C'est entendu.
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mardi 11 octobre 2011

[Alors quoi ?] Je suis sur le point de tomber dans l'Océan, pamphlet nuancé à l'encontre de l'autotune et du R&B moderne

Je suis sur le point de tomber dans l'océan de mélodies mielleuses et de sentiments vocaux du R&B moderne (*1), et après tout, pourquoi pas ? J'ai toujours considéré ce style, qui descend au moins autant de la soul que du hip hop, de la dance que de l'électronique, comme une manne inépuisable pour l'industrie musicale. De quoi nourrir sans se froisser un neurone des générations entières d'adolescents sans se préoccuper des notions d'art, de rébellion jeune ou de critique sociale que la pop avait pu exprimer jusqu'alors. Avant le R&B moderne, avant que MTV(2) et consorts ne se mettent à cracher des clips abrutissants, stupides et choquants non pas par leur message mais par la bêtise et le conservatisme que la plupart de ces vidéos prônaient, des bitches serviles au bling bling étincelant, un manque de profondeur... abyssal.

Image>Musique>Cerveau

Avant que le R&B moderne ne soit la norme sur les radios, toutes les radios, même celles dont le jingle annonce "pop/rock", avant que pop et hip hop ne se mèlent à la mélasse gluante d'un immobilisme paradolescent sans substance, sans saveur et que tout ce qui "marche" n'ait plus qu'un seul et même visage. Avant ça, les "musiques populaires adressées aux jeunes", même markétées avaient conservé (au moins un temps) quelque chose d'authentique, et avaient convié (au moins un temps) une certaine utopie, une envie de changement. Du doo-wop au rock'n roll, du merseybeat au punk en passant par le hip hop, tout ça relevait de l'adolescence, vraiment, et pas seulement d'une "idée de l'adolescence", celle que l'industrie musicale a depuis la fin des années 90 si largement diffusée qu'aujourd'hui il ne semble plus imaginable de concevoir qu'autre chose "marche", ce qui paradoxalement, donne une certaine crédibilité, ou validité, au circuit indépendant. Face à la puissance et à l'influence d'un tel hydre, toute une génération a été bridée. Les teenagers urbains d'aujourd'hui commencent peut-être à se réveiller en ne pouvant ignorer ce qu'il advient de nos civilisations (le Printemps Arabe, la Crise Financière, etc) mais il en aura fallu du temps et pendant une bonne dizaine d'années, malgré l'Iraq, l'Afghanistan, le 11 Septembre, deux mandats de Bush et des tas d'autres exemples de la magnificence de l'Homme et de Sa Civilisation, notre jeunesse kiltran s'est contentée de jouer de très mauvais ready-made poppisants sur leurs téléphones portables dans le métro, de ne s'intéresser qu'aux frasques Voicisantes de leurs people préférés et de ne demander rien d'autre à la musique (qu'ils consomment pourtant avec une ferveur d'un autre temps) que de les satisfaire de doses récurrentes de "représentation". C'est comme ça qu'on s'est retrouvé l'an dernier avec La Fouine en tête des ventes en France et que des gens aussi insipides que Naadiyah, Sherifa Luna, Shy'm, K-Maro, Rohff, et des tonnes d'autres ont pu, avec l'entremise de Madame Télévision Réalité, gagner un nombre incalculable d'euros ici, laissant les jeunes complètement lobotomisés, baignant dans leur jus, sans ambition autre que peut-être d'arriver à gagner leur vie de la même façon que ces gens-là l'ont fait et s'en vantent dans leurs chansons, entre deux miaulements peu crédibles : en vendant de la soupe. La même chose vaut d'ailleurs pour les Etats Unis où les Gwen Stefani, Britney, Mariah Carey, Rihanna, R. Kelly et autres rappeurs mellow comme Usher, 50cent ou Drake ne valent pas mieux et conservent un encore plus grand nombre d'ados dans le formol depuis bien trop longtemps. Pour toutes ces raisons et pour d'autres encore (qui vont de mon désamour pour l'auto-tune à mon mépris de l'absence totale de violence dans un travail d'art), le R&B moderne a été longtemps pour moi un ennemi tenace à abattre, le plus grand fléau musical du 21ème siècle, l'équivalent sonore de la télé-réalité, de Facebook et des journaux gratuits distribués à la sortie du métropolitain.

