C'est entendu.
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lundi 1 août 2011

[Réveille Matin] Squarepusher — Coopers World

La tête remplie de jazz, armé de sa basse et de sa batterie (et pas seulement de son ordinateur), Tom Jenkinson alias Squarepusher fut le fer de lance le plus groovy — et pas le moins taré — du label Warp dans les années 90. (Soit l'un des musiciens incontournables de ce qu'on aura appelé IDM ou "intelligent dance music", nom de genre débile et prétentieux s'il en est ; et il en est.)

Tout comme ses confrères, Jenkinson aura su développer un son distinctif, chez lui une idée simple mais pertinente : un mélange parfois m'as-tu-vu mais classieux de drum and bass et de jazz (prog, fusion), des pistes aux (break)beats frénétiques donnant du piquant à des mélodies et lignes de basse particulièrement cool.


Coopers World

Pour découvrir Squarepusher, le mieux est sans doute de commencer par son deuxième album, "Hard Normal Daddy", qui présente parfaitement le son de notre ami Tom (du moins dans son premier style). Si Coopers World, qui ouvre l'album avec sa mélodie instantanément prenante et dansante aux accents rétro (qui m'ont fait me demander au début s'il ne s'agissait pas d'une reprise pimentée d'un générique de film ou de vieille série que je ne connaîtrais pas) ne vous séduit pas instantanément, je ne sais pas ce qu'il vous faut !

Si vous aimez, je ne saurais trop vous conseiller de vous procurer l'album — et si vous voulez un topo rapide et subjectif sur la discographie de Squarepusher, il suffit de demander : "Feed Me Weird Things", le premier album de Jenkinson, était un peu le brouillon de "Hard Normal Daddy" (mêmes bonnes idées quoiqu'un peu moins bien développées, quelques bijoux, quelques faux pas) ; Squarepusher décide ensuite de changer de styles et sort son meilleur disque (voire son chef-d'œuvre) : "Music Is Rotted One Note", fortement inspiré par Miles Davis et qui se trouve plus proche du jazz que de l'électronique — avant de suivre le chemin inverse sur "Go Plastic", disque que l'on pourrait taxer de masturbatoire et prétentieux (voire puéril dans les paroles de My Red Hot Car) s'il n'était aussi remarquable, avec ses enchevêtrements fascinants et complexes de sons et de rythmes que l'on peut presque toucher. Tous les morceaux ne sont pas de la même trempe (on pourra notamment se passer de Come on My Selector et d'à peu près tout "Big Loada" aujourd'hui, tant l'abus de boîte à rythmes a mal vieilli, et "Burningn'n'Tree" est à réserver aux fans), mais si vous vous sentez brave, vous pourrez encore écouter "Ultravisitor", faux album live composé uniquement d'inédites, particulièrement long et dense mais aussi très abouti. Enfin, ne passez pas à côté d'Iambic 5 Poetry (sur l'EP "Budakhan Mindphone"), d'Iambic 9 Poetry (sur "Ultravisitor" — peut-être sa meilleure piste) et de Port Rhombus, trois des plus belles réussites de l'artiste… de quoi faire danser ses méninges tout l'été !


— lamuya-zimina




Une version live en bonus.

lundi 10 janvier 2011

[Vise un peu] Brian Eno with Jon Hopkins and Leo Abrahams — Small Craft on a Milk Sea

Je vais être honnête avec vous : Brian Eno n'a jamais fait partie des mes artistes préférés. Je sais que Brian Peter George St. John le Baptiste de la Salle Eno est un nom incontournable dans la musique, mais j'ai souvent trouvé soit qu'il manquait quelque chose à ses albums, soit qu'ils n'étaient pas vraiment faits pour moi… En effet, si le premier disque que j'ai entendu de lui, "Ambient 1: Music for Airports", est agréable à écouter, il reste à mon avis un peu trop discret, trop passe-partout (plus proche d'une "musique-papier peint" que d'une musique qui transporte réellement, et finalement l'un des albums d'ambient de ma collection que j'écoute le moins). Les ambiances spatiales, sombres et épurées d'"Apollo: Atmospheres and Soundtracks" me paraissent nettement plus intéressantes, mais c'est surtout la première moitié de l'album qui me parait digne d'intérêt, la seconde tombant dans des mélodies majeures synthé-kitsch beaucoup plus discutables… Ensuite, "Another Green World" est un disque admirable, dont les sons ont un peu vieilli mais pas les idées ni le talent de composition (le fait que j'apprécie un peu moins les pistes aux mélodies plus simples et évidentes comme I'll Come Running n'est qu'une question de goût, et j'aime beaucoup l'album à part ça) — et puis il y a "My Life in the Bush of Ghosts", réalisé avec David Byrne des Talking Heads en 1980, collage fascinant, assemblage de sons venus des quatre coins du monde qui semble confiner à la dissonance sans jamais y tomber, et qui n'a pas pris une ride aujourd'hui… Cette variété et cette inventivité auraient dû me pousser à explorer plus en détail la discographie d'Eno, mais le fait que trop souvent je n'aime que la moitié de ses albums (et que je trouve des disques plus à mon goût ailleurs) ont fait que, finalement, Brian n'a jamais pris la place qu'il aurait sans doute méritée dans ma discothèque.

