C'est entendu.
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mardi 20 septembre 2011

[Fallait que ça sorte] Black Rebel Motorcycle Club — The Effects of 333

N'y allons pas par quatre chemins : du point de vue de leur carrière, Peter Hayes et ses acolytes se sont tiré une balle dans le pied en sortant "The Effects of 333" en 2008. L'album d'ambient expérimental a reçu une volée de bois vert de la part de quasiment tous les critiques et auditeurs : zéro virgule quatre sur Pitchfork, moins de 2/5 sur Rate Your Music… des critiques pas toutes assassines, et parfois même remplies de bonne volonté, mais qui débouchent quasiment toutes sur un sentiment de déception et/ou d'incompréhension. Souvent une réaction de rejet pur et simple (ce qui se comprend parfaitement). Au pire, une critique faussement justifiée par des parallèles foireux (j'aimerais bien que le critique de chez Pitchfork m'explique où il entend une tentative "maladroite" de "recréer [la musique de] Fennesz" sur ce disque !). Au mieux, sur la meilleure critique que j'ai pu lire, une description très juste mais sans prise de position ; peut-être parce qu'il n'est pas si difficile que ça de "comprendre" l'album, mais beaucoup plus de l'apprécier quand on n'accroche pas à ce genre de musique a priori — et donc de le recommander aux fans du groupe… En fait, le sentiment général des fans vis-à-vis de cet album peut plus ou moins se résumer à ce qu'avait dit Joe : "[…] [L]e BRMC est un groupe de rock'n roll, dont la fonction est d'écrire toujours à peu près les mêmes chansons et de les jouer avec passion, alors qu'ils laissent expérimentation, réinvention et intellectualisation à d'autres conviendra à tout le monde."


(The Effects of 333)

Je n'aurais rien eu à reprocher au Black Rebel Motorcycle Club s'ils s'étaient contentés de sortir de bons albums de rock, mais voilà : j'aime encore plus le groupe depuis que j'ai écouté "The Effects of 333". Ceux qui vous parleraient de virage expérimental pseudo-intellectuel pour la forme ou de provoc' à la "Metal Machine Music" se trompent : l'album, à l'origine, fut inspiré par les insomnies de deux des membres ; insomnies qui les ont poussés à expérimenter sur des sons d'ambiance, somnifères ou autres, à l'origine sur des pistes de plus de 45 minutes, avant que l'album ne change et ne prenne une direction "cauchemardesque" (pour reprendre les mots de Hayes). Un disque expérimental pour le groupe, incontestablement, mais aussi un disque cathartique, expressif à sa manière, et certainement pas aussi vide qu'il n'y paraît. Ce que propose ce disque, présenté comme "simplement abstrait" et sorti sur le propre label du groupe, est un paysage post-apocalyptique, désolé, dépeuplé sans être tout à fait mort ; reflet de cet état à moitié conscient, empreint d'une agitation impossible à évacuer et pourtant à moitié "ailleurs", que tous ceux qui ont déjà passé des nuits blanches connaissent bien.


(Sedated with Sterilized Tongues)

Les différentes pistes sont des variations sur le même thème : des samples lointains, des nappes, des grondements, et aussi (et surtout) des pulsations électriques parmi les décombres, oscillations qui animent réellement la musique. Pas une seule parole ici, mais sur trois pistes, des mélodies à la guitare qui tournent en boucle, seule source de "chaleur humaine" (étonnante mais finalement bienvenue) de l'album. Exploration d'une ville détruite, d'un volcan ou d'une architecture inconnue, loin de toute civilisation, le disque ne manque pas d'inspirer et d'intriguer, et plusieurs passages (la piste-titre et sa suite Still No Answer, ou Sedated With Sterilized Tongues) sont mémorables ; j'aurais d'ailleurs bien aimé entendre une version longue de la piste-titre (coupée ici à 3:33)…


(And With This Comes)

"The Effects of 333" est un disque un peu naïf par moments, quelque peu inégal aussi. Certains sons auraient certes mérité d'être plus travaillés, A Sad State manque de finesse et A Twisted State traîne laborieusement sa mélodie ; c'est un effort de débutants dans le genre. Mais de débutants qui avaient quelque chose à dire — ou plutôt quelque chose à canaliser, une énergie négative ou une frustration qui devait sortir d'une manière ou d'une autre. Je persiste à penser que si cet album était sorti de manière "anonyme", sous un autre nom de groupe et sans qu'aucun lien ne puisse être établi avec le Black Rebel Motorcycle Club, la réaction des auditeurs aurait été différente. (D'abord parce que les auditeurs n'auraient pas été les mêmes, il est vrai.) Auraient-ils pour autant le sortir ainsi, ou garder la musique pour eux ? On peut trouver cet album ennuyeux ou laid, c'est une question de goût ; mais je trouve qu'il serait dommage de faire passer "The Effects of 333" complètement à la trappe. J'aime quand les musiciens sortent du cadre qui leur est réservé. J'aime aussi quand The Knife sort une bande son d'opéra complètement inattendue même si je ne l'apprécie guère, le fait que Sonic Youth ait publié les Silver Sessions dont je n'ai pourtant pas gardé un grand souvenir : j'aime quand les artistes sont "vivants" et s'expriment dans leurs bons comme leurs mauvais jours. Ça ne force personne à acheter les disques en question, mais ça fait toujours le bonheur de quelques-uns — et ça aide à comprendre un peu plus les personnes que l'on trouve derrière les sons.


— lamuya-zimina

mardi 22 mars 2011

[Fallait que ça sorte] The Shooting Star Experiment of Lights — The Sound of the World Collapsing

Voilà un album qui aurait sans doute eu sa place dans la rubrique "Microcosme" s'il avait simplement répondu à mes attentes (à savoir : être un disque intéressant d'ambient/noise/drone joué à la guitare), un disque sorti par un artiste inconnu au bataillon, sur un petit label intéressant (et dont on vous avait à peine touché mot il y a quelques mois) mais destiné à un public restreint, avec un nom d'artiste et un nom d'album qui pourraient laisser imaginer un énième disque de musique cinématographique dépressive (post-rock).

Et pourtant. Croyez-moi, "The Sound of the World Collapsing" est l'un des rares disques à mériter réellement un tel titre.

The Shooting Star Experiment of Lights est le projet du guitariste new-yorkais Kurtis Kouns, qui n'utilise ici aucun synthétiseur ni son informatique pour créer les effets et les nappes qui constituent sa musique. Ce n'est pas à vous que je vais apprendre la richesse des sons que l'on peut tirer d'une guitare — écoutez par exemple "Clearing" de Fred Frith si vous voulez de très beaux exemples — mais ici, ce ne sont pas tant les sons de la guitare-même qui impressionnent, ce sont les artefacts qui en découlent, qui finissent par emplir ou plutôt par dévaster tout l'espace en feedback et autres effets — le silence n'est pas aménagé par des sons, il s'effondre, se déchire, et le résultat est quasi-traumatisant.


