C'est entendu.
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lundi 21 septembre 2009

[Fallait que ça sorte] L'été des oubliés : "Now it's your turn..." (The Desperate Bicycles, héros oubliés du D.I.Y.) - pt. 3

"Now it's your turn"
ou, The Desperate Bicycles, héros oubliés du D.I.Y.
(troisième et dernière partie)

Après la folle année 1978, avec la Peel Session, les concerts, l'e.p., le single, les choses deviennent un peu plus obscures pour les Desperate Bicycles, et on les perd un peu de vue. Le début de l'année 1979 est assez mystérieux à ce sujet. L'interview du NME en 1978 avec uniquement Danny et Nicky était un signe avant-coureur. Et, effectivement, sans trop qu'on sache pourquoi, durant 1979, le line-up du groupe change, avec l'arrivée de Dan Driscoll (alias Dan Electro) à la guitare et Geoffrey Titley à la batterie. Pour en savoir un peu plus sur ce qu'était devenu le groupe à cette époque, il faut se reporter à la seule interview disponible de 1979, réalisée par le fanzine Common Knowledge en octobre 1979, une interview assez révélatrice.

1979-1980 : It's not the sound of something clear.


On y apprend que le groupe aurait été approché par Virgin Records à un moment, et la question de signer ou pas revient sur le tapis. Mais là, on voit bien que le groupe est face à ses propres contradictions entre les différents membres. D'un coté on a Danny, plus pragmatique, disant au début de l'interview : "Je ne voudrais pas signer avec n'importe qui. Seulement si on était vraiment fauchés, ou endettés peut être... ce serait tentant", puis disant plus tard, quand on lui demande si il aimerait en vivre, "Quand je fais des boulots vraiment merdiques, c'est là que j'aimerais en vivre... parfois je voudrais, parfois je ne voudrais pas". De l'autre, on a Nicky qui se révèle être le plus strict au niveau de l'orthodoxie D.I.Y. : "Vous n'avez pas besoin d'une maison de disque", "Je ne voudrais sûrement pas signer, je préférerais travailler à coté, on peut travailler et économiser pendant quelques mois pour faire un disque, comme ça, on a pas le sentiment de devoir vendre ce qu'on a fait". De façon un peu détournée, on comprend mieux le changement de line-up. En effet, on demande à Nicky s'il pense que leur procédé d'enregistrement indépendant peut aller plus loin, s'il pourrait faire intervenir plus de personnes, sur plusieurs projets. Sa réponse est assez révélatrice : "C'est ce que mon frère Roger [qui jouait de la basse dans le groupe] pense. Il a essayé de récolter de l'argent pour faire un film qui parlerait de faire des albums, un genre de film informatif. On a fait un enregistrement d'ailleurs, c'était juste nous trois - on est allé en studio et on a enregistré des trucs. C'était juste son idée et ce n'était pas les Desperate Bicycles. Ça s'appelait "An Evening Out". J'aimais bien l'idée, mais je ne suis pas très bon pour organiser les choses comme ça, et je suis un peu récalcitrant à l'idée de faire une organisation". Et Danny d'ajouter "On a jamais pensé à signer d'autres groupes, parce qu'on deviendrait alors une maison de disque, on aurait des responsabilités, on emploierait des groupes qui travailleraient pour nous. C'est comme ça qu'on le verrait...".

Derrière tout ça, c'est toute la difficulté du D.I.Y. qui apparait. Comment continuer sur le long terme? Comment essayer d'agrandir ses ambitions sans perdre de cette liberté totale? Comment, tout simplement, réussir à trouver l'argent? Danny : "Nous avons dû emprunter de l'argent pour faire cet album, et nous n'avons pas aimé faire ça. Mais on avait attendu tellement longtemps... pressés d'enregistrer. Même si on n'en vend pas un seul, on peut travailler après et rembourser les gens qui nous ont avancé". Cet album dont Danny parle, il a été enregistré en octobre 1979 et sort en février 1980, et c'est le seul album des Desperate Bicycles : il s'appelle "Remorse Code."

Remorse Code

(I Am Nine)

Le groupe qu'on entend en 1979 a beaucoup changé en un an. Il est même assez méconnaissable. Oubliez les Desperate Bicycles aux influences 60's bizarres des premiers singles. Oubliez le groupe un peu punk de l'e.p. Prenant un peu le chemin du morceau Skill, le groupe est bien plus dans son époque et publie un album qu'on peut bien plus facilement qualifier de post-punk. Les messages en eux-même se font plus rares au sein des morceaux. Finis les slogans et autres injonctions à destination de l'auditeur, les paroles sont devenues plus descriptives, plus personnelles sans doute par moments. En ouverture, avec ses guitares électriques, son étonnant harmonica et sa mélodie pop, le morceau I am nine dépeint avec humour le passage "à l'âge adulte" d'un garçon de 9 ans à qui on annonce qu'il va bientôt avoir 10 ans, et qui se sent déjà nostalgique de l'époque où il avait seulement 9 ans, se rendant compte qu'il est déjà grand, déclarant tristement "No more toys for grown up boys". C'est à la fois ironique sur la nostalgie quasi-instantanée que certaines personnes ont de leur passé, mais il y a un fond de vérité qui obscurcit par touches le morceau. Et cette noirceur ironique est présente dans tout l'album, souvent de manière très réussie. A cet égard, l'un des meilleurs morceaux est clairement It's Somebody's Birthday Today, qui décrit la journée d'anniversaire d'un pauvre gars, solitaire, quasiment misanthrope, qui a dit à tout le monde de ne pas lui souhaiter son anniversaire, mais qui rêve au plus profond de lui qu'on le lui souhaitera quand même. La musique suit les paroles : une musique morose et molle, qui se lance soudain, sur un refrain un peu désespéré. Et puis soudain, le morceau passe en accords majeurs, comme dans un rêve de ce pauvre gars et Danny de lâcher un cruel "I can just see him sitting there with his birthday cake! (...) And he's happy, and he's happy". Puis le rêve se dissipe, et retour sur des couplets sombres.

