C'est entendu.
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jeudi 2 février 2012

[Vise un peu] Lou Reed & Metallica - Lulu

Allons droit au but : "Lulu" n'est pas une belle collection de chansons, ça n'est pas un bon album, ce n'est pas de la musique respectable. Pour autant, "Lulu" n'est pas non plus le pire album de l'année 2011, de la décennie, ou de tous les Temps, comme certains se sont plu à le clamer à qui voulait l'entendre (et adhérer, parce que c'est toujours amusant de taper sur la même jument malade). "Lulu" est un projet ambitieux et excitant qui a abouti à un album raté. Ni plus, ni moins.

L'idée consistant à rassembler un papy du rock dépourvu d'organe et des papys du metal dépourvus d'inspiration pour adapter sur disque un opéra d'Alban Berg lui-même inspiré par une pièce de Frank Wedekind, cette idée-là était intéressante sur le papier, parce que l'on ne pouvait s'empêcher d'anticiper le résultat, mais une grande part de l'excitation qui avait emballé le web à l'annonce du projet résultait justement dans l'expectative d'un échec annoncé. Or donc, comment ne pas se sentir gêné pour l'ensemble des participants de ce massacre lorsque résonnent les rugissements sans aucune originalité de Tallica et que la voix de Lou (ou ce qu'il en reste) s'évertue à... lire des textes, sans intensité ni interprétation...


(Iced Honey, jouée à la télévision américaine)

Qui plus est, l'échec ne tient pas à l'idée de départ, plutôt couillue, de faire cohabiter cette histoire de déchéance (très proche d'ailleurs de celle qui sous-tendait le "Berlin" de Lou, en 1973) avec du spoken word et une double pédale frénétique. Même en 2011, le spoken word est un exercice non dénué d'attrait, pas forcément si casse-gueule que ça (à moins que l'on ne tende vers le slam bien sûr) et auquel de nombreux musiciens se sont essayés avec succès, de Steve Dalachinsky à Laurie Anderson (la femme de Lou, qui intervient sur le dernier album de Colin Stetson) en passant par Matana Roberts. La difficulté du spoken word arrive lorsqu'il est rendu obligatoire par la mort des cordes vocales et du mojo de son praticien. Lou s'est mis à parler plutôt que de chanter très tôt dans sa carrière, mais à l'époque c'était une posture, ça collait à son personnage, c'était cool et de rigueur et surtout il pouvait se remettre à chanter si l'envie le prenait. Aujourd'hui, le vieil homme qu'il est ne semble pas avoir le choix et lorsqu'il force le chant (Iced Honey), nos gorges souffrent au diapason de la sienne tandis qu'il demande à sa voix l'impossible et se perd dans une fausse énergie et de fausses notes. Sans conviction et sans une interprétation séduisante, le spoken word est le chemin le plus facile vers la voie de garage.

De la même façon, on sait fort bien que le metal est loin d'être mort à l'heure qu'il est. C'est sans doute l'un des arbres musicaux qui produit encore le plus de fruits et dont la récolte n'est pas sans rapporter de beaux petits pécules à ses acteurs. Le style de Tallica, le groupe tel qu'il était dans les années 80 sur disque et durant les années 90 sur scène, en tout cas, a été reproduit et fermenté par d'innombrables descendants. Rien qu'en 2011, Vektor (pour ne citer qu'un groupe) a prouvé que le thrash metal était encore viable avec son album "Outer Isolation". Ça n'est pas une question de style, ni même de son (on avait reproché à Metallica le son de "St Anger") mais d'inspiration : les musiciens tournent en rond sur les trois quarts de la longueur de "Lulu". Certains morceaux, en plus d'être dépourvus de toute surprise, tournent désespérément en rond (The View, Branderburg Gate, Frustration). Les guitares peinent à dénicher le moindre riff (Kirk Hammett aurait-il oublié qu'il est là pour jouer autre chose que des power chords ?) et on a l'impression d'entendre jammer des métalleux de seconde zone qui n'auraient pour toute idée que celle de jouer de faire du bruit avec leurs amplis et l'idiote double pédale de leur batteur.


(The View)

Relativisons cependant car tout n'est pas à jeter. Parfois Lou Reed se révèle touchant et parvient à faire son boulot, surtout lorsque les décharges soniques se calment (Junior Dad). Parfois c'est Metallica qui se réveille et offre quelque chose de viable, hors de tout pilotage automatique (Cheat on Me, avec son synthé étrange), malgré les vains babillages de Lou. A deux occasions, on a même l'impression de ressentir une véritable dynamique de groupe. Avec Mistress Dead, Metallica oublie son nouveau chanteur et se lance dans une cavalcade thrash sans foi ni loi, à fond la caisse, et ça fait du bien... à Lou qui du coup, parle à côté de la plaque, semble ne même pas essayer de raccrocher au wagon métallique et survole la scène avec le coucou flingué qui lui sert de gorge. Little Dog est l'occasion pour LouTallica de délivrer quelque chose valable : guitares acoustiques et feedback en papier peint et un vieillard qui marmonne des insanités : on colle au concept.

L'album est cependant trop long, trop répétitif et trop inégal pour vraiment fonctionner. Surtout, James Hetfield n'aurait jamais dû chanter sur ce disque tant ses interventions confinent au ridicule. Estimons-nous heureux, en tout cas, puisque nous avons eu exactement ce que nous espérions, ce que nous demandions, par la grâce de ces cinq musiciens : un pathétique échec éclatant.










ATTENDEZ
Allons un peu plus loin avant d'en finir.




Je me demande sérieusement à quel point Lou et Metallica étaient sérieux en jetant leur projet aux lions. Les uns comme les autres souffrent depuis toujours d'égos surdimensionnés et de ce point de vue, il est probable qu'ils aient vraiment pensé que leur musique était bonne, que leur association avait une chance de produire un chef d’œuvre et que le public allait adorer. Mais comment ne pas s'attendre à l'échec ? Comment ne pas faire preuve d'un minimum (un gros minimum) d'auto-dérision en publiant un tel enregistrement ? Ce qui est finalement le plus intéressant avec "Lulu", ça n'est pas la musique mais l'attitude des musiciens qui l'ont enregistrée : comment en effet survivre à un projet surmédiatisé, à un supergroupe raté d'avance, à une cagade publique ? Les méthodes divergent mais pas tant que ça.