(extrait de « Faces from the Past »)

"The Sound of the World Collapsing" est composé de deux pistes, la première d'un quart d'heure, la seconde d'une demi-heure ; The Sound of the World Collapsing, la première, que l'on pourrait presque qualifier de noise music, est dénuée de tout rythme ou mélodie et donne à entendre les grondements, les craquements, les artefacts aigus qui ressemblent presque à des sirènes — en un mot, le cataclysme du titre. La seconde, « Faces from the Past » (guillemets inclus), est ce qui suit l'effondrement, tout n'est qu'inquiétude, tristesse et ruines et c'est une mélodie lugubre, aux basses implacables et aux notes tremblantes, qui persiste au milieu du silence et finit par sombrer progressivement dans la folie. Les deux pistes sont indissociables, deux mouvements d'une seule pièce, et ce n'est pas un calme après la tempête que présente « Faces from the Past » mais bien une gradation dans l'horreur. Par moments une voix perce au milieu de tout ça, qui ajoute encore à l'effet ; et si l'enregistrement est quelque peu lo-fi, la dimension spatiale de la musique s'y entend de manière impressionnant : on entend réellement la pièce dans laquelle les sons ont été joués et l'effet est métonymique : c'est une véritable fin du monde que l'on entend là.

Certes, "The Sound of the World Collapsing" reste un album réservé aux amateurs et amatrices de musiques expérimentales, arythmiques et/ou amélodiques. Mais c'est un disque trop saisissant pour le passer sous silence.


— lamuya-zimina

mardi 15 février 2011

[Fallait que ça sorte] Eine Kleine Nacht Musik - Eine Kleine Nacht Musik

Le krautrock partage avec son demi-frère, l'électronique, cet amour des répétitions hypnotiques. Cette évolution tournoyante, ce bégaiement délicieux, donnent l'impression, presque maladive, d'être en constant mouvement, comme un pendule dépourvu de gravité. La répétition et la boucle musicale ont cette faculté d'ordonner le son, de lui offrir un point d'appui stable et rassurant. Une musique dont la répétition ne s'affirme que peu est instable, le corps en pâtit d'ailleurs, ne sachant pas se mouver en rythme. Le krautrock et la musique électronique ont pour leitmotiv cette répétition, l'intégrant au point d'en faire un critère fondamental et en cela, le mariage entre ces deux styles est une expérience à priori fascinante. Henry Smithson (aka Riton), sous le pseudonyme de Eine Kleine Nacht Musik l'a compris et a fait, en 2008, cette expérience où la sublimation est autant chimique que psychique.

Avant de prendre une tournure kraut, Riton était le pseudonyme qu'utilisait Henry Smithson pour produire une électro dispensable, même si audacieuse. Il a du se passer quelque chose dans la tête de cet anglais en 2006, sans doute chez un disquaire, en fouillant dans la catégorie "krautrock", parce qu'après cette date, son univers musical a pris une autre direction (vers l'Allemagne). A la fin de l'année 2006, il annonce aux médias qu'il travaille sur une collaboration avec les frères Dewaele (Soulwax). Un projet nommé "Die Verbond" ("l'interdit" en allemand), influencé directement par le style kraut. Le projet n'aboutira finalement jamais complètement. Deux ans après, Henry Smithson refait surface et annonce une sorte de mixtape "dédiée aux parrains du krautrock" nommée "Only German mix" et qui se révéla en fait être une sorte d'objet promotionnel annonçant un album : "Eine Kleine Nacht Musik".



(Feverprobe)

"Eine Kleine Nacht Musik" (traduisez "une petite musique de nuit", en référence à la célèbre pièce de Mozart) est un album audacieux, ambitieux, et même visionnaire (*1), dont la particularité réside dans sa façon nouvelle de penser la musique assistée par ordinateur. Les synthétiseurs y sont profondément allemands, faisant parfois écho à Kraftwerk, La Düsseldorf ou Tangerine Dream. Une multitude d'instruments font leur apparition tels sitar, xylophone, ou encore glockenspiel , offrant ainsi une dimension particulière à une musique qui oscille entre, d'une part, des sons synthétiques déshumanisés et d'autre part des nappes, une batterie (plus "chaude", "humaine") et des sons d'instruments atypiques, et envoûtants. Les montées interminables de ces morceaux planent tout à la fois qu'elles cognent avec régularité leurs rythmiques si spécifiques. Smithson réalise ainsi un album influencé profondément par la mouvance kraut, mais dessine avec des traits fins un pastiche nuancé, subtil.



(Die Fontäne)

Au delà d'une simple expérience musicale, cet album (passé trop inaperçu) revêt l'habit d'un véritable manifeste qui donnera peut-être naissance à un réel mouvement (*2), celui d'un post-kraut, un krautrock imbibé de beats et de musique électronique nouvelles. Henry Smithson offre ici un album hors des codes et cependant accessible, audacieux et pourtant (et il le revendique) entièrement influencé.


Julien Masure

(*1) : Il est a noter que le minimaliste James Holden a suivi cette voie ouverte par Henry Smithson en offrant un mix (dans son "Dj-Kicks" dont je vous parlais ici) où l'électro s'anime façon kraut.

(*2) : D'ailleurs, c'est aussi en 2008 que Zombie Zombie (le duo français composé d'Etienne Jaumet et Neman Herman Düne) publiait "A land for Renegades", un album d'électronique progressive mêlée à des influences krautrock !

mardi 21 décembre 2010

[Fallait que ça sorte] The Nerves - One Way Ticket

The Nerves est un groupe dont les membres se sont plutôt fait connaître par leurs formations postérieures, soit les Plimsouls pour le bassiste Peter Case, The Beat pour le batteur Paul Collins et… pas grand-chose pour le guitariste Jack Lee, pourtant charnière centrale de l’affaire.

En 1976, on part à peu près de zéro. Il y a certes de glorieux précédents complètement cramés à l’acide dans le courant psyché west coast que les trois garçons vénèrent, mais en activité au mitan des seventies, dans le genre renouveau, on a quoi ? Allez, on va dire Television aux US et Dr Feelgood en Angleterre, pour aller vite. C’est là que notre trio intervient, en formation serrée, clairement désireux de revenir à l’essentiel, c'est-à-dire aux chansons bien tournées pliées en deux minutes trente maxi (format qu’on avait un peu perdu de vue à l’époque), avec des bases instrumentales qui peuvent paraître rudimentaires, mais c’est précisément cela qu’on avait fini par demander après des lustres de rock progressif.