En fait, ce qui m'a véritablement donné envie d'écouter "Small Craft on a Milk Sea", c'est le fait que le disque soit sorti chez Warp Records. Bon, d'accord, la jolie pochette y a aussi été pour quelque chose. Ainsi que le fait qu'il s'agisse d'une collaboration (je ne connais pas Leo Abrahams, mais on vous a déjà parlé un peu de Jon Hopkins)… Toujours est-il que j'ai écouté ce disque avec des oreilles un peu naïves, et que le résultat aura été pour moi une vraie surprise.

Tout n'était pas gagné d'avance : lorsque j'ai entendu la première piste de "Small Craft on a Milk Sea", Emerald and Lime, elle m'a donné l'impression (n'ayons pas peur des mots) que je me trouvais dans une salle d'attente. La mélodie a beau être belle, les sons utilisés sont à mon goût trop synthétiques, presque grossiers (cette réverbération, surtout…), bref, la piste a de quoi tenir debout au niveau de la composition mais les choix de textures sont très discutables. Ce n'est pas à vous que je vais l'apprendre, laisser tomber un album après une seule piste est une erreur (à moins que celle-ci soit réellement impardonnable).



(Complex Heaven)

Et les premières notes de Complex Heaven ont tout de suite ravivé mon intérêt : le son a beau être proche d'Emerald and Lime par certains aspects, la belle nappe atmosphérique sombre et les notes de guitare annoncent de manière experte une perturbation, un tumulte à venir qui dément le titre ; ce morceau est une réussite minimaliste qui amorce la montée en puissance que forment les six premières pistes de l'album, à travers les résonances aiguës et la basse tremblante de Small Craft on a Milk Sea (couplées à une autre basse cette fois mélancolique), ou les rythmes respectivement tempétueux puis électriques sur Flint March et Horse, le disque devient un véritable film sonore qui se déroule et devient de plus en plus prenant au fil de l'écoute, comme si nous avions embarqué pour un voyage paisible sur le navire dont il est fait mention dans le titre et voyions des nuages gris puis noirs envahir le ciel, la tempête s'annoncer avant de s'abattre sur nous — impossible de rester impassibles face à cette combinaison d'angoisse et de beauté, sans doute l'une des séquences d'ouverture parmi les plus réussies que j'ai pu entendre cette année. Le point culminant de cette "suite" vient (pour peu qu'on écoute le disque assez fort) avec 2 Pieces of Anger, qui débute en une fausse accalmie toute relative avant la réelle explosion, tonnerre de guitares électriques qui donne véritablement l'impression d'être aux prises avec un ouragan massif, la pluie qui transperce les corps, un environnement déchaîné, des éclairs qui résonnent tout autour de nous.



(2 Forms of Anger)

Si Bone Jump retombe malheureusement quelque peu dans le travers d'Emerald and Lime (rien à reprocher au niveau de l'écriture, mais vouloir rendre cette mélodie avec un synthé aussi basique équivaut plus ou moins à vouloir peindre une aquarelle avec de la peinture au doigt), le rythme dansant de Dust Shuffle, le chaos rock quasi-noise de Paleosonic ou les paysages ambient mystérieux de Slow Ice, Old Moon, Lesser Heaven puis Calcium Needles poursuivent le voyage à travers des mers calmes ou inconnues, avant que le celui-ci ne s'achève (sur Emerald and Stone, écho assombri d'Emerald and Lime). La "narration" musicale (très subjective, certes) me paraît moins claire sur cette deuxième moitié du disque, mais les compositions sont impeccables.


(L'une des sept vidéos d'improvisation du trio)

L'album ne s'arrête pourtant pas là, et Written, Forgotten évoque une rémanence, un indice pas tant mélancoliqu qu'évocateur d'une marque résurgente laissée par ce voyage, à travers les nappes lentes et sombres et les fragments de voix épars… Enfin, Late Anthropocene semble prendre de la distance par rapport à tout cela et dresse un tableau moins évident à cerner, équilibre fragile entre une certaine paix et une agitation continuelle.



