C'est entendu.
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mardi 25 octobre 2011

[Comptez pas sur moi] Coldplay - Mylo Xyloto

On n'est pas sortis de l'auberge du beau sentiment mélancolique inoffensif et justiréférencé, voilà une certitude. Vous en avez goûté du lyrisme kitsch de Coldplay, et moi aussi, mais remettons-ça encore une fois, une dernière fois, si vous le voulez bien, ne serait-ce que pour en tirer une brève leçon de morale façon comptoir de bistro.

Ainsi donc, "Mylo Xyloto" l'a-t-on nommé et c'est précisément sur ce point que je veux m'attarder. Commençons par l'évidence : ces chansons ne sont pas bonnes, elles sont tout au plus "bien fichues", bien foutues, bien branlées comme on dit vulgairement des filles ou des garçons qui ont ce qu'il faut où il faut mais qui sont trop maquillées, trop musclés, trop vulgaires ou trop grossiers. Le genre que l'on "baise" mais qui n'éveilleront jamais la moindre étincelle de passion, d'amour.

Il y a ça et là une guitare claire à la Edge (l'album tend, plus que toute autre œuvre de Coldplay, vers un pastiche appuyé de tout ce qu'il y a de plus critiquable dans le cliché qu'est devenu U2 dans les années 90 et qu'il est resté depuis), quelques passages où la guitare acoustique fait naître l'émotion marketée, d'autres où l'absence de gimmick fera dire à certains que Brian Eno est définitivement de la partie (comme sur les derniers U2, n'est-il pas ?) et partout ailleurs, du gimmick par pelletées, comme si "Mylo" n'était qu'un gigantesque refrain facile à retenir, à entonner (dans un stade de préférence) et à oublier. Ce ne sont pas de bonnes chansons parce qu'un gimmick, un refrain, ça ne suffit pas. Mais elles fonctionneront pour le public (large) de Coldplay, qui verra là quelque chose de moins extravagant ou arty que "Viva la Vida" et y retrouvera pourtant suffisamment d'éléments supposément branchés pour s'en tirer bon compte en écoutant un disque mainstream qui se veut davantage.


(Paradise)

Brian Eno en cinquième roue du carrosse, Rihanna en guest star, et puis le decorum qui va avec, de la pochette inscrivant en caractères pop (on se croirait chez MGMT) un mot-qui-ne-signifie-rien-mais-qui-symbolise-parfaitement-la-musique (dixit Coldplay) sur fond du mur taggé le plus esthétisant possible (un graffiti dépourvu de sens, et le moins esthétiquement intéressant que l'on puisse imaginer mais cela va sans dire) jusqu'aux inévitables clips aux images ralenties, il n'y a rien à redire : Coldplay est une machine à tuer. Ils vont sans doute rafler la mise une fois de plus parce qu'ils ont le talent non pas de musiciens mais d'interprètes de la saveur extra moelleuse que Parlophone a trouvé pour contenter le goût de ses clients. Chris Martin se paie même le luxe d'être lucide sur sa condition (*).


(Every teardrop is a waterfall)

Pourquoi tirer sur l'ambulance, alors, quand la condition est connue de tous et que les remèdes seraient sans doute plus intéressants que les symptômes ? Des remèdes, on essaie chaque jour de vous en prescrire ici et ça n'est pas une analyse régulière du mal qui nous fera perdre de vue notre objectif de guérison, ou disons de mutation (on ne guérira jamais vraiment, j'en ai peur, de la maladie du kitsch, ni du syndrome de l'immobilisme). Celle-ci, d'analyse, n'avait pour but que de d'explorer les deux mots Mylo et Xyloto, deux mots qui, ensemble comme séparément ne signifient rien, un rien qui définit, lui, la musique, tout en lui offrant, par des consonances helléniques, un semblant d'ancien, de sacré, un référentiel supplémentaire. A une époque où la référence fait jurisprudence et plaidoyer, loi et juge, on n'est jamais assez bardé de renvois comme autant d'arguments plaidant une "cause" que l'on peut défendre sans se fouler, une guerre que l'on fait sans jamais tirer une balle, un art absent mais dont on suggère tant la présence qu'il apparait à tous, et ça nous suffit. Coldplay n'en est qu'un grossier exemple, dont les ficelles sont apparentes, et s'il en était le seul, ce serait presque amusant. Hélas !


Joe Gonzalez


(*) : "We’re not as good musically [as Radiohead], but we’re much more attractive" (http://consequenceofsound.net/2011/10/coldplay-hits-the-colbert-report/)

mardi 18 octobre 2011

[Comptez pas sur moi] Björk - Biophilia

Nous sommes en 2011 et Björk vient de franchir un cap fatidique. Pas celui du fameux "album de la maturité". Celui, plus triste, de "l'album que personne ne va vraiment écouter". Posons-nous sérieusement la question : qui écoute encore Björk en 2011 ? Les gens comme moi, ceux qui l'ont écoutée dans les années 90, et encore, pas tous ; "Medúlla" puis "Volta" sont passés par là, et en ont découragé plus d'un à acheter les yeux fermés le nouveau Björk.

Non pas que ceux-ci fussent mauvais, loin de là, "Medúlla" étant d'ailleurs mon Björk préféré, inventif, sombre et ludique. Plus discutable, "Volta" contenait ses moments de gloire comme l'immense Declare Independance, apocalyptique, sans aucun doute son morceau le plus violent à ce jour. Il a cependant scellé l'avenir de Björk en exprimant clairement à son public : "N'espérez pas me revoir faire un Homogenic", sans que sa nouvelle direction parvienne à convaincre.

"Mon prrrochain alböume serrrá dýrrrectement implanté dans vos ësprrrits"

Attention, attention, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit : bien sûr que le fait que Björk ne souhaite pas rabâcher ses précédents albums en prenant une direction différente à chaque fois est une très bonne chose. Mais pour "Biophilia", c'est un rond-point qu'elle a pris, la mère Björk, et manifestement elle ne sait pas se placer pour en sortir. L'ex-fan peut jouer au jeu des 7 erreurs avec chacun de ces "nouveaux" titres : oh un bout de "Vespertine" par ci, hop une tranche de "Medúlla" par là, avant de se rendre compte que le jeu des 7 erreurs, c'est l'album lui-même (qui comporte 10 titres, ouch). Et franchement, personne n'aime jouer à ce jeu.

Björkphilia ? C'est le fil conducteur de cet album. Tu aimes écouter Björk ? Tu aimes écouter Björk s'écouter faire du Björk ? Tu aimes quand elle chante sans fard, de sa voix la plus sèche, distribuant ses "altsemankay" et autres interjections syllabiques irritantes à gogo ? Ça tombe bien : de la Björkphilia, il t'en faudra pour supporter cet amalgame souvent douteux de tout ce qui est Björk, de tout ce qui a fait Björk ces dernières années ; et ce n'est pas le délire jungle 90's (probablement signé Mark Bell) greffé à la fin d'un pénible Crystalline comme un pacemaker sur des restes humains encore chauds qui suffira à te satisfaire.

