C'est entendu.
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vendredi 2 décembre 2011

[Vise un peu] Frànçois & the Atlas Mountains - E volo Love

La séduction était automatique en 2009 car Frànçois, en plus d'être un beau garçon à la voix sucrée, trimballait avec lui un très beau disque ("Plaine Inondable"), un joli single au refrain transmissible (Je suis de l'eau), un statut d'outsider indépendant sachant chanter le français sans se vautrer et pour couronner le tout des apparitions publiques intimes et impressionnantes (je me souviens notamment d'une soirée dans le minuscule local de la Médiathèque Associative de Toulouse, avec les pied nus, des choristes basques, un public familial et une énergie incroyable). En 2011, les Atlas Mountains ont suivi Frànçois sur le prestigieux label Domino qui invitait là ses premiers frenchies à signer pour une meilleure distribution et une plus grande visibilité.


(Soyons les plus beaux)

C'est d'ailleurs la principale information à retenir pour appréhender "E Volo Love". Cette signature sur un label "majeur" et anglophone de surcroit entraine son lot de contraintes et d'ouvertures de champ. La théorie échafaudée lors du festival des Inrocks et selon laquelle Domino aurait "imposé" au groupe de proposer sur cet album une majorité de titres en anglais, qu'elle soit attestée ou pas, se traduit par l'absence au tableau de certaines chansons en français que l'on entend à chaque concert et qui font défaut ici de par leur grande charge émotionnelle. Pas que les chansons ici présentes soient dénuées de sentiment ou de force, mais la plupart sont plus légères et moins personnelles. A choisir, on préfèrera mille fois le Frànçois de Bail Éternel aux Atlas Mountains de City Kiss (qui fait office de tube indie-pop facile calibré pour MagicRPM et consorts).

"E Volo Love" est un album de musique pop et chacune de ses chansons a pour vocation d'être fredonnée, de contaminer les esprits en s'y insinuant. Alors, tout comme la pop du groupe s'oriente vers une séduisante psychédélisation "à l'américaine" (pensez Animal Collective pour les prestations live - mais un AnCo à visage humain), Frànçois lui-même joue de sa voix tendre et chaleureuse comme le ferait un charmeur de serpents, sachant quels boutons pousser pour forcer les oreilles à s'installer confortablement à ses côtés. Il redonne une fluide superbe à la langue de Molière qui ne s'était pas trouvé un si bon chantre depuis la disparition de Bashung et la pré-retraite de Dominique A. Le chanteur remet aussi à plat l'idée de refrain pop en français. Avec "Soyons les plus beaux" et "Allons à la piscine demain" comme affirmations communautaires (le "nous" revient évidemment) et bien de leur temps.



(Piscine)


Mais cette séduction opère bien mieux en Français, voire lorsque les langues sont mêlées (Azrou tune) et lorsque l'Anglais est à l'honneur, c'est davantage l'instrumentation qui attire l'oreille, des percussions africaines (Edge of Town) aux claviers mellow (Slow love) en passant par l'inévitable son clair de la guitare de Frànçois, dont les arpèges charpentent le son du groupe. Les écueils ne sont pas tous évités (la trop simple Buried Treasures, qui hésite entre le Creep de Radiohead et le soft rock américain) et on se demande encore pourquoi un titre italien et une pochette aussi étrange, mais puisque le passage vers un nouvel horizon (et un bien plus large public) n'a pas ravagé les rangs, endormi la créativité (le final osé et bandant de Piscine est là pour le prouver), ou rangé des voitures ce qui est l'un des meilleurs groupes français aujourd'hui (c'est encore plus vrai sur scène), nous pardonnerons bien vite à cet album d'être imparfait et nous souviendrons surtout qu'il est bourré de talent et de bonnes et belles chansons.


Joe Gonzalez

samedi 9 octobre 2010

[Grasse Mat'] Nino Ferrer - La Rua Madureira

Bien le bonjour chers amis ! Ce matin, pour achever la semaine francophone, je vous propose un peu de bossa nova, ça ne peut que vous faire du bien. De la bossa bien de chez nous, qui plus est, puisqu'il s'agit de La Rua Madureira, de Nino Ferrer que l'on trouve sur "Mamadou Mémé" (1969).

