J'accuse ! J'accuse l'opposition politique française dans son ensemble, et plus particulièrement le Parti de François Hollande (qui d'autre en effet aurait les moyens de mettre en œuvre les faits que je m’apprête à reprocher ? Le MODEM ? J'ai participé à une réunion municipale des sympathisants oranges l'autre soir, et la galette ne venait pas de chez Ladurée...), d'avoir monté de toutes pièces l'affaire du Costa Concordia. Si vous n'avez pas l'habitude d'allumer la télévision ou la radio, de tendre la main lorsqu'un jeune encasquété vous tend du papier ou de consulter le très laid site internet du Parisien, vous ignorez peut-être qu'il s'agit là d'un bateau. Un gros bateau. Le fleuron de la boite Costa Croisières. Lequel s'est échoué près de l'île du Giglio en Italie. La grande affaire médiatique autour de ce navire est que son capitaine aurait apparemment décidé de changer le cap pour satisfaire un ami et membre du personnel et de s'approcher dangereusement de l'île au point d'amener son navire droit au naufrage. Suite à quoi le capitaine aurait quitté le navire avant les passagers et n'aurait pas souhaité y revenir pour les aider. Bon. Moi je n'y crois pas. Une telle histoire ? A moins de 100 jours des présidentielles ? C'est forcément une métaphore grandeur nature imaginée par l'opposition pour critiquer le Président Sarkozy. C'est une image forte, certes, une synthèse qui fait avec violence le portrait du leadership mondial (ou de sa fuite) comme d'autres "œuvres" l'ont fait auparavant (le dernier film de Nanni Moretti, le dernier disque de PJ Harvey, la dernière fiction de BFM.TV) mais j'accuse le Parti Socialiste de Monsieur Hollande d'y être allé trop fort, cette fois-ci. Des vies ont été perdues, nom de Dieu ! N'y a-t-il pas des façons plus conventionnelles et moins tapageuses de faire campagne ? Qu'est-ce que ce sera ensuite ? Le capitaine du Concorde qui saute en parachute après avoir dirigé le nez de son appareil contre la Tour Montparnasse ?
Certes, il y a bientôt dix ans que le Concorde ne vole plus. Mais il fut un temps où il passait et repassait encore au-dessus de nos têtes. Un temps où il était un mythe populaire comme un autre. En 1980, quatre ans après sa mise en service, un duo londonien le prenait même pour sujet de son absurde single expérimental. Une "chanson" vraiment atypique qui attira l'attention de John Peel et que ce dernier passa suffisamment sur les ondes pour qu'elle atteigne la cinquième place des charts indés anglaises. La chose serait tout bonnement impensable aujourd'hui, en Angleterre ou ailleurs mais je ne m'en plains pas non plus. Loin de moi l'idée de m'offusquer que "plus personne ne porte aux nues (ou presque) des compositions aussi bizarres que celle-là", ce serait exagéré. Une chanson aussi longue, minimaliste, bancale et a-mélodique que celle-ci est une bonne nouvelle pour la démarche de recherche inhérente à la musique pop, mais ne nous leurrons-pas, ça n'est rien d'autre qu'une bizarrerie, une anomalie. Vouloir la multiplication des anomalies et leur acceptation massive ne serait pas très sérieux. Tout comme il n'est pas très sérieux d'envoyer par le fond des navires de la taille d'une petite ville, pas vrai Monsieur Hollande ?
Vous ne savez pas qui est Laura Kennedy et moi non plus je ne la connais pas mais elle est morte il y a trois jours et ça craint du boudin. Laura était la bassiste du groupe new-yorkais Bush Tetras, formé autour de Pat Place, une ex-guitariste de James Chance et qui entre 1980 et 1983 allait faire partie de l'éphémère et passionnante scène no-wave, à NYC. De l'amas en fusion de guitares désaccordées et de basses groovy qui constituait cette musique, Bush Tetras conservait l'esprit (DIY, lo-fi et rentre-dans-le-lard) mais empruntait au post-punk anglais de Gang Of Four et au funk décadent de James Chance une certaine notion de structure rock et un jeu de jambes particulièrement prononcé. Leur single Too many creeps paru en 1980 se vendit plutôt bien et le second, Rituals, fut produit par Todd Headon (le second batteur des Clash, celui qui était là quand il fallait). Ces succès très underground ne suffirent pourtant pas à faire du groupe autre chose qu'une inspiration pour de futurs musiciens new yorkais et le groupe splitta en 1983 en publiant une hétérogène mais indispensable cassette compilant leurs divers enregistrements : "Wild Things".
(Too many creeps, le premier single)
Enregistrements live (comme sur l'excellente Boom) ou simplement lo-fi, les pépites présentes sur cette compilation (dont les deux singles précités et un troisième, le très britannophone Can't be funky) servent à la fois à comprendre les contours musicaux dessinés par le quatuor et à saisir les raisons de leur incapacité à connaitre un véritable succès commercial (principalement : leur son qui, même sur Can't be funky les empêche de prétendre à l'étiquette New Wave, synonyme de chance de gagner de l'argent à l'époque).
Le groupe s'est par la suite reformé au milieu des années 90 (et publié un véritable album dont j'avoue volontiers ne pas avoir cherché à jauger la qualité) puis il y a environ un an pour donner des concerts à New York, mais avec la mort de Laura Kennedy (suite à une malade du foie), le groupe est sans doute fichu et c'est une plaie. Pourquoi ? Parce que ces musiciennes n'auront somme toute jamais reçu la reconnaissance qu'elles méritaient (à l'écoute de "Wild Things") pourtant au même titre que d'autres acteurs de la vague no. Parce que Bush Tetras était un groupe inspiré et, bien que totalement souterrain, inspirateur à plus d'un titre.
(Can't be funky)
Bien sûr il y a la célèbre compilation "No New York" réalisée par Brian Eno et qui rassemble quatre groupes plus ou moins emblématiques (James Chance, Teenage Jesus & the Jerks, DNA et MARS) et bien sûr le label Soul Jazz qui avec les recueils de son anthologie "New York Noise" a su raviver l'esprit d'une époque. Mais en définitive, qui se souvient aujourd'hui des Bush Tetras ? Je ne parle pas du quidam croisé au coin de la rue mais même des fanatiques de musique rock parmi vous. Combien parmi vous avaient entendu la musique des Bush Tetras avant ce matin ? C'est quelque chose de parfaitement naturel et compréhensible, il est dans l'ordre des choses que certains parviennent jusqu'à nous et d'autres non, mais ça n'est pas toujours une question de talent (Bush Tetras me semble plus intéressant que MARS par exemple, voire qu'une bonne partie de l’œuvre de Lydia Lunch). La chance joue énormément, et assurément, le groupe aurait eu une autre carrière si Brian Eno les avait sélectionnés pour sa compilation. Au lieu de ça, nous voici 30 ans plus tard et c'est avec un mélancolique enthousiasme que je vous propose de découvrir un recoin obscur de la ville de New York, où des musicien(ne)s se sont rassemblé(e)s un instant pour faire remuer des corps et saigner des oreilles. J'espère que vous apprécierez autant que moi ce plaisir archéologique... punk.
Les contours de la scène powerpop aux Etats Unis à la fin des années 70 étaient plutôt bien définis et le mouvement était somme toute organisé, avec des groupes servant de locomotive aux autres. A la même époque, les choses n'étaient pas si simples en Angleterre. En dehors de quelques groupes stylistiquement incontestables (comme les excellents Records) beaucoup de formations avaient alors un son à la lisière de multiples genres musicaux comme la new wave ou le revival mod... Difficile alors de faire le tri et de déterminer avec certitude ce qui est powerpop et ce qui ne l'est pas . Doit-on considérer The Jam, les Buzzcocks, Squeeze, XTC, Elvis Costello ou Joe Jackson comme de la powerpop ? M'est avis que non (*1) mais j'en conviens, c'est une question d'appréciation... Ces groupes n'ont en tout cas pas subi l'influence de Big Star ou des Raspberries comme certains de leurs camarades des anciennes colonies (The Pop, The Scruffs) et il n'y pas non plus ces guitares claires et jangly dont les Byrds avaient fait une marque de fabrique. Il faut donc pour retracer l'histoire du genre de ce côté de l'Atlantique essayer de ne pas perdre de vue ce qui fait l'essence de la powerpop : l'énergie du rock associée aux mélodies pop.