(Written, Forgotten)

"Small Craft on a Milk Sea" est une excellente surprise, un album peut-être imparfait mais à la puissance narrative et évocatrice admirable, finement composé et aux sonorités prenantes (les quelques synthés susmentionnés mis à part). Je ne m'aventurerai pas à vouloir comparer ce disque aux autres enregistrements d'Eno, mais si jamais, comme moi, ce dernier ne vous avait pas totalement convaincu auparavant… je vous invite à y jeter une oreille !


— lamuya-zimina


N.B. Le disque est disponible chez Bleep en téléchargement, CD classique, et également dans un coffret en bois assez cher (69€ plus frais de port) mais très classe, contenant l'album aux formats CD et vinyle (180g), un CD bonus de quatre pistes et une lithographie apparemment unique. Il existe même une version "deluxe" de ce coffret pour 350€ si vous êtes très riche.


P.S. Si vous n'avez pas encore vu l'interview de Brian Eno par le mystérieux journaliste Dick Flash au sujet de cet album, la voici en version sous-titrée :


mardi 17 août 2010

[Vise Un Peu] PVT - Church With No Magic (2010, une année Warp Records)

Warp Records fait partie de ces madeleines musicales, celles qui évoquent tout de suite chez tout un chacun une chanson, une ambiance, une écoute. Pour ceux qui l'ignoreraient encore, en vingt ans, ce label indépendant anglais est devenu l'un des plus reconnus au monde. Les premières années, Warp se donnait pour objectif d'offrir une électro expérimentale, subversive et déroutante (Aphex Twin, LFO, Autechre, etc) et s'est ouvert progressivement à différents genres pour finir par créer ce qui semble être la "Warp Touch" : une musique à part, hors des formatages actuels et qui n'est complexée par aucun style.


L'année 2010 a rappelé à tout le monde que ce statut de "label référence" était plus que légitime. En effet, les derniers albums de Gonjasufi, Nice Nice, Jamie Lidell, !!!, Autechre ou encore Flying Lotus colorent déjà l'année 2010 aux teintes du globe et de son éclair et c'est avec un appétit monstre qu'en cette période morne de vacances, PVT (anciennement Pivot) a mis au monde le profond "Church With No Magic", un album sombre et puissant !


Bien sûr, les sorties Warp sont maintenant sujettes à beaucoup de hype (succès oblige) et ce dernier album de PVT ne fait pas exception à la règle. Il y a quelques semaines, les aficionados du web musical ont pu découvrir le single Window, tube mélangeant les codes de l'électro et d'un certain rock, avec brio. Les trois minutes et trois secondes du morceau sont portées par d'inlassables "Oh Oh Oh" au souffle alerte et aux tonalités variantes. Efficace et énergique, ce premier single et sa rythmique hypnotisante annonçait un album prometteur.



Pivot était principalement connu pour jouer un math-rock électronique relativement bon mais peut-être trop obscur et trop peu accessible. Malgré la qualité non négligeable de "O Soundtrack My Heart" (2008), on peut lui reprocher un manque de rythme et une certaine opacité. Le tour de force de ce "Church With No Magic" est justement d'avoir réussi, tout en gardant une certaine épaisseur, à se rendre plus sexy et accessible comme le démontre une chanson telle que "The Quick Mile" ou encore la chanson éponyme de l'album. La structure rythmique de la première et les nappes sonores de la seconde voyagent en des lieux encore trop méconnus. La grande qualité de cet album est son rythme. Dix chansons qui ne s'essoufflent pas et qui n'imposent jamais un course que l'on peinerait à suivre (là où le précédent album pêchait justement).


En fin de compte, ce "Church With No Magic" est un album qui, à l'image de son label, propose une musique complexe, subtile, mais qui ne sombre jamais dans un nombrilisme élitiste. Sa densité sonore et sa recherche sonique l'empêchent de se laisser aller à quelque égo-trip ou autre introspection abusive. Accessible mais aventureux, PVT donne naissance à l'album que l'on attendait d'eux... et on est tout de même surpris !



