C'est entendu.
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jeudi 17 novembre 2011

[Extinction] Laura Kennedy (The Bush Tetras)

Vous ne savez pas qui est Laura Kennedy et moi non plus je ne la connais pas mais elle est morte il y a trois jours et ça craint du boudin. Laura était la bassiste du groupe new-yorkais Bush Tetras, formé autour de Pat Place, une ex-guitariste de James Chance et qui entre 1980 et 1983 allait faire partie de l'éphémère et passionnante scène no-wave, à NYC. De l'amas en fusion de guitares désaccordées et de basses groovy qui constituait cette musique, Bush Tetras conservait l'esprit (DIY, lo-fi et rentre-dans-le-lard) mais empruntait au post-punk anglais de Gang Of Four et au funk décadent de James Chance une certaine notion de structure rock et un jeu de jambes particulièrement prononcé. Leur single Too many creeps paru en 1980 se vendit plutôt bien et le second, Rituals, fut produit par Todd Headon (le second batteur des Clash, celui qui était là quand il fallait). Ces succès très underground ne suffirent pourtant pas à faire du groupe autre chose qu'une inspiration pour de futurs musiciens new yorkais et le groupe splitta en 1983 en publiant une hétérogène mais indispensable cassette compilant leurs divers enregistrements : "Wild Things". 

(Too many creeps, le premier single)

Enregistrements live (comme sur l'excellente Boom) ou simplement lo-fi, les pépites présentes sur cette compilation (dont les deux singles précités et un troisième, le très britannophone Can't be funky) servent à la fois à comprendre les contours musicaux dessinés par le quatuor et à saisir les raisons de leur incapacité à connaitre un véritable succès commercial (principalement : leur son qui, même sur Can't be funky les empêche de prétendre à l'étiquette New Wave, synonyme de chance de gagner de l'argent à l'époque).

Le groupe s'est par la suite reformé au milieu des années 90 (et publié un véritable album dont j'avoue volontiers ne pas avoir cherché à jauger la qualité) puis il y a environ un an pour donner des concerts à New York, mais avec la mort de Laura Kennedy (suite à une malade du foie), le groupe est sans doute fichu et c'est une plaie. Pourquoi ? Parce que ces musiciennes n'auront somme toute jamais reçu la reconnaissance qu'elles méritaient (à l'écoute de "Wild Things") pourtant au même titre que d'autres acteurs de la vague no. Parce que Bush Tetras était un groupe inspiré et, bien que totalement souterrain, inspirateur à plus d'un titre.



(Can't be funky)

Bien sûr il y a la célèbre compilation "No New York" réalisée par Brian Eno et qui rassemble quatre groupes plus ou moins emblématiques (James Chance, Teenage Jesus & the Jerks, DNA et MARS) et bien sûr le label Soul Jazz qui avec les recueils de son anthologie "New York Noise" a su raviver l'esprit d'une époque. Mais en définitive, qui se souvient aujourd'hui des Bush Tetras ? Je ne parle pas du quidam croisé au coin de la rue mais même des fanatiques de musique rock parmi vous. Combien parmi vous avaient entendu la musique des Bush Tetras avant ce matin ? C'est quelque chose de parfaitement naturel et compréhensible, il est dans l'ordre des choses que certains parviennent jusqu'à nous et d'autres non, mais ça n'est pas toujours une question de talent (Bush Tetras me semble plus intéressant que MARS par exemple, voire qu'une bonne partie de l’œuvre de Lydia Lunch). La chance joue énormément, et assurément, le groupe aurait eu une autre carrière si Brian Eno les avait sélectionnés pour sa compilation. Au lieu de ça, nous voici 30 ans plus tard et c'est avec un mélancolique enthousiasme que je vous propose de découvrir un recoin obscur de la ville de New York, où des musicien(ne)s se sont rassemblé(e)s un instant pour faire remuer des corps et saigner des oreilles. J'espère que vous apprécierez autant que moi ce plaisir archéologique... punk.


Joe Gonzalez

mardi 14 juin 2011

[Extinction] Sparklehorse


Avant propos :

Le 6 Mars 2010, Mark Linkous s'est tiré une balle en plein cœur et a mis fin à Sparklehorse une bonne fois pour toutes. Le lendemain matin, apprenant la nouvelle, bouleversé, je me lançai dans cet article ému. Seulement cette journée-là était loin de toucher à sa fin et après une demie heure de rédaction, une désillusion personnelle sans aucun rapport avec Linkous me tomba par surprise sur la tête et sans rentrer dans les détails, imaginez-vous que terminer cet article de nature forcément déprimante m'ait semblé dès lors impossible.
Un an plus tard, tout est digéré et cet article n'a que trop pris la poussière. Sparklehorse me semble plus que jamais d'actualité (vous saurez pourquoi demain) et il était temps que je vous raconte cette histoire-là.

