Prétendre sans y croire vraiment que le R&B peut se voir justifié ne m'empêche pas de souhaiter de tout mon être que le glissement qui semble se profiler pour les mois à venir dans nos vies se propage d'une façon ou d'une autre à la musique populaire et que, pendant la transition du moins, des sons plus à-propos s'insinuent sur l'échiquier du quotidien. Or, quoi de plus à-propos aujourd'hui que le bruit, la confusion et la violence incompréhensible de la machinerie industrielle dont le glas sonne en même temps que ses cheminées fument de plus belle ? La musique industrielle a commencé avec Throbbing Gristle en Angleterre et s'est propagée au début des années 80 à toute l'Europe (et au monde). Lorsque ses graines ont été plantées en Allemagne, c'est un certain Blixa Bargeld, un anti-dandy maigrelet à la voix caverneuse et éraillée qui s'en imprégna. Pardonnez-moi donc de vous imposer les hurlements de ce jeune avatar humain du rouage métallique et de sa bande de cogneurs-sur-des-matériaux-de-constructions mais il est l'heure de vous réveiller et de tendre l'oreille en direction de ce qui vous entoure.
Avec une conviction que l'on aurait bien du mal (*) à trouver dans les productions radiophoniques, télévisuelles, téléphoniques, ou dans la plupart des disques de noise-rock sortis ces derniers temps, Bargeld hurlait il y a 30 ans d'une façon incantatoire des "Kollaps !" (soit, si mon allemand n'est pas trop mauvais "Effondre toi !" ou bien "Meurs !") ponctués de gueulements inhumains et suppliait son auditeur (qu'il soit un individu, une machine, un bâtiment ou une civilisation, après tout peu importe) de circonvenir à sa demande par des "Bitte ! Bitte !" désespérés, tandis que le reste d'Einstürzende Neubauten (qui signifie : "L'effondrement de nouveaux bâtiments") cognait sur ce qui lui passait dans les mains, guitares comme bidons. A ce niveau-là ça n'est plus de l'indignation, on appelle ça vivre ses idées et vivre son art et c'est quelque chose qui devrait inspirer plus d'un mécontent. Alors, cognez ! Hurlez ! Exprimez votre colère ! Le pacifisme ça n'a jamais produit de très bons disques.
Vous connaissez Einstürzende Neubauten (*), ce groupe allemand qui utilise tout ce qui lui tombe sous la main comme instrument, qui débuta lors d'un concert-farce le 1er avril 1980, qui dure depuis trente ans et dont l'un des membres, N.U. Unruh, écrivait, sur la pochette de leur premier single (Für den Untergang), “Krach ist die moderne Melodie” (le bruit est la mélodie moderne) ?Le groupe est en ce moment même en pleine tournée d'anniversaire (ils passent en France en Novembre) et à cette occasion, je voulais revenir sur ce qui est pour moi l'un de leurs meilleurs albums, et même l’un des albums les plus marquants de son époque : “Zeichnungen des Patienten O.T.”.
Oswald Tschirtner, Zuhörende Menschen (“personnes qui écoutent”), 1972.
Le titre se réfère aux dessins réalisés en hôpital psychiatrique par Oswald Tschirtner, un artiste autrichien atteint de schizophrénie. Ne me demandez pas s'il y a un lien concret entre les dessins et la musique présente sur cet album (la rumeur veut que le bassiste du groupe ait pris des notes sur la mesure des pistes qui auraient fini par ressembler aux dessins de Tschirtner). Mais si Blixa Bargeld, Mark Chung, Alexander Hacke, FM Einheit et N.U. Unruh ne sont pas aliénés, “Zeichnungen des Patienten O.T.” semble être l’œuvre d’un dément : la musique sur ce disque est dérangée et torturée au possible, un véritable cauchemar qui ne laisse pas indemne.
Einstürzende Neubauten, “Zeichnungen des Patienten O.T.”, 1983.