Julien Masure

mardi 30 mars 2010

[Réveille Matin] Nice Nice - See Waves

Bonjour à vous ! Aujourd'hui, je vais vous parler d'un groupe qui saura vous mettre les pupilles en éveil. Nice Nice, c'est Jason buehler et Mark Shirazi. Signé sur le prestigieux label Warp depuis un peu plus d'un an, leurs débuts remontent déjà à presque huit ans avec notamment un album en collaboration avec Cex, "Actual Fucking," qui est loin d'être essentiel mais qui, si vous tombez dessus par hasard, mérite sa petite écoute.

Certains aiment dire que Nice Nice crée une musique du "futur," quelque chose qui s'inspire de tout et qui finit par trouver dans ce post-everything sa singularité. Il y a, chez ces mecs, des relents de math-rock, de musique tribale, de freak folk, de noise rock, etc. C'est d'ailleurs ce qui peut en déranger certains, cette sensation que ça ne ressemble à rien, que ça se perd un peu. D'autres y voient du génie post-post-moderne ...



Malgré une apparition sur la fameuse compile "2010 from Warp records" (2009) et une exposition à la lumière des néons des marchands de disques en janvier de cette année, See Waves semble avoir été un peu vite oublié, voire pas du tout écouté.


Et c'est bien dommage ! Une guitare hyperkinétique, soutenue par un rythme "animal collectivien," des refrains renforcés par des chœurs sombres laissant place à quelque boucan. Il ne reste plus qu'à la batterie de s'inviter pour quelques singeries math-rock pendant les ponts et le morceau s'éteint sur un classique fondu, de façon assez surprenante après tant d'imagination.

Leur prochain opus, "Extra Wow," sortira le 6 avril chez Warp, un label qui risque d'ailleurs d'assommer l'année 2010 avec de nombreux LPs, tous aussi alléchants les uns que les autres (Flying Lotus, Autechre, Gonjasufi, un Battles serait aussi annoncé, etc.) et les petits gars de Nice Nice pourraient se faire oublier à coté de ces titans. C'est pourquoi je vous exhorte à porter une oreille attentive à ce See Waves pour vous rendre compte qu'il y a ici du fort potentiel. L'erreur serait, dans un futur proche, de passer à coté d'un de leurs skeuds, lorsque vos doigts fouilleront les amas de vinyles chez le disquaire.


PS : Vous pouvez télécharger gratuitement sur le site de Warp, une chanson issue du prochain album de Nice Nice.


Julien.

samedi 9 janvier 2010

[They Live] Coexistence pacifique..?

L'endroit est surchargé mais il n'empêche : il y a de l'écho sur C'est Entendu. Joe vous parlait des 20 ans du label Warp il y a deux mois en convoquant un DJ Fluo, un super-groupe psychédélique et un projet solo bouillonnant, et d'ailleurs le blog a un peu oublié de vous dire qu'un des meilleurs albums de l'année, "Veckatimest" de Grizzly Bear était justement sorti chez eux, mais la grande soirée Warp parisienne, c'était il y a un mois maintenant et j'y étais. Je vous avoue que c'était surtout pour Battles dont le "Mirorred" l'an dernier, à défaut d'être apprécié des pontes du blog, m'avait vraiment enchanté, et c'était l'occasion de faire des découvertes. Donc si vous connaissez un minimum le travail du label, vous avez déjà compris avec les deux groupes sus-mentionnés que je suis loin d'être acquis à ce qui est son secteur de prédilection, la fameuse "Intelligent Dance Music". Oh, je sais bien que le label s'est ouvert, et pour preuve, la soirée réunissait deux DJs et deux groupes qui utilisaient l'électronique au sein d'une formation moins déstabilisante pour un indie-kid élevé davantage aux larsens qu'aux platines. C'était donc l'occasion rêvée de titiller un peu ses limites et son ouverture d'esprit sans risquer non plus de passer une soirée franchement ratée.


(Jazson Buehler et Mark Shirazu, Nice Nice.)

Bon, mon heure et demie d'avance suite à une erreur sur le site du label qui indiquait le concert trop tôt aura été vaine : des problèmes de place m'empêchent d'assister au début du concert de Nice Nice qui ouvrait la soirée, et c'est un peu dommage car c'était une chouette découverte que ce duo guitare/batterie qu'on regardait construire ses grooves ludiques en face à face et armé de gadgets électroniques et d'effets en tous genres. Sans être d'une personnalité absolument bluffante, et en se laissant parfois un peu dominer par son inventaire, il n'empêche que la prestation du groupe était tout de même pour tout amateur de rock expérimental virant kraut ou psyché un vrai plaisir avec de sacrés moments de transe. Et quand le batteur Mark Shirazi laissait tomber un peu ses pads numériques pour se lancer dans un groove motorik NEU!esque ou quand les mélodies lumineuses et heurtées à la Animal Collective de Jason Buehler se retrouvaient hurlées à travers un mégaphone pour enfant dans les micros de guitares, on sentait tout de même un sacré savoir-faire chez les deux compères. La maîtrise de certaines structures laissait à penser qu'il s'agissait de morceaux joués live plutôt que d'improvisations, et si la transition au studio ne perd pas de sa fraîcheur, ça augure un hypothétique futur album ("Actual Now", prévu au printemps) plutôt sympathique, le groupe ayant déjà à son actif cinq essais réalisés entre 1999 et 2006.