(50cent, non-gangster, social-traitre et combattant récompensé de la cause immobiliste)

Bien évidemment, tout n'est pas à jeter dans la pomme pourrie du R&B. En pratiquant de précises incisions aux entournures, il est toujours possible de sauver les meubles, ou en tout cas de grignoter un bout moins gras que le reste. Les disques d'Erykah Badu, notamment, et quelques singles de Britney et surtout de Beyoncé ont présenté au fil des ans une singularité, un aboutissement et un "travail"... pas forcément dignes des plus hautes louanges mais au moins rassurants quant au degré de décadence de l'Homme. Pourtant, malgré ces rares contre-exemples, le R&B moderne n'est jamais parvenu à rien d'autre qu'un abrutissement fade et sans vigueur des masses, sans même jamais acquérir un statut particulier (comme celui de "musique de la célébration" que le heavy metal 80's avait pu obtenir et que Kanye West semble vouloir reconquérir) qui lui aurait valu une place plus ou moins respectable dans le paysage musical. Il paraissait alors peu probable que l'on puisse un jour se pencher sur ce cas désespéré et y voir jaillir une lueur d'espoir. C'est là qu'Odd Future, encore eux, entrent en jeu.



Frank Ocean - Nostalgia, Ultra
(l'album est en téléchargement gratuit sur le site web d'Odd Future, ne vous privez pas de l'écouter)


Puisque l'enthousiasme général (ou presque) autour du collectif Odd Future semble impliquer que cette bande de jeunes afro-américains zélés participe d'un renouveau du hip hop US ou en tout cas d'un regain d'espoir en son potentiel, il serait négligent de ne pas s'attarder sur l'élément mélodique, le pilier d'émotion "pure" (à opposer ou à mettre en parallèle du pilier d'émotion brute qu'est Tyler, The Creator), le "mec qui donne dans le R&B" chez Odd Future, à savoir Frank Ocean.


(Novacane)

La réussite d'Ocean, d'une façon analogue à celle de ses co-listiers, ne pouvait passer que par la ré-injection de l'individu dans le R&B. Pas de rage, d'adolescence torturée, d'extravagances ou de coups de gueules à la Tyler, il ne s'agit pas du même terrain de jeu. Pour revigorer le R&B moderne il fallait parvenir à la fois à le faire aller de l'avant, à lui insuffler une personnalité non-formatée et à, enfin, suffisamment universaliser le message transmis pour rendre viable le discours. De ce cahier des charges, Ocean s'est acquitté sans omission et de ce point de vue, "Nostalgia, Ultra" est une totale réussite, la première à signaler dans cette catégorie depuis... depuis quand au fait ?

Rencontrez Frank Ocean, outsider de l'échiquier OFWGKTA, artisan du R&B moderne.