"Rock n’ roll !" proclament donc les trois garçons, qui livrent courant 76 un EP proprement introuvable aujourd’hui et positivement incroyable quand on y repense. Ce vinyle, je connais des gens prêts à affronter la mafia russe pour l’avoir dans leur discothèque, un gros 45 tours qui contient quatre chansons parfaites, dont un certain Hanging On The Telephone que miss Debbie Harry en personne imposera à ses Blondie après avoir chialé auprès de Jack Lee pour qu’il la lui cède.


(Hanging On The Telephone)

Si "One Way Ticket" est important, c’est parce qu’il contient évidemment les quatre titres de l’EP, et dans l’ordre s’il vous plaît, plus quelques friandises présentant un intérêt variable. Car The Nerves fut un groupe absolument météorique dont la quintessence de l’essentiel tient dans ce fameux EP, comme si on ne pouvait pas vraiment se remettre d’une giclée aussi définitive. Pour compléter le CD, on a donc essentiellement du live, présenté dans des conditions limites au niveau du son, mais dans lequel, après avoir inutilement essayé de régler sa chaîne, on sélectionnera, au milieu d’un set fiévreux, Come Back and Stay que le mou Paul Young geindra un peu plus tard, et que le trio joue ici en mode punk.

Un bon témoignage de ce que fut la power-pop américaine prônant le "back to basics" sans se déprendre d’une classe insolente.


AGM

mercredi 17 novembre 2010

[Fallait que ça sorte] Genghis Tron — Board Up the House


Aloha ! La dernière fois, je vous avais parlé d'"Altered States of America", un trip ultraviolent et déjanté à travers 100 pistes de cybergrind ; aujourd'hui, je vais vous présenter un disque qui s'en éloigne beaucoup, malgré le fait qu'il soit classé dans le même genre et sorti sur le même label.

Genghis Tron est un groupe au son très particulier, un mélange suprenant de metal et d'électronique où les synthés au son quasi-16-bit peuvent jouer le rôle de guitares, où la basse est absente, et qui contient par moments des influences synthpop/new wave, voire IDM et même prog. Si ça vous paraît impossible à imaginer ou si vous imaginez quelque chose de complètement faux, c'est sans doute normal ; à ma connaissance, aucun autre groupe ne sonne vraiment comme Genghis Tron.


(Things Don't Look Good)

Pour ce groupe, le grind n'est donc qu'un élément de plus articulé dans un son résolument hybride ; "Board Up the House" ne commence ni par des hurlements ni par une batterie enragée, mais par un beat suivi par une boucle mélodique rapide et hypnotique au synthé. L'aggressivité n'est jamais bien loin, mais même quand on croit avoir cerné l'esthétique du groupe, l'album recèle toujours quelques surprises, comme l'électropop instrumentale Recursion, l'interlude au tempo instable Ergot, et surtout Relief, piste sludge de dix minutes au riff irrésistible qui finit l'album de façon parfaite…

Toutes les pistes de l'album sont très bien construites, à la hauteur du son du groupe ; les structures sont parfois inattendues mais toujours cohérentes, les tempos alternent en même temps que les styles, et les mélodies (une fois apprivoisées) restent facilement en tête.

Cette musique ne sera pas du goût de tout le monde, mais si vous accrochez au cocktail étonnant et détonant proposé par Genghis Tron, "Board Up the House" est un vrai bijou ! Et aussi une preuve — s'il en fallait — que le metal sait se renouveller et que les genres "extrêmes" ne produisent pas que des musiques unidimensionnelles.

P.S. Oh, et si vous voulez écouter une autre piste complètement improbable en plusieurs phases qui passe par l'électropop, le grind et le ???-???, écoutez Laser Bitch sur leur premier EP. Effet WTF garanti.


— lamuya-zimina

samedi 25 septembre 2010

Nerd Auditif #3

par Julien Masure
art par Jarvis Glasses


Carl Craig & Moritz Von Oswald - Recomposed

Ne dites plus musique "classique"


Deutsche Grammophon fait partie des monuments de la musique, ces grattes-ciel de la grand ville sonique, ceux que l'on observe avec admiration et qui donnent l'impression d'avoir toujours été là. En 2009, l'éditeur fêtait ses 111 ans (!) et sortait d'ailleurs un coffret anniversaire intitulé "111 Years Of Excellence" où sont regroupées cent-et-une perles (un must have pour les néophytes curieux). C'est de l'audace d'un disque en particulier qu'il est question aujourd'hui, un disque à part (*) dans l'histoire de la musique classique et moderne, signé chez Deutsche Grammophon : "Recomposed By Carl Craig & Moritz Von Oswald."


L'idée était ambitieuse, peut-être périlleuse. L'espace d'un disque, l'éditeur allemand offre à des contemporains l'opportunité de revisiter quelques pièces classiques et de les reformuler comme ils l'entendent. C'est ainsi qu'en 2008, Carl Craig et Moritz Von Oswald se sont vu proposer de triturer à leur guise les mélodies de Maurice Ravel et Modest Mussorgsky, le Boléro (ci-dessous) du premier et les Tableaux d'une Exposition du second. Pour beaucoup d'entre-nous, le mariage entre la musique classique et une musique dite "moderne" pourrait se résumer aux sonneries de GSM monophoniques qui ont, à chaque nouvel appel, poignardé nos respectés Mozart et Beethoven (même si en fin de compte, cela prouve l'efficacité de leurs mélodies). On pensera aussi peut-être aux quelques artistes qui se sont frottés à cet exercice périlleux, comme par exemple Unkle et leur pas trop mal Trouble In Paradise (Variation On A Theme) qui a été, par ailleurs, remixé par Carl Craig.

Le Bolero de Ravel (et sa rythmique si répétitive)

Carl Craig est non seulement l'une des figures de proue de la techno minimale, mais également l'un de ses talentueux créateurs. Grand passionné de jazz, ce mélomane américain originaire de Détroit excelle aussi bien dans l'art de la production que dans celui du remix. Il est par ailleurs (excusez du peu) le fondateur du label Planet E (qu'il créa en 1991). Oscillant toujours entre une minimale fine et une techno envoutante, Carl Craig était le candidat idéal pour ce projet unique.

A ses cotés, il pouvait compter sur Moritz Von Oswald. Si le berlinois est moins connu que son comparse américain, il n'en est pas pour autant moins talentueux. Membre du duo de qualité Basic Channel (et fondateur du label du même nom), il est également la moitié de Maurizio ainsi que de nombreux autres projets parallèles et fait, lui aussi, partie des polisseurs sonores dont la subtilité musicale dépasse de loin les abrutissements soniques qui rythment trop souvent la techno.


L'album est composé de six mouvements (quatre pour Ravel et deux pour Mussorgsky) entrecoupés par un interlude et annoncés par une introduction. Dès les premières minutes s'installent les fameux tambourins du Bolero, ces caisses claires (comme on le dirait maintenant) au rythme répétitif, militaire et carré qui s'assimile étrangement à celui de la techno.

