Il est évidemment plus facile d'entonner des borborygmes que d'enchainer les aphorismes, tout comme il est plus simple de faire rugir idiotement des guitares que d'user la wah à bon escient et de la surmonter d'un clavecin mais je me fais tout de même régulièrement la remarque que ce single des Smiths était finalement bien plus audacieux que le God Save the Queen des Pistols, et que même dix ans après, même des lustres après l'oubli général de l'idée-même de punk-rock en Angleterre, le texte de Morrissey aurait mérité mieux que d'être l'apanage des amateurs éclairés de l'un des rares groupes indispensables du ventre mou des années 80 (avouez que la période courant de fin 83 à début 87 n'est franchement pas la Caverne d'Ali Baba du chineur en quête de pépites vintages !). Il est amusant qu'aujourd'hui, alors que la Reine est vieille de 25 années supplémentaires et d'autant plus proche de la tombe, plus personne n'ose chanter de tels vers que "Her Very Lowness with Her head in a sling, I'm trully sorry but it sounds like a wonderful thing", appelant ainsi de ses vœux la fin du règne éternisant d'Elizabeth. God Save the Queen était une bravade bas-de-plafond (quand on sait ce qu'a pu écrire Lydon par la suite) certes séduisante, mais ça n'était qu'un pet de l'esprit à côté du pamphlet véritablement britannique des Smiths.
Quatre albums pour faire passer le temps et puis les Smiths se sont séparés juste à temps pour éviter de devenir ringos quand les nineties ont débarqué en Angleterre vers 1988 (avec les scènes baggy/madchester, shoegaze et l'imbrication de la dance dans la pop). On ne le dit pas assez mais ça compte énormément dans la réputation d'un groupe, de s'arrêter au bon moment (que ça soit un choix délibéré ou la naturelle conséquence d'un désaccord commun). Regardez les Pixies (et priez pour qu'ils n'enregistrent pas de nouvelles chansons) si vous voulez un autre bel exemple. Ou alors pensez à U2 si vous voulez la preuve par le contraire. Morrissey s'en est d'ailleurs plutôt bien tiré tout seul (je n'ai jamais écouté ses disques avec passion mais il faut avouer que les premiers n'étaient pas de la daube). Johnny Marr (le guitariste) n'a pas toujours fait les meilleurs choix, mais il s'est toujours dégotté des groupes pas trop mauvais. Tiens, si vous n'avez rien de mieux à faire, écrivez-moi quel est votre album préféré des Smiths, et surtout POURQUOI.
Souvenez-vous, après l'énorme succès des Knack, tous les labels voulurent trouver LEUR groupe powerpop pour se lancer sur un marché de plus en plus saturé par des dandys à cravates fines... Il fallait que ça arrive : la crise ! Pour encore compliquer les choses les 80’s marquent un énorme bond en avant en matière de technologie dans la musique, le digital n'est plus très loin mais surtout les synthèses sonores ont beaucoup progressé en réalisme : la tentation de remplacer des musiciens payés par des machines est plus que séduisante dans la tête de nombreux pontes de l’industrie. Au début, les synthétiseurs étaient l'apanage de pionniers, de frondeurs, d’expérimentateurs, mais lorsque certains de ces aventuriers (The Human League, Depeche Mode…) parviennent à rencontrer le succès populaire avec des sonorités synthétiques modernes il n'en faut pas plus pour attirer dans l'arène les plus cyniques des producteurs.
(The Human League)
Loin de moi l'idée de vouloir confronter guitares et synthés, ce n'est pas du tout le propos : l'un et l'autre ont une personnalité propre et ne sont pas substituables. Or, c'est précisément dans ce travers que s'est engouffrée une bonne partie de la production 80’s mainstream : vouloir remplacer presque à l'identique des instruments analogiques par de l'électronique. Quand les premiers groupes électro-pop cherchaient à explorer de nouvelles sonorités, les opportunistes faiseurs de modes voulurent au contraire s'approcher des sons déjà existants, comme les trompettes ou les pianos électriques. On croit alors, dans les hautes sphères, dur comme fer à des productions qui ne nécessiteraient plus ces coûteux musiciens pour venir poser une batterie ou une ligne de basse, alors que suffisent un compositeur et une chanteuse, si possible bien gaulée, un peu de studio d'enregistrement et beaucoup de studio photo et vidéo... C'est l'ère de MTV, des premiers vidéo-clips couteux et élaborés, avec leurs mini-scénarios aux montages agressifs inspirés de la pub, histoire d'être efficace et de bien claquer. Les chaines musicales vidéos détrônent les radios dans le cœur des adolescents. Les groupes ne peuvent plus se contenter de faire de la super musique, il faut qu'ils présentent bien. Les Beatles étaient certes déjà en partie populaires pour les mêmes raisons mais avec MTV c'est comme si l'on passait de l'artisanat à l'industrie lourde : un énorme précipice.
(Donna Summer et Giorgio Moroder)
Ce contexte est difficile pour la pop à guitares. Il est presque devenu ringard alors que de faire jouer une 6 cordes sur un morceau ; désormais ce qu’il faut c’est un keytar, des reebok freestyle aux pieds et un brushing sur la tête. Pourtant, loin des grands médias la résistance va s'organiser. Le début des 80’s marque une sorte de rupture pour la pop à guitare : on a essayé de faire de la bonne musique et ça ne prend pas ? Tant pis, ne cherchons plus à séduire tout le monde et faisons les choses dans notre coin à notre petite échelle... REM et les Smiths ne sont certes pas les inventeurs de la démarche indie mais ils donnent une sorte de légitimité à cette musique ainsi qu'une relative popularité. Des tas de gens ne se reconnaissent pas dans la pop mainstream déshumanisée des Bananarama, Phil Collins et autres suppôts de la médiocrité, mais ils se retrouvent dans ces deux groupes qui deviennent une alternative crédible. En 1983 quel est le vrai défi ? Imiter des cuivres sur un DX7 ou bien tisser des arpèges carillonnants sur sa Rickenbacker ? Le début des années 80 marque l'émergence de multiples courants indie comme le Paisley Underground ou la twee-pop et si presque rien ne transpire jusqu'au grand public à part un tube de temps en temps (le Walk like an Egyptian des Bangles, par exemple), chez les passionnés c'est une ébullition de groupes. Sont-ils à la hauteur de leurs aînés ? Rien n'est moins sûr mais le propos n'est pas là. Ce qu'il faut, c'est monter des franchises, défendre la musique que l'on aime face à l'insipide soupe de MTV. Dans la tourmente, quelques francs tireurs mais aussi de véritables scènes vont voir le jour et assurer l'intérim entre les anciens et le futur. Ces héritiers feront plus que gérer les actifs de la powerpop, ils y incluront aussi leur propre sensibilité (souvent d'obédience 60's). Certains se révélant même être des formations essentielles du genre.