La première victoire de Frank Ocean est essentielle : il refuse le status quo. Ses trois singles en guise de déclarations, de manifestes (deux mots qui n'ont en général aucune résonance dans le R&B), Ocean affirme un point de vue, pas seulement des sentiments ou des banalités. Avec Novacane, il s'agit d'une critique détournée de l'état de somnolence servile qui gangrène son pays, avec une touche d'humour noir non-négligeable ("She said she wanna be dentist really badly / She's in school paying / For tuition doing porn in the valley / At least you working" (*2)) et avec une pique réservée à son propre gagne-pain, pleine d'ironie ("Every single record / Auto tuning / Zero emotion / Muted emotion / Pitch corrected / Computed emotion"), amusante lorsque l'on sait qu'Ocean est lui-même praticien (plutôt doué, il faut le reconnaitre) de l'autotune, ce gadget électronique modifiant la voix du chanteur, et qu'il a notamment usé lors de sa participation au disque de JAY Z et Kanye West paru cette année. Avec We all try, le chanteur exhorte l'auditeur à croire en quelque chose et établit la liste de ses propres croyances, en profitant au passage pour énoncer ce en quoi il ne croit justement pas, et notamment le voyage dans le temps. Pas rétromaniaque mais nostalgique ça oui. On sent même un fond de vieille Amérique derrière l'étiquette de "next big thing" lorsque par-dessus un très mauvais remix (le seul véritable faux-pas sonore de la mixtape) du Hotel California des Eagles, Ocean chante les louanges de la cellule familiale dite traditionnelle à travers sa critique acerbe du manège incessant duquel le couple américain ne semble pas capable de s'extraire (American Wedding). Le temps ne se remonte peut-être pas mais ce qu'implique cette mixtape (ça n'est pas un album à proprement parler, et les chansons reposent en majeure partie sur des versions travaillées - ou pas - de compositions appartenant à d'autres artistes. On y entend ainsi les Eagles, mais aussi Coldplay, Radiohead, MGMT, etc.) c'est que l'on peut réécrire le présent, ne pas s'en contenter.


(Swim Good)

Frank sait choisir ses mots et lorsqu'il entonne son grand saut dans l'Océan (Swim Good), ça n'est pas un hasard. "Nostalgia, Ultra" n'est pas qu'une simple prise de parole, c'est aussi l'exploration psychanalytique d'un homme en rupture, avec les mœurs de son temps certes mais aussi et surtout avec une fille. Pour rappel, c'est d'un disque de R&B qu'il s'agit et si un garçon geint sur un disque de R&B c'est en général parce qu'une fille lui a brisé le cœur (ça pourrait aussi être un autre garçon mais nous nous pencherons vous et moi sur le sujet de la représentation homosexuelle dans le milieu du R&B dans un prochain numéro de "Psychanarèn'Bi" si vous le voulez bien). Ce qui fait de ce disque une réussite, c'est aussi l'application avec laquelle Ocean évite de nous exposer trop frontalement cette rupture. Il se nourrit de la frustration, de la peine et de l'agacement propres à sa situation sans pour autant écrire des pamphlets bas-de-plafond menaçants et insultants à l'adresse de la fille, sans pour autant se lamenter de façon interminable en se drapant dans la tristesse (il est d'autant plus drôle d'entendre des jeunes filles ne rien comprendre à une chanson de Radiohead - Optimistic, quelle surprise ! - sur l'interlude Bitches talkin') , sans pour autant guincher en direction des potentielles remplaçantes. C'est peut-être la rupture la plus saine à avoir paru en musique, et ce depuis longtemps, qui construit sur une fin plutôt que d'ergoter, qui ne donne pas de morale mais pose des questions, qui n'est pas dialectique, plutôt universelle, et qui, c'est le plus important avec ce genre de disque, amène la communion par la mélodie, le refrain que l'on fredonne ou que l'on chante à gorge déployée, même vous, même moi, puisqu'il n'est pas qu'un gimmick, c'est une expression consciente et critique de malaise : "Novacane baby, novacane".



(We all try)

"Nostalgia, Ultra" n'est pas une mixatpe parfaite de bout en bout, et puis au fond, ça n'est qu'une mixtape, à quoi bon crier au génie ? Ne le faisons pas, mais crions à l'homme, sans h majuscule, juste un homme, rien que ça. Frank Ocean s'élève clairement au-dessus de la mêlée, il la surplombe et est en droit de la juger s'il le souhaite. Non pas parce que Zeus a couché avec sa maman et fait de lui un extra-terrestre, mais bien parce qu'il fait honneur à son espèce, Homo Sapiens, en proposant mieux que le babillage crétinisant que le commun des mortels semble attendre de la part de ses stars aujourd'hui. Souhaitons à ce prêcheur de suivre son propre sermon et de ne jamais sombrer au fond de l'abîme qu'il se donne pour mission d'explorer :
"I'm about to drive in the ocean / I'mma try to swim from something bigger than me / Kick off my shoes / And swim good / And swim good / Take off this suit / And swim good" (*3)





Joe Gonzalez





(*1) : A ne pas confondre avec le rythm'n blues original, celui de la première moitié du 20ème siècle, afro-américain, et qui en parallèle du doo wop blanc devait devenir le parent riche du rock'n roll.