J.G.


Pour certains c'étaient les Beatles, ou bien les White Stripes, les Libertines, New Order... Pour d'autres ce furent les Snobs, les Pixies, Radiohead. Moi c'était Sparklehorse. Les découvertes de "Vivadixiesubmarinetransmissionplot" (1995) et "Good Morning Spider" (1998) furent autant de révélations. Pas de celles qui génèrent une vocation d'artiste (ni de critique, d'ailleurs) mais qui consolident à jamais une adoration sans borne pour un certain genre de musique, qui créent une envie mordante d'apprendre à jouer de la guitare pour interpréter Cow, Sick of Goodbyes ou Most beautiful widow in town, dans son coin en bon adolescent para-émo des familles.



(Hammering the cramps, sur "Vivadixie")

C'est un camarade de classe qui m'avait fait écouter "Vivadixiesubmarinetransmissionplot". Lui était profondément marqué par le hip hop et notamment la côté Est des Etats Unis (c'est aussi à lui que je dois d'avoir aimé très tôt A Tribe called Quest) et en dehors de ça il n'écoutait que quatre ou cinq groupes de la sphère "pop" : Radiohead, surtout, et puis Pink Floyd, les Smashing Pumpkins (c'était il y a dix ans, certains d'entre nous y croyions encore), les Cure et Sparklehorse. Ce groupe-là je n'en avais jamais entendu parler et pendant des années il n'y a qu'avec lui que j'allais pouvoir en discuter. Même aujourd'hui, je ne connais pas grand monde que la musique de Mark Linkous ait autant bouleversé que nous deux. Des amateurs, bien sûr, il y en a, mais quelqu'un pouvant comprendre l'impact d'une chanson comme Cow ou prêt à débattre autour du texte de Pig ou de la guitare de Happy Man, je n'en ai jamais rencontré.



(Homecoming Queen, la chanson qui ouvre le premier album)


En y réfléchissant bien, Sparklehorse est le tout premier groupe indie qu'il m'ait été réellement donné d'entendre. Je ne suis pas venu à la musique pop par le punk et mes amours adolescentes allaient à des artistes déjà signés sur des majors. Avec Sparklehorse j'ai découvert à la fois cet aspect moins propre, le concept-même de lo-fi (rappelons que Linkous était gaga de la musique de Daniel Johnston, dont il a repris de nombreuses chansons, comme Hey Joe, et avec lequel il a travaillé, notamment sur l'album "Fear yourself" en 2003) et une liberté, une détente que je ne connaissais pas. Les deux premiers albums de Sparklehorse, puisque c'est de ceux là qu'il est question (les deux suivants, même s'ils sont réussis, me touchant beaucoup moins), en plein cœur des années 90, participaient d'une époque à laquelle Pavement avait démocratisé une attitude d'ados jemenfoutistes prônant un cool oisif et de mous geignements flemmards. Linkous n'a jamais été comparable à Malkmus. Trop déprimé, trop rural pour ça. Mais sa musique, si elle mêlait rock (sur des instantanés beuglés comme Pig) et fragments épars de country alternative (avec des hymnes improbables à la campagne comme Cow) d'une façon inédite, et avec une permanente dose maximale de mélancolie désabusée, n'était pas si différente des standards qui tapissaient les ondes indés à la fin des 90's (de Eels à Beck en passant par Mercury Rev et les Flaming Lips) et dont il s'inspirait (comme avec la reprise du Sick of Goodbyes de Cracker) et avec qui il partageait un songwriting parfois à la limite de Dada (les paroles de Saturday commencent par "You are a car, you are a hospital", celles de Pig disaient "I wanna be a pig, I wanna fuck a car").



(Pig, l'ouverture de "Good morning Spider" reste la plus violente déflagration sonore de Linkous)


Cow, c'était un banjo en guise de seconde guitare et l'éventualité affirmée de la mutation de la musique pour le profane que j'étais, amateur de country & western en devenir par-dessus le marché, et je découvrais l'Amérique profonde sous un angle plus proche de moi que celui choisi par Morricone, mon unique référence en matière de composition liée par synesthésie à la Terre Américaine.

A travers cet exemple, c'est la possibilité d'innombrables métissages, d'incalculables vulgarisations qui m'était livré. Le champ des possibles de la musique populaire. En même temps que l'invitation Do It Yourself des Desperate Bicycles, bien avant que je n'entende parler d'eux : jouer ou chanter Cow ou Homecoming Queen ne demandait pas une grande maitrise instrumentale ou vocale, et invitait de ce fait à prendre soi-même les armes pour défendre son lopin de terre.