Powerpoptimisme #3: "Pure pop pour les gens d'aujourd'hui", de 1975-1980 au Royaume Uni
(The Records - Starry Eyes)
En ce qui concerne les Records, aucun doute n'est possible : ils portent fièrement l'étendard de la powerpop et il y a une bonne raison à cela. Will Birch et John Wicks, les deux fondateurs du groupe, étaient des fans de Big Star et ne s'en cachaient pas (*2). Ces deux-là étaient membres d'un groupe de pub rock assez significatif quoique relativement oublié : les Kursaal Flyers. A l'époque Will repère les velléités mélodiques de John et songe à monter un groupe avec lui par la suite. Quand les Kursaal Flyers tirent leur révérence, Birch et Wicks passent de longues après-midi à écrire des chansons (*3) et désirant remonter une formation, ils passent une annonce dans le NME et complètent le line up. Dave Edmunds (*4) enregistre une compo à partir des textes de Birch et par la force des choses voilà les Records embarqués dans le Be Stiff tour en tant que backing band de Rachel Sweet. Malins, ils négocient de pouvoir faire également partie de l'aventure sous leur propre nom en plus de leur rôle auprès de la chanteuse. C'est à ce moment-là, à la fin de l'année 78, que sort leur premier single, le génial Starry Eyes(*5) qui allait s'imposer comme un classique. Il se passe un truc et Virgin décide de les signer pour trois albums, qui sortiront entre 1979 et 1982. En dépit d'une perte de vitesse sur "Music on Both sides", le dernier, "Shades in Bed" et surtout "Crashes" sont deux réussites et enveloppent l'amateur de pop dans un foisonnement de mélodies sucrées avec des merveilles telles que Girl in golden disc, I don't remember your name ou Held up the night... Les Records furent néanmoins accueillis plutôt tièdement chez eux, les anglais préférant alors s'exploser la tête avec The Jam. En revanche, aux USA, Starry Eyes fut un petit succès underground et les ventes du premier LP se révélèrent encourageantes. Malgré cela, le groupe prendra une douche froide avec leur second disque (*6), dommage...
(The Yachts - Yachting Type)
En parallèle aux Records, Birch et Wicks prêtèrent main forte à d'autres formations, et notamment The Yachts et The Searchers, deux groupes de Liverpool. La collaboration avec les premiers fut de courte durée : Birch a produit leur premier (et unique) single pour Stiff en 1977 : le délicieux Suffice to say. Cependant le reste de la discographie du groupe vaut aussi le détour et en particulier leur premier album ("The Yachts", 1979) contenant tous leurs meilleurs singles : Look back in love, Love you love you love you ou le génial Yachting type qui sonnent un peu comme du XTC des deux premiers albums (ceux avec l'orgue cheesy de Barry Andrews) ou comme un Elvis Costello qui se prendrait moins au sérieux et passerait son temps avec ses potes à faire des blagues qui tombent à l'eau. The Yachts ont un pied dans la modernité new wave et leur orgue apporte une petite touche rétro 60's tout à fait bienvenue et finalement assez originale.
(The Searchers - Hearts in her eyes)
Birch et Wicks offrirent aux Searchers, un groupe merseybeat actif depuis le début des années 60,le titre Hearts in her eyes, et ces derniers en firent une superbe interprétation qui marqua leur grand retour, avec deux albums (*7) ("The Searchers" (1979) et "Love's Melody" (1981)) d'excellente facture qui parvinrent à capter l'esprit powerpop, un genre que les Searchers avaient (un peu) contribué à créer, 15 ans plus tôt. Récemment j'ai acquis un single de Homeblitz, un groupe US lo-fi, parce que j'avais particulièrement flashé sur la face B (*8) et je me suis rendu compte en regardant les crédits qu'il s'agissait des Searchers. Non pas ceux des débuts mais bel et bien le groupe tel qu'il était en 1981, un hasard amusant. En tout cas, qu'elle soit interprétée par les Records ou par les Searchers, la chanson défonce.
(Any Trouble - Growing up)
Les mancuniens Any Trouble ont eux aussi ponctuellement bossé avec Birch mais pas nécessairement à un moment clef de leur carrière. Après un premier single auto-édité en 1979 (avec en face A le remarquable Yesterday's love), Stiff (*9) les récupère et sort leur premier album l'année suivante, le très bon "Where are all the nice girls" qui, s'il n'est pas forcément de la pure powerpop, s'en rapproche vraiment : les mélodies sont limpides et sont ouvertement accrocheuses, sans aucune peur du ridicule (*10). Le disque mérite que l'on s'y penche notamment pour les amateurs des premiers Joe Jackson, bien qu'Any Trouble soit unique. Growing up, Hononulu ou Second choice sont des rushes exaltants de pop pur sucre quand le magnifique Nice girls se révèle juste et sensible. A l'époque, le label avait proposé au chanteur Clive Gregson d'entamer une carrière solo à la Costello (auquel on le comparait fréquemment). Gregson refusa et quelque part on le comprend : avait-on besoin d'un clone de plus ?
(The Jags - Back of my hand)
On a souvent aussi comparé le timbre de voix de Nick Watkinson des Jags au petit prodige débusqué par Stiff, pourtant ce groupe méritait mieux que de se retrouver coincé dans la petite case wannabe-Costello. L'histoire du groupe démarre quelque part dans les collines galloises en 1978. Les quatre lascars répètent plus que de raison et affutent leurs chansons, puis ils montent sur Londres, trouvent un manager et écument les pubs et autres concerts organisés par des étudiants. Island et son boss Chris Blackwell (*11), aux aguets en vue de dégoter de nouvelles signatures tombent sur eux, l'affaire est lancée, c'était presque aussi simple que ça. En 1978 sort le premier EP du groupe sur lequel figure la première version de Back of my hand. Ce titre au potentiel évident est vite remixé par l'un des Buggles (le groupe qui avait fait Video killed the radio stars) qui ajoute une bonne dose de synthés et de lourdeur. Le résultat perd en spontanéité et fraicheur ce qu'il gagne en puissance de frappe, et ça marche pas trop mal : dix semaines dans les charts, jusqu'à la 17ème place, un petit tube en somme. Les Jags ne feront jamais mieux par la suite. "Evening Standards", leur premier album débarque en 1980. La pochette est typique : les quatre garçons posent en costumes colorés (pour la modernité) et cintrés (une petite touche 60's) devant un batiment d'obédience Bauhaus. Musicalement aussi, le groupe a le cul entre deux chaises avec ce son de guitare très sec et ces petites mélodies presque 60's mais jouées de façon moderne. On pense parfois à Costello (la voix) mais aussi à The Jam ou à un Joe Jackson plus porté sur les Beatles que le reggae. "Evening Standards" ne constitue pas un classique perdu mais c'est un bien bel album à redécouvrir, contrairement à son successeur, pas vraiment réussi.
(Eddie & The Hot Rods - Teenage Depression)
Eddie and the Hot Rods était une formation pub rock avec une énergie punk rock. En 1976 ils sortent leur premier LP, le classique "Teenage Depression", puis, avec l'intégration d'un ex-Kursaal Flyers, le groupe prend une direction beaucoup plus pop sur le très bon "Life on the Line", où l'on trouve notamment le classique Do anything you wanna do, grand frère du Starry Eyes des Records. Tout est lié (*12). En 1977 ce morceau devient un top 10 en Angleterre. Par la suite ils joueront par exemple avec Rob Tyner des MC5. Le groupe existe encore de nos jours, plus de 35 ans de carrière au compteur et toujours cette envie d'en découdre.
(Bram Tchaikovsky - Girl of my dreams)
Bram Tchaikovsky est un autre rejeton de l'école pub rock (*13). Guitariste chez les Motors lorsque ces derniers abandonnent les guitares au profit des synthés, il se met à bricoler des chansons de son coté. Sarah Smiles attire l'attention et permet à Bram de signer chez Radar. Deux anciens Heavy Metal Kids, Mike Broadbent et Keith Boyce (*14) forment l'ossature du groupe à ses cotés tandis qu'un autre membre du-dit groupe, Ronnie Thomas lui amène Girl of my dreams... Ce titre deviendra un tube mineur des deux cotés de l'Atlantique mais c'est surtout l'un des plus beaux morceaux de powerpop britannique, un instantané effervescent du genre, construit assez bizarrement mais avec un riff grandiose rappelant les plus belles heures des Who. Le premier album du groupe, "Strange Man Changed Man", est tout aussi recommandé.