Powerpoptimisme #4 : "Résistance humaine au pays de MTV", les années 80
----- LES FRANCS-TIREURS
(The Smithereens - Behind the Wall of Sleep)
Les Smithereens font figure d'exception dans le paysage musical des radios étudiantes 80's avec leur rock terriblement classique et pétri d'influences 60's. Pat Dinizio ne s'est jamais caché de son admiration pour les Fab Four et les Smithereens ont été d'excellents messagers du groupe liverpuldien. Dans un journal local le jeune Pat passe une annonce au début de la décennie, après avoir écumé des covers bands divers et variés (notamment des groupes de metal !) il veut monter une formation pour jouer une musique qui lui ressemble : Buddy Holly, Costello, Nick Lowe, les Clash. Fin 1980 sort le premier EP des nouvellement formés Smithereens, mais il faudra attendre 1986 et l'album "Especially for You" produit par Don Dixon (*1) pour que le groupe sorte de son statut de "favori-des-critiques-mais-inconnu-du-public". Ce disque est une totale réussite, tout comme son successeur le presque-aussi-bien "Green Thoughts" sorti en 1988. La suite est décevante mais le groupe continuera de sortir aux cours des années des albums fidèles à leurs racines et profondément honnêtes.
(The Sneetches - A Good Thing)
Autres outsiders dans l'univers college rock des années 80 les Sneetches sont pourtant l'un des plus beaux trésors cachés de cette époque. Ce groupe qui continuera d'exister au début de la décennie suivante sort plusieurs disques remarquables (*2) notamment sur le label Creation Records (*3) en Angleterre : excusez du peu ! Originaires de San Francisco mais fortement anglophiles (un batteur anglais, tout comme le second bassiste Alec Palao) , les Sneetches prennent forme vers 1985. Leur goût pour les reprises (Colin Blunstone, Buffalo Springfield, Easybeats, Monochrome Set, Zombies etc.) ne les empêche pas d'enregistrer des titres originaux qui n'ont pas à rougir face à ces monuments. Le succès les a éludé et c'est terriblement injuste car aussi bien sur des morceaux nerveux comme In your car que sur un terrain plus pop comme avec le très raffiné et particulièrement émouvant A good thing, les Sneetches étaient un vrai bijou qui n'a pas trouvé son écrin. Chose plutôt amusante Alec Palao (bassiste non-fondateur) fera par la suite carrière dans la réédition de vieux disques des années 60. Autre détail rigolo, Chris Wilson, membre éminent des Flamin Groovies (et des Barracudas) enregistrera aussi quelques morceaux avec eux.
(The Barracudas - His last Summer)
Formés quelque part à Londres autour du duo Jeremy Gluck et Robin Wills et de leur amour pour le garage rock à la fin des 70's, les Barracudas sortent leur premier single en 1979. Au début des années 80 ils se lancent dans la surf music dynamitée à la powerpop à mi chemin entre le punk et les Beach Boys et ils obtiennent un petit succès dans leur île avec le délicieusement rétro Summer fun. En 1982 leur premier album "Drop out with" parachève le délire surf avec des titres comme His last Summer ou Surfers are back. A coté de ses délires plagistes, le groupe signe des classiques powerpop comme le génial I wish it could be 1965 again ou I can't pretend et des titres plus sombres et garage comme I saw my death in a dream last night(*4). Les albums suivants sans être aussi irrésistiblement catchy et addictifs sont très bons, mais ils sont plus sérieux, le délire surf a été abandonné, les Barracudas officient alors dans un style powerpop / garage aux teintes folk rock. Robin Wills produira en parallèle quelques disques dont l'excellente compilation françaises "Snapshots" qui comporte des titres de Gamine, Coronados, ou encore les géniales Calamités.
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OCEANIE
Si ces trois groupes étaient assez isolés ou à part dans leur environnement, l'Australie peut se targuer d'avoir développé quelque chose se rapprochant d'une scène, ou du moins d'un tir groupé de groupes powerpop de bonne tenue.
(Sunnyboys - Alone with you)
Les Sunnyboys débarquent au début des années 80 avec deux albums sous le bras (1981 et 1982) qui rentreront tous les deux dans le top 30 australien. Leur musique est élégante et fière, et touche au sublime sur des titres comme Alone with you tonight. Ils sont les cousins éloignés géographiquement mais pas musicalement de formations comme les dB's ou les Bongos, capables de mettre un peu d'angle dans les rondeurs de la powerpop sans en trahir la substance. Trois ans plus tard, les Hoodoo Gurus sortiront aussi deux albums populaires et réussis, remplis de tubes powerpop aux refrains imparables. C'est ensuite Dom Mariani qui va se révéler être l'une des grandes figures du genre via ses projets successifs. Les Stems démarrent très garage mais dévient progressivement vers le grand amour de l'australo-italien : la powerpop, et leur premier et unique album ("At First Sight Violets Are Blue" sorti en 1987) confirme cette dualité. Deux bombes feront fondre les cœurs les plus froids: le morceau titre At first sight et son riff carillonnant de rickenbacker et le non moins génial For always. Ensuite Dom Mariani va multiplier les projets comme DM3 ou les Someloves, peut-être sa contribution la plus notable à la powerpop, aidé par Darry Mather et Mitch Easter (à la production) le groupe sort un unique et excellent album en 1989 ("Something or other"), à recommander aux amateurs.