(Cow)


C'était une profession de foi et j'avais l'impression de faire partie de la poignée d'élus à l'avoir parcourue sans relâche. Une des quelques grandes odes à l'indépendance, à la ré-appropriation de la musique et au do-it-yourself, que je ne comprenais pas entièrement, pas tout de suite, mais que je prenais d'emblée pour ma porte d'entrée très personnelle vers un Monde Nouveau, une nouvelle façon de penser et de vivre.

Malgré tout le cynisme dont je peux faire preuve aujourd'hui (dix ans après cette épiphanie) vis à vis de l'indie rock ou de la musique populaire en général, la mort de Mark Linkous n'a pas marqué de limite métaphorique aux possibilités de ce genre musical ou de cette idéologie. Ça n'a été qu'une déception, celle de voir l'un de ses héros lâcher l'affaire de façon inattendue (je pensais qu'il se tuerait après "It's a wonderful life", à vrai dire) mais résignée. On préfère tous nos idoles quand elles ne font pas de vieux os. De cette façon, elles restent des idoles.



(Sick of goodbyes)


Joe Gonzalez

jeudi 20 janvier 2011

[Extinction] Trish Keenan (et Broadcast)

C'est à la fois déprimant et très embêtant parce qu'il me semblait bien qu'on était d'accord : 2011 devait être une jolie année, sans toutes les crasses qu'on avait subies sans broncher en 2010 (ne serait-ce que les morts de Peter "Sleazy" Christopherson, Jay Reatard, Mark Linkous, Ari Up, Guru, Nujabes, Alex Chilton, Captain Beefheart, Solomon Burke et j'en passe, et pas que des musiciens). Je ne veux pas faire de prosélytisme posthume mais la mort prématurée (des suites d'une pneumonie) de Trish Keenan, c'est la goutte d'eau qui fait déborder un vase tout neuf qui risque de ne pas s'en contenter.



(Goodbye Girls, sur "Tender Buttons", 2005)


Je vous en parlais il y a à peine un mois puisque Broadcast venait de publier un nouvel EP en collaboration avec le Focus Group et bien sûr on attendait tous un prochain album du groupe de Trish, pour 2011 qui sait ?.. mais après une demi-journée passée à croire au canular (la sœur de Trish se chargeait d'alimenter le Facebook de Broadcast en informations), l'annonce officielle de Warp Records mit fin au suspense.

Je vais avoir l'air idiot mais j'ai rarement été aussi touché par le décès d'un ou d'une artiste dont le travail me parlait. Peut-être est-ce parce que Trish était encore jeune, ou parce que H1N1 (la cause probable de sa pneumonie) n'était jusque là qu'une sorte de blague pour moi, ou peut-être encore parce que je n'avais découvert le gros de la discographie de Broadcast que pendant l'été 2010, mais encaisser cette nouvelle fut rude. Avec la disparition de Trish et de sa jolie voix, c'est certainement tout le groupe qui nous a quittés, ce qui double le compteur des pertes...

Avec seulement une quinzaine d'années d'existence derrière eux, James (Cargill, l'autre moitié originale de Broadcast et un bassiste de grand talent) et Trish avaient encore tout à nous dire et ils étaient probablement le groupe le plus prometteur signé chez Warp, loin devant Grizzly Bear (malgré tout le respect que j'ai pour ces gens-là) et Hudson Mohawke. Leur musique avait déjà tant évolué en l'espace de cinq ans et trois albums, entre 2000 et 2005, partie d'une pop élégante et tournée vers les sixties pour se rapprocher d'une électronica psychédélique et parfois proche de Stereolab et du krautrock. Le virage expérimental entamé depuis 2009 en collaboration avec le Focus Group n'était qu'une avancée logique et l'originalité de la formule (un bouillon de culture pop, où sur une même piste de moins de trois minutes, deux ou trois chansons différentes entraient en collision, avec aisance et beauté) intensifiait l'espoir de nouveaux enregistrements, de nouvelles directions (dont nous aurons peut-être un aperçu, un jour, si des publications posthumes voient le jour).