Lou Reed a connu tellement d'échecs retentissants tout au long de sa carrière, la plupart lui étant entièrement imputables, qu'il doit avoir l'habitude et lorsque "Lulu" a vu le jour, n'a convaincu (presque) personne et s'est même vu affublé du titre de "pire disque de tous les temps" par des internautes zélés, Lou a réagi comme il a l'habitude de réagir : en sur-dramatisant. On l'a ainsi entendu dire à qui voulait l'entendre (USA Today, notamment) que les fans de Metallica en avaient après lui et que lui, de toute façon, n'avait plus aucun fan depuis "Metal Machine Music" en 1975. Ça n'était peut-être pas vrai alors, mais après les claques successives de "Berlin" (considéré par Lou comme son premier véritable chef d’œuvre, largement snobbé par le public et la presse), "MMM" (du bruit), "Take Shelter" (un double album live où on l'entendait provoquer le public) et une majorité de ses albums pendant les années 80, Lou a appris à relativiser : même s'il lui reste des fans, il a prévu de faire tout ce qui est en son pouvoir pour les faire fuir. Depuis la sortie de "Lulu" le 27 septembre 2011, et après les quelques déclarations de Lou, de l'eau a coulé sous les ponts et qui peut croire que son prochain projet ne sera pas largement attendu par la sphère des amateurs de musique pour lesquels il est toujours "l'homme du Velvet" ? "Lulu" est le genre d'échec dont beaucoup ne se seraient pas relevé, mais Lou Reed n'est pas n'importe qui et à côté de "Metal Machine Music", finalement, son dernier méfait n'est pas siiii grave, n'est-ce pas ?



Pour Metallica, les choses sont sensiblement différentes et pourtant elles sont sensiblement les mêmes. Le groupe n'a peut-être pas le statut de véritable Dieu vivant du rock dont profite le vieux Lou, mais malgré leurs propres échecs successifs (dans le même numéro de USA Today, Lars Ulrich disait "In 1984, when hard-core Metallica fans heard acoustic guitars on "Fade to Black", there was a nuclear meltdown in the heavy-metal community. There have been many more since then. This is something they’ve never heard." Metallica n'a pas cessé de surprendre ses fans, d'en paumer au passage et d'en récupérer d'autres. Le procès contre Napster, la parution de "St Anger" et "Some Kind of Monster" il y a dix ans, les albums "Load" et "Reload", autant d'apparitions médiatiques qui n'avaient pas fait l'unanimité, et c'est justement là la force de Metallica, sa survie. Pour un vieux groupe de metal, c'en est un qui a appris à se conserver en sachant faire parler de lui, ne se contentant pas de sortir de bons ou mauvais albums passables suivant la formule, comme d'autres vieux de la vieille continuent de le faire (et on s'en fiche pas mal que Guns'n Roses, Megadeth ou Van Halen sortent de nouveaux disques). Metallica continue d'essayer de nouveaux trucs, de se lancer dans des projets insensés, d'exister en somme, hors de l'image figée qui pourrait être la sienne s'il n'était que "ce groupe de thrash qui a fait Nothing Else Matters". Pour eux, l'échec de "Lulu" n'en est pas un, c'est encore un peu de d'existence grapillée, et tant pis (pour lui) si James Hetfield n'a pas su s'empêcher de pousser la gueulante aux côtés de Reed, il en ressort seule victime effective de la bataille, catégorisé ringard par sa propre faute (en hurlant "I am the taaaaable" sur The View, à quoi s'attendait-il ? cf. le meme ci-contre et les nombreux autres).

Comme Kanye et Jay Z ont eux aussi pu le démontrer, lorsque deux monstres en mal d'existence se rencontrent, le choc est rarement salutaire pour l'Art, mais il a le mérite de permettre à ceux qui se sont rencontrés d'exister encore le temps d'une belle tentative foireuse.


Joe Gonzalez

vendredi 1 juillet 2011

[Alors quoi ?] Le Surhomme Glam et la Terre Prometteuse vers l’Age Adulte

A la question qui m’a été posée en début d’année, à savoir quel style de musique je joue, j’ai répondu spontanément : une musique à la gloire du Surhomme. Non sans quelque volonté de provoquer de pseudo-anarchistes bourgeois à la solde de l’Empire, certes, mais avant tout dans une dynamique positive au nom de l’amour de la musique et de la franchise qui doit être partagée par tous, puisque nous sommes absolument tous de cette même espèce, qui se doit de pouvoir évoluer vers de plus nobles hauteurs. Ceux qui aiment trouver de vilaines significations aux belles choses s’empresseront de m’accuser et de me condamner. Ils exprimeront la rage de Caliban reconnaissant (ou pas) son visage dans le miroir. A ceux-là, je brandis mon fier majeur de jeune adulte pour introduire ou clore le débat.

Venons-en donc au fait.



Les acteurs principaux du mouvement d’origine britannique Glam Rock du siècle dernier, ceux qui y ont survécu corps et âme, s’ils n’ont pu changer le monde, ont contribué à l’évolution de la musique populaire. Ils ont été les défricheurs de nouvelles terres, les créateurs de nouveaux paysages, des réorganisateurs. Ils ont généreusement invité le public sur ces nouveaux terrains sans jamais renier l'origine de leur création. Ils l’ont invité à prendre part au bal. Ils ont pris le risque de montrer radicalement ce qu’ils étaient, ou ce vers quoi ils voulaient tendre. Certains les qualifiaient de poseurs, de fanatiques, voire d’imposteurs. Ceux qui auront eu la bonne idée de simplement écouter leurs œuvres ont compris de quoi il s’agissait. Entre 1971 et 1974, David Bowie a été le premier théoricien et praticien de ce mouvement qu’il n’a jamais prétendu inventer, mais dont son œuvre a fédéré les principales caractéristiques. Il a incarné dans la vie et sur la scène le Surhomme Glam qui pourrait être ainsi décrit en ses propres mots :

Maquillé, gaucher (il se regarde dans le miroir) Enchaîné à la vie dans une grave et perverse sérénité, un jeune homme à l’instar de Dieu.

David Bowie nous a mis en face de l’Homme qui a vendu le Monde et a permis à chacun en toute conscience d’en récolter les dividendes.


(David Bowie - The man who sold the World)

Partons du principe Nietzschéen que "sans la musique la vie serait une erreur", la voie/voix est donc ouverte pour l’avènement de l’Homo Superior.

Celui-ci est définitivement l’Homme contre le temps.

Il nous conte et nous chante des évangiles apocryphes et suggère de nouveaux sens à la Révélation. Il précise la Tradition. Il décode l’espace en fonction du temps qu’il s’acharne à rythmer, tel Kaalii dans sa danse destructrice et génératrice de nouveaux mondes. Ce phénomène effraie l’esprit conservateur qui maintient bon nombre de nos contemporains dans une paradoxale posture réactionnaire. D’ailleurs, ne qualifiait-on pas à tort le Glam Rock de rock décadent ?