(The Stems - At first sight)
----- ETATS UNIS
(The dB's - Black & White)
Je ne m'en suis aperçu que très récemment : le second album de Big Troubles (chez Slumberland) est produit par Mitch Easter. A l'écoute pas de doute possible, le son Easter dans toute sa gloire et son emphase : une grosse production qui, loin de dénaturer la musique, donne puissance et éclat à ces (très bonnes) mélodies pop. Autant dire que Mitch n'est pas le genre de producteur à laisser indifférent, on aime ou on déteste mais dans tous les cas on ne peut pas nier que le bonhomme a un son bien à lui. Après s'être fait un nom en produisant le premier EP de REM, Mitch Easter parvient à faire signer son propre groupe, Let's Active sur IRS. Suivront trois albums, tous intéressants, qui exposent les principes de production et la conception de la pop d'Easter. Ces disques un peu inégaux contiennent de jolis moments et méritent que l'on s'y penche. Avant d'avoir son propre groupe, Easter fut aussi dans les Sneakers avec un certain Chris Stamey, qui allait par la suite fonder l'un des plus beaux groupes powerpop des 80s' : les merveilleux dB's. Les dB's jouent dans la cour des grands, et Black & white est une chanson absolument géniale avec cette guitare à la fin (qui me rend littéralement fou, c'est pour moi l'un des meilleurs titres à faire écouter lorsque me vient l'envie de démontrer ce qui me fait vibrer à propos des six cordes). Le groupe se forme à la fin des années 70 et le premier single (crédité à Chris Stamey & the dB's) parait en 1978. Cette même année, Peter Holsapple rejoint Stamey et c'est comme si Lennon avait trouvé son Macca : Holsapple amènera les mélodies mémorables, en passeur d'une certaine tradition tandis que Stamey sera l'avant-gardiste, l'aventureux. L'association de ces deux talents fait des étincelles et deux magnifiques albums : "Stands for Decibels" (1981) et "Repercussion" (1982). Puis Stamey part et Holsapple garde le cap avec deux autres disques, réussis mais pas aussi mémorables. Le premier figure encore aujourd'hui dans les grands classiques de l'indie rock. Figurez-vous que pas plus tard qu'il y a un mois, un mec de Clap your hands and Say Yeah le citait comme l'un de ses disques fétiches : il faut dire que les dB's ont su trouver un équilibre fascinant entre modernité et mélodies intemporelles, créant une musique nouvelle mais consciente de l'héritage qu'elle porte dans ses gènes.
Les Bongos, d'Hoboken (*6) sont un peu moins connus et cités mais leur premier album "Drums along Hudson" est un chef d'œuvre de pop moderne, pas si loin spirituellement que ça des dB's. Si l'architecture de ces derniers est construite autour de deux personnalités distinctes, l'ossature des Bongos repose en grande partie sur les épaules du talentueux Richard Barone. Le groupe tourne dans les mêmes clubs que les Feelies et partage avec eux une philosophie oblique et déviante de la pop, mais les Bongos gardent peut être plus d'affinité avec le format ramassé, ces chansons balancées dans la gueule en trois minutes montre en main. La musique des Bongos est fascinante, elle garde toute sa hargne sans jamais négliger les mélodies ni l'inventivité. "Drums along Hudson" souffre de ne pas toujours être cohérent (le disque est la réunion de plusieurs singles et EPs), mais ce petit défaut est bien vite compensé par l'avalanche de chansons monstrueuses comme In the Congo, Clay midget, Glow in the dark ou Zebra Club(*7). La suite ne sera pas aussi exceptionnelle mais peu importe car ce premier album est un véritable trésor caché de la pop 80's qui ne demande qu'à être redécouvert.
Mitch Easter a aussi l'occasion de travailler (tout comme Richard Barone des Bongos d'ailleurs !) avec les Windbreakers une formation de Jackson dans le Missouri. Autour du duo de songwritters Bobby Sutliff et Tim Lee le groupe a sorti 5 albums entre 1985 et 1991 dont les meilleurs morceaux sont compilés sur la très bonne anthologie "Time Machine" sortie chez Paisley Pop en 2003. Les Windbreakers y proposent une power/jangle-pop de très bonne qualité qui plaira aux amateurs du son Mitch Easter bien que tous les morceaux ne soient pas produits avec la contribution de ce dernier.
(The Bongos - Clay Midget)
----- EPILOGUE
Durant les années 80 la powerpop s'est aussi vu associée à l'éphémère mais passionnante scène Paisley Underground. Les groupes de ce tout petit mouvement étaient basés à Los Angeles et ses alentours, ils étaient tous fanatiques à des degrés divers de pop 60’s et s'en sont donc tous inspirés. Si certains sont allés du coté du Velvet Underground (comme les géniaux The Dream Syndicate) ou vers le country-rock terroir (comme les Long Ryders en bons héritiers de Gram Parsons) d'autres ont exploré des voies plus proches de la powerpop et notamment les 3 O' Clock de Michael Quercio (*8) sur des titres comme Jet Fighter, ou encore les Bangles. Ces dernières étaient gagas des Beatles, des Merry-Go-Round d'Emitt Rhodes (*9) ou encore de Big Star (*10) et leur premier album est précisément la rencontre de tout ces sons, un très très bon disque de pop, loin de l'image "papier glacé" que l'on peut se faire du groupe généralement. La suite est il faut le dire plus aléatoire mais Susanna Hoffs n'a jamais cessé d'aimer la bonne musique comme en témoigne sa collaboration avec Matthew Sweet(*11).