(I see, so I see so, sur "Investigate with cults of the Radio Age", 2009)

Et puis ça n'est que la face émergée de l'iceberg car les disques sortis par Broadcast "sous le manteau" sont légion : des EP's, des compilations d'inédits (notamment "Work and non work", en 1997, qui rassemblait les premières chansons du groupe et que vous devriez très vite vous procurer), et de l'électronique pure ("Microtronics, Vol 01", en 2003) si vous étiez curieux, il y avait (et il y a toujours) un énorme corpus à décortiquer pour quiconque tombait amoureux et il en fallait si peu pour chavirer ! Qu'est-ce qui vous avait conquis ? Pour ma part, la chanson Corporeal, sur "Tender Buttons" fut une révélation telle que je n'en décrochais plus, si ce n'est le temps de son enchainement sur Bit 135 dont la rythmique kraut ne manquait jamais de me remuer. J'en connais pour qui les deux premiers albums et leur aspect plus direct (on y trouve tellement de ballades pop rêveuses qu'il est encore plus facile de s'en amouracher) furent le révélateur : Come on let's go lorgnant vers les sixties, Colour me in enregistrée vingt mille lieues sous les mers, ou bien, au contraire, les quelques preuves disséminées ici et là que Broadcast n'était pas groupe à se contenter de son lot (un groove fantomatique et des rêveries de mi-saison) : Pendulum, par exemple, bruyante et martiale, était un extrémisme en soi.

(Pendulum, sur "Ha Ha Sound", 2003)

S'il y en a parmi vous qui n'étiez pas encore convaincus ou "au courant", j'espère qu'au moins, je vous aurai donné envie d'en savoir plus. Broadcast était l'un des groupes les plus intéressants de ces dix ou quinze dernières années et il nous manqueront, ils me manqueront. Positivons et pensons à ceux qui grâce à Internet pourront découvrir une Trish Keenan en pleine forme et se laisseront eux aussi conquérir par la beauté de ses yeux... et de sa voix.


(Come on let's go, sur "The noise made by people", 2000)


Joe Gonzalez

vendredi 26 novembre 2010

[Extinction] Peter Christopherson (1955-2010)


Peter Christopherson a quitté ce monde hier soir, dans son sommeil, à l'âge de 55 ans.

Peter Christopherson était un provocateur : il faisait partie des quatre membres fondateurs de Throbbing Gristle (le premier groupe de musique industrielle, réputé pour être aussi valeureux que sulfureux), a réalisé l'horrible "Broken Movie" de Nine Inch Nails, avait pris comme surnom "Sleazy" (puis "Unkle Sleazy") et ne cachait pas ses penchants pour l'homoérotisme et autres tendances iconoclastes…

Mais surtout, tout comme Jhonn Balance était un poète de la voix, Peter Christopherson était un poète du son. Celles et ceux d'entre vous qui écoutent Coil savent à quel point son esthétique (leur esthétique, le couple Balance / Christopherson étant quasiment indissociable au sein du groupe…) était unique. Les musiques composées par Christopherson étaient — et sont encore — étranges et déstabilisantes, pas du goût de tout le monde certes, mais avec une beauté reconnaissable entre cent. Les disques qu'il a sortis après la mort de Jhonn en sont encore un beau témoignage ; qu'il s'agisse de ses enregistrements solo sous l'alias The Threshold HouseBoys Choir, des derniers albums de Throbbing Gristle, ou de ses collaborations avec Ivan Pavlov sous le nom Soisong, Sleazy n'aura jamais cessé d'étonner, d'hypnotiser, d'émerveiller. Ayant passé ses dernières années en Thaïlande, il s'était aussi inspiré des musiques et des traditions de ce pays, et au final ses derniers disques étaient plus apaisés, plus lumineux, tout en gardant cette certaine (inquiétante ?) étrangeté qui faisait partie intégrante de leur son.

Même si vous n'avez jamais entendu sa musique (vous devriez…), vous avez peut-être déjà vu l'un ou l'autre de ses travaux : Peter Christopherson a aussi réalisé de nombreux clips pour des artistes aussi connus que Robert Plant, Paul McCartney, Diamanda Galás, Ministry, Nine Inch Nails, The The ou Marc Almond… ainsi que les pochettes des premiers albums sans titre de Peter Gabriel, et en partie celles d'"Animals" ou "Wish You Were Here" de Pink Floyd au sein du collectif Hipgnosis. Il avait aussi son propre site de travaux visuels, intitulé "Sacred / Profane".

Même séparé de l'irremplaçable Jhonn Balance, Christopherson restait et restera un artiste hors du commun.

J'ai envie de maudire quoi que cela puisse être qui l'ait fait mourir, tout comme Jhonn, bien trop tôt… mais plutôt que de fulminer contre le sort, autant se remémorer ce qu'il nous a donné pendant ces (nombreuses et pourtant trop courtes) années.

Merci Peter.


