C'est entendu.
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vendredi 11 février 2011

[Fallait que ça sorte] L'inventaire


Des vieilleries. Toujours plus de vieilleries. C'est un peu comme cela que je fonctionne, en ce moment, je n'écoute pour ainsi dire presque que du vieux, du poussiéreux, et ça me plait. J'avais envie de vous faire partager quelques unes de ces reliques du passé, parce que sans déconner, dans le temps, on savait quand même faire de la vachement bonne musique, et c'est pas des foutaises, mais comme on n'est pas chez Rock & Folk, on s'en tiendra plutôt à une formule du genre : parce que ressortir des vieux disques de derrière les fagots, ça fait prendre son pied à mon âme de mec qui aime les photos en sépia tapissées de grain avec des vieilles chaises en bois et des guitares d'un autre âge dans les coins. Mon âme de vieux folkeux barbu en chemise à carreaux. Mon âme de mec vieux par anticipation quoi. M'en fiche, moi ça me va !

On commence par les États-Unis, forcément. Los Angeles, fin des années 60, bubblegum pop et sunshine pop battent leur plein sur les ondes comme sur les platines. Un groupe à la frontière des deux styles émerge alors ; Strawberry Alarm Clock, six hippies consommateurs avertis de marijuana et LSD, et dont le nom est un hommage (très) explicite aux Beatles, une fameuse idée de leur maison de disque. Le résultat est au rendez-vous.
"Wake Up... It's Tomorrow" est un petit joyau pop oublié. L'instrumentation demeure très narrative du début à la fin, les morceaux rebondissent, dévient, c'est une réelle expérience qui plonge nos oreilles au plus profond d'une production ultra sixties, certes, mais dont le charme est si fort qu'il écrase assez bien le stéréotype. "Wake Up... It's Tomorrow", le deuxième album du groupe (1967), est dans l'absolu plus psychédélique et moins purement pop que le précédent, sur lequel on trouve néanmoins Incense & Pepermint, le tube qui les a révélé. En définitive, c'est une œuvre mûre et peaufinée. Pénétrez-la, et elle saura vous pénétrer en retour, à coup sûr et sans mauvais jeu de mots, à l'image de la méditation suggérée ci-dessous, en compagnie d'un hypothétique gourou. Vous venez de trouver de quoi occuper votre après-midi.

(Sit With The Guru, version Youtube pas propre)



On continue avec Agincourt, un groupe anglais aux multiples visages : à chaque nouvel album, un nouveau patronyme pour la formation. Ainsi, Agincourt, c'est aussi Ithaca, Alice Through The Looking Glass, ou encore Tomorrow Come Someday. Sans "s" à "Come", ouep, c'est comme ça que ça marche.
Agincourt, c'est léger, c'est pop avec parfois une touche psyché et ça se rapproche, à l'occasion, de la folk. "Fly Away" (1970) se déguste même sans faim, et on revisite assez bien l'Angleterre et son premier âge d'or populaire, mais comme à travers un filtre rural. Cet album fait preuve d'un retranchement certain et assumé, sûrement la cause de son absence de succès à l'époque et de sa disparition de la mémoire collective de nos jours. S'il y est jamais apparu, remarquez. C'est un des petits plaisirs de l'internaute qui, au cours de ses recherches sans but vraiment établi, serait par le plus pur des hasards tombé dessus. Par chance donc, puisque c'est devenu désormais le seul moyen de découverte ou presque, quand il s'agit des choses d'avant.

(Going Home)



Novos Baianos à présent. On s'éloigne un peu des british pour aller faire un tour du côté du Brésil, parce qu'en Amérique Latine, ils savent y faire aussi, et pas qu'un peu. "Acabou Chorare" (1972), l'album phare du groupe, est, tout comme l’intégralité de leur œuvre, autant l'héritage musical de la formation alors la plus réputée de l'État de Bahia (nord du Brésil) que son témoignage moral. Novos Baianos est accompagné par les musiciens d'un autre groupe, A Cor do Som, à la guitare, à la basse, à la batterie et aux percussions, ce qui créé une sorte de super-groupe où se mélangent des influences extrêmement variées ; bossa, rock, samba, MPB (pour Musique Populaire Brésilienne) et j'en passe. Leurs travaux esquissent le portrait de la vie qu'ils ont menée : la communauté, avec bien sûr tout ce que cela implique durant les seventies. Pourquoi ne pas faire cohabiter rock et bossa nova, après tout ? Pour eux, la réponse est une évidence. Un style venant en enrichir un autre, ils dressent ainsi un échafaudage hétéroclite qui n'a pour limite que leurs goûts et références propres, et en l'occurrence, le spectre est vaste. Très vaste.

(Brasil Pandeiro)



Poursuivons avec John Fahey. Retour en 1967, aux USA. Le pionnier de la "primitive guitar" signe un chef d'œuvre intemporel ; "Days Have Gone By, vol. 6". Avec ses arpèges et son finger-picking, il dessine l'Amérique des grands espaces, des trains de marchandises. Une Amérique pas si éloignée de la beat generation mue par Kerouac ou Ginsberg, à bien y réfléchir, mais différente quand même. Ici, c'est de son essence-même dont il est question. C'est l'Amérique folklorique sans artifices, sans prise de position autre qu'un lyrisme débordant. C'est une source intarissable d'émotions, d'endroits, de mots, d'idées, de souvenirs. Le tout de la plus simple manière qui soit : six cordes, un micro, une chaise, et dix doigts. Et une barbe, mais plutôt sur la fin, alors.

(The Portland Cement Factory at Monolith, California)



On met le cap sur du rock progressif, désormais. Il y a un bout de temps, je vous avais parlé d'un groupe britannique, T2, et vous avais présenté son premier album. Il était temps de vous causer du second (dans l'absolu, pas dans les faits). Intitulé "Fantasy", mais également reconnu sous le nom de "T2", il regroupe les versions démos des morceaux qui devaient figurer sur l'album définitif qui ne vit hélas jamais le jour pour cause de split. Toute la qualité d'écriture et tout le talent des trois hommes sont donc intacts, mais le matériel n'est pas aussi performant que sur le premier-né. Pourtant, au lieu d’être affaiblie, l'œuvre en ressort au contraire renforcée. Quand le prog rock se met à devenir intimiste, émouvant, c'est une sorte d'aboutissement, la boucle est bouclée. "Fantasy" est d'une remarquable beauté, relève d'une interprétation et d'une composition géniale, et possède le charme des travaux inachevés, laissant libre cour à l'imagination de celui qui écoute. L'échange se créé, la magie s'opère, et le souffle est devenu un élément à part entière, à prendre en compte, venant rappeler que cela commence sérieusement à dater ; ce n'est qu'en 1997 que Decca Records se décida à dévoiler ces "archives" de T2, témoins indirectes de la séparation du groupe, reformé depuis, mais jamais avec son line-up original.

(Careful Sam)



Enfin, concluons ce petit inventaire par une touche moins underground : David Crosby. En 1971, il décide de sortir son premier album solo, "If I Could Only Remember My Name", mais comme de juste, pendant les seventies sur la côte ouest, on est rarement tout seul, vous en conviendrez, il y a toujours un ou deux potes qui traînent de-ci de-là et avec qui vous déjà écumé pas mal de scènes et de studios. Pour Crosby, au final, c'est une petite quinzaine de personnes, dont Graham Nash, les membres de Grateful Dead et de Jefferson Airplane, qui vont venir offrir leur huile de coude au labeur désormais commun. Leur travail est soigné, ça respire l'Amérique en train de traverser sa glorieuse décennie culturelle (et culturelle seulement, n'oublions pas le Vietnam quand même), et ça demande du temps, certains morceaux sont assez longs, mais cela vaut franchement le coup. Au calme, plongez-vous dans Traction In The Rain ci dessous, et faites-en l'expérience. De vous à moi, nous savons très bien que la bonne folk pourrait ne jamais s'arrêter, pas vrai ?

