C'est entendu.
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samedi 2 juillet 2011

[Alors quoi ?] "Bof... BAM. Hey ! Glam", dix années en quête des Pixies






Depuis une dizaine d'années, je poursuis une quête irrégulière de foi en les Pixies. Je veux dire par là que je n'ai pas aimé les Pixies la première fois que je les ai entendus. Ni la seconde non plus. La troisième fois, j'ai fini par me faire à l'idée de Where is my mind, que j'avais de toute façon appris à concevoir, depuis l'obligatoire finale de Fight Club. J'avais cependant un mal de tous les diables à comprendre comment la plupart de mes amis pouvait ne jurer que par eux. Je trouvais leur musique quelconque au pire, repoussante au mieux. Et pourtant, je voulais savoir. J'ai toujours voulu savoir. Permettez-moi de rompre le suspense assez abruptement mais aujourd'hui j'écoute les Pixies tous les jours et ils font partie de mes groupes de rock favoris. Il a pourtant fallu en passer par de nombreuses étapes avant d'en arriver là, et ce sont ces étapes qui rendent ce groupe spécial et indispensable à mes oreilles. Tous les artistes que j'ai un jour adorés, auxquels j'ai voué à un moment ou un autre un culte, tous, n'ont au départ suscité chez moi qu'une totale incompréhension ou un profond dédain. A part peut-être Blur, mais c'est une autre histoire.


(On dira ce qu'on voudra de Fight Club, ça reste un chef d'œuvre à côté de Benjamin Button et The Social Network)


Entre 2001 et 2003, je me suis rapproché de plus en plus du rock indépendant, et avec des amis nous avons commencé à apprendre à jouer de la guitare, histoire de singer nos idoles. Nous reprenions Where is my mind régulièrement mais je n'aurais jamais imaginé aller plus loin. Ceux qui chantaient Caribou ou Here comes your man me faisaient grincer des dents. L'un de mes amis n'écoutait pratiquement que les Pixies et à chaque fois qu'une soirée était organisée chez lui je lui demandais s'il n'avait pas AUTRE CHOSE à passer que des bootlegs du même éternel bon Dieu de groupe. En 2003, j'ai fait la connaissance d'une fille qui voyait en Kim Deal une sorte de modèle et elle entreprit de me convertir. A l'époque j'écoutais Led Zeppelin et Sparklehorse matin, midi et soir, entre deux doses nécessaires de Radiohead, et sa compilation eut sur moi l'effet inverse de celui qu'elle souhaitait : un rejet encore plus viscéral qu'auparavant motivé par une incompréhension encore plus grande. Sur la mixtape, peu de singles, beaucoup de faces B, de lives (Hang Wire où Kim semblait complètement camée) et des chansons des deux derniers albums, les plus difficiles à appréhender pour moi (mais ça je ne le savais pas encore). Je ne retenais plus ou moins qu'Isla de Encanta (live, elle aussi) qui me paraissait plus... pertinente que le reste. Et puis en 2004, j'étais à l'arrière de la voiture d'un ami, en route pour une gare que nous n'atteignîmes jamais : alors que nous fredonnions Gigantic, nous atterrîmes dans le fossé et heurtâmes une structure en béton reliant la route à l'autre côté du fossé. A pleine vitesse. Bam. De quoi vous passer l'envie de réécouter les Pixies.


(J'aurais bien illustré cette anecdote avec la photographie du véhicule ruiné ou des contusions consécutives au choc mais je n'ai malheureusement pas pris le temps de prendre des photos souvenir avant de partir pour l'hôpital)

Effectivement, pendant plusieurs années, je refusai d'entendre parler de ce groupe et me servit de l'incident routier comme excuse pour éviter de me confronter au problème que je m'étais moi-même posé quelques années plus tôt. Jusqu'à ce que me vienne la révélation circa 2009 : je n'avais jamais essayé, le plus simplement du monde, d'écouter un disque des Pixies du début à la fin. Seul, sans distraction ni préjugé, en choisissant les conditions (par quel disque commencer, quand et comment l'écouter) et en me laissant guider par le quatuor et personne d'autre. Monumentale erreur, comme dirait Jack Slater.

(S'il y a bien une chose que je n'ai jamais manqué d'admirer chez Franck Black, c'est sa capacité à sublimer l'espagnol - langue et imagerie - qui, sans lui, resterait pour moi un dialecte impossible à faire sonner correctement ou pertinemment)

Mon choix se porta naturellement sur "Surfer Rosa", le premier album, d'une durée assez longue (par rapport à "Come on Pilgrim", l'EP inaugural) pour affiner mon opinion, muni de quelques chansons déjà assimilées (Where is my mind et la néfaste Gigantic, qui m'empêcha bien trop longtemps d'apprécier les Breeders à leur juste valeur mais ça n'est pas le sujet). L'évidence de l'épiphanie ne me semble même pas nécessiter d'explication. J'eus très vite fait le tour de "Surfer Rosa" et trouvai en "Doolittle" une confirmation au-delà de toutes mes espérances. Après m'être fait à l'énergie adolescente et aux gimmicks qui faisaient la réussite du premier, dont le Vamos possède toujours mon âme et la fait danser au rythme des crissements de cordes de Franck Black, des hurlements électriques de Joey Santiago et du groove de Kim et David Lovering, après ça vint le reste, progressivement encore une fois (je n'ai fini par adorer Tame et Debaser qu'il y a quelques mois). A commencer par Mr Grieves, un grand pas supplémentaire en forme de reggae bâtard et aéré, un coup derrière la tête. Et Franck Black de résumer nos rendez-vous manqués en lançant :
Hey ! Been tryin' to meet ya...
Voilà qui est fait, Charlie, mais malgré toute ma bonne volonté (laquelle me renvoya aussi à "Come on Pilgrim", pour le meilleur, et à "Bossanova", dont je n'ai Dieu merci pas encore terminé l'exploration), je ne parvenais pas à comprendre "Trompe le Monde" (1991), le dernier album.