— lamuya-zimina




(Coil — Triple Sun)


(La première partie de "Form Grows Rampant" de The Threshold HouseBoys Choir, qui décrit le festival de GinJae en Thaïlande. Il ne se passe pas grand chose ici, mais les parties suivantes sont assez choquantes voire sanglantes…)


(Throbbing Gristle — Almost a Kiss)


(Coil — Heaven's Blade)


(Coil — Remote Viewing 1)

vendredi 22 octobre 2010

[Extinction] Ari-Up (1962 - 2010)


Il fallait bien que ça arrive. Ils vont partir peu à peu. Les héros du post-punk. Ils sont tous un peu sur le départ. Il y a plein d'enterrements qui s'annoncent et chacun d'entre eux marquera la fin de quelque chose. Apprendre ce matin la mort d'Arianna Forster, plus connue sous le pseudo Ari-Up, le 20 octobre 2010 à seulement 48 ans des suites d'une "maladie sérieuse" (le cancer donc) a quelque chose d'ironique. Ari-Up. Celle qui semblait ne pas avoir perdu une once d'énergie depuis sa foutue naissance, avec ses cheveux longs et son côté gamine timbrée. La chanteuse des Slits bon Dieu. Celle qui a mis sur bande quelques unes des voix les plus vivantes et les plus fortes jamais enregistrées durant toute l'histoire de la musique rock. Celle dont la mère Nora hébergeait des punks à la maison avant d'épouser, plus tard, John Lydon. Celle qui a appris un peu la guitare avec Joe Strummer. Celle qui avait décidé, à 14 ans, en 1976, de monter un groupe punk avec que des filles aussi timbrées qu'elle (Palmolive à la batterie, qu'on retrouva après chez les Raincoats) et qui partait un an après faire les premières parties des Clash ou des Buzzcocks. Celle qui pissait parfois sur scène. Celle qui gueulait sur les ondes de la BBC pendant des Peel Sessions chaotiques alors qu'elle n'avait que 15 ans. Une force de la nature, une furie qui emportait tout sur son passage et qu'on imaginait n'avoir peur de rien ni de personne. "J'étais indomptable et tarée, comme un animal qu'on aurait lâché dans la nature... Mais en même temps temps, j'étais une gamine innocente. Je n'essayais pas d'être une adulte. Je ne me droguais pas, je ne couchais pas. Je ne voulais pas être mature. Je voulais m'amuser. C'était une période très pure." Tout passait dans sa voix. Née en Allemagne, elle avait un accent curieux qui engendrait un débit de paroles un peu haché, un peu froid qu'elle tordait, qu'elle faisait vibrer dans de très longs trémolos dévastateurs, passant en un éclair du grave au suraigu. Elle semblait pouvoir tout chanter, tout gueuler, chuchotant pendant un instant avant de balancer de petits cris, ou de petits rires, ou n'importe quoi. Et sur scène, que ce soit en 1977 (*) ou même encore récemment, alors que le groupe s'était reformé (avec un nouvel album très embarrassant d'ailleurs, mais peu importe), Ari-Up était une chanteuse rock parfaite que rien n'arrêtait.


"On n'avait pas passé des années dans nos chambres comme les garçons à jouer de la musique. Quand le punk est arrivé, on a eu comme un espace. On pouvait enfin faire de la musique sans savoir en jouer, alors on a pris des instruments et fait du raffut. Et parce qu'on savait pas faire un blues ou jouer Smoke On The Water, nous ne pouvions pas baser nos propres chansons sur ces structures, même si nous l'avions voulu" - Viv Albertine, guitariste des Slits.