(Björk se caresse pas mal le coquillage sur "Biophilia")


La cause, peut-être faut-il la chercher du coté du concept. "Biophilia" est un "concept-album" ; plus précisément, un "concept-dont-on-se-fout-album". Toute cette histoire fumeuse d'iPad n'est d'ailleurs pas sans rappeler le terrible dernier album de Gorillaz, "The Fall", tellement gadget qu'ils avaient hésité un peu avant de le vendre. Sans déconner : qu'est ce qu'un iPad peut décemment permettre de plus qu'un ordinateur classique ? En exhibant sa fascination pour cet objet peu fascinant au-delà du raisonnable, Björk se comporte comme un enfant devant une console V-Tech, pire, comme une mamie découvrant avec émotion la webcam par les coucous dans le coin supérieur droit de son écran de ses petits-enfants qui ne viennent plus la voir. Björk vieillit, et ça fait mal.



(Cosmogony)


Mais cela n'explique pas tout, et certainement pas l'existence de Cosmogony, abominable ballade pour documentaire animalier, la chanson qui va clouer le bec à tous ceux qui voudraient défendre "Biophilia" comme étant un album sacrifié par Björk sur l'autel de l'expérimentation. J'en ai entendu des bouses cette année, mais je ne m'attendais pas à ce que ce soit Björk, ma Björk - feue ma Björk devrais-je peut-être me résigner à dire, qui m'en inflige la synthèse.



(Hollow)


Hollow, dans un genre différent, rappelle l'une des ambitions premières de Björk : utiliser la pop comme vecteur pour faire passer des idées de composition inspirées de Stockhausen, de Schönberg, ou d'autres compositeurs germaniques en "S". Ici, Björk a visiblement poussé cette ambition à son paroxysme en contraignant un chaton mourant à marcher pendant près de six minutes sur son orgue Bontempi, la chanteuse lui ayant au préalable brisé les pattes à l'aide d'un rouleau à pâtisserie. Je vous laisse juges ; personnellement tout cela me paraît extrêmement dérivatif, surtout après le "One Pig" de Matthew Herbert.

Blague à part, tout n'est pas à jeter dans cet album, et ses meilleurs moments sont justement ceux, rares, qui semblent aller de l'avant : Sacrifice et ses rythmiques aussi soudaines que saisissantes, ou même le réjouissant Virus qui nous rappelle que Björk est encore capable de composer des chansons simples et belles. L'audace n'est pas nécessairement synonyme de torture auditive. On peut jouer avec l'auditeur sans constamment lui dire "Hé, on s'amuse bien, pas vrai ?". L'audace, c'est d'en avoir sans la montrer.
2/5

Joseph Karloff

mardi 30 août 2011

[Comptez pas sur moi] Girls - Father, Son, Holy Ghost

Sur leur premier album, Chris Owens et Chet Jr. White donnaient l'impression d'avoir bourlingué, d'avoir égrainé les disques de Suede, Spiritualized, Pet Shop Boys et Elvis Costello et, avec une énergie et une ambition sans égales, de s'être donné pour mission de sublimer la pop de la fin des années 80 en une collection de tubes superbement enregistrés. Vous vous en souvenez ? C'était il y a deux ans. Ils étaient mes héros. Ils avaient enregistré des chansons sur lesquelles on pouvait décemment chialer et d'autres que l'on pouvait brouillonner sur sa guitare avec une rage adolescente retrouvée. Ils étaient mes héros. Deux ans plus tard, un EP et un nouvel album sont sortis et le constat est sans appel : Owens et White sont deux grosses brèles. Des cœurs d'artichaut façon marshmallows incapables de réitérer ne serait-ce qu'une fraction de la beauté, de l'intensité et de la puissance de leurs premières chansons.


(Vomit, le... single. Le clip vante la gloire des... belles voitures.)

Comme le "Broken Dreams Club" EP l'avait démontré en 2010, Owens ne semble plus capable que d'écrire des bluettes sans originalité et à crooner sans conviction. Tout le talent de producteur de White ne pourrait sauver le disque du naufrage annoncé par ce programme mais ça ce serait si White y mettait du sien et ça n'est même pas le cas. Il y a bien quelques trucs pas complètement ratés (les guitares au tout début de Magic, deux trois idées sur Alex) mais l'album ne fait qu'enchainer les clichés les uns après les autres. De la pedal steel bien cheesy (Myma), des guitares-à-refrain épouvantables (partout), et des choses absolument impardonnables ("Myyyy Loooove... is liiiiike... a riiiver" au début de Love Life, la guitare qui se prend pour un steel drum à la fin de How can I love you...).


Si ce groupe n'avait pas convaincu son monde en 2009 et que ces chansons-là étaient les premières proposées par Girls au monde, PERSONNE ne les aurait signés (du mois j'ose l'espérer). Ce ramassis de nullités cucu la praline miaulées sans émotion est-il sensé être la déclaration d'amour publique de Chris Owens à sa dulcinée ? Si c'est le cas, sa copine doit être sacrément friande de flan, de gelée et de soupe froide parce que tous ces morceaux sont joués avec l'énergie d'une éponge. C'est le genre de chansons qu'on imagine bien dans une salle de bal pour faire danser la promo '53 du lycée de Fremont, dans le Nebraska, à l'heure des slows. Autant dire qu'on se fait chier un maximum. Je n'ose même pas m'imaginer à quoi peuvent ressembler les ébats d'Owens et de sa belle dans la chambre à coucher. Pas besoin, me direz-vous puisque personne n'a semble-t-il eu le bon sens de lancer un bon vieux "Y'a des hotels pour ça" (on n'est plus à un cliché près) à ce sacré Chris lorsqu'il a enregistré ses chansons, ce qui fait qu'on se retrouve avec dans les oreilles quelque chose qui devrait appartenir au domaine du privé. Quelle plaie.


(Honey Bunny)

Les deux chansons les moins abrutissantes du lot sont les plus rapides. Honey Bunny rappellerait presque le premier album avec ses guitares parfois rugissantes, si seulement Owens avait encore en lui un brin de charisme sexuel, un minimum de fougue juvénile ou ne serait-ce qu'un peu d'âme, et si la chanson ne se perdait pas inutilement comme toutes les autres s'écoulent : en une diarrhée de sentiments. Quant à Die, on en vient à se demander ce qu'elle fiche sur ce disque puisqu'il s'agit plus ou moins d'un exercice de style pseudo-hard-rock avec une batterie lourde, des guitares hurleuses dans une sorte de pastiche du plus mauvais des seventies sans réelle chanson derrière le bruit. Quand on pense que dans la seule Lust for life (la toute première chanson de Girls, celle qui nous avait conquis), on compte au moins cinq bonnes idées (la longue intro dissonante, le chant idiot, les paroles marrantes, le melodica, les arpèges de la fin), c'est à se tirer une balle. Il n'y a rien d'intéressant sur ce disque, rien. Il ne provoque que l'ennui, l'agacement et le dégoût. Quelques mots d'Owens ne sont pas à jeter (et c'est peut-être pourquoi il a été choisi d'affubler la pochette de l'ensemble des paroles, ce qui en soi est probablement la seule vraie bonne idée du lot) mais qui aurait envie de s'envoyer pareil somnifère maxi-effet pour réécouter la poésie de pacotille d'un jeune-vieux déjà mort ?