(La toute première apparition TV des Pixies, en 1988 pour la promotion de "Doolittle" avec dans la foulée Monkey gone to heaven et Tame)


Les pédales d'effets à l'œuvre dès les premières pages de "Trompe le Monde" sur la guitare, d'abord, puis sur la voix de Planet of Sound, furent les premiers obstacles, bientôt rejoints par d'autres, apparemment insurmontables, tels que le nombre de chansons et la grande variété de sons et d'ambiances les composant. Une première après les blocs monolithiques albiniens qu'étaient les premiers disques, même si "Bossanova" tendait à suivre cette direction, vers toujours plus de recherche. Indigeste, écœurant et une fois de plus... incompréhensible, "Trompe le Monde" (j'aurais dû commencer par lire le titre...) resta loin de moi quelques temps encore avant que je ne me force à m'y essayer il y a quelques semaines, la curiosité l'emportant une fois de plus.

Quelques titres vinrent alors corroborer ma croyance établie, à commencer par Subbacultcha, plus proche de ce dont j'avais l'habitude, avec en plus cette folle et simple idée de faire de Kim Deal l'ombre glamour du chant de Black, apportant ainsi du poids au dualisme des paroles et à leur double-sens ("I was all dressed in Black, she was all dressed up in black"). Vint ensuite U-Mass, parce qu'elle est simple comme tout et le déclic, alors : énormément de chansons sur "Trompe le Monde" sont plus simples qu'elles n'en ont l'air.


(Motorway to Roswell)


C'est en parlant avec Joe Chicago que j'ai compris ce qui m'avait éludé pendant si longtemps. "Trompe le Monde" n'est pas un disque d'indie rock, comme l'étaient les autres. Ça n'est même pas un disque de pop. Il y a bien plus d'ambition derrière ces 14 chansons que le groupe n'en avait montré jusqu'alors. Il ne s'agit pas de plaire ou de faire danser, il s'agit de SE plaire, de SE regarder dans la glace et d'arranger ses cheveux, de maquiller ses yeux et de porter du cuir. Il s'agit de devenir un surhomme, de changer le monde et la meilleure façon de changer le monde, l'Histoire l'a prouvé, c'est de le tromper, de lui faire croire qu'il sait déjà ce que l'on veut lui apprendre. C'est une théorie que d'autres avaient déjà mise en pratique par le passé. David Bowie le premier, et d'autres, comme Marc Bolan, affirmant au Monde sa valeur nouvelle comme si de rien n'était, convaincant à tours de bras les paumés, les moches et les grassouillets qu'ils avaient du sex-appeal. Pour tromper le Monde, on utilise des artifices, on cuisine de vieilles recettes, dont personne ne se méfiera, et on y ajoute quelque ingrédient nouveau. Le tour est joué. Bolan ne faisait que jouer des boogies. Comme John Lee Hooker. Mais ceux de T-Rex étaient survitaminés et sexuels. Bowie a offert au rock'n roll d'être le medium accepté via lequel travestir l'homme des années 70, banaliser sa part de féminité, et lui offrir quelques rêves de science fiction. Les Pixies, eux, ont bâti sur leurs propres fondations, sur ce rock 90's qu'ils ont plus ou moins défini eux-mêmes (et appris au chevet des meilleurs, dont les Minutemen me semblent les plus pertinents) et se sont même servis, en bons stratèges pop, de gimmicks plus connotés (le riff de guitare de U-Mass qui rappelle les 70's, la power pop 80's de Head on, et j'en passe) pour mieux tromper la vigilance de leurs auditeurs et les amener vers autre chose. Pour changer le son froid du rock indépendant qui en 1991 commençait à carrément s'endormir sur ses lauriers (pour rappel, c'est l'année de "Nevermind", l'année où le punk a éclaté au grand jour). La simplicité des compositions (les riffs menant de long en large U-Mass ou Alec Eiffel) permettait alors de séduire l'auditeur avant de lui proposer des arrangements plus ou moins inattendus, esthétiquement douteux puisque hors du commun, mais beaux, si beaux qu'à la fin de Motorway to Roswell, on se prend à chanter en chœur avec Franck Black, nos voix s'élevant comme une seule vers l'infini, dans une union poétique merveilleuse, célébrant l'homme qui commença à se diriger vers l'autoroute de la compréhension. La lente évolution qui amène l'album du punk rock abâtardi de Trompe le monde (avec son tapping très METAL) et Planet of Sound (que Franck Black chante depuis les fonds marins) jusqu'à cette outro encore plus majestueuse que celle de N°13 Baby (sur "Doolittle") participe de la création d'un album, véritable œuvre solide et monolithique. Du glam rock dans l'ambition qui le sous-tend et les thèmes qu'il aborde : le look et l'ambivalence, dans Subbacultcha ("I was wearing eyeliner, she was wearing eyeliner"), l'infini avec Motorway to Roswell, la science fiction un peu partout avec le thème de la Zone 51 et de Roswell, fil blanc de l'un des enregistrements les plus passionnants et les plus antinomiques à être issus du punk rock. Il m'aura fallu dix ans pour en déterminer les enjeux et pour en apprécier la beauté, vingt ans tout juste après sa parution. Il n'est jamais trop tard pour s'enticher d'un chef d'œuvre.