Ferrer réussit avec ce violoncelle aguicheur et triste, avec ce chant calme et comme désabusé, à faire cohabiter gravité et légèreté comme jamais il n'eut paru envisageable de les marier. Grâce notamment à de savants arrangements de piano, à des flûtes sublimement orchestrées, mais également, grâce à cette rythmique, qui s'intègre si bien à l'ensemble qu'elle en fait presque oublier toute sa complexité, il laisse l'auditeur osciller entre relâchement et perplexité, entre détente et tension. Lui, en compteur passionné, prend sereinement son temps pour nous décrire, nous esquisser avec une maîtrise des plus pures Rio, le Corcovado, le ciel, et amène progressivement la chute à la manière d'un romancier, la plume à la main, et sûrement la larme à l’oeil.

La Rua Madureira fait partie de ces choses qui témoignent d'une incapacité absolue à vieillir, c'est en quelque sorte un petit plaisir permanent. De bon matin, rien de tel.



"Tu t'es retournée pour me sourire, avant de monter
Dans une Caravelle qui n'est jamais arrivée."


Hugo Tessier

vendredi 8 octobre 2010

[Réveille Matin] Brigitte Fontaine - Le Beau Cancer

Bonjour à tous ! Un jour il faudra bien qu'on se décide à céder à la tentation et consacrer un article de nos semaines thématiques "En français dans le texte" à Serge Gainsbourg, et franchement, j'en fais le pari, cet article là parlera de "Melody Nelson". C'est assez soulageant de constater qu'il y a des vérités que personne ne conteste, et "Melody Nelson" est une sacrée vérité, de celles qui n'ont besoin de rien pour être pigées et c'est très bien comme ça. Alors n'enfonçons pas de portes ouvertes, ne prêchons pas des convertis, et évitons cet écueil en considérant ce chef d'œuvre comme acquis. Le jour où l'on viendra à parler de n'importe lequel des sept morceaux qui composent l'album, il faudra bien admettre que ce sera forcément parce qu'on aura gratté le fond de la barrique et qu'il ne nous restera plus rien à dire sur rien de francophone en ce qui concerne le domaine de la musique. D'ici là, il faut bien s'occuper vous comprenez, alors faisons donc des détours et penchons nous sur ce qu'il nous reste de patrimoine avec Brigitte Fontaine, forcément la meilleure d'entre nous, déjà pour la simple et bonne raison qu'elle fit collaborer sur un même album -M- et Sonic Youth.



(Brigitte Fontaine - Le Beau Cancer)

En 1968, Brigitte Fontaine n'a pas encore livré son monolithe inclassable "Comme à la radio" (1970) et officie encore dans un registre de chanson populaire, qu'elle vicie complètement avec l'aide du complice rêvé, Jean-Claude Vannier, qui fut donc collaborateur étroit de Serge pour "Melody Nelson", et qui développe ici tout un attirail orchestral sur le fil, entre easy-listening suranné et dissonances fascinantes. Le tout, un album au nom aussi malaisant que "Brigitte Fontaine est..?", forme une sorte de mode d'emploi de cette femme marginale (Inadaptée) à la laideur manifeste (Éternelle) et surtout à l'esprit malade, ce qu'elle explique très bien au milieu de visions hallucinées sur le morceau de ce matin, Le Beau Cancer.


Thelonius H.

jeudi 7 octobre 2010

[Réveille Matin] Kahimie Karie - Night Train

Chut. Doucement. Vous vous rendez compte du raffut que vous faites ? Vous martelez votre clavier. Vous baillez bruyamment. Votre respiration est un moteur d'avion. Même quand vous vous grattez les cheveux, c'est un vrai capharnaüm. Ne bougez plus. Shhhh. C'est de Kahimie Karie dont je souhaite m'entretenir avec vous ce matin, alors il est temps de prêter l'oreille, parce que son niveau vocal dépasse rarement les 30 db, et qu'elle ferait passer Jane Birkin pour une chanteuse de punk rock. C'est d'ailleurs ce qui la rend si unique : que ce soit depuis ses premiers albums décalés complètement shibuya-kei (ce style jazz-pop 60's un peu suranné et tokyoïte ayant pour représentants Pizzicato Five ou Flipper's Guitar) sur lesquels je reviendrai un de ces jours jusqu'à ses derniers essais plus expérimentaux et silencieux, Kahimi Karie a toujours cultivé cette même voix toute en chuchotements et respirations proches du micro qui a su charmer des gens aussi divers que Philippe Katerine ou Otomo Yoshihide qui lui ont écrit des morceaux depuis le début de sa carrière il y a déjà 18 ans. Et si on ajoute à cela que cette pure chanteuse
s'autorise des percées dans la langue française qu'elle écrit elle même, sérieusement, comment ne pas tomber sous le charme?