(Nick Lowe - Cruel to be kind)
Nick Lowe et Dave Edmunds sont eux aussi passés par une phase pub rock. A la fin des 70's, les deux zigotos sont déjà dans le métier depuis une bonne dizaine d'années. Edmunds a fait ses armes dans Love Sculpture (*16) tandis que Lowe a tenté sa chance dans Kippington Lodge, qui deviendront Brinsley Schwarz, une figure sur le circuit, qui, à l'occasion, a aussi enregistré des titres foncièrement powerpop comme What's so funny about love peace and understanding(*15) ou le beatlesien Ugly things. Lorsqu'Edmunds fonde les studios Rockfield au Pays de Galles, Nick Lowe et son groupe s'y rendent pour enregistrer la musique de Brinsley Schwarz, permettant les prémisces d'une collaboration musicale fructueuse puisque les deux hommes se retrouveront associés au sein du groupe Rockpile, backing band de luxe pour les carrières solos respectives des intéressés. En tant que groupe, la formation a également sorti un très bon album aux accents country (“When i write the book” étant mon titre favori). La carrière d' Edmunds en dehors de ces aptitudes de producteurs est intéressante mais souvent un peu trop scolaire bien que ne manquant pas de sincérité. En revanche Nick Lowe a de quoi vous rendre dingue. Ce mec est un petit génie de la pop et son talent n'est à ce jour toujours pas reconnu à sa juste valeur. Déjà dans Brinsley Schwarz, ses morceaux étaient excellents mais ses deux premiers disques solos sont encore meilleurs. On y trouve So it goes et Cruel to be kind, deux chansons incroyables. Lowe est d'ailleurs aussi à l'aise derrières les manettes, et même s'il n'a pas la finesse de son pote Edmunds, il produit des classiques des Damned ou de Costello (*17). Enfin, Nick a un certain humour et un sens certain de la dérision, et c'est ainsi qu'à la sortie du "Low" de Bowie, il décida de sortir un "Bowi" EP. Il décida aussi d'utiliser les images de son mariage comme clip pour Cruel to be kind. Tout cela le rend encore plus attachant et je ne suis pas tellement étonné que Greg Shaw (cf numéro 1, NDLR) en personne ait été parmi ses fans, mais à l'époque du punk, y avait-il assez de place pour les traits d'esprit d'un mec qui avait déjà des cheveux gris ?
(Rich Kids - Ghosts of Princes in Towers)
Aux USA la powerpop a buzzé pendant environ deux minutes. En Angleterre aussi le genre a eu sa (courte) période next big thing sauf que les britanniques, même s'ils ont eu les Beatles, les Who et compagnie, n'ont pas cette culture-là, trop focalisés sur le punk rock peut-être, ou ne trouvant pas leur pays assez mélodieux sous l'égide de Thatcher pour apprécier les harmonies de ces groupes-là. Big Star était déjà peu connu aux USA mais en Angleterre c'était pire, les Raspberries pas mieux, et même Badfinger, des locaux, furent mieux accueuillis par les ricains... Bref, quand les britanniques ont découvert le concept de powerpop ils se sont mis à utiliser le mot n'importe comment pour qualifier le tout venant et par là même porter un coup fatal au genre en le vidant de son sens. Trente ans plus tard, on a vu la même chose arriver à des tas d'autres branches (par exemple qui se souvient de cet éphèmère genre “nu rave”?), c'est le cirque de la vie. Malgré tout, parmi les groupes considérés comme powerpop par la presse d'alors on en trouvait deux pour lesquels le terme était plutôt justifié. The Pleasers avaient décidé de nommer leur musique Thamesbeat, un petit clin d'oeil aux Beatles (*18). Ils n'ont jamais sorti d'album du vivant du groupe, probablement victimes du retour de flammes qu'a subi la powerpop. En tout cas on peut se délecter avec grand plaisir de leurs quelques singles sous forte influence fab four des débuts, c'est vraiment très bien foutu et des plus agréables. L'histoire des Rich Kids est un peu plus compliquée. Le groupe est créé par Glen Matlock, le premier bassiste des Sex Pistols après son éjection et son remplacement par Sid Vicious. Il faut dire qu'il a toujours préféré les Beatles et les Small Faces aux goûts intellos de Rotten qui ne devait pas trop apprécier les vélléités pop d'un simple bassiste. Glen remonte dans la foulée un groupe avec un jeune guitariste surdoué mais un peu bavard et un certain Midge Ure, qui assure le chant entre deux petits boulots (*19). L'association pète le feux sur scène mais sur disque le groupe est atteint d'une certaine schizophrénie, d'un coté il y a Matlock le partisan du guitare-basse-batterie et de l'autre un Ure de plus en plus fasciné par les synthés. Les chansons se séparent entre les deux camps avec quelques morceaux ballourds et grassouillets en prime. Le disque est produit par le vétéran Mick Ronson (*20) mais ce dernier ne signe pas là son meilleur ouvrage. Ça sonne un peu boueux par moments, ça manque en tout cas de précision. Malgré ces défauts "Ghosts of Princes in Towers" est un album plutôt bon bien que bancal, porté par le superbe morceau titre, une tuerie pop-punk digne des Buzzcocks en grande forme, un morceau fantastique qui montre ce que le groupe avait dans le ventre les bons jours. D'autres titres comme Burning sounds ou Rich kids tirent leur épingle du jeu mais ne parviennent pas pour autant à totalement faire oublier l'arrière goût d'échec qui émane de ce disque. Après un album au succès mitigé et ce malgré des débuts prometteurs, exit les Rich Kids. Ure rebondira très bien tandis que Matlock devra se contenter d'attendre que ses ex-camarades fassent appel à lui pour une reformation, super cool comme programme.
(The Vapors - Turning Japanese)
The Vapors furent eux aussi parfois associés à la powerpop. Leur musique s'apparente à une variante plus poppy des Jam avec une touche de new wave et une voix évoquant Bowie pour emballer le tout. Plus poppy ne veut pas forcément dire plus fade, leur premier album a en effet beaucoup de charme. Au delà de leur grand one-hit-wonder (*21)Turning japanese(*22) c'est une collection de chansons pop nerveuses d'excellente facture et on se délecte avec beaucoup de plaisir 31 ans plus tard de titres comme Spring collection, News at ten ou Waiting for the weekend. Le groupe se forme en 1979 à Guildford dans le Surrey et cette même année ils sortent leur premier single, l'excellent Prisoners. Ils sont managés par John Weller et Bruce Foxton, le nom de Weller vous dit quelque chose ? Normal c'est le papa de Paul, le meneur des Jam, et avec Foxton, bassiste du trio, on peut dire que la connexion avec The Jam n'était pas uniquement une question d'influences ! Le groupe splitte après un second album moins réussi artistiquement et commercialement, le lot de pas mal de formations évoquées ici en somme.
(Un coup d’œil à l'esthétique visuelle des disques phares de l'époque, répertoriés en fin d'article)
Vous avez là un bel aperçu des principales formations anglaises de l'époque. Citons aussi la powerpop/new-wave des Sinceros et son leader moustachu, les Tourists groupe des futurs Eurythmics, le single Drummer man de Tonight et enfin les déflagration pop-punk/powerpop de super groupes comme les Donkeys ou les Boys, et puis aussi pourquoi pas les Moondogs, The Out, les Freshies, et autres Protex. L'âge d'Or a engendré d'innombrables groupes plus ou moins indispensables et avec le début d'une nouvelle décennie, les guitares mélodieuses allaient avoir de nouveaux concurrents.
Alex Twist
(*1) : Voilà comment je les classerais spontanément : The Jam = revival mod / The Buzzcocks : pop-punk / Elvis Costello, Joe Jackson, XTC, Squeeze : new wave.
(*2) : Will Birch: "It was plain we had been listening to "Revolver", plus lots of stuff by the Raspberries, Big Star and Badfinger."
(*3) : Dont des classiques du groupe comme Teenarama ou Up all night.
(*4) : Dave Edmunds a produit le classique "Shake Some Action" des Flamin' Groovies, cf numéro 2.
(*5) : Une réecriture maline du classique Do anything you wanna do d' Eddie and the Hot Rods.
(*6) : Plus d'infos sur l'histoire du groupe sur le site des Records.
(*7) : Les Searchers étaient des contemporains des Beatles, cf numéro 1.