Annonciateur d’Apocalypse (ne blâmons pas le Messager), il prépare une ère nouvelle. Il nous enseigne la science cachée au risque d’en éblouir certains à mort, il cesse donc d’être puérilement rock’n roll pour assumer le rôle de génocidaire. Accélérateur de particules, romantique à l'extrême il s’annulerait lui-même comme à l’inverse certains étranges poissons et fleurs s'auto-fécondent. Il s’assure cependant de répandre son parfum, qu'il aime et qu'il juge aimable car ses pensées sont comme des fleurs. Il accepterait parfois de trôner très peu de temps au centre d’un salon bourgeois et doucement se faner pour être remplacé. Ce serait une de ses chutes possibles. Il l’aurait choisie, cette chute-là, car il est libre. Libre de faire le mauvais choix, fort de sa foi en ses semblables. Car des Surhommes Glam, il y en a eu de tout temps, et il y en aura d’autres. Comme autant de prophètes glorifiés ou oubliés… "Des élus pour qui la beauté n’a d’autre sens que la beauté" (*1) sur cette terre prometteuse, l’espace d’un instant du moins, de l’adolescence mystique de l’espèce humaine, moment de grâce transitoire vers l’Age Adulte.

Pour reprendre la citation d’Oscar Wilde : "Ceux qui trouvent de vilaines significations aux belles choses sont corrompus sans être charmants. C’est une faute." Il y a une réalité antique, primordiale, dont le chant, bien que parasité, ne cesse de nous parvenir. Il y a ceux qui l’entendent et l’interprètent au risque d’être crucifiés, ceux qui reconnaissent le Swastika comme étant le plus ancien symbole de la sagesse universelle, un symbole tournant sacré, alors qu’une grande partie de la population occidentale y voit encore le symbole du Reich d’un faux prophète qui a généré à l’extrême la disgracieuse conception de la Nation d’un peuple-race dans l’histoire du 20ème siècle et qui continue plus que jamais à diviser les hommes. Le Surhomme Glam ose se soulever contre l'ignorance de ses contemporains et dénoncer l'hypocrisie. Il a cette dimension indubitablement mystique qui, n'en déplaise à certains puristes de la culture pop, n'est pas juste un délire poétique, une crise d’hormones ou de personnalité. Non, car quand le rock traditionnel aura tendance à nous maintenir dans l’enfance et les jupes de nos pères, contribuant en cela à l’infantilisme des masses occidentales, au nihilisme « no future » infécond du mouvement punk, et à l’intégrisme des musiques extrêmes avilissantes et fétichisantes, le Glam Rock valorise l’adolescence et nous invite à soulever les jupes de nos pairs et à redécouvrir le mystère des cathédrales et le merveilleux terrain de résonances qui existe dans les tunnels sidéraux qui mènent à l’Age Adulte : l’Age d’Or. "Mon ange, ne me laisse pas entendre que la vie ne mène nulle part." (*2)

Ce surhomme c’est donc peut-être un ange et un ange c’est beau comme un jeune homme, aussi beau que devrait l'être une femme. Donc un surhomme c’est un jeune homme, nous l'avions compris. Disons qu’il aura 22 ans pour toujours. Pour ne pas reconnaître sa dimension messianique on dira que le Surhomme Glam est un pédé. Pour ne pas se faire reconnaître trop vite il le laissera entendre comprenant qu'il peut être méprisé puis adoré de tous.

(Ganymède, enfant de Troie, est le plus beau des mortels. C'est aussi l'amant de Zeus.)

"Ses rêves en grand écran émeuvent et la fumée de sa cigarette trace une échelle." (*3) Ce serait celle de Jacob. Le mouvement des anges entre ciel et terre. De pédérastique, on ne pourrait retenir que la signification profonde du rapt de Ganymède : l’élévation de l’enfance par Zeus incarné en aigle (l’énergie intellectuelle), vers les sphères de la connaissance de l’Age Adulte. Ce voyage là encore, c'est l'adolescence. L'ange annonciateur de la mort dans "La Mort à Venise "de Thomas Mann, c'est un adolescent. Pourquoi ? Car l'humanité est en pleine adolescence, partagée entre la nécessité d'évoluer vers l'Age Adulte et la volonté de stagner dans les profondeurs de l'infantilisme suicidaire. Le Messager ne peut être qu’à son image et est confronté aux mêmes affres.

(Il est jeune et montre la mort du doigt)

L'œuvre du Surhomme Glam qui prévient la chute des enfants-esclaves dans la gueule de Molech (en cela il peut être le vecteur d’une révolution politique et sociale) est donc partagée entre tradition et modernité. Il use de la première pour annoncer la seconde sans tomber sous le joug de la dictature de l’innovation et de la pensée unique/eunuque du Dieu-Marché. Il veut être cohérent et visionnaire de la façon la plus pertinente et la plus charmante qui soit car tel est le dur labeur du Surhomme Glam : assumer les polarités au risque de tomber dans la schizophrénie. Pour y échapper il peut soit créer son Doppelgänger derrière le masque duquel il pourra chercher puis dire la Vérité, soit partir en quête de son frère mythique. Les brillants et spirituels frères Mael (véritables frères de sang) des Sparks en sont un exemple aussi cocasse que probant pour qui "cette ville n'est pas assez grande pour que l'on y vive tous les deux" (*4) . Car il s’agit de ne faire qu’un. Recherchant ce frère jumeau primordial (thème traité dans le Popol Vuh, écrit fondateur de la mythologie Maya) il peut aussi perdre la moitié de sa vie dans une quête narcissique pour renaître à lui même comme l'a mis en scène John Cameron Mitchell avec sa comédie musicale puis son film "Hedwig and the Angry Inch", LE chef d'œuvre cinématographique Glam contemporain. Les promesses de cette recherche et fusion ne seront pas forcement tenues : L’amitié particulière entre Bryan Ferry et Brian Eno au sein de Roxy Music en est un exemple.

