Trois ans et demi après un album séduisant, inégal mais sous-estimé, une collaboration avec Apple et des accointances avec toute la scène indépendante bouillonnante de Brooklyn, Chairlift revient avec "quelque chose". Un euphémisme que l'on accordera aux deux musiciens bien conscients d'avoir là l'occasion de dévoiler le fond de leur pensée. En effet, "Something" n'est pas une collection de chansons enregistrées ça et là au fil des longs mois le séparant de son prédécesseur ("Does You Inspire You", 2008), c'est la déclaration d'intention pop-culturelle d'un duo qui a mis le temps mais qui a défini les contours de son personnage.
D'abord, il y a eu le départ d'Aaron Pfenning (guitariste et parfois chanteur aux débuts du groupe et qui officie désormais sous l'alias Rewards) et la personnification de l'image du groupe autour de la seule Caroline Polachek. Ensuite, il y a eu de nombreuses aventures extracurriculaires. Pour Polachek, la réalisation de clips (pour Violens, le groupe de son petit ami Jorge Elbrecht, entre autres), la création d'une chorale féminine à Brooklyn, la collaboration avec Washed Out ou Holy Ghost! et toujours plus de séances photos à croquer. Pour Patrick Wimberly (multri-instrumentiste et producteur), la mise en forme du premier album de Das Racist, "Relax". Toutes ces expériences ont affiné la volonté et les désirs de Chairlift au point que lorsqu'est survenu le clip du premier single de "Something", Polachek a mis d'un clin de fesses en justaucorps tout le monde d'accord.
(Amanaemonesia)
Le parti-pris de Polachek en tant que parolière rejoint celui de Chairlift en tant qu'entité sonore : en pur produit de la pop-culture (celle de MTV, de Bowie et Lady Gaga), les paroles, les mélodies et les sons du groupe servent un tout, l'entité Chairlift. L'album est ainsi bien plus homogène et direct que son prédécesseur. Les relations amoureuses des divers avatars de Polachek sont le sujet et le quelque chose ressenti à l'écoute du disque a sans doute quelque chose à voir avec l'universalité de son propos, qui à travers ces différentes saynètes (Caro roule sur les trottois, Caro ressent un apaisement tel qu'elle en oublie tout, Caro compare une relation à un procès, Caro assume tout...) ne peut que toucher tout un chacun.
De la même façon, le son plus puissant et plus tangible (essayez un peu d'écouter l'album à un volume sonore élevé et vous comprendrez en quoi les introductions de Met Before ou Sidewalk Safari ont tendance à vous paraitre physiquement présents dans la pièce) est marqué par de superbes basses vivantes, qui semblent chanter des mélodies tout autant que Caroline. Parallèlement, les batteries de Wimberly offrent une propulsion aux popsongs de Polachek et couplées à une propension bienvenue à remplir l'espace (sans donner dans l'ennuyeux shoegaze), donnent à l'auditeur la sensation d'être enseveli sous les mélodies et les arrangements.
Pourtant, c'est de façon assez simple que sont construites les chansons. Les mélodies sont surtout assurées par des synthétiseurs qui rappellent les années 80 sans jamais les évoquer tout à fait : le son est si moderne qu'il s'agit davantage d'une synthèse réussie de l'indie pop synthétique moderne que d'une tentative de recracher le passé. Le chant de Polachek, lui, lui confère enfin la place à laquelle on l'imaginait depuis des mois, voire des années (et on n'était pas les seuls : c'est Columbia qui a signé le groupe pour ce nouvel album et qui a réédité le précédent) : celle d'une popstar. Virtuose de la mélodie, surprenante mais toujours dans le sens du poil, Polachek explore tous les registres vocaux qui lui étaient permis, du spoken word déshumanisé d'Amanaemonesia aux volutes embrumées de Turning, de la voix suave de Guilty as Charged aux hauteurs évoquant le R&B sur Take it Out on Me. On pense même à Feist avec Ghost Tonight .
L'identité forte que s'est trouvée le groupe ne passe d'ailleurs pas que par le son, l'image et la voix et "Something" est une profession de foi pop-culturelle au même titre que le troisième album de St Vincent en était une (*), un dictionnaire pop personnel, une démonstration d'aisance à travers des variations sur un même thème.
(Met Before. Notez les "Palala Pa Paaa" indispensables à tout bon disque de pop. Ils y sont !)
Tout comme "Strange Mercy", sans être un véritable chef d’œuvre, a pu affirmer Annie Clark comme une artiste accomplie, Chairlift n'a pas encore produit la perfection faite album (mais encore une fois, il est si rare de trouver de tels joyaux dans le jardin de la synth-pop !) et quelques uns de ses atours manquent peut-être d'éclat, mais en parlant de façon aussi directe à nos oreilles, nos tripes et nos cœurs, le groupe a su se bâtir en même temps qu'il a su si superbement ciseler un disque qui méritait que ses créateurs prennent le temps de le travailler et de savoir où ils voulaient en venir parce qu'aujourd'hui, une chose est certaine, Chairlift a réussi quelque chose.
Joe Gonzalez
(*) : On trouve d'ailleurs une certaine similarité dans la démarche vocale des deux chanteuses, même si leurs styles sont très différents, et à ce titre, le Guilty as Charged de l'une pourrait évoquer le Dilettante de l'autre, tout comme l'usage d'un maximalisme synthétique est une constante sur les deux albums.
Il est évidemment plus facile d'entonner des borborygmes que d'enchainer les aphorismes, tout comme il est plus simple de faire rugir idiotement des guitares que d'user la wah à bon escient et de la surmonter d'un clavecin mais je me fais tout de même régulièrement la remarque que ce single des Smiths était finalement bien plus audacieux que le God Save the Queen des Pistols, et que même dix ans après, même des lustres après l'oubli général de l'idée-même de punk-rock en Angleterre, le texte de Morrissey aurait mérité mieux que d'être l'apanage des amateurs éclairés de l'un des rares groupes indispensables du ventre mou des années 80 (avouez que la période courant de fin 83 à début 87 n'est franchement pas la Caverne d'Ali Baba du chineur en quête de pépites vintages !). Il est amusant qu'aujourd'hui, alors que la Reine est vieille de 25 années supplémentaires et d'autant plus proche de la tombe, plus personne n'ose chanter de tels vers que "Her Very Lowness with Her head in a sling, I'm trully sorry but it sounds like a wonderful thing", appelant ainsi de ses vœux la fin du règne éternisant d'Elizabeth. God Save the Queen était une bravade bas-de-plafond (quand on sait ce qu'a pu écrire Lydon par la suite) certes séduisante, mais ça n'était qu'un pet de l'esprit à côté du pamphlet véritablement britannique des Smiths.