(*9) : Stiff est un label essentiel de la culture indie anglaise de la fin des 70's, ayant sorti le premier 45T anglais de punk (New rose des Damned). Le label a été fondé par Jake Riviera (manager de Dr Feelgood) et Dave Robinson (manager de Brinsley Schwarz), deux figures du pub rock. Très vite le label a élargi ses horizons et sera l'une des forces vives de l'Angleterre pendant la déferlante punk et new wave signant des groupes ou artistes comme les Damned, Nick Lowe, Elvis Costello, Ian Dury, Wreckless Eric, Adverts, Madness ou encore les Feelies ! En 1978 Riviera part fonder Radar, amenant dans ses bagages Nick Lowe ou Costello mais ça n'entravera pas le succès de Stiff. Ce label a marqué l'histoire de la musique autant pour les disques sortis que les techniques de marketing ingénieuses qu'il a déployées, et notamment un paquet de slogans géniaux.
(*10) : N'oublions pas qu'à l'époque on crache plus ses glaires que ses sentiments.
(*11) : Il a fondé le label en 1959 à l'âge de 22 ans. Island est connu pour son rôle pivot dans la reconnaissance de la musique jamaïquaine dans le monde occidental, en distribuant des disques de ska et plus tard en faisant connaître Bob Marley. Il a aussi découvert le Spencer Davis Group, signé Roxy Music et bien d'autres formations mythiques (King Crimson, Nick Drake, Free).
(*12) : Les Records, deux ex-Kursaal s'inspirent d'une chanson co-écrite par un autre ex-Kursaal !
(*13) : Le Pub Rock a vraiment eu un rôle fondateur dans la musique anglaise de la fin des 70's : Costello, Ian Dury, Graham Parker, Nick Lowe, Joe Strummer et bien d'autres sont passés par cette école. On ne compte plus les formations pub devenues punk suite à la vague de folie engendrée par les Pistols. Usuellement décriés, ces groupes ont parfois proposé de très bonnes choses (The Stranglers, qui ont eux viré vers le post punk à tendance gothique).
(*14) : Il a aussi joué avec Nino Ferrer ! Plus d'infos ici.
(*15) : La reprise par Costello est malgré tout plus connue que l'excellente version originale de Brinsley Schwarz.
(*16) : Un groupe qui a obtenu un petit succès avec une relecture blues rock de Sabre dance.
(*17) : Les cinq premiers albums d'après wikipedia.
(*18) : Les Beatles jouaient à leur début du Merseybeat, le Mersey étant le fleuve qui traverse Liverpool. Devinez d'où viennent les Pleasers...
(*19) : Plus connu pour être le chanteur d'Ultravox, l'écossais Midge Ure a refusé l'offre de McLaren de devenir chanteur des Pistols. Il a aussi fait partie d'une sorte de boys band appelé Silk.
(*20) : Le Papa de... mais aussi un producteur et guitariste accompli ayant bossé avec Bowie pendant la période Ziggy Stardust.
(*21) : les one-hit-wonders sont des groupes qui n'ont connu les charts qu'une seule fois. Il y en a eu énormément dans les 60's et dans la vague new wave. Petite ironie de l'histoire : les Vapors étaient conscients du potentiel de cette chanson et l'avaient donc sortie en second pour ne pas passer pour des one-hit-wonders, on peut dire que c'est raté !
(*22) : #3 au Royaume Uni et #36 aux USA, Turning Japanese serait une référence à la grimace faite pendant la masturbation même si le groupe dément...
P.S. : Pour aller plus loin, voici deux setlists à mettre à profit selon vos envies. Créez vous-mêmes votre mixtape anglaise et farfouillez chez vos disquaires favoris et tentez de retrouver à des prix dérisoires ces LPs qui ont jalonné les seventies de pépites mélodiques !
Royaume Uni, 1975-1980 : la mixtape :
01 The Records – Starry eyes (1978) 02 Yachts – Suffice to say (1977) 03 Searchers – Murder in my heart (1981) 04 Any Trouble – Yesterday's love (1979) 05 Jags – Back of my hand (1979) 06 Eddie and the Hot Rods – Do anything you wanna do (1977) 07 Bram Tchaikovsky – Girl of my dreams (1979) 08 Nick Lowe – Cruel to be kind (1979) 09 Rich Kids – Rich Kids (1978) 10 The Pleasers – Don't break my heart (1978)
Royaume Uni, 1975-1980 : les albums classiques :
01 The Records – Crash (1980) 02 The Yachts – The Yachts (1980) 03 The Searchers – The Searchers (1979) 04 Any Trouble – Where are all nice girls? (1980) 05 Jags – Evening standards (1980) 06 Eddie and the Hot Rods – Life on the line (1977) 07 Bram Tchaikovsky – Strange man changed man (1979) 08 Nick Lowe – Pure pop for now people (1978) 09 Rich Kids – Ghosts of princes in towers (1978) 10 The Vapors – New Clear Days (1980)
J'aime bien quand les musiciens s'affirment. Que ça soit stylistiquement, politiquement ou avec un look hors du commun, ça me refile une demie-molle à coup sûr. Je me contente peu, remarquez. Il suffit qu'untel réclame qu'on lui donne de l'indie rock et je me réjouis qu'il se montre ainsi vivant à mes yeux. Qui veut vit ! Les Tweeds, obscur groupe de power pop retardataire du début des années 80, étaient cliniquement morts, paisiblement enfouis dans leur boite-à-chat-de-Schrödinger jusqu'à ce qu'on se souvienne d'eux et de leur désir vital pour un disque.
Ressuscités par le documentaire "I need that record : the Death (or possible Survival) of the Independant Record Store" que je vous conseille vivement de visionner (il streamait sur Pitchfork.TV fut un temps, il peut désormais être commandé en DVD ici), les Tweeds n'avaient sans doute jamais rêvé d'une telle chance de come-back. Enfin, le mot est peut-être un peu fort puisqu'en dehors de l'utilisation de leur chanson obsessionnelle, tirée de leur unique album ("Perfect fit"), on n'a pas vraiment entendu parler d'un grand retour aux affaires. Et puis la power pop en 2011, bon... Surtout compte tenu du public extrêmement réduit du documentaire ET de ce réveille-matin. En fait, le come-back, ça sera pour une autre fois. Désolé les Tweeds. Mais merci pour ces "Hey !" très Ramoniens beuglés par-dessus les guitares de votre pont. Ça donnerait la pèche à une nonne paralytique.
Cabaret Voltaire fait partie de ces noms qui deviennent vite incontournables à partir du moment où l'on s'intéresse un peu à la musique industrielle et/ou au post-punk.
Le groupe de Sheffield, qui tire son nom du fameux lieu de naissance du mouvement Dada à Zürich, a acquis sa renommée grâce à des pistes à la fois dansantes et glauques, répétitives et nihilistes, sublimées par une voix agressive, souvent embourbées dans un son carrément vaseux et des paroles souvent inintelligibles. Selon votre sensibilité, ces morceaux "classiques" du groupe (dont le style a beaucoup évolué par la suite : leur dernier album, "The Conversation", est de l'ambient techno qui n'a plus rien à voir avec les débuts) peuvent être de vrais tubes ou des bouillies informes quasi-inécoutables.
L'un des albums majeurs du groupe est "Red Mecca", une réussite du début à la fin, entre la dissonance déstabilisante d'A Touch of Evil, le rythme accrocheur et presque relaxant de Landslide, la tension irrésolue répétée sur dix minutes d'A Thousand Ways, et les tubes incisifs et rythmés que sont Red Mask et Spread the Virus ; si vous ne connaissez pas encore le Cabaret, c'est sans doute par là qu'il faudrait commencer…
(Red Mask, sur "Red Mecca")
… mais l'EP dont il est question aujourd'hui, s'il est un peu moins représentatif du son "classique" du groupe et reste relativement difficile d'accès, est aussi particulièrement intéressant — et pas seulement au niveau des sons et des chansons, mais aussi vis à vis de la structure du disque et de son concept. Publié en 1980 sur le label Rough Trade, "Three Mantras" est composé de deux pistes de vingt minutes (une sur chacune des faces du vinyle), quasi-opposées, complémentaires, chacune donnant l'impression de pouvoir continuer indéfiniment, et respectivement intitulées Western Mantra et Eastern Mantra. Ou Eastern Mantra et Western Mantra (*)…
Western Mantra est basée sur un beat rapide particulièrement entraînant, accompagné d'une basse efficace ; des voix à demi paniquées répètent des mots aussi difficilement intelligibles que d'habitude (on comprend au moins "Signal of a symptom / soon to be exhausted"), d'autres sons voguent presque en roue libre par-dessus, avec une mélodie synthétique au son acide accrocheuse qui rend la piste carrément dansante — si ce n'est que les sons utilisés donnent l'impression d'être dégradés, usés, laissant imaginer une machine effrénée qui tournerait inlassablement, un système qui aurait dégénéré depuis longtemps et serait devenu inarrêtable.
