C'est entendu.
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mardi 13 décembre 2011

[Réveille-Matin] Wolves in the Throne Room - Thuja Magnus Imperium // Liturgy - Returner

Je vous ai parlé déjà du label Thrill Jockey, bien connu des amateurs de musique indépendante et qui a déjà produit un paquet d'artistes intéressants durant les premiers mois de 2011. Cet été, on a aussi eu droit à l'épisode de la Famille Friedberger (dont je vous conterai la seconde partie, celle qui concerne Thrill Jockey, au début de l'année prochaine, lorsque le grand frère aura achevé - ou pas - son aventure discographique). Tout comme Sacred Bones, 4AD (Zomby, St Vincent, Gang Gang Dance, tUnE yArDs), Sub Pop (Low, Handsome Furs, Obits, Shabazz Palaces, J Mascis) ou Constellation (Colin Stetson, Matana Roberts, Evangelista), le label s'est encore taillé une part non négligeable dans le panel des artistes les plus passionnants de l'année, et vous n'avez encore rien vu. Trois matins durant, nous allons vous proposer de découvrir deux disques à mettre en parallèle, dont un au moins sera paru chez Thrill Jockey en 2011 et qui valent le déplacement, à commencer dès aujourd'hui par deux des albums qui auront le plus fait de bruit (c'est le cas de le dire) dans le petit monde du black-metal indépendant, chacun à leur façon.


(Wolves in the Throne Room - Thuja Magnus Imperium)


"Celestial Lineage" (paru sur le label Southern Lord) est le sixième album des américains de Wolves in the Throne Room, deux frères (et leur entourage) vivant en autarcie dans une ferme de l'état de Washington et entourés pour le coup par la chanteuse Jessika Kenney (qui a collaboré avec Sunn o))) ou Sun City Girls par le passé). Le groupe a acquis une notoriété remarquable auprès des médias indépendants et de l'indémonde en général avec cet album pour la bonne raison qu'au grand dam des puristes du black-metal, "Celestial Lineage" est novateur et potentiellement plus à même de tenter des indie-kids que les disques des artistes qui l'ont inspiré (à commencer par Ulver). Ne me demandez pas en quoi il est novateur ni en quoi il se différencie des précédents albums du groupe, je n'en sais rien. La raison est simple : je n'y connais rien en black-metal. Je ne suis pas là pour vous parler de ce genre musical (mes confrères s'en chargeront en temps voulu et vous diront ce que signifie "kvlt") mais bien pour porter témoignage vis à vis de la théorie selon laquelle il serait "la profession de foi définitive de la scène (black-metal) américaine contemporaine" (cf la chronique de Brandon Stosuy, chez Pitchfork). M'est avis que la déclaration est un brin imprécise : je n'ai pas l'impression que le groupe redéfinisse le genre tout entier. C'est plutôt son pan le plus atmosphérique (on a même déniché le terme blackgaze pour décrire les murs de sons étouffants qui enveloppent les envolées épiques et les chœurs surnaturels propres à cette musique) qui semble trouver là sa redéfinition, laquelle par certains aspects (les accalmies, les structures brisant les thèmes répétitifs pour amener une scénarisation...) peut en effet attirer l'oreille du profane (vous aussi peut-être !), à condition qu'elle ne soit pas hostile aux hurlements de chiens égorgés (mais des hurlements enfouis dans un vacarme ambiant, ce qui les rend moins horribles) et aux cavalcades vrombissantes. Apparemment, cet album pas-si-black-que-ça (rien de sataniste dans les paroles, c'est limite du metal hippie) sera d'ailleurs le chant du cygne de Wolves in the Throne Room.




(Liturgy - Returner)



Si Wolves in the Throne Room a connu la critique des metalleux et les éloges des indie-kids, ça n'est rien à côté de Liturgy. Le groupe de Hunter Hunt-Hendrix a défrayé la chronique en étant le premier groupe de black-metal à partager la scène avec des favoris des hipsters et en se voyant traiter de tous les noms par le reste des acteurs du genre, lesquels leur reprochaient à peu près tout, et surtout de dévier des codes du black-metal (un genre fondamentalement conservateur et underground) afin de séduire un public plus large. Je vous laisse juger. Pour ma part, peu convaincu par leurs structures et leurs attaques rappelant le math-rock et par le chant idiot de Hunt-Hendrix, je ne peux que comprendre d'une part les critiques et d'autre part les louanges : le black-metal de Liturgy ne me semble pas très bon mais ses poses ne pouvaient que convaincre les indé-curieux qu'ils avaient trouvé là une porte d'entrée valide... Mais vers quoi ? Si quelques groupes (dont Krallice) partagent cette esthétique un brin plus user-friendly et pourront séduire le même public d'aventureux hipsters, je doute que le reste du black-metal les convainque. Toujours est-il que si d'habitude le black est une musique religieuse par essence (même si elle tend vers le satanisme la plupart du temps), et donc assez profonde (pour ne pas dire sacrée), avec Liturgy cette dimension fond comme neige au soleil, pour le meilleur puisqu'il en résulte qu'une fois dénudé de ses robes longues et de ses regards ténébreux, le black-metal se révèle... foutrement comique ! Je vous défie, vous qui n'êtes pas metalleux dans l'âme, de ne pas éclater de rire lorsque le "chant" de Hunt-Hendrix arrive. C'est à se tordre, vraiment.