Extrait de "Nunki", son très silencieux et exigeant avant-dernier album sorti en 2006 (le dernier vient tout juste de sortir cet été), le morceau que je vous propose d'ouïr ce matin à de quoi vous donner envie de remettre votre pyjama pour vous rendormir dans un train de nuit ronronnant. Et pourtant, là où certains entendront de l'ennui pur, d'autres auront le plaisir de découvrir une guitare délicate composée et jouée par Jim O'Rourke, l'exilé le plus cool, sur laquelle Kahimi nous susurre en un collage doucement poétique des phrases telles que "Le train passe sur l'oreiller/Où est-elle en ce moment la petite fille avec les cheveux longs ?". Les silences ici sont aussi importants que le reste, peut être plus. Et si l'accent de Kahimi empêche de vraiment comprendre ce qu'elle chante, c'est pas grave, c'est comme si vous retrouviez cet état curieux de la fatigue où vous entendez des bribes de mots sans pouvoir rester assez éveillé pour en comprendre parfaitement le sens global. Et j'aimerais vous en dire plus sur ce morceau là, mais je ne peux pas, mes yeux se ferment inexorablement, je tape maintenant les paupières fermées, définitivement fermées, mes doigts sont lourds, ma tête tombe, je n'entends même plus la musique, je ne, je vais, il, la, je ne, ah, hmm,


Emilien Villeroy

mercredi 6 octobre 2010

[Réveille Matin] Bourvil - C'était bien (le P'tit Bal perdu)

Pour une semaine consacrée à la musique en français il aurait fallu parler de quelqu'un comme Thomas Fersen. C’est bien, Fersen, tout le monde aime ou dans le cas contraire lui voue simplement une indifférence complète. Sauf que CE est un zine d’avant-garde, qui prend des risques et n’hésite jamais à aborder des genres musicaux interlopes, tel aujourd’hui la facette discographique de la carrière de Bourvil. Également comédien (parait-il), Bourvil s’est mis en avant dans la chanson française à travers des titres souvent naïfs voire minables. J’en veux pour preuve l’horrible et très machiste Pouet Pouet qui outre ses paroles, son interprétation, sa mélodie et ses arrangements hérite du plus laid intitulé de l’histoire de la musique - je vous mets au défi de trouver pire.

Le Bal Perdu est la plus belle exception à cette règle. Sur une musique de Gaby Verlor et un texte de Robert Nyel (lui aussi chanteur à ses heures) Bourvil y expire une mélodie lancinante qui colle à la mélancolie des paroles pour s’abandonner finalement dans chaque refrain. La chanson est triste bien sûr, puisque c’est une chanson d’amour mais que cet amour est passé.



C’était bien (le p'tit bal perdu) est écrite en 1961. Alors que le monde - anglo-saxon surtout - reprenait son souffle entre la première vague du Rock’n’Roll et le déferlement pop imminent des Beatles et autres orchestres britanniques, la chanson Française était à son meilleur, inconsciente de la révolution musicale qui enflait à l’Ouest. Considérons donc ce morceau comme un sursis, une relique d'un genre musical presque disparu. Au final voilà sans doute le meilleur 45t que vous puissiez trouver en fouillant chez vos grands-parents. Mais je vous le dit, n’allez pas plus loin. Allez plutôt réécouter Brel.


Arthur Graffard

mardi 5 octobre 2010

[Réveille Matin] The Young Gods - Rue des Tempêtes (et son guide discographique intégré)

Bonjour! Ce matin, pour vous réveiller, je vous emmène en Suisse. Dans la Suisse de la fin des années 80. N’ayez pas peur, je ne vais pas essayer de vous infliger du synth-yodel (*) à vous faire recracher votre chocolat chaud sur l'écran, et non, je ne vais pas non plus vous parler de Stephan Eicher — aujourd’hui, je voudrais vous faire écouter un groupe de rock/indus en avance sur son temps, qui n’utilise des guitares que sous forme de samples (et qui inspira notamment David Bowie pour son album "Outside").

