C'est entendu.
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lundi 12 décembre 2011

[Vise un peu] King Creosote & Jon Hopkins - Diamond Mine

Discrètement sorti en début d'année, "Diamond Mine" avait de quoi piquer la curiosité de l'amateur de folk et d'electro ; et si j'emploie ici le singulier ce n'est pas seulement une figure de rhétorique, les ponts entre ces deux genres étant à ma connaissance fermés à la circulation. Les fans de King Creosote, folkeux terriblement gentil et consensuel (*), menant une carrière plus pépère qu'un épisode des Barbapapa, allaient-ils se risquer à écouter ces nouveaux titres composés avec un geek qui si ça se trouve ne sait même pas jouer de la guitare ? Les adorateurs de Jon Hopkins, qui, avant un "Insides" très réussi, faisait lui aussi un downtempo balourd comme on n'en entendait plus que dans ces documentaires scolaires qu'on nous diffusait en SVT ou en physique/chimie, ces adorateurs allaient-ils suivre leur Jon vers les sentiers de l'épure ? Voilà les questionnements qui traversaient donc l'amateur de folk et d'electro, un sacré branleur pour se prendre la tête sur des choses aussi futiles en pleine période de crise économique et politique, si vous voulez mon avis.



(John Taylor's Month Away)


Le résultat de cette alliance bizarroïde s'avère salutaire pour les deux musiciens, chacun se mettant le plus possible en retrait pour laisser l'autre s'exprimer, et c'est donc le silence qui l'emporte le plus souvent : une denrée rare. King Creosote met en veilleuse ses hooks à la Eagle Eye Cherry et s'en tient à deux ou trois accords par chanson, pendant qu'Hopkins distille quelques nappes ambient dans le lointain, un beat par-ci, un beat par-là. Pendant à peine une demi-heure, deux artistes dont on ne mesurait pas bien le talent prennent leur temps, et nous pondent l'album le plus apaisant de l'année.


(Bubble)

"Diamond Mine". Mine de diamant. J'aime à penser que c'est le concept de cet album : que se passe-t-il dans la tête de celui qui détient une mine de diamant ? Je m'explique. Imaginez : vous recevez une lettre d'un notaire US vous expliquant que votre arrière-grand-oncle vient de passer l'arme à gauche, et que vous êtes le seul héritier d'un immense terrain au fin fond du Texas. Vous vous rendez sur les lieux perplexe, et là, au fond du canyon à droite, vous tombez sur ce qui s'avère être une mine de diamant. Cet album illustre ce qui se passe dans votre tête l'instant d'après, un mélange d'extrême soulagement devant l'idée de ne plus être contraint de travailler, de pouvoir fuir l'inéluctabilité de la société, mêlé à une écrasante lassitude : "Qu'est ce que je vais bien pouvoir foutre de tout ce diamant ?"




Parce que découvrir une mine de diamant, ce n'est pas comme gagner au Loto. Il ne suffit pas de rester chez soi en attendant le virement du pactole net d'impôts. Il faut l'exploiter. Organiser cette exploitation. Créer une entreprise, ou confier la mine à une entreprise, qu'il faudra surveiller. Négocier. Entreposer. Vendre. Gérer. Stocker. Négocier. Accumuler. Perdre ses amis. Négocier. Ne plus avoir confiance en personne. Négocier. Ne plus prendre le temps. Anticiper. Négocier. Ne plus perdre son temps. Se projeter dans le futur. Négocier. Ne plus écouter de musique.



Joseph Karloff



(*) Enfin c'est ce que je croyais avant que notre cher lecteur Mmarsupilami ne nous précise dans les commentaires combien je me suis fourvoyé sur la carrière de King Creosote.

vendredi 21 octobre 2011

[45 Tours] Silver Apples - Program

Si vous avez aimé passer la semaine à dodeliner de la tête au son de grooves d'un autre temps, vous allez aimer Silver Apples. Ce duo américain, pionnier de la musique électronique, précurseur de Suicide, Portishead, et de l'acid house, d'une certaine façon, est arrivé pile au bon moment : en 1968, année psychédélique et avant-gardiste par excellence, paraissait "Silver Apples", un premier album coup-de-poing-dans-le-plexus où s'enchainaient sans temps mort les grooves psychédéliques - et limite proto-krautrock, à vrai dire ! - portés par la batterie de Danny Taylor, comme une charpente immatérielle supportant les structures circulaires des riffs des synthétiseurs de Simeon Coxe, dont la voix funambule semblait à la fois survoler la mêlée et appuyer violemment sur les mots.


