C'est entendu.
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mardi 11 janvier 2011

[Vise un peu] Sufjan Stevens - The Age of Adz (et All Delighted People EP)

Sufjan Stevens est dépositaire d'un gigantesque potentiel d'agacement. Son statut de "génie américain" (d'après MagicRPM) hérité dès la parution en 2005 de "Come on feel the Illinoise", son album sur l'Etat de l'Illinois, avait de quoi faire blêmir ceux qui comme votre serviteur ne voyaient pas en quoi un songwriter un peu plus doué que la moyenne, certes productif et ambitieux (mais son projet de traiter chaque état d'Amérique du Nord par le biais d'un album, on espérait ne le voir avorter qu'un peu plus tard - seuls le Michigan et l'Illinois sont illustrés à l'heure où je vous écris et je ne pense pas que nous verrons naitre un autre album-concept en lien avec ce projet), certes influencé par les arrangements de Brian Wilson, John Fahey et Van Dyke Parks, pouvait être élevé au rang de "génie" aussi facilement. Bien sûr le bonhomme avait sa troupe de fanatiques, comme tout le monde, et nous aussi l'aimions bien, Sufjan, quand il chantait avec une perpétuelle et fédératrice mélancolie neurasthénique à propos de Chicago, du cancer, ou plus souvent, de choses issues de la Bible, car Sufjan croit et s'il ne souhaite pas prêcher dans ses chansons, il est tout naturel qu'il mentionne la partie spirituelle de sa vie. Ce dernier aspect, je le sais, a fait beaucoup pour le rendre agaçant auprès d'une partie de ses détracteurs, mais après tout, ça n'est qu'une des nombreuses caractéristiques rendant Sufjan gentiment insupportable pour une vaste partie du monde para-hipster depuis quelques années et vous savez quoi ? Sufjan lui-même en a eu marre. De lui, de ses chansons, de son projet géo-musical écrasant. Alors il a trouvé le frein et stoppé le train. Pendant cinq ans.

Pas tout à fait, bien sûr. Pendant ce laps de temps, il a sorti une compilation de B-Sides et de raretés ("The Avalanche"), une faste compilation de Noël ("Songs for Christmas") et la bande originale accompagnant le film sur la Brooklyn Queens Expressway qu'il a lui-même écrit et réalisé en 2009 ("The BQE"). Tout cela n'était que résidus et autres hobbies de vacances. "The BQE" n'est pas un projet musical à proprement parler mais une expérience multi-support, et en l'espace de cinq années, si Sufjan ne s'est pas arrêté d'enregistrer, il n'a pour autant proposé au public aucune chanson dans le sens où ses fans l'entendaient (et l'attendaient). Et pour cause ! L'artiste en avait plein les bottes de sa propre musique ! De sa propre gueule ! De sa voix qu'il trouvait trop douce, trop mièvre, à tel point qu'il envoya balader tout projet en cours et se lança dans autre chose : la meilleure idée de la décennie depuis la séparation de Mogwai (ah on me fait signe que non, ça n'est pas arrivé) ! Dans la mesure où je commence à me lasser de cette petite biographie, que nous arrivions à l'aube de la seconde vie de Sufjan tombe bien parce que je n'avais aucune envie de vous parler de sa maladie nerveuse, lisez les tabloïds.


(All delighted people)

Alors voilà, en 2010, de son propre aveu, pour repartir sur des bases saines, Stevens s'est vidé, s'est torché et a tendu le papier toilette imbibé à des fans trop heureux d'avoir un peu de fientes à grailler et c'est de là que vient le titre de l'EP "All delighted people" (Tous les gens ravis) sur lequel on put trouver GRATUITEMENT (entrer au panthéon des artistes ayant donné un de leurs disques - où figurent des pointures comme Radiohead et Nine Inch Nails - c'est déjà marquer le coup d'un retour en grande pompe) une dizaine de chansons, une majorité de folksongs sans originalité aucune et deux ou trois chansons dignes d'intérêt.


Parmi celles-là (les trois premières, si vous voulez tout savoir), il y en avait une (All delighted people), une épopée de presque douze minutes, qui annonçait le "nouveau Sufjan", lequel n'a pas mis longtemps pour sortir du placard : moins de deux moins plus tard, à la mi-Octobre, le magnum opus paraissait.


