C'est entendu.
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jeudi 24 novembre 2011

[Vise un peu] Wilco - The Whole Love

Wilco a joué sur tellement de terrains qu'il est parfois difficile de les suivre partout. La constante du groupe de Jeff Tweedy a été de faire osciller ses aspirations autour du concept évanescent d'alt-country (i.e. "country alternative"). Ne cherchez pas, ce terme ne signifie rien de précis. Peut-être un jour essaierai-je d'en délimiter les contours pour vous mais pour faire simple, on parle en général d'une musique prenant ses racines dans la country&western (via la guitare acoustique, bien sûr, mais aussi les thèmes abordés faisant état de préoccupations étatsuniennes profondes, souvent en rapport avec la nature et les grands espaces, imaginez les préoccupations des cowboys et des fermiers du Kentucky et vous y serez plus ou moins) mais cuisinant ces racines jusqu'à obtenir une tambouille à la saveur proche de celle de l'indie rock américain tel qu'on le connait depuis 85. Après le double-album "Being There" en 1996, qui semblait à lui seul résumer les limites de la country "pure" entre les mains d'un groupe post-soixantehuitard, Wilco a publié ses trois meilleurs albums et a chaque fois avancé un peu plus sur le terrain de l'alternative pour délaisser celui de la véritable country. "Summerteeth" (1999) était une tentative réussie d'écrire des popsongs énergiques avec un fond de terroir. "Yankee Hotel Foxtrot" (2002) a eu l'histoire que l'on sait et que le documentaire "I am trying to break your heart" raconte brillamment et amenait la formule de l'album précédent vers davantage de subtilité ; et finalement, "A Ghost is born" (2005) allait encore beaucoup plus loin, jusqu'à pousser je ne sais plus quel critique de chez Rock&Folk à écrire quelque chose comme "oubliez Radiohead, en 2005, l'avant-garde pop c'est Wilco". Dans cet album-là, il n'y avait plus grand chose de country et la présence de Jim O'Rourke dans le groupe devait sans doute pousser Wilco à travailler avec encore plus d'ardeur les arrangements des chansons écrites par Tweedy. Après ça, il y a eu une étrange confusion entre les disques de Wilco, les tournées solo de Tweedy et les chansons de Loose Fur (un projet regroupant Tweedy, O'Rourke et le batteur de Wilco, Glenn Kotche) et si "Sky Blue Sky" (2007) n'était pas un mauvais album, il n'atteignait pas le niveau de son prédécesseur et se paumait un peu dans l'impasse d'un jusqu'au boutisme qui ne ravit pas vraiment les fans. "Wilco (the Album)" (2009) ne fut ensuite qu'un album mineur, beaucoup plus direct, marqué par un songwriting en panne et un son pas aussi emballant. Wilco a semble-t-il décidé en 2011 de changer de stratégie.



(Art of Almost, chez David Letterman)


Que ce soit pour plaire à ceux qui préfèrent leur Wilco lorsqu'il expérimente ou par pure poussée testiculaire prononcée, le groupe a choisi de faire débuter le disque avec les sept minutes étonnantes d'Art of Almost, l'une des meilleures chansons du groupe depuis le Spiders (Kidsmoke) de 2005. De légères touches d'électronique, un groove permanent mené par la basse de John Stirrat et un Tweedy comme on l'aime : cool et nasal, proche de nous et en même temps salement charismatique. La chanson ne s'arrête pas là, d'ailleurs, puisqu'après l'irruption de cordes à mi-parcours et un break, le guitariste Nels Cline lance la machine Wilco (qui reste un monstre rock sur scène) avec force guitare tandis que Kotche cogne ses fûts, pour un final bruyant et foncièrement... rock'n roll. Un coup de maitre en guise de rappel : Wilco sait faire autre chose que du Wilco et puisque le groupe s'est départi de tout label qui ne soit pas le sien (dBpm), les musiciens peuvent faire exactement ce qu'ils souhaitent.


(Dawned on me)

Or ils n'ont pas décidé de nous proposer un disque expérimental. Peut-être faut-il que des musiciens rock se sentent des choses à prouver pour se lancer dans un tel processus ? Peut-être est-ce pour cette raison qu'une fois la première chanson close, Wilco fait du Wilco, suivant le songwriting (en roues libres, jamais mauvais, jamais génial) de Tweedy qui alterne allègrement entre résidus d'alt-country pépère un brin ennuyeuses (Black Moon et ses pedal steel, Open Mind et son absence totale de surprise) et popsongs plutôt enthousiasmantes même si bien en deçà de celles de la période 99-05 (Dawned on me, Born Alone...). Ce qui sauve cet amas bien peu passionnant au demeurant, c'est surtout l'attention que le groupe derrière Tweedy a pu apporter aux détails, comme ces petites guitares supplémentaires qui greffent des mélodies ou du bruit. Chaque chanson (en dehors peut-être de Capitol City et Open Mind, très convenues) est enregistrée et habillée avec beaucoup de talent et parfois c'est tout ce qu'il suffit pour changer la donne...


