C'est entendu.
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mardi 11 octobre 2011

[Alors quoi ?] Je suis sur le point de tomber dans l'Océan, pamphlet nuancé à l'encontre de l'autotune et du R&B moderne

Je suis sur le point de tomber dans l'océan de mélodies mielleuses et de sentiments vocaux du R&B moderne (*1), et après tout, pourquoi pas ? J'ai toujours considéré ce style, qui descend au moins autant de la soul que du hip hop, de la dance que de l'électronique, comme une manne inépuisable pour l'industrie musicale. De quoi nourrir sans se froisser un neurone des générations entières d'adolescents sans se préoccuper des notions d'art, de rébellion jeune ou de critique sociale que la pop avait pu exprimer jusqu'alors. Avant le R&B moderne, avant que MTV(2) et consorts ne se mettent à cracher des clips abrutissants, stupides et choquants non pas par leur message mais par la bêtise et le conservatisme que la plupart de ces vidéos prônaient, des bitches serviles au bling bling étincelant, un manque de profondeur... abyssal.

Image>Musique>Cerveau

Avant que le R&B moderne ne soit la norme sur les radios, toutes les radios, même celles dont le jingle annonce "pop/rock", avant que pop et hip hop ne se mèlent à la mélasse gluante d'un immobilisme paradolescent sans substance, sans saveur et que tout ce qui "marche" n'ait plus qu'un seul et même visage. Avant ça, les "musiques populaires adressées aux jeunes", même markétées avaient conservé (au moins un temps) quelque chose d'authentique, et avaient convié (au moins un temps) une certaine utopie, une envie de changement. Du doo-wop au rock'n roll, du merseybeat au punk en passant par le hip hop, tout ça relevait de l'adolescence, vraiment, et pas seulement d'une "idée de l'adolescence", celle que l'industrie musicale a depuis la fin des années 90 si largement diffusée qu'aujourd'hui il ne semble plus imaginable de concevoir qu'autre chose "marche", ce qui paradoxalement, donne une certaine crédibilité, ou validité, au circuit indépendant. Face à la puissance et à l'influence d'un tel hydre, toute une génération a été bridée. Les teenagers urbains d'aujourd'hui commencent peut-être à se réveiller en ne pouvant ignorer ce qu'il advient de nos civilisations (le Printemps Arabe, la Crise Financière, etc) mais il en aura fallu du temps et pendant une bonne dizaine d'années, malgré l'Iraq, l'Afghanistan, le 11 Septembre, deux mandats de Bush et des tas d'autres exemples de la magnificence de l'Homme et de Sa Civilisation, notre jeunesse kiltran s'est contentée de jouer de très mauvais ready-made poppisants sur leurs téléphones portables dans le métro, de ne s'intéresser qu'aux frasques Voicisantes de leurs people préférés et de ne demander rien d'autre à la musique (qu'ils consomment pourtant avec une ferveur d'un autre temps) que de les satisfaire de doses récurrentes de "représentation". C'est comme ça qu'on s'est retrouvé l'an dernier avec La Fouine en tête des ventes en France et que des gens aussi insipides que Naadiyah, Sherifa Luna, Shy'm, K-Maro, Rohff, et des tonnes d'autres ont pu, avec l'entremise de Madame Télévision Réalité, gagner un nombre incalculable d'euros ici, laissant les jeunes complètement lobotomisés, baignant dans leur jus, sans ambition autre que peut-être d'arriver à gagner leur vie de la même façon que ces gens-là l'ont fait et s'en vantent dans leurs chansons, entre deux miaulements peu crédibles : en vendant de la soupe. La même chose vaut d'ailleurs pour les Etats Unis où les Gwen Stefani, Britney, Mariah Carey, Rihanna, R. Kelly et autres rappeurs mellow comme Usher, 50cent ou Drake ne valent pas mieux et conservent un encore plus grand nombre d'ados dans le formol depuis bien trop longtemps. Pour toutes ces raisons et pour d'autres encore (qui vont de mon désamour pour l'auto-tune à mon mépris de l'absence totale de violence dans un travail d'art), le R&B moderne a été longtemps pour moi un ennemi tenace à abattre, le plus grand fléau musical du 21ème siècle, l'équivalent sonore de la télé-réalité, de Facebook et des journaux gratuits distribués à la sortie du métropolitain.