L'Eastern Mantra, quant à lui, est beaucoup plus étrange : des paroles déformées sont répétées inlassablement au premier plan alors que le morceau semble tour à tour enfler puis désenfler, empreint d'une sorte de respiration régulière presque inquiétante — sur lequel se superposent divers instruments (une percussion à l'arrière-plan, beaucoup moins "mécanique" que sur l'autre piste) et des enregistrements de voix et de chants… C'est la face à la fois la plus "humaine" et la plus dérangeante (l'image qui me viendrait en tête à l'écoute de cette "chanson" serait celle d'un homme dans un état second déambulant à travers une ville mais se sentant complètement détaché d'elle, perdu dans ses pensées, incapable de se libérer de ces voix obsédantes, de ce trouble intérieur).
Les deux faces sont aussi ambivalentes que réellement hypnotiques, et peuvent toutes deux amener à une sorte de transe, chacune d'une manière différente (presque opposée). Quant à l'interprétation que l'on peut faire de chaque "mantra", elle est en fin de compte aussi subjective que subvertie par le doute quant au titre des pistes… et par le titre du disque.
"Three Mantras", par certains aspects, est une énigme : y a-t-il une symbolique, un sens à ces morceaux (un monde "occidental" et un monde "oriental", qui fonctionneraient selon différents rythmes et tourneraient selon leurs propres codes à l'infini) ? Où est, ou qu'est le "troisième mantra" annoncé par le titre ? Pourquoi cette confusion au niveau des titres des pistes ? Toujours est-il que ce disque est une belle réussite, troublante, dansante et intéressante à la fois ; l'un de ces EPs qui, s'ils ne sont pas des disques aussi variés et "majeurs" que des albums, sont de petits bijoux parfaits en leur genre.
— lamuya-zimina
(*) : Le disque n'indique pas clairement quelle piste est le Western Mantra ou laquelle est l'Eastern Mantra, ce qui donne lieu à une certaine confusion… Personnellement, je fais plus confiance aux notes qui indiquent la présence d'enregistrements du marché de Jérusalem sur l'Eastern Mantra (que l'on entend sur la seconde piste de l'édition CD) qu'au fait que l'Eastern Mantra soit indiquée en premier au dos de la pochette. La confusion est-elle volontaire ? Allez savoir… À noter que, sur l'édition vinyle, il n'y a aucune indication permettant de distinguer une face de l'autre.
Sous des airs de publicité subliminale pour une marque de dentifrice, xex était un groupe américain aussi synthétique que sympathique, cinq jeunes gens du New Jersey qui jouaient de la synthpop minimale décalée sous des alias tels que "Waw Pierogi" ou "Jon-Boy Diode" dans les années 80 (… voire dans l'année 1980 tout court, le groupe n'ayant sorti qu'un seul disque).
La musique de xex est dénuée de toute guitare, froide mais paradoxalement prenante, avec une bonne dose de kitsch, d'humour noir et éventuellement de références soviétiques (SNGA, par exemple, semble tout droit sortie d'une série Z avec sa boucle de synthé clichée, ses effets qui font blrlrp-blrlrp et ses paroles qui récitent d'une voix mi-robotique mi-paniquée des phrases sur le modèle "Soviet nerve gas is fun / if your pleasure is killing everyone" ; Saint Vitus' Dance accumule les mini-blasphèmes sans queue ni tête, Kitty est une chanson toute mignonne sur le fait de maltraiter un chaton).
Et puis il y a Svetlana, dont les paroles à moitié en russe, à moitié ridicules ("Be a good Bolshevik ! Don't be a nogoodnik !") sont contrebalancées par une atmosphère étonnamment mélancolique ; les backing vocals de la chanteuse (Thumbalina Guglielmo) se retrouvent au premier plan de la piste, les jeux de mélodies sont efficaces, le rythme est prenant… Vous pouvez prendre Svetlana au premier comme au second degré ; dans les deux cas, il s'agit d'une petite perle, synthétique ou pas.
Vous pouvez trouver Svetlana sur l'unique album du groupe, subtilement intitulé "group : xex" (un second, du nom de "xex : change", fut enregistré mais se perdit dans les oubliettes du goulag de l'espace-temps). D'ailleurs ça tombe bien, "group : xex" vient d'être réédité en vinyle chez Dark Entries Records !
Sur ce, je vous souhaite très sincèrement Доброе утро !
12 janvier 2011, déjà 703 jours que Lux Interior est décédé. Chez lui. A 4h30. Et, puisque c’est notre lot commun et que de toute façon Dieu n’existe pas, sans raison particulière.Voilà mon prétexte pour vous parler des Cramps ce matin.
Il était impensable de choisir une chanson en particulier, pour ne pas chercher l’exception, le titre emblématique ou la piste représentative dans l’œuvre pléthorique de Lux Interior et Poison Ivy, alors j’ai lancé l’album "Songs The Lord Taught Us" en mode aléatoire et c’est le fruit d'un heureux hasard si vous êtes en train d'écouter Teenage Werewolf, ce titre inspiré d’un film d’horreur éponyme qui ne prend toute sa saveur que lors de son absorption par "Sunglasses After Dark" - trouvez-vous le disque - qui démarre sur l'ultime note de I Was A TeenageWerewolf et la noie instantanément sous un déluge de distorsion. C’est comme ça chez The Cramps. On hurle des trucs pleins de frustration sexuelle qu’on couvre ensuite d’échos sur des rythmiques de rockabilly dégénéré et ça fait un bien fou. Du punk glauque et moite pour gosses écervelés. Parfait.
C’est ce que 2011 nous doit. Après un millésime 2010 correct mais pas vraiment nerveux, j’exige que la musique qui nous parviendra aux oreilles soit audacieuse, inspirée, débile s’il le faut mais avec des tripes et du souffle. Oubliez les postures et le moule Pitchfork, oubliez la retenue, faites qu’on ne ressorte pas de l’écoute de 2011 indemne. Et rendez-vous dans douze mois pour compter les points.
Bonjour à tous ! Aujourd'hui, que diriez-vous d'un réveil bête et méchant ? Éveillons-nous aux cotés du visage sale et répugnant du punk rock, à l'époque où il avait encore un sens, une cohésion et surtout de l'humour. Un peu de politiquement incorrect que diable ! Sortons de nos rêves mièvres, quittons notre lit puant le fruit de nos égarements nocturnes et descendons dans la rue froide de notre société fichue. Hurlons notre joie destructrice à coups de refrains incisifs ! Chantons à tue-tête ce Kill The Poor des Dead Kennedys, que l'on retrouve sur "Fresh Fruit for Rotting Vegetables" (1980).
"At last we have more room to play, all systems go to kill the poor tonight !"
Les Dead Kennedys c'est ce groupe punk californien qui stagne entre le génie et la bêtise la plus moribonde. Je le dis tout de suite à l'intention de tous les cuistres et pour éviter un point Godwin, cette chanson est bien sûr à prendre au second degré. Car le punk ne se résume pas à cracher sur ses congénères, se droguer jusqu'à plus rien foutre de ses dix doigts et tabasser les vieux (le bon temps !). Le punk c'est aussi parfois un fin mélange de politique et de dérision qui pousse ces philosophes d'une certaine époque à gueuler sans retenue dans la rue, même si ça ne sert à rien.
Prenez un verre de whisky, une bière chaude, enfilez votre futal déchiré, allumez-vous une clope et allez taffer en chantant ce refrain. Soyez bête et méchant, ça fait du bien !