(Non, Jonny Greenwood n'a pas inventé le sampling de radios locales comme entame de morceau)

Tout l'album est de cette trempe et le suivant ("Contact") est presque aussi bon et on y trouve du banjo à gogo dans une sorte de revisite de l'americana façon hallucinée. Malgré ça, la carrière de Silver Apples n'a pas été ce qu'elle aurait pu être. Lâchés par leur label au début des 70's, les deux musiciens n'enregistreront plus avant les années 90 (le troisième album paraitra même en 1998, soit presque trente ans après sa date prévue de sortie, en 1970). Simeon Coxe se brise le cou en 1998 à la suite d'un accident de la route et Danny Taylor meurt en 2005... oui mais le groupe existe encore ! Après des années de rééducation, Simeon a relancé Silver Apples et il sera ce soir en tête d'affiche au festival BBMix à Boulogne-Billancourt. Il est encore temps de prendre votre place (c'est donné !) et d'apprécier le psychédélisme de Silver Apples, tanqué dans un bon fauteuil du Carré Bellefeuille, face à un musicien qui aurait l'âge d'être votre pépé et qui pourtant vous donnera envie de remuer vos fesses et de jouer avec des synthétiseurs analogiques et des séquenceurs comme avec autant de jouets magiques.


Joe Gonzalez

vendredi 14 octobre 2011

[Réveille-Matin] Cabaret Voltaire - Get out of my face

A quoi bon être musicien professionnel ? Noel Gallagher vous répondra que c'est le meilleur moyen de devenir riche. Keith Richards que c'est la belle vie, les drogues et puis rien à foutre du reste. Tout un tas de tocards vous répondront "les gonzesses !". Pour un mec comme Richard H. Kirk, c'est avant tout une question. Une question de quoi ? Juste une question. La réponse est dans la recherche et on peut dire que Kirk, Mallinder, Watson et les autres ont particulièrement fouillé. Cabaret Voltaire a connu des hauts et des bas en presque 20 ans de carrière, et les hauts n'ont jamais été assez hauts pour leur assurer richesse, drogues et gonzesses mais peu importe. La musique valait le coup. En 1982, avec "2X45" ils inventaient une sorte de funk industriel, un mélange proto-house entre des beats disco ou électroniques et des sons froids, angoissants et mécaniques, des collages et une bonne dose de transe. Kirk devait d'ailleurs entamer les années 90 en participant aux débuts du label Warp et multipliant les alias (Sweet Exorcist, Sandoz, etc.) pour expérimenter toujours plus avant dans un domaine encore plus électronique, vers la techno.




Expérimenter, se poser des questions, créer, tout ça c'est bien beau mais on s'en contente difficilement pour (sur)vivre. L'autre intérêt qui réside dans la création musicale, c'est le pouvoir d'expression que cela renferme : la possibilité d'exorciser ses peines, sa folie, sa violence, sa haine, sans avoir à casser la gueule ou à humilier autrui. Get outta my face prend son temps, plus de treize minutes, pour développer comme il se doit le sentiment de profond rejet que le groupe avait à exprimer alors et que chacun d'entre nous peut reprendre à son compte, utiliser à sa guise, à l'envi, lorsque le besoin de décompresser en hurlant un bon coup avant de se lancer dans une interminable danse salvatrice, en route vers la lobotomie. Je vous parie qu'à l'heure qu'il est, F. Hollande se dandine en faisant remuer ses ex-poches de graisse au son du Cabaret (imaginez-le en pleine transe, suant de partout sous son costume, la dégarniture en pétard, les lunettes embuées, la chemise hors du futal, c'est toujours bon de s'imaginer les puissants au quotidien). Je vous parie qu'il danse, ce matin-même, avant de partir donner une interview à la radio ou de serrer des mains françaises, et qu'il voue sa danse à Martine Aubry. Get outta my face, hors de ma vue, laisse-moi le champ libre et finissons-en. Défendre publiquement la vertu politique, un certain idéalisme (ce fameux non-cumul des mandats et puis la non-représentativité des élus, par exemple), et vouloir que son camp remporte les élections, et que l'ennemi soit battu, eh bien pour quelqu'un qui n'avait même pas prévu de se présenter aux primaires, quelqu'un qui voit en face un adversaire qui a su rassembler la majorité des parties, qui a remporté le premier tour de la primaire, et que les sondages donnent vainqueur face à l'Ennemi, pour quelqu'un qui prône la valeur des idées et pas des Hommes, la meilleure idée aurait été de se retirer, en admettant sa défaite, pour le bien de ses idées et du Parti, et de la France. Quitte à ne jamais diriger le pays, quitte à retarder le concept sexy de "Présidente", quitte à se flinguer politiquement. Voilà ce qu'il faudrait faire, rendre la Gauche invincible, au lieu de se lancer dans toujours plus d'attaques sournoises contre son propre camp, au lieu de gagner des points dans les sondages défavorables à l'unité, au lieu d'être mégalomane et égoïste. Parfois il s'agit simplement d'être courageux. Take one for the team ! There's no I in team ! Get outta my face !


