C'est entendu.
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vendredi 23 septembre 2011

[Vise un peu] JAY-Z & Kanye West - Watch the Throne

Kanye West s'est trouvé. Et en se trouvant, il s'est un peu perdu. Schématiquement, "Watch the Throne" est dans l'exacte continuité de "My beautiful dark twisted fantasy", l'album publié par Kanye il y a un an, en cela qu'il est personnel, égocentrique et référentiel. Pourtant, si le sujet d'étude clinique ne change pas (Kanye et Jay ne forment qu'un seul et même patient atteint de mégalomanie aigüe, d'une respectueuse irrévérence à l'encontre des ainés et d'une dyslexie prononcée), les résultats de l'analyse sont sensiblement différents et surtout, la qualité de la séance est bien moindre qu'il y a un an.




(Niggas in Paris)

Personnellement convaincu que l'intégralité de la discographie de JAY-Z est plus ou moins bonne pour la poubelle (le mot "commerçant" vient à l'esprit, jamais "artiste"), je ne jetterai pas la pierre qu'à lui pour expliquer le naufrage de la majeure partie des morceaux ici présents. En dehors de quelques (parfois très) bonnes idées, les samples agrégés ici sont souvent laids, il faut bien le dire. Il est même difficile de s'expliquer la présence de certains morceaux dépassant les limites (les voix traffiquées à vomir de Why I love you ?, les synthés sans relief et le beat détestable de Who gon stop me, par exemple) tandis que certains samples plutôt bien vus, comme le chant féminin de Murder to Excellence, sont gâchés par les deux MCs, étrangement à côté de la plaque alors même qu'ils assurent parfaitement le reste du boulot. Les invités ne sont pas si nombreux (trois sont morts depuis belle lurette, ne les comptons pas) mais semblent parfois plus à l'aise que JAY-Z lui-même, en permanence sur le fil, comme à bout de souffle, littéralement. Beyoncé fait rugir la lionne en elle sans faire d'étincelle, Bon Iver hurle avec le nez comme si sa vie en dépendait dans un rôle à contre-emploi sans grand intérêt mais qui fera frémir les hipsters, tandis que Frank Ocean participe à deux des meilleurs titres (No church in the wild et Made in America) avec des refrains dignes du meilleur de son propre album, mais si Kanye semble avoir eu raison de s'enfermer dans un studio pour pondre des réussites de montage telles que H.A.M., The Joy et surtout le single Otis, où Kanye parvient à réellement redonner vie à Otis Redding, qui s'invite (comme le laisse entendre le "ft. Otis Redding" qui orne la chanson) comme le troisième MC du gros morceau de l'album. Malheureusement, les îlots de réussite baignent dans une mer de ratés. En écoutant Lift off on a l'impression d'entendre un hymne national remixé pour faire office de jingle à une publicité TV à la gloire de Wall Street. L'arpège-gimmick de Niggas in Paris est l'équivalent d'une migraine instantanée couplée au sentiment d'entendre les facilités commerciales de groupes comme les Black Eyed Peas intégrer la musique de Kanye. La seule chose à sauver là-dedans reste le sample d'une scène de "Blades of Glory", une très bonne comédie sur le patinage avec Will Ferrell, qui justement évoque les Black Eyed Peas en disant "no one knows what it means, but it's provocative, gets the people going" ("personne ne sait ce que ça veut dire mais c'est provoquant, ça fait bouger les gens"). Seules cinq ou six chansons sur les seize présentent un minimum d'intérêt, et ce malgré des fautes de goût plutôt récurrentes : Bon Iver tombe comme un cheveu sur la soupe au milieu de l'intense That's my bitch, des synthés mellow limite new age enveloppent Made in America de coton, etc.