Movement 2 - la rythmique du Bolero est reconnaissable

Si certains élément musicaux sont identifiables (la mélodie dans l'intro, les cuivres, la caisse claire, etc.), le clin d'oeil reste toujours discret et subtil, les mélodies connues du Bolero ne sont qu'évoquées, jamais vulgairement citées. Les minutes s'écoulent et les mélodies s'évaporent en nappes sonores synthétiques. Carl Craig (qui s'est le plus penché sur les mélodies) développe, avec finesse et subtilité, un thème qui semble chuter, petit à petit, des arcs-en-ciel classiques pour atterrir sur les miasmes de la techno. Moritz Von Oswald, quant à lui plus concentré sur les basses du morceau, va, tout en finesse également, proposer des lignes de plus en plus lourdes et profondes. L'apogée est atteinte pendant le 4ème mouvement qui offre ce que ce disque a de plus techno. La caisse claire est étouffée par les basses et les mélodies ne deviennent que des échos à peine descriptibles.


Movement 4 (extrait) - le plus sombre

Movement 5 (extrait) - le premier concernant Modest Mussorgsky

Ce disque est un pont entre deux musiques qui cherchent trop souvent à s'ignorer, l'une savante et l'autre populaire. Cet album bouscule les conventions et les styles (l'anticonformisme est d'ailleurs la signature de Carl Craig) : les caisses claires épousent à merveille une rythmique techno soutenue par les basses berlinoises sur-vitaminées et prouve qu'un lien, aussi discret soit-il, peut exister entre ces musiques. Ce LP, au delà de sa qualité musicale, est le manifeste d'une création audacieuse, sans limites données, profondément personnelle et pourtant jamais prétentieuse. Un disque comme il en existe trop peu.



(*) Recomposed est en fait une série de disques sortis sur DG où les classiques sont revisités. Ce "Recomposed de Carl Craig et Moritz Von Oswald" est, probablement, le plus abouti et intéressant.

jeudi 5 août 2010

[Réveille Matin] The Dandy Warhols - Now you love me

Je vous le disais l'autre jour, je me suis retrouvé à l'orée du mois d'Août dans l'inconfortable position de celui qui ne parvient pas à se dégotter un disque de l'Été (ou disons, un disque du mois d'Août) faute de sorties véritablement adéquates, et je vous le donne en mille, la meilleure chose à faire dans ces cas-là est de farfouiller dans les vieilleries pour y trouver un substitut de qualité, de préférence pas un classique trop remâché, plutôt un disque dont vous entendez parler depuis longtemps et auquel vous n'avez pas jusque là donné sa chance (j'avais fait ça en 2009 avec Billy Nicholls) ou plus simplement un album que vous ne connaissez pas du tout, en espérant tomber sur le bon. C'est ce que je comptais faire, parole ! Et puis, il s'est trouvé que mon unique road trip estival s'est effectué au son des Dandy Warhols.



Comme souvent - à chaque fois que j'écoute un LP postérieur à "... Come Down" (1997) - je me suis fait la réflexion suivante : "qu'il est dommage que chacun des derniers disques des Dandys soit une telle montagne russe ! Après un tube gigantesque on trouve presque systématiquement une chanson mineure, qui aurait pu aisément faire office de face B." Cette frustration, pourtant, je l'ai déjà vaincue, il y a deux ans, lorsque, apparemment jamais satisfait par la profusion de bons albums à écouter sur la plage, j'ai compilé les meilleures chansons des trois derniers albums des Dandys ("Welcome to the Monkey House" (2003), "Odditorium" (2005) et "Earth to the Dandy Warhols" (2008)) en une douzaine de titres organisés de façon à faire de l'auditeur une femme ou une homme comblé(e). Loin de moi l'idée de vanter mes talents de compilateur, mais cette fois-là, je trouvais le résultat foutrement réussi et c'est probablement pour ça que j'ai ressorti "Meet the Dandy Warhols" (le nom de la compilation) pour en faire la bande son fulgurante et dévastatrice de mon mois d'Août trop cool.

S'il vous prenait l'envie de me rejoindre dans mon délire bestofien, voici la pochette et la setlist du meilleur disque que vous écouterez en Août 2010.

01 Welcome to the Monkey House
02 Mis Amigos
03 Now you love me
04 We used to be friends
05 Valerie Yum
06 The New Country
07 Plan A
08 All the money or the simple life, honey
09 The Dope
10 Down like Disco
11 Talk Radio
12 Holding me up

Ce matin, on s'écoute une chanson issue du tout dernier album des Dandys, que la plupart du monde a snobbé trop vite, et qui, je l'espère vous convaincra d'écouter un peu de rock stoupido lorsque dehors il fait beau ou pour éviter de roupiller dans le métro.


Joe Gonzalez

mercredi 21 juillet 2010

[Réveille Matin] Beck - Profanity Prayers

Vous vous souvenez quand Beck enregistrait encore des chansons à lui ? Bon, OK, c'était il y a deux ans, ça n'est pas le bout du monde, mais depuis qu'il s'est lancé dans son projet de ré-enregistrer des tonnes d'album (du Velvet Underground à Leonard Cohen en passant par INXS) avec à chaque fois un "supergroupe" différent, on s'ennuie un peu de lui, non ? Souvenez-vous, l'été 2008, on avait tous emporté "Modern Guilt" avec nous pour l'écouter sur la plage, c'était le bon temps où l'on avait des disques à se trimballer en vacances. Vous me direz "on ne part pas tous au soleil, l'ami" et comme je vous comprendrai, mais tout de même - et prenez ça venant d'un type qui n'est pas du tout à compter dans les rangs des fanatiques de Beck, loin de là - avec l'Eté que l'on se charrie (niveau sorties de disques intéressants, c'est zéro, on est d'accord), une dizaine de chansons dans le même style (que celles de "Modern Guilt," "Guero" ou "The Information," de toute façon, Beck ne se renouvelle(ra) plus des masses et peu importe), une rasade de pop artisanale prête-à-l'emploi-et-facile-à-chanter-dessus, ça n'aurait pas été un mal, vous ne trouvez pas ? On aurait eu un disque mineur de saison à se passer en toute occasion, seuls ou avec des amis et quelques chansons auxquelles se raccrocher en attendant une rentrée lointaine avant laquelle aucune hype, aucune sortie exaltante et aucun plaisir auditif intense ne nous attendent plus. Pour toutes ces raisons, je lance une pétition aussi peu massive qu'utile (le sondage sur votre gauche) afin que le blondinet sorte de son hibernation qui commence à ressembler à une crise de la quarantaine sauf qu'au lieu de s'acheter une Porsche et de se taper une pute, le mec tourne à vide sur des reprises façon vieux gars.