Les 80’s furent donc vous l'avez compris une période de transition pour la powerpop, une époque de changements, de nouvelles approches en guise de transition avant un second âge d'or. Mais qui se serait douté qu’il surviendrait en 1989 ?
Alex Twist
(*1) : Don Dixon est un des grands producteurs indie des années 80. Outre les Smithereens il a contribué au son de REM, Guadalcanal Diary ou encore Let's Active.
(*2) : Discographie principale du groupe: - "Lights Out with The Sneetches" (1988) - "Sometimes that's all we have" (1989) - "Slow" (1990) - "Blow out the Sun" (1994) (*3) : Creation Records fut par la suite le label qui relança la pop britannique grand public avec notamment les Stone Roses (et plus tard Oasis). (*4) : J'offre un caramel mou à celui qui a capté la référence ! (*5) : Où est Charly ? (*6) : Comme les Feelies ou les Individuals (ces derniers ayant été produits par l'un des dB's justement) ou Yo La Tengo plus tard. (*7) : Dont il existe une excellente reprise par le groupe bordelais Gamine. (*8) : Danny Bennair, le batteur du premier album n'est autre que celui des fameux The Quick. Jason Falkner sera dans le line-up vers la fin du groupe avant de contribuer à former Jellyfish. (*9) : Les Bangles ont repris Live qui estsur le premier album, dans une super version, largement à la hauteur de l'originale. (*10) : Les Bangles ont repris September gurls sur leur second album, dans une version pas trop mal, mais en dessous de l'originale. Elles ont connu Big Star par l'intermédiaire du groupe angelno The Pop que nous avions mentionné dans une précédente partie. (*11) : Dont on va reparler dans notre prochaine partie consacrée aux 90's !
Résistance humaine dans les années 80, la mixtape :
01 Three O Clock - Jet Fighter 02 The Sneetches - In my Car 03 Let's Active - Everyword means No 04 Hoodoo Gurus - I want you back 05 The Stems - at first sight 06 Sunnyboys - alone with you tonight 07 The dB's - black & white 08 The Bongos - Clay Midget 09 The Barracudas - I Can't Pretend 10 Windbreakers - I'll Be There
Les Armées du Royaume de la Mort Éternelle arrivent sur Terre depuis les Enfers sur leurs fiers destriers de métal pour faire table rase et apporter l'Ordre Nouveau où les Rois des plaines du Tonnerre auront tout pouvoir sur les simples mortels et pourront les écraser à la force de leurs marteaux divins et de leurs épées-magiques (*1). Les Armées. Là, maintenant. Elles arrivent pour vous vaincre vous et vos préjugés petit-bourgeois vis à vis du Heavy Metal. Car je l'exprime tout de go, vous avez tort, vous vous trompez, vous l'avez dans l'os. Non, le heavy metal n'est pas seulement un repaire sonore pour gros dégoutants, suant à grosses gouttes sous leurs cuirs, fiers de leurs longues bouclettes et cultivant sexe, violence et amour du Démon au jour le jour. Trop pas. Il y a certes une communauté, une frange de la population, qui semble plus encline aujourd'hui (et je dis bien aujourd'hui) à se laisser convaincre par les trémas sur des voyelles, les crucifix inversés et les power chords rapidement pratiqués. Ils sont souvent grands et forts, ils ont peut-être besoin de cette musique pour déverser leur haine dans quelque chose de plus sain qu'un punching ball ou le visage de leurs conjoints, qui sait ? Il y a des études là-dessus. Mais vous reconnaitrez que l'Age d'Or du heavy metal est derrière nous, et c'est alors, lorsque les rois-guerriers et les hurleurs androgynes étaient au sommet des charts, dans une période courant de 1978 à 1988 environ, que le heavy metal s'est révélé significatif et grandiloquent, constructif à travers-même sa décadence. Ce qui m'amène à user de tels adjectifs pour définir ce que beaucoup doivent considérer comme un fléau, comme l'une des raisons pour lesquelles les années 80 ont encore une image négative, comme l'une des heures sombres du triomphe d'un genre musical sur les ondes radio, c'est l'idée, toute simple, selon laquelle avant d'être une musique de violence, de machisme, de clichés, ce que l'on a appelé "hair metal" (*2) était le fier blason de l'amusement, de la fête, du bon temps et de l'éclate à une époque où, en apparence, tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes (à savoir les États Unis d'Amérique de Ronald Reagan).
Heavy Metal #1 : Le triomphe de l'acier dans la bonne humeur, une autre façon d'envisager le Hair Metal Américain
Personne n'a mieux exprimé cette idée que les personnages imaginés par le scénariste Robert D. Siegel pour le film de Darren Aronofsky, "The Wrestler". Le catcheur joué par Mickey Rourke et la strip teaseuse interprétée par Marisa Tomei, lors de leur premier rencard, se retrouvent dans un bar à discuter lorsque retentit à la radio le Round & Round du groupe de glam metal Ratt, de San Diego (une chanson parue en 1984 sur l'album "Out of the cellar"), sur le refrain de laquelle Rourke se met à chanter, très vite épaulé par Tomei :
I knew right from the beginning That you would end up winning I knew right from the start You'd put an arrow thru my heart
... s'ensuit alors un rapide débat que je trouve particulièrement intéressant parce qu'il énonce les faits d'un point de vue inhabituel :
Mickey Rourke : Goddamn, they don't make'em like they used to. (Bon sang, on n'en fait plus des comme ça)
Marisa Tomei : Fuckin' eighties, man. Best shit ever. (Putains d'années 80, mon vieux. La meilleure came de tous les temps.)
MR : Bet your ass, man. Guns n'Roses fucking rule. (Tu l'as dit, ma vieille. Guns n'Roses sont les putains de meilleurs.)
MT : Crüe... Def Lep.
MR : And that Cobain pussy had to come around... And ruined it all, ya know. (Et cette fiotte de Cobain avait besoin ramener sa gueule... et de tout foutre en l'air, pas vrai ?)
MT : Like there's something wrong with having a good time ? (Comme s'il y avait quelque chose de mal à s'éclater ?)
