Tout ce que j'ai retenu de ce nouvel album de Neon Indian c'est qu'Alan Palomo s'était coupé les cheveux. C'est peut-être triste à lire mais je crois qu'avec les boucles rassemblées en une mèche tombant devant son front plutôt qu'éparpillées de chaque côté de son crâne, il est beaucoup plus sexy. Ça lui fait donner d'air à Matthew Broderick. Un Ferris Bueller chicano. En dehors de ça, et comme prévu, rien de neuf sous le soleil, ou plutôt sans le soleil puisque "Era extraña" a semble-t-il été enregistré en Finlande par un Palomo solitaire qui a pu y consigner peines de cœur et considérations vaguement humanistes.
(Polish Girl)
Entendons-nous bien, ça n'est pas un disque raté. Il s'agit de musique pop jouée sur des synthétiseurs, plus-ou-moins apparentée à la chillwave originelle, des nappes froides jouées avec entrain sur des beats noyés dans la réverbération. Et Palomo d'y exprimer sa mélancolie finnoise sans jamais pour autant sombrer dans le sadcore. Au contraire, même, paroles mises à part, ces chansons semblent presque aussi naïves que celles qui les avaient précédées en 2009. Les compositions sont plutôt bien menées, crédibles et le résultat escompté par l'auteur est obtenu : ça n'est plus aussi chillwave qu'avant (fuir ce mot à tout prix est devenu le sport favori de ceux par qui il est arrivé, Palomo le premier) et donc moins lo-fi (ce qui revient à dire "plus vendeur"). Un album de transition, réussi, pas mal, passable, ennuyeux. Il faut tout de même l'avouer. On a parfois l'impression d'entendre un "Psychic Chiasms" dépourvu de beats passionnants, de l'excitation juvénile qui l'animait et de ses tubes (Foolish Girl et Fallout sont de bons singles, mais ne rivalisent pas avec Deadbeat Summer et Should have taken acid with you). S'éloigner des clichés, d'accord, mais pour aller vers quoi ?
(Fallout)
Il y a chez Palomo quelque chose qui rappelle immanquablement le psychédélisme étrange de Wayne Coyne (Flaming Lips) et leur collaboration d'il y a quelques mois n'aura d'ailleurs étonné personne, mais on aurait pu espérer davantage d'influence sur le jeune Palomo de la part de Coyne. Au lieu de ça, le psychédélisme, que l'on entend certes sur quelques titres pointer le bout de son nez (Suns Irrupt et surtout Future Sick, les deux meilleurs morceaux du lot, de très loin) fait place à une molle idée d'indie pop peu enthousiasmante (comme sur le rip-off de Jesus&Mary Chain qu'est Blindside Kiss).
(C'est lorsqu'il se lâche et donne dans la folie psychédélique que Palomo est le plus intéressant)
Le plus alarmant dans tout ça reste le discours de Palomo, qui dans une interview accordée à Pitchfork déclarait : "You can’t always just put color filters in 80s aerobic videos or take stuff from public-access and look at it in this very ironic, self-conscious way. That only takes you so far." (*1) et "There’s this really amazing quote from Jim Jarmusch about celebrating your theft that I think has become more and more prominent in music: “It’s not where you got it from, it’s where you take it.” To me, that’s just an integral part of why I even bother making music." (*2) Que personne ne le répète à Alan Palomo, sans quoi il arrêterait la musique sur le champ, mais sa première affirmation le met personnellement hors-jeu, lui qui continue à puiser dans l'imagerie et le son des années 80, jusqu'à des extrémités ahurissantes. Comme pour une majorité de ses contemporains, ça n'est pas d'où Palomo tire son inspiration qui compte mais ce qu'il en fait. Et comme une majorité de ses contemporains, Palomo tire sa substance du même puits rétromaniaque et n'en fait pas grand chose de neuf. Tant pis pour ses idéaux. Restent quelques bonnes chansons psyché-synthétiques à se mettre sous la dent, oeuvres d'un songwriter talentueux qui n'a pas encore démontré s'il était digne de sa propre ambition.
Joe Gonzalez
(*1) : "Vous ne pouvez pas éternellement apposer des filtres de couleur sur des vidéos d'aérobic des années 80 ou vous servir de matériau en accès public pour y jeter un regard très ironique et complexé. Ça ne vous amène pas très loin."