Vous faisiez quoi quand vous aviez 17 ans ? Moi, je récupérais tout juste de mon acné et de ma stupidité juvénile. Ari-Up, elle, posait seins nus, roulée dans la boue avec les filles de son groupe, telles des amazones guerrières prêtes à en découdre avec le monde entier, pour la pochette de "Cut", leur premier album, à savoir aussi l'un des meilleurs albums jamais sortis. 17 ans, et Ari-Up, grande fan de dub, avait réussi à transformer, avec l'aide d'un nouveau batteur, Budgie (qu'on retrouvera plus tard chez Siouxie & The Banshees) et d'un producteur patient, Dennis Bovell, le punk brutal des premiers temps en une musique résolument nouvelle, rencontre à la fois fun et énergique de lourdes basses aux rythmiques lentes et sourdes avec des guitares crades et une rage de vivre complètement punk. N'ayant aucune connaissance en matière de musique, autodidactes rentrant en studio pour la première fois, les musiciennes pouvaient absolument tout se permettre : des structures complexes, des métriques impaires, des changements de rythmes inattendus, des mélodies qui se mélangent, des morceaux fous et barrés qu'on imagine composés un peu par hasard, avec pour seul radar la volonté de faire une musique différente, qui sonnait bien à leurs oreilles et qui ne se serait jamais contentée de la facilité. "Cut" est un album à la richesse quasi-accidentelle, qui fourmille d'idées brillantes auxquelles on se demande pourquoi personne n'y avait jamais pensé avant. Et Ari-Up y est parfaite. Elle domine l'album, elle multiplie sa voix, elle crie, elle se tord, elle convulse, se mêle aux guitares, halète, gémit, menace, rigole, elle utilise toutes les modulations possibles, elle vit les morceaux avec une conviction que rien n'arrête tout en balançant des paroles parfois potaches, parfois délinquantes, parfois sociales et poétiques (New Town qui évoque l'ennui des nouvelles villes en Angleterre est un chef d'œuvre à ce niveau-là, surtout dans la façon dont la mélodie s'accélère au fur et à mesure du morceau). Il faut l'écouter sur Ping Pong Affair, peut-être la meilleure chanson du groupe, qui décrit la fin d'une histoire d'amour avec un cynisme délicieux mais désespéré, elle est dans le personnage, sa voix se plie aux paroles dites par une narratrice confuse et cinglée qui ne sait plus faire le tri dans ses sentiments, elle tousse, s'étouffe quand elle chante "Smoke a cigarette !" elle crache ses mots quand il s'agit d'être froide ("So I spend an evening without getting my face CUT ! Again another evening without falling in love...") puis elle semble soudain habitée d'une tristesse aveugle quand elle lance finalement avec comme des sanglots dans la voix "I'll wait for you to call me nights and come to me instead !". Fille du punk, elle chantait déjà ses limites, ses ironies et une volonté de partir loin pour retourner vers la terre, la simplicité, loin de ce monde moderne remplis de "Babyloniens" qui s'engraissent. Est-ce d'ailleurs un hasard si après un second album beaucoup plus dub ("The Return Of The Giant Slits"), le groupe se sépara et laissa l'occasion à Ari-Up, son mec et ses gamins d'aller vivre avec des indigènes dans la jungle en Indonésie ou au Belize, puis de s'installer à Kingston en Jamaïque ?

(Ping Pong Affair)


Le fait qu'Ari-Up, que ce soit par ses participations aux albums des New Age Steppers ou encore par ses tentatives solo, n'a jamais rien fait de vraiment intéressant et nouveau après 1981 a-t-il vraiment une importance ? Pas vraiment. Tout ce qui compte à la fin de la journée, c'est l'influence monumentale que sa liberté a pu avoir sur des tas de personnes, et en particulier des filles qui elles non plus n'avaient jamais appris la musique, et qui ont pourtant bravé l'amateurisme pour faire passer un message, une rébellion ou juste un amour de la musique. Que ce soit les formidables Riot Grrrls dans les années 80 ou encore des filles plus actuelles comme Trash Kit, les personnes redevables à l'œuvre des Slits et à sa force sont innombrables et l'écoute de "Cut" reste toujours une expérience jouissive d'une modernité époustouflante. Même si ça semble être la chose la plus clichée, la plus conne, la plus nulle à dire lorsque quelqu'un meurt, que l'on ne connait même pas, et qui n'était plus vraiment la personne géniale qu'elle avait été, peu importe, en écoutant So Tough ou Love Und Romance très très fort aujourd'hui, tout en écrivant ce texte qui n'est rien qu'une déclaration d'amour envoyée trop tard, rien à foutre, Ari-Up est pas totalement morte, enfin si, mais non, elle est là, et, si si si, je la connais Ari-Up, c'est une foutue copine à moi, et pour toujours, et elle me lance d'un air goguenard "I'm so happy ! You're so nice ! Kiss ! Kiss ! Kiss ! Fun ! Fun ! Life ! LIFE ! LIFE ! LIFE ! LIFE !" en se foutant de la gueule de l'amour, des sentiments, des problèmes, et elle m'exhibe ses seins roulés dans la boue avec une audace parfaite, et je me dis, là tout de suite, que c'était peut être l'une des personnes les plus cools que la terre ait jamais portées, et qu'elle le restera tant qu'il y aura encore des gens pour gueuler ça avec elle.

"Je suis très fière de ce que nous avons fait avec The Slits. La seule chose qui me déprime un peu, c'est que peu de gens savent l'influence que nous avons pu être. Nous avions 20 ans d'avance sur notre époque. Nous avons fait beaucoup pour les femmes en général." - Ari-Up.

En effet mectonne, en effet.