(It's Somebody's Birthday Today)

En soi, musicalement, les Desperate Bicycles poursuivent ce qu'ils avaient fait sur "Occupied Territory," une musique qui suit les paroles et qui est très concrète, très proche des sentiments. C'est le mode d'opération qui a changé en fait. Les morceaux sont plus rapides, la production est plus clean, et le groupe s'autorise des choses inédites. Accords dissonants, sons bizarres, guitares crades, structures compliquées, le tout semble beaucoup plus travaillé, comme si après la spontanéité des premiers temps, le groupe cherchait à faire ses chansons avec plus de soin. A tel point qu'ils osent des morceaux concepts, comme l'impressionnant A Can of Lemonade qui raconte tout simplement l'histoire d'un type un peu timide qui demande de la limonade un jour où il fait chaud en 5 minutes. Mais le groupe fait de cette histoire simple une véritable aventure concrète et prenante, avec bruits de canette, de limonade versé dans un verre et même le son d'un rot, recréant la lourdeur de l'atmosphère, l'impression de crasse de l'ensemble, comme si tout était au ralenti. Et quand Danny lâche finalement "It didn't cure his thirst/It made it worse", le morceau atteint une sorte de climax inattendu mais absolument génial. A côté de morceaux comme celui-ci, d'autres sont plus proches du post-punk "classique", mais ont le mérite d'être énergiques et plutôt originaux, montrant que le groupe n'était pas totalement détaché de son époque, musicalement. Le groupe fait par exemple des essais de groove froid et typiquement londonien façon The Specials sur le brillant Blasting Radio qui clôture l'album, ou sonnent comme un Gang of Four de poche sur Sarcasm aux paroles irrésistibles et critiques ("One friend meets another and they try hard not to care about each other/They think that not caring is nicer than caring/An unspoken agreement")

Mais reste un problème, le problème le plus important de l'album : il est beaucoup trop long. Avec des morceaux dépassant presque systématiquement les 3 minutes alors que ce n'est pas vraiment nécessaire, le groupe semble vouloir trop bien faire et ennuie un peu par moment, surtout par des compositions plus faibles qui manquent un peu de vie et trainent en longueur comme Natural History qui aurait pu convaincre si seulement il ne durait pas presque 4 minutes. Le tout dure 37 minutes, et on en viendrait presque à se demander si le groupe n'était pas finalement plus à son aise sur des formats courts avec moins de morceaux (10 morceaux en tout ici). En remplaçant la fougue originale par une certaine froideur très travaillée, le groupe perd finalement un peu de son charme peut-être, sonne un peu plus commun. Mais cela ne fait pas de "Remorse Code" un mauvais album, bien au contraire, c'est un album très réussi qui contient quelques morceaux absolument indispensables qui montrent un groupe toujours très doué. Plus sérieux, il n'en est pas moins attachant et ne démérite pas du tout dans la discographie du groupe.

Cependant, ce n'est pas vraiment avec cet album que le groupe retrouvera la popularité incroyable de 1978. Certes, l'album se vend plutôt bien et il atteint même la dixième place du classement des meilleures ventes indépendantes en Angleterre à sa sortie. Mais aujourd'hui, c'est un album encore plus introuvable que tout les autres singles du groupe, et il est complètement oublié dans l'histoire du post-punk, injustement évidemment. De toute façon, on ne sait plus trop ce qu'il advient du groupe à ce moment là, et on ne sait pas vraiment pourquoi sort finalement à un moment en 1980, en tirage ultra limité, le single expérimental du groupe The Evening Outs sur Refill Records. Comme Nicky en avait parlé dans l'interview, c'est la musique de ce fameux film que voulait réaliser son frère sur le fait de faire des disques soi-même. Pourquoi le sortir après coup? On n'en sait rien, mais ce single a longtemps été un genre de Graal pour les amateurs et collectionneurs, le single qu'on cherchait partout. Et quand un anonyme a finalement réussi à s'en dégoter un exemplaire et a partagé les morceaux sur internet pour pouvoir savoir enfin ce qu'il y avait sur ce bout de cire, tout le monde a été déçu. En effet, les deux morceaux de ce single, Channel et Stammer, ne sont pas deux morceaux pop comme sur les premiers singles, mais deux improvisations expérimentales très curieuses. Le premier morceau est rempli de basse passée à l'envers, de sons bizarres, avec une voix qui parle en boucle et des cris qui interviennent aléatoirement passant du speaker gauche au speaker droit, le tout pendant 3 minutes très étranges et plutôt agressives. Le second morceau quand à lui est quasiment la même chose mais en plus calme, avec des bruits de percussions et de basse sur lesquels parle un homme. Le tout est incompréhensible, mais assez intéressant en tant qu'unique vestige d'un projet avorté, et unique tentative expérimentale des Desperate Bicycles. Et, d'une certaine manière, c'est presque de la No-Wave anglaise et ça, c'est assez rare pour être noté.

