C'est entendu.
Affichage des articles dont le libellé est kanye west. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est kanye west. Afficher tous les articles

vendredi 23 septembre 2011

[Vise un peu] JAY-Z & Kanye West - Watch the Throne

Kanye West s'est trouvé. Et en se trouvant, il s'est un peu perdu. Schématiquement, "Watch the Throne" est dans l'exacte continuité de "My beautiful dark twisted fantasy", l'album publié par Kanye il y a un an, en cela qu'il est personnel, égocentrique et référentiel. Pourtant, si le sujet d'étude clinique ne change pas (Kanye et Jay ne forment qu'un seul et même patient atteint de mégalomanie aigüe, d'une respectueuse irrévérence à l'encontre des ainés et d'une dyslexie prononcée), les résultats de l'analyse sont sensiblement différents et surtout, la qualité de la séance est bien moindre qu'il y a un an.




(Niggas in Paris)

Personnellement convaincu que l'intégralité de la discographie de JAY-Z est plus ou moins bonne pour la poubelle (le mot "commerçant" vient à l'esprit, jamais "artiste"), je ne jetterai pas la pierre qu'à lui pour expliquer le naufrage de la majeure partie des morceaux ici présents. En dehors de quelques (parfois très) bonnes idées, les samples agrégés ici sont souvent laids, il faut bien le dire. Il est même difficile de s'expliquer la présence de certains morceaux dépassant les limites (les voix traffiquées à vomir de Why I love you ?, les synthés sans relief et le beat détestable de Who gon stop me, par exemple) tandis que certains samples plutôt bien vus, comme le chant féminin de Murder to Excellence, sont gâchés par les deux MCs, étrangement à côté de la plaque alors même qu'ils assurent parfaitement le reste du boulot. Les invités ne sont pas si nombreux (trois sont morts depuis belle lurette, ne les comptons pas) mais semblent parfois plus à l'aise que JAY-Z lui-même, en permanence sur le fil, comme à bout de souffle, littéralement. Beyoncé fait rugir la lionne en elle sans faire d'étincelle, Bon Iver hurle avec le nez comme si sa vie en dépendait dans un rôle à contre-emploi sans grand intérêt mais qui fera frémir les hipsters, tandis que Frank Ocean participe à deux des meilleurs titres (No church in the wild et Made in America) avec des refrains dignes du meilleur de son propre album, mais si Kanye semble avoir eu raison de s'enfermer dans un studio pour pondre des réussites de montage telles que H.A.M., The Joy et surtout le single Otis, où Kanye parvient à réellement redonner vie à Otis Redding, qui s'invite (comme le laisse entendre le "ft. Otis Redding" qui orne la chanson) comme le troisième MC du gros morceau de l'album. Malheureusement, les îlots de réussite baignent dans une mer de ratés. En écoutant Lift off on a l'impression d'entendre un hymne national remixé pour faire office de jingle à une publicité TV à la gloire de Wall Street. L'arpège-gimmick de Niggas in Paris est l'équivalent d'une migraine instantanée couplée au sentiment d'entendre les facilités commerciales de groupes comme les Black Eyed Peas intégrer la musique de Kanye. La seule chose à sauver là-dedans reste le sample d'une scène de "Blades of Glory", une très bonne comédie sur le patinage avec Will Ferrell, qui justement évoque les Black Eyed Peas en disant "no one knows what it means, but it's provocative, gets the people going" ("personne ne sait ce que ça veut dire mais c'est provoquant, ça fait bouger les gens"). Seules cinq ou six chansons sur les seize présentent un minimum d'intérêt, et ce malgré des fautes de goût plutôt récurrentes : Bon Iver tombe comme un cheveu sur la soupe au milieu de l'intense That's my bitch, des synthés mellow limite new age enveloppent Made in America de coton, etc.


(Otis)

JAY-Z, tient pourtant là son disque le plus intéressant et probablement l'une de ses seules chances d'approcher (de loin) l'expérimentation, l'audace, voire ce fameux crossover qu'il entrevoyait comme inévitable il y a deux ans, lorsqu'il se rendait fidèlement, accompagné de Beyoncé, aux concerts des rockers à la mode (Grizzly Bear en tête) ; un crossover qui n'est pas vraiment d'actualité ici mais dont Kanye est un représentant émérite et côtoyer Kanye, j'en ai peur, représentera sans doute le maximum de l'ouverture envisagée par JAY. Kanye, lui, est moins en forme vocalement et forcément moins (omni)présent que pour sa fantasy, et s'il réussit avec cet album à proposer un nouveau pamphlet autobiographique barbouillé de bonnes idées artistiques, il aurait été souhaitable qu'il envisage à cet effet un EP plutôt que cet indigeste objet de commerce mal décoré qui n'a aucune chance de s'insinuer dans le cœur des indie kidz (trop grossier) et qui n'aura sans doute pas convaincu non plus beaucoup de fans de hip hop (trop populaire). Reste le grand public. Celui-là, Kanye et JAY le berneront sans doute une fois de plus.











