaïlandaise). Occulte, dub techno et samples rares : ajoutez à cela un fort accent sur l'atmosphère, une tendance à la composition intuitive (sans tomber dans le chaotique ou l'improvisation pure) et vous aurez une petite idée de ce à quoi ressemble la musique de Demdike Stare.
Étonnamment, le groupe prétend ne pas être particulièrement attiré par les histoires de sorcières mais que ces thèmes se sont imposés plus ou moins naturellement, étant donnée l'histoire de leur région. Peut-être plus étonnamment encore, le groupe parle de "futurisme" pour qualifier les thèmes et influences de leur musique, alors que celle-ci se base en partie sur des samples hétéroclites d'anciens enregistrements (souvent obscurs et volontairement non crédités) ; pourtant, il est vrai qu'à l'écoute, les beats et arrangements qui résultent du travail du duo ne sonnent jamais véritablement rétro (contrairement aux montages vidéo qu'ils utilisent lors de leurs concerts) — pas plus que les beats ne semblent véritablement suivre la tendance envahissante qui consiste à mettre du dub partout (sans "step" ici, au moins). Non, ce qui prévaut ici, c'est une impression d'atemporel, qui peut se comparer à celle que l'on ressent à l'écoute de certains disques de dark ambient : peut-être parce que le groupe utilise surtout des thèmes et des sonorités qui n'ont jamais disparu, qui hantent l'imaginaire collectif.
S'il faut rattacher Demdike Stare à un genre ou courant récent, on pourrait parler de celui de la "musique hantologique" (sonic hauntology ou simplement hauntology en anglais), un regroupement quelque peu artificiel nommé d'après un concept de Jacques Derrida. Le concept de Derrida n'a rien à avoir avec la musique à l'origine (il est évoqué dans Spectres de Marx, et part de l'idée que le "spectre du communisme" "hante l'Europe"), mais son nom a été repris par analogie pour se référer à une musique souvent atmosphérique, qui fait appel à des réminiscences du passé en tant que passé, non "remis au goût du jour" ; ce qui se traduit notamment par l'utilisation de samples qui conservent toute la dégradation des sources originales et mettent en valeur cette dégradation, non en tant que texture sonore mais en tant que manifestation du vieillissement-même ; la musique "hantologique" se base sur des évocations de la distance, du révolu et des traces que laisse une histoire désormais inaccessible. (Plusieurs artistes connus, comme Boards of Canada, Burial ou Philip Jeck ont été classés dans ce mouvement.) Si le concept vous intéresse, lisez l'article "Phonograph Blues" de K-Punk, jetez un œil à cette liste et à sa définition… et revenez bientôt, on vous reparlera de The Caretaker (l'un des artistes majeurs du mouvement, qui se trouve être aussi une connaissance de Cauty et Whittaker) d'ici quelques jours.



Si les premiers disques classables dans l'ambient peuvent dater du début du XXe siècle voire de la fin du XIXe (selon la définition qu'on a du genre, on peut ou non y inclure la "musique d'ameublement" d'Erik Satie), le terme "ambient" est né en 1978 avec la sortie de "Ambient 1: Music for Airports" de Brian Eno. Ce dernier a eu l'idée d'enregistrer une telle musique après un séjour à l'hôpital où, alité, il avait demandé à écouter un disque — qui lui fut passé sur un lecteur défectueux et à trop faible volume, ce qui l'empêcha d'apprécier la musique comme il le voulait et le força à n'entendre que quelques notes sur un fond plus ou moins indistinct. Eno finit pourtant par s'habituer à cette écoute, et se mit après coup à concevoir les fondations de l'ambient. On peut trouver ces principes dans les liner notes de certaines éditions de Music for Airports :The concept of music designed specifically as a background feature in the environment was pioneered by Muzak Inc. in the fifties, and has since come to be known generically by the term Muzak. The connotations that this term carries are those particularly associated with the kind of material that Muzak Inc. produces — familiar tunes arranged and orchestrated in a lightweight and derivative manner. Understandably, this has led most discerning listeners (and most composers) to dismiss entirely the concept of environmental music as an idea worthy of attention.
Over the past three years, I have become interested in the use of music as ambience, and have come to believe that it is possible to produce material that can be used thus without being in any way compromised. To create a distinction between my own experiments in this area and the products of the various purveyors of canned music, I have begun using the term Ambient Music.
An ambience is defined as an atmosphere, or a surrounding influence: a tint. My intention is to produce original pieces ostensibly (but not exclusively) for particular times and situations with a view to building up a small but versatile catalogue of environmental music suited to a wide variety of moods and atmospheres.
Whereas the extant canned music companies proceed from the basis of regularizing environments by blanketing their acoustic and atmospheric idiosyncracies, Ambient Music is intended to enhance these. Whereas conventional background music is produced by stripping away all sense of doubt and uncertainty (and thus all genuine interest) from the music, Ambient Music retains these qualities. And whereas their intention is to 'brighten' the environment by adding stimulus to it (thus supposedly alleviating the tedium of routine tasks and levelling out the natural ups and downs of the body rhythms) Ambient Music is intended to induce calm and a space to think.
Ambient Music must be able to accomodate many levels of listening attention without enforcing one in particular; it must be as ignorable as it is interesting.
— Brian Eno, September 1978













“Nuit blanche” ? C'est le nouveau programme de nuit de C'est Entendu, qui vous proposera des musiques sombres, étranges ou inhabituelles pour vous tenir compagnie lors de vos insomnies. Une piste de "nuit blanche" pourra vous endormir ou vous donner des cauchemars, vous séduire ou vous décontenancer ; attendez-vous à entendre ici des compositions de plus de dix minutes, de l'ambient, de l'expérimental, du jazz, du post-industriel, tout genre qui s'éloigne (un tant soit peu) des formes traditionnelles ou toute musique adaptée à l'écoute nocturne et solitaire...
On commence en douceur avec un classique : Midnight Black Earth, l'ouverture de "Black Earth" de Bohren & Der Club of Gore, groupe allemand connu pour son association de dark ambient et de jazz. Aussi sensuelle que macabre, cette piste de huit minutes est à l'image de l'album : lente, sombre, feutrée, et nocturne jusqu'au bout des ongles...
Certes, le "doom jazz", "jazz noir", "funeral jazz" ou peu importe le nom que l'on donnera à la musique de Bohren & co. n'est pas le mélange le plus osé ni le plus surprenant du monde de la musique. En fait, à l'écoute, cette musique paraît complètement évidente — et, oui, "Black Earth" pourrait très bien faire office de bande originale de film. Mais justement, dans ce genre-là, cette musique est idéale, elle transporte dès les premières secondes et est on ne peut plus évocatrice. Si jamais une musique m'a donné envie de veiller tard chez moi, à lire un bon roman dans une atmosphère enfumée, à me croire dans une métropole tentaculaire la nuit et à imaginer des histoires lascives et sordides, c'est bien celle-ci.