(Otis)

JAY-Z, tient pourtant là son disque le plus intéressant et probablement l'une de ses seules chances d'approcher (de loin) l'expérimentation, l'audace, voire ce fameux crossover qu'il entrevoyait comme inévitable il y a deux ans, lorsqu'il se rendait fidèlement, accompagné de Beyoncé, aux concerts des rockers à la mode (Grizzly Bear en tête) ; un crossover qui n'est pas vraiment d'actualité ici mais dont Kanye est un représentant émérite et côtoyer Kanye, j'en ai peur, représentera sans doute le maximum de l'ouverture envisagée par JAY. Kanye, lui, est moins en forme vocalement et forcément moins (omni)présent que pour sa fantasy, et s'il réussit avec cet album à proposer un nouveau pamphlet autobiographique barbouillé de bonnes idées artistiques, il aurait été souhaitable qu'il envisage à cet effet un EP plutôt que cet indigeste objet de commerce mal décoré qui n'a aucune chance de s'insinuer dans le cœur des indie kidz (trop grossier) et qui n'aura sans doute pas convaincu non plus beaucoup de fans de hip hop (trop populaire). Reste le grand public. Celui-là, Kanye et JAY le berneront sans doute une fois de plus.











ATTENDEZ
Allons un peu plus loin avant d'en finir.


Puisque Kanye West se "contentait" plus ou moins d'explorer sa propre carcasse en 2010, et puisque ce faisant, il avait usé de samples rock ou électroniques, pourquoi ne pas renouveler l'expérience et gagner encore l'adhésion de ceux qui achètent plus de disques que les fans de hip hop, à savoir les indie kidz ? Tout simplement parce que Kanye (et JAY, peut-être) démontre une thèse tout au long de l'album.



1) We made it in America :

Chacune des nombreuses références culturelles ou mercantiles qui habillent les paroles des deux MCS vient nous rappeler qu'il s'agit là d'un discours socio-politique et non pas des simples élucubrations para-biographiques habituelles. Cette fois-ci, pas de sample retentissant de King Crimson ou Aphex Twin, naaaan. En dehors de quelques empreints à d'obscurs disques issus de la sphère rock, c'est majoritairement à la musique afro-americaine que Kanye a donné la parole, avec des samples de Syl Johnson, Public Enemy, James Brown, Quincy Jones, Nina Simone, et les résurrections d'Otis Redding (Otis) et Curtis Mayfield (The Joy). Mais sampler les héros de la bataille noire pour la Liberté n'était sans doute pas suffisant pour Kanye, qui a l'habitude d'exposer une dialectique au ras des pâquerettes afin d'être bien compris de tous. Alors tout en exposant les causes, que sont tous ces demi-dieux et déesses noir(e)s, le duo récite les conséquences avec l'insistance d'un professeur de mathématiques : ils sont riches, ils l'ont fait, ils ont réussi (dans la vie). Enfilant les marques haut de gamme et les références à l'argent (chaussures Louboutin, cigares cubains...) comme des perles sur leur égo phallique, ils ne se contentent pas d'ériger un monument à leur propre Gloire (l'album en est un, mais il n'est pas que ça), mais insinuent que leur réussite est celle du Peuple Noir tout entier. Le "we" de "we made it in America" ne concerne pas que JAY et Kanye, c'est un cri de ralliement populaire, voire "racial" (j'utilise le terme par simplicité mais je considère qu'il n'existe pas de "races"), ou plutôt afro-AMERICAIN car ça n'est pas là le discours d'un Malcolm X (pourtant allègrement cité dans Made in America), il n'est pas question d'Afrique, ni d'Islam. C'est la victoire d'un peuple noir américain qui est célébré. C'en est presque confondant tant on a par moments l'impression que les deux MCs célèbrent l'abolition... de LEUR couleur.



(Made in America)

En métissant à tout va la musique (où l'on entend successivement une production G-funk, électronique, soul ou plus vulgairement populaire), le discours (une sorte de gangsta rap bling bling qui cite Ferris Bueller) et en invitant à la fois Otis Redding et Justin Vernon (plus blanc que le chanteur de Bon Iver, ça existe ?), JAY et Kanye risquent fort de rassembler, certes, mais à quel prix ? L'album est beaucoup moins personnel que "My beautiful dark twisted Fantasy", beaucoup moins audacieux (souvenez-vous de sa pochette, du clip-métrage de Runaway, des paroles même) et fondu dans un moule certainement plus à même de toucher une large audience mais s'il cite l'héritage noir américain à tout va, il ne s'inscrit pas en descendant de cet héritage. C'est un album incolore, destiné à tous et qui, s'il fait le bilan d'une réussite noire, n'y contribue pas par vice d'égoïsme narcissique.