En plus de faire sonner les claviers comme des guitares, les Young Gods jouent autant avec les genres (rock, industriel, chanson, électronique, ambient, presque toujours hybridés les uns avec les autres) qu’avec les langues (français, anglais, là encore souvent mélangés). Mais The Young Gods est aussi et surtout un groupe qui décoiffe. La piste que je vous propose aujourd’hui, issue de leur deuxième album ("L’Eau Rouge", 1989), présente leur facette la plus rock et la plus directe ; je vous laisse écouter:



Certes, il faut peut-être s’habituer à la voix rocailleuse de Franz Treichler, mais je trouve qu’elle colle parfaitement à la musique, ici une décharge électrique après l’introduction/montée en puissance changeante et unique de La Fille de la Mort (que vous pourrez écouter si vous vous procurez l’album, ce que je vous conseille vivement). De plus, l’accent (fribourgeois ? genevois ?) de Franz fait entendre une autre version du français que celle(s) que l'on connaît habituellement dans le rock francophone, ce qui dépoussière pas mal l’idée qu’on peut avoir de la langue et de ses sonorités (j’aime autant l’accent de Treichler ici que celui de Phil Daniels chez Blur ou de David Tibet (Current 93).

Toute la discographie des Young Gods est (plus que) recommandable, à l’exception de "Knock on Wood", un disque de reprises et versions acoustiques dispensable et très peu représentatif du groupe ; histoire de vous guider un peu quand même, je vous conseille tout particulièrement :

- "L’Eau Rouge" : un monument de la musique francophone ? C’est beaucoup dire, mais pour moi c’est le cas.
- "T.V. Sky" : du rock anglophone qui va à fond la caisse et se finit par une très bonne piste expérimentale de vingt minutes. Plus classique dans l’ensemble mais excellent.
- "Only Heaven" : le disque qui présente tous les aspects du groupe, violents, poétiques et oniriques, de l’électro-indus déchaînée de Strangel à la ballade Child in the Tree en passant par les plages électro-éthérées que sont The Dreamhouse et Lointaine et l’épique de quinze minutes Moon Revolutions.

Si vous en voulez encore plus, je vous aime et je vous conseille aussi "Second Nature", qui va encore plus loin dans les trips électroniques et le mélange de langues, "Music for Artificial Clouds" qui donne dans l’ambient pur, "Heaven Deconstruction" qui transforme "Only Heaven" en électronique expérimentale, sans oublier un très bon album de reprises de Kurt Weill. Un nouvel album devrait aussi sortir en Novembre, mais d’ici là, vous aurez largement de quoi écouter !


lamuya-zimina


(*) Je ne sais pas si ça existe, d’ailleurs, le synth-yodel... Google me dit que oui mais que c’est Jessica Simpson qui en aurait fait sans le vouloir. L’honneur de la Suisse est sauf.

lundi 4 octobre 2010

[Réveille-Matin] Alain Bashung - Samuel Hall

"Tu f'rais mieux d'nous pondre un truc qui marche, mon garçon."

Ça y est, ce coup-ci c'est vraiment officiel : Alain Bashung est bel est bien mort (*1). On peut enfin revenir sur sa carrière avec un peu plus d'objectivité et un peu moins de larmes au coin de l'œil ; se dire, par exemple, que "Bleu Pétrole" est définitivement bien gris face aux deux albums qui l'ont précédé, et qui sont sans doute les deux plus grandes réussites de Bashung : "L'imprudence" et "Fantaisie militaire", dont est tiré l'extrait d'aujourd'hui.

"Acheté une livre et demi de viande hachée. Haricots en boîte + chips."

Alain Bashung est souvent considéré comme l'auteur principal de ses chansons. C'est complètement faux, mais paradoxalement, plus Bashung s'éloignait du processus de composition, plus il était reconnu comme étant un grand artiste qui détonnait dans le paysage français, alors même que la réalisation de ses albums se déroulait peu ou prou de la même manière que pour Johnny ou Michel Sardou : des musiciens choisis par le label travaillent sur des idées lancées par le chanteur, qui passait voir à la fin si ce qu'ils avaient pondu lui convenait (*2). Impossible de créer un chef-d'œuvre de cette manière, me direz-vous : c'est vrai que Bashung n'a rien d'un chanteur de la Motown.