Emilien Villeroy


(*) : Le live commence à 1:10 dans cette vidéo

lundi 29 mars 2010

[Extinction] Hommage - Nujabes (Jun Seba)


Dans la nuit du 18 au 19 mars 2010, un coup de fil d’Émilien, sur le coup de minuit, m'apprit que Nujabes était mort, le 26 février 2010, dans un accident de la route. La nouvelle venait seulement d’être rendue publique. Sur l’instant, je ne réalisais pas encore. Quelques heures plus tôt, j'écoutais encore la musique du japonais, à dix mille lieues de pouvoir m'imaginer qu’en fait Jun Seba, allias Nujabes, s’était éteint vingt jours auparavant. Puis, par la force des choses, l’idée a commencé à se faire plus concrète, au gré des « Si, mec, il est mort, c’est pas une blague, accident de voiture » d’Émilien, que Nujabes n'enregistrerait plus de nouveau disque, qu'était fini le temps où j'épiais son myspace en quête de nouveauté, et qu’il laissait derrière lui un incroyable potentiel. A 36 ans, il avait encore de beaux jours devant lui et lancé comme il l’était, on pouvait escompter une carrière toujours plus haute en couleur…

Mais, malgré une tristesse qui mettra sans doute un certain temps à s'estomper (pour ma part, du moins), mieux vaut regarder par-dessus notre épaule, se figer un moment et observer son travail.

Propriétaire de labels tels que T Records, ou Guinness Records, Jun Seba officia en tant qu’artiste chez Hyde Out Productions, où il sortit plusieurs albums/mixtapes contenant quelques références en matière de hip-hop indépendant. À côté de cela, il était évidemment DJ, et exerçait dans l’univers des clubs, au gré de ses voyages. Il était également intéressé par l’animation.

Nujabes prônait la déconnexion, l’éloignement, le voyage, la quête de soi, l’errance et le vagabondage. Il suffit de regarder la pochette de "Metaphorical Music" (son premier album, plus bas), sorti en août 2003, pour comprendre toute l’envergure aérienne du nippon. Des perspectives d'ouvertures vers le monde du manga étaient alors à prévoir...
Remarquant sa propension créatrice, Shinichiro Watanabe (réalisateur de la série à succès Cowboy Bebop) chargea Jun Seba (ainsi que deux ou trois autres artistes cités plus bas, tous issus de la mouvance hip-hop indé) de composer la bande son de l’anime sur lequel il travaillait alors, un projet du nom de "Samurai Champloo." Le manga fut télévisé à partir de mai 2004, pour une totalité de 26 épisodes. Graphiquement riche, doté d'un scénario fouillé et de providentiels rebondissements, cette fiction rencontra un franc succès grâce, certes, aux coups de crayon maitrisés de Nakazawa et Maeda, les deux designers, et aux tempéraments uniques et recherchés des personnages, mais grâce aussi à la bande son, qui ancre le tout dans une sorte d’onirisme semi avoué.

Le travail de Nujabes est marqué par de nombreux featurings. On retrouve ainsi des visages connus du hip-hop indépendant, tels que ceux de Fat Jon, FORCE OF NATURE, ou encore, Shing02 (sur votre droite). Ce dernier, rappeur nippon, signe les paroles et le chant de Battlecry, générique d’ouverture emblématique de "Samurai Champloo," qui fut le sommet de la coopération entre les deux artistes. Parmi les cinq albums qui composent l’intégralité de la bande son, deux voient Nujabes crédité à la composition et aux arrangements:




(deux pochettes représentatives du travail sur le graphisme qui fait la particularité de la série)






(Battlecry)


Pour ce qui est de sa carrière plus "personnelle," sans être prolifique, Nujabes fut du moins régulier et constant, avec six albums en cinq ans. Le premier-né, "Hyde Out Productions: First Collection," sorti en 2003, regroupe de nombreux featurings, onze pour quatorze morceaux. Par ce biais, Nujabes se focalise sur la partie musicale des compositions, laissant le chant à ses invités/amis (Funky DL, Cise Starr, ou L-Universe, entre autres). Il y a là de très bonnes choses, comme le premier morceau, Moon Strut, ou le projet de morceau en trois parties, Luv (sic.), en collaboration avec Shing02. Nujabes entretient une relation, entre l'artiste et l'auditeur et glisse des clins d'œil qui nous sont destinés comme avec ce titre, "First Collection", qui laisse le champ libre à un deuxième opus, aiguisant ainsi la curiosité des aficionados...


(Moon Strut)


La même année, "Metaphorical Music" vint au monde. Les influences du blues et du jazz y sont conséquentes, et guident un hip-hop limpide et subtilement arrangé. Si certaines compositions peuvent sonner easy-listening (A Day by Atmosphere Supreme), d’autres penchent d’avantage vers le rap US (Think Different). Nujabes met de très bons beats au service de samples bien choisis et en nombre limité. On y trouve bien évidemment Summer Gipsy, dont je vous avais déjà touché deux mots, et l’album s’achève magistralement sur Peaceland, monument de relâchement et de cool.
D’une manière générale, les sons proposés n’agressent pas : c’est le règne du soft, et nombre de douces mélodies au piano (très présent) continuent de perdurer dans l’esprit de l’auditeur même une fois l’écoute achevée.
Nujabes, avec "Metaphorical Music," a précisé son style et a posé les bases d’un hip-hop indépendant qu’il allait développer par la suite, pour en faire sa marque de fabrique.