Joe Gonzalez


P.S. : J'habite le onzième arrondissement de Paris. Au sortir du métro, nous autres onziémistes nous voyons distribuer des prospectus en faveur de Madame Aubry. Peut-être cela vous arrive-t-il aussi ? Je n'ai pas à ce jour reçu de prospectus en faveur de Monsieur Hollande. Les Réveille-Matin de cette semaine sont ma réponse. Si la politique ne vous intéresse pas, il reste la musique, et le premier paragraphe.

lundi 19 septembre 2011

[Vise un peu] Thundercat - Shenanigans pt.1 / The Golden Age Of Apocalypse



Shalom ! Stephen bruner, alias Thundercat, prodige de la guitare basse et nouveau fer de lance de Brainfeeder (le label bien connu de FlyLo), s'est enfin réveillé. Bassiste d'Erykah Badu ainsi que du groupe de metal Suicidal Tendencies, il avait également participé à certains morceaux de son copain Steven Ellison, comme MmmHmm sur "Cosmogramma", mais n'avait encore rien sorti sous son propre nom de scène. C'est désormais chose faite avec "Shenanigans pt.1", une mixtape produite par les bons soins de Flying Lotus et sortie le 5 août, comme pour préparer le terrain à "The Golden Age Of Apocalypse", le premier LP du chat de foudre, qui fut porté aux yeux et aux oreilles de tous le 30 du même mois. Une double opération de com' rondement menée. À la question " Comment s'y prendre pour faire émerger un artiste intelligemment et en moins d'un mois ? , on peut désormais répondre "Demandez donc aux gars de chez Brainfeeder." Bien, procédons par ordre. Tout d'abord, voici à quoi ressemble "Shenanigans pt.1" :


(les six premières minutes offrent un bon aperçu)


Cette mixtape illustre le travail commun de FlyLo et Thundercat. On y retrouve des morceaux déjà connus comme on y découvre des inédits ; en trente minutes, force est de constater que l'auditeur est plongé dans l'univers onirique changeant, parfois funky et un peu sombre, qui naît de la collision entre les deux géants. Cette dualité est fabuleusement exploitée et on oscille entre un producteur/arrangeur/compositeur de génie et ses électronicités débordantes d'inspiration autant que d'innovations et un bassiste virtuose, s'amusant à déstructurer les mesures au gré de ses improbables sautes d'humeur musicales. Comme on pouvait s'y attendre, l'élaboration des lignes de basses est soignée, et pour nous mettre encore d'avantage l'eau à la bouche, Thundercat achève "Shenanigans pt.1" avec ce qui s’avérera être une version alternative du single For Love I Come, présent sur l'album qui devait suivre, "The Golden Age Of Apocalypse".













Le premier contact est établi, et en plus d'une mixtape de qualité, les deux confrères renvoient encore et toujours cette image démesurément cool de l'approche musicale qui règne à L.A., à savoir cette grande communauté d'artistes bossant tantôt avec les uns, tantôt avec les autres, participant ainsi à la réalisation d'un énorme patchwork-témoin du mélange des styles le plus complet. De par chez nous, on en redemande...