(Hedwig, icare moderne)

Celui qui était à l’origine c’était Bryan Ferry. Il avait le courage d’écrire les chansons. Il ne véhiculait pas seulement la classe mais il représentait explicitement le classicisme. A ses cotés Brian Eno, jouissant d'un physique androgyne futuriste, quasi-dieu égyptien, musicien inégalable puisque autoproclamé non-musicien. L’un mène l’autre à son idéal de réalisation le temps de deux albums sur le fil. Le superbe Eno, chéri puis puni de sa beauté et chassé pour être remplacé par l’angelot de substitution Eddie Jobson (comme Doug Yule a pu remplacer John Cale au sein du Velvet Underground en d’autre temps et pour d'autres raisons) entraînera la chute de l’un vers sa terre promise : Avalon pour Bryan sur laquelle ses fantasmes de femmes désirées, mises en couverture puis aimées trouvent le terrain idéal et malheureusement final de réalisation. Et de l’autre, Brian, continuant son ascension, annonçant les Chaudes Giclées, Conquérant Stratégiquement la Montagne du Tigre, suggérant la possibilité d’un Autre Monde Vert et définissant l’Avant et l’Après Science de la musique populaire. Il collaborera avec d’autres anges en quête d’incarnation adulte à la recherche des rythmes et du son primitif de la Terre et finira par produire de jolies abstractions et les pires supercheries populeuses. Aussi condamnable et fascinant qu’un Gilles de Rais moderne.


(Roxy Music - 2HB)

"Tous les dieux finissent par tomber" (*5) comme le scandait le dernier authentique prêcheur du Glam du 20ème siècle vivant en activité, Marc Almond sur son album de 1996 "Fantastic Star" sur lequel il parodie en forme de sincère hommage des riffs de Marc Bolan (accompagné de Neil X, David Johansen des New York Dolls et John Cale) deux ans avant que Marylin Manson/Omega ne s’y colle également pour son non moins fantastique album de revival Glam "Mechanical Animals" alors qu'au cinéma sortait "Velvet Goldmine" de Todd Haynes, conte fantasmé révisionniste Glam pour jeunes filles rusées, amatrices de mangas yaoi… C’était la "fin de siècle" dernier, tant attendu. Le millénaire suivant s'ouvrant avec la lente éclipse de David Bowie, les promesses non tenues de Brian Warner, les reformations fantomatiques et les tentatives infructueuses des vieux enfants du rock, les 30 ans de la mort auto-prophétisée de Marc Bolan et la création d’icônes en toc de plus en plus grotesques, absolument libérales-conformistes, petites filles sous-douées aux jambes courtes, maquillées comme papa jamais ne l'aurait osé... Une culture pop en plein rêve éveillé à qui l’on a insidieusement volé la possibilité de croire et d’espérer à un sauveur digne de ce nom.


(Marc Almond - The Idol)

Brett Smiley chantait : "Il arrive un moment où chaque garçon de l’espace doit descendre de son nuage et se fourvoyer avec un nouveau public." (*6) La dernière tentation du Surhomme Glam est de douter. Elle peut lui être fatale et la chute s'avérer mortelle.
Aujourd’hui il existe des écrits, des enregistrements sonores qui attestent de l'existence du Surhomme Glam et de son retour prochain. Certains n'y verront qu'un "clown de l'espace qui fait tomber le ciel lorsqu'il pleure" (*7) comme le décrivait Jobriath. D'autres fièrement se rendront à l’évidence et "commenceront tous à attester qu'il s'agit férocement de devenir Cavaliers" (*8) avec un accent Cockney Rebel.
A ce Surhomme qui sommeille en chacun je tiens à rappeler que "nous avons le droit de prendre l’Or, de concevoir une couronne et de s’en parer" (*9).

Aux heures avancées de la nuit à laquelle j’ai pu survivre en jeune adulte, j’ai des espérances mystiques et idiotes de réalisation pour tous et des visions de filles/swastikas dans la tête. "Ma seconde moitié me manque encore, cela doit être dû à quelques agissements du passé" comme le chantait Lou Reed. "Je tiens à vous dire que c'est un triste samedi soir solitaire." (*10) Vivement demain matin cependant car je sais où attendre cet Homme de pied ferme.



(Lou Reed - Goodnight Ladies)




Joe Chicago
Fondateur du G.L.A.M (Groupe Lumineux d'Actions Magiques)

Extrait des "Mémoires d'un Nouveau Croyant"






(*1) : citation tirée de l'œuvre d'Oscar Wilde
(*2) :
Golden Years, sur "Station to Station", David Bowie, 1976
(*3) : 2HB, sur "Roxy Music", Roxy Music, 1972
(*4) : This town ain't big enough for the both of us sur "Kimono My House", Sparks, 1974
(*5) : The Idol (part 1 & 2 All God Fall), sur "Fantastic Star", Marc Almond, 1996
(*6) : Space Ace, sur "Brethlessly Brett",
Brett Smiley, 1974 (réédité en 2003)
(*7) : Space Clown, sur "Jobriath", Jobriath, 1973
(*8) : Cavaliers, sur "The Psychomodo", Cockney Rebel, 1974
(*9) : No Substitute (you're so damned cute), sur l'EP "Whore" de Joe Chicago
(*10) : Goodnight Ladies, sur "Transformer", Lou Reed, 1972

mercredi 2 juin 2010

[They Live] Lou Reed - High-Frequency Concert

Cet article est dédié à Matthew Bellamy à qui je conseille de ne plus faire que de la musique en hautes-fréquences.

Je dois au moins ça à ce vieux Lou. Grâce à lui j'ai appris quelque chose sur mon anatomie. Non, je n'ai pas eu de coït avec le chanteur du vénéré Velvet Underground, même s'il y a toujours une part de sexe dans sa musique. Hier soir, j'étais à Sydney pour le voir présenter son "high-frequency concert" ou "concert pour chien." Un gig composé uniquement de hautes-fréquences que seuls les chiens peuvent entendre. Il s'est avéré que le "petit bonhomme vert" (comme aiment m'appeler mes conquêtes lors de ces soirées où les noms importent peu) que je suis possède également les capacités auditives requises. Je l'ignorais et l'apprendre m'a rempli de joie (du coup, j'en ai rempli les filles du même nom).

Lou et Laurie, quand ch'rai vieux, ch'rai comme eux

Pour la petite histoire, l'idée de ce concert assez atypique est née des petites chansons privées que jouaient Lou Reed et sa femme à leur chien, Lollabelle, avec qui j'ai pu discuter et qui, comme vous pouvez l'imaginer, était complètement sous l'effet d'une descente de méthylène-dioxy-méthylamphétamine et n'a pu répondre à mes questions que par de maigres et peu soutenus "waf waf lou." Je suppose qu'être l'animal de compagnie de Lou Reed n'a pas que de bons cotés. Qu'importe l'interview, je m'empressai de me rendre à la salle de concert.

Lou, Lollabelle et Alaia, le plus petit bulldog français du monde.