MR : Lemme tell you something, I hated the fucking 90's. (J'vais te dire un truc, j'ai détesté les putains d'années 90)
Accuser le seul Cobain d'avoir causé la fin de la fête n'est bien entendu pas tout à fait juste, surtout dans la mesure où Nirvana n'est finalement qu'un rejeton naturel du heavy metal, tout comme des groupes affiliés au metal de la même époque (Danzig, Melvins). La fin de la fête était inévitable. Après deux mandats de Reagan le pays était dans un sale état et pendant ces huit années de règne, les mœurs dominantes avaient changé, expulsant pour de bon toute réminiscence de la naïveté et de l'optimisme nés dans les années 60 et qui avaient contribué à la naissance du metal. La récupération du heavy metal par le système de l'industrie musicale, l'apparition des synthés, des power ballads et la décadence inhérente à tout genre musical à ce stade de sa reconnaissance publique (une décadence exprimée notamment par le documentaire de Penelope Spheeris "The Decline of Western Civilization Part II : The Metal Years" et dans une moindre mesure par le mockumentaire de Rob Reiner "Spinal Tap") ne pouvaient qu'amener à la dégradation durable de l'état de santé du metal.
Cependant, là où ce dialogue est intéressant c'est lorsqu'il décrit cette musique comme un symbole de l'état d'esprit qui caractérisait l'Amérique de Reagan, du moins du point de vue des observateurs extérieurs ou des privilégiés (parce que l'ère des Reaganomics et leurs effets dévastateurs sur l'état du pays, sur les emplois, les libertés individuelles et les questions relatives à la Culture n'aura pas été vué par toute la nation comme une époque où "tout [était] possible"). Selon la formule consacrée prononcée par Ronald Reagan lui-même lors de sa campagne de réélection en 1984 : "It's morning again in America", une époque où il fait bon être jeune (on pourrait ajouter "blanc"), ambitieux et travailleur au pays du rêve. C'est exactement ce que le heavy metal exprimait, en plus vulgaire je vous le concède. Les choses sérieuses avaient commencé en Angleterre quelques années plus tôt avec Black Sabbath, Iron Maiden et Judas Priest mais c'est à Los Angeles, à partir de 1982 ou 83 que le heavy metal prit enfin son envol aux États Unis. Quiet Riot furent les premiers à atteindre le sommet des charts, avec leur album "Metal health" en 1983, en grande partie grâce à leur reprise du Cum on feel the noize des anglais de Slade. A partir de là, les majors comprirent qu'il y avait de l'argent à gagner et la voie était ouverte pour ce que Dave Mustaine (de Megadeth) allait résumer plus tard avec une vanne "Glam metal = Gay LA metal". Les groupes qui avaient jusque là hanté le Sunset Strip devaient conquérir le monde avec des looks de plus en plus grotesques.
(Motley Crue - Looks that kill)
De Mötley Crüe à Twisted Sister en passant par W.A.S.P., Ratt ou Poison, les cheveux étaient longs et imposants, les cris stridents, les guitares en avant et le code vestimentaire incluait des éléments typiquement féminins, d'autres tendant vers le post sadomaso (une tendance initiée par Judas Priest). L'ambition de la frange glam californienne du heavy metal était de choquer, choqué cela a, et c'est là qu'est le paradoxe gigantesque. Cette musique que la jeunesse chérissait, qui dominait les charts et qui représentait si bien le concept-même de Reaganisme, avec ce que cela implique d'égocentrisme, de manichéisme, de sans-gène et de décadence arriviste, cette musique-là devint bien vite celle à abattre pour les adultes bien-pensants du système. Le paradoxe est tel que de la bataille juridique qui suivit la prise de conscience par l'establishment du contenu des paroles de ces jeunes gens (des hommes essentiellement) et qui opposa notamment Tipper Gore, la femme du Sénateur Al Gore à Dee Snider (ci-contre), chanteur-icône de Twisted Sister, naquit une mesure consistant à apposer le fameux "Parental Advisory / Explicit Content" sur les disques dont le contenu pourrait se révéler choquant. Un autocollant qui allait malgré lui booster les ventes du heavy metal, incitant les jeunes à acheter en priorité les disques marqués.
(Twisted Sister - We're not gonna take it (anymore))
L'Amérique de la surenchère avait ce qu'elle voulait : une stigmatisation de la rébellion adolescente du metal, inefficace certes, mais les WASPs derrière le PRMC, qui avaient imaginé le sticker, avaient ce qu'ils voulaient : une décision de justice, une reconnaissance. Il est toujours amusant et stupéfiant de bétise de voir à quel point la jeunesse-rebelle-voulant-brûler-les-symboles-de-ses-parents d'un jour se transforme cycliquement en idiote-masse-adulte-voulant-brûler-les-symboles-de-ses-enfants le lendemain. Oh mais dans ce cas précis, l'entêtement parental ne devait pas durer puisqu'à partir de la fin des années 80, un ennemi bien plus délimité prendrait la place du metal au rôle d'ennemi public number one. Lorsque PE, N.W.A. et d'autres prirent le relais, je soupçonne les culs-serrés dans la lignée de Tipper Gore d'avoir ressenti un frisson d'excitation à l'idée de la croisade qui s'annonçait. L'ennemi était plus facile à accuser : ses invocations de violence étaient plus "réelles", moins fantasmées, et puis surtout, l'ennemi était noir.