Par la force des choses, je n'ai pas trouvé de meilleure solution que de refaire tourner mes morceaux favoris sur "Modern Guilt," à commencer par ce Profanity Prayers, pêchu, simple et si attachant à la fois, avec cette guitare rappelant le Bodysnatchers de Radiohead, paru l'année précédente. Bonne journée à tous, et si vous non plus n'arrivez pas à trouver votre disque de l'été, dites-vous qu'une petite surprise devrait paraitre dans la soirée, qui pourrait en satisfaire certains. On en reparle très vite.


Joe Gonzalez

lundi 14 juin 2010

[Réveille Matin] Beach House - Heart of Chambers

Il n'y a qu'une seule chanson au Monde et c'est celle-ci. Vous en douterez peut-être à l'instant T où vous lirez cet article, et vous avez raison : douter fait partie des bons réflexes que je vous encourage à avoir depuis les débuts de cette aventure web, mais il n'en reste pas moins qu'en lançant votre navigateur sur C'est Entendu (ou sur n'importe quel autre espace d'opinion d'ailleurs) comme on lance le moteur d'une bécane de compète, vous partez du principe qu'il y a un certain nombre de règles : un code de la Route dont le principal dogme est que le jugement de l'auteur est Vérité (que l'on peut certes questionner mais qu'il convient d'abord de mettre à l'épreuve). En conséquence, vous n'avez ici d'autre choix de me croire : il n'y a qu'une seule chanson au Monde et ce matin, le temps de cet article au moins, c'est celle-ci.



Dire que le second LP de Beach House m'avait emmerdé à sa sortie en 2008 serait un euphémisme, mais comme mon collègue Emilien Villeroy, j'ai accueilli leur disque suivant les bras ouverts et comme lui, ça n'est qu'après les avoir vus il y a quelques jours sur scène que j'ai véritablement pu tomber amoureux, sans vraiment m'y attendre. Comprenez-moi, j'avais une bonne opinion de "Teen Dream" qui sonnait comme un charme à mes oreilles lorsque je le passais pendant mes soirées entre amis, et dont l'imagerie berçait déjà un peu mon imaginaire mais je n'anticipais pas le profond sentiment que m'évoqua la rencontre parisienne avec la chevelure étincelante de celle que je ne connaissais pas il y a deux ans et dont le regard aura éclairé de mille feux mon séjour touristique dans la Capitale.

Victoria Legrand chantait avec une intensité incomparable à celle déposée sur bande en 2008 ces mots qui fendirent mon gros cœur en lycra rose : "Would you be my long time baby ? / I'd like to be someone" et je décidai alors que cette chanson était la plus belle et me mis en tête de vous la chanter.


Joe Gonzalez



P.S. : La photo de Victoria est issue d'ici.

mardi 13 avril 2010

[Réveille Matin] Nat Baldwin - One Two Three

Nat Baldwin est un artiste que j'admire tout particulièrement. Ceux d'entre-vous qui ont su garder les oreilles ouvertes l'année passée connaissent déjà Nat Baldwin. Il n'est autre que le bassiste des Dirty Projectors et officiait sur le génial "Bitte Orca".




Mais limiter Nat à sa seule collaboration avec le groupe de Dave Longstreth serait bien réducteur (même si le fait de jouer aux cotés de la superbe Angel Dradoorian n'est pas rien) . Depuis maintenant cinq ans il sème albums, EP et collaborations (avec entre autres le groupe de math rock ultra expérimental Extra Life) qui passent malheureusement trop souvent inaperçus. C'est de "Most Valuable Player" (2008), son deuxième opus, qu'est issue le magnifique One, Two, Three, qui va vous donner envie d'enlacer avec érotisme la première personne que vous croiserez ce matin.


La contrebasse est, sans aucun doute, l'instrument sensuel par excellence. Sa forme, tout d'abord, n'est pas sans évoquer les courbes qui donnent aux femmes cette beauté sans pareille. Mais c'est surtout de la danse entre les cordes et l'archet que se dégage ce son chaud, doux, rond, parfumé. Sur One Two Three, Nat baldwin frotte ses quatre cordes comme on aime caresser une femme. La mélodie y est enivrante et hypnotique, le glissement de l'archet y est simple et léger. Et c'est dans le plus bel élan aphrodisiaque qu'il pose, sur ces entrelacements amoureux, les murmures de sa voix de tête. Durant cet hymne érotique, les voix de Nat et de sa contrebasse s'entre-mêlent pour finalement se confondre. Les refrains y sont simplement les coïts entre un homme et son instrument les plus splendides qu'il nous fut donné d'entendre ces dernières années. Amour sans retenue, amour sans gène, on ne peut être qu'en admiration face à tant de beauté.


Julien Masure

samedi 20 mars 2010

[Grasse Mat'] Flying Lotus - Camel


Bonjour à tous! En 2008, Flying Lotus (Steven Ellison pour les intimes, producteur/DJ originaire de LA) sortait son second album, "Los Angeles," chez Warp et l'accueil chaleureux qu'il reçut fut, on peut le dire, tout à fait mérité.
Si l'on voulait caractériser rapidement le travail du lotus volant, il faudrait parler de hip hop instrumental planant hautement expérimental et c'est comme de juste une description qui sied relativement bien au morceau de ce matin...

Camel se construit sur une structure plus ou moins simple et s'étage sur différents niveaux d'arrangements soignés. Autour de l'incontournable beat, les samples s'accumulent, tout d'abord une boucle de ce qui semble être un court drone vocal, rejoint par une percussion inquiétante avec laquelle Ellison entretient un suspens certain. L'auditeur contemple l'inconnu, et soudain tout semble enfin s'expliquer. Les notes percent l'épais brouillard et l'on débouche sur quelque chose de plus concret. Cependant, on ne saurait dire si cette découverte est agréable ou non. Le son utilisé et le volume au mixage offrent à ce nouvel élément une importance cruciale en plus de prolonger un doute substantiel. Mais l'éclaircie est brève, et avec la même facilité qu'il peut nous faire sortir de la brume, Flying Lotus nous y replonge.
Comme souvent dans ce type de composition, l'impression d'être enveloppé est largement soutenue par la répétition structurelle. Une seconde phase d'éclaircie est alors amenée, introduite par un break judicieux (qui me fait penser à la voix de Martin Luther King, oui, allez savoir), et qui fait replonger de plus belle dans cet univers incertain.




L'auditeur refait lentement surface, et réalise enfin le pouvoir d'envoûtement que le morceau est capable de déployer. La dualité de Camel semble alors plutôt bien illustrer une certaine vision de la Ville (Los Angeles en l'occurrence), avec ses aspects d'immense tissu urbain, saturé, étendu à perte de vue. Fameux.