(Traction In The Rain)


C'est tout pour l'instant, les amis, et en espérant qu'au moins l'un de ces albums vous plaise, je retourne dépoussiérer mes vinyles. Histoire vraie.


Hugo Tessier

mercredi 10 mars 2010

[Fallait que ça sorte] Wendy & Bonnie - Genesis

Wendy & Bonnie, ce sont deux frangines qui ont grandi dans la baie de San Fransisco, avec le nom de famille le plus hippie de l’histoire des hippies: Flower.
Commençons par le commencement. Au début, Wendy (l’ainée) faisait partie d’un groupe, Crystal Fountain Acetate. En 1968, un an après que Bonnie (la cadette) les ait rejoints en tant que batteuse, leur manager tomba sur des démos acoustiques des deux sœurs. Grand bien lui en prit. Très rapidement, il organisa des sessions studio chez Skye Records pour ces jeunes demoiselles, qui purent ainsi enregistrer et sortir en 1969 un album de 10 morceaux à l’origine, "Genesis" (rien à voir avec le groupe de Phil Collins), que j’ai décidé de vous proposer d'écouter aujourd’hui.


"Genesis" contient des tubes pop certains. Il fait partie de ces albums pour lesquels aucun détail n'est négligé. Si le travail sur la voix est indéniablement l’un des points forts, on retrouve également un important effort au niveau des arrangements et sur les parties instrumentales des morceaux. C'est-à-dire que l’on évite l’effet sixties "c’est la voix qui fait tout le boulot, alors pour la musique, ne nous prenons pas la tête..." C’est en partie cela qui va différencier les sœurs Flower d’autres songwriters à la voix pourtant aussi savoureuse, mais qui ont peut-être moins fignolé leurs compositions, qui ont livré quelque chose de plus classique. Je pense par exemple à Dusty Springfield, dont j’apprécie la musique, mais qui entre, selon moi, relativement bien dans le schéma décrit au dessus. Avec Wendy & Bonnie, qui composèrent l’intégralité des morceaux, c’est différent. On trouve de la pop sucrée et rythmée (Let Yourself Go Another Time), des choses plus soul dans les arrangements, plus décontractées (I Realized You), mais également du gros tube pop entraînant au refrain tueur (It’s What’s Really Happening), pour enfin terminer la course sur un The Winter Is Cold aux lueurs un tantinet plus rock.

(Winter is Cold)

Le spectre est très large, vous l’aurez remarqué, et si la musique explore avec succès différents horizons (dont la folk, avec par exemple The Paisley Windowpane), les parties vocales ancrent solidement chaque morceau dans une pop chinée. Ceci crée un léger décalage et même si un titre est plus épuré, comme The Paisley Windowpane, il y a toujours ces voix triplées, quadruplées, qui harmonisent, qui se répondent. En quelque sorte, la signature des sœurettes. Un autre exemple pourrait être le tout début d’I Realized You, avec une guitare pour des dizaines de voix. J’exagère, mais presque pas. Et puis bon, il faut le dire, ces filles ont un timbre vocal typé hippie, mais elles évitent soigneusement de tomber dans le cliché.

(It's what's Really Happening)

"Genesis" se révèle être un album mouvementé, il évite cette morne linéarité qui aurait rendu l’écoute pénible. Les morceaux, bien que fonctionnant tous sur cette même recette pop indétrônable, possèdent une forte personnalité, et on compte de nombreux breaks et variations, qui enrichissent l’ensemble. Ici, une guitare qui reprendra seule, là, une batterie qui comptera subitement une cymbale supplémentaire, et le tour est joué. C’est un peu ce qui fait le dynamisme de l’album. Écoutez Children Laughing, par exemple, et rendez-vous compte. Wendy n’a là que 17 ans, et Bonnie 13, et pourtant elles ont déjà cette maturité qui fait oublier leur jeune âge, avec parallèlement cette innocence qui n’est pas sans rappeler constamment la jeunesse californienne ensoleillée qui était alors la leur…

Comme de nombreuses fois (j’ai l’impression de me répéter) l’album ne connut pas le succès escompté (ni mérité), et les sœurs ne composèrent plus de musique ensemble. On peut aujourd’hui avoir des nouvelles d’elles par le biais de leurs sites internet respectifs, ici et . Bon, on sent bien le poids des années, mais qu’importe, c'est comme ça.

(The Ice Cream Man Song [Demo Version])

Il fallut d'autre part attendre 2001 pour voir arriver une réédition de "Genesis" dans son format d’origine, chez Sundazed Records, puis 2008 pour la réédition intégrant cinq démos inédites, dont les fameuses prises acoustiques des sœurs qui éveillèrent le flair de leur manager (ci-dessus dans le lecteur), et même un morceau de leur formation d’origine, Crystal Fountain Acetate. C’est dire.


Hugo

jeudi 25 février 2010

[Fallait que ça sorte] Raymond Scott - Reckless Nights And Turkish Twilights

Raymond Scott, accompagné de son “Quintette”, pourrait bel et bien évoquer l’une des multiples formations jazzy classieuses, animant les soirées guindées au sommet des gratte-ciel New Yorkais dans les années 30. Costumes impeccables, cheveux gominés, contrebasse jouée au doigt, trompettes, saxophones et batterie aux rythmiques saccadées et complexes, voilà l’apanage des éternels crooners du soir. Cependant, Scott s’inscrit dans une toute autre dimension. Ses compères et lui-même interprètent des morceaux issus de sa propre composition, et insufflent dans ces sphères de bonne conduite et de retenue que sont les ambiances prestigieuses des mondanités, un visage d’humour et de légèreté. En effet, à défaut de pouvoir trouver la moindre lourdeur, la bonne humeur s'affiche immanquablement, avec de petites mélodies jouées à la trompette, à la clarinette, au kazoo, et j’en passe. Cependant, si les instruments à vent sont largement utilisés (ce qui tombe sous le sens), la batterie n’est pas en reste, avec une multiplicité de cymbales, de toms, et même une petite cowbell. Cependant, légèreté ne rime pas toujours avec simplicité, et c’est flagrant chez Scott. Les compositions sont extrêmement complexes, et lui et son quintette se positionnent en maîtres incontestables de la variation inattendue, du changement de rythme insoupçonné.

C'est, entre autre, ce qui fit que Scott eut une influence de premier ordre, sur la bande son des cartoons de la Warner Bros. Carl Stalling (compositeur WB) se laissa séduire par cette alliance du drôle, du loufoque, du rigoureux, et du maitrisé. Accompagnant indirectement bon nombres d’heures de gloire de la télévision américaine aux côtés de Bugs Bunny et de Daffy Duck, les six hommes connurent une relative réussite.
Le premier (et sans doute le plus grand) succès du Raymond Scott Quintette fut Powerhouse, en 1937. C’est d’ailleurs le morceau d’ouverture de la compilation dédiée à l’œuvre de Scott, "Reckless Nights And Turkish Twilights," sortie en 1992. Maintes fois repris et réinterprété, Powerhouse figure même au générique de "Chérie, j’ai rétréci les gosses", pour l’anecdote... Vous pouvez l'écouter dans le lecteur sur votre gauche.