(50cent, non-gangster, social-traitre et combattant récompensé de la cause immobiliste)

Bien évidemment, tout n'est pas à jeter dans la pomme pourrie du R&B. En pratiquant de précises incisions aux entournures, il est toujours possible de sauver les meubles, ou en tout cas de grignoter un bout moins gras que le reste. Les disques d'Erykah Badu, notamment, et quelques singles de Britney et surtout de Beyoncé ont présenté au fil des ans une singularité, un aboutissement et un "travail"... pas forcément dignes des plus hautes louanges mais au moins rassurants quant au degré de décadence de l'Homme. Pourtant, malgré ces rares contre-exemples, le R&B moderne n'est jamais parvenu à rien d'autre qu'un abrutissement fade et sans vigueur des masses, sans même jamais acquérir un statut particulier (comme celui de "musique de la célébration" que le heavy metal 80's avait pu obtenir et que Kanye West semble vouloir reconquérir) qui lui aurait valu une place plus ou moins respectable dans le paysage musical. Il paraissait alors peu probable que l'on puisse un jour se pencher sur ce cas désespéré et y voir jaillir une lueur d'espoir. C'est là qu'Odd Future, encore eux, entrent en jeu.



Frank Ocean - Nostalgia, Ultra
(l'album est en téléchargement gratuit sur le site web d'Odd Future, ne vous privez pas de l'écouter)


Puisque l'enthousiasme général (ou presque) autour du collectif Odd Future semble impliquer que cette bande de jeunes afro-américains zélés participe d'un renouveau du hip hop US ou en tout cas d'un regain d'espoir en son potentiel, il serait négligent de ne pas s'attarder sur l'élément mélodique, le pilier d'émotion "pure" (à opposer ou à mettre en parallèle du pilier d'émotion brute qu'est Tyler, The Creator), le "mec qui donne dans le R&B" chez Odd Future, à savoir Frank Ocean.


(Novacane)

La réussite d'Ocean, d'une façon analogue à celle de ses co-listiers, ne pouvait passer que par la ré-injection de l'individu dans le R&B. Pas de rage, d'adolescence torturée, d'extravagances ou de coups de gueules à la Tyler, il ne s'agit pas du même terrain de jeu. Pour revigorer le R&B moderne il fallait parvenir à la fois à le faire aller de l'avant, à lui insuffler une personnalité non-formatée et à, enfin, suffisamment universaliser le message transmis pour rendre viable le discours. De ce cahier des charges, Ocean s'est acquitté sans omission et de ce point de vue, "Nostalgia, Ultra" est une totale réussite, la première à signaler dans cette catégorie depuis... depuis quand au fait ?

Rencontrez Frank Ocean, outsider de l'échiquier OFWGKTA, artisan du R&B moderne.

La première victoire de Frank Ocean est essentielle : il refuse le status quo. Ses trois singles en guise de déclarations, de manifestes (deux mots qui n'ont en général aucune résonance dans le R&B), Ocean affirme un point de vue, pas seulement des sentiments ou des banalités. Avec Novacane, il s'agit d'une critique détournée de l'état de somnolence servile qui gangrène son pays, avec une touche d'humour noir non-négligeable ("She said she wanna be dentist really badly / She's in school paying / For tuition doing porn in the valley / At least you working" (*2)) et avec une pique réservée à son propre gagne-pain, pleine d'ironie ("Every single record / Auto tuning / Zero emotion / Muted emotion / Pitch corrected / Computed emotion"), amusante lorsque l'on sait qu'Ocean est lui-même praticien (plutôt doué, il faut le reconnaitre) de l'autotune, ce gadget électronique modifiant la voix du chanteur, et qu'il a notamment usé lors de sa participation au disque de JAY Z et Kanye West paru cette année. Avec We all try, le chanteur exhorte l'auditeur à croire en quelque chose et établit la liste de ses propres croyances, en profitant au passage pour énoncer ce en quoi il ne croit justement pas, et notamment le voyage dans le temps. Pas rétromaniaque mais nostalgique ça oui. On sent même un fond de vieille Amérique derrière l'étiquette de "next big thing" lorsque par-dessus un très mauvais remix (le seul véritable faux-pas sonore de la mixtape) du Hotel California des Eagles, Ocean chante les louanges de la cellule familiale dite traditionnelle à travers sa critique acerbe du manège incessant duquel le couple américain ne semble pas capable de s'extraire (American Wedding). Le temps ne se remonte peut-être pas mais ce qu'implique cette mixtape (ça n'est pas un album à proprement parler, et les chansons reposent en majeure partie sur des versions travaillées - ou pas - de compositions appartenant à d'autres artistes. On y entend ainsi les Eagles, mais aussi Coldplay, Radiohead, MGMT, etc.) c'est que l'on peut réécrire le présent, ne pas s'en contenter.