Il faut dire ce qui est, ces chevaucheurs de kangourous ont le sens de l'architecture ! Le prestigieux Opéra de Sydney où se jouait le concert avait de quoi rentabiliser à lui seul le billet d'avion. Malgré ce magnifique décor, nous (c'est-à-dire des centaines de canidés et moi-même) n'attendions qu'un homme. Le Lou arriva sur scène et avec lui la cacophonie d'aboiements de toute la Nation Chien, fan jusqu'au bout des griffes. Voir cet être mythique en face de moi m'a vite fait perdre tous mes repères. Mon cœur explosa littéralement lorsqu'il me reconnut et me fit un signe discret de la main (ndlr : Lou Reed est le parrain de C'est Entendu et l'un de ses lecteurs les plus fidèles). Je m'enfile vite mon whisky coke et en commande deux autres, il va falloir tenir le coup face à un tel génie.

Les harmonies enveloppent la salle. Les notes du premier morceau sont des clins d'yeux à tous ses vieux tubes. La mélodie de Heroin et le piano de Lady Day (exemple parmi d'autres) forment un mash-up aussi improbable que magnifique ! Les chiens deviennent fous. Lou laisse alors planer quelques enveloppes bruitistes, rappelant ainsi son "Metal Machine Music." Mes oreilles vertes s'ouvrent à un univers sonore dont j'ignorais la totale existence. Tous les chiens restent gueules bées, assommés par ces sons ! J'en suis à la fin de mon deuxième whisky et je commence a touiller dans le troisième. La fin du concert se fera sous l'emprise d'une noise-high-pitch music des plus subtiles.

Il n'y a pas de boule quiès qui tienne au Royaume des Canidés

Le silence vient enfin reprendre sa place après plus d'une heure de magnificence musicale. Un instant seulement, le temps de laisser le public reprendre ses esprits. Les applaudissements deviennent des aboiements et les aboiements des hurlements. Le public en redemande, en cœur et en ultra-sons. Histoire de nous achever totalement, il revient sur scène. Et, aussi surprenant que cela puisse paraître, c'est une magnifique reprise de Miss America (de Blur) que proposera Lou Reed : le sommet de ce concert ! Une beauté innommable se dégage des enceintes. Tout le monde se met a s'embrasser. Pas le temps d'arriver au refrain, une orgie générale prend place. Je m'empresse de culbuter avec amour ma voisine qui n'attend que ça. Se mêlent aux accords mielleux de cette ballade les bruits des peaux qui se frottent, des chairs que l'on mordille, des langues qui se lèchent. La chanson prend fin. Petit à petit les canidés rejoignent les sorties, encore sous le choc d'une telle expérience. J'ignorais qu'autant d'amour était possible. Vous auriez du entendre ça !




Murray

mercredi 28 avril 2010

[They Live] - Metal Machine Trio (A Night Of Deep Noise)

Il y a un peu plus d'une semaine, Emilien Villeroy vous parlait d'un OVNI du monde de la musique, un album à part, un objet unique : "Metal Machine Music" du géant Lou Reed. Il s'avère que depuis quelques temps, Lou parcourt le monde accompagné de deux acolytes pour reprendre sur scène ce véritable manifeste de la musique bruitiste, pour le plus grand plaisir des fans hardcore mais aussi des plus curieux. Je me suis ainsi rendu à l'Ancienne Belgique (en plein centre de Bruxelles) pour y voir le Metal Machine Trio, par curiosité et pour voir en chair et en os ce chanteur mythique qui a bercé une partie de mon adolescence. J'ignorais que j'allais vivre un concert d'une force insoutenable, que je fonçais droit dans un mur de sons implacables et que je ne m'en relèverais pas de sitôt.

Une fois dans le hall de l'Ancienne Belgique, le premier réflexe que j'ai eu fut de me diriger droit vers le bar pour demander des bouchons pour oreilles : j'avais peur de passer l'heure suivante sous le feu des larsens du groupe et le reste de la semaine avec des acouphènes. Ça m'aurait fait mal de payer 38 euros pour me retrouver à moitié sourd !

Pas de première partie, ou plutôt si. Les amplis du groupe étaient déjà allumés et un loop, hypnotique, tournait sans cesse et donnait le ton d'une soirée qui s'annonçait des plus expérimentales. Des gradins ayant été installés pour l'occasion, c'est assis que je regardai les trois hommes faire leur apparition. Pas un jeu de lumière, rien, et c'était à se demander si le concert commençait, personne n'applaudissait vraiment, seuls deux ou trois cris retentissaient çà et là.

Après quelque minutes, il devient évident que la musique jouée par le Metal Machine Trio n'est pas vraiment comparable à l'album de 1975. Beaucoup d'instruments prennent place sur scène (un énorme tambour, un gong, etc.) ce qui donne une dimension très particulière à la performance, absente sur le cd, où le boucan était généré par un matériel électronique. Les émotions sont plus diversifiées et bien sûr, la présence physique de ces instruments (voir Lou Reed, âgé et l'air fragile, taper sur un gong est en soi magnifique) ajoute un plus, un peu d'angoisse, un peu de folie, un fameux bordel, un superbe chaos.

C'était là le mot clef de ce concert : chaos. Aucune limite ne semblait être fixée. Était-ce de l'improvisation (partielle ou pas) ? Les voir jouer ainsi laisserait supposer que oui et pourtant le doute est permis lorsque Lou rappelle à un autre musicien qu'il doit repasser au tambour et quitter le saxophone. L'éclairage de la scène était, lui aussi, étrange, n'illuminant pas seulement le groupe mais aussi une partie de la foule. On ne savait alors plus très bien où finissait la scène et où elle commençait, mais cela permettait d'observer le public. A coté de fans silencieux et admiratifs s'outraient ceux qui ne comprenaient pas ce qu'ils faisaient là. Une jeune femme à deux sièges du mien répétait inlassablement "Elle est insoutenable cette musique" et finit par quitter la salle après seulement trente minutes, suivie par une bonne partie de l'auditoire, dans ce qui ressemblait à une sélection darwinienne où seuls les plus aptes peuvent survivre (les autres auront au moins essayé, c'est tout à leur honneur). De cette combinaison naissait un moment indescriptible. Une confusion organisée, contrôlé, maîtrisée, décidée.


A la fin, Lou prit le micro et lâcha "This club is as good as it gets. Including the people" (Cette salle est parmi ce qui se fait de mieux, et ça inclut le public). Assommé, je m'empressai d'acheter le vinyle de "Metal Machine Music," certain de pouvoir réécouter cet album avec une oreille neuve. Sur le chemin du retour, dans les rues sombres de Bruxelles, en passant une main dans ma poche j'y retrouvai mes bouchons, inutilisés.