"Avale, me disais-je, allez, avale."

Alors expliquez-moi, bon Dieu. Expliquez-moi comment un texte comme celui de Samuel Hall, inspiré par une chanson du XVIIIe (*3), un texte qui n'est pas de Bashung, couplé à ce jam qui devrait être de la masturbation guitaristique chiante comme la pluie mais qui ne l'est jamais, et à ce sample de batterie contre lequel DJ Shadow aurait vendu sa maman, expliquez-moi comment Bashung débarque là-dedans, lit le texte, et c'est comme s'il mettait le gâteau sous la cerise.

"Glisser le carbone + papier dans la machine, et au travail."

Car on peut tout enlever à Bashung. Même la vie. Mais ce gars-là, avec son passé de chanteur de charme devenu rockeur hésitant puis poseur élégant, ce gars-là a une voix, et il le sait. Il sait que quand il commence à déclamer "Je suis parti à 15h30. J'étais fatigué, j'avais mal", après qu'ait démarré la non-ritournelle composée par Rodolphe Burger, électron libre habitué des studios pour des artistes plus ou moins prestigieux, il sait que pour quelques minutes, il est Samuel Hall, et personne n'en doute. Absolument personne.

"Allez au diable. Je m'appelle Samuel Hall. Je vous déteste tous."


Joseph Karloff



(*1) Sisi.

(*2) Pour en apprendre plus sur cette évolution, et plus globalement sur la vie de Bashung, je vous recommande l'excellente émission qui lui a été consacré cet été sur France Inter, "Bashung, de l'aube à l'aube", et que vous pouvez réécouter ici.

(*3) La chanson originale contient les paroles "My name is Samuel Hall, and i hate you one and all", qui seront reprises dans la version de Bashung (dont le texte a été écrit par l'écrivain Olivier Cadiot).

vendredi 6 novembre 2009

[Réveille Matin] Bertrand Burgalat - Gris Métal

Bonjour à tous ! Aujourd'hui, je ne vais pas m'étendre très longtemps sur l'historique du quidam du jour, alias Bertrand Burgalat, étant donné que je maîtrise mal sa carrière, mais je peux vous poser quelques bases. Le monsieur fonde le label Tricatel (oui oui, ça vient de "L'aile ou la cuisse"...) en 1999, et y produit les albums de Valérie Lemercier et de Michel Houellebecq, sur lequel il fait jouer en "backing band" amélioré un jeune groupe de rock français, A.S Dragon, qui à l'époque ne s'était pas encore encombré de l'embarrassante Natasha Le Jeune. Le groupe accompagne également The Sssound of Mmmusic, premier album de Burgalat en 2000, certes très inégal et beaucoup trop long, mais contenant son bon quota de perles qui seront presque toutes sublimées dans un album live, Bertrand Burgalat Meets A.S Dragon, sorti l'année suivante.



(Gris Métal)

Cet album hybride, qu'on ne peut pas vraiment attribuer ni au groupe ni au chanteur est une vraie réussite au son précis et direct qui alterne morceaux tirés de l'album solo de Bertrand, inédits (dont l'excellente Follow Me) et jams instrumentales à la fois concises et cosmiques. Et le tout sublimé par un sens du groove pas croyable. Gris Métal, le morceau que je vous devriez écouter en ce moment même, est présent sur les deux albums, mais je vous propose la version live, aux parties de guitares plus riches et dont le son ne pâlit pas devant la version studio. Le morceau en lui-même est totalement sur le fil, entre distanciation ironique et raffinement élégant. Le flottement langoureux d'un riff de basse imprévisible, des paroles à l'esthétique de film érotique soft ("Fin de soirée, les vagues glissent / Sur le métal du casino / Et le ciel vire à l'indigo / Ta robe est très haut sur tes cuisses"), un chant maniéré juste ce qu'il faut et des arrangements élégants aux textures psychédéliques suffisent à figer le temps dans une ambiance de torpeur d'une soirée moite de Venise.