Joe Gonzalez

vendredi 1 juillet 2011

[Alors quoi ?] Le Surhomme Glam et la Terre Prometteuse vers l’Age Adulte

A la question qui m’a été posée en début d’année, à savoir quel style de musique je joue, j’ai répondu spontanément : une musique à la gloire du Surhomme. Non sans quelque volonté de provoquer de pseudo-anarchistes bourgeois à la solde de l’Empire, certes, mais avant tout dans une dynamique positive au nom de l’amour de la musique et de la franchise qui doit être partagée par tous, puisque nous sommes absolument tous de cette même espèce, qui se doit de pouvoir évoluer vers de plus nobles hauteurs. Ceux qui aiment trouver de vilaines significations aux belles choses s’empresseront de m’accuser et de me condamner. Ils exprimeront la rage de Caliban reconnaissant (ou pas) son visage dans le miroir. A ceux-là, je brandis mon fier majeur de jeune adulte pour introduire ou clore le débat.

Venons-en donc au fait.



Les acteurs principaux du mouvement d’origine britannique Glam Rock du siècle dernier, ceux qui y ont survécu corps et âme, s’ils n’ont pu changer le monde, ont contribué à l’évolution de la musique populaire. Ils ont été les défricheurs de nouvelles terres, les créateurs de nouveaux paysages, des réorganisateurs. Ils ont généreusement invité le public sur ces nouveaux terrains sans jamais renier l'origine de leur création. Ils l’ont invité à prendre part au bal. Ils ont pris le risque de montrer radicalement ce qu’ils étaient, ou ce vers quoi ils voulaient tendre. Certains les qualifiaient de poseurs, de fanatiques, voire d’imposteurs. Ceux qui auront eu la bonne idée de simplement écouter leurs œuvres ont compris de quoi il s’agissait. Entre 1971 et 1974, David Bowie a été le premier théoricien et praticien de ce mouvement qu’il n’a jamais prétendu inventer, mais dont son œuvre a fédéré les principales caractéristiques. Il a incarné dans la vie et sur la scène le Surhomme Glam qui pourrait être ainsi décrit en ses propres mots :

Maquillé, gaucher (il se regarde dans le miroir) Enchaîné à la vie dans une grave et perverse sérénité, un jeune homme à l’instar de Dieu.

David Bowie nous a mis en face de l’Homme qui a vendu le Monde et a permis à chacun en toute conscience d’en récolter les dividendes.


(David Bowie - The man who sold the World)

Partons du principe Nietzschéen que "sans la musique la vie serait une erreur", la voie/voix est donc ouverte pour l’avènement de l’Homo Superior.

Celui-ci est définitivement l’Homme contre le temps.

Il nous conte et nous chante des évangiles apocryphes et suggère de nouveaux sens à la Révélation. Il précise la Tradition. Il décode l’espace en fonction du temps qu’il s’acharne à rythmer, tel Kaalii dans sa danse destructrice et génératrice de nouveaux mondes. Ce phénomène effraie l’esprit conservateur qui maintient bon nombre de nos contemporains dans une paradoxale posture réactionnaire. D’ailleurs, ne qualifiait-on pas à tort le Glam Rock de rock décadent ?

Annonciateur d’Apocalypse (ne blâmons pas le Messager), il prépare une ère nouvelle. Il nous enseigne la science cachée au risque d’en éblouir certains à mort, il cesse donc d’être puérilement rock’n roll pour assumer le rôle de génocidaire. Accélérateur de particules, romantique à l'extrême il s’annulerait lui-même comme à l’inverse certains étranges poissons et fleurs s'auto-fécondent. Il s’assure cependant de répandre son parfum, qu'il aime et qu'il juge aimable car ses pensées sont comme des fleurs. Il accepterait parfois de trôner très peu de temps au centre d’un salon bourgeois et doucement se faner pour être remplacé. Ce serait une de ses chutes possibles. Il l’aurait choisie, cette chute-là, car il est libre. Libre de faire le mauvais choix, fort de sa foi en ses semblables. Car des Surhommes Glam, il y en a eu de tout temps, et il y en aura d’autres. Comme autant de prophètes glorifiés ou oubliés… "Des élus pour qui la beauté n’a d’autre sens que la beauté" (*1) sur cette terre prometteuse, l’espace d’un instant du moins, de l’adolescence mystique de l’espèce humaine, moment de grâce transitoire vers l’Age Adulte.