Après ça, on apprend que Nicky quitte le groupe, ce qui fait de Danny l'unique membre fondateur du groupe. Les raisons sont inconnues. Devenus un trio, les Desperate Bicycles sortent finalement au début du mois de Juillet 1980 un nouveau single 3 titres, qui sera leur dernier...

Grief Is Very Private

(Grief Is Very Private)

Ce dernier single est la chose la plus étrange faite par les Desperate Bicycles, et est l'une des formes de pop les plus déroutantes qu'on ait pu entendre dans le post-punk. Au niveau de l'orchestration, c'est méconnaissable. Il y a déjà le retour de l'orgue, omniprésent, qui remplace les guitares, assez absentes, sauf pour faire du bruit par moment. Et puis il y a la basse, l'une des basses les plus étranges au monde, qui joue des tas de riffs complexes et dissonants, elle semble être tout le temps en mouvement, avec un son tout mou, comme si les cordes étaient très détendues, usées. Derrière, une batterie métronomique, typique de l'époque, qui marque des tempos parfois variants avec une rigueur sans vie. A la première écoute, l'auditeur est totalement dérouté, se demande où le groupe veut en venir. Les morceaux sont bizarres, un peu vides, pas vraiment efficaces, plutôt mystérieux, ni tristes ni joyeux. Le morceau titre en est un bon exemple. Il y a ce refrain, bizarre, avec un piano tout joli qui joue des petites mélodies pendant que la basse divague pendant que Danny répète en boucle "La peine est très privée". Il y a les couplets, vides, avec des chœurs qui lâchent des phrases avec froideur. Et puis ce pont, tordu, bruyant, au rythme bizarre. Et le final, passé sous un flanger curieux qui rend le son comme brouillé et faux. Plus aucun thème. Plus aucun message. Le groupe est devenu abstrait. Arty. Tordu. Et un peu triste.


(Obstructive)

Obstructive
poursuit ce chemin en face-b, avec sa batterie post-punk qui se décale, ses chœurs étranges, ce pont soudain majeur avec une sorte de trompette et des claps, et puis toujours cette basse, cette basse incompréhensible toujours très en avant. Au niveau des paroles, on pourrait penser que l'on parle des relations avec les majors ("You offer a solution, it is tempting to accept it but it's not the sound of something clear" ou encore le "Tired of you making conditions") mais ça pourrait aussi être une histoire d'amour, mais ça pourrait aussi ne rien dire du tout, qui sait? Et puis pour conclure, Conundrum ("mystère", le terme est adéquat) dans un ternaire inattendu, avec des pianos un peu effrayants, et qui se termine non sans ironie sur un bel accord majeur joliment envoyé. On est vraiment ailleurs, dans des morceaux bizarres et fascinants, un peu repoussants mais hypnotisant. Et puis au milieu de tout ça, des tubes bancals apparaissent lentement, bizarrement accrocheurs de manière assez incompréhensible. Complètement oubliés, ces morceaux sont brillants et parmi les meilleurs du groupe. Peu à peu, ce single semble vraiment être une réussite totale dans son genre : un post-punk décalé, assez sombre, un peu psychédélique, et avec une tristesse un peu en retrait qui enterre pas mal d'autres groupes de la même époque sans en faire trop. Rien d'autre ne ressemble à ces morceaux. Chef d'œuvre mineur et déprimé, "Grief is Very Private" est un point d'orgue curieux et sombre d'une discographie bordélique.

Après ça? Silence radio. Le groupe se sépare peu de temps après, au début de 1981. Les membres ne reforment pas d'autres projets musicaux, sauf peut être ce projet étrange entre Danny et Geoffrey, nommé Lusty Ghosts (à moins que ce soit le nom de leur album?), qui auraient sorti une cassette sur Refill Records totalement introuvable, si encore elle a jamais existé. En tout cas, ils ne s'expriment plus, disparaissent totalement. Et le groupe de devenir peu à peu oublié, mis de côté par les manuels d'histoires. On sait peu de choses sur ce que Danny, Nicky et les autres sont devenus. Nicky serait parait-il devenu charpentier dans la banlieue de Londres. Tout ce que l'on sait, c'est qu'ils ont toujours refusés de rééditer leurs albums ou de faire des compilations. Pas totalement coupés du monde, ils sont intervenus quand des gens essayaient de vendre des CD-R avec la discographie du groupe sur eBay, mais ils ne peuvent rien faire quand leurs singles originaux se vendent à des prix comme 180$, bien loin de l'éthique du groupe. En soi, ils refusent tout commerce de leur musique. Quand, finalement, quelqu'un a mis sur internet leur discographie complète en téléchargement gratuit, ils n'ont pas bronché. Ils refusent les interviews, souhaitent rester discrets, ne se reformeront sans doute jamais.

Pourtant, les Desperate Bicycles restent parmi les groupes les plus influents de tout le post-punk. Et si ce n'est pas l'Histoire avec un grand H qui leur donnera raison à la fin, les reléguant dans un pur rôle de curiosité, ils sont clairement l'un des groupes les plus passionnants, attachants et géniaux de toute cette période. Leur musique est encore aujourd'hui une source d'inspiration incroyable et leur message n'a pas perdu de sa fougue ou de sa puissance avec le temps, bien au contraire. A leur échelle, les Desperate Bicycles sont donc des héros et des modèles. Ils l'ont été grâce à leur talent et leur volonté. Et maintenant? "Maintenant, c'est votre tour".