Thelonius.

jeudi 5 novembre 2009

[Réveille Matin] Electrelane - Gone Under Sea

Je ne sais pas si vous avez commencé à vous y intéresser, mais il serait grand temps les amis. Regardez le calendrier. On est en novembre 2009. Et alors? Vous me dites et alors? Alors dans deux mois, on passe dans les 10's. Faites pas cette tête, vous voyez ou je veux en venir : c'est maintenant ou jamais pour faire vos tops des 00's. Dire vos chouchous. Vous les avez vécues (ou subies parfois) ces 10 fichues années non ? Alors restez pas là. Et soyez originaux hein, un tant soit peu. Parce que si des types comme Pitchfork se sentent obligés de mettre "Kid A" en guise d'Everest musical de l'ensemble bordélique qu'aura été la musique de cette décennie mourante, laissez moi vous dire que pour moi, ça ne va pas se passer comme ça. Non non, moi, j'ai mes championnes. Mes héroïnes. Elles étaient 4 filles. Elles venaient de Brighton. Elles ont fait 4 albums et ont fait le coup du hiatus. Elles s'appelaient Electrelane. Elles ont été l'un des meilleurs groupes de la décennie. Carrément.

(Electrelane circa 2005, avec Ros Murray, à gauche, toute nouvelle bassiste à l'époque)

Je vous fais le coup du superlatif, je sais, mais là, ce n'est plus la raison qui parle. Quand, le 26 janvier 2004, Electrelane sort "The Power Out", un deuxième album produit par Steve Albini après un "Rock It To The Moon" instrumental et psychédélique, c'est un vrai monument timide qui sort. Je sais que j'aime trop cet album. Je sais qu'il n'est pas aussi parfait que je veux bien le hurler. Je sais qu'il est rempli de références et d'influences qui peuvent s'entendre. Je sais que ce n'est, dans l'absolu, qu'un album "mineur", sonnant un peu anecdotique mais sympathique pour beaucoup de monde. Mais, bizarrement, au fil des années, avec le temps et les écoutes compulsives, il m'est apparu, un peu par surprise mais comme une évidence, que c'était un de mes albums préférés de tous les temps. Parce qu'il touche à plein de genres en même temps, mais avec la même fougue, avec la même force, et en réussissant à chaque fois. Parce qu'il synthétise en un seul ensemble absolument tout ce que j'aime en musique : la mélancolie, le rock, les rythmiques répétitives, les envolées psychédéliques, l'humour, un certain lyrisme tout à fait assumé. Et le tout dans un ensemble bordélique où les grosses guitares et un saxophone free croisent des chœurs angéliques et des pianos délicats, et où l'on chante en anglais principalement, mais aussi en espagnol, allemand et même français.


C'est même sur le premier morceau de l'album que Verity Susman, chargée du chant et des claviers, s'essaie à la langue de Sartre, dans le magnifique et obsédant Gone Under Sea. Deux accords et une longue montée qui ne semble à aucun moment forcée. Bien au contraire, tout semble couler naturellement, des premiers arpèges légers de guitare, jusqu'au climax émouvant mais pudique. Et si la voix de Verity au début, sombre et fragile, est empreinte de beaucoup de douceur lorsqu'elle lance "A la belle étoile/J'ai vu ton visage gris", elle se fait douloureuse au fur et à mesure, dans une modernisation déchirante du thème de la veuve qui attend toujours le retour du mari, amenant l'explosion avec ses "La mer était calme, mais il pleuvait sans cesse/J'ai compté les bateaux, j'ai compté la tristesse/Combien de vies cela a-t-il coûté?/Combien de vies cela a-t-il coûté?", puis s'étalant, impériale, sur des "Ave Maria" graves, sans espoirs. Finalement, sa voix s'envole, dans de longues vocalises puissantes qui me collent immanquablement des frissons comme j'en ai rarement. Et la batterie d'Emma Gaze poursuit son rythme sans fin pendant que Mia Clarke plaque inlassablement deux accords majeurs, forcément majeurs jusqu'à ce que s'achève enfin, dans une lumière éclatante, l'un des plus beaux morceaux de la décennie.