D'autre part, on remarque dans tout l’album une tendance des compositions à être fortement imagées, comme dans The Penguin, exemplaire de clarté et d’humour. Il y a le Pingouin, oui, mais pas que. En plus de renvoyer à la simple considération de ce dernier, le morceau évoque également sa démarche claudicante, ses petits battements d’ailes pour garder l’équilibre, ses trébuchements et autres quasi-chutes, et au final, l’auditeur écoute d’une manière amusée, avec un sourire, et se représente toute la petite scène. D’autres morceaux, tels que War Dance For Wooden Indians, démontrent également l’ampleur des possibilités propres à Scott, quant à la représentation d’une ambiance, d’un moment d’excitation. Vous devriez d'ailleurs regarder cette vidéo, une version alternative par le Quintette extraite du film "Happy Laughing," qui parlera d’elle-même :



Il se dégage aussi de "Reckless Nights And Turkish Twilights" un certain dynamisme. Les breaks, variations et autres changements de rythme viennent mouvementer l’écoute. Savoir ce qui pourrait bien arriver dans les prochaines secondes, quelle mélodie Scott aurait encore bien pu trouver, quel instrument inattendu pourrait venir se greffer à l’ensemble, fait partie du jeu. Mais à ce jeu, l’auditeur perd : très peu de choses s’anticipent. La surprise n’est pas permanente, certes, car les morceaux sont marqués par leur époque, et l’on y retrouve (avec plaisir) des éléments standards, mais de façon récurrente, l’embuscade de la syncope soudaine, du solo surexcité de saxophone qui avait soigneusement masqué son arrivée sont autant de menaces. Le piège est partout, et l’album n’en ressort que plus appétissant, que plus délectable…

D’un point de vue plus général, "Reckless Nights..." ne présente aucune aspérité, tout semble égal, et l’oreille constamment à l’épreuve n’est jamais déçue. Bien sûr, si l’on se dit que le Raymond Scott Quintette est une farce visant à produire de la musique humoristique, en bref, si l’on décide de ne pas prendre l’album au sérieux, chose que l’on pourrait être tenté de faire, même innocemment, alors là oui, les critiques vont pouvoir fuser. Répétitif, ennuyant à la longue, trop entêtant, trop daté… On connaît la liste par cœur. Il me semble, pourtant, que l’entreprise a tout de sérieux, qu’amusante elle n’en demeure pas moins digne d’une écoute attentive, et que si l’on se prend au jeu, on évitera d’être obnubilé tout du long par des arrangements que l’on jugerait clichés, vieillis.

Pourtant, l’œuvre de Scott, on ne saurait le nier, est avant-gardiste et novatrice. Trop frétillante pour être considérée comme jazz crooner, mais trop travaillée et soignée pour pouvoir revêtir la qualification d’easy listening, la musique de Raymond Scott se positionne où nulle autre n’a encore mis les notes. Car, malgré tout, une certaine distinction s'en dégage assurément : de la maîtrise, et le rendu est indéniablement amusant.
Voilà en quelque sorte toute la fascinante et séduisante contradiction du travail scottien.

Mort en 1994 dans un anonymat certain, le même qui l’avait accompagné durant la presque totalité de sa carrière et de son existence, il aura néanmoins apporté sa pierre à l’édifice du Septième Art, jouant dans quatre films pendant les 40’s (dont "Happy Laughing"), et réalisant les BO de cinq autres au cours du siècle.


La recherche, et plus globalement, la « nouveauté » auront donc été l’histoire de sa vie, sa ligne de conduite, comme peuvent en témoigner les cartoons américains déjà cités, qui lui doivent beaucoup, et également l’electronium (photo ci-dessus), instrument né de ses mains. Un héritage qui peut paraître bien généreux, au regard de la reconnaissance presque dérisoire qu'il a reçue.


Hugo



jeudi 18 février 2010

[Fallait que ça sorte] Billy Nicholls - Would You Believe

Encore un inconnu, oui, c’est bien cela. Mais un inconnu produit par Andrew Loog Oldham (ici à droite), le manager des Stones, et accompagné en studio par les Small Faces. Surprenant, non ? Il doit bien y avoir une raison…

Il y en a une et elle est toute simple : Oldham, séduit en 1966 par "Pet Sounds" des Beach Boys, a voulu mettre au point la réponse londonienne, et il a confié cette colossale tâche à ce jeune anglais issu de Hammersmith (quartier Ouest de Londres) qu’était Billy Nicholls. Il faut dire que ce dernier paraissait posséder tout ce qu’il fallait pour réussir. Jeune, dynamique, au timbre de voix clair et fin compositeur d’une musique pop menée avec enthousiasme, Nicholls représentait le compromis idéal. En 1968 est donc enregistré, chez Immediate Records, "Would You Believe," qui lança la carrière du jeune londonien. Ainsi fut concoctée l’une des perles de la pop britannique des sixties.


(Would You Believe)


Ce qui fait la force de "Would You Believe" est à coup sûr son efficacité. La majorité des pistes de la tracklist s’inscrit dans une durée moyenne d'environ deux ou trois minutes, permettant à de nombreuses chansons de résonner comme des singles. Pas de longs morceaux pleins de changements de rythme, de variations mélodiques ou autres breaks en tout genre, non, rien que des "tubes." Dès le morceau d’ouverture dûment intitulé Would You Believe, la couleur est annoncée : Nicholls sait donner de l’envol et de l’élégance à ses compositions. Il ne prône pas un stakhanovisme absolu, il ne conçoit pas des monstres voraces d’efficacité destinés à faire un malheur sur les ondes dès les premières secondes. Non, son entreprise est nettement plus réfléchie, plus fine que cela. Au lieu de fournir un tube brut et imposant, il va affiner, polir, et faire rimer rendement et recherche. La recherche d’orchestrations de qualité, avec moult violons, clavecins, trompettes mais aussi un travail de recherche sur la voix, comme l’illustrent les nombreux chœurs, et codas de l’album, le tout cohabitant avec des lignes de basse groovy au possible et des batteries toutes aussi entraînantes. On pourra citer par exemple Life Is Short, ou encore Daytime Girl. Loin de moi cependant l’idée de discréditer le tube dans toute sa puissance, ancré dans son caractère brut, voire brutal (il suffit d’observer les Kinks, circa 1964) mais l’entreprise de Nicholls diffère, témoigne d’un visage différent et tout aussi anglais. Cependant, l’album peut tout de même compter sur Girl From New York, plus agressive, avec cette guitare et ses petits solos récurrents, avec cette basse classieuse à l’arrière, et cette batterie déchainée. Nicholls ne se prive pas d'enchaîner Being Happy, ballade pop par excellence, teintée de tristesse, avec le bulldozer Girl From New York, et ça fonctionne.