(Juillet - Septembre 2009)
Emilien.


Pour relire les épisodes précédents : Partie 1 et Partie 2


Annexe :

Quand Derek Erdman a mis gratuitement les morceaux du groupe en téléchargement sur son site en 2004, il a enfin permis à de nombreux curieux (dont moi) de pouvoir écouter toute la discographie de ce groupe si obscur. Des tas de débats ont suivi ensuite sur internet dont je vous fais grâce. Mais mon avis est le suivant : tant qu'aucune réédition du catalogue des Desperate Bicycles n'existera (si encore on part du principe qu'une réédition existera dans le futur, ce dont je doute), alors il me semble que la distribution gratuite de leur musique est valable et juste. Parce que devoir s'acheter des vinyles à plus de 100$ pour écouter leur musique, ce n'est ni "easy" ni "cheap". Ainsi donc, j'ai regroupé tout les mp3 mis en ligne par Derek Erdman (en y ajoutant le single des Evening Outs), les ai taggés correctement et les ai classés dans un seul et même fichier zip que je vous propose de télécharger ci-dessous, pour avoir beaucoup plus simplement sur votre ordinateur la discographie complète des Desperate Bicycles et les découvrir plus simplement :

dimanche 2 août 2009

[Fallait que ça sorte] L'été des oubliés : "Now it's your turn..." (The Desperate Bicycles, héros oubliés du D.I.Y.) - pt. 2

"Now it's your turn"
ou, The Desperate Bicycles, héros oubliés du D.I.Y.
(deuxième partie)

On aurait pu s'arrêter là. On aurait pu conclure en disant "après deux singles fédérateurs, le groupe a encore sorti des choses qui eurent bien moins d'impact jusqu'à sa séparation en 1981". Beaucoup de gens seraient prêts à faire ça, mais pourtant, ce qui suit est tout aussi passionnant, si ce n'est plus, que les deux premiers singles. Si la suite de l'histoire des Desperate Bicycles est moins marquante d'un point de vue historique, elle reste surtout incroyablement surprenante musicalement : derrière les garçons qui faisaient des petits morceaux pro-DIY, il y avait aussi de redoutables compositeurs, ce dont personne ne semble tenir compte aujourd'hui. On est face à la partie méconnue des Desperate Bicycles. Qui est un groupe inconnu, ce qui n'arrange rien.

1978 : You don't need skill, just the desire



The Medium was Tedium a eu un impact encore plus fort que Smokescreen dans les milieux londoniens. Des musiciens comme les membres de Scritti Politti formeront leur groupe après avoir écouté l'appel du groupe, et diront en interview "Ce sont les Desperate Bicycles qui nous ont donné la motivation [de faire un album] en disant 'si vous voulez faire une démo, pourquoi pas s'occuper de tout le processus et faire directement un album?' ". Les 1000 exemplaires pressés se sont vendus en une semaine, permettant au groupe, avec l'argent amassé, de presser pas moins de 2500 exemplaires de chacun des 2 singles et d'acheter un peu d'équipement pour répéter. A peu près au même moment, ils reçoivent un coup de téléphone venu de Liverpool : on leur demande si ils veulent bien faire un concert en janvier 1978. Danny est surpris : "On avait jamais pensé faire des concerts, notre but était juste de faire et vendre notre musique, cette proposition est venue de nulle part. Nous étions terrifiés, nous n'avions que deux chansons". Ils sont donc obligés de faire une chose qu'ils avaient peu faite jusque là : répéter, et cela dans une salle de répétition qu'ils ont du se construire près de chez eux, en mettant des boites d'oeufs sur les murs pour se préparer pour ce concert, leur premier. "On avait deux singles, mais on ne savait pas les jouer en live. Il a fallu les réapprendre et écrire de nouvelles choses. C'est de là que sont venues les chansons de New Cross, New Cross" explique Danny. Ainsi, ils répètent et composent sans relâche pendant 3 mois, et les voilà finalement prêts, au réveillon, pour faire leur premier concert, qui "était notre meilleur. Une demi-heure qu'on avait travaillée pendant 3 mois. Toutes la pression s'est échappée sur scène. C'était incroyable". Ces nouveaux morceaux faits pour la scène, ils sortiront finalement en un e.p. 6 titres, en mai 1978.



New Cross, New Cross

(I Make The) Product

New Cross, c'est un quartier au sud-est de Londres où habitaient les membres du groupe. Ce retour du quartier dans le titre de cet e.p. montre bien la direction que prend le groupe à partir de là. Ne pouvant rester à hurler "faites un groupe!" tout le temps, le propos s'élargit et The Desperate Bicycles apparaît soudain comme un groupe plus social, qui met en musique une certaine détresse de la jeunesse ouvrière (écoutez le morceau "(I Make The) Product" et son refrain "I make the product/I am the product/I use the product/I hate the product"), plus proche donc en soi du mouvement punk. Mais les Desperate Bicycles se distinguent là encore par un propos qui se veut plus descriptif que braillard, plus amical que belliqueux sans perdre de vue un certain humour noir très anglais. Musicalement, on remarquera tout de suite qu'il n'y a pas d'orgue dans ces morceaux, mais plus de guitare ; on est de retour dans un rock sec, plus moderne, plus tranchant, plus punk d'une certaine manière. Et le résultat de cette nouvelle direction est tout à fait réussi, parce que le groupe n'a pas perdu sa dimension pop en chemin. Mélodies sautillantes sur le très drôle "The Housewife Song" avec ses "ooh-ba-ooh-ba-ooh-ba!", ou le très pop "Cars" dont le piano final est doucement psychédélique, on réalise soudain que si ces personnes ont réussi à faire deux singles brillants sans répéter, c'est qu'ils n'étaient pas totalement manchots. Les rythmes sont rapides, les parties de guitares et de basse plus sophistiquées (pour preuve le très ironique "Holidays"), les suites d'accords parfois un peu tordues sur le sombre "Paradise Lost" : c'est d'une efficacité démentielle. C'est du post-punk qui n'a pas écouté de punk mais plutôt de la pop.