ATTENDEZ
Allons un peu plus loin avant d'en finir.


Puisque Kanye West se "contentait" plus ou moins d'explorer sa propre carcasse en 2010, et puisque ce faisant, il avait usé de samples rock ou électroniques, pourquoi ne pas renouveler l'expérience et gagner encore l'adhésion de ceux qui achètent plus de disques que les fans de hip hop, à savoir les indie kidz ? Tout simplement parce que Kanye (et JAY, peut-être) démontre une thèse tout au long de l'album.



1) We made it in America :

Chacune des nombreuses références culturelles ou mercantiles qui habillent les paroles des deux MCS vient nous rappeler qu'il s'agit là d'un discours socio-politique et non pas des simples élucubrations para-biographiques habituelles. Cette fois-ci, pas de sample retentissant de King Crimson ou Aphex Twin, naaaan. En dehors de quelques empreints à d'obscurs disques issus de la sphère rock, c'est majoritairement à la musique afro-americaine que Kanye a donné la parole, avec des samples de Syl Johnson, Public Enemy, James Brown, Quincy Jones, Nina Simone, et les résurrections d'Otis Redding (Otis) et Curtis Mayfield (The Joy). Mais sampler les héros de la bataille noire pour la Liberté n'était sans doute pas suffisant pour Kanye, qui a l'habitude d'exposer une dialectique au ras des pâquerettes afin d'être bien compris de tous. Alors tout en exposant les causes, que sont tous ces demi-dieux et déesses noir(e)s, le duo récite les conséquences avec l'insistance d'un professeur de mathématiques : ils sont riches, ils l'ont fait, ils ont réussi (dans la vie). Enfilant les marques haut de gamme et les références à l'argent (chaussures Louboutin, cigares cubains...) comme des perles sur leur égo phallique, ils ne se contentent pas d'ériger un monument à leur propre Gloire (l'album en est un, mais il n'est pas que ça), mais insinuent que leur réussite est celle du Peuple Noir tout entier. Le "we" de "we made it in America" ne concerne pas que JAY et Kanye, c'est un cri de ralliement populaire, voire "racial" (j'utilise le terme par simplicité mais je considère qu'il n'existe pas de "races"), ou plutôt afro-AMERICAIN car ça n'est pas là le discours d'un Malcolm X (pourtant allègrement cité dans Made in America), il n'est pas question d'Afrique, ni d'Islam. C'est la victoire d'un peuple noir américain qui est célébré. C'en est presque confondant tant on a par moments l'impression que les deux MCs célèbrent l'abolition... de LEUR couleur.



(Made in America)

En métissant à tout va la musique (où l'on entend successivement une production G-funk, électronique, soul ou plus vulgairement populaire), le discours (une sorte de gangsta rap bling bling qui cite Ferris Bueller) et en invitant à la fois Otis Redding et Justin Vernon (plus blanc que le chanteur de Bon Iver, ça existe ?), JAY et Kanye risquent fort de rassembler, certes, mais à quel prix ? L'album est beaucoup moins personnel que "My beautiful dark twisted Fantasy", beaucoup moins audacieux (souvenez-vous de sa pochette, du clip-métrage de Runaway, des paroles même) et fondu dans un moule certainement plus à même de toucher une large audience mais s'il cite l'héritage noir américain à tout va, il ne s'inscrit pas en descendant de cet héritage. C'est un album incolore, destiné à tous et qui, s'il fait le bilan d'une réussite noire, n'y contribue pas par vice d'égoïsme narcissique.


2) Kanyeconomics :

"Watch the Throne" pense défendre la thèse du succès des noirs américains et se plante sur tout la ligne. Non seulement, la musique du duo ne défend aucune des valeurs prônées par les grands enregistrements militants de leur peuple (de Gil Scott-Heron à James Brown en passant par Otis et PE) mais le disque va même jusqu'à nier cette lutte en proclamant sa fin. En annonçant "we made it in America", Frank Ocean (que je ne blâme pas, je le vois comme un acteur dans le film de Kanye-Z) dit implicitement que la lutte est terminée, et par là même, Ocean, Z, West et tous ceux qui les écoutent peuvent éprouver le droit d'arrêter de lutter.