Julien Masure.

mardi 13 avril 2010

"tw;dl" #1

par Emilien Villeroy
art par Jarvis Glasses

Vous pouvez faire tous les efforts du monde, il y a bien quelque chose qui changera au fil des ans. Je ne parle pas de votre capacité à aimer de la nouvelle musique, bande de passéistes en puissance. Non. Mieux : les limites de ce que vous avez pu entendre en musique. Il y aura toujours quelque chose qui vous tombera dessus et qui modifiera les bornes mentales que vous avez cru poser tout autour de votre oreille. Parfois, un artiste changera votre vision de l'horreur ou de la médiocrité. Parfois, un autre remettra en cause ce que vous pensiez être tel ou tel genre. Et puis parfois, c'est le concept même de ce qu'est la musique qui peut être foutu en l'air par un(e) cinglé(e) qui, souvent sans le faire exprès, est allé beaucoup plus loin que les autres, juste parce qu'il/elle a oublié de s'arrêter aux limites de ce qu'on peut autoriser officiellement en musique. Je vous le dis, ces gens-là sont des héros, et ils méritaient que l'on parle d'eux. C'est pourquoi j'ai le plaisir de vous présenter cette nouvelle rubrique sur C'est Entendu, intitulée "Too weird ; didn't listen" (qu'on raccourcira en "tw;dl" pour être cryptique) dans laquelle j'honorerai le travail d'artistes cinglés, outrés, bruyants ou tout simplement tordus, des gens, parfois laissés de côté à coup de "c'est trop bizarre, j'écoute pas", qui ont redéfini les frontières de la bizarrerie en musique à leur échelle, qu'ils soient à moitié pendus dans leur chambre en train de marmonner ou gigotants avec de la distorsion branchée sur leur cordes vocales.

Aujourd'hui :
"Metal Machine Music" de Lou Reed
(ou, comment j'ai découvert qu'on pouvait faire un album de bruit pur).

"This is what I ment by "real" rock, about "real" things. (...) It's for a certain time and place of mind. (...) For that matter, off the record, I love and adore it. I'm sorry, but not especially, if it turns you off."
- Notes de pochette écrites par Lou Reed


Je ne vois pas par quoi d'autre que "Metal Machine Music" j'aurais pu lancer cette rubrique. J'étais obligé. Quand il s'agit de faire la chronologie des choses qui m'ont défini en tant qu'auditeur, MMM est plus qu'un album fondateur : c'est une mère nourricière. Oh, je pourrais vous parler de tout l'historique de l'album, comment il a succédé en 1975 à un "Sally Can't Dance" que seul Joe arrive à défendre, comment Lou disait pour rire à l'époque qu'il ne l'avait jamais écouté au delà de la face 3 après l'avoir enregistré, ou encore les légendes urbaines selon lesquelles il n'avait fait ça que pour briser son contrat avec RCA, ou qu'après cela les labels forcèrent les artistes à signer une clause les empêchant de sortir de tels albums. Si Lou Reed s'est foutu du monde ou pas, on n'en sait rien, même si ses dernières tournées avec le Metal Machine Trio depuis 2007 argueraient qu'il était sérieux dès le départ. Mais de toute façon, ce n'est pas le sujet. MMM existe, c'est tout ce qui importe. Et il faut que vous l'écoutiez. Au moins une fois. C'est important. Très important.

(9 minutes de la première face de "Metal Machine Music". Ci-dessous, début d'un article de Lester Bangs sur Lou Reed en Mars 1975 dans le journal Cream)

Quand j'étais au lycée, j'avais écouté MMM pour me faire mousser, pour me dire "je l'ai fait" et j'en avais fait une copie sur cd-r que je passais à tous mes copains, voire même à de simples connaissances qui n'écoutaient pas de rock, et encore moins de la musique noise. En leur tendant le cd, je leur disais juste "Hé! Tu veux une expérience ? Écoute ça au casque, et essaye de tenir jusqu'au bout." C'était un genre de petit défi. On pariait sur leur capacité à l'écouter en entier. Et ce qui est fascinant, c'est que tous l'ont fait, pas un seul ne s'est défilé, et au final, pas du tout pétris dans des considérations oiseuses telles que "ce n'est pas la musique" ou "on se fout de notre gueule, c'est de l'arnaque pure, j'aurais pu le faire moi-même" qui prolifèrent sur cet album, ils m'ont tous vraiment donné leur avis, disant en substance "non mais c'est quoi ce truc ? c'est un ovni ton machin ! c'est super puissant, je l'ai écouté en entier, à la fin j'en pouvais plus, mais c'est vraiment étonnant. j'adorais les silences entre les morceaux. c'est super répétitif quand même, mais en tout cas, c'était intéressant, je savais pas que de la musique comme ça existait." Puis ils me rendaient le vieux cd-r décoré au feutre, ne le réécoutaient jamais sans doute, mais, dans la démarche, ils avaient plus de respect pour cet album que la plupart des "amateurs de musique" qui l'écoutent, blasés et lassés. Ils étaient encore surpris et pas aigris face à cet autre, cet album monolithe qui ne se comprend pas.

C'est aussi ça pour moi "Metal Machine Music," un truc fou que je découvre quand j'ai seize ans (ah, les voilà les enfants de l'âge du peer to peer), un album incompréhensible qui me laissa comme notre mascotte à votre droite après la première écoute, pas si inaudible que ça au final, juste surpuissant, avec ses sons aigus stridents qui vibrent, un album qui n'est pas non plus un chef d'œuvre de la noise music, mais merde, on s'en fout, j'ai seize ans et soudain je découvre qu'on peut oser sortir des albums remplis uniquement de bruit pur, qu'on peut faire des suicides commerciaux ultimes, soudain je réalise qu'on peut faire tout et n'importe quoi en musique, c'est possible, je m'en étais déjà rendu compte en écoutant le Velvet Underground, mais là, c'est encore plus clair, je vois que ça existe, et j'ai envie de le montrer à tout le monde, la preuve que c'est possible parce qu'un type comme Lou Reed l'a fait. Et puis c'est devenu un plaisir de jouer avec cet album, de blaguer avec, lui vouer un petit culte étrange, en faire un secret mystérieux. On faisait un concours avec un ami, celui qui l'aura écouté le plus, un concours que j'ai gagné avec 13 écoutes en entier de l'album non stop, n'essayez pas de m'avoir là-dessus, je me vidais le cerveau avec. Un mois après l'avoir écouté pour la première fois, je m'étais même enregistré en train de faire du bruit avec ma guitare électrique et ma pédale d'effets, tout seul chez moi, et j'avais fais un cd-r qui s'appelait "Aluminium Machine Music," qui durait quand même 33 minutes. Mais c'était ça. Tout était là. C'était comme une remise à zéro de la musique. A utiliser pour se désinfecter les oreilles. A partir de là, tout pouvait être fait et défait. Ce n'est pas que ce fut un bon ou un mauvais disque. C'était tout simplement beau. Tout ce bruit. Je ne peux pas dire de mal de "Metal Machine Music," tout comme je ne peux pas en dire du bien, je peux simplement dire que, tout à fait subjectivement et toute considération musicale mise à part, c'est un grand, un très grand album. Et pour tout ça, oui, merci Lou Reed. Merci beaucoup.