Quatre albums pour faire passer le temps et puis les Smiths se sont séparés juste à temps pour éviter de devenir ringos quand les nineties ont débarqué en Angleterre vers 1988 (avec les scènes baggy/madchester, shoegaze et l'imbrication de la dance dans la pop). On ne le dit pas assez mais ça compte énormément dans la réputation d'un groupe, de s'arrêter au bon moment (que ça soit un choix délibéré ou la naturelle conséquence d'un désaccord commun). Regardez les Pixies (et priez pour qu'ils n'enregistrent pas de nouvelles chansons) si vous voulez un autre bel exemple. Ou alors pensez à U2 si vous voulez la preuve par le contraire. Morrissey s'en est d'ailleurs plutôt bien tiré tout seul (je n'ai jamais écouté ses disques avec passion mais il faut avouer que les premiers n'étaient pas de la daube). Johnny Marr (le guitariste) n'a pas toujours fait les meilleurs choix, mais il s'est toujours dégotté des groupes pas trop mauvais. Tiens, si vous n'avez rien de mieux à faire, écrivez-moi quel est votre album préféré des Smiths, et surtout POURQUOI.
Eh oui, The Dø. On My Shoulders, single sorti en pleine vague pop/folk française, a en quelque sorte plombé durablement la carrière de ce groupe en la mettant sur les mauvais rails, le rapprochant "médiatiquement" (la seule chose qui compte) de l'énervante clique des Cocoon et autres Coming Soon. Même leur premier album, largement sous-estimé, n'a pas bénéficié de cette popularité soudaine, et c'est encore plus le cas avec ce nouvel album.
Logique, d'une certaine manière, car l'amateur de folk/pop (il a pas honte lui ?) ne pourra qu'être déçu par un "Both Ways Open Jaws" qui se situe plutôt dans la droite lignée de "Two Suns", l'excellent deuxième album de Bat For Lashes : de la pop sombre qui se permet d'être surprenante et de gratter là où on ne s'y attend pas, tout en étant globalement plus lumineuse que les productions de Natasha Khan. Parfois trop lumineuse d'ailleurs : du coup, sur The Calendar (la seule chanson vraiment mauvaise de l'album) ou les cuivres gnan gnan de Too Insistent, on ferme les yeux et on subit, déterminé à faire confiance à un album qui avait si bien démarré. Car l'enchainement liminaire Dust It Off/Gonna Be Sick/The Wicked And The Blind place la barre très, très haut. Une hauteur que "Both Ways Open Jaws" ne retrouvera pas, tout en continuant à prouver au fil des chansons (voir l'intro de Slippery Slope) que The Dø, bien que classique sur la forme, sait être un peu barré. Comme son nom l'indique.
Jøsef Kärløffsen
The Luyas - "Too Beautiful To Work"
(Too Beautiful To Work)
The Luyas, comme son nom ne l'indique pas, est un nouveau "nouveau groupe canadien" qui, à défaut d'être connu, bénéficie déjà d'un gros réseau : l'un des membres, Pietro Amato, joue pour Arcade Fire et Bell Orchestre ; Sarah Neufeld, membre de ces deux groupes, les a accompagnés en tournée ; Owen Pallett et Colin Stetson(*) ont participé à l'enregistrement de cet album, et j'en passe... Bref, ils sont venus, ils sont tous là, toute la camorra Montréalaise est derrière "Too Beautiful To Work" et il pourrait vous arriver des bricoles si vous n'y prêtez aucune attention. Un flacon de sirop d'érable pourrait se briser dans votre sac, sans parler d'une éventuelle agression gratuite et inopinée à coups de pancakes.
Ce name-dropping aura sûrement fait fuir plus d'un lecteur, et c'est bien dommage car figurez-vous que "Too Beautiful To Work" ne ressemble en rien à toutes ces productions indie dont le Canada nous a inondé ces dernières années (et dont, je dois bien l'avouer, je raffole). S'il faut chercher une filiation, c'est du coté de Deerhoof qu'elle se trouve, pour la (dé-)structure des morceaux, la voix naïve de la chanteuse et le goût général du groupe pour l'instabilité et la bizarrerie. Leur plus gros travers n'est d'ailleurs pas étranger à Deerhoof non plus : "Too Beautiful To Work" part dans tous les sens, contient tous les sons, tous les instruments du monde, toutes les mélodies possibles, tous les rythmes qui existent, et tient absolument à tous les placer là, maintenant, tout de suite. L'auditeur se prend ce raz-de-marée sonique dans la tronche et doit faire constamment le tri pour ne pas s'y noyer. "Too Beautiful To Work", trop beau pour vraiment fonctionner de bout en bout : on ne pourra pas dire qu'on ne nous avait pas prévenus. Mais pour avoir vu la magie opérer en live, je ne peux que vous encourager à aller prendre votre place au prochain concert de The Luyas voir ce curieux robot foutraque prendre vie.
Joseph Karloff
(*) : A ce propos, il faudrait compter le nombre de disques sortis cette année sur lesquels figurent Colin Stetson, Owen Pallett ou un membre de The National : le résultat serait effrayant.
La séduction était automatique en 2009 car Frànçois, en plus d'être un beau garçon à la voix sucrée, trimballait avec lui un très beau disque ("Plaine Inondable"), un joli single au refrain transmissible (Je suis de l'eau), un statut d'outsider indépendant sachant chanter le français sans se vautrer et pour couronner le tout des apparitions publiques intimes et impressionnantes (je me souviens notamment d'une soirée dans le minuscule local de la Médiathèque Associative de Toulouse, avec les pied nus, des choristes basques, un public familial et une énergie incroyable). En 2011, les Atlas Mountains ont suivi Frànçois sur le prestigieux label Domino qui invitait là ses premiers frenchies à signer pour une meilleure distribution et une plus grande visibilité.
(Soyons les plus beaux)
C'est d'ailleurs la principale information à retenir pour appréhender "E Volo Love". Cette signature sur un label "majeur" et anglophone de surcroit entraine son lot de contraintes et d'ouvertures de champ. La théorie échafaudée lors du festival des Inrocks et selon laquelle Domino aurait "imposé" au groupe de proposer sur cet album une majorité de titres en anglais, qu'elle soit attestée ou pas, se traduit par l'absence au tableau de certaines chansons en français que l'on entend à chaque concert et qui font défaut ici de par leur grande charge émotionnelle. Pas que les chansons ici présentes soient dénuées de sentiment ou de force, mais la plupart sont plus légères et moins personnelles. A choisir, on préfèrera mille fois le Frànçois de Bail Éternel aux Atlas Mountains de City Kiss (qui fait office de tube indie-pop facile calibré pour MagicRPM et consorts).
"E Volo Love" est un album de musique pop et chacune de ses chansons a pour vocation d'être fredonnée, de contaminer les esprits en s'y insinuant. Alors, tout comme la pop du groupe s'oriente vers une séduisante psychédélisation "à l'américaine" (pensez Animal Collective pour les prestations live - mais un AnCo à visage humain), Frànçois lui-même joue de sa voix tendre et chaleureuse comme le ferait un charmeur de serpents, sachant quels boutons pousser pour forcer les oreilles à s'installer confortablement à ses côtés. Il redonne une fluide superbe à la langue de Molière qui ne s'était pas trouvé un si bon chantre depuis la disparition de Bashung et la pré-retraite de Dominique A. Le chanteur remet aussi à plat l'idée de refrain pop en français. Avec "Soyons les plus beaux" et "Allons à la piscine demain" comme affirmations communautaires (le "nous" revient évidemment) et bien de leur temps.