(Advice On Arrest)

Sans doute le tube de l'album, "Advice on Arrest" est une petite perle de punk doux qui cherche à se rendre utile, c'est presque une annonce d'intérêt général mise en musique. D'abord, un couplet ultra efficace et ironique qui lance des phrases telles que "I've got nothing to fear! (ear-ear-ear)/Never seen the SPG! (la Special Patrol Group, sorte de CRS anglais à la mauvaise réputation, chargés de combattre les "désordres publics", remplacés depuis par le TSG) (g-g-g) /We've got democracy! (cy-cy-cy!)", symbolisant formidablement ce je-m'en-foutisme optimiste de base qu'on côtoie beaucoup chez les jeunes. Mais à ça, les Desperate Bicycles répondent par un refrain enflammé et dont les paroles parlent d'elles-même : "shout out your name/take all their numbers/make witnesses for your defence!/at the station they will search you/and make a list of your belongings/don't sign for something you don't own!/at the station there'll be questions/don't answer, see a lawyer first/don't make a written statement without legal advice!". C'est bel et bien un mode d'emploi sur ce qu'il faut faire en cas d'arrestation, tout simplement, des conseils donnés à tous pour éviter d'avoir des problèmes. Une telle foi en la musique, en sa fonction sociale et d'utilité publique, est quelque chose de si rare et de si naïf que le morceau en devient encore plus fort, quand les chœurs semblent mettre toutes leurs tripes à dire ça, les trois accords passant en boucle avec une tension épique, avec un petit clavier en plus à la fin qui appuie la force du morceau. C'est un cri, un appel, une main tendue avec une bonté folle : après vous avoir conseillé de former un groupe et expliqué comment, les Desperate Bicycles vous aident à ne pas avoir d'ennuis avec la police. En se plaçant avec l'auditeur, non pas dans une opposition frontale à la société, mais dans une volonté d'alternative et d'aide, le groupe en devient plus attachant que tout. Ce sont vos amis. Ils savent des choses qui pourraient vous aider, alors ils vous les chantent. N'est-ce pas un usage brillant de la musique?

Et pour que cet e.p. soit disponible pour tout le monde, regardez le tarif, il est écrit en gros sur la pochette, avec un "Maximum Retail Price" : 70 pence. Prix ridicule. Même pas une livre. The Desperate Bicycles ne sont pas là pour l'argent, ils font ça par amour de la musique, de l'indépendance, et parce qu'ils ont quelque chose à dire. Un exemple.


(Smokescreen - Peel Session)

Cet e.p. couronne le moment où le groupe est à son apogée au niveau de la popularité. Ils font des concerts assez régulièrement, dont un contre le racisme avec Sham 69 organisé par l'association très à la mode Rock Against Racism. En Juillet 1978, ils ont même l'honneur de faire une Peel Session. Il faut dire que Peel était une véritable institution à l'époque avec son emission quotidienne à la BBC, passant les dernières nouvautés et les démos que lui envoyaient des groupes inconnus. Son rôle dans toute la période du punk et du post-punk a véritablement été déterminant et fait apparaître des tas de groupes. Pour les Desperate Bicycles, Peel avait passé leurs singles à la radio plusieurs fois et ses auditeurs avaient placé "Smokescreen" 6ème de son top des meilleures chansons de 1977, devant Neil Young, les Clash et les Sex Pistols ! Durant leur Peel session, ils jouèrent Smokescreen, mais surtout trois nouveaux morceaux. Dans ce contexte live, mais avec un très bon son, les Desperate Bicycles sonnent presque comme un groupe différent et beaucoup plus moderne : la version plus lente et limite disco de "Smokescreen" est très surprenante, presque new wave mais assez dansante ! Ils profitent de l'occasion pour jouer aussi un morceau, Skill, qui est sur le tout nouveau single qu'ils ont justement sorti en ce mois de Juillet 1978, et qui sera peut être leur single le plus abouti : le très très grand Occupied Territory.