(*2) : "Jim Jarmusch avait cette phrase vraiment géniale à propos de la célébration du vol, qui est je crois devenu de plus en plus évident dans la musique : "Ca n'est pas là où tu t'es servi qui compte, c'est comment tu vas t'en servir." Pour moi c'est tout simplement une part intégrale de la raison pour laquelle je fais de la musique."
C'est le lot de toute mode et dès la publication de "Psychic Chiasms" de Neon Indian, les wavers commencèrent à apparaitre partout, dans les magazines papier, dans des émissions de TV branchouilles et il ne fallut pas attendre bien longtemps pour que la chillwave inspire une caravane entière de copycats et autres opportunistes à la manque. Avant-même que l'album de Toro Y Moi ne paraisse, dès le mois de Décembre 2009, les hipsters se lancèrent dans une folle quête du leak taggé (*) "chillwave", espérant y dégotter le nouveau phénomène avant tout le monde et c'est à partir de là que le genre entra en expansion, les nouveaux artistes n'allant plus vers l'avant (en dehors de la saillie trompeuse de Toro Y Moi, donc) et se contentant de bidouiller autour de la formule dégagée par les pionniers, sans se poser de questions.
3. (Une chronologie de la maison chill depuis ses fondations)... jusqu'à son effondrement annoncé.
Pendant quelques mois, tout et n'importe quoi fut étiqueté chillwave par des journaleux spécialisés en récupération et qui n'y comprenaient rien. Tout comme à la fin des années 80 on rangeait sans distinction Black Flag et Mötley Crüe dans la catégorie "metal" et tout comme ces derniers mois le moindre disque de musique électronique est très rapidement labellisé "dubstep" parce que ça fait trendy, on qualifiait alors chaque disque un brin lo-fi de chillwave. La dream pop un peu chiante de Memory House, l'indie pop rêveuse de Wild Nothing et même Beach House et le rock étrange d'Ariel Pink. Tout y passait, du moment que ça garantissait une écoute plus attentive des indie kidz. Ce que ces disques avaient en commun n'était pas leur genre musical mais le fait qu'ils étaient presque tous dépourvus d'énergie, et souvent ennuyeux à mourir.
Pourtant une véritable industrie souterraine se développait déjà. De nombreux micro-labels tels Carpark, Lefse, ou d'autres encore plus minuscules (jusqu'à la création symbolique du label du blog gorillavsbear, Forest Family) produisaient tous ceux qui exprimaient le désir de suivre la tendance. C'est ainsi qu'on s'est retrouvé envahi pendant quelques mois de groupes aussi insignifiants que MillionYoung, Houses, Ducktails, Big Spider's back, Tanlines, Sun glitters, Work drugs, et des tonnes d'autres.
Un patchwork de pochettes bleues et vertes, avec des éclats de lumières et des visages figés. Un panorama de la basse-cour chillwave entre Octobre 2009 et Août 2011. (cliquez sur l'image pour agrandir)
Certains se démarquèrent parce qu'au lieu de croire bêtement qu'il suffisait d'enregistrer des sons vaporeux et des voix en retrait et de les orner de photos floues bleues et vertes (Il ne faut pas non plus prendre le hipster pour un con. Un mouton fainéant, pourquoi pas, mais pas un débile profond), ceux-là ont eu la présence d'esprit d'écrire des chansons correctes, ou au moins d'essayer d'apporter leur pierre à l'édifice. Parmi eux, beaucoup de filles. Tout comme la première vague chill avait été menée par des jeunes hommes solitaires, la seconde fut l'apanage de jeunes femmes indépendantes. La plus marquante était Ramona Gonzalez, de Los Angeles, qui sous le pseudonyme Nite Jewel avait en réalité publié son magnum opus avant tout le monde, puisque "Good Evening" est paru fin 2008. En tant que précurseur, il n'avait alors pas eu l'impact qu'il aurait eu fut-il sorti un an plus tard, juste après "Psychic Chiasms" et ce fut pour tous ceux qui l'avaient raté une charmante redécouverte puisque n'étant pas influencé par les quatre Dalton de la chillwave, il apportait une vision différente. Sorte d'électro-disco minimale enregistrée à vingt mille lieues sous le Pacifique, la musique de Gonzalez semblait plus sale, plus expérimentale aussi que celle des garçons. Loin d'être une totale réussite, "Good Evening" donnait alors une dimension un peu moins lisse à la chillwave et Ramona ne se priva pas de surfer sur la vague en publiant quelques EPs, en collaborant avec l'électro-funker DâM FunK et en apparaissant sur le "Odessa" de Caribou, un cousin éloigné profitant du buzz sans se mouiller.