Vingt-cinq jours plus tard, le 30 août, "The Golden Age Of Apocalypse" creuse sa place dans les bacs, à grand renfort de pochette aux teintes jaunes-dorées. Thundercat s'y exprime plus entièrement encore, il peint une aquarelle mais mélange volontairement ses couleurs avec un peu trop d'eau, de manière à ce qu'elles débordent les unes sur les autres. Ainsi, un vrai cocktail de genres s'installe, et l'auditeur est entraîné dans un courant de funk, d'electro, ou encore de soul aux arrangements multiples, aux rythmiques mouvantes et asymétriques. Comme prévu, le travail est impeccable sur les basses, les six cordes de Thundercat se mariant parfaitement avec les synthétiseurs utilisés.


(Walkin')

En plus d'une réelle propension au groove, on dénote une simplicité de composition assez flagrante, mais qui n'est pas déplaisante. Interprétés par des musiciens plus que talentueux, les morceaux sont fluides, libres mais conservent une certaine maîtrise, surtout lorsque Thundercat y dépose sa voix claire et haut-perchée. "The Golden Age Of Apocalypse", c'est trente-sept minutes de décontraction pure et simple mais innovante. Un très bon moment, tellement bon que je ne peux pas vous laisser sans un autre extrait. Li Khaïm !


(Jamboree)



Hugo Tessier

jeudi 2 juin 2011

[Fallait que ça sorte] Cuthead - City Slicker



Je suis royalement passé à côté en 2010 et je le regrette un peu, à vrai dire. Cuthead est un DJ d'outre Rhin révélé en 2006 par la sortie du "Blocker EP", son premier boulot. Il confirme en 2008 avec un LP, "Murdoc", et revient une nouvelle fois deux ans plus tard avec un deuxième LP en béton armé, "City Slicker" (pochette sur votre droite). L'univers de Cuthead est vaste, c'est le moins que l'on puisse dire. Jetez un œil à son MySpace où il offre, de un sa musique, et de deux, un aperçu de ses influences ; vous pourrez y lire des noms tels que Raymond Scott, Flying Lotus qu'on ne présente plus, Gainsbourg, Gil Scott-Heron (R.I.P), MF Doom ou encore Isaac Hayes. Vous étiez prévenus, c'est large, et honnêtement ça vaut le coup d’œil, car grâce à ce ciment intemporel et super solide, Cuthead édifie de très belles choses.


(The Poncho)

L'electro qu'il met au point n'a pas de forme type, ses apparences sont multiples. Tantôt un hip-hop planant et armé d'une kyrielle d'arrangements originaux qui ne sont pas sans rappeler cette mouvance expérimentale du hip-hop plus que démocratisée désormais, tantôt un BPM s'approchant de la house music sans toutefois tomber dans les facilités sonores que cette dernière exploite à tours de bras. Quoiqu'il puisse se passer, quel que soit le style adopté, il y aura toujours un travail fouillé sur le son qui donnera de l'ampleur à la babiole. Au sein de l'album, les fréquents changements de décor sont amenés avec beaucoup de justesse ; "City Slicker" se déguste littéralement d'une seule traite, pas même besoin d'un verre d'eau pour faire passer le tout, on est comme porté par un courant providentiellement chaud au beau milieu d'une immensité gelée, et on n'a raisonnablement aucune envie de s'en écarter.


(Lost Weekend)

Comparé aux précédents travaux de Cuthead, "City Slicker" apparait vraiment plus abouti, plus riche et plus séduisant, aussi. Je vous la fait courte pour ne pas trop vous spoiler l'album, alors allez hop, vous m'écoutez ça dans les plus brefs délais, si ça vous plait vous me le dites, et si ça ne vous plait pas vous le dites aussi, je veux du FEEDBACK. C'est Entendu c'est le Far West faut pas croire, le design tout gentil, le Murray (le bonhomme vert) tout mignon, tout ça c'est rien de plus qu'une grosse feinte en carton-pâte destinée à cacher les Stetsons et les Long Rifles de la rédaction. On est à couteaux tirés et si je tire une bastos vous tirez aussi une bastos, et on voit lequel des deux reste debout dans ses santiags le plus longtemps. C'est donnant donnant. Je crache ma chique, vous crachez la vôtre, c'est comme ça que ça se passe, et pas qu'un peu.


Hugo Tessier