(Piscine)
Mais cette séduction opère bien mieux en Français, voire lorsque les langues sont mêlées (Azrou tune) et lorsque l'Anglais est à l'honneur, c'est davantage l'instrumentation qui attire l'oreille, des percussions africaines (Edge of Town) aux claviers mellow (Slow love) en passant par l'inévitable son clair de la guitare de Frànçois, dont les arpèges charpentent le son du groupe. Les écueils ne sont pas tous évités (la trop simple Buried Treasures, qui hésite entre le Creep de Radiohead et le soft rock américain) et on se demande encore pourquoi un titre italien et une pochette aussi étrange, mais puisque le passage vers un nouvel horizon (et un bien plus large public) n'a pas ravagé les rangs, endormi la créativité (le final osé et bandant de Piscine est là pour le prouver), ou rangé des voitures ce qui est l'un des meilleurs groupes français aujourd'hui (c'est encore plus vrai sur scène), nous pardonnerons bien vite à cet album d'être imparfait et nous souviendrons surtout qu'il est bourré de talent et de bonnes et belles chansons.
Il y a deux ans, les Fiery Furnaces étaient à une croisée des chemins. Leur dernier véritable LP en date, "I'm going away" leur offrait ENFIN un minimum d'exposition médiatique (en dehors de la blogosphère, dont ils ne semblaient jusqu'alors pas capables de s'extraire) et on commençait à les voir faire des télés et leurs fans n'en étaient pas mécontents (pour eux). Pourtant, au même moment, Matthew Friedberger, grand frère, compositeur, multi-instrumentiste et parfois chanteur, se fendait de sorties étranges dans la presse, taxant Radiohead d'opportunistes de merde prêts à reprendre un obscur compositeur (Harry Partch) pour paraitre plus expérimentaux que de raison (alors que Radiohead n'avait fait qu'écrire une chanson sur... Harry Patch, un ancien de la Première Guerre Mondiale), prétendant avoir écrit un nouvel album et se préparer à le publier sous la forme de partitions afin de passer à l'étape supérieure (le partage de la musique est tel que c'est désormais au public de jouer l'album composé)... Pendant quelques semaines, Matthew Friedberger donna l'impression de se prendre pour Noel Gallagher en ouvrant sa grande gueule pour pas un rond sur les sujets les plus improbables.
Les mains sur le piano, les yeux prêts à dégommer tout ce qui passe.
Après un concert donné par le groupe à Paris, toujours en 2009, notre correspondant (Emilien Villeroy) était ressorti avec un drôle de goût dans la bouche de la séance de questions organisée après le concert ; avec le sentiment que le duo allait splitter. Villeroy avait même dans l'intention de publier un article là-dessus ("[Alors quoi ?] La fin des Fiery Furnaces") mais se ravisa en pensant avoir été pessimiste. Les choses se tassèrent effectivement, mais quelques mois plus tard, les Furnaces publiaient un album de reprises... de leurs propres chansons, "Take me round again". Des réinterprétations des chansons de "I'm going away", par chacun des deux musiciens, chacun de son côté.
En 2011, la séparation n'est toujours pas prononcée mais l'union est définitivement libre. Eleanor Friedberger a publié son premier album solo en Juillet, enregistré pendant l'été 2010 tandis que Matthew a décidé de publier la bagatelle de huit albums en 2011, dans le cadre d'une série intitulée (fort à propos) "Solos".
1) L'étrange cas d'Eleanor Friedberger
Tout le monde le pense sans forcément se l'avouer. Ce qui rend difficile l'écoute des Fiery Furnaces au néophyte, c'est en premier lieu la voix d'Eleanor, très en avant, toute en déclamation mélodique, tantôt hachée tantôt plus abondante de mots qu'une rivière Dylanienne, et toujours avec une sorte d'accent étrange, une diction claire. Une voix sèche et délicate, grave et enfantine. On sait par ailleurs que la composition Furnacienne revient avant tout à Matthew et même après le timide essai qu'était "Take me round again", rien ne laissait présager de ce que pourrait être le style d'Eleanor.
(My mistakes)
Il suffisait pourtant de prendre le pari d'un approfondissement logique (et donc peu surprenant mais peu importe, finalement) de sa caractéristique, de sa Face de la pièce Fiery, le visage humain qui fait tant défaut à Matthew, dont le Pile n'est qu'idées et constructions. Nous voilà donc avec un premier album dont la forme est équivalente à ce qui se faisait beaucoup il y a trente, quarante ou cinquante ans, et qui se fait beaucoup moins aujourd'hui : une collection de "chansons pop écrites". Les responsables de ce type de collections étaient appelés singers/songwriters (un concept qui se perd ou dont les représentants sont aujourd'hui bien moins populaires ou talentueux qu'entre 1965 et 1975, disons) et ils proposaient des disques dont le fond n'était pas du pur divertissement, il s'agissait de mêler poésie, pop et commentaire social, à la façon d'auteurs littéraires (pour les plus accomplis) sans jamais oublier de combler l'auditeur avec des arrangements travaillés mais aisément assimilables, des mélodies, des refrains mais "pour adultes". Oui car ces disques étaient en majorité destinés à un public plus mature, à des trentenaires, des mères de famille... Ces disques, des génies comme Van Morrison ou Lou Reed les écrivaient avant de les composer et cette année encore, on a pu en écouter un de la part d'un grand cru bonifié, Bill Callahan. "Last Summer" est de cette trempe, un album de chansons pop écrites, sans grande prétention commerciale (et notamment auprès des kids), loin de chercher à s'imposer comme un descendant de "Song Cycle". Une collection personnelle de textes, écrits par une femme, dans la lignée des Helen Reddy, Carole King et Judee Sill des années 70 mais avec comme sujets des scènes urbaines plus proches des considérations de Lou Reed et une intensité vocale qui la rapproche de Patti Smith ou Joni Mitchell.
Eleanor est connue pour entretenir un verbe alambiqué et pour produire des textes aux interprétations mystérieuses, faits de mots étranges ou inhabituels, de thèmes hors du commun et énoncés avec l'aisance de celle qui ne fait que la conversation. Son expérience en solitaire n'avait aucune raison de faire varier cette donne mais si le ton est le même et les mots toujours choisis avec rigueur, force est de constater que le propos gagne cette fois en clarté, en même temps que les arrangements deviennent plus naturels. Comme l'indique le titre, "Last Summer" est un album de photographies, celles prises par Eleanor pendant l'été 2010, celui de la rupture implicite du duo familial. On y retrouve des scènes survenues à Bensonhurt (Brooklyn), au Motel du Septième Rayon (dans le Colorado) ou sur Roosevelt Island (près de Manhattan) et racontées de façon plus personnelle, directe et authentique que n'en a pris l'habitude la chanteuse des Fiery Furnaces (même s'il est arrivé au groupe d'être on ne peut plus authentiques, notamment sur l'album "Rehearsing my choir" où la grand mère donnait de la voix).