(Professor Griff, de PE, puis Ice Cube et bien d'autres allaient offrir une nouvelle cible à l'establishment bien-pensant)
Il y a eu de nombreux courants dans le heavy metal, de nombreuses vagues depuis les origines anglaises jusqu'à son exportation massive en Scandinavie. Aux Etats Unis, le thrash metal d'Anthrax, Metallica, Megadeth et quelques autres devait voler la vedette au glam metal à partir de la fin des années 80 avant d'être lui-même dépassé par d'autres mouvances. Il y a eu au cours de ces péripéties beaucoup d'excès, de sexisme, de provocation et de frasques mais jamais autant que pendant l'ère du Hair Metal, lorsque Van Halen et Guns'n Roses faisaient la loi. Il s'agit de ne pas tout confondre. Manowar portait des peaux de bêtes et chevauchait des Harley-Davidson, Black Sabbath invoquait la sorcellerie, Judas Priest le SM, mais la majeure partie des métalleux-à-cheveux-longs des années 80 se contentaient de prôner l'éclate, le déchainement et l'irresponsabilité concertée. Un état d'esprit absolument rock'n roll en même temps qu'une profession de foi dictée par l'air du temps. J'ai beau être personnellement beaucoup plus proche en termes de goût, d'idéologie ou de simple kiff de styles musicaux historiquement parallèles au hair metal (le post-hardcore, la new wave, le hip hop old school...), je ne peux m'empêcher de regarder cette phase du grand cycle commercial de l'industrie avec un certain respect, au mépris de toute considération socialisante ou de toute morale. On en viendrait presque à regretter ces bouclettes, ces visages peints et ces poses lascives. L'absence totale d'éclate (sans provocation - aucune ! - il ne peut y avoir d'éclate) dans le mainstream actuel, voilà ce qui nous amène tous à la rétromanie. Laquelle contamine le mainstream par vagues successives et le serpent de se mordre la queue. C'est une autre histoire.
Dans le prochain numéro, retrouvez un Top des singles les plus charismatiques à avoir parsemé les années 70, 80 et 90 et faites-vous une culture métallique en béto.. euh en acier !
Joe Gonzalez
(*1) : En changeant l'ordre des mots de cette phrase vous pouvez recomposer le texte de n'importe laquelle des chansons de Manowar.
(*2) : Une appellation qui n'a aucun sens et qui désignait l'ensemble des groupes heavy, glam ou thrash metal des années 80, ceux dont les tignasses inondaient MTV.
On l'a déjà remarqué il y a quelques mois avec le sur-place que peut faire l'indie rock en l'absence de stimulus, ou encore avec le dernier album de GusGus qui traite de la crise en Islande ; on pourrait encore se rappeler le groupe d'indus-metal démocrate Ministry qui avait la réputation de ne pouvoir sortir de bons albums que quand un Républicain était au pouvoir… les années difficiles et les périodes de frustration engendrent souvent des œuvres intéressantes.
C'est ainsi dans la Grande-Bretagne des années Thatcher (alors même que Reagan régnait aux États-Unis) que Matt Johnson (The The) aura sorti trois de ses quatre meilleurs albums, en nous présentant tout le mal-être que l'on pouvait ressentir à cette époque, tout en nous faisant danser, réfléchir, et user notre juke-box interne jusqu'à la corde avec sa synth-pop sombre mais particulièrement accrocheuse.
N'arrêtez pas de lire tout de suite si vous ne vous intéressez pas à la politique : The The n'est pas un groupe engagé comme ont pu l'être Refused ou Rage Against the Machine. Le projet traite de sujets que l'on peut encore aisément transposer aujourd'hui, et "Infected" est avant tout un album mû par un thème quasi-universel : le désir, le désir maladif, sans objet ("Tell me what it is that I want in this world !"), la déroute que l'on ressent dans un monde où tout semble vouloir nous inonder de tentations ("I can't give you up 'til I've got more than enough […] Endow me with the gifts of the man-made world"), une société qui nous submerge en plus d'être malade, si bien qu'à la fin elle comme nous semblons foncer droit dans le mur. A titre d'exemple, l'hymne furieux Infected au rythme aussi primitif que puissant, la délicieusement acide et ironique Out of the Blue (Into the Fire) où le narrateur se paie les services d'une prostituée pour compenser son manque de confiance en lui, ou encore l'amour insincère et dysfonctionnel sur Slow Train to Dawn (une histoire que Johnson poursuivra sur les albums suivants)…
(Heartland)
…et si je vous parlais de politique au début, c'est que les lignes avec lesquelles Johnson décrit l'état de son pays sur Heartland, chanson aussi accrocheuse qu'amère sur l'injustice sociale et l'américanisation de la Grande-Bretagne, sont tout aussi marquantes (cf. ci-dessus). On tombe aussi sur le thème de la guerre, soit traité de manière générale comme incompréhensible (Heartland encore), soit vécu "de l'intérieur", sur Sweet Bird of Truth, avec les mots d'un pilote sur le point de s'écraser dans le golfe Persique ; ou encore la façon dont la religion est utilisée (comme prétexte ?) pour générer des conflits, sur Angels of Deception ("I was just looking for paradise anywhere in this world while they're gunning for heaven from this man-made hell"). Et pourtant, que ce soit à l'échelle d'un individu, d'un pays ou du monde en général, les thèmes abordés par "Infected" se rejoignent tous : une agitation permanente, l'énergie du désir et du mal-être : que faire quand on ne peut rester inactif mais que rien ne semble faire sens ?
(Angels of Deception)
Je sais : des thèmes et des paroles ne font pas un album. Mais sur "Infected", c'est la force directrice qui infléchit toutes ces pistes et leur donne sens — ce qui change ces chansons, déjà des tubes en puissance, en de véritables bijoux dance-pop new wave…
Alors certes, on peut peut-être reprocher à certains sons d'avoir vieilli (les synthés et les drum machines font très "années 80"), ou à Matt Johnson d'en faire un peu trop (pas moins de 67 musiciens et trois producteurs ont collaboré sur l'album, de Neneh Cherry à Roli Mosimann des Swans, et toutes les pistes de l'album ont fait l'objet de vidéos, compilées sur VHS). Mais franchement, je vous dis plus ça par acquis de conscience qu'autre chose : cette abondance est mine de rien en phase avec le thème du disque, et l'excès d'énergie qui transpire par toutes ces pistes ne nuit en rien à l'efficacité des compositions de l'album. Je sais que plusieurs auditeurs ont déjà été rebutés par le son du disque, mais je ne changerais rien à "Infected", qui est l'un des albums de cette période-là que je préfère et dont les huit pistes sont tout simplement huit tubes.