Hugo

mercredi 10 mars 2010

[Réveille Matin] My Feet In The Air - Mousse

Je sais, je sais, je donne le bâton pour me faire battre, vous nous avez déjà dit au moment de notre top décennal qu'il faudrait qu'on arrête un peu de parler de la musique des amis (comprendre la musique de la petite scène amatrice qui a bourgeonné autour de The Snobs depuis quelques années en région parisienne), mais imaginez bien que notre amour fou pour la folk bricolo et bizarroïde de My Feet in the Air dépasse largement le simple copinage, et que personnellement, sans elle, sa voix de lutin et ses dissonances toutes douces, mes réveils enveloppés sous la couette n'auraient pas ce petit goût de paradis. Dans "Ases," premier EP sous forme de cassette audio en 2007, il y avait déjà tout : cinq compositions lo-fi minimalistes autour de quelques notes de guitares, de ukulélé ou de synthé cheap sur lesquelles s'ajoutaient percussions, flûtes et glockenspiels dans une ambiance à la fois enfantine et inquiétante qui venait d'on ne sait où et qui donnait à ses six minutes et des poussières des airs de rêve éveillé.

"Nos amis de la forêt sont fiers de vous présenter Hoshi Mushi !"

Mais "Hoshi Mushi" l'année suivante va plus loin. En mettant en avant sa petite voix de souris qui vient nous raconter des histoires de cailloux, de couettes ou de boules de coton, en étoffant les orchestrations qui foisonnent de petites mélodies qui s'entremêlent sur des instruments qu'on imagine tous rafistolés, My Feet in the Air bricole de vrais tubes miniatures envoûtants, mélancoliques et bourrés d'idées qui impressionnent encore après une bonne centaine d'écoutes. Parmi eux, Mousse, qui en une poignée de secondes et avec trois fois rien vous enveloppe et vous transporte ailleurs, et ceci à l'aide des meilleures paroles qui soient et qui tiennent en une phrase toute simple et absolument sublime : "Toi le grand chêne / Je colle à tes branches / Je dors dans toi".


(My Feet in the Air - Mousse)

Et à l'attention des lecteurs qui nous demandaient des précisions sur les compilations régulières auxquels certains ici participent, My Feet in the Air apparaît sur deux d'entre elles, mais également en duo avec Duck Feeling, guitariste de The Snobs, sous le nom "Little Poneys in a Spoon," et ce sur les quatre volumes parus.

Nota Bene : La discographie complète de My Feet in the Air (moins d'une vingtaine de minutes !) est téléchargeable gratuitement, et voici donc les liens qui vous permettront d'écouter ses deux EPs, "Ases" et "Hoshi Mushi."


Thelonius.

lundi 1 février 2010

[Tip Top] Les années zéro

Il était temps, le temps est venu, voici enfin le top 30 des albums les plus appréciés par la Rédaction de C'est Entendu au cours de la décennie fraichement close. Plus qu'une liste (de plus), nous espérons que ce récapitulatif sera aussi pour vous l'occasion de découvrir (ou redécouvrir) quelques pépites que l'on peut désormais appeler sans sourciller "classiques."



30. Eels - Souljacker (2001)

Après des albums doux et tellement tristes dans les 90's, Mark Oliver Everett, a.k.a. E avait décidé de commencer la décennie en se mettant au rock après une thérapie et une nouvelle copine. Le résultat? Un album proprement jouissif où les "ballades indé" très marquées du style Eels (pillé ensuite par toute une plâtrée de musiciens qui se croyaient intéressants) sont entrecoupées de véritables tubes avec grosses guitares, groove d'enfer et, encore et toujours, shakers. Depuis, E s'est fait larguer et ses derniers albums sentent la vieillesse. "Life ain't pretty for a dog faced boy".


29. Liars - Drum's Not Dead (2006)

Ces trois mecs avaient débuté la décennie comme "un autre groupe de la vague disco-punk" et même l'un des meilleurs, à vrai dire, mais rien ne laissait présager qu'à chacun de leurs essais ils franchiraient un pallier supplémentaire dans l'expérimentation sonore et rythmique. Sur "Drum's not dead" troisième LP, le stade de l'album concept (centré autour de l'énigmatique personnage appelé Drum) plus vraiment disco, ni même punk, d'ailleurs, était atteint. Si l'on en croit Liars, le "post disco-punk" est une sorte de transe tribale schizophrène menée tambour battant par des dingues enfermés dans une cave sordide.


28. Madvillain - Madvillainy (2004)

Le seul album de hip-hop de notre top est l'un de ceux qui ont réussi à acquérir un statut culte chez les indie rockeurs les plus convaincus. En gros, un album de hip-hop pour ceux qui n'aiment pas vraiment le hip-hop. Mais franchement, qui pourrait résister à ce gros foutoir enfumé au foisonnement d'idées étourdissant? Sur les instrus en forme de collages imprévisibles de Madlib se pose la grosse voix caoutchouteuse de MFDOOM, et le résultat parfois franchement hilarant et surtout étonnamment accessible apparaît alors comme l'évidence même : le cool fait musique.


27. Tool - Lateralus (2001)

Maynard est un sale con, et Tool est un (vieux) groupe de Métal Progressif. A partir de là, vous pouvez soit tracer la route, soit avoir confiance en nous et jeter une oreille curieuse à ce que le Métal a fait de plus intéressant, de moins bête, et de plus geek depuis... le précédent album de Tool, "Aenema" (en 96). Notez qu'au moment des faits, le meilleur batteur du monde était derrière les futs.


26. Grizzly Bear - Veckatimest (2009)

La folk a parcouru un sacré chemin dans les années 2000, ça c'est sûr, et cet album est un peu le témoin de ce que certains ont su en tirer au bout du compte : une musique capable d'un psychédélisme retenu, au son dense, organique, et qui dévoile sa force et sa richesse avec les écoutes jusqu'à nous engloutir totalement.



25. The Strokes - Room On Fire (2003)

Les Strokes sont meilleurs sur "Room on Fire", c'est un fait. On peut les préférer en gamins rentre-dedans un peu niais mais terriblement efficaces, c'est clair, mais ils sont meilleurs lorsqu'ils assument toutes leurs influences (power pop et reggae, on est clairement entre 76 et 78 ici), qu'ils prennent leur temps et qu'ils tirent de leurs guitares toute une variété de sons en laissant à leur chanteur le loisir de démontrer qu'il n'est pas seulement l'auteur de NYC Cops. Le meilleur album du "Retour du Rock" donc.


24. Stephen Malkmus & The Jicks - Real Emotional Trash (2008)

Je me souviens d'une interview de Malkmus datant de 1994 qui parlait de "Crooked Rain, Crooked Rain" (de Pavement donc), et dans laquelle il disait quelque chose comme "Avec cet album, on a enfin assumé nos côtés un peu classic rock". Il lui aura fallu 14 ans et un groupe en béton (avec Janet Weiss à la batterie, forcément) en fait pour finalement faire un album de classic rock. Des morceaux fleuves qui sont comme des leçons de guitare électrique, mais qui n'oublient jamais d'être pop et délicatement tordus. Certes, vous allez me dire, "mais Malkmus a fait ça un peu toute sa vie non?". Oui, mais là, c'est du très haut niveau. Et c'est pas Joe qui dira le contraire dans sa review sur le sujet.