Occupied Territory

(Occupied Territory)

C'est avec ce single que les Desperate Bicycles iront le plus loin dans la composition et se placeront dans le sillon de grands groupes pop anglais des 60's, faisant de Danny un genre de Syd Barret plus soft, avec l'ambitieux morceau-titre, composé en plusieurs parties, et cela malgré le fait que le groupe y critique justement tout cette nostalgie des 60's. Ça débute par de très beaux arpèges de guitares accompagnés par des bruits d'oiseaux, où Danny chante d'une manière fluette "you must remember those little blue song bands (...) surely you recall those times in swinging london", et puis soudain, ça devient un lent morceau rock qui semble venir d'une radio tant le son est pourri, souvenir de ces années 60 qui semblent déjà loin, du temps où on rêvait d'Amérique, cet "American Dream" avec le rock & roll pour oublier qu'on était né à Liverpool, comme une réminiscence du passé. Et puis la douce guitare revient, et Danny nous rappelle à l'ordre : "Things ain't what they used to be/it's been like that for many years/fight against this forced nostalgia/for all are phony yesterdays!" avant que le morceau ne s'emballe dans un final brillant et rock durant lequel un choeur masculin nous répète "occupied territory!" en boucle sur des solos foutraques, un fade concluant finalement ce morceau génial et efficace. Car c'est cela la phrase clé : "notre mémoire est un territoire occupé", nous sommes obsédés par une nostalgie collective qui ne nous appartient pas, le contrôle général dont a toujours parlé le groupe se place même au niveau de notre mémoire, nous forçant à un passéisme stérile, le regret d'une époque qu'on n'a de toute façon pas connue et qu'on reconstruit aujourd'hui dans nos têtes. Le groupe dit qu'il faut arrêter ça, "let's get set on our own marks", le présent, rien que le présent. Ce n'est là encore qu'une extension du message de base du groupe, qui est celui d'être libre, et de tout refaire soi même, sans se soucier de rien. Oui, les choses ne sont pas comme avant, alors dans ce cas là, autant fabriquer soi même sa nostalgie. Et plus tard, vous aurez votre passé, qui sera légitime, qui sera vraiment à vous. Finalement, c'est un peu tout le post-punk qui semble apparaître dans ces phrases, c'est presque le sentiment de tout le mouvement qui est décrit : tout est à faire, alors faites-le. Un sentiment qui n'a rien perdu de sa pertinence aujourd'hui, et il serait d'ailleurs bon de se le répéter plus souvent, et il faudrait rappeler à tout ces musiciens dont les albums sont autant d'oraisons funèbres à un rock d'anthologie dont on sait pertinemment qu'il ne reviendra jamais, victimes d'un mal bien commun : la glorification creuse et béate des sixties, sans rien inventer. Que ce soit dans le propos ou dans sa réalisation, Occupied Territory est peut-être le meilleur morceau du groupe.


(Skill)

Mons marquant, forcement, bien qu'étonnement post-punk par rapport au complexe morceau-titre, "Skill" est une sorte de version plus new wave de "The Medium Was Tedium" au niveau du thème ("you don't need skill, just the desire/the desire to do what you believe in"), et est un mini tube bien agréable qui sert de face-b parfaite à ce single de génie. Batterie qui fonce, guitares efficaces et parfois un peu bizarres, peu à peu, la nouvelle direction du groupe se dessine doucement, et elle se prolongera en 1979...

Avec la Peel Session et ces deux disques, le groupe augmente encore un peu plus sa popularité et a même droit à un article dans le NME avec une petite interview en octobre 1978. Dans celle-ci, Danny et Nicky expliquent que leurs singles circulent et ne restent pas uniquement dans la communauté rock Londonienne : "On ne veut pas vraiment distribuer plus largement notre musique, ça impliquerait des choses comme avoir un manager et faire de la publicité. On ne nous fait aucune publicité, et pourtant tout se passe bien, nos disques circulent. Des gens les ont vus à Paris, à Amsterdam, à San Fransisco. Même au HMV! [grand magasin de disque londonnien] Ça a été notre plus grande percée!". Et de rappeler leur philosophie :

"Nous ne vivons pas grâce au groupe. Mais, d'une certaine manière, ça nous a aidé à rester indépendants. Nous avons toujours eu d'autres boulots à coté. Pour nous, c'est vraiment important d'être indépendants. Nous avons crée un support, aussi petit qu'il soit, et nous contrôlons notre musique et ce que nous voulons faire. Quand vous êtes à l'école, on vous répète tout le temps que c'est très difficile de faire des choses - et à la fin, vous y croyez. L'obstacle le plus dur à franchir, c'est tout simplement de réussir à croire que vous avez encore assez de contrôle sur votre vie, et que vous pouvez faire ce que vous voulez."




(la troisième et dernière partie sur les années 1979 et 1980 du groupe, très bientôt)

Si vous souhaitez relire la première partie, c'est ici.

Emilien.

vendredi 31 juillet 2009

[Fallait que ça sorte] L'été des oubliés : "Now it's your turn..." (The Desperate Bicycles, héros oubliés du D.I.Y.) - pt. 1

"Now it's your turn"
ou, The Desperate Bicycles, héros oubliés du D.I.Y.
(première partie)


Quand vous jouiez du rock dans votre garage avec des amis durant les années 70, en Angleterre ou ailleurs, l'idée même d'aller un jour en studio et de sortir un single semblait être un genre de rêve très éloigné, possible uniquement pour les groupes signés sur ces choses stables que sont les labels. Et même quand le punk est bruyamment apparu en Angleterre à partir de 1976, rien ne changeât pour autant : on dira ce qu'on voudra sur les Sex Pistols, mais ils n'ont sorti leur premier single, Anarchy in the U.K. qu'une fois signés chez EMI. La liberté était partout, mais pas pour l'enregistrement ; certains musiciens étaient même persuadés que seul un label pouvait louer un studio d'enregistrement. En fait, on ne se posait même pas la question.