(London Social Degree)

A vrai dire, peu de choses ne fonctionnent pas sur "Would You Believe." Il y a chez le londonien cette propension à faire exploser subitement le rythme, à le transformer en quelque chose de très dansant, presque à la surprise générale, tout en conservant son immanquable aspect détendu et léger. L’écoute est alors portée par ce combo batterie - voix/chœurs - basse - orchestrations, invincible et subtil (Feeling Easy / Portobello Road et même Question Mark), que l’on pourrait désigner comme étant l’une des marques de fabrique de Nicholls. Mais, comme de juste, il est des fois où l’enthousiasme n’est pas au rendez-vous, et cela débouche sur des horizons plus tristes, un peu plus ternes comme sur It Brings Me Down, avec ce chant et ces chœurs plaintifs. Mais le morceau n’en est pas moins abouti, à sa place, bien au contraire, il vient pondérer un tant soit peu le surplus d’énergie dégagé tout au long de l’album. On notera le long final instrumental, enrichissant mais toujours sombre, laissant le morceau s’achever sur la même note décalée avec laquelle il a commencé, et emportant presque intact son mystère avec lui…

Enfin, il me paraissait opportun de revenir sur un constat. Billy Nicholls était à même de composer des titres joviaux, des titres profonds également, mais aussi, comme le prouve cet album, de petites ballades guitare-voix tout à fait entêtantes, qui dénotent une véritable efficacité au sein d’une si tendre simplicité. Sur treize morceaux, on en compte onze dans lesquels la production est très présente, les orchestrations, massives, et deux par lesquels il retourne à une humilité charmante : la coda de Daytime Girl, anecdotique mais très plaisante, et Come Again, où l'on retrouve Nicholls d’une façon plus intimiste, mais sans pour autant le voir abandonner sa voix haut-perchée ni son sens de l'accroche, avec cette guitare chaleureuse. Le genre d’homme à pouvoir pratiquer tous les terrains (ou presque) qu’il veut en étant assuré de ne jamais glisser.

Quand à ce cher Oldham, car il mérite que l’on revienne à lui tout de même, et à son projet de réponse britannique au succès des Beach Boys, on pourra remarquer différentes choses. Bien que l’on puisse voir que certains éléments chers à ces derniers sont exploités (différemment), comme le travail sur la voix, par exemple, ou une certaine vision du rythme, en produisant un tel album, Oldham s’est lui-même détourné de son objectif initial. Pas volontairement, cela s’entend, mais de par l’ampleur de la chose, on dépasse ici largement l’idée d'un album avec un but, une cible, l’album "en réaction à". Billy Nicholls affirme plus qu’il ne se contente de répondre, il affirme un fier visage anglais, le visage d’une pop ravissante et enchanteresse au travers d’un album qui existe par lui-même et qui a incontestablement réussi à se forger sa propre identité. Malgré un certain succès au moment de sa sortie, l'album et Billy Nicholls lui-même ne marquèrent pas les mémoires au point de figurer au panthéon des sixties et c'est pourquoi il était important à mes yeux de le rappeler à votre bon souvenir, et de lui tirer mon chapeau.


Hugo Tessier

samedi 6 février 2010

[Fallait que ça sorte] Keith Cross & Peter Ross - Bored Civilians

La question qui vous vient à l’esprit, c’est probablement « Mais qui sont-ils, ces deux-là? ». C’est légitime. J’y viens.

Keith Cross, guitariste, a tout d’abord fait partie, durant un an, de Bulldog Breed, un groupe vaguement psychédélique qui n’a jamais connu un franc succès, puis de T2 (photo à droite, Keith est au milieu) une formation early prog assez brillante, en compagnie de Peter Dunton et de Bernard Jinks (un membre des Breed également). Sur le premier (et fameux) album de T2 en 1970, "It Will All Work Out In Boomland," et alors qu’il n’a que 17 ans, Keith Cross apparaît déjà comme un prodige incontestable des six cordes. T2 dura deux ans pour Cross, qui s’en alla en 72 vers de nouveaux horizons. La pop avait, semble-t-il, remplacé le rock progressif dans son esprit, et il entendait déjà les longs soli au bottleneck et les violons l’appeler, pour remplacer le tapping et les triples croches. Et quand il eut définitivement décidé de s’y atteler, il le fit avec un certain monsieur Ross.

Peter Ross, très exactement. Malgré une carrière un peu méconnue, on sait qu’il chantait et jouait de l’harmonica dans Hookfoot, un groupe anglais, entre 70 et 74 dont les membres ont servi, chez DJM Records, de musiciens studio sur bon nombre d’albums du label (faisant aussi leur apparition sur certains CDs de Clapton). Ross a par ailleurs participé ultérieurement à un album réunissant pas moins de 17 musiciens, "Richard Thompson," un projet de 1976 du-dit Richard Thompson, qui après s’être éloigné de sa vie de producteur, voulait reprendre du service.

Le constat au préalable est donc qu’en 72, l’un s’était lassé de concocter ses longs et furieux soli progressifs, tandis que l’autre poursuivait sa route tranquille d’harmoniciste. La rencontre avait, comme de juste, tout pour aboutir.

C’est d’ailleurs en 1972 que la collaboration des deux hommes débutera et s’achèvera, aussitôt après la sortie de "Bored Civilians." Oui, mais quelle sortie. Qui aurait pu penser que deux hommes venant d’horizons aussi différents puissent tomber d’accord sur une musique pop si brillante, si précisément définie ? Personne, bien évidemment, pas même ces savants messieurs de Decca Records, chez qui étaient déjà sortis deux singles, plus tôt dans l’année, avant l’album parachevé. C’était chez Decca, oui, et ça se passait donc un an après que l’échec commercial de "Time Of The Last Persecution" d’un certain Bill Fay, ait permis à ces messieurs de rompre leur contrat avec ce dernier. Voilà pour l’anecdote. Deux singles donc, qui laissaient entrevoir l’ampleur du travail derrière le chef d’œuvre à venir.


(Bored Civilians)

Oui, n’ayons pas peur des mots, car c’est véritablement un chef d’œuvre de la pop anglaise des années 70 que concoctèrent les deux hommes...

L’album s’ouvre sur The Last Ocean Rider, un morceau de presque sept minutes, épique, d’un aboutissement rare. La première partie reste assez fidèle à une composition pop presque banale, bien que de fort bon goût, et le tout s’inscrit dans une grande oisiveté, assez onirique, très planante. Mais soudain, vers le milieu du morceau, le tout s’élève encore d’un cran, et on reste bouche bée devant le long, le très long finish instrumental, d’un cool indescriptible, d’un relâchement presque intraduisible à l’écrit. Les guitares harmonisent, les percussions s’additionnent et offrent ce petit quelque chose de plaisant, qui suscite chez l’auditeur un grand sentiment de bien être. C’est une entrée en matière des plus accrocheuses, elle définit assez lisiblement l’ambiance qui règnera tout au long de l’album. Tout de suite après, on trouve le titre éponyme, les fameux citoyens ennuyés (ou civils, choisissez) sont arrivés. Et Bored Civilians est un rubis. Il met grandement en valeur un travail sur la voix des plus soignés, se superposant délicatement à une guitare sans orgueil dont on se délecte, elle-même régulièrement rejointe par de subtils violons. Même si l’écoute pourrait nous laisser sombrer dans une agréable absence, il subsiste toujours une certaine précision qui ancre l’auditeur à la musique; c'est l'une de ces chansons prônant le doux survol sans jamais discréditer le port d’attache. On retrouve d’ailleurs plus tard dans l’album, un titre, au patronyme aérien, Fly Home, qui s’inscrit dans le même crédo. Là encore, la raffinerie Cross & Ross se surpasse. Épuré de toute percussion, le titre se trouve être léger, détaché, haut perché, apportant sa dose de calme et de sérénité à l’ensemble. La mise à profit des violons et des chœurs s’y déroule à la perfection, et ce sont ainsi encore sept minutes et quelque de bonheur auréolées d’une douce aura qui viennent s’additionner au tout.