(*2) : "Elle dit qu'elle veut vraiment être dentiste / Elle paie ses études en tournant dans des pornos dans la Vallée / Au moins, toi tu bosses"

(*3) : Que l'on pourrait traduire par : "Je vais envoyer ma voiture dans l'océan, essayer de nager vers quelque chose de plus Grand, me débarrasser de mes chaussures et nager, nager en toute liberté, retirer mon costume et nager pour de bon."

lundi 23 mai 2011

[Vise un peu] Tyler, The Creator - Goblin



Après une attente plus ou moins longue selon le quidam (un siècle au bas mot en ce qui me concerne) et de multiples feintes de la part de son géniteur qui s'est amusé à uploader à de nombreuses reprises des albums de Céline Dion ou d'autres artistes pas possibles sous le titre "Goblin", et qui s'est bien gaussé (via Twitter) des internautes qui ont cru/crié au leak, voilà enfin le tant attendu deuxième marmot de la famille du Créateur.

La formule est presque identique à celle de "Bastard", à savoir quinze morceaux (et trois de plus sur l'édition deluxe). Une quasi-symétrie dans la forme renforcée par une pochette qui s'inscrit dans la droite lignée des précédents artworks du collectif.


(Nightmare)

Et Tyler est toujours au top de sa forme, c'est une certitude. Poussant un peu plus loin ses instrumentations, il ose s'enfoncer dans un rap aux lueurs abstraites, planantes et ténébreuses. À n'en pas douter, "Goblin" est bien plus sombre encore que "Bastard", comme si chaque album était un pas de plus dans la direction opposée à la sérénité. Comme si l'on cherchait à remonter à la source d'un traumatisme, d'un complexe enfoui profondément. Sur Goblin, le morceau d'ouverture, Tyler dialogue avec ce qui semble être sa conscience (le docteur TC, qui servait déjà de psy de fortune sur "Bastard"), et se livre dans toute la profondeur de son être :

"I'm not a fuckin' role model.
(I know this)
I'm a nineteen year old
Fuckin' emotional coaster
With pipe dreams."


Il y a des constantes chez Tyler : quel que soit le ton du morceau, son flow est bouillonnant d’agressivité, sans vergogne, et c'est sa voix grave et rauque et un débit bien à lui qui le distinguent, et puis cette manie de mettre l'accent sur certaines voyelles et de doubler ponctuellement ses parties de chant avec une voix aigüe et noyée dans la reverb', parfois la sienne, parfois celle d'un autre membre d'Odd Future. Aussi anticonformiste, surprenant et innovateur soit-il, Tyler, tout comme d'autres rappeurs du collectif (le duo MellowHype par exemple), commence a avoir assez de passif pour que l'on puisse dégager certains codes de sa musique. En dépit de ces points de repère, il parvient à nous prendre au dépourvu avec un album assez différent de ce que l'on aurait pu attendre.


(Analog feat Hodgy Beats)