(Roosevelt Island)
Sans Matthew le niveau de complexité des compositions et des arrangements n'est forcément pas le même et c'est probablement pour le mieux puisqu'un tel album est souvent bien plus réussi lorsque toute la place nécessaire est laissée aux textes et à la voix. A l'auteur plutôt qu'à la musique. En dépit de cet aveu de "simplification", il ne s'agit pas non plus de chansons aussi brouillonnes que pouvaient l'être certaines des ré-interprétations de "Take me round again" et l'on a même droit à de super grooves de basse sur Glitter gold year et Roosevelt island, tandis que l'apparente sobriété du single My mistakes réserve la surprise de guitares charmeuses et d'un gimmick sonore imparable sur le refrain. Certes, il arrive qu'un morceau ne semble pas idéalement fignolé (les arrangements et le son de I won't fall apart), mais cela ne fait que retranscrire la marge de progression dont dispose encore une musicienne dont c'est le premier essai solo.
Que le duo ait encore un avenir ou pas, Eleanor Friedberger a prouvé qu'elle pouvait vivre sans les Fiery Furnaces. Son album n'est peut-être pas parfait, ni du niveau de ses plus illustres aïeuls, mais c'est une respectable et solide collection de textes mis en musique et chantés avec la même nonchalance convaincue qui séparer une fois de plus les amateurs des inconvaincus.
Joe Gonzalez
Dans le second numéro des aventures de la famille Friedberger, vous saurez tout sur le projet étonnant de Matthew Friedberger qui compte publier huit albums solo en 2011, chacun n'étant enregistré qu'à l'aide d'un seul instrument (différent à chaque fois) !
Tout ce que j'ai retenu de ce nouvel album de Neon Indian c'est qu'Alan Palomo s'était coupé les cheveux. C'est peut-être triste à lire mais je crois qu'avec les boucles rassemblées en une mèche tombant devant son front plutôt qu'éparpillées de chaque côté de son crâne, il est beaucoup plus sexy. Ça lui fait donner d'air à Matthew Broderick. Un Ferris Bueller chicano. En dehors de ça, et comme prévu, rien de neuf sous le soleil, ou plutôt sans le soleil puisque "Era extraña" a semble-t-il été enregistré en Finlande par un Palomo solitaire qui a pu y consigner peines de cœur et considérations vaguement humanistes.
(Polish Girl)
Entendons-nous bien, ça n'est pas un disque raté. Il s'agit de musique pop jouée sur des synthétiseurs, plus-ou-moins apparentée à la chillwave originelle, des nappes froides jouées avec entrain sur des beats noyés dans la réverbération. Et Palomo d'y exprimer sa mélancolie finnoise sans jamais pour autant sombrer dans le sadcore. Au contraire, même, paroles mises à part, ces chansons semblent presque aussi naïves que celles qui les avaient précédées en 2009. Les compositions sont plutôt bien menées, crédibles et le résultat escompté par l'auteur est obtenu : ça n'est plus aussi chillwave qu'avant (fuir ce mot à tout prix est devenu le sport favori de ceux par qui il est arrivé, Palomo le premier) et donc moins lo-fi (ce qui revient à dire "plus vendeur"). Un album de transition, réussi, pas mal, passable, ennuyeux. Il faut tout de même l'avouer. On a parfois l'impression d'entendre un "Psychic Chiasms" dépourvu de beats passionnants, de l'excitation juvénile qui l'animait et de ses tubes (Foolish Girl et Fallout sont de bons singles, mais ne rivalisent pas avec Deadbeat Summer et Should have taken acid with you). S'éloigner des clichés, d'accord, mais pour aller vers quoi ?
(Fallout)
Il y a chez Palomo quelque chose qui rappelle immanquablement le psychédélisme étrange de Wayne Coyne (Flaming Lips) et leur collaboration d'il y a quelques mois n'aura d'ailleurs étonné personne, mais on aurait pu espérer davantage d'influence sur le jeune Palomo de la part de Coyne. Au lieu de ça, le psychédélisme, que l'on entend certes sur quelques titres pointer le bout de son nez (Suns Irrupt et surtout Future Sick, les deux meilleurs morceaux du lot, de très loin) fait place à une molle idée d'indie pop peu enthousiasmante (comme sur le rip-off de Jesus&Mary Chain qu'est Blindside Kiss).
(C'est lorsqu'il se lâche et donne dans la folie psychédélique que Palomo est le plus intéressant)
Le plus alarmant dans tout ça reste le discours de Palomo, qui dans une interview accordée à Pitchfork déclarait : "You can’t always just put color filters in 80s aerobic videos or take stuff from public-access and look at it in this very ironic, self-conscious way. That only takes you so far." (*1) et "There’s this really amazing quote from Jim Jarmusch about celebrating your theft that I think has become more and more prominent in music: “It’s not where you got it from, it’s where you take it.” To me, that’s just an integral part of why I even bother making music." (*2) Que personne ne le répète à Alan Palomo, sans quoi il arrêterait la musique sur le champ, mais sa première affirmation le met personnellement hors-jeu, lui qui continue à puiser dans l'imagerie et le son des années 80, jusqu'à des extrémités ahurissantes. Comme pour une majorité de ses contemporains, ça n'est pas d'où Palomo tire son inspiration qui compte mais ce qu'il en fait. Et comme une majorité de ses contemporains, Palomo tire sa substance du même puits rétromaniaque et n'en fait pas grand chose de neuf. Tant pis pour ses idéaux. Restent quelques bonnes chansons psyché-synthétiques à se mettre sous la dent, oeuvres d'un songwriter talentueux qui n'a pas encore démontré s'il était digne de sa propre ambition.
Joe Gonzalez
(*1) : "Vous ne pouvez pas éternellement apposer des filtres de couleur sur des vidéos d'aérobic des années 80 ou vous servir de matériau en accès public pour y jeter un regard très ironique et complexé. Ça ne vous amène pas très loin."
(*2) : "Jim Jarmusch avait cette phrase vraiment géniale à propos de la célébration du vol, qui est je crois devenu de plus en plus évident dans la musique : "Ca n'est pas là où tu t'es servi qui compte, c'est comment tu vas t'en servir." Pour moi c'est tout simplement une part intégrale de la raison pour laquelle je fais de la musique."
C'est le lot de toute mode et dès la publication de "Psychic Chiasms" de Neon Indian, les wavers commencèrent à apparaitre partout, dans les magazines papier, dans des émissions de TV branchouilles et il ne fallut pas attendre bien longtemps pour que la chillwave inspire une caravane entière de copycats et autres opportunistes à la manque. Avant-même que l'album de Toro Y Moi ne paraisse, dès le mois de Décembre 2009, les hipsters se lancèrent dans une folle quête du leak taggé (*) "chillwave", espérant y dégotter le nouveau phénomène avant tout le monde et c'est à partir de là que le genre entra en expansion, les nouveaux artistes n'allant plus vers l'avant (en dehors de la saillie trompeuse de Toro Y Moi, donc) et se contentant de bidouiller autour de la formule dégagée par les pionniers, sans se poser de questions.
3. (Une chronologie de la maison chill depuis ses fondations)... jusqu'à son effondrement annoncé.