Voilà.
C'est tout.
Je voulais que vous sachiez que ça existe.


PS : L'album a été réédité récemment en vinyle, dvd et blu-ray (pas CD, désolé) avec un son quadriphonique remasterisé de la mort et le "locked groove" original du vinyle qui peut faire durer l'expérience de l'album toute la vie. L'idée, c'était de faire mieux que la réédition CD de 2002 dans laquelle les parties 2 et 3 avaient été, ahem, inversées. C'est en vente sur le site de Lou sur lequel on peut lire "The perfect holiday gift for your loved one." Effectivement. Et si le/la "loved one" est heureux que vous lui offriez ça et l'écoute vraiment, alors mettez lui une foutue bague au doigt.


(Dans le prochain épisode de tw;dl !! Des instruments faits avec des légumes !! Une chorale punk !! Des tupperwares noisy !!)

mardi 4 août 2009

[Fallait que ça sorte] Lou Reed - Sally can't dance (1974)


Sally can't dance est bidon et fastidieux. S'il avait été fait comme il fallait...

Lou Reed

Il y a quelques semaines, Emilien m'a dit "il faudra un jour que tu m'expliques pourquoi tu aimes Sally can't dance..." et ce jour est venu, alors sans vous lasser avec de pompeuses formules, je vais vous le dire du but en blanc : Lou, tout méthédriné notoire qu'il était, cynique, hautain et imbu de lui-même, était clairvoyant comme peu d'artistes ont pu l'être dans les années 70. Il est vrai que celui auquel on pense automatiquement dans ces cas-là, l'exemple même de la clairvoyance seventies, c'est David Bowie. Or, de mon point de vue, la collaboration entre Bowie et Lou sur le second album de ce dernier (Transformer, 1972), salutaire pour la notoriété de Lou, n'est rien de plus qu'une fausse note sur la partition que Lou a tant bien que mal rédigée entre la fin du Velvet Underground et disons, l'album The Bells (sorti en 1979), une fausse note parce que si Transformer était plutôt réussi, ça n'était que Lou essayant le costume de Bowie, un costume trop grand pour lui et qu'il s'est empressé de découper avec de grands ciseaux dès Berlin (1973, l'album précédant Sally).
La clairvoyance de Bowie a fait de lui ce qu'il cherchait à être : un messie pop, une icône, une popstar de tous les diables, et c'est tant mieux pour lui, mais je pense que ça n'a jamais été l'ambition de Lou (il est d'ailleurs terrible de constater qu'il n'est presque connu de sa carrière solo que les singles issus de Transformer).

Ce que Lou voulait, lui seul le sait, mais il n'est pas interdit de se laisser aller à des supputations. S'il avait voulu le succès avant tout (et je ne prétends pas qu'il n'a jamais apprécié le succès lorsqu'il l'a connu), il lui aurait sans doute suffit de vivre sur ses acquis en refaisant Transformer, ou plus tard en refaisant Sally, et pourtant sa carrière est un gigantesque circuit de montagnes russes sur lequel les échecs succèdent toujours directement aux échecs. La plus grande probabilité, c'est que la popularité aveugle ne sied pas à Lou, qui lui préfère un statut d'outsider culte et auréolé de cojones artistiques et d'un cynisme au-dela de tout. D'où Sally Can't Dance.

Berlin étant un lamentable échec (Lou ne digèrera jamais cet état de fait, et ça n'est pas pour rien qu'est sorti l'année dernière dans toutes les bonnes salles obscures un concert filmé par Julian Schnabel reprenant l'intégralité de Berlin : comme beaucoup de grands disques injustement boudés à leur sortie, Berlin est resorti de sa tombe et a acquis un statut de "meilleur album de Lou Reed" impensable en 1974), et Lou étant en instance de divorce d'avec sa femme Betty, il avait à la fois besoin d'argent et de renouer avec le succès, et c'est pourquoi 1974 fut l'année la plus rentable de sa carrière. En février sortit Rock'n Roll Animal, le premier album live de Lou, enregistré pendant la tournée de l'hiver précédent, et extrêmement aguicheur envers le public avide de heavy rock (Lou avait débauché la paire de guitaristes du Alice Cooper Band pour la tournée, ce qui s'entend dès les premières notes de Sweet Jane). Atteignant la 45è place dans les charts (Berlin avait aterri à la 98è), ce disque est le véritable coup commercial de Lou, cette année-là, et malgré tout le mal que l'on peut dire du mauvais goût compilé ici, il n'en reste pas moins que le live ne manque pas d'énergie, mettant en avant un Lou complètement ravagé par la drogue, famélique, cadavérique, péroxydé et jouant encore sur son ambivalence sexuelle, comme vous pouvez vous en rendre compte par vous-même sur Ride, Sally, ride, la chanson qui ouvre Sally, jouée ici sur la tournée Rock'n Roll Animal :



En Août, Lou se retrouve en studio avec Steve Katz (le guitariste de Blood, Sweat and Tears) et un musicien de studio, Michael Fonfara (les plus curieux seront contents d'apprendre que Doug Yule, ex-Velvet, fit sa réapparition aux côtés de Lou lors des sessions de Sally), et enregistre un album qui n'aura rien à voir avec ses trois précédents enregistrements.



Sally Can't Dance

Tout d'abord, exit la mythification du mouvement gay undergound propre à Transformer. Sur la chanson-titre, Lou chante Sally, cette fille de St Mark's Place (une rue de l'East Village, notamment célèbre pour sa fréquentation douteuse et aussi pour avoir vu ses numéros 96 et 98 figurer sur la pochette du Physical Graffiti de Led Zeppelin), symbole de la décadence new-yorkaise à la fin des années soixante (la même que Lou portait aux nues sur Transformer). Sally, cette fille louche et cool en bout de course, c'est à la fois les années soixante, tous les personnages de Lou depuis les débuts du Velvet et Lou lui-même. Usé par la drogue, l'alcool et surtout par son rapport à la critique, il semble se livrer en martyr de la Grande Cause du Cool Sale, lui qui vit les paroles de ses chansons depuis bientôt dix années.