Joe Gonzalez

mercredi 15 juin 2011

[Comptez pas sur moi] Yuck - Yuck

Yuck signifie "Beurk" et vous ne m'ôterez pas de l'idée qu'il faut tout de même être un minimum conscient d'un dégoût auto-infligé pour s'affubler d'un tel sobriquet (*). Pourtant, il n'est pas question d'un sentiment de rejet face à la nature de la musique que propose Yuck mais plutôt d'une gerbe provoquée par l'absolue dépossession d'âme qui est à l’œuvre durant chacune des 50 minutes que dure l'album.

Vous ne pensiez pas lire ça à propos de Yuck, hein ? Après tout ça n'est qu'un peu d'indie rock, à quoi Diable pouvons-nous bien nous exposer ? Et pourtant c'est le mot : "Diable". L'heure est grave, mes amis. Elle est à l'exorcisme et à l'ex-communication car le Démon a fait de ces chansons un passager et il semble m'incomber, ainsi qu'à ma confrérie d'exorcistes spirituels (que l'on nomme de nos jours chroniqueurs, bloggeurs et qui étaient encore il n'y a pas si longtemps étiquetés "critiques") de bouter le Malin hors de ces colonnes, hors de vos oreilles et hors de l'audiosphère.



(Get Away = Foutez le camp)

Ça ressemble à un petit groupe d'indie rock à la cool, et ça sonne tout comme. Mais ne vous y laissez pas prendre car ça n'est qu'une carcasse menée par Belzébuth. Qui d'autre aurait pu forcer ces quatre jeunes anglais apparemment sans défense à pirater si sauvagement l'héritage indie rock des années 90 ? S'il existe des instances telles que Hadopi pour punir le téléchargement illégal, il devrait aussi y avoir un Comité Extraordinaire aux Affaires de Vol Intellectuel non ? Le pillage en règle du patrimoine indie qui est à l’œuvre ici, certains y voient la marque de la génération internet et moi j'y vois la marque du démon. Je suis un humaniste, moi, voyez, je crois en l'humain, je suis un optimiste et je ne peux pas imaginer des êtres humains se présenter devant le public, un label ou pire leurs AMIS, avec ce genre d'entourloupe sous le bras. Comme disait Sherlock Holmes, lorsque toutes les solutions logiques à un problème ont été écartées, c'est une solution illogique, toute improbable puisse-t-elle paraitre, qui doit être la clé. J'en reviens donc à cette affaire de possession.

(C'est Daniel Blumberg qui jouait la petite fille dans l'Exorciste ou bien ?)

Avez-vous écouté ce disque ? On y entend pêle-mêle Pavement, Sparklehorse (Get Away), Sebadoh (Shook down, Suck où la guitare rappelle aussi Built to Spill), Teenage Fanclub et d'autres encore. C'est plus que criant, et c'en est épuisant. Yuck est un caricaturiste de Montmartre que l'on célèbrerait au Louvre, un Gilles Lellouche récompensé aux César, une abomination... On ne peut décemment pas laisser faire. Que les jeunes artistes élevés à Google aient des influences plus larges et imprévisibles qu'auparavant, rien de plus normal. Mais avoir eu à sa disposition une connexion à l'Internet implique aussi de n'avoir aucune excuse quant au plagiat. Lorsque l'on a tout à sa disposition (ou presque), on peut certes s'inspirer mais il convient de respecter ce que l'on sait exister. Si Yuck prétendait aujourd'hui n'avoir jamais entendu aucun disque de Pavement ou Sparklehorse, je les traiterais de menteurs ou de putain d'ignares, flemmards et de parodies de passionnés car quiconque s'intéresse à ce genre de musique au point de vouloir en jouer finit forcément par écouter un disque au moins de chacun de ces artistes, et une fois ces disques écoutés, Yuck aurait dû savoir qu'ils ne faisaient qu'en copier les gimmicks sans rien y ajouter du tout, qu'ils défaisaient leur genre musical favori de son âme et qu'ils contribuaient à le plonger dans l'oubli. Le pire dans tout ça, outre le fait que ça fait un groupe de plus qui ne se rend pas compte qu'avoir une voix et ne pas s'en servir, c'est être un véritable déchet humain, une autre marionnette inutile, c'est que Yuck a bénéficié d'une certaine promotion. La promotion du Mal est en cours et qui en est responsable ? Pas Yuck, pas ces musiciens dégénérés, enfants de Sodome, probablement à demi-inconscients de leurs méfaits. En revanche, les labels, distributeurs et autres managers qui savaient et ont non seulement laissé faire mais ont en plus délibérément choisi de participer.



(Sunday : "I've got a choice now, I've got a voice now" : un choix, une voix, il les a, mais s'en sert-il ?)

Je n'ai rien contre Yuck, le groupe. Ce que j'essaie de vous démontrer depuis tout à l'heure c'est qu'ils ne sont que des victimes sans cervelle. Si on (médias, labels...) ne laissait pas faire ce genre de récupération honteuse, personne ne s'y risquerait et eux non plus. En plus, Yuck a au moins un semblant d'âme qui lui reste. Tel l'Anakin enfoui au fin fond de Vador, le groupe tente par tous les moyens de nous inviter à la méfiance. Le nom du groupe, déjà, mais les titres des chansons, aussi (Suck, Get Away), autant de (sous)texte invitant à la prudence.


(Rubber)

Certes Yuck ne sont pas les premiers à officier dans le rôle du suppôt de Satan suceur de moelle sans originalité, mais leur manque particulier de retenue dans cet exercice, leur nom ridicule, la houpette de leur chanteur, la hype qui les entoure et le hasard ont fait qu'ils ont pris pour les autres. C'est la dure loi de notre société : la Justice est imparfaite et frappe souvent le bénin coupable pour marquer au fer une pratique généralisée et la condamner plus fort encore. "Yuck" n'est pas un mauvais album d'indie rock. Il ne fait que prouver que la notion d'Histoire a aussi un sens en Musique. Si un peintre se mettait à réaliser des portraits dans le même style que Klimt ou des paysages avec la même méthode que Van Gogh, on le taxerait de fumiste et on lui cracherait à la gueule. La musique que joue Yuck n'est certes pas mauvaise mais elle a déjà été jouée. Plus d'une fois. Et depuis au moins quinze ans. Je ne vois pas pourquoi ces quatre-là se verraient refuser le mollard facial qui leur revient.