Pour reprendre la citation d’Oscar Wilde : "Ceux qui trouvent de vilaines significations aux belles choses sont corrompus sans être charmants. C’est une faute." Il y a une réalité antique, primordiale, dont le chant, bien que parasité, ne cesse de nous parvenir. Il y a ceux qui l’entendent et l’interprètent au risque d’être crucifiés, ceux qui reconnaissent le Swastika comme étant le plus ancien symbole de la sagesse universelle, un symbole tournant sacré, alors qu’une grande partie de la population occidentale y voit encore le symbole du Reich d’un faux prophète qui a généré à l’extrême la disgracieuse conception de la Nation d’un peuple-race dans l’histoire du 20ème siècle et qui continue plus que jamais à diviser les hommes. Le Surhomme Glam ose se soulever contre l'ignorance de ses contemporains et dénoncer l'hypocrisie. Il a cette dimension indubitablement mystique qui, n'en déplaise à certains puristes de la culture pop, n'est pas juste un délire poétique, une crise d’hormones ou de personnalité. Non, car quand le rock traditionnel aura tendance à nous maintenir dans l’enfance et les jupes de nos pères, contribuant en cela à l’infantilisme des masses occidentales, au nihilisme « no future » infécond du mouvement punk, et à l’intégrisme des musiques extrêmes avilissantes et fétichisantes, le Glam Rock valorise l’adolescence et nous invite à soulever les jupes de nos pairs et à redécouvrir le mystère des cathédrales et le merveilleux terrain de résonances qui existe dans les tunnels sidéraux qui mènent à l’Age Adulte : l’Age d’Or. "Mon ange, ne me laisse pas entendre que la vie ne mène nulle part." (*2)

Ce surhomme c’est donc peut-être un ange et un ange c’est beau comme un jeune homme, aussi beau que devrait l'être une femme. Donc un surhomme c’est un jeune homme, nous l'avions compris. Disons qu’il aura 22 ans pour toujours. Pour ne pas reconnaître sa dimension messianique on dira que le Surhomme Glam est un pédé. Pour ne pas se faire reconnaître trop vite il le laissera entendre comprenant qu'il peut être méprisé puis adoré de tous.

(Ganymède, enfant de Troie, est le plus beau des mortels. C'est aussi l'amant de Zeus.)

"Ses rêves en grand écran émeuvent et la fumée de sa cigarette trace une échelle." (*3) Ce serait celle de Jacob. Le mouvement des anges entre ciel et terre. De pédérastique, on ne pourrait retenir que la signification profonde du rapt de Ganymède : l’élévation de l’enfance par Zeus incarné en aigle (l’énergie intellectuelle), vers les sphères de la connaissance de l’Age Adulte. Ce voyage là encore, c'est l'adolescence. L'ange annonciateur de la mort dans "La Mort à Venise "de Thomas Mann, c'est un adolescent. Pourquoi ? Car l'humanité est en pleine adolescence, partagée entre la nécessité d'évoluer vers l'Age Adulte et la volonté de stagner dans les profondeurs de l'infantilisme suicidaire. Le Messager ne peut être qu’à son image et est confronté aux mêmes affres.

(Il est jeune et montre la mort du doigt)

L'œuvre du Surhomme Glam qui prévient la chute des enfants-esclaves dans la gueule de Molech (en cela il peut être le vecteur d’une révolution politique et sociale) est donc partagée entre tradition et modernité. Il use de la première pour annoncer la seconde sans tomber sous le joug de la dictature de l’innovation et de la pensée unique/eunuque du Dieu-Marché. Il veut être cohérent et visionnaire de la façon la plus pertinente et la plus charmante qui soit car tel est le dur labeur du Surhomme Glam : assumer les polarités au risque de tomber dans la schizophrénie. Pour y échapper il peut soit créer son Doppelgänger derrière le masque duquel il pourra chercher puis dire la Vérité, soit partir en quête de son frère mythique. Les brillants et spirituels frères Mael (véritables frères de sang) des Sparks en sont un exemple aussi cocasse que probant pour qui "cette ville n'est pas assez grande pour que l'on y vive tous les deux" (*4) . Car il s’agit de ne faire qu’un. Recherchant ce frère jumeau primordial (thème traité dans le Popol Vuh, écrit fondateur de la mythologie Maya) il peut aussi perdre la moitié de sa vie dans une quête narcissique pour renaître à lui même comme l'a mis en scène John Cameron Mitchell avec sa comédie musicale puis son film "Hedwig and the Angry Inch", LE chef d'œuvre cinématographique Glam contemporain. Les promesses de cette recherche et fusion ne seront pas forcement tenues : L’amitié particulière entre Bryan Ferry et Brian Eno au sein de Roxy Music en est un exemple.

(Hedwig, icare moderne)

Celui qui était à l’origine c’était Bryan Ferry. Il avait le courage d’écrire les chansons. Il ne véhiculait pas seulement la classe mais il représentait explicitement le classicisme. A ses cotés Brian Eno, jouissant d'un physique androgyne futuriste, quasi-dieu égyptien, musicien inégalable puisque autoproclamé non-musicien. L’un mène l’autre à son idéal de réalisation le temps de deux albums sur le fil. Le superbe Eno, chéri puis puni de sa beauté et chassé pour être remplacé par l’angelot de substitution Eddie Jobson (comme Doug Yule a pu remplacer John Cale au sein du Velvet Underground en d’autre temps et pour d'autres raisons) entraînera la chute de l’un vers sa terre promise : Avalon pour Bryan sur laquelle ses fantasmes de femmes désirées, mises en couverture puis aimées trouvent le terrain idéal et malheureusement final de réalisation. Et de l’autre, Brian, continuant son ascension, annonçant les Chaudes Giclées, Conquérant Stratégiquement la Montagne du Tigre, suggérant la possibilité d’un Autre Monde Vert et définissant l’Avant et l’Après Science de la musique populaire. Il collaborera avec d’autres anges en quête d’incarnation adulte à la recherche des rythmes et du son primitif de la Terre et finira par produire de jolies abstractions et les pires supercheries populeuses. Aussi condamnable et fascinant qu’un Gilles de Rais moderne.