La soirée commençait donc plutôt bien, sauf qu'à ce moment Four Tet est entré en scène. Enfin, je n'en suis pas tout à fait sûr non plus, disons que j'ai pu apercevoir quelques mèches de cheveux passer au loin derrière des instruments recouverts de tissus, et que ça a coïncidé pile-poil avec une grosse envie de mourir, là, tout de suite. En subissant des tâcherons garage-rock, on aurait au moins l'occasion de rire de leurs tronches pas possibles ou de leur jeu de scène d'infirmes, mais quand on doit subir un mauvais concert où l'on peine à distinguer le scalp d'un type qui de toute manière est aussi vivant qu'une statue du musée Grévin, je peux vous assurer que c'est sacrément pénible. Et puis bon, si ça c'est réellement de l'Intelligent Dance Music, mon problème n'est pas de ne pas la trouver intelligente mais plutôt de ne pas la trouver dansante du tout, du tout. J'observais avec dépit que la salle ne partageait pas vraiment mon avis, mais le point de non-retour était encore à franchir, car quelques dizaines d'interminables minutes plus tard, Four Tet de nœud nous lâchait sans prévenir un sample de world music pas croyable qui me laissait comme pour mort, et après l'avoir trituré vicieusement un bon quart d'heure, il nous foutait la paix une bonne fois pour toutes. Désolé Kieran, je sais bien que ce n'est pas vraiment de ta faute, que c'est juste pas ma came ton truc, mais sache que je me venge quand même en foutant à côté de ce paragraphe une photo de Francis Huster qui te mitraille avec un regard culpabilisant comme y'en a pas deux. Ça t'apprendra.

Et enfin, Battles débarquait sur scène. On m'avait prévenu qu'en live, c'était quelque chose, et on avait raison, car j'ai effectivement pu découvrir dans leur musique des propriétés inespérées. Pas encore d'infirmes qui se relèvent, mais un jeu constant avec le spectateur qui nous laissait toujours dans le doute sur ce qui était en train de se passer : c'était quoi ça, un nouveau morceau ? Une intro ? Un groove improvisé trop cool en guise de transition ? Et c'est toujours le même morceau là ? Il faut dire que l'aspect organique de la musique live du groupe, avec triturages de câbles et d'effets dans tous les sens, y était pour beaucoup. Il y avait quelque chose de véritablement ludique et excitant à voir Tyondai Braxton éteindre successivement tous les amplis pour essayer de trouver d'où sortait la boucle qu'il venait de créer avant de reprendre son chant détraqué en se tordant comme si de rien n'était pendant que Ian Williams au jeu de scène convulsif et à la tronche burinée pas possible martyrisait un synthé miniature tout en jouant sa partie de guitare d'une main. Si ces deux-là se surpassaient en envoyant frénétiquement à la gueule de l'autre les idées et les riffs les plus tordus, le soutien du jeu physique jusqu'à l'épuisement du batteur John Stanier et de la basse tantôt lourde tantôt étourdissante de Dave Konopka n'était pas non plus en reste. Ce qui est fort chez Battles, c'est que ce travail sur le son et les textures grouillantes se met toujours au service de tubes improbables et jouissifs, et les trois meilleurs morceaux de "Mirrored" qui furent joués, Atlas, Tonto (Jamais le ralenti de fin ne m'avait paru si sensuel. Oui, sensuel.) et Race: in (Malgré les quelques décalages du batteur qui fondait littéralement en sueur) l'ont bien prouvé.