Emilien.

mercredi 4 novembre 2009

[Réveille Matin] Charles de Goal - Synchro

Bonjour tout le monde ! C'est grâce à une chouette compilation que j'ai découvert Charles de Goal, et cette compilation, je vous conseille de vous la procurer si comme moi vous êtes trop jeunes pour avoir connu la scène new wave underground française et que vous êtes un brin curieux. Cette compilation c'est "So young but so cold, Underground French Music 1977-1983," sortie en 2004 sur le label Tigersushi (où sont aussi Krikor, Joakim et quelques autres gens de qualité), et sur laquelle vous retrouverez d'autres artistes cultes de l'époque comme JJ Burnel (de The Stranglers), ou encore Nini Raviolette, Ruth, Kas Product et Jacno.


Charles de Goal est Patrick Blain pourrait être inscrit sur la pochette de chacun des disques sortis depuis le premier LP, "Algorythmes," au début des années 80, jusqu'à "Restructuration," l'album de la "reformation" qui a suivi le concert donné en 2006 à Paris. Je ne vais pas en dire beaucoup plus, n'étant accointé de Charles de Goal que depuis peu, je n'en sais pas encore beaucoup sur Patrick Blain, ni n'ai même eu encore la chance d'écouter "Restructuration," mais il fallait que je vous parle de Synchro, le morceau figurant sur la compilation. Il y a tout simplement deux façons d'envisager la langue Française. Soit on la prend comme La Langue De Molière et alors on la respecte et on la traite en Grande Dame, comme l'ont fait beaucoup de grands chanteurs populaires, comme, disons Charles Aznavour ou Alain Bashung dans la seconde partie de sa carrière, mais aussi certains "rockeurs" de talent comme Bertrand Cantat de Noir Désir pour ne citer que lui. L'autre solution consiste à ne pas s'embarrasser de formules, jeux de mots et autres allitérations quand seules les rimes et une certaine dose de langage vernaculaire (comprendre : "le parler de tous les jours") suffisent à faire remuer l'auditoire, qui ne demande d'ailleurs rien d'autre. C'est ce qu'a compris Patrick Blain en faisant Charles de Goal, et Synchro, petit tube de new wave synthétique, n'a d'autre ambition que de faire danser le quidam un peu coincé mais tellement cool (toi, moi, lui). S'ensuivent une ligne de basse démente, une claire source d'inspiration en provenance des tarés de chez Devo, un synthé trop bien et des paroles mémorables :
"Danse dans ton auto / Danse en rythme avec l'écho / Danse au son de ta stéréo/ Mais surtout ne perds pas le tempo"
Quoi d'autre ? What else ? Ça pourrait être le slogan de C'est Entendu, non ?


Joe

mardi 3 novembre 2009

[Réveille Matin] Pas Chic Chic - Mlle Mille

Il y a mille et un moyens d'arriver à la pop, et les chemins détournés, les itinéraires les moins évidents, sont souvent les plus fascinants et les plus riches. On savait les membres de Fly Pan Am, peut-être la facette la plus francophile du foisonnant label canadien Constellation (qu'il serait bon de ne pas limiter au dénominateur commun Godspeed You! Black Emperor), fascinés par André Breton et le surréalisme en général, mais de là à voir deux des membres les plus importants de ce groupe expérimental passionnant créer Pas Chic Chic, une formation franchement pop se revendiquant aussi bien des yéyés que de Jean-Luc Godard, on avait de quoi être surpris. Rétrospectivement, c'était pourtant évident à l'écoute de N'écoutez Pas, album marquant la fin de la carrière de Fly Pan Am en 2004 et qui s'ouvrait avec le groove mutant de Brûlez Suivant, Suivante !. Il y avait bien dans le chant francophone de Roger Tellier-Craig quelque chose de suffisamment ludique pour voir une recherche sonique exigeante se transformer en arrogance pop détachée.


(Mlle Mille)

Des cinq membres de Pas Chic Chic, quatre viennent de la musique expérimentale à différents niveaux, mais l'élément essentiel au groupe s'appelle Marie-Douce, claviériste minimaliste dont c'est la première expérience musicale, et le groupe n'est jamais aussi efficace que lorsqu'elle mêle sa voix timide à celle de Roger sur des paroles cryptiques enfouies dans des épaisseurs de textures cosmiques. Voici un extrait de leur excellent (et unique à ce jour) album "Au Contraire" sorti l'année dernière, je vous laisse donc apprécier les nuances de Mlle Mille, qu'elle guide avant de se laisser engloutir par un groove prêt à bondir en un final choral épique et étourdissant. En somme, un petit bijou... kraut-yéyé ?


