C'est entendu.
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mercredi 21 décembre 2011

[Vise un peu] Réflexes et Réflexions, une cartographie de la musique électronique et électroacoustique en 2011, Deuxième Partie

Compilation - "Nothing Left for us"

Amoureux d’IDM, d’indus ou d’ambient, des pépites vous attendent sur cette compilation du jeune netlabel argentin Abstrakt Reflections. A la tête de cette écurie se trouve Pablo Benjamin, et toutes les sorties du label sont proposées en téléchargement libre et gratuit, en format compressé ou non. Aucune raison de se priver donc. Abondant, "Nothing Left for us" comprend pas moins de vingt pistes, comme autant de découvertes possibles. Après une introduction par SE (Perfect Scrapyard), mélancolique et transporteuse, des friches sonores plus hostiles font leur apparition. La patte d’Access to Arasaka, jeune prodige new-yorkais de l’IDM, est aisément reconnaissable sur le quatrième morceau, Carrier. Les rythmes indisciplinés creusent un terrain futuriste glitché à souhait, batissant une atmosphère dantesque. A l’image de illustration de l’album, vous êtes invités à déambuler dans les débris, les ruines et le chaos, là où l’humain tend à disparaître, pour vous laisser happer par la beauté lyrique des machines.


L’ambient se diffuse également en nappes pénétrantes, avec des morceaux tels que celui du français Aairial (le somptueux Feel), ou du grec Miktek (Lovely Beams), sur une compilation grandiose, qui laisse à entendre des horizons multiples, et qui se termine sur un titre de Tapage (Losing A Thought), véritable montée en puissance habitée par la nécessité des cordes, du souffle, des sonorités tintinnabulantes, et qui finit par entrouvrir sur une clarté mélancolique.


Aurélie Scouarnec







Azari & III - Azari & III

Grand bruit a-t-il fait ce duo de Toronto rassemblant Alixander III et Dinamo Azari, deux jeunes DJ's dont le premier EP, il y a un an, sous le pseudonyme Azari & III annonçait de façon assez incomplète ce qu'allait être leur album, si l'on ne prenait pas en compte leur single de 2009, Reckless with your love. En effet, taillé pour les clubs, ce premier LP mêle adroitement des sons et des rythmes propres à la house de Chicago tout en se donnant l'attrait des grands jours par des touches et des motifs disco. Majoritairement instrumental, le duo fait de son disque un tas de cartes à danser dans lequel la pioche peut offrir de quoi remuer son popotin en se plaçant à la fin des années 70 (Change of Heart ou le très mutant-disco Lost in Time) ou à la fin des années 80. Les déhanchés façon house étant les plus fréquemment tirés, c'est pour le meilleur que l'alternative survient et que de véritables singles (Reckless with your love, évidemment, mais aussi plusieurs choix de second simple sur la face B).


(Infiniti)

Formellement, ce sont peut-être les singularités de cet album qui l'empêchent de tenir (toute) la longueur. Divers sont les moyens utilisés afin de parvenir jusqu'au dancefloor et sur la face B, certaines de ces méthodes n'aboutissent malheureusement pas (la bruyante et presque effrayante Undecided a le mérite de dépareiller mais elle entache la démarche générale, tandis que Hungry for the Power se révèle tout simplement plus faible au niveau de ses textures sonores et de son beat). Cependant, c'est par la qualité de ses beats et des sons qui les accompagnent que l'album se démarque, plutôt qu'à travers sa méthode, et de ce côté-là, des tracks comme Infiniti (proche d'un synth-wave progressif) ou Tunnel Vision (un habile jeu de rythmes synthétique) font l'affaire de celui qui recherche dans la house un peu plus que "juste" de la danse.


Joe Gonzalez







Un remix à ne pas rater :



Dominik Eulberg - Der Tanz der Gluehwuermchen (Rone Remix).

Artiste techno de la scène allemande, Dominik Eulberg a publié un album, "Diorama", inspiré par la nature, en avril dernier sur le label Traum. Un deuxième album de remixes est sorti ce mois-ci, et compte dans ses rangs la merveilleuse reprise de la française Rone. Attention au décollage.


Aurélie Scouarnec

mercredi 2 novembre 2011

[Réveille-Matin] Factory Floor - A wooden box

A (chaque) génération dégénérée, musique dégénérée. Le mot n'est peut-être pas juste, il faudrait peut-être plutôt dire "déviant" et l'expliquer en précisant que le chemin tracé duquel les musiciens concernés aiment à dévier est celui de la morale judéo-islamo-chrétienne plus ou moins bien pensante et politiquement correcte qui régit le "Bien" (et la poursuite du Bonheur) depuis au moins deux ou trois cents ans, maintenant.

Aujourd'hui, la disco est un Bien rétromaniaque de plus, et elle a le visage de ce type.