(Can You Believe It)

Cependant, ce qui fait la force d’un long morceau envolé peut également faire celle d’un tube au sens strict. La preuve en est, sur la réédition fort appréciable de "Bored Civilians" (l’album) en 2007, par Can You Believe It, morceau absent de la tracklist à l’origine, et qui se positionne maintenant juste après la dernière piste de l'ordre original. Changement de décor, donc. Batterie, basse essentielle, et deux minutes cinquante six. Changement, certes, mais à bien y réfléchir, on retrouve le tandem chœurs + violons, déjà vainqueur, et qui dans ce cadre aussi, fonctionne à merveille. Le résultat se montre donc vigoureusement pop, plein de vie, et témoigne d’un certain prodige. On reçoit la petite claque dosée au gramme près qu’il nous faut pour redescendre de nos précédentes considérations d’horizons lointains et d’espaces vierges à perte de vue. Blind Willie Johnson, second titre ajouté sur la réédition, parachève efficacement tout cela, à sa manière, plus intimiste que le précédent, chose sans doute imputable à « l’effet » harmonica au coin du feu additionné au « fade in » initial, amorçant une chaleureuse guitare sèche. Et malgré l’excellence de l'album original, on peut dire que ces deux morceaux, préalablement sortis sous forme de single quelques mois plus tôt, trouvent leur place, et ne témoignent d’aucune rupture avec l’ensemble. Ce ne sont sûrement pas les deux titres greffés à la va-vite en fin de disque, dans un but alimentaire, pour relancer les ventes, mais bien au contraire ils démontrent une louable intention de donner aux auditeurs la possibilité de redécouvrir, 35 ans après, les débuts du duo.

L’album n’a cependant pas épuisé son stock d’efficacité. Ces messieurs Cross & Ross interprètent par exemple une sorte de All You Need Is Love, le fameux Peace In The End, chanté par Sandy Denny à l'origine, et choisi lui aussi pour être révélé au public, en qualité de second single en 72, reluisant de sympathie et de fraternité (les chœurs !), et qui constitue un morceau clef, très premier degré et vraiment accrocheur. Notons que "Peace in the End," le single, était accompagné à l’origine de Prophets Guiders, absent sur la réédition.

En sixième position, Pastels est une autre pure merveille pop. La composition simple et limpide rend la chanson paisible. Ce sont tout d’abord des guitares finement doublées à l’enregistrement qui accompagnent un chant aérien (encore un, lui aussi doublé, comme souvent sur l’album), puis le déclic, l’éblouissement, l’apparition de la batterie après plus de deux minutes sans la moindre percussion. Effet garanti : on est surpris, et pourtant cela coule de source. Et ce n’est pas fini. On peut encore s’arrêter sur une charmante ballade teintée de Far-West et de Stetsons, avec une envergure bien à elle, The Dead Salute. Sans empiéter sur le territoire de la musique country, exploration est faite de la possible frontière séparant cette dernière de la pop, et cela rend le morceau, à priori issu d’une composition plutôt courante, assez intéressant et cela lui confère un aspect cool qui l'ancre finement dans l’ensemble.


On aura évidemment pu remarquer que les deux comparses excellaient dans l’art de la fabrication de popsongs, mais ils ne s’en tinrent bien sûr pas qu’à cela. D’où un morceau tel que Story To A Friend, de plus d’onze minutes, dans lequel alternent passages chantés, avec forces chœurs, et passages instrumentaux contenant de longs soli de flûte, construisant sur une rythmique enrichie par des tams-tams une ambiance assez entraînante, mais aussi très relâchée. Un succès tout de même entaché de quelques longueurs, que l’on ne ressent pas forcément aux mêmes endroits, au fil des écoutes, ce qui est saisissant. Il faut en tout cas noter la basse, discrète, mais qui remplit bien son rôle, qui groove à souhait, et on sait combien c’est essentiel. Avec ce morceau, Cross & Ross expérimentent sur la durée une composition changeante, et le résultat mérite l’attention de l’auditeur. On pourrait même y voir un petit retour aux sources progressives de Cross, mais cela reste discutable, dans l’absolu.

Enfin, le morceau le plus court de l’album, et qui de surcroît ne se trouve même pas en dernière position, Bo Radley, ne représente pas un hypothétique et interminable adieu aux auditeurs, avec un fade out d’une minute (j’exagère), mais c’est LE morceau piano-voix, rempli d’émotion, simple et beau, triste même, dans un sens et c’est aussi l’un des morceaux les plus discrets de l’ensemble.

"Bored Civilians," pour faire court, est donc strictement incontournable pour tout amateur de pop, de folk, d’orchestrations planantes, de longues embardées lyriques, de compositions riches et soutenues et de productions plus qu’abouties. Le spectre est vaste, et la liste non exhaustive, bien entendu. Tenter de quantifier les richesses de cet album s’avèrerait sans doute plus vain que d’essayer d’imaginer Jandek faire un live drums & bass & flanger. Quoi ?! Comment ça ? Il l’a fait ?!


Hmm, enfin, vous m’avez compris.


Hugo.

mardi 5 janvier 2010

[Réveille Matin] Th' Faith Healers - Heart Fog (et plus encore...)

On a tous notre vision particulière du rock des années 90. Années de disette pas possible pour les uns, âge d'or pour les autres, ou alors période d'entre-deux qui annonçait un renouveau fort. La réponse est quelque part entre ces trois extrémités sans doute, mais il en reste un son très particulier qui a tendance à revenir encrasser les oreilles de nos jours avec des revivals pas toujours très heureux. Le rock des années 90, tel que je le vois, il est un peu mou, il est un peu crasseux, il a mis le volume de ses guitares trop fort ce qui risque de déclencher du larsen, et avec ses grands yeux vitreux, il joue des morceaux qui sont quand même un peu bancals. Et si dans ce genre là, on a surtout compté sur les Américains (pour le meilleur - Pavement - comme le pire - The Smashing Pumpkins - j'attends des commentaires outrés d'ex-fans, forcément, de ce groupe surfait), il y avait aussi des anglais pour sortir le grand jeu, et parmi eux Th' Faith Healers, groupe tellement oublié qu'on en viendrait à douter qu'il existe.


Formé en 1990 pas très loin de Londres, le groupe a été le premier à sortir des singles sur le label Too Pure qui venait d'être crée à l'époque, et leur batteur a même joué sur les premiers albums de leurs camarades Stereolab. Un peu comme ces derniers, en plus d'être des jeunes gens noisy inspirés par le shoegaze très à la mode, le quatuor avait un certain faible pour le krautrock, le groupe allant même jusqu'à enregistrer une reprise de Mothersky de Can sur leur premier album, "Lido," en 1992. Mais du rock allemand, plutôt qu'un groove intelligent ou des recherches soniques poussées, ils ont surtout retenu un certain sens de la répétition infinie des mêmes thèmes et des morceaux qui se déploient en longueur. Et c'est sur leur second album, "Imaginary Friend" (1993) qu'il l'exploreront le mieux, une fois dépouillés de toute le côté un peu brutal de leur premier essai, et n'ayant gardé finalement que le principal.


Si cet album est si attachant et puissant finalement, c'est parce qu'il est à la fois très efficace, voire même assez adolescent dans ses mélodies ou dans les thèmes de ces paroles ("don't give me a conscience/give me a reason"), mais rajoute aussi à cela des tas de petites idées très matures qui ont le temps de s'étaler sur des morceaux étirés en longueur. Un peu comme si les Breeders de 1991 avaient décidé d'être moins froids et secs et de se laisser le temps de faire évoluer les morceaux, et le résultat est admirable. Des énormes guitares qui font des riffs façon barbelés de Sparklingly Chime jusqu'aux 20 minutes de Everything, All At Once Forever dont le titre est un programme musical tenu avec brio, cet album se révèle être un oublié injustifié des années 90. Pour preuve, le morceau que je vous propose d'écouter dans le player à gauche ce matin, à savoir Heart Fog, peut être le tube de l'album malgré ses quasi-7 minutes. Avec sa basse linéaire façon Kim Deal (encore elle) et ses guitares qui passent du très doux au très fort, c'est un petit chef d'oeuvre de variation d'humeur, avec de surcroit la douce voix de Roxanne Stephen qui répète "feel so insecure..." entre deux explosions soniques.