Si l'on devait faire une analogie, ce serait avec le Heavy Metal des années 80, une musique décomplexée, égocentrée, pleine d'abus, privilégiant l'amitié virile et n'ayant rien à cirer des conséquences (il n'y a qu'à avoir le clip d'Otis). "Tout va bien dans le meilleur des mondes, we made it, alors faisons la fête pour toujours in america". Un constat d'aveugles. Comme à l'époque des Reaganomics, quand les blancs se sentaient plein de ressources tandis que le pays allait à vau-l'eau, Kanye Z semble se foutre le temps d'un disque de tous les problèmes (finances, emploi, banques, logement, etc) rencontrés par le pays. Certes Barack Obama l'a "fait" in america, mais les noirs n'en sont pas tous là et le pays est plus en détresse aujourd'hui qu'il ne l'était même à la fin des années 80. Qui pourrait croire une seconde que cette situation profite aux afro-américains ou qu'elle les épargne(ra) ? C'est peut-être le moment le plus crucial pour que des leaders d'opinions noirs (un statut que le duo semble s'auto-octroyer avec ce disque) se soucient des problèmes des leurs. Dans une telle conjoncture, demander (sans même s'en rendre compte, c'est fort possible !) que cesse la lutte, ça n'est pas démagogue, c'est de l'inconscience.

Si je devais donner une note morale à l'album, elle avoisinerait le zéro pointé mais restons-en à l'appréciation musicale. "Watch the Throne" est un album raté, qui dessert absolument son propos et qui se vautre dans de grossiers mécanismes pour aguicher le client. Il reste un objet politique jetable intéressant sur lequel figurent quelques chansons réussies, et surtout on y trouve le fin du fin de la carrière terriblement plate de JAY-Z. Quant à Kanye West, gageons qu'il fera sans doute mieux la prochaine fois.


Joe Gonzalez

jeudi 27 janvier 2011

[Quitte ou Double] Election de la POPsonnalité de l'Année 2010

Il parait qu'on a jusqu'à la fin du mois de Janvier pour souhaiter la bonne année et du coup je me permets une certaine translation de cette tradition vers quelque chose d'un peu plus glamour et de davantage lié à ce qui nous intéresse ici : l'élection de la POPsonnalité de l'année 2010. Les nommés sont :


Kanye West

Franchement, ai-je vraiment besoin de vous faire la liste ? Tout a commencé en 2009, de toute façon, lorsque Michael Jackson a laissé le trône de King of Pop vacant, puis avec les déclarations de Jay-Z à propos du hip hop sur le déclin et du futur représenté par des artistes indépendants tels que Grizzly Bear ou Dirty Projectors. Kanye n'a pas inventé la poudre, mais c'est un homme d'affaires et il a fait le lien : s'il voulait devenir le roi de la pop, il fallait copiner avec les indépendants et abandonner le hip hop pur et dur (son album de 2008 était déjà une tentative en ce sens, d'ailleurs). Ergo "My beautiful dark twisted fantasy" qui, même en paraissant si tard (le 22 Novembre), a remporté suffisamment de suffrages pour être élu album de l'année par tout un tas de blogs, de magazines et de journaux, récoltant des notes ahurissantes et un accueil très largement favorable. S'il rappe sur l'album, il y chante beaucoup, et en samplant majoritairement des dinosaures de "l'autre monde" (King Crimson, Aphex Twin...), il s'attire un nouveau public, et sa conversion en Roi est accomplie, mais en bon businessman il n'a pas attendu de savoir si son coup de dé serait fructueux. L'année durant, on n'a fait qu'entendre parler de lui. Inutile de vous rappeler son coup de maître en Septembre 2009 aux MTV Awards lorsqu'il vola la vedette à Taylor Swift en l'interrompant pour déclarer que le clip de Beyonce méritait de gagner (le président Obama l'a d'ailleurs traité de "jackass" à ce sujet). Avez-vous par contre suivi le chassé-croisé de déclarations vis à vis de l'attitude de George Bush après l'ouragan Katrina ? Suivez-vous le compte Twitter de Kanye ? Si oui, vous aurez remarqué les mini-buzz autour de la photo de son pénis... Vous avez peut-être vu le clip/court-métrage de 35 minutes réalisé autour du single Runaway ? Saviez-vous qu'il était apparu sur une dizaine d'albums autres que le sien en 2010 (notamment chez Kid Cudi, T.I. ou GLC) et que la pochette de son album avait été sujette à controverse (on y voit une caricature d'homme noir effrayant surmonté d'une femme sans bras, munies d'ailes et nue de surcroit) et que les grandes chaines de magasins culturels américains l'avaient obligé à choisir une pochette alternative sous peine de ne pas proposer l'album aux clients ? Kanye a posé un pied dans le Palais de la Noblesse Pop et il ne compte pas en rester là puisque sont déjà prévus un album avec Jay-Z pour Mars et un autre album solo pour cet été. Il part largement favori de cette élection et va être difficile à battre.