Alan Vega, il a un peu tout fait à l'envers. Je dis pas qu'il a rien pigé ou qu'il est pas très intelligent, non non, mais bon, vous pouvez reconnaitre qu'il a commencé par la fin. Il a d'abord été une espèce d'Elvis zombie glauque et terrifiant au sein de Suicide, revenu des morts après avoir vomi tous ses hamburgers de trop, chantant sur des types qui tuent leur famille avec sa voix d'outre-tombe. Et puis c'est seulement après, une fois tout seul, en solo, sur son excellent premier album sobrement intitulé "Alan Vega" qu'il s'est mis à vraiment faire du rockabilly moins crade, avec une voix de jeune premier (de 40 ans ahem) qui aurait pu passer dans des dîners américains dans les années 50's. Bon, bien sûr, c'était son rockabilly, donc ça donne des choses bizarres comme Kung-Fu Cowboy (oui, c'est vraiment le titre, et encore, vous avez pas lu les paroles ni entendu la manière dont Vega chante très sérieusement "he's the kung fu coooowboyyyy!") ou l'extraordinaire Bye Bye Bayou, tube minimaliste de 8 minutes, répétitif à en mourir (repris récemment par LCD Soundsystem d'ailleurs, James Murphy ayant sans doute préféré assumer le statut de reprise plutôt que de pomper en cachette, histoire qu'Alan puisse payer son loyer). Mais il a quand même fait de vraies tentatives rétro. Et la plus belle, la plus kitsch, la plus drôle, la plus cool, la plus superlative finalement, c'est assurément Jukebox Baby, qu'il faut vraiment que vous lanciez, là, maintenant, tout de suite, dans le player de gauche, à moins que vous préféreriez regarder ce simili-live très drôle :
Bien sur, c'est du pastiche, de l'hommage qui n'a peur de rien, tout est là, le petit delay sur la guitare, les claquements de doigts, la basse qui fait le même "too-doo-doo" en boucle, même l'harmonica qui tente de briser la monotonie ultime du truc. Mais le spectacle, ce qui fait tenir tout ce branlant retour dans le passé, c'est Vega lui-même, immense au milieu de ces conneries, chantant autant pour lui que pour le mur, improvisant ses paroles, lançant des petits cris de jouissance brute, rock & roll en diable, avec ses petits "han han han" complètement surfaits, mais il s'en fout Alan, il est là, il est dedans, il est cette rockstar qu'il a toujours voulu être et, effectivement, pendant près de 5 minutes, Alan Vega est une légende, un héros, il entre dans la mythologie du rock, serre la pince à Gene Vincent, boit un coup de trop avec Carl Perkins, danse un twist avec Presley, et vous, vous êtes là, devant ce spectacle, et vous avez vraiment le choix : soit vous voyez devant vous un vieux cinglé, soit vous voyez devant vous un dieu vivant. Moi j'ai choisi mon camp.
Lorsque le Temps vous accule, rien n'y fait, vous pouvez mettre toute votre volonté dans une tâche, elle n'en apparaitra pas moins régie par Lui, et c'est un peu ce qui m'arrive ces derniers jours. Il y a toutes ces choses sur le point d'arriver, mais que je dois attendre encore quelques jours et plus la date se rapproche, plus elle parait inatteignable. Cet après midi, j'étais censé visionner ce film ("Va et Vient" de João César Monteiro) dans le cadre d'un cinéclub auquel je participe et je n'ai pas pu m'y résoudre parce que le Temps m'était terriblement compté. Ce métrage de pratiquement trois plombes pas très rythmé représentait l'ennemi sournois dont la présence, les longueurs, et l'immobilisation spirituelle qu'il représentait étaient autant de dangers de sombrer dans une conscience profonde du Temps et une occasion supplémentaire de désespérer face à la distance me séparant de mon objectif. C'est alors tout naturellement, et j'espère que vous me concèderez cette manche, que je vous propose de commencer cette journée vite, très vite, par une chanson des Circle Jerks dont la durée est d'exactement une minute et quatre secondes.
Tic Tac
Lorsque le punk est mort par surexposition aux alentours de l'été 1977, sa facette sonore avait déjà commencé à muter des deux côtés de l'Atlantique, et si en Grande Bretagne et dans les bas quartiers New Yorkais, la tendance majoritaire était au post punk et à la synth pop, sur la Côte Ouest des Etats Unis (mais pas seulement), les kids avaient plutôt décidé de faire aller le punk des Ramones, Stooges et autres Pistols vers plus d'intégrité, de vitesse et de violence : d'où le hardcore (dont le cousin oï sévissait dans l'arrière pays anglo-saxon) et des groupes tels que Bad Brains, Black Flag, Dead Kennedys ou Circle Jerks.
Le premier album de ces derniers, également intitulé "Group Sex" est sorti en 1980, et il est stupide, violent, bruyant, précoce et grossier, tout ce qu'il faut pour qu'un album de punk rock tienne la route.
La chanson de ce matin (co-écrite par Jeffrey Lee Pierce, de The Gun Club) est une sorte de spot de pub chanté par Keith Morris pour un club échangiste. Une invitation grassouillette à la partouse la plus gratuite, entre adultes consentants, dans une ambiance détendue qu'il termine en donnant un numéro de téléphone et un clin d'œil : "Call 213-659-3756 / Best time to call is friday and saturday afternoons / See you there !"
J'y serai.
Joe Gonzalez
P.S. : Il est vivement conseillé de passer la chanson en boucle pour en profiter comme il faut.
Il y a tout juste une semaine, je ne sais pas où vous étiez, mais surement pas au concert de The Konki Duet et Suzanne The Man dans une petite salle parisienne encerclée par le Moulin Rouge et des cars d'Allemands en vadrouille. Non, vous êtes restés chez vous à regarder la télévision mollement pendant que Suzanne The Man jouait de manière très belle sa folk lumineuse et que The Konki Duet justifiaient, même avec un son pas génial et un éclairage désespérément statique, tout le bien qu'on pense d'elles, alternant extraits de leur dernier e.p. ou bien inédits qui annoncent un troisième album merveilleux. Et entre deux futurs tubes de demain, les filles ont joué un morceau formidable qui s'est avéré être une reprise d'un groupe que je ne connaissais pas, mais Dieu merci, l'Internet. Et voici donc, pour vous, ce matin, Family Fodder et leur morceau Savoir Faire.
On est en 1980 à Londres, l'époque est à l'art, au post-punk, au D.I.Y. le plus pur, à John Peel qui passe des disques hors du commun à la radio. Alig Pearce, jeune pianiste, après des petits enregistrements entre amis et un single sorti en 78 sur le même micro-label que les débutants The Cure, se lance dans Family Fodder, un groupe à géométrie variable qui se veut aussi expérimental que ludique. Pendant cinq années fertiles, cet ensemble bordélique (plus de vingt personnes s'y succéderont !) ira de genre en genre, appelant même l'un de ses essais "All Styles," avant de disparaitre aussi mystérieusement qu'il est apparu et dans l'anonymat le plus complet. Mais pour l'heure, en 1980, Pearce, accompagné entre autre par sa french girlfriend Dominique Levillain au chant, et deux membres de This Heat (ça devait les changer de leurs travaux sonores extrémistes), enregistre rapidement un premier album réussi, "Monkey Banana Kitchen," où se suivent sans logique des collages bizarres, du post-prog-punk (sic), du dub décalé et, surtout, de la pop arty qui atteint des sommets. Pour preuve : Savoir Faire. En un mot comme en cent, ce morceau est tout simplement génial. Pendant trois minutes aussi inventives qu'amusantes, Family Fodder accumule les bonnes idées avec fougue : le clavier, les petits bruits, les guitares à toute vitesse, la structure étrange. Et tout se dirige vers un refrain en français dans le texte complètement parfait avec Dominique qui nous lance "Apprendre à faire des rasoirs ! Apprendre à faire des passoires ! Apprendre à faire des lumières ! Apprendre à faire des éclairs !" C'est l'exemple même de la merveille entêtante que l'on a envie de s'écouter en boucle et en gigotant dès qu'on la découvre, jusqu'à un éventuel écœurement qui de toute façon n'arrive jamais, parce qu'on se demande vraiment comment il serait possible de se lasser de quelque chose d'aussi délicieux. Et ce matin, c'est mon tour, j'ai envie de partager ce morceau comme je l'ai découvert, en espérant de tout cœur que quelqu'un, quelque part en fera, comme moi, rien que pour un moment, sa chanson-préférée-du-monde.
ou, The Desperate Bicycles, héros oubliés du D.I.Y. (troisième et dernière partie)
Après la folle année 1978, avec la Peel Session, les concerts, l'e.p., le single, les choses deviennent un peu plus obscures pour les Desperate Bicycles, et on les perd un peu de vue. Le début de l'année 1979 est assez mystérieux à ce sujet. L'interview du NME en 1978 avec uniquement Danny et Nicky était un signe avant-coureur. Et, effectivement, sans trop qu'on sache pourquoi, durant 1979, le line-up du groupe change, avec l'arrivée de Dan Driscoll (alias Dan Electro) à la guitare et Geoffrey Titley à la batterie. Pour en savoir un peu plus sur ce qu'était devenu le groupe à cette époque, il faut se reporter à la seule interview disponible de 1979, réalisée par le fanzine Common Knowledge en octobre 1979, une interview assez révélatrice.