Pendant quelques mois, tout et n'importe quoi fut étiqueté chillwave par des journaleux spécialisés en récupération et qui n'y comprenaient rien. Tout comme à la fin des années 80 on rangeait sans distinction Black Flag et Mötley Crüe dans la catégorie "metal" et tout comme ces derniers mois le moindre disque de musique électronique est très rapidement labellisé "dubstep" parce que ça fait trendy, on qualifiait alors chaque disque un brin lo-fi de chillwave. La dream pop un peu chiante de Memory House, l'indie pop rêveuse de Wild Nothing et même Beach House et le rock étrange d'Ariel Pink. Tout y passait, du moment que ça garantissait une écoute plus attentive des indie kidz. Ce que ces disques avaient en commun n'était pas leur genre musical mais le fait qu'ils étaient presque tous dépourvus d'énergie, et souvent ennuyeux à mourir.
Pourtant une véritable industrie souterraine se développait déjà. De nombreux micro-labels tels Carpark, Lefse, ou d'autres encore plus minuscules (jusqu'à la création symbolique du label du blog gorillavsbear, Forest Family) produisaient tous ceux qui exprimaient le désir de suivre la tendance. C'est ainsi qu'on s'est retrouvé envahi pendant quelques mois de groupes aussi insignifiants que MillionYoung, Houses, Ducktails, Big Spider's back, Tanlines, Sun glitters, Work drugs, et des tonnes d'autres.
Un patchwork de pochettes bleues et vertes, avec des éclats de lumières et des visages figés. Un panorama de la basse-cour chillwave entre Octobre 2009 et Août 2011. (cliquez sur l'image pour agrandir)
Certains se démarquèrent parce qu'au lieu de croire bêtement qu'il suffisait d'enregistrer des sons vaporeux et des voix en retrait et de les orner de photos floues bleues et vertes (Il ne faut pas non plus prendre le hipster pour un con. Un mouton fainéant, pourquoi pas, mais pas un débile profond), ceux-là ont eu la présence d'esprit d'écrire des chansons correctes, ou au moins d'essayer d'apporter leur pierre à l'édifice. Parmi eux, beaucoup de filles. Tout comme la première vague chill avait été menée par des jeunes hommes solitaires, la seconde fut l'apanage de jeunes femmes indépendantes. La plus marquante était Ramona Gonzalez, de Los Angeles, qui sous le pseudonyme Nite Jewel avait en réalité publié son magnum opus avant tout le monde, puisque "Good Evening" est paru fin 2008. En tant que précurseur, il n'avait alors pas eu l'impact qu'il aurait eu fut-il sorti un an plus tard, juste après "Psychic Chiasms" et ce fut pour tous ceux qui l'avaient raté une charmante redécouverte puisque n'étant pas influencé par les quatre Dalton de la chillwave, il apportait une vision différente. Sorte d'électro-disco minimale enregistrée à vingt mille lieues sous le Pacifique, la musique de Gonzalez semblait plus sale, plus expérimentale aussi que celle des garçons. Loin d'être une totale réussite, "Good Evening" donnait alors une dimension un peu moins lisse à la chillwave et Ramona ne se priva pas de surfer sur la vague en publiant quelques EPs, en collaborant avec l'électro-funker DâM FunK et en apparaissant sur le "Odessa" de Caribou, un cousin éloigné profitant du buzz sans se mouiller.
(Nite Jewel - Chimera, sur "Good Evening)
Parallèlement, des nanas encore plus ambitieuses se firent une petite place au soleil avec des albums se contentant du minimum syndical mais centrés autour d'un single convaincant. Parmi elles, Glasser, alias Cameron Mesirow, une petite peste de Boston, que la voix puissante et le collage pertinent d'Apply suffirent à propulser au rang de next big thing, quand bien même son album, "Ring", tombait à plat et White Hinterland, le groupe de Casey Dienel, qui n'hésita pas à prendre un virage artistique à 90° entre ses deux albums histoire de coller à l'actualité. En règle générale, toutes ces filles avaient enregistré plus ou moins le même disque d'électro pop beaucoup trop propre pour être vraiment de la chillwave, mais surfant sur l'esthétique et les codes du genre pour emporter l'adhésion des médias indés. D'une certaine façon, elles n'étaient en réalité que des ready-made de l'électro pop attirante mais sans profondeur aucune qui existait depuis des années déjà et qui continue d'exister aujourd'hui. Prenez Austra, le groupe de Katie Stelmanis, dont le premier album sorti en 2011 et à l'esthétique assez sombre aurait sans doute été orné de bleu-vert étincelant et lo-fi-isé s'il était paru un an plus tôt. Le fait est que la chillwave n'est plus à la mode et que ce sont des nanas comme Zola Jesus, Chelsea Wolfe ou Liz Bougatsos (de Gang Gang Dance) que l'on voit dans les magazines, alors pour les sangsues comme Stelmanis, il est question de s'adapter. Sur la récente compilation "Stroked", un hommage au premier album des Strokes fomenté par le webzine Stereogum, Austra pousse d'ailleurs encore plus loin son imitation du revival cold wave mou du genou qui sévit ces dernières semaines, et même Frankie Rose, batteuse des Dum Dum Girls, des Vivian Girls (soit deux groupes ayant déjà surfé allègrement sur la vague du shitgaze sans jamais se mouiller) et des Crystal Stilts ne se prive pas d'interpréter Soma à la façon d'une gothique emo sous Prozac. Ce genre de musicien(ne)s sont des coquilles vides incapables de créer quoi que ce soit de personnel et ils ont toujours existé, il n'y avait pas de raison que la chillwave soit épargnée. Même si Mesirow semblait posséder une voix plus intéressante que les autres, toutes ces filles donnaient l'impression de chanter exactement de la même façon. C'était déjà le cas avec les premiers larrons (même si Alan Palomo possédait un peu plus de caractère que ses concurrents) mais là ça devenait exaspérant. Mesirow, Deniel, Gonzalez et même des outsiders comme Denise Nouvion de MemoryHouse ne changeaient pas d'un iota la valeur éprouvée du chant éthéré en retrait qui fait rêver les jeunes filles. Bref, on s'emmerdait. Et une fois ces filles oubliées, d'autres disques ennuyeux arrivèrent les uns après les autres, de Baths à Com Truise en passant par Small Black, tous les seconds couteaux chillwave faisaient leurs classes trop tard, bien trop tard, et sans aucune motivation ou quelque nouvelle idée à proposer. C'est presque un miracle si certains attiraient encore l'attention des plus tenaces, ou alors fallait-il que l'ombre d'un nouvel élément plane au-dessus d'un disque, comme le dub que l'on sentait poindre à l'écoute du "936" de Peaking Lights, en Février 2011, sans que l'impression ne suffise à redonner espoir.