(Nite Jewel - Chimera, sur "Good Evening)
Parallèlement, des nanas encore plus ambitieuses se firent une petite place au soleil avec des albums se contentant du minimum syndical mais centrés autour d'un single convaincant. Parmi elles, Glasser, alias Cameron Mesirow, une petite peste de Boston, que la voix puissante et le collage pertinent d'Apply suffirent à propulser au rang de next big thing, quand bien même son album, "Ring", tombait à plat et White Hinterland, le groupe de Casey Dienel, qui n'hésita pas à prendre un virage artistique à 90° entre ses deux albums histoire de coller à l'actualité. En règle générale, toutes ces filles avaient enregistré plus ou moins le même disque d'électro pop beaucoup trop propre pour être vraiment de la chillwave, mais surfant sur l'esthétique et les codes du genre pour emporter l'adhésion des médias indés. D'une certaine façon, elles n'étaient en réalité que des ready-made de l'électro pop attirante mais sans profondeur aucune qui existait depuis des années déjà et qui continue d'exister aujourd'hui. Prenez Austra, le groupe de Katie Stelmanis, dont le premier album sorti en 2011 et à l'esthétique assez sombre aurait sans doute été orné de bleu-vert étincelant et lo-fi-isé s'il était paru un an plus tôt. Le fait est que la chillwave n'est plus à la mode et que ce sont des nanas comme Zola Jesus, Chelsea Wolfe ou Liz Bougatsos (de Gang Gang Dance) que l'on voit dans les magazines, alors pour les sangsues comme Stelmanis, il est question de s'adapter. Sur la récente compilation "Stroked", un hommage au premier album des Strokes fomenté par le webzine Stereogum, Austra pousse d'ailleurs encore plus loin son imitation du revival cold wave mou du genou qui sévit ces dernières semaines, et même Frankie Rose, batteuse des Dum Dum Girls, des Vivian Girls (soit deux groupes ayant déjà surfé allègrement sur la vague du shitgaze sans jamais se mouiller) et des Crystal Stilts ne se prive pas d'interpréter Soma à la façon d'une gothique emo sous Prozac. Ce genre de musicien(ne)s sont des coquilles vides incapables de créer quoi que ce soit de personnel et ils ont toujours existé, il n'y avait pas de raison que la chillwave soit épargnée. Même si Mesirow semblait posséder une voix plus intéressante que les autres, toutes ces filles donnaient l'impression de chanter exactement de la même façon. C'était déjà le cas avec les premiers larrons (même si Alan Palomo possédait un peu plus de caractère que ses concurrents) mais là ça devenait exaspérant. Mesirow, Deniel, Gonzalez et même des outsiders comme Denise Nouvion de MemoryHouse ne changeaient pas d'un iota la valeur éprouvée du chant éthéré en retrait qui fait rêver les jeunes filles. Bref, on s'emmerdait. Et une fois ces filles oubliées, d'autres disques ennuyeux arrivèrent les uns après les autres, de Baths à Com Truise en passant par Small Black, tous les seconds couteaux chillwave faisaient leurs classes trop tard, bien trop tard, et sans aucune motivation ou quelque nouvelle idée à proposer. C'est presque un miracle si certains attiraient encore l'attention des plus tenaces, ou alors fallait-il que l'ombre d'un nouvel élément plane au-dessus d'un disque, comme le dub que l'on sentait poindre à l'écoute du "936" de Peaking Lights, en Février 2011, sans que l'impression ne suffise à redonner espoir.
(Com Truise - Broken date, sur "Galactic Melt")
Pourtant, au début de 2011, les vétérans ont fait leur retour en annonçant chacun la publication d'un album pour le courant de l'année et par voie de conséquence une troisième vague, celle peut-être du renouveau ou en tout cas la promesse qu'avec les quatre mousquetaires originaux on aurait droit sinon à des manifestes avant-gardistes tout du mois à de bons albums de chillwave. En Février, Chaz Bundick publia le troisième album de Toro Y Moi (un premier était sorti en 2008 mais tout le monde s'en foutait alors et tout le monde s'en fout aujourd'hui), intitulé "Underneath the Pines", initialement prévu pour paraitre lui aussi en 2010. Une pochette foutrement laide mais étonnamment saisissante par sa composition donnait envie de croire en celui qui passait alors pour le plus productif des quatre puisqu'entre Février 2010 et Février 2011 et ses deux albums, un nombre étonnant de concerts, d'apparitions sur le net, de remixes, de clips (tous plus emplis de clichés chillwave les uns que les autres) et de nouveaux morceaux avait comblé les médias web et les fanatiques. De mon côté j'attendais un long format pour me faire une idée plus précise des ambitions de Bundick.