23. Fever Ray - Fever Ray (2009)

Sorte de messe noire étrange mêlant l'électronique de The Knife, l'excentricité de Kate Bush et les sonorités de Vangelis au chant disco-emo de Karin Dreijer Andersson, "Fever Ray" est une perle noire faisant de l'oeil à quiconque a un jour rêvé d'une artiste electro qui ait à la fois une voix et des idées à elle.



22. My Feet In The Air - Hoshi Mushi (2008)

Vous ne connaissez sans doute pas My Feet In The Air, mais avec deux petits E.P. et une discographie qui fait en tout 19 minutes, cette jeune française venue de toute la scène bazar autour de The Snobs a créé un univers particulier absolument unique, où tout est réduit à une échelle magique de façon à ce que quelques petits glockenspiel et un petit ukulélé suffisent à vous transporter ailleurs. C'est d'une richesse et d'une inventivité incroyable et c'est fait avec des petits bouts de ficelles.


21. Herman Düne - Giant (2006)

Le dernier album rassemblant toute la famille Herman Düne. Un disque de pop lalala, deux songwriters complémentaires, des arrangements moelleux, poppy et réservés à la fois, des refrains singalongs et une ambiance homogène et confortable...



20. Final Fantasy/Owen Pallett - He Poos Clouds (2006)

Owen Pallett est un génie, il l'a encore prouvé récemment, mais ce n'est pas son premier chef d'œuvre, loin de là. Pour se le prouver, il faut écouter "He Poos Clouds", deuxième album sous le pseudo Final Fantasy, enregistré avec un quatuor à cordes et dont les morceaux sont basés conceptuellement sur les écoles de magie de Donjons & Dragons, si si. Le résultat est d'une splendeur étrange et d'une profondeur qu'on ne se lasse pas de sonder, avec des dissonances et autres polyrythmies qui troublent autant qu'elles fascinent.


19. Elliott Smith - From A Basement To A Hill (2004)

Posthume, ce qui devait être un double album monumental, n'est au final qu'une collection de chansons assemblées par les proches d'Elliott. Empreint d'une violence implicite ne débordant pas sur les mélodies, et doté d'arrangements toujours aussi délectables et classieux que sur "Figure 8", "From a Basement on a Hill" n'est peut-être pas ce qu'avait imaginé Elliott Smith, mais il reste néanmoins un album rempli de bonnes chansons, d'émotion et de bonnes idées.


18. Jim O'Rourke - Insignificance (2001)

D'abord la free-folk de papa John Fahey. Puis la pop orchestrale de tonton Van Dyke Parks. Et au début de la décennie, Jim O'Rourke, pour son troisième album pop sur Drag City se lance finalement dans un essai de rock 70's absolument magnifique. Sur des compositions inventives aux paroles hilarantes et misanthropes, Jim déploie tout son talent d'arrangeur génial et pop, et le résultat est époustouflant, que ce soit sur les ballades matinées de steel guitares crépusculaires ou bien sur les morceaux plus efficaces et rock que sa voix nonchalante rendent plus-que-parfaits.


17. Joanna Newsom - Ys (2006)

Après un album de vignettes rêveuses harpe/voix qui montrait déjà un sacré talent d'écriture, Joanna Newsom livre sans prévenir en 2006 un monolithe fascinant qui emmène la folk plus loin qu'elle n'a sans doute jamais été à travers cinq longues fresques lyriques. Soutenue par les arrangements orchestraux sublimes du vétéran Van Dyke Parks, sa voix maligne maîtrisée jusque dans ses grincements nous entraîne dans les multiples détours et rebonds d'un grand voyage à l'imaginaire foisonnant.



16. Blur - Think Tank (2003)

Après avoir écrasé toute concurrence pop dans les années 90, après avoir matiné ses hymnes plus anglais qu'une pause thé au milieu d'une partie de cricket d'indie-rock américain, après avoir repoussé les limites de la pop sans avoir l'air d'y toucher avec le chef d'œuvre "13", Blur revient amputé de son guitariste génial dans un chant du cygne qui conjugue, entre autres, la lubie d'Albarn pour la pop expérimentale et sa récente passion pour la world music. Le résultat est un métissage fascinant et imprévisible, empreint d'une lassitude et d'une mélancolie extrêmes.


15. Blonde Redhead - Melody For Certain Damaged Lemons (2000)

Une fois qu'ils eurent bien digéré leurs influences (principalement Sonic Youth), le trio italo-japonais (?!) Blonde Redhead transforma son rock agressif et froid à guitares désaccordées en quelque chose de beaucoup plus pop, mais une pop hybride et sombre aux milles influences typiquement 00's qu'ils ont été les seuls à pouvoir faire aboutir comme sur cet album addictif.


14. Department Of Eagles - In Ear Park (2008)

Oui oui, on sait, Grizzly Bear, mais il ne faudrait pas non plus oublier Department of Eagles, le projet de Daniel Rossen et un ami à lui. "In Ear Park", par rapport à la beauté un peu froide de "Veckatimest" semble être un album plus humain, plus touchant peut -être, et c'est ce qui fait sa force sans doute. En tout cas, le mélange d'une folk riche et complexe avec des arrangements doucement surannés donne un résultat éblouissant, avec des passages lyriques qui vous tireraient des larmes.


13. Portishead - Third (2007)

Il ne reste plus grand chose ici des vétérans de l'indé des années 90 et pourtant, ceux parmi eux qui ont su aller au-delà de leurs acquis ont donné naissance à de vrais chef d'œuvres. "Third" est de ceux-là, et après dix longues années de silence, Portishead a su réinventer totalement son trip-hop froid et sombre sans faire la moindre concession en terme d'exigence et de recherche pour accoucher d'un album désespéré dans lequel se heurtent textures hantées, percussions crues et bruitisme sous delay. Et tout ceci en parvenant à faire la couverture de 20 minutes, ce qui est un sacré tour de force.


12. Electrelane - The Power Out (2003)

Elles étaient 4. Elles étaient anglaises. Elles aimaient le kraut rock, les orgues farfisa et les longues jams psychédéliques. Après un premier album enthousiasmant, elles avaient décidé d'aller voir Steve Albini et de faire des morceaux plus pop. Et ça a donné "The Power Out", un pur chef d'œuvre de rock alternatif, vraiment alternatif. Le résultat est bordélique, les morceaux sont tour à tour émouvants, jouissifs, épiques à grand coups de chorale ou minimalistes au piano, mais tout se tient pour former un ensemble unique et intelligent, dont on peut tomber amoureux facilement.