Joe Gonzalez

mardi 1 novembre 2011

[Vise un peu] Circle of Ouroborus — Eleven Fingers

Nitsuh Abebe (*) posait une question toute simple et apparemment sans grande conséquence à la fin de l'une de ses critiques : « Préférez-vous écouter quelque chose d'"intéressant" ou quelque chose de "bon" ? ». À choisir, comme on ne trouve pas des chefs d'œuvre tous les jours, préférez-vous écouter des "valeurs sûres", des groupes qui fournissent des albums de qualité même s'ils ne brillent pas toujours par leur originalité, ou explorer des bizarreries qui recèlent d'idées à creuser et ouvrent des territoires inconnus malgré une qualité parfois plus inégale ?

Posez-vous maintenant une autre question : qu'est-ce qui fait qu'un disque mérite d'être discuté ? Tout bon disque classique dans la forme est-il forcément intéressant au point de mériter de longues dissertations ? Tout disque original n'est-il pas, en quelque mesure, bon à présenter ?

Aussi le disque dont je vais vous parler a du mal à me convaincre, et pourtant il mérite mon attention. "Eleven Fingers" est un disque hybride, un mélange de black metal et de post-punk… dont l'agressivité semble diluée dans une production non pas brute de décoffrage et/ou bruitiste (comme souvent dans le black metal), mais floue au possible : la voix et tous les instruments semblent lointains, noyés dans un effet qui résulte en un magma sonore à évolution aussi lente que la batterie est léthargique. C'est un peu comme comater sur son lit après avoir pris des analgésiques puissants tout en entendant un concert lointain ou des voisins qui écoutent un disque, sans arriver à discerner précisément le genre musical en question.


(Warpath)

Pour cette raison, les pistes sont difficiles à appréhender aux premières écoutes : on n'y distingue rien clairement, au point qu'on peut écouter tout l'album sans n'en retenir rien à part une vague impression. Ça n'est pas ça qui m'arrête en principe : j'aime les productions qui présentent une résistance à l'auditeur, du moins quand elles sont justifiées ou intéressantes — le noise rock, le shoegaze, le black metal ont la plupart du temps toute mon approbation avec leurs bruitismes rugueux auxquels il faut se frotter pour en dégager les chansons, leurs jungles sonores surabondantes, dans les meilleurs des cas écrasantes et sublimes. Mais sur "Eleven Fingers", l'effet est à l'opposé et semble aller directement à l'encontre des compositions : le nihilisme et le désespoir se mettraient presque à ressembler à de la douce paresse, l'agressivité est enfouie sous une impression de langueur. Ce qui peut être carrément frustrant (je ne vais pas vous le cacher, j'ai parfois eu l'impression que la production gâchait tout et j'aurais bien aimé écouter les pistes avec un autre son — soit plus clair, soit plus agressif), mais fait indéniablement partie de l'esthétique du disque… et finit par faire sens.

Du moins en partie. Lors des premières pistes, on se rend compte que les deux genres mélangés par les Finlandais ont plus de points communs qu'on ne pourrait le croire, et seules certaines mélodies évidentes ne semblent appartenir qu'à l'un des deux genres. (À vrai dire, le seul passage qui fait réellement metal est le solo sur Shadows Lead.) Mais ces pistes-là n'ont quasiment aucune cohérence avec le son du disque, deviennent lourdingues au fil des écoutes et ce n'est qu'à partir de la quatrième piste qu'"Eleven Fingers" dépasse le stade de la simple curiosité : Staining the Paper to Create pourrait se décrire comme du black metal/post-punk qui serait isolationniste à la manière d'un sous-genre de l'ambient, le mal-être du chanteur émane tout droit d'un son d'outre-tombe que l'on imagine provenir d'un Styx embrumé, le son est distant et pourtant enveloppe l'auditeur. C'est la piste la plus courte de l'album mais c'est aussi celle qui m'a donné envie de persévérer (si elle avait été comme les trois premières, j'aurais jeté l'éponge). La deuxième moitié de l'album a des tempos plus lents, des allures plus mélancoliques, moins agressives malgré la voix du chanteur, et acquiert une certaine beauté sur Magenta Chambers. L'osmose commence à se faire, le sentiment de brouillard sonore, narcotique et doucement toxique que diffuse ce disque finit presque par convaincre… presque.

Car le disque reste trop inégal, trop poussif, les mélodies et les voix se ressemblent un peu trop souvent — et on peut trop souvent voir dans le son inhabituel du groupe un gimmick superficiel, un écran de fumée (qui a poussé certains critiques à crier au génie, d'ailleurs) voire un cache-misère sur la première moitié du disque. Une seconde moitié plus réussie ne suffit pas à faire un bon album. Dommage : il y avait de l'idée… juste assez pour que j'aie peut-être envie d'y revenir, une fois de temps en temps. Sans me repasser l'album en entier. Reste à voir maintenant si quelqu'un d'autre n'avait pas eu une idée similaire mais mieux réalisée…


— lamuya-zimina



(*) : Nistuh Abebe est critique musical au sein d'un webzine américain tellement connu qu'on ne le présente plus (oui, ce webzine-là)