Si seuls ces trois morceaux du dernier album ont été interprétés, c'est parce que la soirée était pour le groupe l'occasion de rôder les morceaux qui figureront sur l'album qui devrait sortir dans l'année à venir. Quid de ces nouveaux titres alors ? De manière générale, ils étaient moins math rock que les précédents, avec moins de riffs de guitare en cascade, davantage de claviers et de vocalises Braxtoniennes. Si je dois avouer que les premiers joués m'ont un peu laissé sur ma faim avec pas grand chose de mélodique à me mettre sous la dent (mais je mets ça sur le compte de la découverte avant tout), quand le groupe a mis en boucle une sorte de riff boogie goofy à cent à l'heure à travers un séquenceur détraqué au milieu de ce qui semble être un morceau nommé Ice Cream pour mieux le parasiter en dissonances, guitares hachées et vocalises tordues qui se greffaient les unes aux autres, mes doutes se sont évanouis et il ne me restait qu'à m'abandonner sur ce groove dément.



En cadeau, un live de Ice Cream une semaine plus tard. Détracteurs du groupe ne fuyez pas, attendez au moins une minute trente bon sang.

Bon, ici je suis sensé vous parler de Flying Lotus. Sauf que mon état physique ne me permettait pas vraiment de rester beaucoup plus longtemps que quelques minutes et je m'en excuse, mais rassurez-vous hein, s'il avait l'air un peu moins mort que Four Tet, ça avait quand même l'air bien chiant. En somme je ressors de la soirée un peu circonspect quand au concept de transformer une salle de concert en club. Remarquez, pour avoir aussi vécu l'inverse (Pas Chic Chic au Social Club...), au moins cette fois le public semblait y trouver son compte.

Les photos des concerts ont été prises par notre ami François du Mange-Disque, qui a assisté à la soirée Warp de Manchester la veille.


Thelonius.

(Cet article est dédié à la maman de Maxime.)

lundi 2 novembre 2009

[They Live] Bibio explique l'électro du futur à un parterre de jambons : une soirée Warp à Bordeaux

L'autre jour avait lieu à Bordeaux une soirée consacrée aux artistes en vogue chez Warp, et si vous avez un peu suivi l'actualité de C'est Entendu, il n'était pas étonnant que je m'y rende, accompagné de mon ami et hôte, Thomas, le bordelais le plus posé.

Un rapide mot d'abord sur une théorie que j'échafaude depuis quelques années et à propos de laquelle j'aimerais votre avis, ô lecteurs girondins : toutes les salles de concert bordelaises (hors Zénith) sont-elles nécessairement – certainement par arrêté municipal ou décret préfectoral – des caves ? Je ne prétends pas les avoir toutes faites, mais le 4 Sans, le Son'Art ou dans le cas présent l'Heretic Club m'ont à chaque fois donné cette impression de lieux sombres et/ou souterrains, et ont eu tendance à m'évoquer le mot "claustrophobie." J'ai fini par penser que ça devait être un de ces trucs culturels régionaux. Après tout, Bordeaux est la capitale d'une région vinicole, pas étonnant alors que ses lieux culturels rappellent des caves.

Bibio, dans le train qui l'amenait à Bordeaux.

Toujours est-il que la salle ("cagibi" est peut-être plus approprié) au sous-sol de l'Heretic Club accueillait suffisamment de monde ce soir-là pour que l'on regrette par moments d'avoir choisi la visibilité au confort. Lorsque Thom et moi arrivâmes sur place, Bibio, tout de vert vétu, s'installait derrière les platines pour nous livrer un DJ Set. C'est ce que le flyer de la soirée annonçait et on peut le comprendre lorsque l'on sait que Bibio est en quelque sorte l'héritier naturel du Boards of Canada de 2005 (celui de "The Campfire Headphase," avec des instruments au milieu de l'électronique), un groupe qui n'a jamais vraiment donné de concert, et dont la musique n'est pas forcément la meilleure chose à passer pour faire danser des crevards paumés dans une cave à vin (et ce malgré tout le bien que je pense de BoC). Thom et moi on était curieux de voir ce que ce mec-là allait choisir de nous passer, et puis curieux de la façon dont Hudson Mohawke défendrait son album, et enfin curieux de savoir combien de temps il nous faudrait pour quitter le set de Chris Clark (la tête d'affiche, notre tête de turc).

Après quelques minutes, le set de Bibio m'apparaissait un brin brouillon, entre sa (probable) pudeur vis à vis du public (on pourrait taxer son attitude d'être du laptopgaze, si vous me passez l'expression) et quelques petits accrocs au niveau des enchainements et des effets qui me firent penser, vaguement bien entendu, au Collier de nouilles de L'Atelier.


L'Atelier - Collier de Nouilles (2003)

Une jeune femme qui passait à côté de moi lança alors un "Ah non mais lui il sait pas mixer hein !" rageur qui sembla avoir atteint sa cible et à partir de là, Bibio devint bon, et même très bon et la seconde partie de son set devait être le climax de la soirée.