(Wilco en studio)

... jusqu'à ce très beau finale, long de douze minutes, tout en finesse et dont les ornements (glockenspiel angélique, piano élégant et guitare acoustique), la noblesse et la subtilité rappelle d'une part le meilleur de l'écriture de Tweedy et l'intelligence de Jim O'Rourke (on pense beaucoup à son album de 2009, le fantastique "The Visitor"). Inégal mais total, aventurier et casanier tout à la fois, "The Whole Love" offre tout ce que Wilco peut nous offrir sans forcément pouvoir nous combler entièrement. Il est en tous les cas un signe de retour en forme et un symptôme de la pire affection que l'on puisse souhaiter à Wilco : le doute. C'est en doutant de soi que l'on peut aller de l'avant et Wilco a encore du chemin à parcourir, sans nul doute.


Joe Gonzalez

mercredi 13 avril 2011

[Comptez pas sur moi] Alela Diane - Alela Diane & Wild Divine

Vous êtes chauds pour une théorie foireuse ? En voilà une de mon cru : fondamentalement, il existe deux parcours-type chez l'auteur/compositeur moyen que je qualifierais d'auto- destructeurs sur le plan musical.

Cas n°1 : l'artiste "compositeur". Il a le sens de la formule musicale et sait ficeler ses morceaux comme un polar suédois. Hélas, par manque de voix, de charisme, de présence, il peine à incarner ses chansons, à leur donner corps. Pourtant, c'est la trajectoire que sa carrière va suivre : au fil des albums, il ira vers un style plus épuré ou plus léger pour se mettre en avant. De façon caricaturale, c'est la trajectoire de bien des artistes ayant provoqué la mort de leur groupe pour se lancer dans une carrière solo comme Colin Blunstone des Zombies, ou même Paul McCartney si je veux vraiment être bêtement polémique. Impossible de citer de meilleurs exemples de mémoire car, par définition, ces gars-là ont disparu de la circulation.

Cas n°2 : l'artiste "interprète". Le genre qui peut capter l'attention en chantant l'annuaire. Une guitare, une voix, et voilà que l'émotion suinte à travers les hauts-parleurs du monde entier. Celui-là gâchera malheureusement sa carrière en suivant le chemin inverse, frustré de n'être aimé que pour lui-même et non pour ce qu'il pourrait créer. Des noms ? Cat Power, Leonard Cohen, Alela Diane.



(Suzanne - ceci n'est pas une reprise)

"Tu as vraiment une voix magnifique, Alela". Cette phrase, Alela Diane a dû l'entendre des centaines de milliers de fois, depuis son interprétation en 1988 de Heart of Gold au spectacle de fin d'année de son école primaire qui fit pleurer mamie, jusqu'au dernier papier entendu sur France Info avant-hier. Chanter, elle a toujours adoré ça, accompagnée par la guitare de son papa, alors, qu'en plus on lui dise que c'est beau quand elle chante, pensez comme ça la faisait rougir !


Alors Alela s'est dit qu'elle aussi pouvait essayer de faire ses propres chansons. Elle ne joue pas très bien de la guitare mais c'est pas grave, je vais faire tourner les deux trois accords que papa m'a montrés se dit-elle, et paf, ça fera des chansons, comme dans la pub sur la télé de mamie (papa veut pas que je regarde la télé). Ces balbutiements donneront naissance au magnifique "The Pirate's Gospel", qui a mis trois ans, entre 2006 et 2008, pour s'exporter convenablement et conquérir ses premiers fans. Trois ans de "Tu as écouté Alela Diane ? Elle a une voix magnifique" en continu, dans toutes les langues. Trois ans pour entendre ce que j'entends depuis que je suis née, pensa Alela ? No way. Maintenant que j'ai les moyens, je vais leur en mettre plein la vue.



(Heartless Highway)

Et on en a eu plein la vue. Un vrai paysage bourguignon. Du plat, du jaune, du plat. D'abord avec "To Be Still", et aujourd'hui avec cet "Alela Diane & Wild Divine", son frère jumeau. Pas la peine de s'étendre dessus, franchement. De la country alternative de papa (qu'elle joue avec son papa, logique) banale comme pas possible. Le morceau Heartless Highway fait presque figure de tentative de dodécaphonisme quand on le compare à ses neuf autres copains sans vie.

Et le pire à l'écoute de ce morne album, c'est quand on pense à la vingtaine de copies carbone à venir qui constitueront la carrière d'Alela Diane.


Joseph Karloff


PS : Je n'arrive pas à regarder la pochette sans immédiatement focaliser mon attention sur son menton obscène.