(Com Truise - Broken date, sur "Galactic Melt")
Pourtant, au début de 2011, les vétérans ont fait leur retour en annonçant chacun la publication d'un album pour le courant de l'année et par voie de conséquence une troisième vague, celle peut-être du renouveau ou en tout cas la promesse qu'avec les quatre mousquetaires originaux on aurait droit sinon à des manifestes avant-gardistes tout du mois à de bons albums de chillwave. En Février, Chaz Bundick publia le troisième album de Toro Y Moi (un premier était sorti en 2008 mais tout le monde s'en foutait alors et tout le monde s'en fout aujourd'hui), intitulé "Underneath the Pines", initialement prévu pour paraitre lui aussi en 2010. Une pochette foutrement laide mais étonnamment saisissante par sa composition donnait envie de croire en celui qui passait alors pour le plus productif des quatre puisqu'entre Février 2010 et Février 2011 et ses deux albums, un nombre étonnant de concerts, d'apparitions sur le net, de remixes, de clips (tous plus emplis de clichés chillwave les uns que les autres) et de nouveaux morceaux avait comblé les médias web et les fanatiques. De mon côté j'attendais un long format pour me faire une idée plus précise des ambitions de Bundick.
(Toro Y Moi - Go with you, sur "Underneath the Pine")
Le jugement sans appel déclare d'emblée non-coupable l'accusé Bundick de toutes les charges d'inspiration folktronica qui pesaient sur lui. Plus aucun clin d’œil appuyé à Bibio cette fois-ci et c'est dans une autre direction que le musicien décide d'orienter ses compositions. La basse, terriblement en avant, et souvent très inspirée semble donner du corps aux chansons somme toute toujours aussi inoffensives et mollassonnes servant de base au travail de Bundick, lequel poursuit sans relâche son idée selon laquelle chanter de sa voix de fausset timide et doubler sa voix peut passer. A vrai dire, si ça n'est pas ce que l'on aurait pu prévoir, l'album parait fonctionner plutôt bien. Les chansons ne sont pas fantastiques ou ingénieuses mais en bossant particulièrement ses arrangements, Bundick a apparemment décidé d'enregistrer une sunshine pop nouvelle façon, moderne par le choix des sons, classique par la technique employée et piochant quelques idées (dont cette basse qui groove) chez les revivalistes de la fin des années 90 (et notamment Sean O'Hagan deThe High Llamas et Stereolab). En faisant ce choix, Bundick a certes été courageux d'un point de vue artistique (se lancer dans un album de sunshine pop à tendance easy listening, avec ce que ça implique comme travail n'est pas mince affaire) mais n'a fait que bosser pour sa pomme en s’éloignant de la chillwave, sans rien y apporter de neuf. Qui plus est, si l'album est plutôt réussi, il ne fait rien pour arranger l'image lisse et superficielle trimballée par sa voix, son visage de nounours et ses clips, tous plus irritants les uns que les autres. Une semi-victoire personnelle qui ne convaincra que les amateurs de subtilité pop mais dénote peut-être un éclair d'intelligence derrière les lunettes rondes et le visage poupin : en repoussant la sortie de son album, peut-être Bundick a-t-il senti le vent tourner et peut-être a-t-il alors envisagé de quitter le navire avant de couleur avec ?
(New Beat par Toro Y Moi - un clip de chillwave se regarde sur Vimeo et pas ailleurs)
En qui croire ? Début juillet, Memory Tapes et Washed Out sortaient respectivement leurs second et premier album et si l'on se laissait aller à une considération un brin idiote on dirait qu'il suffit de voir quel label a publié chaque album pour en prédire le contenu. De fait, "Player Piano", l'album de Dayve Hawke, lequel a pourtant déjà prouvé qu'il pouvait assurer sur la longueur d'un LP, est publié chez Carpark, un tout petit label tandis que "Within and without", le premier essai en long format d'Ernest Greene parait chez Sub Pop, une maison d'une toute autre ampleur (on y a vu depuis la fin des années 80 des pointures comme... Nirvana, vous connaissez ? Et plus récemment No Age, Beach House et bien d'autres). De là à penser que la première somme de l'un a davantage convaincu que la poursuite expérimentale de l'autre, il n'y a qu'un pas que l'on pourrait hésiter à faire. Dans la mesure où j'ai écouté les deux disques, je ne vais cependant pas me gêner et déclarer tout de go que si j'avais dû choisir entre les deux disques et n'en signer qu'un, j'aurais choisi celui de Washed Out.
(Memory Tapes - Wait in the dark, sur "Player Piano")
D'un point de vue formel, "Player Piano" est pourtant bien plus aventureux. Hawke est toujours obsédé par son ambition de créer une indie pop exigeante où les collages, les samples et les idées fusent. Un bon point de départ malheureusement miné par de pauvres choix esthétiques, de la pochette aux sons inattendus qui ornent certaines chansons comme cette espèce de synthétiseur à gerber sur la fin de Wait in the dark ou d'autres très très rétro (sur Today is your life ou Yes I know) qui ramènent directement à Orchestral Manoeuvres in the Dark. Une chose est sûre, ça n'a plus rien de chillwave. Ce n'est pas lo-fi, ça ne ressemble plus au travail d'un homme seul et s'il reste des beats électroniques, la batterie a aussi sa place dans le processus. La chillwave était déjà un genre dont la définition tenait plus ou moins bien debout mais considérer cet album comme de la chillwave reviendrait à tagger ainsi des groupes comme Galaxie 500 ou Piano Magic. Après la défection de Toro Y Moi, c'est au tour de Memory Tapes de passer la main pour continuer sa route avec un album intéressant même s'il ne parvient pas à aller au bout de son ambition...
(Yes I know par Memory Tapes)
... alors que, de son côté, le "Within and without" de Washed Out n'abandonne pas la chillwave, même le temps d'aller pisser. Greene nage dans son élément et se laisser aller à tous les caprices qui lui passent par la tête. Et c'est exactement ce que tout le monde voulait, certainement ce que Sub Pop attendait de lui, et probablement ce que les fanatiques du "Life of Leisure EP" espéraient pour le format album. Un concentré pur jus de chillwave avec les synthés noyés dans la réverb' qui vont bien, les beats lo-fi étouffés, la voix diluée dans le mix et une mentalité pop qui ne néglige aucune chanson (toutes des tubes potentiels prêts à illustrer la prochaine publicité TV pour SFR, les produits laitiers ou une quelconque police d'assurance). Ernest Greene a comblé le web, ses fans, son label et les réalisateurs de feel-good movies qui pourront piocher dans l'album pour illustrer la scène de baiser tant attendue à la fin de leur prochain film.
(Washed Out - Amor Fati, sur "Within and without")
Au point qu'en étant le seul à ne pas réellement sortir des sentiers battus (le passage chez Sub Pop aura tout de même joué sur les arrangements et on entend par exemple des violons sur Far Away), Greene perpétue la chillwave, avec probablement un certain succès (le disque est sorti depuis moins d'un mois, il est encore difficile d'en juger mais je le pense rodé pour atterrir dans bon nombre de tops de fin d'année) mais au prix de l'originalité et de l'excitation. C'est du Washed Out, bon, et sur un format plus long on a peut-être le temps de s'ennuyer, surtout lorsque les tempos ralentissent et que l'on commence à se demander si l'on n'est pas en train d'écouter la bande originale d'un film érotique ou alt-porn, mais après tout, Greene a fait ce que l'on attendait de lui. Sans faute de goût particulière, il a enregistré un album conçu pour accompagner les hipsters en vacances. Sans savoir que ce disque attendu depuis deux ans serait probablement la nécrologie décomplexée de la chillwave, explorant tout son maigre potentiel et terminant de prouver ses limites, que les autres ont préféré franchir.