Joe Gonzalez


(*) : Ou bien il faut être sacrément con.

jeudi 28 avril 2011

[Comptez pas sur moi] Destroyer - Kaputt

Avant de recevoir le CD, je ne connaissais pas du tout Destroyer. L'association de ces deux mots "Destroyer" et "Kaputt" me laissait imaginer un album bien violent, genre hardcore punk ou death metal. Puis, la pochette m'a plutôt orienté vers un faux post-rock bateau (*1) à la Mogwai. Inutile de vous dire que cette anticipation follement erronée a peut-être bien biaisé mon écoute initiale et celles qui ont suivi.

D'après ce que j'en ai lu, Destroyer est un monsieur, Daniel Bejar, qui aime bien faire des albums très différents les uns des autres. C'est tout à son honneur. Pour cet album (son neuvième et c'est la première fois que j'entends parler de lui : c'est fou la quantité phénoménale d'artistes installés que l'on n'écoutera probablement jamais. Surtout quand on est un monomaniaque capable de passer la moitié de l'année à n'écouter que deux ou trois albums en boucle : comme Joe, je suis plutôt décontenancé par "The King of Limbs", mais ça ne m'a pas empêché de lui consacrer tout ce début d'année - à TKOL, pas à Joe (*2). Si ce n'était pas que de la musique, c'en serait pathétique), pour ce neuvième album disais-je, c'est visiblement la variété 80's qui a eu les faveurs de super Dany.



(Kaputt ; lu dans les commentaires Youtube sur cette chanson : "Thumbs up if you think Mcgyver would love this shit")


Pour tout vous dire, plus j'écoute "Kaputt" et plus je me dis qu'il aurait pu être un album de The xx si ces derniers n'avaient pas eu la bonne idée de la jouer sobre dans la vénération eighties. Car à l'instar de Philippe Léotard au rayon piquette de sa supérette, ou de Patrick Wolf un jour de remise à Le Temps des Cerises , "Kaputt" ne connait pas la sobriété. Je soupçonne même l'effrayante unanimité critique autour de cet album de n'être qu'une conséquence supplémentaire de la gloubiboulguisation des esprits qui n'en finit pas de devenir la norme chez le trentenaire civilisé.

(Dans "Hélène et les garçons", le vrai artiste c'était clairement José)

"Kaputt" balance tellement de vilaines références passéistes à la seconde qu'on dirait Eric Zemmour. Tout est là, la voix cheesy qui s'écoute, la batterie électronique, la réverb, le synthé kitsch, les ambiances lounge et le saxophone, oh oui le saxophone, ça pour être là il est là. Je vous parlais récemment du saxophone de Gentil Dauphin Triste : visiblement le gars n'est pas au chômage, Daniel Béjar est allé le chercher directement avec sa Delorean et lui a donné carte blanche pour engluer un album qui n'en avait même pas besoin.



(Savage Night at the Opera)

Écoutez Savage Night at the Opera, il y a même un riff qui cite ostensiblement Enola Gay de Orchestral Manoeuvres In The Dark. Non mais sérieusement, on ne fait pas ça, sauf dans une parodie. A moins que "Kaputt" ne soit effectivement une parodie. Si c'est le cas, c'est un chef d’œuvre, bravo, j'applaudis ; en appuyant sur le bouton "applause" de mon synthé Casio.


Joseph Karloff


(*1) Destroyer, bateau, vous saisissez ?
(*2) C'est pas faute d'avoir essayé.

mercredi 13 avril 2011

[Comptez pas sur moi] Alela Diane - Alela Diane & Wild Divine

Vous êtes chauds pour une théorie foireuse ? En voilà une de mon cru : fondamentalement, il existe deux parcours-type chez l'auteur/compositeur moyen que je qualifierais d'auto- destructeurs sur le plan musical.

Cas n°1 : l'artiste "compositeur". Il a le sens de la formule musicale et sait ficeler ses morceaux comme un polar suédois. Hélas, par manque de voix, de charisme, de présence, il peine à incarner ses chansons, à leur donner corps. Pourtant, c'est la trajectoire que sa carrière va suivre : au fil des albums, il ira vers un style plus épuré ou plus léger pour se mettre en avant. De façon caricaturale, c'est la trajectoire de bien des artistes ayant provoqué la mort de leur groupe pour se lancer dans une carrière solo comme Colin Blunstone des Zombies, ou même Paul McCartney si je veux vraiment être bêtement polémique. Impossible de citer de meilleurs exemples de mémoire car, par définition, ces gars-là ont disparu de la circulation.

Cas n°2 : l'artiste "interprète". Le genre qui peut capter l'attention en chantant l'annuaire. Une guitare, une voix, et voilà que l'émotion suinte à travers les hauts-parleurs du monde entier. Celui-là gâchera malheureusement sa carrière en suivant le chemin inverse, frustré de n'être aimé que pour lui-même et non pour ce qu'il pourrait créer. Des noms ? Cat Power, Leonard Cohen, Alela Diane.



(Suzanne - ceci n'est pas une reprise)

"Tu as vraiment une voix magnifique, Alela". Cette phrase, Alela Diane a dû l'entendre des centaines de milliers de fois, depuis son interprétation en 1988 de Heart of Gold au spectacle de fin d'année de son école primaire qui fit pleurer mamie, jusqu'au dernier papier entendu sur France Info avant-hier. Chanter, elle a toujours adoré ça, accompagnée par la guitare de son papa, alors, qu'en plus on lui dise que c'est beau quand elle chante, pensez comme ça la faisait rougir !


Alors Alela s'est dit qu'elle aussi pouvait essayer de faire ses propres chansons. Elle ne joue pas très bien de la guitare mais c'est pas grave, je vais faire tourner les deux trois accords que papa m'a montrés se dit-elle, et paf, ça fera des chansons, comme dans la pub sur la télé de mamie (papa veut pas que je regarde la télé). Ces balbutiements donneront naissance au magnifique "The Pirate's Gospel", qui a mis trois ans, entre 2006 et 2008, pour s'exporter convenablement et conquérir ses premiers fans. Trois ans de "Tu as écouté Alela Diane ? Elle a une voix magnifique" en continu, dans toutes les langues. Trois ans pour entendre ce que j'entends depuis que je suis née, pensa Alela ? No way. Maintenant que j'ai les moyens, je vais leur en mettre plein la vue.



(Heartless Highway)

Et on en a eu plein la vue. Un vrai paysage bourguignon. Du plat, du jaune, du plat. D'abord avec "To Be Still", et aujourd'hui avec cet "Alela Diane & Wild Divine", son frère jumeau. Pas la peine de s'étendre dessus, franchement. De la country alternative de papa (qu'elle joue avec son papa, logique) banale comme pas possible. Le morceau Heartless Highway fait presque figure de tentative de dodécaphonisme quand on le compare à ses neuf autres copains sans vie.

