C'est entendu.
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samedi 18 juin 2011

Swing Spleen #-4

par Bertrand Bruche
art par Jarvis Glasses


Dave Brubeck - Take Five (cause de mon coming out)


Si Dave Brubeck s'était un temps adonné à la composition de pièces classiques, c'est avec son quartet qu'il rencontra le succès et notamment grâce à Take Five. Certainement pas le morceau le plus riche et le plus original de l'histoire du jazz, cette composition, arrangée par Brubeck, pianiste de talent devant l'Eternel dont les compositions sobres se rapprochaient d'une sorte de jazz de chambre soigné, vaut sacrément le détour. Mais Take Five n'a pas été composée par Brubeck lui-même. Le mérite revient en effet au saxophoniste de la formation, Paul Desmond.



(Dave Brubeck - Take 5)

Malgré son apparente simplicité, qui est certainement une cause du succès populaire du morceau, la métrique sur laquelle est construite Take Five est peu courante.

La plupart des morceaux de jazz sont basés sur des mesures en 4/4. Pour faire court, le chiffre situé en haut de la fraction indique le nombre de temps présents dans la mesure, alors que le chiffre du bas indique la valeur, la durée de chacun de ces temps. Cela signifie qu'une mesure en 4/4 sera composée de quatre temps, et que chacun de ces temps équivaudra à une noire.


(Exemple de décomposition de mesure)


Sur la partition de Take Five, chacune des mesures est composée de 5 temps, ce qui donne de fait un balancement inhabituel au morceau. Le swing, habituellement joué à la cymbale ride et au charleston par le batteur, s'en trouve donc sensiblement modifié. La mélodie stable et répétitive jouée par le piano permet cependant à l'auditeur de ne pas être trop perturbé par cette rythmique étrange (on appelle ça du 5/4).

Dave Brubeck était en réalité un réel amateur de mesures inhabituelles. Avec Blue Rondo à la turk ("Time Out" 1959), un morceau construit sur des mesures en 9/8, par exemple, ou encore lorsque Clint Eastwood lui demanda de jouer un exemple de blues pour son film-documentaire Piano Blues. L'exemple donné est effectivement pour le moins... surprenant.

(Piano Blues - Clint Eastwood - 2003)

De nombreuses fois enregistré par Dave Brubeck, Take Five est devenu un standard, repris à tous les sauces par un grand nombre de formations. La version que nous propose Al Jarreau, lors d'une émission télévisée allemanden est particulièrement intéressante. Tout d'abord, l'introduction du morceau déborde d'humour et de talent, ensuite Al Jarreau interprète une version sur laquelle il greffe des paroles. Preuve, j'en suis sûr des possibilités musicales merveilleuses qu'offre cette composition.


(Al Jarreau - Take Five)

Entre simplicité mélodique et complexité rythmique remarquablement camouflée, Take Five a pu voyager dans le temps. Ce morceau est une porte d'entrée intéressante dans le monde du jazz, souvent jugé obscur et complexe. Il fut en tout cas l'élément déclencheur du coming-out auditif d'un rocker aux cheveux mi-longs il y a quelques années.

mercredi 6 octobre 2010

[Réveille Matin] Bourvil - C'était bien (le P'tit Bal perdu)

Pour une semaine consacrée à la musique en français il aurait fallu parler de quelqu'un comme Thomas Fersen. C’est bien, Fersen, tout le monde aime ou dans le cas contraire lui voue simplement une indifférence complète. Sauf que CE est un zine d’avant-garde, qui prend des risques et n’hésite jamais à aborder des genres musicaux interlopes, tel aujourd’hui la facette discographique de la carrière de Bourvil. Également comédien (parait-il), Bourvil s’est mis en avant dans la chanson française à travers des titres souvent naïfs voire minables. J’en veux pour preuve l’horrible et très machiste Pouet Pouet qui outre ses paroles, son interprétation, sa mélodie et ses arrangements hérite du plus laid intitulé de l’histoire de la musique - je vous mets au défi de trouver pire.

Le Bal Perdu est la plus belle exception à cette règle. Sur une musique de Gaby Verlor et un texte de Robert Nyel (lui aussi chanteur à ses heures) Bourvil y expire une mélodie lancinante qui colle à la mélancolie des paroles pour s’abandonner finalement dans chaque refrain. La chanson est triste bien sûr, puisque c’est une chanson d’amour mais que cet amour est passé.