En effet, après la mise en ligne de Yonkers et de son clip envoûtant, on pouvait raisonnablement s'attendre à un album enchainant les tubes. Surtout en voyant Tyler déchainé, accompagné du crew, égrenant les plateaux TV avec l'hymne Sandwitches. Il n'en est rien, et c'est tant mieux. Avec la renommée croissante et déjà planétaire que se traîne Tyler (9 771 613 vues pour Yonkers sur YouTube au moment où je vous parle), il aurait pu choper un melon énorme, façon rappeur de L.A. si vous me suivez, pas besoin de vous faire un dessin. Personne n'aurait été étonné de le voir alors balancer du gros beat en veux-tu en voilà, viser l'efficacité pour achever de s'approprier un cercle de fans encore plus balèze. Mais non, plutôt que de profiter de la vague hype qui le porte en ce moment pour renchérir en s'acoquinant les derniers hipsters pas encore convaincus, Tyler a préféré rester fidèle à son dogme, à son moi obscur, torturé, et publier le matériau brut, tel quel. Écoutez Window, qui pourrait faire office de Frankie Teardrop (cf Suicide) made in Odd Future : huit minutes de cafard, une glauque perte de contrôle.

(Window)

Celui qui s'attend à trouver sur "Goblin" peu ou prou la même chose que sur "Bastard" se fourre allègrement le doigt dans l’œil. Pour apprécier cet album, il faut l'appréhender comme il faut ; voyez-y une massive boule noire (celles de l'émission Motus), une tumeur emplie de cris, de violence et de questions laissées sans réponses, et ne décidez de plonger dans cet océan d'amertume que si vous pouvez aller d'un bout à l'autre du grand bassin des douleurs. Si vous osez. Il faut au moins ça pour comprendre de quoi retourne l'artiste Tyler. La force de "Goblin" réside dans le fait que même sans véritable pilier d'efficacité autre que Yonkers (Et encore... On est loin de Sir Mixalot ou même du Wu-Tang), l'album est solide. On a affaire à une espèce de rap hybride, à la frontière d'un style gangsta assumé (bien que relevant du second degré) et d'un lyrisme très puissant, très posé et enténébré à souhait. Vertigineux.


Hugo Tessier

mardi 10 mai 2011

[Vise un peu] Earl Sweatshirt - EARL


On vous a pas mal parlé du collectif Odd Future Wolf Gang Kill Them All (caricaturé ci-dessus), ces derniers temps. Mais pas encore de l'album solo d'Earl Sweatshirt, l'un des meneurs de la meute, en passe d'accéder au stade de guide spirituel depuis sa disparition assez soudaine on ne sait où (apparemment en maison de redressement dans les îles Samoa, placé là par sa maman qui n'aimait pas les paroles de son disque). Tyler The Creator s'est d'ailleurs exprimé à ce sujet lors de la conférence de presse d'OFWGKTA le 5 mai dernier (avant le concert du soir au Social Club accompagné de Hodgy Beats, de Left Brain et de Syd, la MC), en disant qu' Earl était mort.



(Earl)


Earl Sweatshirt, de son vrai nom Thebe Kgositsile, est né en 94 et est comme qui dirait le spécialiste du flow monotone, traînard et paresseux sur fond d'instrumentations minimalistes changeantes, parfois sombres et glauques, parfois tout l'inverse. Son album, très simplement nommé "EARL" (2010) est l'une des merveilles rap de cette première décennie. Beaucoup de morceaux forts, une vraie richesse dans la composition et toujours ce travail impeccable en binôme avec Tyler, monstre sacré de production et de chant. Au niveau de l’atmosphère, "EARL" est extrêmement prenant et très intense, car il tient en 25 minutes et des broutilles. J'en parlais avec Émilien Villeroy (qui écrivait sur C'est Entendu fut un temps, ndlr) qui s'est exclamé: "nan mais pour s'emmerder en écoutant "EARL" faut vraiment, vraiment le faire exprès". Il n'y a pas de creux, pas de fissure dans la construction, l'ensemble de l'album semble comme culminer au sommet du début à la fin, ce qui est assez rare pour être souligné.


Earl est en quelque sorte la "force tranquille" d'Odd Future. Jamais ou presque un mot plus haut que l'autre, et pourtant l'album est, dans le fond, ô combien virulent, et reflète une imagerie du ghetto armée d'une dimension gangsta indéniable. Thebe rappe sans que l'on puisse jamais le contredire, le flow impose de lui-même son lot de sexe, de drogues, d'alcool et d'insultes contre le système établi et/ou les bonnes mœurs ; des thèmes traditionnels dans le rap, me direz-vous, mais ils sont ici abordés avec cette voix fainéante et détachée qui leur donne une toute autre résonance.