Et le pire à l'écoute de ce morne album, c'est quand on pense à la vingtaine de copies carbone à venir qui constitueront la carrière d'Alela Diane.


Joseph Karloff


PS : Je n'arrive pas à regarder la pochette sans immédiatement focaliser mon attention sur son menton obscène.

jeudi 7 avril 2011

[Comptez pas sur moi] The Kills - Blood Pressures

Ce qui faisait tout l'intérêt des Kills, c'était leur sex appeal. Si vous êtes familiers de la grammaire française et en particulier de l'imparfait vous avez déjà compris que le duo n'a plus grand chose de sexuel à proposer.

La formule était pourtant simple : le minimalisme. Sur "Midnight Boom" (2008), il y avait tous les éléments pour vous donner envie de niquer. Une boite à rythme dépouillée et répétitive, quelques rugissements torrides de guitare et surtout la voix féline teintée de sueur coïtale d'Alison Mosshart, parfois rejointe pour le meilleur par les chœurs susurrés de Jamie Hince. Que les chansons ne soient que des blues rapides et abâtardis importait peu : les Kills avaient un son et un propos : le passage à l'acte.

(J'ai tout cassééééééééé HRN HRN ! Jack "Butthead" White à votre service.)

Malheureusement, le succès public de The Dead Weather, le projet heavy blues bien gras de Mosshart en compagnie de Jack White, a peut-être été le détonateur d'un explosif depuis longtemps assemblé dans l'esprit de VV et ce dynamitage attendu a eu un effet dévastateur sur le nouvel album des Kills, qui se trouve ne présenter aucune sorte d'intérêt. A moins bien sûr que vous n'ayez besoin de blues surchargé d'arrangements, sans aucune originalité ni tension, pour charger vos batteries.

A titre d'exemple, le single Satellite reprend presque trait pour trait la mélodie et la rythmique d'une chanson des Congos (Fisherman) et plus loin sur l'album, Jamie Hince décide de chanter sur une sorte de best-of de John Lennon tout-en-un (Wild charm), dont la mélodie ressemble à s'y méprendre à celle de Jealous guy.


(Wild charm, lorsque Hotel paume ses roustons)

Le trophée du crash en plein vol revient cependant à The last goodbye, qui démontre de façon définitive l'invalidité de la nouvelle thèse des Kills, tant il est vrai que VV n'est ni une chanteuse suffisamment talentueuse ni un personnage suffisamment décalé pour interpréter une ballade au piano sans se décrédibiliser entièrement (et sans produire bâillements et ennui chez l'auditeur).


(The last goodbye, ou la débandade façon VV)

Ça n'est certes pas si éloigné de ce à quoi tout le monde s'attendait mais c'est sans relief, sans inspiration, et surtout, surtout, sans testostérone, sans œstrogènes et sans intérêt. Dommage.


Joe Gonzalez

jeudi 3 mars 2011

[Comptez Pas Sur Moi] Jamie XX & Gil Scott-Heron - We're New Here

On en veut toujours plus, on ne se satisfait plus de rien. On cherche sans cesse à prolonger un plaisir, le sucer jusqu'à en dévorer la moelle. Depuis quelques années, le principe d'album remix pullule lorsqu'une œuvre connait un certain succès : Gonjasufi, Au Revoir Simone, Liars bientôt Daft punk etc. A chaque fois (ou presque), c'est la triste légende de Midas inversée, l'or touché par la main des remixeurs se transforme en un objet banal, souvent laid. En 2010, "I'm New Here" a bénéficié d'un très bon accueil et il était presque logique qu'un album de remixes fasse, aujourd'hui, son apparition. Jamie Smith, aka Jamie XX, la boite à rythme du groupe The XX, qui publie environ deux remixes par semaine depuis un an, est aux commandes du projet "We're New Here".

Jamie a du talent, ça on ne peut pas le nier. Ses multiples remixes et sa dextérité à manipuler un MPC suffisent à lui donner un certain crédit. De ce jeune homme, on pouvait se permettre d'espérer un travail de qualité, qui aurait enfin donné un sens à un concept qui n'a plus convaincu depuis... au moins Nine Inch Nails. Car c'est bien là qu'est le point faible de ce type de projet : on n'y trouve souvent aucune utilité, aucun but et parfois même aucune idée.

(New York Is Killing Me (remix de Jamie XX))

Au terme de l'année passée, en annonçant ce projet, Jamie XX livre le single promo, à savoir le remix du très bon New York Is Killing Me. Comme prévu, l'ambiance est dub, noire et sent le renfermé du garage. Ça marche, c'est efficace et ça donne envie d'en entendre plus, même si d'autres y trouveront une certaine vulgarité sonore. Un peu plus tard, c'est au tour de I'll Take Care Of U de passer dans le mixeur. Ici, pas de doute, même si le registre diffère et adopte un beat plus binaire, on est convaincu. La voix whiskarde de Gil-Scott Heron prend une dimension jusque là encore inconnue offrant à la chanson un coup de fouet aussi efficace qu'un stimulant musculaire électrique.

(I'll Take Care Of U (remix de Jamie XX))

Malheureusement, il aurait du s'arrêter là. Si les singles promotionnels sont souvent au dessus du lot, ici ce sont les seuls remixes valables. Le reste de l'album sombre dans une vulgarité dub qui tutoie le risible et embrasse l'ennui. Si la piste Running s'écoute sans trop de peine (c'est tout de même limite), il en est tout autre du reste. Smith n'hésite pas à utiliser tout les clichés du dub et de ce que d'autres appellent le "future garage". Certaines tracks sont aussi inutiles qu'inécoutables tant il abuse d'effet entendus et ré-entendus. On se croirait presque, par instant, dans ces soirées où le son importe aussi peu face à la transpiration des corps sourds et hyperkinétiques. Gil-Scott Heron se fait torturer le larynx par des variations de pitchs incessantes et dérangeantes. L'atmosphère riche que délivrait "I'm New Here" est dénaturée, violée par une banalité écœurante. La victime est à terre tandis que Smith continue son va-et-vient infect.


Jamie XX ne déroge pas à la règle et prouve, comme la majorité de ceux qui se sont embourbés dans ce type de projet avant lui, l'inutilité quasi-systématique d'un album remix. Pis, il crée ce sentiment désagréable de voir salie une œuvre que l'on aime. Voici un album qui ressemble plus à une séquelle odieuse et sous-traitée (du genre "direct-to-DVD) dont le but est de gaver les obèses déjà emplis de mélodies grotesques et ingénues.