Thelonius.

lundi 2 novembre 2009

[Réveille Matin] Jean-Pierre Ferland - Le Chat du Café des Artistes

Coucou me revoilà pour un réveille matin, et j'ai décidé d'allumer les projecteurs sur un chanteur de variété, oui oui, un chanteur pour dames, un vrai de vrai qui chante des chansons d'amour et qui de surcroit est Québécois, le must du must dans le genre en somme ! Et hop je vois là déjà toute une armée d'indie-kids de bon goût prêts à me balancer des tomates. Mais non ce n'est pas Roch, ni Robert, ni Félix, ni Garou, holà stop attention la variété c'est pas que de la daube non plus, elle peut aussi parfois être underground, il n’y a rien d’antinomique là-dedans comme le prouve l'album "Jaune" du québécois Jean-Pierre Ferland sorti en 1970.

Et les superlatifs ne manquent pas concernant cet album que les canadiens avec leur grande modestie considèrent comme "une œuvre magistrale." Certains vont même jusqu'à dire que "Jaune" est le penchant québécois de l'album Blanc des Beatles, pourquoi pas puisque même John Lennon en son temps fut remarquablement impressionné par ce disque de pop moderne et dont les arrangements rappellent aussi étrangement ceux d'un certain Jean-Claude Vannier en 71. D'ailleurs je soupçonnerais presque Gainsbourg de s'être fortement inspiré de son cousin québécois sur son "Melody Nelson." C'est exactement le même concept avec des chansons racontant la même histoire sur des arrangements orchestraux flamboyants. Cependant il n'est pas ici question de faire le procès de qui que ce soit. Je sais que le français est très snob et supporte mal qu'on ose s’attaquer aux mythes de son patrimoine culturel.

Mais rendons à César ce qui lui appartient : non le patrimoine musical québécois ne se résume pas non plus qu'à des chèvres et des caribous qui beuglent et j'en fournis aussi pour preuve l'album de reprises et de remixes de "Jaune" sorti en 2005 et qui réunit quelques-uns des plus beaux fleurons de la jeune génération indie-rock et électro du Québec francophone pour ceux que ça intéresse.


Le Chat du Café des Artistes

Donc à la base je voulais chroniquer cette chanson de l’album "Jaune," God is an american, un morceau expérimental totalement psychédélique et renversant, et puis la semaine dernière Charlotte Gainsbourg, "la fille de... ," est passée dans le poste avec sa reprise inattendue du Chat du café des artistes, quelle étrange et bonne idée de sa part, alors je me suis dis "profitons de l'occasion pour rendre aussi hommage à son géniteur et à cette chanson qui aura bientôt 40 ans." Le texte de JP Ferland qui dépeint les angoisses d'un artiste refusant de tomber dans l'oubli est plein de lucidité et à la fois d’une telle noirceur (parfaitement sublimée par les cordes, les chœurs et les cuivres), mais au-delà des paroles avouons-le trop abstraites pour que l'on y comprenne vraiment quelque chose (les analyses de poèmes et les métaphores c’est pas trop mon fort), en fait c’est surtout l’ambiance et la dramaturgie du morceau qui prédominent avec
cette voix de crooner aux articulations méticuleuses à la manière d’un Aznavour. Il y a aussi cette rythmique presque trip-hop vraiment surprenante pour l’époque, je vous rappelle qu’on est quand même en 70 et qu’on entend déjà des samples de voix sur l’intro et le final. En réalité, Le chat du café des artistes est une chanson de variété ordinaire produite par des types complètement allumés et avant-gardistes, c’est du très grand travail de studio digne des meilleurs production de l’époque et qui surtout n’a pas pris une seule ride, le son est resté impeccable. Ça sortirait aujourd’hui que ça aurait vraiment de l’allure et la petite Charlotte ne s’y est pas trompée puisque sa reprise figurera sur son prochain album "IRM" produit par Beck et à paraitre d'ici la fin de l'année.

Alors voilà je vous propose pendant cinq minutes de laisser de coté vos à-priori sur la variétoche, de jeter une oreille à cette chanson et pourquoi pas également découvrir cet album qui a radicalement changé ma vie et mes perceptions musicales.


Djeep