(Stapleton)


Depuis son Twitter perso, Tyler ne se cache plus de compter les jours avant le retour tant espéré de son meilleur pote : (9 avril) "But When He Does Return. OFWGKTA Will Rule The World." Selon l'un de ses camarades de la Coral Reef Academy (cet établissement pénitentiaire pour jeunes à Samoa) qui prétend le connaître et bien s'entendre avec lui, à l'instant même où il sortira, Earl se replongera dans la musique. (*)

En définitive, Earl Sweatshirt est une énigme. Quand reviendra-t-il ? Que deviendra Odd Future à son retour ? Et surtout, comment parvient-il, si jeune (il a tout juste 17 piges), à produire un rap aussi mature ? À cette dernière question, je ne peux que proposer comme réponse le mot "génie". C'est peut-être naïf, voire niais, mais à mon avis ce type a un recul et une approche que personne d'autre n'a et a pigé certaines choses qui font que l'on ne peut pas seulement apprécier sa musique, ou même y rester indifférent. À condition de l'écouter avec l'attention qu'elle mérite, soit on la déteste, (trop bizarre, trop glauque ?) soit on l'adore. Deux écoles. J'ai d'ailleurs un peu le même ressenti vis à vis de la musique de son alter ego, Tyler. J'imagine que vous avez pigé dans quel camp je me trouve, en tout cas. "Yo, I'm a hot and bothered astronaut, crashing while jacking off".



Hugo Tessier


(*) : Tout ça se trouve ici.

lundi 9 mai 2011

[They Live] Retour vers Odd Future

On se posait il y a peu la question de l'avenir du collectif Odd Future et de son leader Tyler the Creator. Cet article n'est pas le moins du monde une réponse, mais on continue l'enquête.


Le rendez-vous était donc pris au Social club pour voir de nos yeux si le bordel que la bande aurait mis chez nos honnis voisins insulaires survivrait à l'Eurostar. Malgré le "Sold out", l'affluence est toute relative et le public composé d'au moins 50% des hipsters que Tyler raille à longueur de texte s'installe tranquillement devant une scène à l'éclairage tout droit sorti de Tron. L'attente sera longue et la soupe électro-Clayderman envoyée à grand renfort de subwoofer n'est pas là pour atténuer ce sentiment pénible. La DJ officiant derrière les trois MCs du jour (Left Brain, Hodgy Beats et le Créateur) se fendra d'une longue intro rappelant dans un premier temps qu'on est bien dans un club et dans un deuxième qu'on aurait foutrement aimé voir des musiciens à sa place, comme lorsque OFWGKTA étaient passés chez Fallon avec The Roots en backing band.

(Jeff Bridges attend en coulisses)

Tout est oublié cependant quand l'intro de Sandwitches démarre, et le public frissonne, l'instru suit son cours, la scène toujours vide. La DJ rembobine avec un bruit d'avant-guerre et lorsqu'elle relance le son, c'est l'apparition quasi-christique. Vêtu de son habituelle cagoule verte mais aussi de la marinière floquée "Goblin" (le titre de son album à paraitre) de l'équipe de France, Tyler scande avec violence les paroles tandis que ses deux compères prennent bien vite la mesure du public en s'y frottant d'on ne peut plus près. Cette introduction semble éternelle tant les jeunes rappeurs sont hyperactifs, sautant dans la foule, se chahutant l'un l'autre, toujours au plus près d'un public comme agité de spasme, à bout de souffle qui s’époumone sur ces "Wolf ! Gang !" qui ressemblent énormément à des "Wu ! Tang !"