Julien Masure

mardi 18 janvier 2011

[Comptez pas sur moi] Anna Calvi - Anna Calvi

On voudrait nous faire une montagne d'un tas de galets. Ah bah les hommes ont toujours été des bâtisseurs, je veux bien leur accorder de n'être pas de mauvaise foi. Vous savez comment ça marche : la façon pessimiste de voir les choses serait de dire qu'à notre époque, la consommation est telle que l'on a besoin d'un next big thing tous les dix jours ; et la façon optimiste (si si !) de considérer le marasme comme un bouchon autoroutier que seul(e ?) un élu pourrait fluidifier. Peu importe en fait puisque voici venue Anna Calvi, la nouvelle PJ Harvey©.

Passons sur le "nouvelle" qui sous-entend que PJ Harvey serait un modèle de plaisir sonore aujourd'hui obsolète et qui pourrait être plus ou moins insultant pour Polly Jean (42 ans, pas encore retraitée) si celle-ci en avait quelque chose à fiche d'Anna Calvi. Ou alors peut-être est-ce une façon de dire que depuis que PJ Harvey a changé de style (circa 2007) et abandonné le "rock", il y a une place de grosse voix rauque à prendre... Mais ça serait oublier que Florence (celle qui se trimballe une Machine) a plus ou moins repris le flambeau il y a deux ans et qu'elle a tout de même eu son petit succès.


(I'll be your man)

Anna, que l'on compare aussi à Jeff Buckley (parce qu'elle sait jouer de la guitare un peu mieux que la moyenne mais aussi parce que sa voix est puissante et que le son de cet album est très rond et lisse comme l'était celui de "Grace"), a ceci de différent de Florence qu'elle sait retenir son envie de beugler à tout va, et ça n'est pas rien car avoir du coffre est un avantage jusqu'à ce que les hurlements à tout va n'en fassent un inconvénient. Cependant, largement moins inspirée que ne pouvait l'être le fils Buckley avec une guitare, elle a tendance à placer l'instrument au premier plan quand ça n'est absolument pas nécessaire (par exemple les très inutiles introductions instrumentales gorgées de réverbération que sont Rider to the sea et le début de The Devil).


(The Devil)

La réelle sanction tombe dès les premières chansons : Anna Calvi a une jolie voix, mieux maitrisée que celle de PJ Harvey à ses débuts, mais elle ne sait pas émouvoir. Ses chansons ne sont jamais ratées mais ne provoquent ni émotion ni étonnement : on sait par cœur où l'on va avant même d'y être et on a vite l'impression de ne pas retenir de riff, de mot, de son tant tout est homogène. Cette sorte de romantisme hésitant constamment entre rock et eau de rose, entre Robert Rodriguez et James Gray, et qui parcourt le disque comme un fil conducteur refusant toute forme d'engagement n'a rien de très étonnant et rappelle nombreux autres premiers albums encourageants mais pas transcendants : si Anna Calvi convainc le public ce sera par la fourberie (non préméditée, d'ailleurs, j'en suis certain) de ce consensus sonore, mais elle risque de se mettre à dos tous ceux pour qui la musique est autre chose que de la "variété", ceux qui ont besoin d'un grain de sel, d'un tube, d'une artiste qui dépose ses roustons sur la table d'entrée de jeu (on peut reprocher beaucoup de choses à Florence, elle a au moins eu cette force-là), et c'est pourquoi "Anna Calvi" n'est qu'un disque moyen.

Évidemment, ça n'est que son premier album et il est tout à fait possible qu'elle s'affirme par la suite mais en attendant, moins puissante que Florence, moins émouvante que Buckley et surtout beaucoup, beaucoup moins subtile et talentueuse que Polly Jean Harvey, Anna Calvi est une nouvelle victime de la razzia médiatique. Une "sensation FNAC" beaucoup trop précoce pour être vraie qui décevra ceux qui s'attendaient à du rock'n roll et ne touchera que ceux qui croient que Jean-Charles Fnac est un talentueux rock critic.


Joe Gonzalez

mercredi 12 janvier 2011

[Comptez pas sur moi] Twin Shadow - Forget

Un nom c'est important et si au bout de 60 ans de pop music la liste des possibles s'amoindrit d'heure en heure, il reste un paquet de noms disponibles pour les nouveaux venus. Si vous débutez dans la musique, vous avez le choix : vous pouvez reprendre un nom déjà usité mais tombé en désuétude (exemples : Droids, ce combo électronique français dont personne n'a entendu parler, ou bien KungFu, des rockers allemands dont le seul album n'a jamais atteint l'oreille de personne, ou bien Fred François, qui aurait été un chanteur populaire français dans les seventies), vous pouvez aussi faire comme tout le monde et baser votre pseudonyme sur un jeu de mot "cool" comme le Brian Jonestown Massacre ou Radiohead (dont le nom fait référence à une chanson de Talking Heads) voire Slalom Aleïkoum si vous voulez innover. La dernière solution, la meilleure, consiste à choisir votre alias à partir du néant et là, soit vous avez de la suite dans les idées et un maximum d'imagination et vous vous appellerez Mordant Music ou Afrirampo (voire Einsturzende Neubauten mais vous vous aliénez alors tous ceux qui ne sauront pas le prononcer) soit vous êtes aussi imaginatifs qu'un film de Dany Boon et vous vous appellerez Wild Nothing, The Black **** ou Twin Shadow (*).


(For Now)

Il m'a fallu passer outre cette terne affiche avant d'écouter la musique de George Lewis Jr, dont Twin Shadow est l'alias. Il faut dire que la même année, Twin Sister faisait aussi ses débuts et que j'avais mieux à faire que d'apprendre à différencier les deux. Cependant, je voulais revenir sur cet album qui a eu très bonne presse afin d'expliquer pourquoi nous n'en avions pas parlé au cas où vous vous poseriez encore la question et si vous vous l'êtes déjà posée un jour. La réponse est que c'est chiant comme la mort ce que joue George Lewis second du nom. Tout est dit. Je n'écris pas cette chronique (peu professionnelle) parce que je m'ennuie, ou pas entièrement, mais bien pour vous rappeler que la musique est ma passion et que je ne m'enquille des disques que parce que ça me plait, parce que ça me donne envie de danser, parce que ça excite mes méninges, m'émeut, me fait ressentir de la haine (contrôlée) et m'en purge, ou parfois (plus rarement) parce que ça me fait marrer, mais il n'y a aucune chance pour que j'écoute un disque aussi mortel que celui-là plus d'une fois et vous devriez en faire autant.

George Lewis Jr.