Emilien.

dimanche 3 janvier 2010

[Fallait que ça sorte] A la mémoire de ce bon vieux Bill !

Seul, sans maison de disque, Bill Fay n'enregistra plus rien pendant trois décennies. Sans doute la réaction logique aux deux échecs cuisants de ces œuvres pour lesquelles il s’était investi pleinement. Cette fois-ci, Bill ne retourna pas en studio. Il fut oublié, tenu à l’écart de la sphère musicale, des modes et tendances. Pourtant, le futur lui réservait une exposition nouvelle et inattendue.

Bill en studio au début des années 70

Bill Fay ne fut pas oublié par tout le monde. En 1998, See For Miles Records réédita ses deux albums sous la forme d’un coffret 2 CD, "Bill Fay/Time Of The Last Persecution…Plus," et le petit mouvement en mémoire de l’artiste poussa jusqu’en 2004, date à laquelle le label Wooden Hill proposa au public une compilation, "From The Bottom Of An Old Grandfather Clock," réunissant des prises studios restées inutilisées et des démos, réalisées entre 1966 et 1970, ce qui permit de découvrir des versions alternatives de certains morceaux des deux premiers albums, souvent moins orchestrales (Bill y entonne à la voix les parties réservées auparavant aux violons et autres). Mais pas que. On y trouve aussi des inédits et sur les 25 titres, 16 sont «nouveaux», très efficaces, d'un esprit pop très bien mené, très anglais, et munis de quelques arrangements jamais utilisés sur les albums précédents (certaines voix doublées, le delay, etc). Là encore, certains éléments fondamentaux chez Fay sont présents, et les compositions sont lumineuses. L’album compte bon nombre de morceaux très accrocheurs, comme Bill a montré qu’il savait les faire (Warwick Town, Maximes Parlour ou encore Katie & Me), qui cohabitent avec des choses plus intimistes, plus épurées, telles qu'un Brighton Beach brillamment mélancolique, ou Camille. De par les titres qui le constituent, "From The Bottom…" peut pleinement revendiquer sa place au sein de la discographie Fayienne, et non pas y figurer comme une simple « compilation en souvenir de… ». L’esprit des morceaux des deux premiers albums y est bien présent, et le fait de se dire qu’après les deux échecs consécutifs de 70 et 71 on n’avait pas encore tout entendu et que 33 ans plus tard la découverte était toujours possible, rend l’écoute vraiment inoubliable, et très triste, naturellement. De plus, la qualité de l’enregistrement, parfois assez approximative donne à l’œuvre un côté nostalgique vraiment touchant. Le constat est donc là : entre 1966 et 1971, Bill Fay aura été bouillonnant de créativité, et son début de carrière, vraiment vertigineux, pouvait laisser entrevoir de brillantes perspectives…


Warwick Town

Cependant, si dans le fond cette entreprise destinée à renforcer la trop inexistante mémoire liée à Bill Fay est tout ce qu’il y a de plus louable et réussie, dans la forme, la juxtaposition de versions différentes (mais pas tant que ça) de classiques Fayiens avec des inédits, laisse une impression quelque peu mitigée. On écoute l’album moins pour sa globalité que pour entendre de nouvelles versions des classiques et aussi, dans un second temps, pour découvrir les inédits, comme c’était le cas pour les deux premiers disques. Le plaisir y est, mais différemment. Une édition avec un CD réservé aux inédits et un, bonus, compilant les « out-takes », se serait sans doute avéré plus judicieuse. Mais bon, dans ce genre de situation, la volonté des labels d’essayer de sortir Bill Fay de son oubli ne peut-être que bien accueillie par les auditeurs. Et puis, il faut dire que "From The Bottom Of An Old Grandfather Clock" a eu la chance de se voir muni d’une pochette qui colle parfaitement à la dimension de l’artiste. On l'y voit en effet poser avec son père, au premier plan, jeune et frais : l’authenticité est là dès le premier coup d’œil.

Mais, à côté de ce mouvement plutôt extérieur à Fay, il subsiste une ultime tentative de ce dernier, au sein d’un groupe, le Bill Fay Group, qui livra en 2005 un album répondant au nom de "Tomorrow Tomorrow and Tomorrow" (chez Durto Jnana).


Sur cet album, les compositions diffèrent. On sent bien que le ton a changé : les effets utilisés, notamment sur les voix, parfois, et l’arrivée de synthétiseurs façon "début des années 80" donnent à l’album un visage plus moderne encore, et peut-être un peu trop. On ne retrouve plus qu’une mince parcelle de la patte de Bill Fay, ce qui par ailleurs est tout à fait normal car c’est là un travail de groupe, Bill n'étant qu'un de ses membres (bien qu’il soit sans doute le leader). Cet album, selon moi, n'entre pas intégralement dans la discographie de Fay. Il est teinté d'un esprit différent, une autre atmosphère, et les éléments qui ont su auparavant nous mettre la puce au premier coup d'oreille sont plus ou moins absents. D’une manière générale, on ne les y retrouve que par fragments, ce qui explique la brièveté de l'exposition de l'album au sein du présent article. Rien n’est mauvais, mais rien ne brille d'originalité comme c'était le cas auparavant. "Tomorrow…" pourrait faire figure d’album lambda, sans intérêt réel. Cependant, preuve que Fay aura toujours tenté de rester fidèle à lui-même, on retrouve Goodnight Stan en quatrième position sur l’album. Pas l’originale, ça tombe sous le sens, mais bel et bien une version revisitée par le Bill Fay Group, avec des sonorités différentes, pour un rendu final réellement inférieur à celui de la « vraie » version.


Goodnight Stan

Que l'on apprécie ou non, il faut ici savoir lire entre les lignes l’intention de Fay, qui adresse un ultime signe de main à l’auditeur qui l’a écouté au fil du temps, et quoiqu’il en soit, le geste est beau.


Depuis lors, plus rien. Ni album ni chanson. A ceci près qu'entre 1970 et 2006, des titres tels que Screams In The Ears (très majoritairement) ou Garden Song se sont trouvés présents sur pas moins de 8 compilations, Fay s’est mis au vert, mais continue d’exister au travers d’apparitions scéniques, notamment aux côté de Jeff Tweedy, chanteur et guitariste du groupe Wilco (accessoirement fan inconditionnel de Bill Fay et dont il recommande vivement l’écoute, tout comme O’Rourke, dans certaines de ses interviews). La dernière apparition en date de Fay sur scène était d’ailleurs aux côtés de Wilco, le 21 mai 2007, au Shepherds Bush Empire, à Londres.

On ne peut que regretter que Bill Fay ne soit pas considéré comme une figure emblématique des années 70, et qu'au lieu de cela, il soit aujourd’hui, un parfait inconnu aux yeux de tous. Un sort cruel que le sien, partagé par nombre compositeurs des années 60 et 70, comme Nick Drake, Billy Nicholls, et tant d'autres oubliés qui ne demandent qu'à être redécouverts...



Hugo

samedi 26 décembre 2009

[Fallait que ça sorte] La Passion de Bill Fay

L’homme aux mains vertes n’est pas du genre à capituler après un échec commercial. Il remet ça, et sans plus attendre, car on accueillera la sortie de son deuxième album, "Time Of The Last Persecution," un an seulement après le premier, en l’an de grâce 1971. L’homme de Garden Song livre une œuvre qui dévoile en lui une grande piété, pourtant déjà évoquée par la pochette du premier né de ses disques.