(Roxy Music - 2HB)

"Tous les dieux finissent par tomber" (*5) comme le scandait le dernier authentique prêcheur du Glam du 20ème siècle vivant en activité, Marc Almond sur son album de 1996 "Fantastic Star" sur lequel il parodie en forme de sincère hommage des riffs de Marc Bolan (accompagné de Neil X, David Johansen des New York Dolls et John Cale) deux ans avant que Marylin Manson/Omega ne s’y colle également pour son non moins fantastique album de revival Glam "Mechanical Animals" alors qu'au cinéma sortait "Velvet Goldmine" de Todd Haynes, conte fantasmé révisionniste Glam pour jeunes filles rusées, amatrices de mangas yaoi… C’était la "fin de siècle" dernier, tant attendu. Le millénaire suivant s'ouvrant avec la lente éclipse de David Bowie, les promesses non tenues de Brian Warner, les reformations fantomatiques et les tentatives infructueuses des vieux enfants du rock, les 30 ans de la mort auto-prophétisée de Marc Bolan et la création d’icônes en toc de plus en plus grotesques, absolument libérales-conformistes, petites filles sous-douées aux jambes courtes, maquillées comme papa jamais ne l'aurait osé... Une culture pop en plein rêve éveillé à qui l’on a insidieusement volé la possibilité de croire et d’espérer à un sauveur digne de ce nom.


(Marc Almond - The Idol)

Brett Smiley chantait : "Il arrive un moment où chaque garçon de l’espace doit descendre de son nuage et se fourvoyer avec un nouveau public." (*6) La dernière tentation du Surhomme Glam est de douter. Elle peut lui être fatale et la chute s'avérer mortelle.
Aujourd’hui il existe des écrits, des enregistrements sonores qui attestent de l'existence du Surhomme Glam et de son retour prochain. Certains n'y verront qu'un "clown de l'espace qui fait tomber le ciel lorsqu'il pleure" (*7) comme le décrivait Jobriath. D'autres fièrement se rendront à l’évidence et "commenceront tous à attester qu'il s'agit férocement de devenir Cavaliers" (*8) avec un accent Cockney Rebel.
A ce Surhomme qui sommeille en chacun je tiens à rappeler que "nous avons le droit de prendre l’Or, de concevoir une couronne et de s’en parer" (*9).

Aux heures avancées de la nuit à laquelle j’ai pu survivre en jeune adulte, j’ai des espérances mystiques et idiotes de réalisation pour tous et des visions de filles/swastikas dans la tête. "Ma seconde moitié me manque encore, cela doit être dû à quelques agissements du passé" comme le chantait Lou Reed. "Je tiens à vous dire que c'est un triste samedi soir solitaire." (*10) Vivement demain matin cependant car je sais où attendre cet Homme de pied ferme.



(Lou Reed - Goodnight Ladies)




Joe Chicago
Fondateur du G.L.A.M (Groupe Lumineux d'Actions Magiques)

Extrait des "Mémoires d'un Nouveau Croyant"






(*1) : citation tirée de l'œuvre d'Oscar Wilde
(*2) :
Golden Years, sur "Station to Station", David Bowie, 1976
(*3) : 2HB, sur "Roxy Music", Roxy Music, 1972
(*4) : This town ain't big enough for the both of us sur "Kimono My House", Sparks, 1974
(*5) : The Idol (part 1 & 2 All God Fall), sur "Fantastic Star", Marc Almond, 1996
(*6) : Space Ace, sur "Brethlessly Brett",
Brett Smiley, 1974 (réédité en 2003)
(*7) : Space Clown, sur "Jobriath", Jobriath, 1973
(*8) : Cavaliers, sur "The Psychomodo", Cockney Rebel, 1974
(*9) : No Substitute (you're so damned cute), sur l'EP "Whore" de Joe Chicago
(*10) : Goodnight Ladies, sur "Transformer", Lou Reed, 1972

jeudi 30 juin 2011

[Réveille-Matin] Brian Eno - Baby's on fire

Histoire amusante à propos de ce classique parmi les classiques du glam rock, il représente la seule réussite au milieu du grand flop que constitue selon moi le long métrage le plus ouvertement consacré au mouvement glam, à savoir Velvet Goldmine, réalisé par Todd Haynes. Et pourtant Brian Eno, s'il y apparait sous un avatar quelconque, n'est nullement responsable de ce semblant de sauvetage. En effet, dans la scène en question, c'est l'avatar de Bowie et celui d'Iggy qui jouent à mimer des fellations sur scène en jouant Baby's on Fire. Ça n'empêche pas la reprise d'être plutôt réussie (surtout en comparaison des autres pastiches involontaires proposés par le film, et notamment ceux des chansons d'Iggy, mollement miaulées par Ewan McGregor), même si elle n'arrive pas aux chevilles de l'originale.