(Think Different (Ft. Substantial))


En 2005 sortit "Modal Soul" qui s’inscrit dans la lignée de son prédécesseur, offrant toujours un panel d’atmosphères différentes. Du bon gros hip-hop des familles (Luv (sic.) pt3 (Ft Shing02), qui vient conclure avec brio le concept initié sur "First Collection" ou encore Eclipse. Des chansons plus décontractées, telles qu'Horizon, ou Flowers, et même de la lounge savamment confiée au chant de Pase Rock, dans The Sign. D'autre part, les featurings ne sont pas uniquement masculins, on trouve une fameuse collaboration pleine de bonne humeur entre Nujabes et Apani B-Fly Emcee, Thank You, et l'on ne pourra passer à côté de la merveilleuse voix féminine (et anonyme) scandant "flowers" dans le morceau du même titre.
Sur "Modal Soul," Jun Seba reste assez fidèle à lui-même, et livre une fois de plus des compositions chaleureuses et colorées, insufflant ainsi une grande authenticité à son hip-hop.


(Thank You (Ft. Apani B))



Deux ans plus tard, Nujabes produisit "Hyde Out Productions: 2nd Collection," une autre compilation de featurings, à quatre ans d'intervalle avec la première, mais avec cette fois des artistes de son label, tels que Uyama Hiroto, ou Emmancipator. Sur cette seconde collection on trouve de très bons morceaux, sonnant parfois comme son travail sur "Samurai Champloo," (Voice of Autumn, Counting Stars), mais aussi, et comme d'habitude, me direz-vous, des compositions plus classiques dans une veine hip-hop US, comme Fly by Night, ou encore l'excellent Winter Lane.
La "2nd Collection" donne un aperçu plutôt juste et bien mené des horizons d'Hyde Out Productions, que l'on est heureux de retrouver et dans lesquels on se trouve fort à son aise.


(Winter Lane (Nujabes Remix))



Le dernier rejeton de Nujabes fut "Modal Soul Classics" en 2008, qui fit office de la compilation des références et des sources d'inspiration propres à Seba, et qu'il mit (majoritairement) à profit sur "Modal Soul" précédemment cité. Il y recense les morceaux desquels il a extrait un ou plusieurs éléments, dans le but toujours de promouvoir ce courant indépendant du hip-hop. On en apprend pas mal sur le background musical du japonais, ce qui rend l'entreprise franchement sympathique et très enrichissante.


(Atoll Moao)


Toujours en collaboration avec différents artistes, on est en droit de penser que Nujabes laisse derrière lui des enregistrements et des projets inachevés. Sous ce visage détendu et enfantin se cache une productivité monstre. Possédant une imagination débordante, peut-être aurait-il pu s'exprimer encore longtemps, et la simple idée que des morceaux aussi puissants que Battlecry, aussi aériens que Summer Gipsy, soient morts dans l'œuf suffit à me désespérer. Nujabes aura tout de même posé une pierre fondamentale de l'édifice du hip-hop indé. Alors si vous trouvez un quelconque intérêt au hip-hop, au downtempo planant, procurez vous ses albums. N'hésitez pas non plus à allez fureter du côté des amis de Jun Seba, à l'image de Shing02, qui a rendu hommage à Nujabes avec ces lignes.


Hugo


(Luv (sic.) part 1-2-3, hommage de Shing02 à Nujabes, un aboutissement du travail commun des deux hommes)

mardi 15 septembre 2009

[Extinction] Patrick Swayze

Il est tombé, lui qui avait été l'un des acteurs cultes d'une génération, en jouant dans trois films cultes de la même génération (Dirty dancing, Ghost, Point Break), laissant aujourd'hui pour compte cette génération vieillissante, laquelle commence à avoir perdu pas mal de ses repères de jeunesse (souvenez-vous que John Hugues est mort il n'y a pas longtemps). Mais nous ne sommes pas là pour parler cinéma, et si l'on vous bassine avec la mort de Pat' Swayze, c'est surtout pour ça :



Hommage


Joe

dimanche 15 mars 2009

[Extinction] Alain Bashung

1980 - Gaby, Oh Gaby




1980 - Vertige de l'Amour





1991 - Osez, Joséphine




1991 - Madame Rêve




2008 - Résidents de la République





Les Grands Voyageurs (1991)

La nuit je mens (1998)

Je t'ai Manqué (2008)




P.S. : Ce soir à 22h30, France 2 diffusera des extraits de prestations live d'Alain ainsi qu'un concert datant de 2003 issu de la Tournée des Grands Espaces. Ne ratez pas ça.