1979-1980 : It's not the sound of something clear.
On y apprend que le groupe aurait été approché par Virgin Records à un moment, et la question de signer ou pas revient sur le tapis. Mais là, on voit bien que le groupe est face à ses propres contradictions entre les différents membres. D'un coté on a Danny, plus pragmatique, disant au début de l'interview : "Je ne voudrais pas signer avec n'importe qui. Seulement si on était vraiment fauchés, ou endettés peut être... ce serait tentant", puis disant plus tard, quand on lui demande si il aimerait en vivre, "Quand je fais des boulots vraiment merdiques, c'est là que j'aimerais en vivre... parfois je voudrais, parfois je ne voudrais pas". De l'autre, on a Nicky qui se révèle être le plus strict au niveau de l'orthodoxie D.I.Y. : "Vous n'avez pas besoin d'une maison de disque", "Je ne voudrais sûrement pas signer, je préférerais travailler à coté, on peut travailler et économiser pendant quelques mois pour faire un disque, comme ça, on a pas le sentiment de devoir vendre ce qu'on a fait". De façon un peu détournée, on comprend mieux le changement de line-up. En effet, on demande à Nicky s'il pense que leur procédé d'enregistrement indépendant peut aller plus loin, s'il pourrait faire intervenir plus de personnes, sur plusieurs projets. Sa réponse est assez révélatrice : "C'est ce que mon frère Roger [qui jouait de la basse dans le groupe] pense. Il a essayé de récolter de l'argent pour faire un film qui parlerait de faire des albums, un genre de film informatif. On a fait un enregistrement d'ailleurs, c'était juste nous trois - on est allé en studio et on a enregistré des trucs. C'était juste son idée et ce n'était pas les Desperate Bicycles. Ça s'appelait "An Evening Out". J'aimais bien l'idée, mais je ne suis pas très bon pour organiser les choses comme ça, et je suis un peu récalcitrant à l'idée de faire une organisation". Et Danny d'ajouter "On a jamais pensé à signer d'autres groupes, parce qu'on deviendrait alors une maison de disque, on aurait des responsabilités, on emploierait des groupes qui travailleraient pour nous. C'est comme ça qu'on le verrait...".
Derrière tout ça, c'est toute la difficulté du D.I.Y. qui apparait. Comment continuer sur le long terme? Comment essayer d'agrandir ses ambitions sans perdre de cette liberté totale? Comment, tout simplement, réussir à trouver l'argent? Danny : "Nous avons dû emprunter de l'argent pour faire cet album, et nous n'avons pas aimé faire ça. Mais on avait attendu tellement longtemps... pressés d'enregistrer. Même si on n'en vend pas un seul, on peut travailler après et rembourser les gens qui nous ont avancé". Cet album dont Danny parle, il a été enregistré en octobre 1979 et sort en février 1980, et c'est le seul album des Desperate Bicycles : il s'appelle "Remorse Code."
Remorse Code
(I Am Nine)
Le groupe qu'on entend en 1979 a beaucoup changé en un an. Il est même assez méconnaissable. Oubliez les Desperate Bicycles aux influences 60's bizarres des premiers singles. Oubliez le groupe un peu punk de l'e.p. Prenant un peu le chemin du morceau Skill, le groupe est bien plus dans son époque et publie un album qu'on peut bien plus facilement qualifier de post-punk. Les messages en eux-même se font plus rares au sein des morceaux. Finis les slogans et autres injonctions à destination de l'auditeur, les paroles sont devenues plus descriptives, plus personnelles sans doute par moments. En ouverture, avec ses guitares électriques, son étonnant harmonica et sa mélodie pop, le morceau I am nine dépeint avec humour le passage "à l'âge adulte" d'un garçon de 9 ans à qui on annonce qu'il va bientôt avoir 10 ans, et qui se sent déjà nostalgique de l'époque où il avait seulement 9 ans, se rendant compte qu'il est déjà grand, déclarant tristement "No more toys for grown up boys". C'est à la fois ironique sur la nostalgie quasi-instantanée que certaines personnes ont de leur passé, mais il y a un fond de vérité qui obscurcit par touches le morceau. Et cette noirceur ironique est présente dans tout l'album, souvent de manière très réussie. A cet égard, l'un des meilleurs morceaux est clairement It's Somebody's Birthday Today, qui décrit la journée d'anniversaire d'un pauvre gars, solitaire, quasiment misanthrope, qui a dit à tout le monde de ne pas lui souhaiter son anniversaire, mais qui rêve au plus profond de lui qu'on le lui souhaitera quand même. La musique suit les paroles : une musique morose et molle, qui se lance soudain, sur un refrain un peu désespéré. Et puis soudain, le morceau passe en accords majeurs, comme dans un rêve de ce pauvre gars et Danny de lâcher un cruel "I can just see him sitting there with his birthday cake! (...) And he's happy, and he's happy". Puis le rêve se dissipe, et retour sur des couplets sombres.
(It's Somebody's Birthday Today)
En soi, musicalement, les Desperate Bicycles poursuivent ce qu'ils avaient fait sur "Occupied Territory," une musique qui suit les paroles et qui est très concrète, très proche des sentiments. C'est le mode d'opération qui a changé en fait. Les morceaux sont plus rapides, la production est plus clean, et le groupe s'autorise des choses inédites. Accords dissonants, sons bizarres, guitares crades, structures compliquées, le tout semble beaucoup plus travaillé, comme si après la spontanéité des premiers temps, le groupe cherchait à faire ses chansons avec plus de soin. A tel point qu'ils osent des morceaux concepts, comme l'impressionnant A Can of Lemonade qui raconte tout simplement l'histoire d'un type un peu timide qui demande de la limonade un jour où il fait chaud en 5 minutes. Mais le groupe fait de cette histoire simple une véritable aventure concrète et prenante, avec bruits de canette, de limonade versé dans un verre et même le son d'un rot, recréant la lourdeur de l'atmosphère, l'impression de crasse de l'ensemble, comme si tout était au ralenti. Et quand Danny lâche finalement "It didn't cure his thirst/It made it worse", le morceau atteint une sorte de climax inattendu mais absolument génial. A côté de morceaux comme celui-ci, d'autres sont plus proches du post-punk "classique", mais ont le mérite d'être énergiques et plutôt originaux, montrant que le groupe n'était pas totalement détaché de son époque, musicalement. Le groupe fait par exemple des essais de groove froid et typiquement londonien façon The Specials sur le brillant Blasting Radio qui clôture l'album, ou sonnent comme un Gang of Four de poche sur Sarcasm aux paroles irrésistibles et critiques ("One friend meets another and they try hard not to care about each other/They think that not caring is nicer than caring/An unspoken agreement")
Mais reste un problème, le problème le plus important de l'album : il est beaucoup trop long. Avec des morceaux dépassant presque systématiquement les 3 minutes alors que ce n'est pas vraiment nécessaire, le groupe semble vouloir trop bien faire et ennuie un peu par moment, surtout par des compositions plus faibles qui manquent un peu de vie et trainent en longueur comme Natural History qui aurait pu convaincre si seulement il ne durait pas presque 4 minutes. Le tout dure 37 minutes, et on en viendrait presque à se demander si le groupe n'était pas finalement plus à son aise sur des formats courts avec moins de morceaux (10 morceaux en tout ici). En remplaçant la fougue originale par une certaine froideur très travaillée, le groupe perd finalement un peu de son charme peut-être, sonne un peu plus commun. Mais cela ne fait pas de "Remorse Code" un mauvais album, bien au contraire, c'est un album très réussi qui contient quelques morceaux absolument indispensables qui montrent un groupe toujours très doué. Plus sérieux, il n'en est pas moins attachant et ne démérite pas du tout dans la discographie du groupe.