(Sandwitches, le son poussé dans ses extrêmes)

Quand il lâche un "Sorry but something we don't do is a setlist" on comprend que Tyler est bien le maître de cérémonie ce soir et qu'il prend son rôle très à cœur. C'est ainsi qu'il demandera aux spectateurs de s'écarter et de le laisser descendre parmi eux pour vivre la folie du titre "French !" au corps à corps. Même happés par les fans, les fringuants "Golf wangers" trouvent toujours le chemin du micro et dégagent leur énergie à grand coups de sauts et de cris. Hodgy beats n'est pas en reste et arrache une partie du plafond en s'accrochant aux spots à quelques centimètres seulement au-dessus du public. Le show se déroule à beats battants, entrecoupé de courtes discussions avec la DJ (car la blague de la setlist n'en est clairement pas une). Les trois jeunes types savent bien que les intermèdes ne sont pas nécessaires tant ils interagissent pendant les morceaux. Tyler qualifie l'audience de "wild" et on veut bien le croire.


(Radicals, où l'on voit la marinière en action)

Si on attend avec impatience la preuve par la musique que ce collectif a l'étoffe de la révolution hip-hop qu'on leur met un peu hâtivement sur le dos, il est certain que l'occasion de les voir en concert ne doit pas se manquer et que l’énergie adolescente de leurs premières productions n'est pas feinte. On a là une bande de gosses qui viennent partager leur musique et surtout se marrer un bon coup, accompagnés d'un leader charismatique et c'est pour l'instant bien assez.


Nephtalie


P.S. : Merci à BigAdrius75 pour les vidéos.

jeudi 7 avril 2011

[Quitte ou Double] Odd Future tout tracé ?

Le hip hop se vend toujours très bien. En France, La Fouine (photo ci-contre) est n°1 des ventes et aux Etats Unis, Jay Z et Kanye West sont toujours aussi riches et influents. Cependant, le hip hop a vieilli et tout le monde le sait, de Jay Z, qui en 2009 assistait avec Beyonce à des concerts de Grizzly Bear en prétendant que l'indie rock était un exemple d'originalité, de diversité et d'expérimentation à suivre, à Kanye (qui ne s'est pas privé d'écouter Jay et a récolté en 2010 la 1ère place de nombreux tops albums en piochant allègrement dans les autres genres musicaux) en passant par La Fouine dont le nouvel album est double : un disque idiot, trash et vulgaire pour la crédibilité et un autre plus soft, variétisant, pour convaincre les parents. Dans ce marasme bling bling de plus en plus déconnecté de toute réalité sociétale et de moins en moins culturellement intéressant, nous étions nombreux (même si je crois que personne ne l'avait expressément formulé) à attendre un sursaut... Autre chose. Shazam, voilà donc Odd Future.



(Yonkers)


Actif depuis 2007, le collectif avait déjà publié quelques disques et autres mixtapes mais c'est le clip de Yonkers (le single annonçant "Goblin", le second LP de Tyler, The Creator, qui sortira le 10 Mai) qui a véritablement créé le buzz et donné à Odd Future une visibilité. Parue sur la toile le 11 Février 2011, cette vidéo a projeté au visage des médias branchés l'information selon laquelle un jeune noir bouffait un cafard dans un clip travaillé et scénarisé et qu'entre les couplets d'une psychothérapie publique à l'instru minimale, on le voyait vomir le-dit cafard. C'est à dire que venait d'apparaitre (ou de ré-apparaitre) l'exact opposé du single hip hop tel qu'il est aujourd'hui conçu par tout un chacun (et dans le clip duquel apparait presque nécessairement Kanye dans un feu d'artifice de couleurs) et ce buzz tout chaud, branché parce que d'origine underground, cool parce que d'origine noire, s'est répandu très vite partout, de Pitchfork à MagicRPM en passant par le plateau de Jimmy Fallon et la bouche de Tania Bruna-Rosso.

Tyler pourrait tout aussi bien faire caca là où se termine la phrase précédente.