(Futile devices)

Adz se prononce Odds et c'est ainsi à la fois une ère de Pubs et de Probabilités que s'échinerait à décortiquer l'artiste avec cette œuvre qui n'est pourtant pas une critique sociale objectivomnisciente à proprement parler (ou en tout cas pas de façon directe) mais bel et bien ce que Stevens a enregistré de plus personnel à ce jour et bla et bla et bla et cet album débute par un coming out tout ce qu'il y a de plus humble et réservé et c'est très bien comme ça et je suis heureux que Sufjan se soit trouvé humainement autant que musicalement car en s'appuyant sur l'art de Royal Robertson (cf la pochette) et ses mash ups mêlant iconographie chrétienne, pitreries SF et bizarreries folkloriques, Stevens a créé un album MUSICALEMENT INTÉRESSANT, ce qui n'était jamais arrivé jusqu'alors de mon point de vue, et qui plus est, ce maelström d'objets épars assemblés tient debout sans mal et le songwriting classique (Futile Devices ou la très entrainante Get real, get right), les arrangements grandiloquents (l'introduction de The Age of Adz) et les éléments électroniques (pour une fois utilisés à bon escient par Sufjan) ne font qu'un, bâtissent ce monument pop voué à saluer l'artiste que fut Stevens et celui qu'il se veut devenir, celui qui chante en dehors de ses limites (et tant pis s'il est difficile d'atteindre les high notes sur scène !) car la facilité le frustre et parce qu'il ne veut pas s'enfermer dans les limites qui sont les siennes, celui qui assume enfin pleinement de parler de garçons ET de filles dans ses chansons, même si les mots sont des procédés inutiles et qu'il a envie d'appeler "frère" le garçon dont il est question (in Futile Devices) et bla et bla et bla car cet album si vaste et si plein est condensé comme une voiture peut l'être à la casse par un artiste auquel il aura fallu du courage (il aurait pu enregistrer un album sur l'Idaho ou l'Oregon, après tout, et tout le monde l'aurait suivi jusqu'au Nouveau Mexique) et un sacré talent pour éviter l'incompréhension, l'impasse que son projet aurait pu laisser présager. Sufjan est un talentueux songwriter et ses textes, encore une fois, méritent toute votre attention, même si cette fois-ci la musique n'est pas un simple faire-valoir : elle reflète tel un miroir le propos et à tout vous dire, vous pourriez n'écouter que la première et la dernière chanson que vous auriez devant vous le principal : l'admirable passage de flambeau d'un avatar à un autre, du songwriter américain, timide gendre idéal de l'introduction de Futile Devices (avant que la sortie du placard n'ait été remarquée) à la pop star new age prenant plus de vingt cinq minutes pour clore son album déjà pas vraiment succin avec de quoi faire pâlir à la fois Radiohead et Kanye : Impossible Soul, un mélange incongru et pourtant logique de composition progressiste, bruitiste, où les guitares piquent telles des guêpes la douce peau mélodique que des chœurs angéliques s'échinent à garder vierge, jusqu'à ce que le clou du spectacle ne se révèle être l'utilisation du pire ennemi de l'homme (l'autotune) sans que personne n'ait à s'en plaindre (je vous assure, gardez vos insultes au frais) car ça n'est pas une coïncidence si Sufjan chante à travers le filtre choyé par Kanye et Cher, mais encore faut-il se permettre de considérer l'album comme autre chose qu'une collection de popsongs et le voir comme une œuvre d'art (c'est comme ça que vous devriez AUSSI voir chaque disque, mais passons) et alors n'importe qui se rendrait compte que le patchwork réalisé par Sufjan n'eut pas été total sans cette touche-là qui termine de rappeler le Monde (musical) dans lequel nous vivons, où désormais tout est concomitant, un Monde où Kanye West sample King Crimson, où des folkeux médiévaux jouent du Metal, un Monde où le rock ressemble à la disco et où la disco n'est que techno.


(la première moitié d'Impossible Soul, comprenant le fameux passage autotuné)

Sufjan Stevens a non seulement signé son meilleur album, bien loin des promesses ennuyeuses de l'Illinois d'antan, mais il a réussi à harnacher ensemble une exploration personnelle, une évolution artistique majeure et la description instrumentale de son temps, et tout cela sans avoir l'air de forcer sur les nœuds marins, sans embarrasser personne, ni lui ni nous, et en donnant enfin un peu de blé à moudre à ceux qui depuis si longtemps le considéraient, trop tôt, comme un génie.


Joe Gonzalez