C’était bien (le p'tit bal perdu) est écrite en 1961. Alors que le monde - anglo-saxon surtout - reprenait son souffle entre la première vague du Rock’n’Roll et le déferlement pop imminent des Beatles et autres orchestres britanniques, la chanson Française était à son meilleur, inconsciente de la révolution musicale qui enflait à l’Ouest. Considérons donc ce morceau comme un sursis, une relique d'un genre musical presque disparu. Au final voilà sans doute le meilleur 45t que vous puissiez trouver en fouillant chez vos grands-parents. Mais je vous le dit, n’allez pas plus loin. Allez plutôt réécouter Brel.


Arthur Graffard

lundi 1 mars 2010

[45 Tours] Boby Lapointe - Ta Katie T'a Quitté

Alors, attention, je vous arrête tout de suite, vous avez beau dire "hé, c'est la semaine des trucs honteux", moi, je n'adhère pas à ça. Ce soir, je vais vous parler de Boby Lapointe, mais je vous préviens, j'aime Boby Lapointe au premier degré, j'aime Boby Lapointe de tout mon cœur et sans une seule once d'ironie, et quand on me dit "blah blah chanson française blah blah nul," j'arrête tout, je saute sur le type qui vient de dire ça, et je fais "hé, oh, Boby Lapointe!" Pour sûr, j'ai été bercé étant gosse par ma grand-mère avec La Maman des Poissons et j'ai écouté son album "Comprend Qui Peut" en boucle pendant l'école primaire. Mais quand je le passe sur ma platine aujourd'hui, tout rayé avec son livret corné, non seulement je retrouve ce qui me plaisait à l'époque, la musique plutôt drôle, les jeux de mots bêtas, mais celui que je suis devenu trouve aussi des sous-entendus douteux et des morceaux tout simplement bien foutus.

Pendant à peu près 15 ans, ce héros venu de l'Hérault a écrit des chansons qui tordaient le langage soit en le remplissant de calembours impossibles et de double-sens paillards, soit en étant tout bonnement idiotes mais bien ficelées, et il lâchait tout ça au micro avec son accent du Sud de manière pas tout à fait juste sur des instrumentations surannées qui pouvaient aller de petits ensembles jazzy sirupeux aux fanfares avec trompettes. Il a côtoyé les plus grands, partant en tournée avec Georges Brassens, et son air d'escogriffe un peu bourru était le complément parfait à ses morceaux qui sont parfois de véritables exercices de diction. L'ami François Truffaut le fera même apparaitre dans Tirez Pas Sur Le Pianiste pour des versions mémorables (et sous-titrées, blague de Truffaut après que le producteur ait dit "on ne comprend rien à ce qu'il dit ce type! il faudrait des sous-titres!") de Marcelle et Framboise. Et puis finalement, après des années de vache maigre, mais pendant lesquelles il créa un système de prononciation de l'hexadécimal, le système bibi-binaire (n'oubliez pas que Boby Lapointe était avant tout un garçon passionné de maths qui avait commencé des études pour rentrer à l'école centrale, et qui aurait même eu l'idée de l'embrayage automatique sur les voitures dès les années 40), il meurt finalement en 1972, à l'âge de 50 ans, laissant derrière lui des chansons absolument uniques et dont certaines touchent des sommets.

(Ta Katie T'a Quitté)

Je veux dire, des choses comme Bobo Léon, Aragon et Castille, L'Hélicon, Le Papa du papa, L'été où-est-il?, Le Tube de Toilette, si certains n'en retiennent tristement que des bêtises populaires qu'on leur a forcé à bafouiller à l'école, il serait temps de se rendre compte que ce sont les perles d'une musique à la fois entêtante, drôle et follement inventive. Pour exemple? Écoutez Ta Katie T'a Quitté. Y'a déjà ce piano de saloon, ce rythme entrainant, et puis les paroles, brillantes au possible, à propos d'un pauvre gars russe, peintre et ivre mort, qui vient de se faire larguer, et qui, dans ce bar miteux où il a échoué, imagine qu'une pendule lui parle, avec cette allitération en "k/qu/c" sur le refrain qui symbolise les "tic-tac" sans fin, et Boby Lapointe est là, sérieux, "Ta Katie t'a quitté/Ote ta toque et troque/Ton tricot tout crotté/Et ta croûte au couteau/Qu'on t'a tant attaqué/Contre un tacot coté/Quatre écus tout comptés/Et quitte ton quartier/Ta Katie t'a quitté". C'est à la fois pathétique et amusant, c'est entêtant à mourir, quasiment impossible à chanter sans entrainement, et c'est finalement l'un de mes morceaux préférés de tout les temps. Alors ce soir, un défi pour vous, chers lecteurs : essayez d'enchainer les paroles du premier couplet du premier coup. Bonne chance.


Emilien.