La question alors n'est pas de savoir s'il est bon ou pas que hype se fasse, ni si le collectif amène(ra) vraiment un renouveau au hip hop, ni même si cet enchainement un peu rapide dans l'escalade de la célébrité de ces très jeunes gens (Tyler n'a que 20 ans - il en parait 15) n'est pas un risque pour eux (d'attraper le melon, de se brouiller...). Ce qui est en question aujourd'hui, c'est l'intégrité d'Odd Future. Mais remettons-nous en contexte :




Le 16 Février, Odd Future faisait sa première télé américaine, chez Jimmy Fallon, où Hodgy Beats et Tyler, entourés par The Roots et une sorte de zombie féminin foutaient un gros dawa très prometteur, entre dark metal et hip hop hardcore. Une ambiance pas étonnante lorsque l'on sait que Tyler a écouté Slipknot quand il était gamin (il n'y a pas si longtemps, donc). Après avoir joué (c'est le mot) Sandwitches, Tyler revenait sauter au cou de Fallon, excité et mignon, tel un minot ravi de son nouveau jouet.





Un peu plus tard, début Mars, l'ensemble du collectif était invité à participer à un sketch sur le site internet "Funny or Die !" mettant en scène la signature fictive d'Odd Future sur un label quelconque et dans lequel ces braves jeunes gens "jouaient" les méchants rappeurs, grossiers, agressifs, violents et caricaturaux. Le sketch n'est pas follement drôle (mis à part peut-être la toute fin) mais tout le monde s'est alors réjoui de (re)voir Odd Future aussi vite "à la téloche".




Le 16 Mars, Odd Future faisait une nouvelle apparition TV à l'occasion des Woodie Awards, une cérémonie organisée par la radio mtvU, destinée aux adolescents. A cette occasion, en plus d'amuser le public avec leur habituelle énergie négative communicative, leurs masques, la casquette verte de Tyler et... un nain, les rappeurs acceptaient à la fois de combiner Sandwitches et Yonkers en un medley ET de se laisser censurer (ce qui donne pour qui écoute les paroles l'équivalent d'un texte à trous).





Et puis fin Mars, pendant le festival South by SouthWest à Austin (où le groupe jouait), un dénommé Nardwuar a décidé d'interviewer Tyler et Hodgy Beats en leur montrant bien qu'il connaissait leurs moindres goûts et en leur offrant des tas de cadeaux (LPs, savon au bacon, casquettes, sacs à merde, etc). Ce qu'il en ressort, outre l'aspect sympatoche de l'approche, c'est à la fois l'attention démesurée portée envers Tyler (vis à vis des autres membres du groupe) et l'attitude de Nardwuar face à eux/lui consistant à les/le couvrir de présents. Comme si gâter Tyler avait du sens parce que Yonkers. Comme s'il le méritait.


Je ne dis pas qu'il ne mérite pas l'attention qu'on lui porte ou qu'il ne satisfera pas les attentes que l'on place en lui. Je ne dis pas grand chose, en fait, je vous tends le micro. C'est quitte ou double :

Faites-vous partie de ceux qui croient dur comme fer en l'avènement d'un hip hop nouveau, d'un retour aux racines de la dimension sociétale de cette musique ?

Trouvez-vous au contraire un brin simpliste cette hype momentanée dont les héros n'ont pas vraiment l'air de partager la supposée et utopiste intégrité ?


Tyler succombera-t-il lui aussi aux sirènes du bling² ?

Pour vous donner un élément de réponse supplémentaire avant de vous laisser répondre (via les commentaires, le forum et le sondage), voici un élément de réponse supplémentaire à ces questions, offert par le site internet The Drone qui a interviewé Tyler de façon plus intéressante et profonde que Nardwuar :




Je vous laisse juges. Convaincus ? Rien à fiche ? Déjà déçus ? Tyler n'est-il "qu'une" popstar de plus en devenir ou l'imaginez-vous en prophète du renouveau ? Le sondage sur votre gauche (dans la barre latérale) n'attend que votre vote. La boite des commentaires ne demande que vos avis détaillés. Et le forum est là pour les grands débats houleux idéolo-philosophico-hiphopistes.



Joe Gonzalez