11. The Notwist - Neon Golden (2002)

Production nickel chrome, légère et sans accroc pour l'un des albums les plus pompés de la décennie. Malgré la mélancolie fatiguée qui le parcourt, il y a toujours cette envie de chanter les refrains et cette surprenante introduction d'un refrain COLLEGE ROCK inattendu sur One with the freaks, qui dégomme tout ce qu'ont fait les Smashing Pumpkins dans la même décennie.


10. Deerhoof - Apple O' (2003)

Le groupe le plus original de la décennie, peut-être même le groupe de la décennie tout court. Que ce soit avec la voix enfantine de Satomi, les guitares ultra complexes de John ou la batterie épileptique de Greg, Deerhoof a crée son propre style : de la pop noisy sans concession, à la fois très accessible et très riche. Sur "Apple O'", c'est un festival de tubes bizarres et d'une inventivité qui confine à la folie. Deerhoof est un groupe qui fait avancer la musique dans le bon sens, celui de la recherche permanente de l'idée tordue mais géniale qui fera d'un morceau déjà formidable un véritable chef d'œuvre. Et le mieux, c'est qu'ils y arrivent presque tout le temps.


9. Godspeed You! Black Emperor - Lift Yr. Skinny Fists Like Antennas To Heaven (2000)

On n'a pas fini de se laisser ensevelir par les deux impressionnants chef d'oeuvre avec lesquels cette maison-mère du label montréalais Constellation a annihilé toute forme de concurrence dans la musique instrumentale pendant la décennie, avant d'exploser en presque autant de groupes passionnants que la formation avait de membres. Le premier de ces albums essentiels, "Lift yr. skinny fists like antennas to heaven", développe déjà en deux disques et quatre mouvements toutes les facettes d'une musique surpuissante, dévastatrice, qui réduit l'auditeur et ses émotions en miettes.


8. LCD Soundsystem - Sound Of Silver (2007)

James Murphy, son truc, c'est de mêler disco et punk et, en conservant la même base, d'ajouter les quelques détails à son morceau-témoin pour vous fasse danser d'une façon différente. C'est aussi le seul mec qui aura, dans un même album, utilisé à la fois des cowbells, Steve Reich et l'autodérision patriotique, pour faire groover deux ou trois accords qui n'en demandaient pas tant.


7. The Breeders - Title TK (2002)

Title TK EST les Breeders. Et peu de disques peuvent se vanter d'être plus COOLS que celui-ci. Avec un minimum d'arrangements, de chichis et de boucan. L'essentiel, rien de plus. Un MUST HAVE pour quiconque prétend aimer le rock.



6. Gorillaz - Gorillaz (2001)

Sacré Damon Albarn, vous ne pensiez tout de même pas que sa présence dans notre top allait s'arrêter là, non ? Parce que le lascar arrive dans la décennie bourré d'idées, et dans ses bagages, ce faux groupe animé plus cool que la mort qui lui servira surtout de salle de jeu avec assez d'espace pour faire venir les copains, car le bonhomme a le featuring facile. Un album de pop moderne foutraque et bancale, qui va chercher tant chez Bowie que dans le hip-hop, mais qui finit par tordre tous les codes et tout réinventer avec une innocence folle dans une orgie de sons tordus.


5. The Snobs - Albatross (2009)

En sept ans de carrière, et autant d'albums (sans compter les moult E.P.), le duo français The Snobs a réussi à se créer une univers unique qui mêle tout dans un grand capharnaüm magnifique, de la pop sixties la plus raffinée au noise rock le plus brutal. Un parcours exemplaire et inspirant qui s'est couronné l'année dernière par un album-somme, "Albatross", pur chef d'œuvre dans lequel on ne se lassera sans doute jamais de se plonger et de se perdre.


4. Arcade Fire - Funeral (2004)

Si l'on oublie deux minutes les dizaines de suiveurs minables qui ont copié à tort et à travers la recette "pop chorale de fin du Monde avec le désespoir comme refrain", on se souviendra que c'est avec un disque comme celui-ci (entre autres, mais celui-ci plus particulièrement) que l'indie pop a pu gagner la popularité (impensable il y a encore six ans) qui est la sienne aujourd'hui (on en entend partout et tout le temps à la téloche, on en passe en radio...). Ajoutez à cela le talent de songwriting du couple Chassagne/Butler, les batteries disco et les circonstances très à propos de l'enregistrement et vous obtenez un disque profondément touchant et révolté, véritable mine d'or pour quiconque aime chanter en chœur avec ses haut parleurs.


3. A Silver Mt. Zion - 13 Blues for Thirteen Moons (2009)

Héros déprimés des années 2000, les canadiens d'A Silver Mt. Zion sont passés progressivement d'un rock instrumental dépouillé à de grands albums de chorales limite punk sur murs du son post-apocalyptiques. Et si "Horses In The Sky" était déjà un immense album de tristesse collective, "13 Blues For Thirteen Moons" poussait la véritable nature rock du groupe à son paroxysme, avec des morceaux plus épiques que tout où la noirceur de certaines compositions fleuves de toujours plus de 10 minutes vient toujours être éclairée finalement par un espoir lumineux et mis en musique avec passion. Peut-être le groupe le plus sincère de la décennie. Et dont les codas auront donné le plus de frissons.


2. Radiohead - Kid A (2000)

Ce n'est évidemment une surprise pour personne tant Radiohead aura simplement dominé la première moitié de la décennie en redéfinissant la marche à suivre pour n'importe quel groupe aux ambitions expérimentales dans une trilogie parfaite qui fascine encore. Un peu hâtivement qualifié à sa sortie de "virage électronique" pour le groupe, "Kid A" défriche avant tout les possibilités d'une avant-garde accessible sans être jamais démonstratif dans ses idées tant la symbiose entre écriture et production est parfaite. Chaque morceau y est une perle indispensable dont la puissance désespérée nous touche encore.


1. Sonic Youth - NYC Ghosts and Flowers (2000)

C'est non seulement le meilleur disque sorti par Sonic Youth lors de cette décennie, mais aussi, selon une partie de la rédaction, le meilleur disque de Sonic Youth tout court. Première collaboration entre le groupe et Jim O'Rourke, c'est aussi un sommet de production. Le boucan, habituel chez Sonic Youth, n'est pas en reste, mais le rock bruyant des années 90 laisse ici la place à un groove froid, expérimenté sur de longues pistes compliquées comme sur des brûlots post-dadas. En guise de cerise, le final éponyme chanté par Lee Ranaldo plante le dernier clou sur l'édifice poético-musical New Yorkais le plus accompli depuis longtemps.



Évidemment, à cette liste peuvent s'ajouter quelques grands absents, on pense notamment à Stereolab ou, surtout, les Fiery Furnaces pour lesquels le choix d'un album en particulier aurait divisé la Rédaction au point d'occasionner coups, blessures et contusions. Mais au final il ne peut en rester que trente, et ce sont ces trente-là.


La Rédaction