De ce point de vue bienveillant, même la disco, une musique associée à l'homosexualité, au sexe libidineux et à tout un tas de pratiques dites "déviantes" (comme l'usage forcené de drogues dures) en son temps (il y a trente ans) parait aujourd'hui consensuelle et inoffensive. Tout comme la techno, qui l'a remplacée dix ans plus tard, d'ailleurs, dans l'espace laissé vacant de la transe sonore dégénérée. Si la disco a disparu en tant que mœurs c'est avant tout qu'elle s'était fait des ennemis (les punks, les rockers, les intellectuels, les ouvriers, etc) et que de part son aspect esthétique, elle ne pouvait représenter un mode de vie, et encore moins, à l'opposé de la techno (qui elle a su perdurer à travers les décennies) ne disposait-elle d'un attrait intemporel, futuriste, que l'électronique de la techno et de la house, bien plus poussées que celle de la disco, permettaient d'atteindre.

La techno pouvait ainsi évoluer sans cesse par le biais de la technologie et ne jamais s'enliser. Il y a cependant un autre aspect de la techno qui explique sa survie : son âge. Née au crépuscule des années 80, elle a su récupérer la déviance propre à la disco (consommation de drogues dures, lien étroit avec les mouvements homosexuels, transe abrutissante, danse, sexe et même une nouveauté : les rassemblements secrets en rase campagne ou en banlieue, hors de tout contrôle, que l'on a appelés raves) et ne pas s'en défaire parce qu'au même moment, les années 90 amenaient leur lot de reconnaissance-à-tout-va, d'acceptation bienveillante sans compromis, de valorisation de la différence et de la jeunesse. Certes les drogues étaient encore mal vues par la communauté mais l'homosexualité, la jeunesse, la rébellion, et même les looks horribles qui faisaient alors fureur chez les ravers, tout ça fut "accepté". On créa même une Techno Parade en France. Et puis une Gay Pride. La messe était dite : la techno ne mourrait pas de causes naturelles, la société l'ayant branchée sur respirateur artificiel, et la déviance de se fondre dans le moule.

Au milieu des années 90, la banalisation de la techno était déjà effective.

Aujourd'hui, les jeunes gens en mal de mal-danse et de mal-transe n'ont plus beaucoup d'alternatives. La techno ne crée rien de très intéressant en dehors de quelques disques intellectualisants dont le beat sert moins la cause d'un mouvement que celle d'une pensée. Le dubstep est en fin de vie et n'a jamais été aussi internationalement reconnu comme une (d/tr)anse viable que ses illustres ainés, alors que reste-t-il ?



Les derniers amateurs de transe de qualité semblent venir en grand nombre d'un métissage de la musique électronique, que cela soit avec la synth pop (pour les plus cotonneux d'entre eux, comme Le Révélateur, Mountains, ou autres descendants de Tangerine Dream), le psychédélisme (The Oscillation, The Black Angels, etc) ou pour les plus radicaux, du post-punk, et surtout dans la veine du funk électronique industriel chère à Cabaret Voltaire ou Throbbing Gristle.

C'est le cas, vous l'aurez compris, de Factory Floor, quatuor londonien qui monte qui monte, et que C'est Entendu n'avait déjà pas manqué de mentionner il y a bientôt un an, sur le Peu Importe Vol. 3, notre compile défricheuse de fin d'année.

Après un EP et quelques sorties très souterraines, le groupe a publié fin 2010 un album de quatre longues pistes électro-industrielles (+ une vidéo d'une heure) et a enchainé en 2011 avec de nombreux concerts (dont Dour, l'ATP...). Impossible de savoir si ces musiciens, qui ne semblent pas vraiment du genre à être des renards de studio ou de prolixes bâtisseurs, vont aller beaucoup plus loin que ces quatre morceaux, dont trois sont de puissantes transes électro-industrielles addictives, mais ils ont réussi à créer quelque chose d'aussi prenant que leurs ainés post-punk, d'aussi remuant que de la techno et de fondamentalement déviant. Reste à savoir si amener plus loin cette transe-là ferait sens ?


Joe Gonzalez

vendredi 14 octobre 2011

[Réveille-Matin] Cabaret Voltaire - Get out of my face

A quoi bon être musicien professionnel ? Noel Gallagher vous répondra que c'est le meilleur moyen de devenir riche. Keith Richards que c'est la belle vie, les drogues et puis rien à foutre du reste. Tout un tas de tocards vous répondront "les gonzesses !". Pour un mec comme Richard H. Kirk, c'est avant tout une question. Une question de quoi ? Juste une question. La réponse est dans la recherche et on peut dire que Kirk, Mallinder, Watson et les autres ont particulièrement fouillé. Cabaret Voltaire a connu des hauts et des bas en presque 20 ans de carrière, et les hauts n'ont jamais été assez hauts pour leur assurer richesse, drogues et gonzesses mais peu importe. La musique valait le coup. En 1982, avec "2X45" ils inventaient une sorte de funk industriel, un mélange proto-house entre des beats disco ou électroniques et des sons froids, angoissants et mécaniques, des collages et une bonne dose de transe. Kirk devait d'ailleurs entamer les années 90 en participant aux débuts du label Warp et multipliant les alias (Sweet Exorcist, Sandoz, etc.) pour expérimenter toujours plus avant dans un domaine encore plus électronique, vers la techno.