Il aura fallu que les anglais des Buzzcocks y répondent d'eux même le 28 Décembre 1976, quand ils allèrent eux-même en studio, sans label ni rien, en empruntant 500 livres à des amis, pour enregistrer et mixer 4 titres en 5 heures. Quand ils sortirent le résultat le 27 janvier 1977 sous la forme d'un E.P. brûlant, nommé Spiral Scratch, ils venaient de faire l'un des premiers disques auto-produits du punk, sorti sur leur propre label, New Hormones. Comme l'explique très bien Simon Reynolds dans son livre Rip It Up and Start Again, Spiral Scratch était absolument révolutionnaire, car c'était la preuve que non seulement n'importe qui pouvait faire un groupe, mais qu'à partir de là, on pouvait sortir aussi un single soi-même. Et si des labels avaient déjà été indépendants avant (Sun dans les 50's par exemple - bien que ces labels étaient soutenus par des majors), ou si des groupes avaient déjà pressé eux-même leurs singles (le groupe punk australien The Saint l'a fait déjà en septembre 1976), c'est tout de même Spiral Scratch qui est rentré dans l'histoire. Devenu aujourd'hui un classique du punk, avec des morceaux cultes comme "Boredom" (et son fameux solo de 2 notes qui exprime très bien l'ennui), il s'est alors très bien vendu, les 1000 premières copies partant à une vitesse folle avant d'atteindre les 16000 exemplaires avec les rééditions, montrant à des tas de gamins que c'était finalement possible.

Est-ce que Danny Wigley faisait partie de ces gens qui ont soudain senti que le tabou de l'enregistrement était tombé? Peut être. Il n'empêche qu'après les Buzzcocks, qui signeront sur une major peu de temps après (laissant leur label en sommeil pour sortir des petits albums indépendants de temps en temps), il poussera l'expérience de l'indépendance totale beaucoup plus loin en fondant un groupe injustement méconnu, mais qui désire le rester : The Desperate Bicycles.


(la seule et unique photo des Desperate Bicycles, prise quelque part entre 1977 et 1978)


1977 : It Was Easy, It Was Cheap, Go And Do It!

Fondé en Mars 1977 autour de Danny Wigley, chargé du chant et de la composition, The Desperate Bicycles était un groupe aux ambitions d'une modestie et d'une naïveté totale : "L'idée, c'était juste 'faisons un disque' " explique Danny, "Nous n'y avions pas vraiment réfléchi. Nous n'avons jamais pensé que nous vendrions des exemplaires. On a juste regroupé l'argent de nos vacances et avons fait le disque. Tout est venu après. C'était l'idée, vraiment. Si nous y avions pensé avant, nous ne l'aurions pas fait". A partir de ça, il fonde rapidement ce petit groupe autour de membres très amateurs : Nicky Stephens aux claviers (qu'il rencontre pour la première fois en allant enregistrer le premier single, et la seconde fois en enregistrant le second!) et son frère Roger Stephens à la basse, avec un guitariste et un batteur inconnus. L'idée est simple : aller en studio, faire un single, le sortir sur un label indépendant créé par le groupe. Pour cela, ils ne répètent même pas : "On avait pas le temps", explique Nicky Stevens, "Roger a acheté une basse et a réservé un studio. On avait donc une échéance. C'est aussi un peu pour ça qu'on s'appelle les Desperate Bicycles. On avait quasiment pas d'équipement, juste cette basse et un ampli. Les autres instruments sont venus avec le studio." Entrant donc en studio très rapidement, ils y enregistrèrent deux morceaux en trois heures, pour ce qui est devenu un single classique et foutraque :


Smokescreen / Handlebars

(Smokescreen)

Sorti le 23 avril 1977, voilà un bien étrange single, un peu paumé au milieu de la production de l'époque. Publié sur leur propre label Refill Records, il contient deux morceaux qui sont à la suite sur la face A, et il dure 3 minutes en tout, avec une pochette toute simple, sans aucune information sur le groupe ou les membres, sorti à 500 exemplaires, le tout pour un prix total tout compris (enregistrement, pressage et pochette) de 153 livres. Et pourtant, malgré ce postulat de départ maigre, ce single est un classique de l'amateurisme. Musicalement, on ne sait pas trop où on se trouve. Le morceau "Smokescreen" débute par un "1, 2, 3, 4!" ahuri avant de démarrer dans une ambiance un peu 60's franchement étonnante, impression due principalement au son d'orgue cheap rappelant certains groupes garage comme les Seeds. A la guitare et la basse, noyées dans le mix un peu crade, ça joue un peu n'importe quoi avec quelques accords tous simples sur un groove binaire très primaire. L'orgue lui n'hésite pas à lancer des suites d'accords étonnantes, presque inattendues. Au milieu de tout ça, Danny Wigley chante de sa voix aiguë des trucs comme "Bringing good news on the fast train!", accompagné parfois des chœurs terriblement efficaces. Et au milieu de ce bazar rock, c'est un véritable petit tube parfait qui apparaît. Parce que le groupe était amateur mais cherchait quand même à faire du rock, et ne contenait pas de recracher tout le dégout du monde comme chez les punks. Il y a au contraire une énergie tout à fait juvénile ici qui est réjouissante. Ils ne chantent pas l'anarchie, l'ennui ou la contestation : ils mettent toute leur énergie dans ce qu'ils font, ce qui est pour eux le combat ultime - la musique. Et quand, sur le morceau "Handlebars", qu'on imagine improvisé et fait rapidement en studio pour finir le single, le groupe joue de plus en plus vite des notes au hasard pendant que le chanteur lance des mots au hasard, il y a un processus de désacralisation de la musique qui ne peut qu'inspirer l'auditeur. Et d'ailleurs, à la fin de ce morceau, une voix nous lance, à nous, auditeur lambda, le mot d'ordre ultime, l'injonction do-it-yourself parfaite : "It was easy, it was cheap, go and do it!". Tout Desperate Bicycles est là, dans ce dernier appel à prendre des instruments.