(Toro Y Moi - Go with you, sur "Underneath the Pine")
Le jugement sans appel déclare d'emblée non-coupable l'accusé Bundick de toutes les charges d'inspiration folktronica qui pesaient sur lui. Plus aucun clin d’œil appuyé à Bibio cette fois-ci et c'est dans une autre direction que le musicien décide d'orienter ses compositions. La basse, terriblement en avant, et souvent très inspirée semble donner du corps aux chansons somme toute toujours aussi inoffensives et mollassonnes servant de base au travail de Bundick, lequel poursuit sans relâche son idée selon laquelle chanter de sa voix de fausset timide et doubler sa voix peut passer. A vrai dire, si ça n'est pas ce que l'on aurait pu prévoir, l'album parait fonctionner plutôt bien. Les chansons ne sont pas fantastiques ou ingénieuses mais en bossant particulièrement ses arrangements, Bundick a apparemment décidé d'enregistrer une sunshine pop nouvelle façon, moderne par le choix des sons, classique par la technique employée et piochant quelques idées (dont cette basse qui groove) chez les revivalistes de la fin des années 90 (et notamment Sean O'Hagan deThe High Llamas et Stereolab). En faisant ce choix, Bundick a certes été courageux d'un point de vue artistique (se lancer dans un album de sunshine pop à tendance easy listening, avec ce que ça implique comme travail n'est pas mince affaire) mais n'a fait que bosser pour sa pomme en s’éloignant de la chillwave, sans rien y apporter de neuf. Qui plus est, si l'album est plutôt réussi, il ne fait rien pour arranger l'image lisse et superficielle trimballée par sa voix, son visage de nounours et ses clips, tous plus irritants les uns que les autres. Une semi-victoire personnelle qui ne convaincra que les amateurs de subtilité pop mais dénote peut-être un éclair d'intelligence derrière les lunettes rondes et le visage poupin : en repoussant la sortie de son album, peut-être Bundick a-t-il senti le vent tourner et peut-être a-t-il alors envisagé de quitter le navire avant de couleur avec ?
(New Beat par Toro Y Moi - un clip de chillwave se regarde sur Vimeo et pas ailleurs)
En qui croire ? Début juillet, Memory Tapes et Washed Out sortaient respectivement leurs second et premier album et si l'on se laissait aller à une considération un brin idiote on dirait qu'il suffit de voir quel label a publié chaque album pour en prédire le contenu. De fait, "Player Piano", l'album de Dayve Hawke, lequel a pourtant déjà prouvé qu'il pouvait assurer sur la longueur d'un LP, est publié chez Carpark, un tout petit label tandis que "Within and without", le premier essai en long format d'Ernest Greene parait chez Sub Pop, une maison d'une toute autre ampleur (on y a vu depuis la fin des années 80 des pointures comme... Nirvana, vous connaissez ? Et plus récemment No Age, Beach House et bien d'autres). De là à penser que la première somme de l'un a davantage convaincu que la poursuite expérimentale de l'autre, il n'y a qu'un pas que l'on pourrait hésiter à faire. Dans la mesure où j'ai écouté les deux disques, je ne vais cependant pas me gêner et déclarer tout de go que si j'avais dû choisir entre les deux disques et n'en signer qu'un, j'aurais choisi celui de Washed Out.