Michael Gira

Leader de l'emblématique formation américaine Swans, Gira a prouvé en 2010 qu'une bande de dinosaures pouvait revenir sur le devant de la scène avec du bagage. Pas de re-formation au programme mais bien une réunion, avec les membres originaux du groupe de post punk et de no wave. Gira a démarré l'année en enregistrant et publiant un CD/DVD solo ("I am not insane") dont les ventes ont permis le financement d'un nouvel album de Swans, l'excellent "My father will guide me up a rope to the sky", emmené en tournée à travers le monde durant les mois qui suivirent. Pour l'anecdote, Gira, dont le charisme sur scène s'approche du monolithe mystique, a pour habitude de retrouver les spectateurs après le concert au stand de merchandising où il dédicace tout ce que vous voulez et discute avec le sourire aux lèvres. Un modèle d'intégrité, en somme.





M.I.A.

Si l'élection concernait uniquement "L'artiste le mieux adapté à Internet en 2010", il n'y aurait de toute façon que M.I.A. pour s'opposer à Kanye. Une autre machine de guerre douée pour garder vive la flamme du feu de camp médiatique. Dans les faits, en Avril paraissait le controversé clip de Born Free, dans lequel des rouquins étaient massacrés devant la caméra de Romain Gavras. En Mai, alors que paraissait le single XXXO et son clip, un article du New York Times, écrit par une rouquine, faisait péter les plombs à M.I.A. qui, usant de son compte Twitter (très actif toute l'année) lançait une mini-flamewar des familles. En Juin, "/\/\/\Y/\", son troisième album, paraissait au Japon, d'abord, puis partout ailleurs, et en Juillet, un album de remixes sortait. Dans les mois qui suivirent, M.I.A. fit aussi des apparitions sur les disques d'autres artistes, et notamment sa protégée, Rye Rye, et le clip de Sunshine. Enfin, le 31 Décembre, une mixtape (sa seconde), "Vicki Leekx", partiellement inspirée par le buzz autour de Julian Assange et Wikileaks, était annoncée et publiée via son compte Twitter. Fatiguée en début d'année de ne pas avoir autant de succès médiatique que Lady Gaga, M.I.A. a remué ciel et web pour se refaire une place à l'avant-scène du monde artistico-bling bling, et elle a réussi.





Sufjan Stevens

Plus ou moins porté disparu depuis cinq ans (soyons sérieux, combien de personnes avaient écouté/regardé "The BQE" ? Pas plus de cinq cents à tout casser...), 2010 fut l'occasion d'un retour fracassant puisqu'outre une apparition (peu remarquée) sur le dernier disque de Clogs, Sufjan s'est débrouillé pour en finir avec son ancienne image en publiant gratuitement l'EP (aussi long qu'un album) "All delighted people" avant de sortir son chef d'œuvre post-moderne à lui, le fourmillant "The Age of Adz", l'occasion pour lui de dévoiler son goût pour les garçons, de critiquer la société présente tout en réinventant son chant et sa musique. Et puis vous en connaissez-beaucoup des "artistes folk" qui oseraient utiliser de l'autotune sur une chanson de plus de 25 minutes... sans se planter ?





Laetitia Sadier

Elle a certainement connu des années plus fastes mais 2010 fut celle de sa libération. Fini Monade, tout comme Owen Pallett, Lætitia n'a plus besoin d'avatar pour s'exprimer et son premier album, personnel, touchant, est une réussite. La sortie quasi simultanée d'une nouvelle collection de chansons de Stereolab (un album qui, avec le temps, gagne des points dans nos cœurs) n'aura pas voilé la sortie publique de Lætitia et ses concerts timides n'auront fait qu'augmenter le quotient de sympathie que nous avions déjà pour elle. Si Stereolab venait à mourir (souhaitons que non !), nous savons au moins que la relève serait assurée.