En effet, les références à la religion sont multiples dans les paroles (rencontre avec le Messie dans un bar (Omega Day), intervention vocale du-dit Messie (I Hear You Calling), attente de son retour (‘Till The Christ Come Back), scène manichéenne dans Release Is In The Eye, ("Christ is in the bathroom/Look in any mirror on the wall/And Satan's in the garden shed/He' like to screw you all "), etc). Cette dimension nouvelle est sans doute la justification du ton de l’album, moins magistral, moins orchestral que le précédent. On trouve ici un Bill Fay s’ancrant dans une pop peut-être plus traditionnelle, un peu moins marquée. Le lyrisme religieux assagit quelque peu la composition de Dust Filed Room, mais il serait faux de prendre "Time Of…" pour le disque d'un Fay vidé de sa substance.

Bien au contraire, la dimension profonde et mélancolique est toujours bien présente durant l’écoute. Pour ne citer qu’elle, Tell It Like It Is est un monument d’émotions et de sentiments. Et bien que cet album puisse sembler plus épuré, les orchestrations n’en sont pas pour autant absentes. C’est une richesse dont Fay ne saurait se passer. On retrouve donc avec plaisir un certain nombre d’éléments déjà présents sur "Bill Fay," mais "Time Of…" en apporte tout de même de nouveaux.

L’album développe en effet un motif conceptuel au travers de trois morceaux : Laughing Man, Come A Day et Let All The Other Teddies Now. Il y a interaction entre eux, on retrouve des éléments de l’un dans l'autre (le piano de Laughing Man réapparaît dans la deuxième partie de Let All The Other Teddies Now, et les trois morceaux partagent un final relativement identique, expérimental, avec ces solos de guitares rapides et hachurés, en total décalage avec le reste de l’album (bien que d’une manière générale, les solos de guitares soient plus utilisés que sur "Bill Fay"). Par ces touches inattendues et radicalement différentes, Fay donne à son travail un visage moderne, et c’est en soi une grande nouveauté. La plupart de ses compositions est marquée par son époque. Clichées diront les mauvaises langues. Des témoins, en tout cas, d’un certain style, et la surprise amenée par les conclusions de ces trois morceaux brouille un peu les pistes, ce qui est également appréciable. Bill Fay a quelque peu changé, d’un album à l’autre. Oui, si en 70 il représentait l’anglais stéréotypé, avec force chaussures de ville et manteaux aux genoux, l’année 71 sera témoin d’une barbe fertile, et de longs cheveux en bataille. Mais qu’importe, Fay reste tout de même fidèle à lui-même, avec notamment ce chant,toujours maîtrisé, toujours absolument touchant et cette brillante maîtrise du piano. Même si dans la forme, sa musique et lui-même ont subi des modifications, dans le fond, la substance reste quasiment intacte.

"Time Of The Last Persecution" s’inscrit donc dans la lignée de "Bill Fay," sans pour autant être une suite logique. Le choix de Fay d’abandonner un peu de sa hauteur orchestrale stratosphérique fut sans doute motivée par l’échec de son premier album. Quoiqu’il en soit, le deuxième opus ne fut pas mieux accueilli, ni par la critique ni par le public. À tel point que Decca Records mit fin à son contrat avec l’artiste peu de temps après la sortie…

Pour la petite histoire, Jim O’ Rourke, responsable de la BO de United Red Army, le film de Koji Wakamatsu sorti en 2009, a repris Pictures Of Adolf Again, pour en faire le morceau phare du film. Cette lueur d’espoir apportée par l’américain exilé au Japon est vraiment la bienvenue. Malheureusement, "Time of The Last Persecution" devait être le dernier album de Bill Fay.



Hugo

vendredi 18 décembre 2009

[Fallait que ça sorte] Bill Fay, un Jardinier

Des années 70, on peut tirer un constat déjà bien connu : la mémoire est sélective. Oui, si on se souvient naturellement des Beatles, des Stones, des Who et autres Pink Floyd en tout genre, qu’en est-il des artistes moins célèbres, mais non moins méritants ? Talentueux, brillants, ils enregistrent leurs chefs d’œuvre en toute discrétion, travaux d’orfèvres pratiquement voués à n’être que très peu, trop peu arborés. Ces compositeurs, que le succès a dénigré et qui n’intégrèrent bien sûr jamais le trop étroit champ de vision de la postérité, déjà bien occulté par les succès planétaires précités, ont été avec le temps minutieusement oubliés. C’est le cas de Bill Fay. Entre autres. Entre beaucoup d’autres. Dans l’ombre écrasante des grands classiques de 1970 ("Let It Be" des Beatles, "Led Zeppelin III," mais aussi "Atom Heart Mother" des Floyd ou encore "Band Of Gypsys" d’Hendrix), Bill Fay veut ajouter sa pierre à l’édifice.

«Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver son jardin.»
Bill met indirectement en pratique cette fameuse maxime. Jardinier, il se révèle être un compositeur hors pair. Voilà sans doute pourquoi il ouvre son premier album ("Bill Fay" sur la pochette duquel il marche (assurément) sur l’eau) par Garden Song, un morceau de référence (dans lequel il raconte qu’il se plante lui-même dans un jardin, oui), triste et immensément profond, accompagné d’orchestrations lumineuses et puissantes. C’est d’ailleurs la grande spécialité de Fay, qui amène souvent un lyrisme magistral dans ses œuvres, par le biais de magnifiques violons, et parfois même de saxophones. La gravité commune à tous les morceaux ou presque de l’album est soulignée par de grandes montées instrumentales, plus ou moins denses (The Sun Is Bored) mais jamais lourdes, toujours bien mesurées. La puissance évocatrice de ces passages est subtile, et les violons rejoignent, accompagnent puis couvrent habilement la petite guitare sèche omniprésente, touchante, et l’humble piano. Fay n’en fait jamais trop, il s’en tient proprement à faire ce qu’il faut.


Garden Song

Cependant, si ses compositions possèdent une dimension puissante, c’est parce qu’à l'instrumentation déjà richissime vient s’ajouter une voix des plus maîtrisées, des plus mûres sans doute, de la période.
Le timbre clair et précis fait rêver, rend triste, donne des frissons, et est d’une efficacité rare. Gentle Willie en est sans doute l’exemple le plus parfait, bien que Goodnight Stan ne soit pas en reste. Les orchestrations y sont belles à pleurer, d’une grande finesse, et le chant, magnifiquement triste, conte l’histoire d’un brave homme, Willie, qui navigue, qui apprend à voler, mais qui est à chaque fois victime de l’Homme, qui détourne(par les guerres) ces offices pourtant si purs et agréables de prime abord. La manière dont Fay conclut chacune des trois strophes, l’intonation qu’il utilise, couplée aux brillants violons, est sans doute l’un des plus beaux moments de l’album.

Bill détient aussi le moyen de créer d’édifiants morceaux avec peu de choses, peu d’instruments. C’est le cas de Sing Us One Of Your Songs May, ou encore de Down To The Bridge, merveilles de minimalisme et d’émotions. Sa voix sied aussi bien à des morceaux chargés d'instruments qu’à des choses plus épurées, et cela contribue à enrichir l’album, à lui donner un cachet unique. Cela nous rappelle aussi qu’il n’a jamais connu le succès qu’il méritait…

Par ailleurs, on trouve également des titres tels que We Want You To Stay ou Screams In The Ears qui sonnent d’avantage comme des « tubes » : puissants, rythmés, bien qu’il soit sans doute déplacé de raisonner ici en terme de tubes, chaque morceau étant à lui seul un bijou inestimable. Là encore, Fay offre une dimension supplémentaire à son album, en le pourvoyant aussi de morceaux à la pointe de l’efficacité. Il prouve sa capacité à insuffler de multiples facettes à ses créations, sans renier pour autant la base humblement pop et les orchestrations, qui font désormais sa marque de fabrique. Cerise sur ce gâteau, le choix d’achever l’album sur deux singles, Some Good Advice et Screams In The Ears, a de quoi laisser les auditeurs sur une note (plus ou moins) familière et touchante, une tonalité idéale pour conclure.