Là où l’album précédent, “Kollaps”, posait les fondations du groupe sur treize vignettes déjà intéressantes et iconoclastes (mais parfois un peu disjointes), “Zeichnungen des Patienten O.T.” forme un tout, aussi sauvage (sinon plus) que les précédents enregistrements des Neubauten mais animé d'une âme, d'un flux, d'une énergie indescriptible qui tient l'album ensemble, énergie dont on ne sait parfois plus trop si elle est habilement maîtrisée ou purement canalisée par le groupe.
(Vanadium-I-Ching)
Dès les premiers sons de Vanadium-I-Ching (fracas de métal et bruits dissonants, puis une pulsation régulière et une voix inquiétante, aussi souvent hurlée que chuchotée), l’auditeur (-trice) est prévenu(e) : on est ici en terrain hostile. Hostile mais fascinant, et empreint malgré tout d'une véritable beauté, aussi monstrueuse soit-elle ; alors que d'autres albums majeurs de l’époque pouvaient donner la nausée par leur froideur et leur horreur, dans le son et/ou au travers des paroles (je pense notamment à l'album éponyme de Suicide et au “Second Annual Report” de Throbbing Gristle), “Zeichnungen des Patienten O.T.” est une vue de l’intérieur d’un esprit dérangé mais bien vivant, et quand Blixa Bargeld s'adresse à nous en tant que “Geliebte” (bien-aimé(e)) dans Vanadium-I-Ching, nous implore dans Armenia, nous raconte un de ses rêves dans DNS Wasserturm (présent sur la réédition) ou un étrange sentiment de perte (peut-être lui aussi onirique) dans Neun Arme, cela n’a rien d’obscène ou de subversif : ces paroles sont, avant tout, malgré tout, quelque chose de poétique et d’intime.
Décrire “Zeichnungen des Patienten O.T.” comme un album de bruits et de hurlements serait donc être carrément sourd(e) à l'âme qui anime ce disque, aussi présente dans les moments bruyants que dans les passages calmes. Armenia et Die genaue Zeit, les pistes basées sur des samples qui clôturent l'album, peuvent paraître presque apaisées, mais la première (basée sur une boucle d’une chanson traditionnelle arménienne intitulée Toun en Kelkhen Imastoun Yes) est presque intenable de noirceur et de désespoir, et la seconde est une conclusion idéale, à la fois manifeste du groupe et sorte de diagnostic post-traumatique. Quant à Neun Arme, elle est empreinte d’une tension aussi palpable que ses paroles sont étranges, et Finger und Zähne réussit à glacer en à peine neuf secondes et deux sources sonores (facile ? oui, mais pertinent et évocateur).
(Armenia)
“Zeichnungen des Patienten O.T.” est peut-être l’album le plus difficile d'Einstürzende Neubauten. Si vous n’avez que peu d’affinités avec le bruit et les œuvres noires, vous préférerez peut-être écouter les excellents “Fünf auf der nach oben offenen Richterskala”, “Haus der Lüge”, ou (peut-être le plus accessible) “Tabula Rasa”. Mais “Zeichnungen des Patienten O.T.” est pour moi l'album le plus intense du groupe, un disque unique et effrayant, l'apogée d'une esthétique de destruction paradoxalement fertile et fascinante.
— lamuya-zimina
N.B. Si vous voulez vous procurer ce disque, ou n'importe lequel des cinq premiers albums d'Einstürzende Neubauten, évitez les éditions de chez Some Bizzare / Thirsty Ear, pour lesquelles le groupe n'est pas payé ! Achetez les éditions Indigo / Potomak, qui sont très bien, en digipak avec pistes bonus, paroles originales et traduites en anglais, et tout et tout.
(*) : Littéralement “nouveaux bâtiments qui s'écroulent”, les “nouveaux bâtiments” se référant spécifiquement à ceux (re)construits à Berlin après la guerre. Ah, et ça se prononce comme ça: ['aɪnˌʃtʏɐʦəndə 'nɔʏˌbaʊtən].