(Handlebars)

Ce single, Roger et Danny ont essayés de le promouvoir là où ils pouvaient, dans des boutiques à la mode à Londres, comme Rough Trade par exemple. Au bout de 2 mois, les 500 exemplaires étaient vendus, et le groupe avait un bénéfice total de 210 livres. Avec cet argent, ils ont pressé 1000 exemplaires de plus du même single, qui s'est vendu en une quinzaine de jours. Entre temps, le guitariste et le batteur qui n'avaient pas de noms avaient quitté le groupe, laissant la place à la batterie à un jeune garçon de 14 ans, Dave Papworth. Danny : "Je l'ai rencontré alors que je m'occupais de l'entretien à Barkin, dans l'Essex. Je crois que la première fois qu'il a joué un vrai kit de batterie, c'est lorsque nous sommes rentrés en studio". Avec l'argent du second pressage de Smokescreen et un nouveau batteur, le groupe était donc prêt à retourner en studio, trois mois plus tard, tout aussi peu préparés pour un nouveau single d'anthologie, qui est sorti le 19 Juillet 1977.


The Medium Was Tedium / Don't Back The Front
(The Medium Was Tedium)

C'est plus que deux morceaux qui sont sortis de cette deuxième session d'enregistrement : ce sont deux hymnes ultimes. The Medium Was Tedium, avec son ambiance pop qui s'approche du tube parfait, ses percussions à la Moe Tucker, et ses chœurs faits par des amis du groupe est sans doute l'un des instants les plus mémorables de l'histoire du groupe. Ici, le motto "It was easy, it was cheap, go and do it!" devient le refrain d'un morceau dont les paroles en elles même sont claires . Vous vivez dans un monde laid, bouffé par la publicité et le travail terne. A partir de là vous avez le choix, l'accepter ou le rejeter ; "You can eat industrial waste if you can stand the taste". Mais même si ce qui vous entoure vous dégoûte, le message de Desperate Bicycles ne tombe jamais dans un no future pseudo-nihiliste, au contraire, Danny hurle "it's a negative point of view, and I bet you've got it too". La solution? Faire un groupe, parce que c'est possible. Toute la force naïve du groupe se révèle dans des phrases comme "The light has changed from red, and now it's green instead" ou le merveilleux "I keep of telling people that they're capable to/They don't want to believe me and their inches are few/All are insecure", scandée avec une conviction absolue. Parce que oui, c'est la musique qui peut vous sortir de ça, de l'intimidation générale, il vous suffit de former un groupe, et les Desperate Bicycles en sont la preuve vivante, ils montrent le chemin, ils vous ouvrent toutes les portes, et ils vous hurlent finalement "If you can understand, GO AND JOIN A BAND". Le morceau n'est que ça : un cri explicite à monter des groupes dans des sociétés déshumanisés.


(Don't Back The Front)

Sur
Don't Back The Front, sur un orgue souriant et avec une grosse ligne de basse baveuse, vous avez même le mode d'emploi ("Tune it/Count it/Let it blast/Cut it/Press it/Distribute it") et les slogans qui vont avec: "No more time for spectating" ou encore "Xerox music's here at last!", en référence à cette société qui vend des photocopieuses, phrase non pas ironique mais pleine de joie. Et derrière la simple revendication Do-It-Yourself, il y a comme un aspect social qui se dessine en creux, la description d'une certaine misère abrutissante, quotidienne pour des tas de jeunes dans l'Angleterre dans la fin des 70's, contre laquelle le seul antidote semble être cette nouvelle indépendance artistique, révolutionnaire à sa façon ("Organize to break that power!"), sorte de havre de liberté auquel chacun peut accéder plutôt que de s'abrutir devant la télévision. En cela, ces deux morceaux efficaces, et bien plus sophistiqués que leur esthétique semble le montrer, sont des indispensables, et des repères éclatants dans la chronologie de la musique indépendante : c'est véritablement avec ce deuxième single que le groupe marque les esprits.

Sorte de manifeste, la pochette arrière du single poursuit le travail d'évangile D.I.Y. du groupe. Après la traditionnelle description du line-up et un hilarant "SLIGHTLY STEREO", on a le droit à une liste de gens, qui ont été les premiers achetés à acheter Smokescreen et que le groupe remercie, mais surtout à un texte qui décrit le groupe avec une précision désarmante et appelle les auditeurs à former leur groupe, au cas où ils n'auraient toujours pas compris. C'est absolument génial à lire, très drôle, mais c'est aussi une source d'inspiration, parce que ce qu'ils chantent et écrivent est toujours valable de nos jours. Et l'auditeur, même 30 ans après, d'être toujours pris à parti par ces quelques phrases :

"Ils chantent 'Ce n'est plus l'heure d'être spectateur', et, qui sait? Ils ont peut-être raison. Ils aimeraient vraiment savoir pourquoi vous n'avez pas encore fait votre single..."


(la seconde partie, sur l'année 1978, dans les jours qui viennent!)

Emilien.