Bradford Cox

Lui aurait pu se contenter du succès du petit dernier de son groupe, Deerhunter, l'inégal-mais-réussi-quand-même "Halcyon Digest" qui fut l'occasion pour les plus réticents de finalement tendre l'oreille. Mais non, outre son remix pour l'album de Stereolab, il lui en fallait plus, alors c'est tout naturellement que vers la fin du mois de Novembre il a publié dans la foulée, à quelques jours d'intervalle, pas moins de quatre albums d'Atlas Sound, son alias, et ce gratuitement, via internet. Que l'on aime ou pas le bonhomme, sa musique ou celle de son groupe (et j'avoue avoir encore un pied dans le camps des réticents), il faut admettre que Cox est l'un des piliers de rock indépendant actuel, sans lequel le monde musical que nous aimons n'aurait pas exactement la même gueule (de traviole) et qui donne énormément de sa personne POUR la musique.





Owen Pallett

Il était déjà productif avec le pseudonyme Final Fantasy mais c'est comme si retrouver sa véritable identité l'avait rendu d'autant plus sûr de lui. Les puristes critiqueront sa transition vers une popmusic plus grandiloquente et moins à fleur de peau, mais il faut reconnaitre qu'avec "Heartland", Owen a enregistré un grand album, reconnu par une majorité des amateurs (il figurait au sommet d'énormément de tops de fin d'année) et que l'on écoutera encore longtemps. Et puis le bougre ne s'est pas arrêté là puisque dès le Printemps, il passait en studio pour enregistrer les violons de l'album d'Arcade Fire (soit les parties les plus réussies du disque) avant de publier à la rentrée un EP loin d'être inintéressant. Il est actuellement en tournée, encore et toujours, et on se demande s'il compte se reposer en 2011 ou bien nous en remettre une couche.





Madlib

Nous n'avons pas pris le temps de tout traiter, mea culpa, mais on vous avait prévenus. Madlib avait annoncé qu'il publierait un album par mois en 2010. Si sa collection de mixtapes "Madlib Medicine Show", dont les numéros pairs étaient des mixes de genres musicaux divers (reggae, jazz, funk...) et les impairs des créations originales plus personnelles, n'a connu que 10 numéros cette année-là (excusez du peu, et ça n'est pas fini, le numéro 11 est sorti en Janvier 2011), il a plus que moins tenu parole puisqu'on a pu le retrouver sur le second LP de Strong Arm Steady aux manettes de producteur, mais aussi en duo avec Guilty Simpson sur le très bon album publié sous l'avatar OJ Simpson, ou encore planqué derrière son alias jazz (Young Jazz Rebels) avec lequel il a sorti un album ("Slave Riot"). Si vous comptez bien on est à treize disques, et j'en oublie certainement. Vous n'avez peut-être pas énormément entendu parler d'Otis Jackson (son véritable nom) cette année, certainement moins que vous n'avez entendu parler de Kanye, mais cet homme de l'ombre a sans doute fait plus pour le hip hop en une année que beaucoup en une entière vie. Il est toujours temps de découvrir son œuvre et de l'élire homme de l'année.





Bethany Cosentino (Best Coast)

Qu'on l'aime ou qu'on la déteste, il faut reconnaitre qu'on n'avait pas DU TOUT vu venir Bethany Cosentino, une fille qui avait commencé par officier au sein du groupe expérimental Pocahuanted, avant de publier en 2009 une série de singles et d'EPs proches de la vague shitgaze, sales et rock'n roll et qui, en 2010 est devenue... la nouvelle égérie de MTV. Son premier album, le très simple et ensoleillé "Crazy for You" lui aura ouvert les portes du mainstream américain, de tournées intercontinentales et d'une palanquée de clips démontrant par l'absurde que MTV n'a pas dépassé le stade "post-grunge" et n'est jamais sorti des années 90. Ajoutez à cela quelques collaborations (un single avec Jeans Wilder, notamment) et deux ou trois "trucs médiatiques" (ses copinages avec Wavves), et la voilà en une du Net toutes les deux semaines depuis un an. L'a-t-elle cherché depuis le début ? Est-ce un choix tardif pour la célébrité ? Aucune idée mais le résultat est là : vous pouvez entendre Best Coast, entre Shakira et Cocoon, sortir des hauts-parleurs de H&M alors que vous pratiquez "les soldes".