(Swim Good)

Frank sait choisir ses mots et lorsqu'il entonne son grand saut dans l'Océan (Swim Good), ça n'est pas un hasard. "Nostalgia, Ultra" n'est pas qu'une simple prise de parole, c'est aussi l'exploration psychanalytique d'un homme en rupture, avec les mœurs de son temps certes mais aussi et surtout avec une fille. Pour rappel, c'est d'un disque de R&B qu'il s'agit et si un garçon geint sur un disque de R&B c'est en général parce qu'une fille lui a brisé le cœur (ça pourrait aussi être un autre garçon mais nous nous pencherons vous et moi sur le sujet de la représentation homosexuelle dans le milieu du R&B dans un prochain numéro de "Psychanarèn'Bi" si vous le voulez bien). Ce qui fait de ce disque une réussite, c'est aussi l'application avec laquelle Ocean évite de nous exposer trop frontalement cette rupture. Il se nourrit de la frustration, de la peine et de l'agacement propres à sa situation sans pour autant écrire des pamphlets bas-de-plafond menaçants et insultants à l'adresse de la fille, sans pour autant se lamenter de façon interminable en se drapant dans la tristesse (il est d'autant plus drôle d'entendre des jeunes filles ne rien comprendre à une chanson de Radiohead - Optimistic, quelle surprise ! - sur l'interlude Bitches talkin') , sans pour autant guincher en direction des potentielles remplaçantes. C'est peut-être la rupture la plus saine à avoir paru en musique, et ce depuis longtemps, qui construit sur une fin plutôt que d'ergoter, qui ne donne pas de morale mais pose des questions, qui n'est pas dialectique, plutôt universelle, et qui, c'est le plus important avec ce genre de disque, amène la communion par la mélodie, le refrain que l'on fredonne ou que l'on chante à gorge déployée, même vous, même moi, puisqu'il n'est pas qu'un gimmick, c'est une expression consciente et critique de malaise : "Novacane baby, novacane".



(We all try)

"Nostalgia, Ultra" n'est pas une mixatpe parfaite de bout en bout, et puis au fond, ça n'est qu'une mixtape, à quoi bon crier au génie ? Ne le faisons pas, mais crions à l'homme, sans h majuscule, juste un homme, rien que ça. Frank Ocean s'élève clairement au-dessus de la mêlée, il la surplombe et est en droit de la juger s'il le souhaite. Non pas parce que Zeus a couché avec sa maman et fait de lui un extra-terrestre, mais bien parce qu'il fait honneur à son espèce, Homo Sapiens, en proposant mieux que le babillage crétinisant que le commun des mortels semble attendre de la part de ses stars aujourd'hui. Souhaitons à ce prêcheur de suivre son propre sermon et de ne jamais sombrer au fond de l'abîme qu'il se donne pour mission d'explorer :
"I'm about to drive in the ocean / I'mma try to swim from something bigger than me / Kick off my shoes / And swim good / And swim good / Take off this suit / And swim good" (*3)





Joe Gonzalez





(*1) : A ne pas confondre avec le rythm'n blues original, celui de la première moitié du 20ème siècle, afro-américain, et qui en parallèle du doo wop blanc devait devenir le parent riche du rock'n roll.

(*2) : "Elle dit qu'elle veut vraiment être dentiste / Elle paie ses études en tournant dans des pornos dans la Vallée / Au moins, toi tu bosses"

(*3) : Que l'on pourrait traduire par : "Je vais envoyer ma voiture dans l'océan, essayer de nager vers quelque chose de plus Grand, me débarrasser de mes chaussures et nager, nager en toute liberté, retirer mon costume et nager pour de bon."

lundi 28 mars 2011

[45 Tours] Tyler, The Creator - Seven / Assmilk feat. Earl Sweatshirt






Il fallait absolument que je vous parle du collectif Odd Future Wolf Gang Kill Them All Don't Give A Fuck, abrégé OFWGKTA. Je vous la fais courte : une bande de potes de Los Angeles, de l'herbe, du skateboard, des conneries, des beats et un flow énorme. Emmené par Tyler, The Creator, leader qui ne cache pas son hostilité à la blogosphère et dont le deuxième album devrait sortir le 10 mai, mais aussi par Hodgy Beats ou encore Earl Sweatshirt dont on connait très mal l'actualité (la théorie/rumeur dominante dit qu'il serait forcé par sa charmante mère à suivre des cours dans un internat), ce groupuscule est hyper productif, et on peut le dire, vraiment bourré de talent.