Animal Language

La rupture d'avec Berlin se fait presque d'entrée de jeu. Le ton est nettement moins sérieux, les chansons moins sordides, et la production lorgne clairement vers le rock'n roll le plus facile à vendre (on entend même des guitares "lap-steel" sur Ride, Sally Ride, chose assez inhabituelle dans la musique de Lou, mais très en vogue au milieu des années 70 à la radio au sein du mélange bouillonant que forment rock'n roll et country music - on peut citer des groupes comme le Marshall Tucker Band, Neil Young & Crazy Horse ou encore Creedence Clearwater Revival). D'ailleurs, Sally Can't Dance est à ce jour le plus grand succès commercial de Lou, puisque l'album est le seul à avoir atteint le Top Ten américain (numéro 10 des charts). Le swing naturel des chansons, et l'emballage dans lequel elles sont vendues sont responsables de ce succès, mais loin de crier "Vendu!" il faut se pencher sur ce que dit Lou tout au long de l'album. Sur Animal Language, par exemple, chanson surchargée de cuivres, de choeurs piqués à la soul music et de guitares quasiment hard rock, Lou conte l'histoire d'un chien et d'un chat mal embouchés, qui finissent par être séparés par un type en sueur et qui en arrivent à se shooter avec la sueur du gros type. Bon, évidemment, si on s'arrête là et qu'on ne garde que les "And he said bow wow" et les "And she said Oooooh Ow... Meeeeowwww" du refrain, on peut prendre l'auteur pour un demeuré, mais comme disait Lou à Lester Bangs :
"Animal Language" n'a rien d'évident. Qui sont les animaux d'après toi ? [...] Qui est le chien, qui est le chat, qui sont ces animaux à ce point bousillés qu'ils doivent se shooter la sueur de quelqu'un d'autre pour décoller ?
Les suppositions sont ouvertes : le chat pourrait être Lou et le chien Bowie et dans ce cas le gros type est le public, dont la sueur est le seul truc qui fasse encore décoller ces animaux déglingués (Lou n'est-il pas un Rock'n Roll ANIMAL, après tout ? Et Bowie ne portait-il pas des attributs canins au dos de la pochette de Diamond Dogs ?). Ou bien le chat est le public, et le chien la critique, tous deux se shootant à la sueur (Lou et ses histoires cradingues) du gros type (la société) pour s'extraire de leurs vies de loosers. Allez, encore une hypothèse et je vous laisse tranquille, mais ET SI les animaux n'étaient que la nouvelle garde punk new yorkaise (les New York Dolls, notamment, que Lou fustige plus loin avec les paroles de NY Stars), et que le gros type n'était qu'une représentation des Pères de ce genre musical (Lou en particulier) et la barrière séparant le chien (David Johansen, chanteur canidé des NY Dolls) du chat (les ados en mal de décadence) serait alors celle caractérisée par la carrière des ainés comme Lou. Je vous avoue que même si Lou n'avait rien voulu sous-entendre, j'aurais trouvé la chanson foutrement réussie, et en partie grâce à ces paroles débilitantes, tant il est vrai que faire aboyer les fans qui veulent chanter les chansons de Lou est une réussite en soi.



Billy

Le break avec Rock'n Roll Animal se fait avec Billy, balade guitare-voix clôturant l'album, avec pour seul arrangement un saxophone, et un texte assez peu classique pour Lou dont le registre habituel ne comprend pas vraiment de diatribes anti-Vietnam (celle-ci est cependant à mille lieues des classiques protest songs à la Fortunate son, par exemple, et pose d'avantage la question du bon grain ou de l'ivraie lequel vaut mieux : "Billy was a good friend of mine [...] / And now I often wonder which one of us was the fool").

En rompant avec ses précédents essais, Lou ne garde pas moins la tête froide de celui qui se bâtit une carrière de râleur notoire, de parrain punk et de voix de l'underground (qu'elle soit élogieuse ou pas). Loin d'être simplement "commercial," Sally est un album brillant qui sait parfaitement où il va, malgré ce que Lou pourra avoir à redire de sa production, et n'est que l'un des maillons de la toile discontinue tracée par son auteur pendant les années 70 - le disque suivant, Metal Machine Music, remettra tous les compteurs à zéro. Il mérite le succès qu'il a connu, ainsi que votre attention (renouvelée, possiblement), mes amis.



Joe

samedi 9 mai 2009

[45 Tours] Lou Reed - Street Hassle (1978)

Ceux qui croient encore connaître Lou Reed parce qu'ils connaissent Transformer et Berlin, allez vous rhabiller, mettez un futal, vous êtes à poil.
En 1978, vieux de la vieille, pépé du punk, après un essai totalement raté (et - mal - pompé sur les Ramones), Lou a du prendre une dose de speed salvatrice qui lui aura fait piger qu'il n'avait rien à gagner à surfer sur un mouvement qu'il avait en partie créé, et enregistra ce qui me semble être l'un de ses albums les plus fous, personnels, et acerbes : Street Hassle.

La chanson du même nom est une symphonie, un opéra en trois actes. Fortifié par des violons, le premier acte narre l'amour sordide consenti d'un couple, la fille payant le garçon pour du sexe, violent, cru, que Lou chante en "Shala la la la" désabusés. Le contraste entre fond et forme se fond en silence, laissant lentement place au deuxième acte contant l'échange navrant entre deux types, dans une soirée, l'un monopolisant la parole et faisant comprendre à l'autre que la fille avec laquelle il est venu a l'air refroidie (overdose) et que, sans manque de courtoisie aucun, c'est à lui de s'en débrouiller, et qu'il ferait tout aussi bien de balancer le corps dans la rue, "au matin ça sera juste un autre délit de fuite," avant de conclure sur deux mots ("Bad Luck") prononcés comme un argot fataliste.
De cette spirale descendante, surgissant de nulle part, Bruce Springsteen vient réciter une partie du texte de Born to Run avant que Lou, qui a pris un sacré coup de vieux depuis le second acte, chantant presque comme sur Berlin, laisse filer l'histoire de l'étrange couple de la chanson dans une supplique amoureuse éperdue.
Si Lou Reed ne gagne pas une ou deux encablures dans l'éternelle course au titre de champion toutes catégories du rock'n roll à vos yeux après l'écoute de cette merveille de onze minutes, alors considérez-moi comme votre plus farouche ennemi.

La chanson est, comme d'habitude écoutable dans le lecteur, et voici une version live (en 1980, en Italie) d'une qualité fort regrettable, et en deux parties :