2) Kanyeconomics :

"Watch the Throne" pense défendre la thèse du succès des noirs américains et se plante sur tout la ligne. Non seulement, la musique du duo ne défend aucune des valeurs prônées par les grands enregistrements militants de leur peuple (de Gil Scott-Heron à James Brown en passant par Otis et PE) mais le disque va même jusqu'à nier cette lutte en proclamant sa fin. En annonçant "we made it in America", Frank Ocean (que je ne blâme pas, je le vois comme un acteur dans le film de Kanye-Z) dit implicitement que la lutte est terminée, et par là même, Ocean, Z, West et tous ceux qui les écoutent peuvent éprouver le droit d'arrêter de lutter.



Si l'on devait faire une analogie, ce serait avec le Heavy Metal des années 80, une musique décomplexée, égocentrée, pleine d'abus, privilégiant l'amitié virile et n'ayant rien à cirer des conséquences (il n'y a qu'à avoir le clip d'Otis). "Tout va bien dans le meilleur des mondes, we made it, alors faisons la fête pour toujours in america". Un constat d'aveugles. Comme à l'époque des Reaganomics, quand les blancs se sentaient plein de ressources tandis que le pays allait à vau-l'eau, Kanye Z semble se foutre le temps d'un disque de tous les problèmes (finances, emploi, banques, logement, etc) rencontrés par le pays. Certes Barack Obama l'a "fait" in america, mais les noirs n'en sont pas tous là et le pays est plus en détresse aujourd'hui qu'il ne l'était même à la fin des années 80. Qui pourrait croire une seconde que cette situation profite aux afro-américains ou qu'elle les épargne(ra) ? C'est peut-être le moment le plus crucial pour que des leaders d'opinions noirs (un statut que le duo semble s'auto-octroyer avec ce disque) se soucient des problèmes des leurs. Dans une telle conjoncture, demander (sans même s'en rendre compte, c'est fort possible !) que cesse la lutte, ça n'est pas démagogue, c'est de l'inconscience.

Si je devais donner une note morale à l'album, elle avoisinerait le zéro pointé mais restons-en à l'appréciation musicale. "Watch the Throne" est un album raté, qui dessert absolument son propos et qui se vautre dans de grossiers mécanismes pour aguicher le client. Il reste un objet politique jetable intéressant sur lequel figurent quelques chansons réussies, et surtout on y trouve le fin du fin de la carrière terriblement plate de JAY-Z. Quant à Kanye West, gageons qu'il fera sans doute mieux la prochaine fois.


Joe Gonzalez

lundi 17 janvier 2011

[Vise un peu] Kanye West - My Beautiful Dark Twisted Fantasy

Tout ou presque a été dit sur cet album. Absolument toute la presse, papier ou web, rap/rock ou pas, l'a encensé, à tel point qu'on se demande où se termine la sincère émotion face à un disque ridiculement gargantuesque et où commence la pose journalistique qui consiste à montrer qu'on est cool et open, "hey regardez les mecs on a mis un nigga qui rappe dans notre top !" (*)

Pas étonnant cependant que "My Beautiful Dark Twisted Fantasy" séduise autant : outre tout l'air qu'a pu brasser Kanye ces derniers mois pour attirer l'attention, l'album en lui-même est une sorte de chef d'œuvre. Pas un chef d'œuvre, non, mais une combinaison remarquable d'accidents en tout genre. J'ai beau retourner le problème dans tous les sens, tenter d'analyser ce qui fait consensus autour de ce disque, rien n'y fait, j'en reviens toujours à me dire que tout ce qui marche sur "My Beautiful Dark Twisted Fantasy" est uniquement dû au hasard.


Certes, Kanye West s'est vraiment lâché sur cet album, mais pas dans le sens où il y a mis le meilleur de lui-même : selon moi, Kanye West a fait absolument n'importe quoi sans aucun a priori ni discernement et s'est contenté du résultat. Cet album n'est pas quelque chose de maitrisé, il lui échappe du début à la fin et à l'évidence, c'est ce qu'il voulait : c'est son joujou, sa bite en LEGO, son caleçon souillé twitté à la face du monde. Il y avait une chance sur mille pour que ça marche ; et Dieu ce que ça marche.