Si vous ne connaissez pas la musique de Bibio, il faut que vous pensiez à de l'électronica chaleureuse hésitant entre influences pop et hip hop. Chez lui, les beats sont moins omniprésents que la guitare, et il a sorti deux LPs cette année. Le premier, "Ambivalence Avenue," est une réussite en cela qu'il ne met jamais trop en avant l'un ou l'autre des éléments qui le composent (arpèges de guitare, électronique pure et dure, influences hip hop), et c'est une véritable bouffée d'air pur que vous devriez écouter au plus vite, chers amis. Le second LP, "The Apple and the Tooth," sortira le 16 Novembre prochain, et il réunit quatre inédits de qualité et huit remixes plus inégaux (celui de S'Vive par Clark, par exemple, est absolument inutile) mais l'ensemble reste tout de même un complément idéal pour ceux qui auraient aimé "Ambivalence Avenue" ou "Fi," le premier album de Bibio (2004).


Jealous of Roses (sur "Ambivalence Avenue")

Deux LPs qui seront bientôt sur vos platines.

Maintenant que vous savez quelle musique produit le gars Bibio, vous devez vous demander de quoi s'est composé son set. Tout d'abord il faut savoir que c'est lorsqu'il a passé quelques extraits de sa musique que le public s'est montré le moins enthousiaste, ce qui peut déjà vous donner un aperçu de 90% de la clientèle ce soir-là, mais j'y reviendrai. En réalité la seconde partie du set de Bibio a été une démo de A à Z de ce vers quoi devait tendre un bon DJ Set et de facto de ce vers quoi (se) devait (de) tendre la musique électronique actuelle. Il a donné aux éventuels accrocs de laptop-music présents dans la salle un Guide des Choses à Écouter en Priorité : Q-Tip, DJ Premier et J-Dilla pour le Hip Hop et Mulatu Astatke pour le jazz éthiopien, entre autres. Et laissez-moi vous dire que ça envoyait sévère : dansant, chébran et enchainé juste comme il faut, c'était ça le gros son de la soirée.

Malheureusement, il faut une fin à tout, et le public venu en majorité se gargariser de beats toujours plus forts, toujours plus crades et bêtes, ne pouvait qu'en demander de plus en plus, et la troisième partie du set fut une longue et lente dérive de l'Eden vers le Purgatoire du Boom Boom Boom grand public qui entraina pogos, transes médicamenteuses cradingues et autres mouvements de foules décérébrés. Inévitable, certes, mais regrettable, même si l'ami Bibio sembla y prendre quelque plaisir coupable et défoulatoire alors que son comparse Clark remuait à côté de la scène, le sourire aux lèvres. Pour nous, un mauvais moment à passer après un Grand Moment, et avant de voir comment Hud'Mo allait nous passer son beurre.
Si seulement.
Car le problème est que le jeune Hudson Moko, soit trop pleutre pour se risquer à jouer son disque (qui divise l'opinion) soit trop engrainé par une audience en mal de beats béats, se lança non pas dans "Butter" mais bien dans un DJ Set, lui aussi, démarrant très fort et plutôt très mal ce qui ressemblait de là où nous étions à un gros "fastoche."

C'est donc ainsi que, peu enclins à sauter sous X sur du bruit, nous décidions de rester sur la bonne impression laissée par Bibio et de laisser Hud'Mo et Clark finir de masturber un public qui gagnerait en sex-appeal s'il pensait un peu plus avec ses oreilles et un peu moins avec ses jambes.


Joe

mardi 20 octobre 2009

[Quitte ou Double] Warp, 20 ans d'avance... ?

Cher tout le monde, c'est l'heure du Grand Débat Bi-Hebdomadaire que vous attendez tous, à savoir l'occasion d'en découdre autour d'une question d'actualité non des moindres et à laquelle vous ne pourrez échapper. Pourquoi ? Parce qu'elle est comme d'habitude assez osée.