Odd Future, c'est aussi un peu la famille. Tous les artistes collaborent aux divers projets, aux clips, à des multitudes de featurings, et il s'en dégage un esprit fraternel puissant. Parce que pour eux il n'y a rien de formel. Sans se prendre au sérieux, ces gars là arrivent à des résultats stupéfiants, et ouvrent une réelle brèche dans le mur du hip-hop indépendant américain. Brèche sublimée par la voix grave et sombre de Tyler que vous avez forcément déjà du entendre, et dont je vais vous reparler séance tenante.

- FACE A: Tyler, The Creator - Seven -


(Seven)

Voilà donc le deuxième morceau de "Bastard", premier album de Tyler sorti en 2009 (le rappeur est alors âgé de 18 ans). Musicalement, c'est extrêmement simple me direz-vous, le morceau tient sur une boucle ou se croisent deux parties distinctes, et cela tout du long. Sauf que pour qu'une telle structure ne soit pas lassante à la longue, il lui faut le petit quelque chose en plus qui va rendre nos oreilles accros. En l'occurrence, pour moi ce sont clairement les claviers ultra soft derrière la voix rugueuse et agressive du créateur. Le contraste est saisissant et colore l'ensemble d'une touche glauque d'incertitude et d'ombre : des éléments qui semblent constituer la ligne directrice du travail du leader sur la musicalité de ses propres compositions. Il y a dans la grande majorité des morceaux une violence verbale parfaitement maîtrisée grâce à cette voix, qui cohabite avec des instrumentations pesantes, comme torturées, et à grand renforts de beats ultra lourds. On ne fait plus du rap pour les mêmes raisons qu'avant, chez Odd Future. Ici, la volonté est de tâcher l'auditeur au marqueur indélébile, pour qu'il prenne conscience de lui-même et qu'il ressorte changé de l'écoute, et si dans le fond, ce concept peut ne pas être révolutionnaire, dans la forme, la façon de le matérialiser est à mon sens vraiment nouvelle. Et unique.

-FACE B: Tyler, The Creator - Assmilk feat. Earl Sweatshirt -


(Assmilk feat. Earl Sweatshirt)


(Tyler & Earl)

Assmilk, lui aussi tiré de "Bastard", est à mes yeux son titre le plus abouti. C'est à dire qu'il brasse un peu plus large. Je m'explique : on retrouve cette structure tylerienne de la boucle contenant deux éléments, à la différence qu'ici, chacun d'eux a sa propre voix. Les claviers cool vont à Earl Sweatshirt, autre maître d'armes absolu du collectif, tandis que les grosses basses et l'inquiétude reviennent une fois de plus au créateur. L'interaction entre les deux est savoureuse, surtout lorsque Tyler décide, pour casser un peu l'écoute, d'insérer un enregistrement de lui-même frappant Earl pour plaisanter en lui demandant de dire "pardon", ce que ce dernier finira par faire, suscitant le rire des autres membres. Dans l'ensemble, cela donne un titre mouvant et sérieux mais pas dépourvu d'humour. Un petit joyaux du rap US à l'heure ou Snoop Dogg commence à réaliser des featurings avec David Guetta. Ça ne peut nous faire que du bien...

Sur Assmilk, en plus du talent des deux artistes et de cette idée de communauté, il y a surtout une aura de jeunesse, qui est fortement revendiquée par les deux cadors du collectif. Au final, même s'ils veulent se donner des airs sérieux, ils sont là avant tout pour déconner. Pourtant, quand ils décident de s'en payer une tranche, c'est une rigolade digne de ce nom, visez plutôt:



(Un skatepark, des niggas en veux-tu en voilà tous plus cool les uns que les autres, et un objectif fisheye)


Hugo Tessier