Comprenons-nous bien, ça n'est pas un mauvais musicien, George, ni non plus un mauvais parolier, chanteur ou arrangeur (on peut tout de même affirmer qu'il est super nul pour se trouver un nom de groupe), mais si je suis le premier à m'enthousiasmer quand un type ré-interprète pour mieux nous faire bouger (sans non plus aller jusqu'à ignorer la part de facilité dans cette opération et d'ailleurs vous pouvez toujours chercher le dernier LCD Soundsystem dans mon top de fin d'année), il y a une limite à mon enthousiasme et cette limite est certainement liée au concept de "propos". Twin Shadow joue de la synth pop, soit, et on y entend les années 80 anglaises à chaque seconde, des Smiths (le chant) à The Human League (les synthés) en passant par quelques guitares post-hard-rock sous mixées, une batterie d'époque, de la réverb partout et des gimmicks que n'auraient pas refusés Depeche Mode... Mais Twin Shadow ne va nulle part. La synth pop que George a écoutée, il l'a prise comme ça, il a trouvé ça joli, alors il l'a reproduite comme John Hammond l'avait fait au Costa Rica, sans compter. Seulement, les types qui jouaient cette musique il y a trente ans ne le faisaient pas "parce que c'est joli", ils avaient un propos : ils jouaient du synthétiseur en réponse aux guitares qui dominaient la pop d'alors, ils sublimaient la société anglaise en crise par leurs textes et leurs sons, et leur musique avait valeur de nouvelle révolution après les diverses vagues de punks de la fin des années 70. Il y avait, en plus, quelque chose que Twin Shadow ne cherche même pas à se trouver : un propos.


(Shooting holes at the Moon, autant pisser dans un violon)

Vous me direz, tout le monde ne cherche pas un propos, un fond et dans ce cas, Twin Shadow fera l'affaire puisque Lewis est un compositeur doué et qui sait jouer de tout (ses batteries et ses basses sont plus que simplement "pros"). "Forget" est une jolie copie de synth pop anglaise des années 80, avec cette touche de totale insouciance qui caractérise les années que nous vivons, qui aimerait nous faire oublier un original que de toute façon, une majorité n'écoute plus. Je ne suis pas dupe et je vous invite à être vigilants. Alors qu'on nous remake tout, partout (les fringues vintage façon eighties, les films déjà vus comme Karate Kid et l'Agence Tous Risques...), avons-nous vraiment envie de voir les meilleurs moments de l'Histoire de la pop réduits à des vignettes Panini collées par-dessus les photos de nos héros ? Avons-nous réellement envie d'oublier pour mieux laisser le rouleau compresseur d'artistes sans âme aplatir les formes de qui fut (et reste) un Art ? Avons-nous vraiment envie d'écouter Twin Shadow ?


Joe Gonzalez


(*) : Vous avez remarqué à quel point c'est facile ? Prenez deux mots, un adjectif et un nom, et vous avez un nom de groupe prêt à l'emploi !

mardi 21 décembre 2010

[Comptez pas sur moi] Daft Punk - Tron Legacy

Qu'y a-t-il de plus absurde que d'écouter la bande originale d'un film sans avoir vu ce dernier ? Laissez-moi poser la question autrement : qu'y a-t-il de plus absurde que de mettre en avant la bande originale d'un film plutôt que le film lui-même ? Pour les fêtes de fin d'année, Disney propose "Tron Legacy" pour le plus grand plaisir de nos lassitudes mornes. La stratégie commerciale de la souris aux grandes oreilles noires est assez neuve : centrer sa visibilité sur la bande son du film ; je me propose alors de jouer le même jeu et de critiquer ce disque sans avoir vu le film.

La tradition cinématographique trimballe une idée très précise du rôle que doit jouer la musique dans un film. On peut le résumer par l'adage bien connu : "une bonne musique de film, c'est celle que l'on n'entend pas." Dans cet état d'esprit, une bande originale accompagne l'image, suit le rythme du scenario, accentue les mots et avive les peurs. Elle ne peut alors pas porter le film à bout de bras ou lui donner une légitimité (sauf s'il s'agit de comédies musicales ou de biopics consacrés à des musiciens, bien sûr). Pourtant, de plus en plus d'œuvres voudraient donner tort à l'adage (pensez Amélie Poulain)... et pourquoi pas ! La musique doit pouvoir se libérer de ce carcan d'écolier à deux balles et pouvoir, si c'est légitime, revêtir un rôle autre que celui de la passive couverture. Mais pas à n'importe quel prix.

On ne peut pas le nier, Daft Punk avait son style (la French Touch) et certaines de leurs compositions portent en elles une époque, une effervescence. Seulement voilà, Daft Punk a comme tout groupe influent engendré des rejetons. Pedro Winter (aka Busy P. ancien manager des deux "robots"), Justice et les gens du label Ed Banger en général sont la progéniture acnéique de Daft Punk. Ils ont créé une sorte de French Touch 2.0, upgrade odieuse d'un style qui se voulait subtil autant qu'entraînant. Les guitares funky ont fait place à une dose maximale de rock'n roll dégoulinant. Les beats tapent dur, le poing est rageur, la guitare est saturée à ne plus pouvoir respirer et le souffle se coupe vite. Il faut croire que c'est ce que les gens demandent. Ces pseudo-rockeurs, coupables de parenticide sans idée avaient de quoi nous rendre nostalgique. Le retour de Daft Punk au plus près des samplers redonnait un brin d'espoir. Seulement voilà, la superbe est perdue, la subtilité n'est plus et on se croirait dans une boite, en 2005, remplie de fluokids, ce qui a le don de me foutre les jetons !


Le titre phare, Derezzed, représente à merveille l'étron cacophonico-beauf qu'est cet album.

Il y a quelques semaines, Derezzed, le titre phare de l'album était sur la toile. Quelques heures auront suffi pour créer un buzz exceptionnel. Rendez-vous compte, les Daft reprenaient du service ! Pourtant, à moins d'être un aficionado dépourvu objectivité, il fallait se rendre à l'évidence : ce morceau était mou, vide, autant le dire... mauvais. C'est malheureusement à cette image que l'album a été conçu. Alors que les deux français avaient montré de la créativité et du talent avec "Interstella 5555" (2003), ils livrent ici 22 pistes plus clichées les unes que les autres. Les violons y sont trop faciles (et trop présents) et les lignes de basses prévisibles. Pour tout dire, aucun indice ne permet de repérer la touche française d'un Daft Punk sombré dans la caricature vulgaire.

Un grandiloquence imbuvable, voilà ce que semblent révérer les sonophages sourds qui, la chemise en sueur, lèvent le poing en hurlant au génie. Daft Punk est perdu pour nous et comme pour tous les artistes ayant marqué leur époque, beaucoup mettront du temps à le réaliser.


Julien Masure

lundi 25 octobre 2010

[Comptez pas sur moi] Smashing Pumpkins - Teargarden by Kaleidyscope Vol. 1: Songs for a Sailor

Vous voulez une histoire avec des citrouilles qui fout les boules, dans tous les sens du terme ? En voici une, inspirée de faits réels, une version moderne du Strange Case of Dr. Jekyll and Mr. Hyde.

Billy est un musicien appliqué, fils de musicien appliqué, qui se passionne dès son plus jeune âge pour la musique. Il démontre rapidement, en plus d'un vrai talent de guitariste, un sens de la composition qui lui permet d'aborder tout un tas de styles différents avec son groupe d'amis.