(Memory Tapes - Wait in the dark, sur "Player Piano")
D'un point de vue formel, "Player Piano" est pourtant bien plus aventureux. Hawke est toujours obsédé par son ambition de créer une indie pop exigeante où les collages, les samples et les idées fusent. Un bon point de départ malheureusement miné par de pauvres choix esthétiques, de la pochette aux sons inattendus qui ornent certaines chansons comme cette espèce de synthétiseur à gerber sur la fin de Wait in the dark ou d'autres très très rétro (sur Today is your life ou Yes I know) qui ramènent directement à Orchestral Manoeuvres in the Dark. Une chose est sûre, ça n'a plus rien de chillwave. Ce n'est pas lo-fi, ça ne ressemble plus au travail d'un homme seul et s'il reste des beats électroniques, la batterie a aussi sa place dans le processus. La chillwave était déjà un genre dont la définition tenait plus ou moins bien debout mais considérer cet album comme de la chillwave reviendrait à tagger ainsi des groupes comme Galaxie 500 ou Piano Magic. Après la défection de Toro Y Moi, c'est au tour de Memory Tapes de passer la main pour continuer sa route avec un album intéressant même s'il ne parvient pas à aller au bout de son ambition...
(Yes I know par Memory Tapes)
... alors que, de son côté, le "Within and without" de Washed Out n'abandonne pas la chillwave, même le temps d'aller pisser. Greene nage dans son élément et se laisser aller à tous les caprices qui lui passent par la tête. Et c'est exactement ce que tout le monde voulait, certainement ce que Sub Pop attendait de lui, et probablement ce que les fanatiques du "Life of Leisure EP" espéraient pour le format album. Un concentré pur jus de chillwave avec les synthés noyés dans la réverb' qui vont bien, les beats lo-fi étouffés, la voix diluée dans le mix et une mentalité pop qui ne néglige aucune chanson (toutes des tubes potentiels prêts à illustrer la prochaine publicité TV pour SFR, les produits laitiers ou une quelconque police d'assurance). Ernest Greene a comblé le web, ses fans, son label et les réalisateurs de feel-good movies qui pourront piocher dans l'album pour illustrer la scène de baiser tant attendue à la fin de leur prochain film.
(Washed Out - Amor Fati, sur "Within and without")
Au point qu'en étant le seul à ne pas réellement sortir des sentiers battus (le passage chez Sub Pop aura tout de même joué sur les arrangements et on entend par exemple des violons sur Far Away), Greene perpétue la chillwave, avec probablement un certain succès (le disque est sorti depuis moins d'un mois, il est encore difficile d'en juger mais je le pense rodé pour atterrir dans bon nombre de tops de fin d'année) mais au prix de l'originalité et de l'excitation. C'est du Washed Out, bon, et sur un format plus long on a peut-être le temps de s'ennuyer, surtout lorsque les tempos ralentissent et que l'on commence à se demander si l'on n'est pas en train d'écouter la bande originale d'un film érotique ou alt-porn, mais après tout, Greene a fait ce que l'on attendait de lui. Sans faute de goût particulière, il a enregistré un album conçu pour accompagner les hipsters en vacances. Sans savoir que ce disque attendu depuis deux ans serait probablement la nécrologie décomplexée de la chillwave, explorant tout son maigre potentiel et terminant de prouver ses limites, que les autres ont préféré franchir.
(A dedication par Washed Out)
Il reste pourtant un membre du Club des Quatres dont le retour n'est pas encore accompli. Alan Palomo publiera en effet "Era Extraña", le second LP de Neon Indian, le 13 Septembre prochain et je ne peux décemment pas parier impunément sur la musique qu'il produira.... Mais je peux m'y essayer puisqu'un premier single a été livré il y a quelques jours.
(Donnez votre adresse mail et téléchargez Fallout)
A vrai dire, depuis "Psychic Chiasms", Palomo avait déjà publié quelques singles allant dans ce sens et la direction prise n'est pas suffisamment claire pour en tirer des conclusions mais on peut d'emblée dire qu'en partant des codes de la chillwave, et sans s'encombrer de ses précédentes ambitions psychédéliques, Palomo semble aller vers une électro pop à synthés vintage dont l'unique propos et l'unique but est d'être "cool" et en ce sens, il fera sans doute mouche puisqu'avec ce genre de morceau qui se voudrait presque glam, il convaincra tout hipster qui se respecte, lequel pourra chiller (*2) en toute impunité sans se poser la moindre question. Je ne pense pas prendre un gros risque en pariant sur un destin parallèle et similaire à celui de "Within and without" pour "Era Extraña" : succès critique, clips foisonnants et une belle chance d’atterrir dans les tops albums 2011. Le temps nous le dira.