Quelqu'un d'autre

Si aucun des artistes proposés ci-dessus ne vous semble être la POPsonnalité de l'année, c'est peut-être qu'un candidat a échappé à notre œil et alors, je vous encourage à nous signaler qui est selon vous cette usine médiatico-artistique et à nous expliquer pourquoi vous l'avez choisie.






Les votes sont ouverts et vous êtes invités à donner votre opinion, via le sondage présent dans la barre latérale, sur votre gauche, mais aussi en détaillant votre point de vue à travers les commentaires. Dites nous qui et pourquoi a dominé l'année 2010 et filons-lui un trophée virtuel qui clôturera définitivement la période des tops et l'année 2010. J'attends vos avis !


Joe Gonzalez

lundi 17 janvier 2011

[Vise un peu] Kanye West - My Beautiful Dark Twisted Fantasy

Tout ou presque a été dit sur cet album. Absolument toute la presse, papier ou web, rap/rock ou pas, l'a encensé, à tel point qu'on se demande où se termine la sincère émotion face à un disque ridiculement gargantuesque et où commence la pose journalistique qui consiste à montrer qu'on est cool et open, "hey regardez les mecs on a mis un nigga qui rappe dans notre top !" (*)

Pas étonnant cependant que "My Beautiful Dark Twisted Fantasy" séduise autant : outre tout l'air qu'a pu brasser Kanye ces derniers mois pour attirer l'attention, l'album en lui-même est une sorte de chef d'œuvre. Pas un chef d'œuvre, non, mais une combinaison remarquable d'accidents en tout genre. J'ai beau retourner le problème dans tous les sens, tenter d'analyser ce qui fait consensus autour de ce disque, rien n'y fait, j'en reviens toujours à me dire que tout ce qui marche sur "My Beautiful Dark Twisted Fantasy" est uniquement dû au hasard.


Certes, Kanye West s'est vraiment lâché sur cet album, mais pas dans le sens où il y a mis le meilleur de lui-même : selon moi, Kanye West a fait absolument n'importe quoi sans aucun a priori ni discernement et s'est contenté du résultat. Cet album n'est pas quelque chose de maitrisé, il lui échappe du début à la fin et à l'évidence, c'est ce qu'il voulait : c'est son joujou, sa bite en LEGO, son caleçon souillé twitté à la face du monde. Il y avait une chance sur mille pour que ça marche ; et Dieu ce que ça marche.


(Power)

Ne nous voilons pas la face, les vieux réflexes ont la vie dure, aussi, une fois que vous aurez mis la main sur l'album, débrouillez-vous pour passer au feutre la surface du disque correspondant à All of the Lights et d'effacer toute trace de "all_of_the_lights.lol" de votre disque dur. Ne vous laissez pas berner par la jolie introduction, ce single grossier jure comme un plombage au milieu de la belle dentition diamantée de Yeezy.

(Cherchez pas, son tuning dentaire n'avait pas encore eu lieu sur cette photo)

La chanson amorce d'ailleurs le passage le moins réussi du disque (s'ensuivent les moyennes Monster et So Appalled, toutes deux feat. Jay-Z, tiens tiens), mais on oublie tout dès que démarre le sample parfait de Devil in a New Dress, qui nous conduit tout droit jusqu'à l'apothéose Runaway. Deux morceaux pour quinze minutes d'Instant Classic, comme disent mes homies.


(Devil in a New Dress)

Par curiosité, vous avez sûrement déjà jeté une oreille distraite à cet album : que faut-il vous dire de plus pour vous inciter à "Give Yeez a Chance" ? Vous parler des samples de King Crimson, d'Aphex Twin, de Black Sabbath, de Gil Scott-Heron ? De morceaux dépassant allègrement les 6 minutes ? Des solos d'autotune avec disto ? En fait, plus j'essaie de vous le vendre et plus je me dis que "My Beautiful Dark Twisted Fantasy" est le premier album de rap progressif au monde.

Je dois bien avouer que sans tout ce vacarme médiatique, n'étant pas particulièrement friand de rap (mais est-ce encore du rap ?) je serais resté sur mon a priori d'après "808s & Heartbreak" (un a priori négatif, est-il besoin de le préciser) et je ne serais jamais devenu fou de Runaway au point de l'écouter non-stop plusieurs jours d'affilée. A vous de juger si c'est quelque chose de bien ou pas.