(A dedication par Washed Out)
Il reste pourtant un membre du Club des Quatres dont le retour n'est pas encore accompli. Alan Palomo publiera en effet "Era Extraña", le second LP de Neon Indian, le 13 Septembre prochain et je ne peux décemment pas parier impunément sur la musique qu'il produira.... Mais je peux m'y essayer puisqu'un premier single a été livré il y a quelques jours.
(Donnez votre adresse mail et téléchargez Fallout)
A vrai dire, depuis "Psychic Chiasms", Palomo avait déjà publié quelques singles allant dans ce sens et la direction prise n'est pas suffisamment claire pour en tirer des conclusions mais on peut d'emblée dire qu'en partant des codes de la chillwave, et sans s'encombrer de ses précédentes ambitions psychédéliques, Palomo semble aller vers une électro pop à synthés vintage dont l'unique propos et l'unique but est d'être "cool" et en ce sens, il fera sans doute mouche puisqu'avec ce genre de morceau qui se voudrait presque glam, il convaincra tout hipster qui se respecte, lequel pourra chiller (*2) en toute impunité sans se poser la moindre question. Je ne pense pas prendre un gros risque en pariant sur un destin parallèle et similaire à celui de "Within and without" pour "Era Extraña" : succès critique, clips foisonnants et une belle chance d’atterrir dans les tops albums 2011. Le temps nous le dira.
Épilogue
On peut honnêtement se demander pourquoi j'ai écrit cet article. La chillwave n'est qu'une mode parmi d'innombrables autres, qui n'a pas duré bien longtemps et qu'une minuscule frange du public a suivi. Qui plus est, je n'ai moi-même (et vous avez dû vous en rendre compte à la lecture de ces lignes) pas été subjugué par un grand nombre des disques parus depuis deux ans. On peut même dire que je suis très critique vis à vis de la chillwave, qui n'aura pour moi été excitante que le temps de trois ou quatre disques et qui aura contribué à l'essor d'une mentalité répugnante chez une grande majorité des artistes indépendants (américains principalement) et qui perdure aujourd'hui sous couvert d'autres codes esthétiques. Ma préoccupation première était de vous proposer non pas une rétrospective de la chillwave elle-même parce que ce genre n'est pas très important dans l'histoire de la musique pop, mais plutôt une rétrospective. Celle d'un sous-genre musical, de préférence très éphémère, et la chillwave était le parfait sujet pour moi puisque je l'ai vécue de ses prémisses jusqu'à sa fin (ces derniers jours, ce qui tombe plutôt bien). Elle est encore d'actualité (plus pour très longtemps) et dans les mémoires et elle est suffisamment symptomatique de pratiques et de mentalités plus larges pour être pertinente. A ceux parmi vous qui ne suivent pas l'actualité de suffisamment près pour se rendre compte des mouvements de mode, je tenais à présenter le parcours classique d'une mode musicale, de l'excitation de ses prémisses à la recherche frénétique de nouvelle sensation, des premières déceptions au désintérêt, en passant par la théorisation, la contamination mutuelle du mode de vie par les sons et vice versa et la récupération par les opportunistes. Certains l'ont fait pour d'autres mouvements (le punk rock en 1977, le hardcore entre 79 et 84, etc) ou modes (le shoegaze entre 87 et 91, le glam metal entre 84 et 88, etc) et j'ai toujours aimé lire ces comptes rendus à la fois historiques, personnels et sociologiques. J'espère vous avoir transmis le même sentiment de partager un bout d'histoire de la musique, même si la musique ne vous a pas convaincus.
Joe Gonzalez
(*1) : Sur certains moteurs de recherches, ou certains outils de partages (comme What.CD), les internautes partageant la musique en toute illégalité classent les nouvelles sorties (des albums pas encore disponibles dans le commerce) qui viennent d'être "leakés" sur internet dans des catégories (tags) pour optimiser les recherches des autres utilisateurs et notamment les genres musicaux.
Ce que j'en pense, Herman Düne est une affaire classée que David-Ivar et Néman ne peuvent s'empêcher de déterrer encore et encore alors même que le principe de Cold Case est ennuyeux. J'ai vraiment aimé ce groupe. Vraiment. En 2005, malgré le titre de leur album d'alors, ils étaient vraiment au top et les concerts d'alors pétaient le feu. C'était de l'indie rock plus ou moins français chanté naïvement en anglais avec un esprit de groupe très prenant et de belles chansons qui se répondaient. "Giant" est leur chef d’œuvre, à mes yeux. Mais c'était il y a cinq ans et depuis André les a quittés. Personne n'a gagné au change. Ni lui, dont les nombreux albums publiés sous le manteau manquent d'un peu plus que sa personnalité de songwriter, ni eux, les autres, à qui sa poésie cynique fait terriblement défaut. Deux auteurs faisaient l'équilibre de Herman Düne et l'ego restant de David-Ivar ne suffit pas. Ses chansons cucul-la-praline ont de plus en plus l'air d'hymnes à la tendre douceur à laquelle semblent aspirer moult post-hipsters trentenaires un peu fatigués, adulescents attardés en quête de musique à passer au bureau pendant les heures d'intense travail sur ordinateur, histoire de ne pas gêner les collègues et de ne pas se laisser distraire. "Zion" était raté et "Strange Moosic", malgré un artwork moins laid, est tout aussi inconsistant, insipide et déjà-vu. Les deux premières chansons se laissent écouter-et-oublier-dans-l'instant alors je vous en propose une, ci-dessous jouée par le seul David-Ivar, triste sire d'un désormais clamsé anti-folk francophone supposé.
C'est mignon mais c'est de la musique pour poisson rouge. Dans trente secondes vous l''aurez oubliée et vous serez de retour à la case départ. A une époque David-Ivar savait écrire autre chose que des niaiseries. En Not on top, je voyais il y a six ans le constat que je tirerais peut-être moi aussi, un beau jour.
C'est mon anniversaire aujourd'hui. Je suis heureux de dire que je n'en suis pas arrivé là et je ne me vois pour rien au Monde virer mielleux d'ici quelques années. Cet été je vous parlerai de féminisme punk, de post hardcore, de heavy metal et de dubstep sous le soleil et tout ira pour le mieux.
Sur son premier album, Merril Garbus, une californienne moustachue à la puissante voix masculine (africaine), avait laissé entendre qu'elle pouvait tout dégommer sur son passage. Ses chansons à vocation pop (refrains, mélodies et tout le tintouin) étaient (bri)colées dans tous les sens et tenaient avec des bouts de ficelles. On pensait à Micachu pour le DIY ingénieux et à Talking Heads pour la bonne idée de traverser l'Atlantique vers l'Afrique et ses rythmes dansants.
Deux ans plus tard, la piste suivie par tUnE-yArDs est la même, sauf que Merril a progressé et que ses chansons sont bien plus réussies et marquantes.