Cependant, ce n'est pas vraiment avec cet album que le groupe retrouvera la popularité incroyable de 1978. Certes, l'album se vend plutôt bien et il atteint même la dixième place du classement des meilleures ventes indépendantes en Angleterre à sa sortie. Mais aujourd'hui, c'est un album encore plus introuvable que tout les autres singles du groupe, et il est complètement oublié dans l'histoire du post-punk, injustement évidemment. De toute façon, on ne sait plus trop ce qu'il advient du groupe à ce moment là, et on ne sait pas vraiment pourquoi sort finalement à un moment en 1980, en tirage ultra limité, le single expérimental du groupe The Evening Outs sur Refill Records. Comme Nicky en avait parlé dans l'interview, c'est la musique de ce fameux film que voulait réaliser son frère sur le fait de faire des disques soi-même. Pourquoi le sortir après coup? On n'en sait rien, mais ce single a longtemps été un genre de Graal pour les amateurs et collectionneurs, le single qu'on cherchait partout. Et quand un anonyme a finalement réussi à s'en dégoter un exemplaire et a partagé les morceaux sur internet pour pouvoir savoir enfin ce qu'il y avait sur ce bout de cire, tout le monde a été déçu. En effet, les deux morceaux de ce single, Channel et Stammer, ne sont pas deux morceaux pop comme sur les premiers singles, mais deux improvisations expérimentales très curieuses. Le premier morceau est rempli de basse passée à l'envers, de sons bizarres, avec une voix qui parle en boucle et des cris qui interviennent aléatoirement passant du speaker gauche au speaker droit, le tout pendant 3 minutes très étranges et plutôt agressives. Le second morceau quand à lui est quasiment la même chose mais en plus calme, avec des bruits de percussions et de basse sur lesquels parle un homme. Le tout est incompréhensible, mais assez intéressant en tant qu'unique vestige d'un projet avorté, et unique tentative expérimentale des Desperate Bicycles. Et, d'une certaine manière, c'est presque de la No-Wave anglaise et ça, c'est assez rare pour être noté.
Après ça, on apprend que Nicky quitte le groupe, ce qui fait de Danny l'unique membre fondateur du groupe. Les raisons sont inconnues. Devenus un trio, les Desperate Bicycles sortent finalement au début du mois de Juillet 1980 un nouveau single 3 titres, qui sera leur dernier...
Grief Is Very Private
(Grief Is Very Private)
Ce dernier single est la chose la plus étrange faite par les Desperate Bicycles, et est l'une des formes de pop les plus déroutantes qu'on ait pu entendre dans le post-punk. Au niveau de l'orchestration, c'est méconnaissable. Il y a déjà le retour de l'orgue, omniprésent, qui remplace les guitares, assez absentes, sauf pour faire du bruit par moment. Et puis il y a la basse, l'une des basses les plus étranges au monde, qui joue des tas de riffs complexes et dissonants, elle semble être tout le temps en mouvement, avec un son tout mou, comme si les cordes étaient très détendues, usées. Derrière, une batterie métronomique, typique de l'époque, qui marque des tempos parfois variants avec une rigueur sans vie. A la première écoute, l'auditeur est totalement dérouté, se demande où le groupe veut en venir. Les morceaux sont bizarres, un peu vides, pas vraiment efficaces, plutôt mystérieux, ni tristes ni joyeux. Le morceau titre en est un bon exemple. Il y a ce refrain, bizarre, avec un piano tout joli qui joue des petites mélodies pendant que la basse divague pendant que Danny répète en boucle "La peine est très privée". Il y a les couplets, vides, avec des chœurs qui lâchent des phrases avec froideur. Et puis ce pont, tordu, bruyant, au rythme bizarre. Et le final, passé sous un flanger curieux qui rend le son comme brouillé et faux. Plus aucun thème. Plus aucun message. Le groupe est devenu abstrait. Arty. Tordu. Et un peu triste.
(Obstructive)
Obstructive poursuit ce chemin en face-b, avec sa batterie post-punk qui se décale, ses chœurs étranges, ce pont soudain majeur avec une sorte de trompette et des claps, et puis toujours cette basse, cette basse incompréhensible toujours très en avant. Au niveau des paroles, on pourrait penser que l'on parle des relations avec les majors ("You offer a solution, it is tempting to accept it but it's not the sound of something clear" ou encore le "Tired of you making conditions") mais ça pourrait aussi être une histoire d'amour, mais ça pourrait aussi ne rien dire du tout, qui sait? Et puis pour conclure, Conundrum ("mystère", le terme est adéquat) dans un ternaire inattendu, avec des pianos un peu effrayants, et qui se termine non sans ironie sur un bel accord majeur joliment envoyé. On est vraiment ailleurs, dans des morceaux bizarres et fascinants, un peu repoussants mais hypnotisant. Et puis au milieu de tout ça, des tubes bancals apparaissent lentement, bizarrement accrocheurs de manière assez incompréhensible. Complètement oubliés, ces morceaux sont brillants et parmi les meilleurs du groupe. Peu à peu, ce single semble vraiment être une réussite totale dans son genre : un post-punk décalé, assez sombre, un peu psychédélique, et avec une tristesse un peu en retrait qui enterre pas mal d'autres groupes de la même époque sans en faire trop. Rien d'autre ne ressemble à ces morceaux. Chef d'œuvre mineur et déprimé, "Grief is Very Private" est un point d'orgue curieux et sombre d'une discographie bordélique.
Après ça? Silence radio. Le groupe se sépare peu de temps après, au début de 1981. Les membres ne reforment pas d'autres projets musicaux, sauf peut être ce projet étrange entre Danny et Geoffrey, nommé Lusty Ghosts (à moins que ce soit le nom de leur album?), qui auraient sorti une cassette sur Refill Records totalement introuvable, si encore elle a jamais existé. En tout cas, ils ne s'expriment plus, disparaissent totalement. Et le groupe de devenir peu à peu oublié, mis de côté par les manuels d'histoires. On sait peu de choses sur ce que Danny, Nicky et les autres sont devenus. Nicky serait parait-il devenu charpentier dans la banlieue de Londres. Tout ce que l'on sait, c'est qu'ils ont toujours refusés de rééditer leurs albums ou de faire des compilations. Pas totalement coupés du monde, ils sont intervenus quand des gens essayaient de vendre des CD-R avec la discographie du groupe sur eBay, mais ils ne peuvent rien faire quand leurs singles originaux se vendent à des prix comme 180$, bien loin de l'éthique du groupe. En soi, ils refusent tout commerce de leur musique. Quand, finalement, quelqu'un a mis sur internet leur discographie complète en téléchargement gratuit, ils n'ont pas bronché. Ils refusent les interviews, souhaitent rester discrets, ne se reformeront sans doute jamais.
Pourtant, les Desperate Bicycles restent parmi les groupes les plus influents de tout le post-punk. Et si ce n'est pas l'Histoire avec un grand H qui leur donnera raison à la fin, les reléguant dans un pur rôle de curiosité, ils sont clairement l'un des groupes les plus passionnants, attachants et géniaux de toute cette période. Leur musique est encore aujourd'hui une source d'inspiration incroyable et leur message n'a pas perdu de sa fougue ou de sa puissance avec le temps, bien au contraire. A leur échelle, les Desperate Bicycles sont donc des héros et des modèles. Ils l'ont été grâce à leur talent et leur volonté. Et maintenant? "Maintenant, c'est votre tour".
Quand Derek Erdman a mis gratuitement les morceaux du groupe en téléchargement sur son site en 2004, il a enfin permis à de nombreux curieux (dont moi) de pouvoir écouter toute la discographie de ce groupe si obscur. Des tas de débats ont suivi ensuite sur internet dont je vous fais grâce. Mais mon avis est le suivant : tant qu'aucune réédition du catalogue des Desperate Bicycles n'existera (si encore on part du principe qu'une réédition existera dans le futur, ce dont je doute), alors il me semble que la distribution gratuite de leur musique est valable et juste. Parce que devoir s'acheter des vinyles à plus de 100$ pour écouter leur musique, ce n'est ni "easy" ni "cheap". Ainsi donc, j'ai regroupé tout les mp3 mis en ligne par Derek Erdman (en y ajoutant le single des Evening Outs), les ai taggés correctement et les ai classés dans un seul et même fichier zip que je vous propose de télécharger ci-dessous, pour avoir beaucoup plus simplement sur votre ordinateur la discographie complète des Desperate Bicycles et les découvrir plus simplement :