Mais voilà, Billy vit dans l'ombre d'un autre songwriter plus charismatique, Kurt. Aussi, un soir d'angoisse, il concocte un étrange breuvage censé développer sa capacité à susciter l'admiration pour revenir sur le devant de la scène. La mort prématurée du rival, cumulée aux effets de la potion, lui permettent de flirter avec le succès mondial ; mais déjà, les premiers effets secondaires attaquent son cuir chevelu, l'obligeant à raser son crâne intégralement.

Le succès demeure quelques temps mais s'estompe petit à petit, tout comme les talents initiaux de Billy, qui a de plus en plus de mal à contrôler B0lly, son double maléfique. Ce dernier fait disparaître un à un chacun des membres du groupe de Billy, jusqu'à l'implosion de la bande. B0lly devient alors le seul maître de l'enveloppe charnelle de Billy.


La suite est aussi consternante que vraie : un supergroupe supernul, une apparition dans un match de catch, des lectures de poèmes niveau maternelle, des performances karaoke en live, le grand amour avec Jessica Simpson, et finalement la récupération de la franchise Smashing Pumpkins pour attraper les quelques gogos qui n'ont pas tout suivi.

Le dernier projet de B0lly, "Teargarden by Kaleidyscope", ne se télécharge pas : il s'attrape. Il est à la musique ce que le Sida est à l'amour ; on croit qu'on va passer un bon moment, et on se retrouve maudit à vie. Vous pensez peut-être que j'exagère, vous allez vouloir télécharger ces chansons offertes par B0lly pour vérifier, parce que bon, ça ne peut pas être si mauvais : ne le faites pas. NE LE FAITES PAS. Je vous en conjure.



Je vous résume le premier EP issu de ce projet en une phrase : de la même manière que Phil Collins est un excellent batteur, Billy Corgan est un excellent guitariste. Attendez... Phil Collins... Tiens tiens, faudra que je regarde s'il avait des cheveux au début de Genesis.


Joseph Karloff


PS : le rédac' chef m'oblige à vous fournir un lien pour écouter l'album... (je le précise pour que vous vous rappeliez bien que c'est Joe le responsable, pas moi)

vendredi 3 septembre 2010

[Comptez pas sur moi] Interpol - Interpol

En 2002, un grand album sortait de chez Matador Records, enregistré par un groupe alors inconnu. La pochette aux couleurs rouge et noir annonçait un disque à l'ambiance unique : "Turn On The Bright Lights." Il n'aura fallu que ces onze chansons pour déjà rendre Interpol culte (*1) et en faire une séquelle depuis si longtemps ardemment désirée de feu Ian Curtis et de sa Division de la Joie. Malheureusement, trois albums ont suivi et à chaque fois, ce fut une nouvelle déception et un rendez-vous supplémentaire pris chez l'oto-rhino. "Our Love To Admire" (2007), le troisième LP, sonnait le glas d'un groupe duquel on n'attendrait plus rien (*2), auquel on ne croirait plus, qui n'était plus qu'un magnifique souvenir, révolu.

"The new record falls back towards the first. [...] There was an effort in Daniel's guitar tone ; he rediscovered it playing in his loft space for a year without anybody.[...] It's back." (*3)
(Sam Fogarino, batteur d'Interpol, en 2009)


Malgré les airs flagrants de marketing publicitaire que peut laisser entrevoir cette déclaration, on osait redonner du crédit à ce groupe, une chance, une ultime chance ! C'est qu'il est difficile de les oublier et de les renier, de se dire que "Turn On the Bright Lights" n'était qu'un coup de chance. Cependant, une très mauvaise nouvelle est tombée quelques temps plus tard : Carlos Dengler, le génial bassiste junkie à qui l'on doit le riff de basse d'Evil ou encore celui d'Obstacle 1, quittait le groupe. Même si l'on peut lui reprocher une imagination de moins en moins fertile au fil des albums, il restait le membre le plus intéressant du groupe... si l'on oublie bien sûr qu'il est censé avoir eu le temps de signer (toutes ?) les lignes de basse de ce futur opus avant de partir.

Ce truc horrible est la pochette de l'album.

L'une des forces du groupe est qu'il a toujours su ouvrir ses albums de belle façon. Untitled, Next Exit et Pioneer To The Fall (seule chanson intéressante de "OLTA" ?) tapaient toutes juste. Success, la première track de ce nouvel opus n'a d'intéressant que l'ironie de son nom. Voilà une chanson qui ressemble à une parodie de ce qu'Interpol a fait de moins bon ; rien ne se dégage, aucune couleur ne s'installe. Peu après, Lights (premier single promo de ce LP) fait son apparition ; ses guitares lui permettent de sortir du lot, sa montée vers un climax jamais atteint lui offre une odeur particulière. Elle ne parvient pourtant pas à s'imposer au sein d'un album trop chaotique où, si l'on ose poursuivre son chemin, on tombe sur des inaudibles (Always Malaise, Safe Without) et on enjambe le cadavre qu'est All Of The Ways. Où Paul Banks et ses comparses veulent en venir avec cette pièce sans âme, je n'en ai aucune idée.

Lights, la seule chanson valable de cet album

Cet album vient confirmer une idée que j'avais depuis longtemps sur ce groupe. "Turn On the Bright Lights" était un album empli d'incertitude, de jeunesse, de craintes et d'une authenticité palpable. Voilà peut-être la raison pour laquelle on les a tant comparés à Joy Division : cet oubli de l'artifice, cette qualité dans la simplicité, cette pudeur qui se met à nu. Plus les années ont passé et plus Paul Banks donnait l'impression d'assumer sa voix (ce qui paradoxalement la rendait moins belle), Daniel (le guitariste), quant à lui, semblait prendre des cours chez Coldplay. Le groupe laissait derrière lui l'influence post punk qu'on lui supposait à ses débuts pour offrir une presque-pop indie digne des bacs de supermarché.

Barricade, une chanson (et un clip) à l'image de l'album

"Interpol" est un mauvais album. Les New Yorkais sont, en effet, retournés vers leur débuts mais en s'auto-caricaturant grossièrement. Voilà un album que n'importe quel fanatique de l'Interpol original aurait pu enregistrer dans son garage après quelques bitures. Voilà un album qui aurait du rester dans le garage du groupe. Voilà un groupe qui est définitivement mort et qui
n'est plus qu'un agréable souvenir.


Julien Masure







(*1) Entre autre bonne presse, à travers l'internet et la presse papier, et pour donner un exemple précis, Pitchfork, qui a donné un 9,5/10 à "Turn On The Bight Lights" l'a également choisi comme meilleur album 2002 et 20ème meilleur album des années 2000.
(*2) Le groupe lui-même a déclaré avoir légèrement renié OLTA, reconnaissant sa faible qualité.
(*3) Traduction : Le nouvel album retombe dans la direction du premier. Il y a eu une avancée dans la tonalité du jeu de guitare de Daniel ; il l'a redécouverte en jouant dans son loft, pendant un an, sans personne. C'est de retour.