Alors qu'en pensez-vous ? Warp, ce label anglais qui se fit connaitre en propulsant les géants de l'électronique (LFO, Autechre, Aphex Twin, Boards of Canada....), mais aussi pour son identité visuelle prononcée, son prosélytisme avant-gardiste et qui s'est par la suite diversifié en signant des artistes novateurs dans leur genre, comme les MCs d'Antipop Consortium il y a quelques années ou les folkeux de Grizzly Bear plus récemment, se pare d'un slogan élégant bien qu'un peu crâneur : "20 ans d'avance."
Or, Warp fête ses 20 ans cette année, et si le slogan valait probablement au début des années 90, sera-t-il toujours valable au début des 2010's ? Il est évident que beaucoup d'artistes signés chez Warp y sont davantage pour leur style (électronique), leur élégance ou leur savoir-faire, que pour une quelconque touche d'avancée sonore ou musicale. Malgré tout le bien que je pense de types comme Bibio ou Gravenhurst pour n'en citer que deux, ils sont bons dans leurs domaines mais ne grimpent pas vraiment les branches de l'arbre généalogique de la Musique, ils ne font que sauter de branche en branche, à leur hauteur. C'est déjà ça, mais afin de faire perdurer la légende et le slogan, le label parie plutôt sur d'autres sorties, à vrai dire toutes très récentes.


I - Electro, hip hop, synthés chiadés des années 80 et breaks bizarres, le territoire d'Hudson Mohawke :


Le dernier arrivant de l'écurie, DJ jeunot venu de Glasgow, n'est pas un indien, ni un sosie italien de Bruce Willis, mais bien un nerd accroc au beat, inspiré par la dance anglaise des années 90 et par le dancefloor ensoleillé des Amériques de la décennie précédente. Hudson Mohawke est le plus flashy des artistes Warp et son premier LP, "Butter," vient tout juste de sortir, tout fluo dehors, les iguanes et autres aigles de la cover étant bien plus efficaces à mon avis pour prévenir l'auditeur éventuel qu'un quelconque Parental Advisory ou autre étiquette de prévention à l'adresse des oreilles sensibles : si vous avez peur de la pochette, n'écoutez pas la musique, vous y paumeriez une jambe !

Pour ceux qui malgré tout passeraient le mur du son, le défi n'est pas moindre et vous crierez probablement à l'écoute des premiers titres. Au génie ou à l'imposture, à vous de voir, mais le pot pourri mixé par Hudson va au delà de ce que vous avez déjà entendu ailleurs. Peut-on laisser ce jeune gars faire hurler à la mort ses synthés plus longtemps ? Y'a-t-il un prix spécial pour l'invention d'un nouveau son dancefloor ? A vous de me le dire.





II - Fantômes errants, pop froide et langueurs, les méandres enchantés de Broadcast and the Focus Group :


Broadcast, oui, eux qui avaient volé le cœur de pas mal d'amateurs d'électro pop rêveuse en trois albums, et que l'on avait plus revus depuis 2005, reviennent avec Julian House, Focus Group à lui tout seul, pour un mini album de courtes mélodies hantées. Ceux qui s'attendraient à des "chansons" seront étonnés ou déçus, tant l'expérimentation sonore est ici la seule bille dans la tête du Super-Groupe, vous feriez mieux de vous préparer à de drôles d'échos, à du bruit et à des entremêlements étranges de sons doux, un peu sales et lo-fi, au-dessus desquels flotte la voix démultipliée de Trish Keenan.

Maintenant, est-ce le psychédélisme qui nous attend dans les années à venir, empreint de lo fi (comme il est de bon ton, ces temps-ci), de collaborations et d'électronique ? Les amoureux de psychédélisme (sixties, notamment) parmi vous sont appelés à la barre.

Est-ce un oiseau ? Est-ce un avion ? Non, c'est un Super Groupe !




III - Pierre et le Loup dans une Delorean dans le ciel, la lubie post-moderne de Tyondai Braxton :

Fils d'Anthony Braxton (jazzman au goût prononcé pour le challenge sonore) et leader de Battles, le groupe qui sublima le "Math Rock" il y a deux ans (quoi que l'on pense de ce genre musical), Tyondai vient de sortir son premier album solo.

S'y côtoient le fantôme de Sergeï Prokofiev, de drôles de sons métalliques déjà croisés chez Battles et une forte tendance à brouiller les pistes avec des breaks rythmiques, un jeu de guitare de vagabond free jazz, de l'ambient et des réminiscences post punk sur la fin. Avec tout ça, Tyondai a gagné le droit de figurer dans la liste des disques les plus originaux de l'année, c'est clair.

Mais sera-t-il une influence majeure de la décennie prochaine ? Son disque n'est-il pas trop fouillé, trop néo-classique ou trop violemment arrangé (les "Wing Wahhh") pour trouver son public ? A vous de me le dire.



N'oubliez pas de voter, le sondage vous attend dans la barre latérale, et surtout, surtout, donnez nous votre avis sur ces trois groupes et artistes. Dites-nous tout, que vous ne puissiez les supporter ou que vous les trouviez über cools.