Épilogue
On peut honnêtement se demander pourquoi j'ai écrit cet article. La chillwave n'est qu'une mode parmi d'innombrables autres, qui n'a pas duré bien longtemps et qu'une minuscule frange du public a suivi. Qui plus est, je n'ai moi-même (et vous avez dû vous en rendre compte à la lecture de ces lignes) pas été subjugué par un grand nombre des disques parus depuis deux ans. On peut même dire que je suis très critique vis à vis de la chillwave, qui n'aura pour moi été excitante que le temps de trois ou quatre disques et qui aura contribué à l'essor d'une mentalité répugnante chez une grande majorité des artistes indépendants (américains principalement) et qui perdure aujourd'hui sous couvert d'autres codes esthétiques. Ma préoccupation première était de vous proposer non pas une rétrospective de la chillwave elle-même parce que ce genre n'est pas très important dans l'histoire de la musique pop, mais plutôt une rétrospective. Celle d'un sous-genre musical, de préférence très éphémère, et la chillwave était le parfait sujet pour moi puisque je l'ai vécue de ses prémisses jusqu'à sa fin (ces derniers jours, ce qui tombe plutôt bien). Elle est encore d'actualité (plus pour très longtemps) et dans les mémoires et elle est suffisamment symptomatique de pratiques et de mentalités plus larges pour être pertinente. A ceux parmi vous qui ne suivent pas l'actualité de suffisamment près pour se rendre compte des mouvements de mode, je tenais à présenter le parcours classique d'une mode musicale, de l'excitation de ses prémisses à la recherche frénétique de nouvelle sensation, des premières déceptions au désintérêt, en passant par la théorisation, la contamination mutuelle du mode de vie par les sons et vice versa et la récupération par les opportunistes. Certains l'ont fait pour d'autres mouvements (le punk rock en 1977, le hardcore entre 79 et 84, etc) ou modes (le shoegaze entre 87 et 91, le glam metal entre 84 et 88, etc) et j'ai toujours aimé lire ces comptes rendus à la fois historiques, personnels et sociologiques. J'espère vous avoir transmis le même sentiment de partager un bout d'histoire de la musique, même si la musique ne vous a pas convaincus.
Joe Gonzalez
(*1) : Sur certains moteurs de recherches, ou certains outils de partages (comme What.CD), les internautes partageant la musique en toute illégalité classent les nouvelles sorties (des albums pas encore disponibles dans le commerce) qui viennent d'être "leakés" sur internet dans des catégories (tags) pour optimiser les recherches des autres utilisateurs et notamment les genres musicaux.
2. Quatre piliers comme les quatre Dalton, une chronologie de la maison chill depuis ses fondations...
Entre l'été 2009 et Février 2010, le gros de la première vague chillwave connut son quart d'heure (voire son automne) de gloire. Les disques n'étaient pas encore aussi markétés que ceux qui allaient suivre, mais entre gorillavsbear, Stereogum, Pitchfork, MagicRPM et bien d'autres, la promotion web auprès des hipsters avertis était assurée. Les grands noms d'alors étaient au nombre de quatre et chacun avait son terrain de jeu personnel. Le vétéran Dayve Hawk, alias Memory Cassette et Weird Tapes, allait coupler ses deux projets en un Memory Tapes dont le premier album, "Seek Magic", devait paraitre à la fin du mois d'Août 2009.
(Memory Tapes - Bicycle, sur "Seek Magic")
Conservant la guitare électrique dans son attirail, Hawke proposait avant tout une sorte d'indie pop rêveuse et synthétique, en rêvant de parvenir à un métissage sonore et à des collages aussi aboutis que ceux de Talking Heads ("Seek Magic" signifie d'ailleurs "Chercher la magie"). Une tâche ardue, voire rendue totalement impossible par sa condition de chillwaver : à la différence d'un David Byrne bossant avec trois (voire quatre si l'on compte Eno) autres musiciens, Hawke est un compositeur solitaire (que l'expérience ratée de son groupe Hail Social a probablement amené à éviter de s'entourer) et si l'album était au final peu convaincant sur la longueur, il n'en restait pas moins une tentative concluante d'amener ce qui allait devenir la chillwave vers des envies de danse jusqu'alors plutôt en sourdine dans l'indie pop des 00's.
Dayve Hawke, du bleu-vert et un éclat lumineux...