Fay réalise ici un exercice de style, il mélange une pop belle et simple avec des orchestrations majestueuses. Le tout est ouvert, très soigneusement travaillé, et évocateur sans jamais devenir orgueilleux. L’album est complet, il est armé d’intimisme, de profondeur, d’efficacité, et l’auditeur s’y retrouve. Malgré son succès quasi inexistant, tous les éléments étaient présents pour lui donner une résonance dans le temps digne de celle d’une œuvre réputée. Tous ? Peut-être pas l’oreille du quidam lambda… Une très grande réussite malgré tout. Mais Bill ne s’arrêtera pas là...

mercredi 16 décembre 2009

[Réveille Matin] Abner Jay - I'm So Depressed

Grosse ambiance ce matin. Non vraiment, on se lève du bon pied là, il fait -5°C dehors, on part travailler il fait nuit et quand on rentre il fait nuit aussi, c'est presque les vacances, mais pas encore non plus, y'a les fêtes qui arrivent trop vite et pas assez vite, on est le 15 décembre quoi, et en réveille matin, en bande-son qui met la pêche, on vous balance un truc rempli d'accords mineurs qui s'appelle I'm So Depressed d'un bluesman mort dans l'anonymat en 1993.

Abner Jay, c'était un groupe à lui tout seul. Venu de l'état de Géorgie, il jouait du banjo, faisait de l'harmonica, et tapait du pied sur une grosse caisse en même temps, et il a fait des concerts de cette façon à partir des années 50. Il avait aussi des petits ossements qui lui servaient à faire des percussions en plus, des os de poulets. Il aimait dire qu'il était le dernier ménestrel du Sud. Il faisait de longs monologues durant ses concerts, à propos de tout, de la drogue, de la vie, il faisait des blagues. Il jouait des chansons populaires ou religieuses mais aussi des compositions personnelles. Il a sorti des vinyles dans les années 70 sur son propre label, Brandie Records, du nom de sa femme, qui sont passés totalement inaperçus. Et il est mort, comme ça, comme des milliers de musiciens qui passent leur vie à chanter en ne laissant quasiment rien derrière eux. Et il a fallu qu'une compilation en 2003 le déterre pour qu'on réalise qu'Abner Jay avait une poignée de chansons géniales qu'il ne fallait pas oublier. Un peu plus tôt cette année, une autre compilation - True Story Of Abner Jay - est sortie en vinyle chez Mississippi Records. Le premier vinyle d'Abner depuis les années 70...

I'm So Depressed, c'est son morceau le plus poignant, le plus simple et déchirant, sur lequel il chante, non, il déclame une tristesse totale avec puissance, quelque part entre le blues, la country et un genre de rythmn & blues fatigué et un peu lo-fi. La batterie métronomique appuie des paroles façon blues ultime qui, de toute façon, parlent d'elles-même et sont à donner des frissons face à l'intensité de l'interprétation. Enfance pauvre, vie sans amour : "Every boy needs a girl. Every girl needs a boy. I'm a boy so full of love. I have no one to hold my hand. Tell me how long must I wonder. Tell me how long must I cry. (...) Looking back over my life, oh lord, I'm so depressed. Help me somebody, I need some rest".


En ce qui me concerne, je vais mieux qu'Abner, merci.


Emilien.

PS : vous trouverez dans le player une version du morceau jouée au banjo qui est un peu plus légère (oui enfin...) que celle que j'ai écoutée en premier lieu. Si elle est bien aussi, je vous conseille cependant de jeter un coup d'œil sur l'autre via ce lien Youtube, car elle est encore plus puissante, clairement.

mardi 15 décembre 2009

[Fallait que ça sorte] Rodriguez, le Sugar Man

Si il y en a un qu'il ne fallait pas louper cette année aux Transmusicales de Rennes c'est Sixto Rodriguez, parce qu'il revient de loin et de très loin même. 1970 à Detroit USA, Sixto a 28 ans et sort modestement son premier album : "Cold Fact."Il est bien cet album, il est même très bien sauf que tout le monde s'en fout parce qu'à l'époque ce qui fait bander les jeunes de Detroit ce sont les Stooges et le Mc5. Tous les projecteurs sont braqués sur cette ville présentée comme le vivier de la révolution musicale du début des années 70 et pourtant Rodriguez reste dans l'ombre. Il faut croire que sa musique était trop à contre courant pour son époque : le latino hippie à la guitare folk n'est pas pris au sérieux. Trop calme, trop mignon, trop gentil ? Ou pas assez énervé, couillu et transpirant ? Il persistera l'année suivante en allant enregistrer son deuxième album "Coming from reality" à Londres, lequel connaitra... le même insuccès.

Dépité il abandonnera alors sa guitare pour retourner travailler à l'usine et nourrir sa famille.


L'histoire aurait pu s'arrêter là mais le destin en a décidé autrement et c'est vers la fin des années 70 que le succès de Rodriguez surgit dans un pays où il ne l'attendait pas : L'Afrique du Sud. Les échos de cette reconnaissance iront même jusqu'à retentir en Australie. Bien plus qu'un succès d'estime chez des Sud-Africains en plein apartheid, "Cold Fact" sonne comme un manifeste et Sugar Man devient un tube. C'est aussi le cas de I wonder dont les paroles ambigües choquent et font polémique. Rodriguez assume alors cette reconnaissance, se lance dans une mini tournée à guichets fermés et devient une star nationale dans un pays qui n'est pas le sien avant de retourner chez lui, aussi humble qu'à l'aller.

Ce succès restera confidentiel encore plusieurs années avant de remonter vers l'Europe. Invité d'honneur sur un album de David Holmes et ses Free Associations, "Come Get It I Got It" en 2002, puis relayé par des blogs bien intentionnés, jusqu'à la consécration ultime reçue de la part du magazine Mojo, l'album "Cold Fact" finit enfin par être réédité et salué unanimement par la critique fin 2008.


Alors finalement cet album c'est quoi ? Eh bien ce n'est ni plus ni moins qu'un chef d'œuvre. Décrire Rodriguez reviendrait à évoquer Dylan qui chanterait du Marvin Gaye à la sauce d'Arthur Lee de Love, à la fois acide, doux et planant. Bien plus que du folk hispanique c'est une soul psychédélique infusée d'une grande tendresse car Rodriguez est aussi un romantique qui porte un regard respectueux mais aussi un peu cynique sur la gent féminine. A propos de la chanson Sugar Man, son hit fétiche au thème plutôt nébuleux, il s'explique lors du concert des Transmusicales avec ces paroles : "This song is a description, not a prescription" ... que dire de plus ? Ce sont la sagesse et la bienveillance qui parlent. Celles d'un homme de 67 ans au crépuscule de sa vie et à l'aube de son succès. L'histoire est belle et émouvante et je suis fier de l'avoir partagée avec ce Grand Monsieur il y a quelques jours.

Alors mes chers indie-Kids de bon gout, accordons enfin à cet album le respect et la place qu'il mérite au panthéon de l'Histoire du Rock. Voilà ma messe est dite : Joyeux Noël à tous !


Djeepthejedi