(Infected, en version live surchargée en effets et en testostérone, avec Johnson en maillot de corps, une danseuse-chanteuse en costume moulant et une distortion inutile vers 02:10. OK, là, il en fait peut-être un peu trop. Mais dites-moi que ce beat, que cette basse, que cette mélodie, que cette chanson ne sont pas efficaces !)
Si Matt Johnson est connu pour ne pas avoir publié tout ce qu'il a enregistré (la discographie officielle de The The regroupe presque autant d'albums inédits que d'albums effectivement parus), on peut sans hésitation recommander les quatre albums qu'il a sortis de 1986 à 1993, tous aussi géants les uns que les autres : "Soul Mining", "Infected", l'ambitieux "Mind Bomb" et le mélancolique, apaisé et intimiste "Dusk". "Burning Blue Soul" (plus orienté shoegaze) et "NakedSelf" (parfois grinçant et touchant, parfois fatigué) sont malheureusement plus inégaux, et c'est bien le The The aussi dérangé que flamboyant des années 80 et 90 qu'il vous faut écouter. (Enfin, "qu'il vous faut écouter", façon de parler : personne ne viendra vous taper sur les doigts si vous ne le faites pas. Mais vous rateriez quelque chose.)
Similaire au plaisir de l'archéologue face à une nouvelle chambre funéraire dans le tombeau d'Hatchepsout ou à celui du randonneur après la traversée d'un torrent, la sensation éprouvée par l'amateur de musique à la découverte d'un enregistrement se décline avec les circonstances de la-dite rencontre. Le musicophile, en fait, apprécie particulièrement le vagabondage de l'imagination et s'il est aventureux, je lui recommande tout particulièrement l'expérience passionnante (*1) de
La découverte elliptique
Procédez comme suit : choisissez un artiste ou un groupe à discographie pléthorique et sélectionnez l'un des premiers enregistrements (de préférence, évitez le tout premier, qui en général se révèlera n'être qu'un "brouillon" de l'œuvre à venir) que vous écouterez comme n'importe quel autre disque, associant ainsi naturellement l'artiste concerné au style entendu. Dénichez alors un enregistrement bien plus tardif (de préférence le tout dernier paru) et, à coup sûr, le plaisir de votre écoute sera dédoublé : non seulement aurez-vous à explorer une Terre Neuve (comme à chaque fois que vous entendez un disque pour la première fois) mais votre esprit aura-t-il en sus à questionner le développement du propos et du son de l'artiste, son évolution artistique, et vous pourrez alors tenter de retracer un agenda de plusieurs années dont vous n'aurez aucun indice, tel Dale Cooper rassemblant les éléments lui permettant de démasquer l'assassin de Laura Palmer.
C'est à peu de choses près la démarche que j'ai suivie ces dernières semaines. De Swans, je n'avais auparavant entendu qu'un seul album, dont le titre m'avait attiré l'œil par sa provocation : "Public Castration is a Good Idea" et dont le contenu sonore ne m'avait pas laissé indifférent. Probablement l'enregistrement le plus sordide, glauque et éperdument violent qu'il m'ait à ce jour été donné d'entendre, cette captation live (comme son nom l'indique... mais figurez-vous que je ne l'ai réalisé que récemment, et pourtant ce n'est pas faute d'entendre par moments le public applaudir à la fin de certaines chansons, mais si vous l'écoutez, vous avouerez qu'il est difficile pour l'esprit humain de considérer qu'un public était présent lors des évènements desquels nos oreilles sont ici les témoins) date de 1986, époque à laquelle Swans avait sorti quatre albums studio mais ça je n'en avais aucune idée lorsque j'ai découvert cette pochette :
Couic, le bout il est coupé.
Tout ce que je savais alors, c'est que ce groupe assez unanimement reconnu comme fondateur, semblait être à la no wave ce que le gourdin est au nunchaku, à savoir un objet voué au même but (la douleur) mais dont le modus operandi plus terre-à-terre offre un résultat plus sanglant. Les plaintes de Michael Gira, hurlées à la mort par dessus le vacarme monosyllabique et métallique du groupe (pareil au rythme mécanique assourdissant d'une pièce d'ingénierie de dimension mythologique, résonnant telle une horloge dans l'usine de canons de Héphaïstos lui-même) semblent provenir d'un homme agonisant, torturé, à qui chaque coup de marteau fait avouer une nouvelle horreur ancestrale, l'un de ces secrets si laids (exemple : "Money is flesh") que son expression peut engendrer dans la gorge de celui qui le révèle l'apparition de bulbons aphteux et de cloques malignes.
(Avez-vous souvent vu performance plus intense que celle de A screw (holy money) par Swans ?)
Lorsqu'il y a quelques semaines, la revigoration ("PAS une réunion", je cite) de Swans, annoncé par Michael Gira, son leader, et confirmée par le retour au bercail de nombreux anciens membres, s'est soldée par la parution d'un nouvel album (le premier en douze années), il me parut difficile d'échapper à une nouvelle découverte elliptique. Que pouvais-je alors imaginer trouver d'autre que cette horreur infinie proposée jusque là par la Castration Publique de Swans ?
(*2)
Je ne vous le cache pas, une découverte elliptique peut se révéler très insatisfaisante. Je ne vous parle même pas d'un artiste qui au bout de trente ans n'aurait pas avancé d'un centimètre (il y en a) mais même un groupe comme Sonic Youth (dont la capacité à se renouveler n'est plus à prouver) décevrait le malheureux qui aurait réalisé le grand écart entre "Dirty" (1992) et "The Eternal" (2009) suite à un faux pas malchanceux. Dans le cas de Swans, nenni, la surprise fut totale.