Joseph Karloff


(*) : Le Guardian, par exemple, a d'abord descendu l'album, avant de le nommer 2ème meilleur album de 2010 trois semaines plus tard... Et c'est loin d'être le seul canard à l'avoir fait.

mardi 11 janvier 2011

[Vise un peu] Sufjan Stevens - The Age of Adz (et All Delighted People EP)

Sufjan Stevens est dépositaire d'un gigantesque potentiel d'agacement. Son statut de "génie américain" (d'après MagicRPM) hérité dès la parution en 2005 de "Come on feel the Illinoise", son album sur l'Etat de l'Illinois, avait de quoi faire blêmir ceux qui comme votre serviteur ne voyaient pas en quoi un songwriter un peu plus doué que la moyenne, certes productif et ambitieux (mais son projet de traiter chaque état d'Amérique du Nord par le biais d'un album, on espérait ne le voir avorter qu'un peu plus tard - seuls le Michigan et l'Illinois sont illustrés à l'heure où je vous écris et je ne pense pas que nous verrons naitre un autre album-concept en lien avec ce projet), certes influencé par les arrangements de Brian Wilson, John Fahey et Van Dyke Parks, pouvait être élevé au rang de "génie" aussi facilement. Bien sûr le bonhomme avait sa troupe de fanatiques, comme tout le monde, et nous aussi l'aimions bien, Sufjan, quand il chantait avec une perpétuelle et fédératrice mélancolie neurasthénique à propos de Chicago, du cancer, ou plus souvent, de choses issues de la Bible, car Sufjan croit et s'il ne souhaite pas prêcher dans ses chansons, il est tout naturel qu'il mentionne la partie spirituelle de sa vie. Ce dernier aspect, je le sais, a fait beaucoup pour le rendre agaçant auprès d'une partie de ses détracteurs, mais après tout, ça n'est qu'une des nombreuses caractéristiques rendant Sufjan gentiment insupportable pour une vaste partie du monde para-hipster depuis quelques années et vous savez quoi ? Sufjan lui-même en a eu marre. De lui, de ses chansons, de son projet géo-musical écrasant. Alors il a trouvé le frein et stoppé le train. Pendant cinq ans.

Pas tout à fait, bien sûr. Pendant ce laps de temps, il a sorti une compilation de B-Sides et de raretés ("The Avalanche"), une faste compilation de Noël ("Songs for Christmas") et la bande originale accompagnant le film sur la Brooklyn Queens Expressway qu'il a lui-même écrit et réalisé en 2009 ("The BQE"). Tout cela n'était que résidus et autres hobbies de vacances. "The BQE" n'est pas un projet musical à proprement parler mais une expérience multi-support, et en l'espace de cinq années, si Sufjan ne s'est pas arrêté d'enregistrer, il n'a pour autant proposé au public aucune chanson dans le sens où ses fans l'entendaient (et l'attendaient). Et pour cause ! L'artiste en avait plein les bottes de sa propre musique ! De sa propre gueule ! De sa voix qu'il trouvait trop douce, trop mièvre, à tel point qu'il envoya balader tout projet en cours et se lança dans autre chose : la meilleure idée de la décennie depuis la séparation de Mogwai (ah on me fait signe que non, ça n'est pas arrivé) ! Dans la mesure où je commence à me lasser de cette petite biographie, que nous arrivions à l'aube de la seconde vie de Sufjan tombe bien parce que je n'avais aucune envie de vous parler de sa maladie nerveuse, lisez les tabloïds.


(All delighted people)

Alors voilà, en 2010, de son propre aveu, pour repartir sur des bases saines, Stevens s'est vidé, s'est torché et a tendu le papier toilette imbibé à des fans trop heureux d'avoir un peu de fientes à grailler et c'est de là que vient le titre de l'EP "All delighted people" (Tous les gens ravis) sur lequel on put trouver GRATUITEMENT (entrer au panthéon des artistes ayant donné un de leurs disques - où figurent des pointures comme Radiohead et Nine Inch Nails - c'est déjà marquer le coup d'un retour en grande pompe) une dizaine de chansons, une majorité de folksongs sans originalité aucune et deux ou trois chansons dignes d'intérêt.


Parmi celles-là (les trois premières, si vous voulez tout savoir), il y en avait une (All delighted people), une épopée de presque douze minutes, qui annonçait le "nouveau Sufjan", lequel n'a pas mis longtemps pour sortir du placard : moins de deux moins plus tard, à la mi-Octobre, le magnum opus paraissait.