Sans entrer dans le détail (le look d'Eno, son avant-gardisme blablabla) ou commenter la basse ronflante et le solo de guitare assez incroyable qui ont fait de ce single un incontournable, j'aimerais vous laisser sur cette question : cela vous trouble-t-il qu'autant d'allusions à l'éjaculation jalonnent le répertoire du rock ? ("Here come the warm jets", l'album dont est tiré le morceau, signifie "Les giclées chaudes arrivent").


Joe Gonzalez

mercredi 29 juin 2011

[Réveille-Matin] Joe Chicago & The Supercherries - Starfish

J'ai rencontré Joe Chicago par l'entremise d'amis communs. C'était juste après la soirée de lancement de l'œil Sourd, en Mars dernier. Je n'ai fait que le croiser mais le lendemain matin, les rescapés de la fête, dont je faisais partie, s'assemblèrent pour écouter l'album de Joe, "Surfing Cuties", publié par ses propres moyens en 2010 et crédité à "Joe Chicago & The Supercherries". Je vous avoue que nous ne nous attendions pas à ça. Le bonhomme avait l'air plutôt sympathique mais n'ayant pas vraiment parlé avec lui, je pensais entendre quelque indie folk niaiseuse comme on en entend partout depuis quelques années.





"Surfing cuties" ne manqua pas de nous surprendre. Un hymne acoustique limite hippie en anglais par-ci, une vocifération (en français dans le texte) idéologique outrée par-là, du saxophone, des chœurs baroques en allemand et de gros restes de cosmogonie hindoue (avec le tube new wage Kali Yuga) et au milieu de tout ça, l'amour de la musique pop en exergue. Des chansons qui se renvoient l'une à l'autre, un emprunt à toutes les branches du grand arbre des genres musicaux et des cultures (de Scott Walker à Nico en passant par T-Rex, dont on sent quelque influence sur Starfish, le single glamusant de l'album) et des refrains que subliment la présence d'un homme, menant sa barque tel un Anton Newcombe nouveau, comme l'a d'ailleurs prouvé le concert du 6 juin dernier à l'OPA Bastille dont la minuscule scène était envahie par une dizaine de musiciens, se relayant dans un certain imbroglio non-déplaisant.

(Les tenues/cheveux de Joe Chicago ne tiennent pas en place, la preuve avec le clip de Starfish)

Sauf que Joe Chicago, s'il a certainement un ego aussi prononcé que Newcombe, se voit moins en génie incompris qu'il ne se rêve en dandy meneur d'hommes, en idole glam digne de son héros Bowie, menant une révolution à ciel ouvert afin d'éradiquer le niveau zéro de l'Art qui régit la pop mainstream d'aujourd'hui. C'est en tout cas ce qu'il m'a confié il y a quelques jours. Le temps dira jusqu'où son aventure ira, mais en attendant, cette revigoration de l'idéal glam selon lequel la révolution se fera à travers des idoles (à condition qu'ils aient du talent et une vision), ça me parle. Je suis plutôt punk de nature, mais ça n'a rien à voir. L'esprit punk contestataire vise (par défaut) à créer une nouvelle sous-culture éphémère afin de pouvoir y respirer un temps, loin des affres du consensus. Le glam, finalement, est un peu plus ambitieux que ça, et que des mecs comme Joe Chicago entretiennent cette flamme ne peut que nous faire du bien.


Joe Gonzalez

lundi 27 juin 2011

[Fallait que ça sorte] Mott the Hoople ou le lumpenprolétariat du glam

Début des années soixante-dix. Ca sent déjà le roussi pour Mott the Hoople.
Petit retour en arrière.

Originaire d’un coin paumé du nord du Pays de Galles, le jeune Ian Hunter, que rien ne prédisposait à porter un jour des vestes lamées argent, fut un adolescent difficile subissant la férule d’un père sévère, d’où une échappée précoce vers les clubs de rock du coin où le futur Mott se frottera au skiffle et au blues-rock, tout en commençant à pointer à l’usine. Car non, Ian Hunter n’est jamais passé par une art school où il aurait croisé, par exemple, Bryan Ferry. Hunter sera, a priori, l’erreur de casting dans la fabuleuse histoire du glam. A priori seulement.

(Ian Hunter, second en partant de la gauche, avec ses bouclettes et ses shades)

C’est à la fin des années soixante que Guy Stevens, qui produira les Clash sur "London Calling", amène Hunter à rencontrer ses quatre futurs collègues, qui font alors vivoter un groupe du num de Silence (sic). Repéré comme futur frontman, Hunter s’appliquera pourtant à considérer le groupe, devenu entretemps Mott the Hoople, comme une véritable équipe solidaire. De toutes les façons, au vu des contributions importantes du guitariste Mike Ralphs au répertoire du groupe, on imagine mal une formation du genre Ian Hunter et ses Mott ou un truc du style. Tout est alors paré pour glisser comme sur du velours pour le quintet, sauf que pas du tout. Malgré un carré d’albums de bonne tenue, le succès ne vient pas, les tournées minables passant par l’Autriche s’enchaînent, les musiciens se marchent sur les pieds sur les scènes minuscules qui veulent bien les accueillir (quand il y a une scène !), et Hunter annonce qu’il jette l’éponge et qu’il retourne, non pas bosser à l’usine, mais à ses premières intentions, celles de devenir un songwriter respecté, comme Dylan, qui l’obsède.