(Power)

Ne nous voilons pas la face, les vieux réflexes ont la vie dure, aussi, une fois que vous aurez mis la main sur l'album, débrouillez-vous pour passer au feutre la surface du disque correspondant à All of the Lights et d'effacer toute trace de "all_of_the_lights.lol" de votre disque dur. Ne vous laissez pas berner par la jolie introduction, ce single grossier jure comme un plombage au milieu de la belle dentition diamantée de Yeezy.

(Cherchez pas, son tuning dentaire n'avait pas encore eu lieu sur cette photo)

La chanson amorce d'ailleurs le passage le moins réussi du disque (s'ensuivent les moyennes Monster et So Appalled, toutes deux feat. Jay-Z, tiens tiens), mais on oublie tout dès que démarre le sample parfait de Devil in a New Dress, qui nous conduit tout droit jusqu'à l'apothéose Runaway. Deux morceaux pour quinze minutes d'Instant Classic, comme disent mes homies.


(Devil in a New Dress)

Par curiosité, vous avez sûrement déjà jeté une oreille distraite à cet album : que faut-il vous dire de plus pour vous inciter à "Give Yeez a Chance" ? Vous parler des samples de King Crimson, d'Aphex Twin, de Black Sabbath, de Gil Scott-Heron ? De morceaux dépassant allègrement les 6 minutes ? Des solos d'autotune avec disto ? En fait, plus j'essaie de vous le vendre et plus je me dis que "My Beautiful Dark Twisted Fantasy" est le premier album de rap progressif au monde.

Je dois bien avouer que sans tout ce vacarme médiatique, n'étant pas particulièrement friand de rap (mais est-ce encore du rap ?) je serais resté sur mon a priori d'après "808s & Heartbreak" (un a priori négatif, est-il besoin de le préciser) et je ne serais jamais devenu fou de Runaway au point de l'écouter non-stop plusieurs jours d'affilée. A vous de juger si c'est quelque chose de bien ou pas.


Joseph Karloff


(*) : Le Guardian, par exemple, a d'abord descendu l'album, avant de le nommer 2ème meilleur album de 2010 trois semaines plus tard... Et c'est loin d'être le seul canard à l'avoir fait.

mercredi 28 juillet 2010

[Réveille Matin] Arrested Development - People Everyday

Bonjour bonjour ! Ce matin, on reste dans la tendance hip-hop et toujours en fameuse compagnie, puisqu'il s'agit d'Arrested Developement, un groupe formé aux début des années 90 aux États-Unis.

Co-existant avec le Wu-Tang Clan et Snoop Dogg alors à leurs débuts, Arrested Development, comme son nom le laisse entendre, se plaçait déjà en marge de la mouvance gangsta et prônait un retour à la simplicité, à l'humilité. L'anti-héros du hip-hop US marquait alors clairement son territoire, tournant ses clips à la campagne, entouré d'une bande de copains souriants, faisant la fête en plein air dans un cadre bucolique loin de l'aliénation des villes, bref, c'était toute l'imagerie de la joie en communauté passée au peigne fin par huit américains totalement à la cool. Ne reniant pas leurs influences soul et funk, ils eurent l'idée d'utiliser des samples d'Everyday People, de Sly and The Family Stone, pour pondre, au final, un morceau bien a eux, People Everyday.

(People Everyday)

Il en résulte un mélange savoureux, chaleureux et hippie (autant que possible lorsqu'il s'agit de hip-hop). La guitare est en parfait accord avec le gros beat posé, les "claps" abondent, tout comme les refrains chantés à tue-tête par ce petit monde au grand complet (cf les "Aaahhh" immenses), et des saxophones viennent conclure à merveille ce bijou de hip-hop décalé. C'est le genre de morceau à vous donner le sourire tout de suite, et à vous faire hocher la tête en rythme tout du long. Des arrangements à vous enterrer les désagréments quotidiens six pieds sous terre, des dégaines en déphase absolue avec les critères du moment (voyez le clip de Mr. Wendal, à l'occasion, où c'est flagrant), et le tour est joué. C'est aussi simple que ça, et pourtant, ils étaient quasiment les seuls, en 92, à tourner des clips dans des maisons de campagne reculées, avec des bigoudis dans les cheveux et des peignoirs enfilés par dessus leurs baggys. Enfin, pendant que je réfléchis à la notion de simplicité, vous, vous pouvez toujours vous repasser le morceau. La journée commence plutôt bien.


Hugo Tessier