(Futile devices)

Adz se prononce Odds et c'est ainsi à la fois une ère de Pubs et de Probabilités que s'échinerait à décortiquer l'artiste avec cette œuvre qui n'est pourtant pas une critique sociale objectivomnisciente à proprement parler (ou en tout cas pas de façon directe) mais bel et bien ce que Stevens a enregistré de plus personnel à ce jour et bla et bla et bla et cet album débute par un coming out tout ce qu'il y a de plus humble et réservé et c'est très bien comme ça et je suis heureux que Sufjan se soit trouvé humainement autant que musicalement car en s'appuyant sur l'art de Royal Robertson (cf la pochette) et ses mash ups mêlant iconographie chrétienne, pitreries SF et bizarreries folkloriques, Stevens a créé un album MUSICALEMENT INTÉRESSANT, ce qui n'était jamais arrivé jusqu'alors de mon point de vue, et qui plus est, ce maelström d'objets épars assemblés tient debout sans mal et le songwriting classique (Futile Devices ou la très entrainante Get real, get right), les arrangements grandiloquents (l'introduction de The Age of Adz) et les éléments électroniques (pour une fois utilisés à bon escient par Sufjan) ne font qu'un, bâtissent ce monument pop voué à saluer l'artiste que fut Stevens et celui qu'il se veut devenir, celui qui chante en dehors de ses limites (et tant pis s'il est difficile d'atteindre les high notes sur scène !) car la facilité le frustre et parce qu'il ne veut pas s'enfermer dans les limites qui sont les siennes, celui qui assume enfin pleinement de parler de garçons ET de filles dans ses chansons, même si les mots sont des procédés inutiles et qu'il a envie d'appeler "frère" le garçon dont il est question (in Futile Devices) et bla et bla et bla car cet album si vaste et si plein est condensé comme une voiture peut l'être à la casse par un artiste auquel il aura fallu du courage (il aurait pu enregistrer un album sur l'Idaho ou l'Oregon, après tout, et tout le monde l'aurait suivi jusqu'au Nouveau Mexique) et un sacré talent pour éviter l'incompréhension, l'impasse que son projet aurait pu laisser présager. Sufjan est un talentueux songwriter et ses textes, encore une fois, méritent toute votre attention, même si cette fois-ci la musique n'est pas un simple faire-valoir : elle reflète tel un miroir le propos et à tout vous dire, vous pourriez n'écouter que la première et la dernière chanson que vous auriez devant vous le principal : l'admirable passage de flambeau d'un avatar à un autre, du songwriter américain, timide gendre idéal de l'introduction de Futile Devices (avant que la sortie du placard n'ait été remarquée) à la pop star new age prenant plus de vingt cinq minutes pour clore son album déjà pas vraiment succin avec de quoi faire pâlir à la fois Radiohead et Kanye : Impossible Soul, un mélange incongru et pourtant logique de composition progressiste, bruitiste, où les guitares piquent telles des guêpes la douce peau mélodique que des chœurs angéliques s'échinent à garder vierge, jusqu'à ce que le clou du spectacle ne se révèle être l'utilisation du pire ennemi de l'homme (l'autotune) sans que personne n'ait à s'en plaindre (je vous assure, gardez vos insultes au frais) car ça n'est pas une coïncidence si Sufjan chante à travers le filtre choyé par Kanye et Cher, mais encore faut-il se permettre de considérer l'album comme autre chose qu'une collection de popsongs et le voir comme une œuvre d'art (c'est comme ça que vous devriez AUSSI voir chaque disque, mais passons) et alors n'importe qui se rendrait compte que le patchwork réalisé par Sufjan n'eut pas été total sans cette touche-là qui termine de rappeler le Monde (musical) dans lequel nous vivons, où désormais tout est concomitant, un Monde où Kanye West sample King Crimson, où des folkeux médiévaux jouent du Metal, un Monde où le rock ressemble à la disco et où la disco n'est que techno.


(la première moitié d'Impossible Soul, comprenant le fameux passage autotuné)

Sufjan Stevens a non seulement signé son meilleur album, bien loin des promesses ennuyeuses de l'Illinois d'antan, mais il a réussi à harnacher ensemble une exploration personnelle, une évolution artistique majeure et la description instrumentale de son temps, et tout cela sans avoir l'air de forcer sur les nœuds marins, sans embarrasser personne, ni lui ni nous, et en donnant enfin un peu de blé à moudre à ceux qui depuis si longtemps le considéraient, trop tôt, comme un génie.


Joe Gonzalez