Et Bowie vint….

Au fait, qui est Bowie en 72 ? Peut-être pas encore LE Bowie que les magazines de mode s’arracheront. Entre deux mutations génétiques, le beau David s’est déjà réincarné en Ziggy Stardust avant le virage glam définitif sur "Aladdin Sane". Le coup de veine de Mott est que si le groupe n’a pas beaucoup de fans à l’époque, Bowie en fait partie. Parti proposer ses services aux Spiders from Mars, le bassiste Overend Watts se voit offrir, à la place du job, une nouvelle chance pour Mott en la matière d’un titre que Bowie offre gracieusement au groupe. Ian Hunter ayant repoussé dédaigneusement Suffragette City (l’ingrat !), ce sera, comme chacun sait, All the Young Dudes, titre qui, en plus de relancer la carrière de Mott, deviendra ironiquement l’étalon glam absolu en matière de single.


(All the young dudes)

Alors que Mott s’était jusqu'alors vu repousser par toutes les bonnes boîtes, le groupe signe chez CBS et peut enfin enregistrer son LP de référence. A la réécoute, "All the Young Dudes" ne sonne pas si glam que ça, à l’exception du titre éponyme, sur lequel la patte de Bowie est si manifeste… qu’on dirait du Bowie, lequel s’égosille sur son sax à plusieurs reprises. Le reste du disque est constitué d’une solide collection de rocks francs du collier, souvent stoniens (One of The Boys). L’album est carré, réussi d’un bout à l’autre et produit au poil, dans la rudesse, réservant sa meilleure part à la guitare grasseyante de Mick Ralphs. Pour filer la métaphore stonienne, on est un peu entre "Beggar’s Banquet" et "Sticky Fingers". Mais All the Young Dudes (la chanson) annonce le tournant à venir…

Good morning America !

1972 marque pour Mott the Hoople le commencement des brèves années fastes. Afin de défendre l’album, Tony de Fries, le manager de Bowie, qui prend un peu le groupe en mains, décide d’une tournée américaine en plein hiver. Mott, plutôt habitué aux salles de bals de Croydon, découvre le grand large.

Le témoignage émerveillé de cette tournée par Ian Hunter constitue la matière du désormais fameux "Diary of a Rock Star", paru en 74, et enfin publié chez nous sous le titre "USA 72, à travers l’Amérique avec Mott the Hoople". Qu’il ait fallu attendre trente-cinq ans pour voir éditer ce classique en France en dit long sur l’estime que l’Hexagone concède à ce groupe…

Parcourir les Etats-Unis avec Mott, c’est se joindre à une bande de braves OS du binaire qui, pour un rien, s’émerveillent des commodités qu’offre l’Amérique (description méticuleuse des équipements d’hôtels, de la diversité des programmes sur les chaînes de télé en couleurs et des services fournis par les compagnies aériennes). C’est à croire que c’est la première fois que Hunter et sa bande prennent l’avion (dans lequel, soit dit en passant, Mick Ralphs, pas habitué, flippe systématiquement, ce qui constitue un autre point commun avec Bowie). L’attention aux détails, chez Hunter, ne s’arrête d'ailleurs pas à la trivialité, comme en témoignent de multiples allusions à ses embarras intestinaux. La vie en tournée, c’est en principe le morceau de bravoure du groupe de rock n’roll qui se respecte. Or ceux qui seraient tentés de prêter une réputation sulfureuse aux Mott en seront pour leurs frais. Ces hommes sont de braves garçons. Pas une destruction de chambre d’hôtel à déplorer, c’est tout juste s’ils emportent le shampoing de temps en temps.

Sex ? Les membres du groupe sont fidèles à leurs régulières (Ian Hunter a déjà deux mômes à l’époque) et fuient les groupies comme la peste (il faut dire qu’ils ont le chic pour attirer les moches). Drugs ? Vous n’y êtes pas du tout. Juste quelques mandies pour récupérer du décalage horaire et une ou deux petites cuites pour faire bonne mesure. Rock n’roll ? Ah là, oui, du reste on est venu pour ça, mais on ne dira pas non plus, à la lecture de ces pages, que Mott donne l’impression de vénérer fanatiquement le genre. Il y a chez eux quelque chose d'artisans consciencieux, régleurs méticuleux de balances, qui s’appliquent, chaque soir, à délivrer le meilleur set possible, mais jamais dans la folie. Précisons que lors de cette tournée, Mott n’est jamais tête d’affiche, ce qui limite les débordements. On voit du reste le quintet partager le programme avec des groupes improbables, à mille lieues de son style, comme Dr Hook ou, carrément, les countrysants New Riders of The Purple Sage, dont le guitariste émerveille un Ian Hunter connaisseur par son jeu de slide. A l’époque, on voit bien que ce que l’on appelle grossièrement le rock n’est pas forcément subdivisé en multiples chapelles qui s’ignorent et que, du moment que des amplis sont branchés sur scène, le public y trouvera son compte, peu importe la différence des styles. Mott the Hoople, groupe qui n’a jamais défendu un unique genre, et ce en dépit de quelques exubérances vestimentaires, ne jure jamais dans le tableau. Le groupe fait donc son boulot et le fait bien, mais pas comme des fonctionnaires non plus, avec le sentiment d’une intense satisfaction une fois sorti de scène. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Mott the Hoople apparaît dans ce livre comme un groupe mesuré et exigeant, qui n’hésite pas à annuler si les conditions de concert dépassent les bornes.