(You fucking people make me sick)
Empreint d'une démarche somme toute très différente, "My father will guide me up a rope to the sky" est une œuvre bien plus humaine dans le sens où Gira s'intéresse davantage à des tracas assez universels (paternité, création et mort) plutôt qu'à des thèmes sociétaux ou religieux. L'étonnement est entier à l'écoute d'une chanson dont le titre (You fucking people make me sick) laisse présager un marteau-piqueur nihiliste : le chant y est assuré par Devendra Banhart et Saoirse Gira, le fils de Michael, tandis que Grasshopper (le guitariste de Mercury Rev) joue de la mandoline... Surprenant, c'est le moins que l'on puisse dire, et la chanson se révèle malgré tout habillée d'une noirceur et d'une violence implicites, révélées au grand jour par les derniers mots prononcés, amenant vers un final angoissant où le piano semble trainé dans un hangar par un monstrueux troll, ses touches raclant le sol à chaque pas du géant.
Définitivement plus facile à approcher qu'un enregistrement de la trempe de "Public Castration", ce nouveau LP n'en est pas moins l'un des plus intenses et des plus brutaux parus depuis longtemps, où la basse de Chris Pravdica impose un rythme lent, lourd tandis que les arrangements de cordes (du hammered dulcimer) et de vibraphones donnent une dimension quasi religieuse au boucan perpétré par les musiciens. Le talent de Swans (et la sagesse professionnelle acquise depuis trente ans) permettent au groupe de ne jamais sombrer dans la démonstration de force ou dans l'abime du gothique pessimiste. Gira signe avant tout de très beaux textes (comme celui de Jim, sur la fin de Tout qui n'est la fin de rien) qu'il chante avec un charisme tel que l'on sombre volontiers avec lui dans la noirceur des péchés qu'il décrit et lorsqu'il dépeint les murs de la Prison d'Eden ("Now moving through the roots of trees (Deep may their fingers reach), The substance of a mind that feeds, The bodies of the living stones that lead, Up to become the walls of Eden Prison") on pense au cynisme critico-réaliste de Philippe Muray ou de Louis-Ferdinand Céline, avant de se rendre compte que sous ses airs de pessimiste invétéré, Gira n'est en fait pas désespéré puisque le motif qui anime cet album est celui de l'espoir du retour ("Heaven will come, we will rise again" in Jim / "I am free, I will begin again" in Eden Prison / "Bring new life to Madeline" in Inside Madeline).
(Jim)
On compte sur les doigts de la main les disques aussi valeureux que celui-ci dans un système post-punk actuel, empli de clichés sonores et le plus souvent vide de toute profondeur intellectuelle. Publier ces chansons-là revient à se placer en paria d'une industrie musicale où "trop fort" et "trop bien écrit" figurent les premières choses à éviter par quiconque veut aller de l'avant. Michael Gira s'en rend compte et prône alors l'absence de mots et de pensée ("To think is a sin, long may his world never begin" in No words / No thoughts), dès les premières notes d'une œuvre sensée, enfin une.
P.S. : Les plus curieux d'entre vous pourront lire la suite des aventures de Swans dans quelques jours avec un compte-rendu de leur prestation au BBmix 2010.
(*1) : un plaisir parallèle s'applique aux autres domaines artistiques, par exemple en lisant l'œuvre de jeunesse d'un auteur confirmé ou en mirant celle d'un peintre reconnu, dont on ignore tout en dehors du nom et de la réputation, avant de se projeter vers leurs chefs d'œuvres tardifs.
(*2) : Une parenthèse hors sujet : j'ai depuis pris le temps de me renseigner et ai découvert ce qui s'était passé pendant les 24 années séparant "Public Castration is a good idea" et "My father will guide me up a rope to the sky", comme par exemple le passage de flambeau de Swans à The Angels of Light, l'autre groupe de Michael Gira pendant les années 2000, dans lequel ce dernier officia davantage dans un registre de dark folk, ou encore le fait que Gira ait financé en partie la sortie du nouvel album de Swans avec un CD/DVD ("I am not insane") où figurent des démos acoustiques des chansons présentes sur "My father will guide me up a rope to the sky". Si je vous dis tout cela, et si je le fais en note de bas de page, c'est pour le cas où vous seriez curieux car, en fait, ça n'a eu aucune incidence sur ma découverte de l'album et je ne désirais pas m'y attarder dans cet article, dont ça n'est pas le propos.
C'est dans un état d'esprit vengeur (cf l'article précédent) que je veux rétablir une certaine vérité: en 1986, tout le monde voulait coucher avec Prince.
Je sais que je m'adresse à un public jeune. Je n'étais moi-même pas bien vieux en 86, mais imaginez-vous téléportés vingt trois ans dans le passé, et demandez-vous, dans la mesure où vous n'êtes je l'espère ni homophobe ni raciste, à quel point vous pourriez résister à Prince. La Pop Star Des Années 80 Par Excellence, vous en conviendrez - à égalité avec Michael Jackson, OK, je l'admets...
Lui-même ne fait qu'encourager chaque être humain doué d'un désir sexuel à vouloir de lui en faisant Kiss, peut-être la chanson plus hot et la plus sexe au monde, pour laquelle il écrit:
You don't have to be beautiful to turn me on I just need your body baby From dusk till dawn (...) Ain't no particular sign I'm more compatible with I just want your extra time and your Kiss
Ce qui peut se traduire (en essayant de faire un peu rimer la chose):
Tu n'as pas besoin d'être beau/belle Pour m'exciter J'ai juste besoin de ton corps, bébé Du soir au matin (...) Y a pas de bord particulier avec l'quel je préfère aller Je veux juste tes heures sup' et ton Baiser
Cette chanson est un manifeste, une Internationale, un manuel de la (bi)sexualité. Le meilleur dans tout cela, c'est que ça n'a pas pris une ride, surtout avec ce revival 80's que nous prenons de plein fouet cette année. Je vous laisse avec le clip, mais n'oubliez pas que la chanson est dans le lecteur, sur votre gauche, en cas d'un besoin urgent de gonflage de libido.