A peu près au même moment, Ernest Greene, encore un solitaire, publiait un EP qui allait devenir un manifeste de la chillwave, "Life of leisure" (soit "Vie de loisirs"). Sous le pseudonyme Washed Out il avait alors enregistré le meilleur disque du moment, malheureusement trop tardif pour accompagner les indie kidz pendant leur été 2009, sur lequel les beats se révélaient plus propices à la danse, et les chansons plus directes, toutes des tubes lo-fi instantanés accompagnées par un chant vaporeux, beaucoup moins habité que celui de Hawke, comme un voyage astral, loin du corps et des problèmes.
(Washed out - Hold out, sur "Life of Leisure EP")
Certainement beaucoup moins ambitieux que Hawke, Greene se contentait de dérouler la bande-son dont tous les blogs rêvaient depuis des mois. gorillavsbear enchainait les crises cardiaques et les pontages coronariens à chaque mp3 dévoilé, une ébullition de sueurs érotiques agitait l'ensemble de la blogosphère : à raison ou à tort, Washed Out avait démocratisé l'attitude chill, mis des tubes sur le concept de Memory Tapes, et donné aux hipsters du monde entier l'autorisation officielle de se mettre corps et âme au rencart, au repos, au placard.
Ernest Greene, du bleu pâle et la mer...
Alors en Octobre, Alan Palomo, sous l'avatar Neon Indian, enfonça le clou. Son "Psychic Chiasms" se proposait d'amener une dimension psychédélique supplémentaire aux principes déposés par ses prédécesseurs. Le chiasma psychique désiré passait par une connexion entre les synapses de l'auteur et celles de son public-type. Rien de plus simple puisque Palomo, comme tout bon waver de son état, n'était autre qu'un hipster en tous points égal à ses auditeurs, avec ce que cela entend d'ENVIE de psychédélisme.
(Neon Indian - Should've taken acid with you, sur "Psychic Chiasms")
J'insiste sur le mot envie parce que contrairement à d'illustres prédécesseurs bourrés de drogues et de psychotropes légaux ou non, Palomo se démarquait en ne faisait que suggérer les drogues et leurs effets. Une façon inoffensive de faire planer un public qui, comme lui, voulait sa dose mais refusait les risques. Ergo la meilleure chanson de l'album, intitulée "j'aurais dû prendre de l'acide avec toi". La drogue que ni nous (j'avais moi-même d'ailleurs adoré l'album même si je n'y avais rien compris) ni Palomo ne prenions, lui pouvait en manufacturer une méthadone sonore. De "Taking drugs to make music to take drugs to" (*) on était passé à "Making music to pretend we're on drugs". Palomo avait alors inventé une nouvelle case dans le paysage musical, celle du dealer le moins dangereux au Monde, trop bien sapé, trop cool et doté d'une culture synth pop trop grande pour être considéré comme un naze ou un charlatan new age. Et surtout ses beats étaient d'enfer comparés aux autres productions chillwave. On commençait à se dire qu'on allait enfin pouvoir danser sur cette musique.
Alan Palomo, bibliothécaire sapé de la synth pop...
L'album suivant, il fallut l'attendre jusqu'en Février 2010, lorsque le très-prometteur-et-tout-le-monde-s'accorde-là-dessus Chaz Bundick, alias Toro Y Moi, publia enfin son album "Causers of this". A nouveau, et c'est une des raisons pour lesquelles la chillwave a pu passionner un certain nombre de critiques (dont l'auteur de ces lignes), la donne changeait et c'était excitant. Oh pas énormément, mais tout de même, après la radicalisation du beat pop amenée par Neon Indian et ses recherches psychédéliques, Bundick faisait office de geek binoclard moins branché par la danse que par l'électronique.
(Toro Y Moi - Lissoms, sur "Causers of this")
Et c'est aveuglé par cet aspect de sa personnalité musicale que je l'envisageais comme un waver ayant pris ses conseils du côté de Boards of Canada, et même plus directement de Bibio puisqu'en écoutant un morceau comme Lissoms je me prenais à imaginer la chillwave flirtant avec l'avant-garde du folktronica. Je n'avais pas entièrement tort puisqu'une partie du LP était comme ça, mais mon assertion finale était elle à côté de la plaque. La vérité c'est que la majorité des chansons sur l'album voguaient davantage vers une chillwave assez classique, soit des popsongs miaulées par la voix innocente de Bundick dans une atmosphère cotonneuse n'allant pas bien loin. Ce que j'avais pris à tort pour une nouvelle avancée et peut-être la plus pertinente des quatre, n'était qu'un faux espoir...
Le rayon de soleil divin frappe Chaz dans une composition bleue... et verte.