(En 1972, Hunter avait déjà 33 ans et avait passé l'âge des conneries)

En revanche, là où le groupe semble plus fidèle à sa réputation, c’est dans le goût des beaux objets. Les fringues, certes, mais pas tant que ça. Dès qu'ils ont un instant de libre, ils se retrouvent à fureter chez les prêteurs sur gages, à la recherche d’une énième pédale d’effets ou de l’une de ces fameuses guitares vintage que Hunter aimait arborer sur scène (ah, la gratte en forme de croix de malte !), risquant l’excédent de bagages au retour.

Mott the Hoople, groupe glam ?

C’est triste à dire, mais Mott ne fera quasiment pas mieux que la tournée américaine de 72. Pourtant, c’est dans la foulée que la réputation glam du groupe s’affirmera en Europe, avec deux albums beaucoup plus baroques et arrangés que "All The Young Dudes". "Mott" en 73 puis "The Hoople" en 74 (pourquoi pas "Led", puis "Zeppelin" ?), sortent précisément au moment des grandes années du genre, une époque chronologiquement très courte qui s’est imposée à la force d’un poignet gourmetté entre les derniers feux du prog et les premiers assauts des punks, ce qui nous met entre 1972 et 1975, pas une éternité, on en conviendra.



(All the way to Memphis)

Là, Mott va se lâcher complètement et si on veut entendre du glam, c’est sur ces deux albums qu’il faut se précipiter : arrangements de cordes pompiers, piano Rachmaninov (je cite) sur Hymn for the Dudes, tentations symphoniques, chœurs en fusion, et surtout, Ian Hunter qui force sa voix au-delà du raisonnable, comme sur le grandiloquent Marionette où les garçons annoncent carrément Bohemian Rhapsody avec deux ans avant que Queen n'y songe ! Mott the Hoople joue ces deux albums sur le fil, toujours entre franche réussite (à titre personnel, "Mott" est mon favori) et foirades grandioses. Car derrière les affèteries du glam, que Mott ne maîtrisera toujours que moyennement, subsiste ce côté prolo et viril qui rend l’entreprise tout de même hasardeuse. Mott, c’est la tache de cambouis sur la chemise en soie ouverte sur un poitrail poilu. Du reste, Ian Hunter est trop gros, il l’a toujours dit.


(Marionette)

Personnellement, j’ai toujours considéré Mott avant tout comme un fichu groupe de rock et secondairement comme un représentant du glam. Et du reste, c’est quoi le glam exactement ? Parce que si c’est juste une question de platform-boots en faux serpent, Deep Purple n’est pas loin d’être glam (mais il est vrai que les leurs ne remontaient pas jusqu’aux cuisses…). La vérité, c’est que le genre, même si on en souligne la simplicité, est musicalement indéfinissable. Qui est glam ? Roxy Music ? C’est du dandysme progressif. Slade ? C’est du bon vieux rock des stades. Sweet ? C’est de la merde. Lou Reed ? Hors-sujet. Nous restent donc Marc Bolan et Bowie. Et Mott.

(Hunter en grande conversation avec Freddy Mercury)

On va dire que le glam est une question d’attitude, mais on a vu que l’attitude en question, les Mott l’ont adoptée par surcroît, parce que c’était le meilleur moyen de continuer à turbiner ce précieux rock n’roll que le groupe a toujours su jouer à la perfection.

Post-coïtum

Bizarrement, Mott the Hoople n’a pas survécu à la disparition prématurée du glam. Pour assurer la transition avec l’époque qui venait, il fallait s’appeler les New York Dolls. Pour Hunter et sa bande, les choses vont se dégrader rapidement avec une application confondante. Pas parce que le groupe serait subitement devenu démodé. Il y avait chez Mott des ressources insoupçonnées et une formidable capacité d’adaptation, comme il l’avait montré en 72. Le glam n’était qu’une passade qui avait permis à Hunter de sortir de l’ornière, l’essentiel était clairement ailleurs.


Le problème est que la solidarité au sein du groupe va se défaire. Passe encore que l’organiste Verden Allen ait plié les gaules après la tournée américaine. Mais c’en est trop quand Mick Ralphs attrape la grosse tête et abandonne ce vaisseau merveilleux pour aller former le médiocre Bad Company (avec l'ex-chanteur de Free). Avant d’atteindre la mort clinique, Mott va tout de même tenter de survivre en opérant des changements de personnel, recrutant à la guitare l’incompétent Luther Grosvenor, rebaptisé pour l’occasion Ariel Bender (on se croirait chez Kiss !) remplacé à son tour par Mick Ronson (ex-acolyte de Bowie), et puis sombrer corps et biens, autorisant Ian Hunter à commencer enfin, à plus de trente cinq ans, sa carrière de Dylan frisotté.


AGM