Expérimenter, se poser des questions, créer, tout ça c'est bien beau mais on s'en contente difficilement pour (sur)vivre. L'autre intérêt qui réside dans la création musicale, c'est le pouvoir d'expression que cela renferme : la possibilité d'exorciser ses peines, sa folie, sa violence, sa haine, sans avoir à casser la gueule ou à humilier autrui. Get outta my face prend son temps, plus de treize minutes, pour développer comme il se doit le sentiment de profond rejet que le groupe avait à exprimer alors et que chacun d'entre nous peut reprendre à son compte, utiliser à sa guise, à l'envi, lorsque le besoin de décompresser en hurlant un bon coup avant de se lancer dans une interminable danse salvatrice, en route vers la lobotomie. Je vous parie qu'à l'heure qu'il est, F. Hollande se dandine en faisant remuer ses ex-poches de graisse au son du Cabaret (imaginez-le en pleine transe, suant de partout sous son costume, la dégarniture en pétard, les lunettes embuées, la chemise hors du futal, c'est toujours bon de s'imaginer les puissants au quotidien). Je vous parie qu'il danse, ce matin-même, avant de partir donner une interview à la radio ou de serrer des mains françaises, et qu'il voue sa danse à Martine Aubry. Get outta my face, hors de ma vue, laisse-moi le champ libre et finissons-en. Défendre publiquement la vertu politique, un certain idéalisme (ce fameux non-cumul des mandats et puis la non-représentativité des élus, par exemple), et vouloir que son camp remporte les élections, et que l'ennemi soit battu, eh bien pour quelqu'un qui n'avait même pas prévu de se présenter aux primaires, quelqu'un qui voit en face un adversaire qui a su rassembler la majorité des parties, qui a remporté le premier tour de la primaire, et que les sondages donnent vainqueur face à l'Ennemi, pour quelqu'un qui prône la valeur des idées et pas des Hommes, la meilleure idée aurait été de se retirer, en admettant sa défaite, pour le bien de ses idées et du Parti, et de la France. Quitte à ne jamais diriger le pays, quitte à retarder le concept sexy de "Présidente", quitte à se flinguer politiquement. Voilà ce qu'il faudrait faire, rendre la Gauche invincible, au lieu de se lancer dans toujours plus d'attaques sournoises contre son propre camp, au lieu de gagner des points dans les sondages défavorables à l'unité, au lieu d'être mégalomane et égoïste. Parfois il s'agit simplement d'être courageux. Take one for the team ! There's no I in team ! Get outta my face !


Joe Gonzalez


P.S. : J'habite le onzième arrondissement de Paris. Au sortir du métro, nous autres onziémistes nous voyons distribuer des prospectus en faveur de Madame Aubry. Peut-être cela vous arrive-t-il aussi ? Je n'ai pas à ce jour reçu de prospectus en faveur de Monsieur Hollande. Les Réveille-Matin de cette semaine sont ma réponse. Si la politique ne vous intéresse pas, il reste la musique, et le premier paragraphe.

jeudi 17 juin 2010

[Réveille Matin] Donna Summer - I Feel Love

Il n'y a qu'une seule chanson au Monde et c'est celle-ci. Elle va vous tirer du lit. Elle va vous réveiller avec un poing dans la gueule qui ne sera qu'une caresse en fait. Elle va vous mettre debout. Puis elle va vous foutre à poil. Et quand vous serez à poil, vous retournerez au lit. Mais pas pour dormir. Parce que c'est Donna. Qu'elle est là, devant vous, à faire le robot avec sa voix qui touche le ciel en vous disant "I Feel Love". Et que ce morceau est la version musicale d'un orgasme.

(Oui. Une version live. Qui enterre tout.)

1977, Bowie est en studio en train de faire sa trilogie berlino-française. Eno arrive vers lui et lui dit "hé, mec! j'ai entendu le son du futur!". Il met sur la platine I Feel Love. La folie. Eno lache cette sentence définitive : "non mais mec, tu vois, pas besoin de chercher plus loin, ça va changer le son de la musique des dancefloors pour les 15 prochaines années au moins". Et il avait raison. Donna accompagnée par l'italien moustachu Moroder avaient changé quelque chose. Un basculement. C'était un concept album à la base. L'idée était simple : faire un album qui résume la musique populaire selon les époques. Sur la Face A, des chansons soul un peu 40's. Et puis on avançait dans le temps. Peu à peu. Et la fin de l'album, un dernier morceau, celui de la musique de demain. I Feel Love. Ce qu'a inventé ce morceau, c'est la répétition ultime d'un rythme simple et extrêmement court joué par une machine et qui peut durer toute la vie, ou du moins le temps d'une danse frénétique. La transe. La dance music. Et dessus, Donna, déesse sexuelle, se démultiplie dans des harmonies élégiaques sorties de nulle part et qui vous appellent. Et quand, avant qu'elle se remette à chanter, un gros synthétiseur sourd joue sur le majeur et le mineur avant de disparaitre, il y a une tension, une intensité qui a de quoi vous faire salir vos vêtements. Ouais, il me fait ça ce morceau. Si ma mère me lisait.

Emilien Villeroy.