(My country, une façon réactualisée de chanter l'Amérique)
Démarrant par un heureux détournement du traditionnel air patriotique américain My country 'tis of thee, ce second essai se veut aussi bien travaillé du point de vue des idées que de son étrangeté musicale. Merril chante son désenchantement vis à vis du rêve américain avec autant d'enthousiasme et d'apparente bonne humeur que Kathleen Hannah pouvait en déployer lorsqu'elle criait la cause des femmes battues avec Le Tigre :
My country, 'tis of thee Sweet land of liberty How come I cannot see my future within your arms [...] The worst thing about living a lie Is just wondering when they'll find out
Sa voix, régulièrement utilisée comme celle d'un jeune africain zélé, peut aussi se révéler très féminine, voire carrément jazzy (You yes you) mais quoi qu'il arrive, c'est il faut bien le dire son principal atout. Personne n'a cette voix. Ou en tout cas personne ne l'utilise comme ça. Ça n'est pas quelque chose que l'on peut dire d'un nombre incalculable de chanteuses (il y en a tout de même quelques unes qui sortent de l'ordinaire avec excellence : St Vincent, Kim Deal, etc) et cet avantage joue clairement en sa faveur. Son timbre particulier offre une originalité supplémentaire à des chansons qui n'en avaient même pas besoin. Et c'est là que la bât blesse : la voix de Merril est très particulière, son chant rapide faisant glisser les mots comme sur des rapides et ses mélodies mêlant pop contemporaine et motifs africains, ne nous le cachons pas, voilà de quoi traumatiser plus d'un auditeur aux oreilles sensibles. Ajoutez à cela un look hors du commun (visage peinturluré, coupe de cheveux de fraggle, fringues passées de mode et grimaces de la quatrième dimension lorsqu'elle chante et Merril ne fera évidemment pas l'unanimité.
(Bizness)
Je vous avoue même volontiers ne pas être client de tout son univers. Certaines de ses chansons me laissent en effet complètement froid. Pourtant, je ne peux m'empêcher de louer cette artiste et son univers, ne serait-ce que parce qu'elle en a un, et pas un univers en papier-mâché, miiiignon ou monté de toutes pièces, non, un Monde musical et visuel à part, le sien, bâti de ses mains, en dehors de toutes les cases où l'on aurait pu aimer la ranger (et CERTAINEMENT PAS à côté de Vampire Weekend ou autres pompeurs d'âmes africaines). Je comprends facilement que l'on n'accroche pas à ce personnage et à sa musique, rien de plus naturel que d'être dérouté ou tout simplement pas conquis, mais critiquer une artiste inoffensive, en devenir qui plus est - je me permets de croire que j'aimerais encore plus de chansons sur son prochain disque ! - qui ne se contente pas du peu dont tant d'autres font leur petit déj', je ne le conçois pas.
(le look de l'emploi)
C'est certain, si vous n'avez même pas succombé au charme du très beau clip de Bizness, le véritable tube de l'album, vous aurez bien du mal à accrocher aux quelques autres très belles trouvailles énergisantes qui ornent ce disque, mais si vous arrivez à passer outre les grimaces, les tics et les bijoux un peu ringards de cette punkette à forte personnalité, vous devriez trouver-là une partie de la bande-son de vos road-trips estivaux.
Je me suis souvent demandé quel serait l'album idéal pour accompagner une relation amoureuse estivale, et puis pourquoi pas un coït langoureux tant qu'à faire ? En gros, avec quelles chansons allais-je expirer et enlacer, à quel son allais-je me prélasser au soleil... La réponse m'est venue d'Angleterre.
Metronomy est un groupe qui n'a cessé de se chercher. Depuis 2006 et leur premier album "Pipe Paine (Pay back The £5000 You Owe)", ils se sont petit à petit imposés comme singuliers au milieu d'une scène électropop qui peinait à offrir du neuf. Et c'est principalement grâce à de nombreux remixes (de Charlotte Gainsbourg à Klaxons en passant par Goldfrapp) que le groupe a acquis une reconnaissance.
Pourtant, on décelait dans leurs albums quelques faux pas et maladresses voire, carrément des choix de mauvais gout. La pop qu'ils offraient ressemblait parfois davantage à un pastiche mal négocié de la musique qui les environnait. Les craintes se confirmaient avec "Nights Out" (2008), certes plus percutant mais bien moins audacieux que sont prédécesseur. L'année qui suivit, on enterrait presque le groupe avec un EP sans grand intérêt, "Not Made For Love" (quoique le groupe y abandonnait plus ou moins l'électronique). Metronomy avait des idées (et tout de même de bonnes chansons) mais voulait probablement trop imiter, singer l'électropop accrocheuse qui cartonnait alors.
En 2011, le groupe annonce un nouvel album et un remaniement des membres qui le composent. Gabriel Stebbing (pourtant crédité sur l'album) laisse sa basse à Gbenga Adelekan et Anna Prior s'installe à la batterie qui remplacera désormais la boite à rythme d'antan. Ce changement l'annonce, le groupe adopte une position plus classique.
(The Look)
The Look est le single central de l'album et probablement l'une des plus belles réussites du groupe. Les mélodies pop atteignent un certain climax de très bon goût : rien n'y est grossier, tout se développe en finesse et c'est un terreau à partir duquel les autres chansons n'ont plus qu'à se laisser pousser dans une ambiance décomplexée. Le groupe conserve malgré cette aisance pop ses caractéristiques, en les sublimant, comme par exemple des lignes de basse étranges (celle de She Wants, dont le son rappelle On dancefloors sur l'album précédent) ou des mélodies inattendues (les synthés de The Bay partent dans des directions pas vraiment prévisibles).
(The Bay)
Sur Corinne, la progression est assez incroyable, depuis les miaulements de Joseph Mount à la fameuse Corinne "Oh Corinne, I've got a pain in my heart / I think it's because of you / Cause they put me out of the forces / When I laid a hand on you" (drôle de chanson d'amour qui commence par la tristesse d'un type d'avoir été viré de l'armée après avoir cogné sa zouze) jusqu'à l'arrivée des refrains de plus en plus excitants, lorsque la voix déjà haut perchée de Mount est rejointe par son écho féminin inattendu. Une merveille de popsong, et ce sans classicisme aucun. Après ça, terminer l'album sur Love underlined, la chanson la plus proche du Metronomy de 2007 (et donc du Metronomy plus dancefloor-friendly), est une très bonne idée, et même si on ne danse pas VRAIMENT quand une chanson met si longtemps à se lancer, quel régal que de voir se développer ces étranges lignes mélodiques superposées, que de se dandiner au son de cette basse rebondie et de chanter avec Mount "Our love is underlined / Cause she wants it all the time" avant de l'aider à faire monter la sauce avec des "Abalam" qui semblent mystiques !
(Corinne)
Ce dernier opus marque une transition dans la carrière du groupe. Un changement, aussi bien au niveau de sa mentalité que dans sa façon de créer de la musique. Leurs envies sont revenues vers quelque chose de plus naturel et aboutissent à un album personnel et touchant. "The English Riviera" est pop, sexy, mélodieux et harmonieux, l'album d'un groupe qui a su se réinventer et apprendre de ses erreurs. Voici tout simplement l'album de l'été (mais pas que).